L ENQUETE
sentant une association morbide ; mais c’est qu’il était alors facile de faire la part de l’ankylostomiase. Cette méthode rigoureuse nous laisse en présence de 35 ankylostomasiques, chez lesquels le mal est assez sérieux pour porter une atteinte permanente à la santé, sinon })our entraver complètement le travail, et même assez grave parfois pour mettre la vie en danger.
Il ne faut point perdre de vue que nos recherches portent sur le cinquième des ouvriers du fond, et que tous les individus suspects ne nous ont pas été adressés (1). Si nous multiplions par cinq ce chiffre de trente-cinq, nous obtenons le total de 175 malades, pour une population de 22.000 âmes. Hans une ville comptant un pareil nombre d’habitants, la typhoïde et la variole ensemble ne causent pas plus de ravages. Car il n’est pas nécessaire d’éprouver de la fièvre et de garder le lit, pour souffrir et pour être frappé dans ses œuvres vives.
Il importe de savoir également que si, parmi les mineurs, il en est qui ont tendance à abuser du médecin, le plus gi and nombre ne le consultent et ne le demandent que pour leurs femmes et leurs enfants. S’oliservant peu, ne redoutant rien plus que le chômage, et pour cause, ils nous ont paru généralement très durs pour eux-mêmes (2).
(1) Nous avons eu connaissance du fait de plusieurs mineurs qui, ayant travaillé dans le bassin de Mons et se sachant atteints, se sont dérobés à notre examen.
(2) En voici un exemple, parmi bien d’autres :
A..., Aimé, 48 ans. Travaille depuis 35 ans à la même compagnie. Actuellement occupé aux travaux des galeries.
Pâle, assez muselé, mais d’apparence peu vigoureuse. Il a subi un violent traumatisme de la tête quelques années avant le moment où nous l’observons. Six mois après cet accident, seraient survenus les symptômes dont il se plaint, et pour lescpiels il n'a encore suivi aucun traitement.
Appétit irrégulier, nausées fréquentes. Tachycardie, arythmie, chocs violents du cœur contre la paroi ; pouls à 140. Exophtalmie ; maux de tête ; nervosisme ; étourdissements, angoisses. Malaise
l’enquête
Nous en avons vus qui, atteints gravement de maladies diverses, accomplissaient encore leur besogne quotidienne et gagnaient courageusement leurs 4 à 5 Irancs par jour, alin de subvenir aux nécessités du ménage : et ceux-ci l’econraient rarement au médecin. Beaucoup, qui souirrent, ne se rendent aucun compte de l’ébranlement subi ]»ar leur santé. Dans ces conditions, les investigations cliniques sont très difficiles ; la plupart ne savent point renseigner sur les signes subjectifs : il ne faut guère compter avec eux que sur les signes objectifs. Il en résulte que l’observateur est porté à atténuer le tableau morbide au lieu de l’assombrir, et que, bien loin de pouvoir être accusé d’exagération, nous restons forcément au-dessous de la vérité.
Les symptômes de l’ankylostomiase ont été décrits au au premier chapitre. Mous ne les rappellerons pas ici, renvoyant le lecteur aux observations que nous publions à la fin de ce travail.
Que si l’on s’étonne de voir, dans notre statistique, quatre fois des symptômes accentués chez des hommes faiblement infectés, nous opposerons à ce chilfre 4 le nombre 82, qui se rapporte, sur la même ligne horizontale, aux cas dépourvus de tout signe clinique. iXous ferons remarquer, de plus, que le terrain est pour beaucoup dans les réactions symptomatiques. Mous émettrons enlin cette hypothèse, que des ankylostomes en minime quantité, lorsqu’ils sont fixés à la muqueuse intestinale sur un espace restreint, les petites plaies qu’ils font se
général, insomnies et diminution de la force musculaire. Corps thyroïde normal.
Cet homme continue donc à travailler chaque jour dans les mines, malgré les troubles graves causés par une maladie de Basedow, d’origine traumatique.
l'enquête
touchant de manière à en former une grande (1), sont en mesure de provoquer des accidents plus sérieux que des vers nombreux, mais disséminés.
(1) Dans un cas où nous avons pu examiner les selles d’un malade en traitement, les vers étaient éliminés par paquets de dix à vingt.
FRANÇOIS
C[1APITRE III
Les autres facteurs de Tanémie. Mesures prophylactiques .
1. — Importance et origine des infections dues A l’ascaris et au tricocéphale
Dans un rapport que nous adressions <à la Commission d’enquête sur l’ankylostomiase, au mois de juillet 1904, au sujet des premiers résultats de nos recherches, nous signalions la fréquence extraordinaire des infections vermineuses étrangères au parasite de Dubini, et nous relations le cas d’un jeune mineur de 16 ans, qui présentait au complet le tableau clinique de la maladie due à ce dernier, alors que ses selles ne contenaient que des œufs d’ascaris lombricoïde en grande quantité. Ce sujet était un des premiers qui eussent été soumis à notre examen. Le fait nous donna l’idée de porter notre attention sur les diverses helminthiases. Plus tard, un échantillon de fèces d’un soldat conduit à l’Institut Pasteur de Lille par id. le docteur Thooris, médecin-major de l*"® classe, et qui avait l’aspect d’un ankylostomasique très infecté, parvenu à la période de cachexie œdémateuse, ne nous révéla également qu’un nombre considérable d’œufs d’ascaris (1). Enfin, dans les matières d’une fillette de 9 ans,
(1) L’Anémie des mineurs en milieu régimentaire. Presse Médicale, juin 1905.
CA.USES DE l’anémie. PROPHYLAXIE
qui fut uu jour amenée à notre laboratoire, au cours de l’eiiquète, et qui s’étiolait deimis uu au avec les apparences d’une sorte d’état typhoïde chronique : anorexie, voniissemeiils, alternatives de constipation et de diarrhée, langue saburrale, bronchite sans aucun signe de tuberculisation pulmonaire, amaigrissement, faiblesse générale, anémie, souille au cœur et aux vaisseaux du cou, tympanisme abdominal, douleur à la {)alpation de la fosse iliaque droite, nous vîmes également une grande quantité d’œufs d’ascaris (1). Un purgatif approprié, énergique, amenait le lendemain l’expulsion d’une douzaine de vers ayant 16 centimètres de longueur ; et l’enfant, mise d’abord au lait pendant trois jours, puis à un régime reconstituant, reprenait en peu de temps toutes les attributions de la santé.
Donc, ces nématodes ne sont pas seulement dangereux par leurs migrations surprenantes le long des divers conduits de l’organisme, par leur présence inattendue en des points éloignés de leur habitat ordinaire, qui est le tube digestif, ainsi que par les phénomènes d'obstruction intestinale qu’ils provoquent parfois ; mais iis peuvent encoi'e déterminer un véritable complexus pathologique (2). Si nous hésitions à interpréter de cette manière les trois observations que nous venons de résumer, les lignes suivantes, ([ue nous trouvons dans le traité de zoologie médicale de M. le professeur Blanchard, lèveraient tous nos doutes :
(1) Fait intéressant: cette fillette avait été traitée sans succès deux ans auparavant pour les vers, à la suite de l’émission spontanée d’un ascaris.
(2) Traité des Entozoaires, Davaine. Paris, chez Raillère, 1877. — Traité de zoologie médicale, R. Blanchard, 1889. — Grand Traice de Médecine, de Brouardel et Gilbert, 1897, chez Baillère, article « V^ers », par Laboulbène.
Kermorgant. Observations de lombricoses aux colonies. But. de l'Ac. de Médecine, avril 1904.
CAUSES DE l’anémie. PHOPHYLAXIE
« Ou ne saurait méconnaître que, si elles sont impuissantes à perforer la paroi de l’intestin, les lèvres de 1 ascaris peuvent tlu moins en exciter et, pour ainsi dire, en brouter la muqueuse. Ces mordillements produisent par leur persistance des foyers inflammatoires qui, suivant les cas, se termineront par résolution ou, au contraire, formeront de petits abcès, au niveau desquels la membrane s’ulcère et pourra même se perforer. »
Plus récemment, voici ce qu’écrivait M. J. Guiart :
« L’ascaris par sa jirésence, dit-il, peut provoquer la fièvre en donnant naissance à des altérations de l’intestin, qui vont pouvoir servir de porte d’entrée à l’infection. . . Nous sommes en droit d’admettre que l’ascaride est parfaitement capable d’entamer avec son armature buccale la muqueuse intestinale ou stomacale... Nous comprenons donc mieux maintenant la coïncidence si fréquente de la fièvre typhoïde et de l’ascaris (1). »
Cet auteur ne témoigne pas moins de méfiance à l’égard du tricocépliale, qui perfore, selon lui, la muqueuse du cæcum à l’aide de sa fine extrémité céphalique, et devient ainsi un agent inoculateur de premier ordre.
(( Brumpt, préparateur de M. le professeur Blanchard, rencontra fréquemment des tricocéphales fixés à la muqueuse du cœcum^ dans des nécropsies de malades morts de fièvre typhoïde. Ailleurs, ces parasites peuvent ouvrir la porte à la dysenterie et au choléra... Aussi, suis-je persuadé que, du jour où les médecins se mettront systématiquement à l’examen microscopique des fèces pour la recherche des œufs des parasites, ils seront étonnés des progrès rapides qui en résulteront dans nos connaissances relatives à l’étiologie et au traitement des maladies de l’intestin et du foie (2). »
(1) « Rôle pathogène de l’ascaris lombricoïdes dans l’intestin de l'homme ». Mémoires de la Société de Biologie, 1899.
(2) «Le tricocéphale et les associations parasitaires », tôïtZem, 1901.
CAUSES DE l’anémie. PHOPHYLAXIE
Rappelons, d’autre part, que l’oii recoiiuait géuéralemeut aux helmiuthes la propriété de sécréter ou d'élaborer des produits analogues aux toxines et capables de déterminer des phénomènes morbides (1). Blanchard fait des réserves sur le véritable rôle de ces parasites, qui consisterait plutôt, selon lui, à favoriser les infections microbiennes par les ulcérations de la muqueuse intestinale (2). M ais M. Guiart n’hésite pas à les considérer, dans certains cas, comme des facteurs d’anémie.
Il nous semble donc que nous sommes autorisé, dans une étude sur Vanémie de mineurs^ à réunir les diverses belminlhiases que nous avons rencontrées chez les ouvriers des charbonnages, et à accorder une large place, à côté de l’ankylostome, à l’ascaris et au tricocéphale.
Aussi bien, ils occasionnent des troubles à peu près identiques, sur l’énumération desquels nous ne reviendrons pas. Cependant on trouve moins souvent avec eux : la gêne qui suit l’ingestion des aliments, la sensibilité à la pression épigastrique, les selles sanglantes, le teint de cire et l’infiltration du tissu cellulaire souscutané. Ce qui, cliniquement, caractérise le mieux leur présence, au point que ce signe nous semble presque pathognomonique, après élimination de l’appendicite, qui semble d’ailleurs, d’après M. Cuiart, devoir parfois leur être imputée, c’est une douleur Auve par le palper profond dans la fosse iliaque droite, non pas tant au point précis de Mac Burnay qu’un peu en dehors et au-dessus
(1) Looss. Ccntralblait für Bakteriologie und ParasUenkunde, 1897, p. 916. — Laboulbène, article cité. — Malvoz. Le Scalpel, 5 juillet 1902. — Calmette et Breton, ouvrage cité. — Jammes et Mandoul, Action toxique des parasites intestinaux, In Cornplcs rendus de l'Académie des sciences, 27 juin 1904. — Guiart, Action pathogène des parasites de l’intestin. In Archives de parasitologie, janv. 1905.
(2) Substances toxiques produites par les parasites intestinaux, In Archives de parasitologie, 1" sept. 1905.
CAUSES DE l’anémie. PROPHYLAXIE
OU au dessous de lui, parfois aussi en un point S5^métrique de la fosse iliaque planche, enfin plus rarement au niveau des hypocondres (1).
Certes, la découverte et la crainte des parasites intestinaux n’étaient pas réservées au xx® siècle. Même en remontant au-delà du xix®, on voit que les médecins du temps jadis font une place importante aux maladies et fièvres vermineuses. Mais, s’il y a d’anciennes chansons dont le refrain est toujours doux à redire, il existe également — au figuré — de vieilles mares croupissant au soleil ou dans la nuit des souterrains, dont il est utile de visiter parfois les bords et de sonder le fond ; et, dans la mémoire trop chargée de science des arrière-petits-fils d’Hippocrate, flotte ici et là quelque antique rudiment qu’il importe de fixer et de rajeunir. Eh bien, la statistique ([ue nous avons établie relativement à ces hôtes : ascaris lombrico'ides et tricocéphalus dispar, d’une banalité telle que la plupart de nos confrères les méprisent, que les sujets qui les hébergent ne daignent pas- s’en apercevoir ou s’en préoccuper, et que nous avons pu voir des mineurs qui, depuis cinq et dix ans, remarquaient dans leurs fèces des vers de quinze à AÛngt centimètres, sans que jamais le moindre vermifuge leur eût été administré (2), cette statistique nous paraît effrayante. Qu’on en juge ;
Parasites
Pas do symptômes
Symptômes
mai-qués
Symptômes
"raves
Tolal
Ascaris
Tl
Tricocéphale
Total
(1) Nous publions à. la flu de ce travail et à la suite des observations d’ankylostomiase, dix observations personnelLes dues au lombric et au tricocéphale.
(2) Nous pourrions faire la même remarque pour Les ténias. Nous en avons trouvé 15 cas sur 5.000 hommes examinés. L’oxvure est
CAUSES DE l’anémie. PHOPHYLAXIE
Les ceiit observations personnelles, qui nous ont permis d’établir ce tableau, se rapportent à des hommes pris au hasard parmi ceux dont les selles renfermaient un grand nombre d’œufs (plus de 40 par préparation). Nous la complétons par la suivante, où figure la totalité des porteurs de parasites intestinaux que nous avons rencontrés, sans compter les anhylostomisés :
<Eufs (Kufspcu
Parasiles nombreux uombroux Total
Ascaris n\± 917 1.429
Tricocéphale. 305 1.700 2.005
Total 817 2.017 3.434
Maintenant que nous avons montré l’importance et la gravité chez les houilleurs des diverses helminthiases dont ils sont fréquemment atteints, nous devons nous demander si les conditions spéciales au milieu desquelles ils travaillent sont pour quelque chose dans cette situation. On connaît la résistance extrême des œufs d’ascaris et de tricocéphale aux agents physico-chimiques. On sait que c’est par eux que l’homme se contamine, les embryons qui s’y développent et s’en échappent dans le tube digestif subissant sur place leur évolution complète jusqu’à l’état adulte. Or, les ouvriers du fond ont souvent, comme nous l’avons déjà dit, l’occasion de déféquer dans les galeries souterraines, surtout à l’intérieur des wagonnets qui, remplis de charbon, remontent au jour, et servent ensuite à la descente des hommes sans avoir été préalablement nettoyés.
moins fréquent : 3 cas sur le même total. Quant au bothriocéphaie, à la douve du foie, à la bilharzie, nous n’en avons pas vu un seul cas. Mais on sait que leurs œufs peuvent être rencontrés dans les selles. Pour le dernier de ces parasites, voir : « Un cas de bilharziose », Maurice Letulle. Archioes de parasitologie, 1905.
CAUSES DE l’anémie. PROPHYLAXIE
Il est donc logique de penser que les vêtements et les mains, ainsi souillés, sont les intermédiaires les plus actifs de la contamination. 11 semble pourtant qu’il n’en soit rien. Pour fixer ce point, nous avons réuni, au moment où ils étaient ramenés à la surface, cinquante mineurs appartenant à la môme fosse, que nous avions trouvés très infectés, et nous les avons engagés cà se laver les mains sous nos yeux dans un seau d’eau bouillie mis à leur disposition. Nous avons laissé reposer cette eau pendant 24 heures dans notre laboratoire ; puis, après décantation, nous avons fait cinquante préparations microscopiques avec le dépôt. Sur aucune d’entre elles nous n’avons aperçu un seul œuf d’helminthe. Même résultat négatif, en employant un procédé identique pour cinquante filles occupées au triage de la houille, qu’elles guident avec les doigts et dont elles séparent les pierres, debout le long des trembleurs métalliques [trémies) percés de trous et disposés en cascade qui servent à cette opération (1). Enfin, chez cinquante ouvriers travaillant au jour et ne maniant pas le minerai, nous avons compté, à la suite de l’examen microscopique des fèces, une proportion d’infectés égale à celle des mineurs du fond.
La contamination par le contact direct des matières fécales, bien qu’il soit impossible de la nier même après nos expériences, semble donc exceptionnelle. Cela tient sans doute aux précautions instinctives qu’hommes et femmes prennent en présence des traces de déjections qui peuvent se présenter, soit au sein des berlines, soit pendant le triage. Et cette remarque peut être également invoquée pour expliquer la rareté relative de l’ankylosto-
0) Ces ouvrières travaillent huit heures, au milieu du jour. Elles font une collation sur place sans se laver les mains, bien que celles-ci soient exposées à se souiller. Sans voir dans le fait une relation de cause à effet, nous devons dire que, ayant examiné les excréments de vingt-cinq d’entre elles, nous les avons vus remplis d’œufs d’ascaris et de tricocépliale.
CAUSES DE l’anémie, PHOPIIYLAXIE
miase. Nous pensons qu’il faut attribuer la fréquence de certaines infections vermineuses, chez les ouvriers des charbonnages, à la mauvaise habitude qu’ils ont de fumer les terres de leur jardin avec leurs propres excréments et ceux de leur famille, puisés directement dans la fosse d’aisance, qui est généralement annexée à l’habitation. L'oseille, les carottes, oignons, navets, radis, salades, etc., qu’ils mangent crus ou incomplètement nettoyés, l’eau de boisson également, en certains cas, sont les véhicules les plus ordinaires des œufs. Il en résulte que le mal n’est sans doute pas particulier aux mineurs, et que toutes les agglomérations de travailleurs que créent les différentes industries doivent y être exposées.