PRÉFACE
certaines opérations délicates, et pour le patient, s’il désire éviter les accidents parfois mortels de l’anesthésie. Il est à souhaiter qu’en France, soit à l’hôpital, soit dans la clientèle privée, on arrive aussi à avoir des médecins spéciaux pour la chloroformisation ; cette réforme, de même que beaucoup d’autres que la routine empêche seule d’accepter, constituera un réel progrès.
Le livre actuel, en montrant l’étendue des connaissances nécessaires pour bien pratiquer l’anesthésie, fera comprendre, nous l’espérons, la nécessité de cette spécialisation, et prouvera que pour faire de la bonne chirurgie il ne suffit pas d’être un opérateur brillant et bien aseptique, mais qu’il faut aussi être doublé d’un bon anesthésiste.
Quant à l’anesthésie obstétricale, nous aurons atteint notre but si nous avons dissipé les préjugés que des critiques passionnées ont tenté d’accréditer à son égard ; elle n’est pas, en effet, un vain mirage exploité par de soi-disant charlatans, mais repose sur des bases réellement scientifiques.
Auvard.
Paris, novembre 1892.
A. — Anesthésie chirurgicale.
Si l’on étudie les origines de l’anesthésie, on voit que de tous temps ceux qui s’occupaient, de l’art de guérir se sont toujours préoccupés de supprimer l'élément douleur. Dans l’Odyssée, Homère nous montre Hélène cherchant à calmer les souffrances de Ménélas blessé. Pline et Dioscoride rapportent les différents moyens employés dans ce but par les Romains. Les Assyriens et les Égyptiens ont beaucoup étudié les agents anesthésiques. L’un des premiers procédés fut la compression des vaisseaux du cou, c’est-à-dire des carotides et des troncs nerveux voisins, au moyen d’une ligature médiate autour du cou tout entier.
M. Fleming, médecin anglais, reprenant ces expériences, fit sur lui-même et sur d’autres personnes une compression sur le trajet des carotides en respectant les jugulaires internes. Il constata que l’arrêt de la circulation artérielle amenait un sommeil calme et profond avec perte de la sensibilité. Comme il y a eu à ce sujet d’autres expériences contradictoires, cette opinion aurait besoin d’être confirmée par des résultats plus probants.
Dioscoride et Pline nous parlent de la pierre de Memphis, qui était probablement une espèce de marbre, car on n’est pas renseigné sur la nature de cette pierre. On la broyait et, après l’avoir mélangée avec du vinaigre, on l’appliquait sur les parties à inciser. Au bout de quelques instants de contact l’anesthésie était obtenue grâce au développement d’acide carbonique que produisait l’action du vinaigre sur le marbre pulvérisé.
Citons encore : la mandragore, le ma-yo des Chinois, qui n’est autre chose que le qhanvre indien, le hachich dont l’absorption amenait l’ivresse, sous l’influence de laquelle le malade se trouvait plongé dans un sommeil anesthésique.
Sassard, chirurgien de la Charité, en 1781, prescrivit les préparations opiacées.
On employa aussi la compression énergique des tissus, moyen dangereux qui peut amener la gangrène du membre et l'altération des nerfs avec paralysie consécutive.
James Moore, en comprimant seulement les troncs nerveux, fait sans douleur une amputation de jambe au lieu d’élection. Cette pratique est soutenue par Benjamin Bell.
Liégeard de Caën, en 1857, recommande la compression circulaire du membre sur une large étendue.
Hunter, expérimentant sur des lapins, constate que la congélation des tissus au moyen des mélanges réfrigérants amène l’anesthésie.
Après la bataille d’Eylau, pendant les amputations qu'il pratique, Larrey est frappé du peu de sensibilité accusée parles blessés engourdis par le froid.
Arnolt et Velpeau recommandent l’emploi des mélanges réfrigérants pour les opérations de courte durée. Une trop longue application de ce mélange amènerait, en effet, la mortification de la peau.
L’ivresse alcoolique provoque aussi une anesthésie assez grande pour que Kaller et Deneux aient pu observer sous son influence des accouchements sans douleur, et Blandin une amputation de cuisse. Ce moyen fut justement
repoussé à cause des congestions cérébrales et pulmonaires qu'il provoque et qui peuvent tuer le malade, alors même que l’intoxication a disparu.
Les émotions vives, la colère, la frayeur, si nous employons une locution vulgaire, « nous laissent sans force », et autrefois les chirurgiens, tels que Jussy et Dupuytren, se servaient de moyens violents, coups, soufflets ou invectives qui « saisissaient leurs malades dont la fibre était sensible » et amenaient ainsi la résolution musculaire dont ils avaient besoin dans leurs opérations.
Chez les sujets très effrayés, chez les enfants, on peut pratiquer l’ouverture d’un abcès, la réduction d’une hernie, d’une luxation, l’exploration d'une fistule, pendant le sommeil naturel, alors qu’il y a repos complet des centres nerveux et que l’esprit n’est plus en éveil.
L’insensibilité que présentent certains sujets en état de somnambulisme fit naître le mesmérisme avec ses baquets fantastiques. L’Académie condamna ces pratiques en 1784, et elles étaient oubliées, Iorsqu’en 1829, J. Cloquet fit à une dame mise en somnambulisme l’ablation d’un cancer du sein. Ce fait souleva de nombreuses polémiques et, comme toute nouvelle théorie, eut ses partisans et ses contradicteurs. Cloquet reçut le conseil de ne pas s’engager dans cette nouvelle voie, lorsque, dix ans plus tard, Oudet fit connaître un cas semblable.
En 1842, Ward pratique une amputation de cuisse chez un sujet soumis à l’action magnétique.
En 1845, Lovsel, de Cherbourg, opère ainsi quelques malades.
Velpeau, en 1859, lit à l’Académie des sciences une communication à ce sujet au nom de Broca.
Bref, l’engouement devient général. Chacun en fait, chacun veut en faire, mais les insuccès surviennent, les opérés ne sont pas tous des sujets excellents, et le manque de réussite des tentatives amène le découragement des chirurgiens, qui abandonnent celte méthode, reprise, ce.s temps derniers, en obstétrique.
Après avoir énuméré tous les procédés qui furent tour
à tour employés et répétés, et dont l’instabilité fut la cause première de leur abandon, il nous faut arriver à la découverte des trois grands agents anesthésiques : le protoxyde d’azote, l’éther et le chloroforme.
En 1795, un médecin anglais, Beddoes fonda un établissement où les malades atteints de phtisie ou d’autres affections pulmonaires pouvaient aller faire des inhalations d 'éther. Beddoes, qui était un des grands partisans de ce traitement, attacha, en 1798, au laboratoire de son hôpital, appelé Institution pneumatique (Medical Pneumatic institution), Uumphry Bavy, âgé alors de vingt ans, et le chargea de la préparation des gaz. C’est ainsi que ce dernier fut amené par le hasard de ses préparations à trouver l’oxyde nitreux, le protoxyde d’azote. Frappé de son action sur les centres nerveux et de l’hilarité qu’il provoquait, il pensa que le gaz hilarant pouvait, par inhalation, atténuer la sensibilité. Il l’expérimenta dans ce sens deux ou trois fois sur lui-même, et parvint de celte façon à faire disparaître la douleur violente d’une céphalalgie et d’une rage de dents.
Le premier pas était fait, les expériences se succédé- . rent, mais leurs résultats furent contradictoires, probablement à cause de la pureté plus ou moins grande du produit, et le protoxyde d’azote fut abandonné.
Tout essai d’anesthésie chirurgicale ne fut plus tenté jusqu’en 1828. A ce moment, le docteur anglais Ilickman écrivit au roi Charles X une lettre dans laquelle il disait qu’en leur faisant respirer certains gaz il provoquait chez les animaux la perte de la sensibilité pendant toute la durée de l’opération, si longue qu'elle fût. Envoyée à l'Académie, celte lettre fut l’objet d’un rapport défavorable, et cette opinion ne fut pas admise.
Vingt ans s’écoulent alors pendant lesquels aucune autre tentative n’est faite, lorsqu’en 1844 Horace Wells, dentiste à Hartford, découvrit l’anesthésie par le protoxyde d’azote.
Nous n’entrerons pas dans les longues discussions qui eurent lieu à propos de cette découverte.
Les uns, avec MM. Perrin et Lallemand, l'attribuent à Humphry Davy et ne voient dans M. Wells que l’homme d’études qui a voulu vérifier les propositions de H. Davy. Les autres, avec MM. Rotteinstein, attribuent à H. W T ells le mérite tout entier de cette grande découverte.
Ce fut à un cours de chimie fait par le docteur Cotton, que Horace Wells observa les propriétés anesthésiques du protoxyde d'azote. Un des assistants, M. Cooley, ayant été mis sous l’influence du gaz hilarant, présenta une excitation considérable pendant laquelle il se livra à des gestes désordonnés. Au cours de ses mouvements et de ses évolutions il se blessa les jambes en se heurtant contre les bancs. Lorsqu’il fut éveillé, il affirma qu’il n’avait ressenti aucune douleur, quoique le sang coulât abondamment des blessures qu’il setait faites. Ayant recueilli ce fait et après avoir mûrement réfléchi, H. Wells pensa que l’on pouvait profiter pour l’avulsion des dents de l'insensibilité que procurait le protoxyde d’azote.
Après avoir tenté sur lui-même une première expérience, l’extraction d’une grosse molaire faite sans douleur, pendant que M. Cotton administrait le gaz, H. Wells partit pour Boston (décembre 1844) afin d’y présenter son modus ôperandi, qui faisait faire un si grand pas à la science chirurgicale. Enhardi par ses succès opératoires, encouragé par ses amis, il aurait aussi essayé les inhalations d’éther, qu’il aurait abandonnées après des essais négatifs.
Une expérience malheureuse avec le protoxyde d’azote (le patient ayant poussé un cri pendant l'extraction d’une dent) affecta tellement son esprit qu’il tomba malade et devint fou. Quatre ans plus tard, le 14 janvier 1848, il se donnait la mort en s’ouvrant les veines aux quatre membres, et en respirant de l’éther sulfurique jusqu’à la perte de connaissance.
• Un des élèves de H. Wells, Morton, était venu s'établir à Boston vers 1845. Lorsque II. Wells vint en Amérique, il s’associa à Morton à qui il enseigna sa méthode. Ce dernier, que plusieurs accusent d’avoir volé au dentiste
de Hartford sa découverte ,des propriétés anesthésiques de l'éther, se trouvant un jour chez le chimiste Jackson qui connaissait, dit-on' ces propriétés, reçut le conseil de s’en servir pour une opération qu’il devait faire. L’expérience qu’il tenta sur lui-même et sur un de ses malades fut très satisfaisante, et après beaucoup d’autres extractions de dents sans douleur, le 14 octobre 1846, la première grande opération fut pratiquée, à l'hôpital du Massachusetts ,' sur un malade endormi par ce nouveau procédé. Le résultat fut merveilleux : « Le malade, interrogé au réveil, déclara qu’il n’avait rien senti ».
D’autres opérations furent pratiquées les jours suivants avec le même succès, et bientôt Morton voulut voler à Jackson la gloire d’avoir découvert le nouvel agent anesthésique. Un procès eut lieu. Le cadre restreint de cet ouvrage ne nous permet pas d’entrer dans les longs débats que cette cause célèbre fit naître entre ceux qui attribuent le mérite soit à II. Wells, soit à Morton, soit à Jackson. L’incertitude est fort grande à ce sujet : d’autres chirurgiens, en effet, revendiquent l’honneur de cette découverte. M. M. Sims prétend que M. Long se serait servi de l’éther sulfurique en 1842, avant JI. Wells; mais M. Long n’a publié ses observations qu’en 1849, alors que les expériences de H. Wells et de Morton étaient déjà connues depuis longtemps. Le Congrès n’admit pas la réclamation qui lui fut adressée en 1853. Le docteur Parnely avait du reste employé l’éther en 1840.
Le 11 janvier 1847, Malgaigne l’expérimente à l’hôpital Saint-Louis, et bientôt Velpeau, Cloquet, Roux, Jobert, Laugier deviennent des partisaus chaleureux de ce procédé.
La marche triomphale de l’éthérisation se continua à travers l’Europe, et avec l’impulsion- donnée, les perfectionnements de la méthode s’accentuèrent; l’ancienne bouteille à tube de Jackson fut remplacée par des appareils plus ingénieux à soupapes. Charrière et Lüer, après de nombreux tâtonnements, construisirent un appareil qui réalisait les meilleures conditions de sécurité et de régularité. ,
historique. 9
Un nouvel anesthésique devait, en 1847, remplacer l’éther, nous avons nommé le chloroforme. L Amérique et l’Angleterre n’ont cependant pas abandonné le « lét'héon » de Morton (c’est sous ce nom que l’éther fut d’abord connu), et, en France, l’école de Lyon 1 emploie toujours dans la pratique chirurgicale.
Le 8 mars 1847, Flourens rapporta qu’il, avait provoqué l’anesthésie chez des animaux au moyen du chloroforme ; mais, en France, çiucun essai ne fut tenté sur l’homme avec ce nouvel agent. Un Anglais, J. Bell, 1 expérimenta et réussit. Simpson, ayant appris ce résultat, essava le chloroforme sur lui et sur deux de ses anus, MM. Keith et Duncan ; satisfait de son expérience, il la répéta pour de petites opérations, puis pour des cas plus sérieux, enfin pour les accouchements où il employait l’éther.
Cette découverte des propriétés anesthésiques du chloroforme a été contestée à Simpson, et d’après des recherches récentes de sir Robert Christison, c’est Furnell, un médecin-major de l’armée des Indes, qui, le premier, les a constatées en 1847, mais ce dernier n’en a jamais réclame la priorité.
Bientôt, quelques morts après les inhalations de ce nouvel anesthésique suscitent une polémique ardente. Malgaigne, le 51 décembre 1848, défendit vaillamment la cause du chloroforme, en incriminant les appareils, en contestant l’asphyxie comme source unique de l’anesthésie, et en ne l’admettant qu’à titre d’accident. Sédillot, Blandin, J. Guérin croyaient à la syncope chloroformique plutôt qu’à l’asphyxie.
Depuis cette époque les travaux sur ce sujet ont été nombreux, et l’étude du chloroforme a été l’objet des recherches studieuses des physiologistes’et des chirurgiens. Aussi peut-on aujourd’hui administrer le chloroforme presque sans danger, grâce à une pureté plus grande de ce produit chimique, et à une attention rigoureuse de la part de celui qui le donne.
Un autre anesthésique, le bromure d'éthyle, fut expèri-
menté par Nunneley, de Leeds, en 1849, et par Robin en 1851. Repris de nouveau, en 1880, par Turnbull, il est donné avec succès par quelques chirurgiens français, entre autres le D r Terrillon.
En 1856, Snow en Angleterre, et Giraldès en France, firent usage de Vamylène, qui, d’après eux, n’offrait pas les dangers du chloroforme. La vogue fut d’abord immense, mais, l’année suivante, Tourdes signalait le peu de durée de l’insensibilité produite par cet agent, et quelques morts survenues entre les mains mêmes de Snow le firent tomber en oubli, d’autant plus qu’il amenait des mouvements convulsifs très violents, qu’il répandait une odeur insupportable et que son prix était élevé.
Vers 1850, Hodges, à Roston, essaya le kérosolène, produit de la distillation du charbon de terre, mais ce produit déterminait une grande faiblesse du pouls qui devenait intermittent; il suivit dans l’oubli l’amylène et les autres anesthésiques que l’on chercha à tirer des hydrocarbures.
Citons encore l'acide carbonique et l'oxyde de carbone avec lesquels on a tenté vainement de remplacer l’éther et le chloroforme. La congestion que provoque l’acide carbonique et les paralysies persistantes après son emploi signalées par Hip. Bourdon, en 1855, le firent rejeter de la pratique chirurgicale ainsi que l’oxyde de carbone, dont une quantité relativement faible produit l’asphyxie par son action spéciale sur les globules sanguins.
Un médecin anglais, Benj. Richardson, a aussi recommandé l’inhalation des produits de combustion du Lycoperdonproteus (vesse-de-loup); mais, dans ce cas, l’anesthésie paraît être due à l’asphyxie provoquée par la fumée et non au principe narcotique que contiendrait le champignon.
Lambert, d’Edimbourg, et Gerson da Cunha donnèrent le chloral pendant l’accouchement; ils rapportèrent les bons résultats qu’ils avaient obtenus et que constata de nouveau Bourdon en 1872, à la Charité.
L'antipyrine, découverte par Knorr on 1882, fut in-
troduite dans la pratique obstétricale par Layet, à Marseille en 1887, par Queirol, Auvard, et enfin Riviere a Bordeaux.
Von Arep, en 1880. et Laborde, en 1881, expérimentent le chlorhydrate de cocaïne après le rapport de Karl Kôller, de Vienne. Polk l’employa en Amérique pour les accouchements, et Doléris en France en 1885. Tout récemment, après un très grand nombre d’operations et d’expériences, M. Reclus a établi les doses à employer et le mode opératoire.
Quand nous aurons cité l 'électricité, le chloralamide, Yérythrophléine et la gelsémine, qui n’ont pas encore donné des résultats assez positifs pour prendre rang a côté de la cocaïne dans l’anesthésie locale, nous aurons terminé l’historique des agents anesthésiques. C est a dessein que nous n’avons pas parlé des essais tentés par différents chirurgiens sur les méthodes composées, c està-dire sur le mélange combiné de deux ou trois agents anesthésiques. Nous nous réservons d’en parler dans des chapitres spéciaux.
B. — Anesthésie obstétricale.
L’anesthésie obstétricale a, depuis le jour ou elle est née, en 1847, jusqu’à l’époque actuelle, traversé diverses périodes très mouvementées, où elle a eu ses partisans ardents à la défendre,et ses détracteurs acharnés; la lutte a été vive de part et d’autre, et ce n’est pas sans de nombreuses péripéties qu’elle en est arrivée à s’établir victorieusement, sinon encore d'ans l’enseignement officiel, du moins dans la pratique journalière.
Nous allons résumer rapidement les diverses phases ; elles peuvent se diviser en cinq périodes bien distinctes.
Première période. Naissance. — C’est en Angleterre qu’eurent lieu les premiers essais, en .1847; Simpson,
12 ANESTHÉSIE OBSTÉTRICALE.
d'Edimbourg, employa d’abord l’éther : après plusieurs essais heureux, il fît à ce sujet, le 10 février 1847, une communication importante à la Société obstétricale d’Édimbourg.
Il fut suivi dans cette voie par plusieurs chirurgiens et accoucheurs français, anglais el américains; mais dans cette année même, 1847,1a découverte d’un nouvel agent anesthésique, le « chloroforme », vint donner un nouvel essor à l’anesthésie obstétricale : c’est encore Simpson qui, le premier, administra le chloroforme dans les accouchements naturels ; l'année suivante il a déjà pratiqué avec succès 150 accouchements avec l’aide du chloroforme et il préconise la nouvelle méthode. Il a bientôt, en Angleterre et en Amérique, de nombreux imitateurs : dans ces deux pays l’entraînement fut général, surtout lorsque l’on apprit que la reine d’Angleterre venait d’être accouchée sous l’anesthésie chloroformique (1853).
L’Italie et l’Allemagne suivirent le mouvement, mais la France et la Belgique résistèrent au courant: quelques médecins français, P. Dubois entre autres, acceptèrent bien les nouvelles théories, mais avec de nombreuses réserves au point de vue pratique : ils n’admettaient l’anesthésie que dans les cas exceptionnels, lorsque la nature, contrariée dans son œuvre par une cause quelconque, demandait l’intervention du chirurgien.
Le fanatisme religieux vint encore augmenter le nombre des détracteurs de ces nouveaux procédés. Ainsi le D r Graux, en pleine séance de l’Académie belge, put prononcer ces paroles : « La femme doit enfanter dans la douleur », sans qu’aucune voix s’élevât pour le contredire.
Deuxième période. Éducation. — Cependant, malgré ces attaques, malgré tous les obstacles élevés’sur sa route, l’anesthésie obstétricale poursuivait sa carrière. Dès 1855 des tentatives de réaction se manifestaient dans les milieux adverses; jusqu’à cette époque les médecins qui employaient le chloroforme ne faisaient, comme Simpson, aucune différence, dans son administration, entre les cas chirurgicaux et l’obstétrique. Ce fut M. Houzelot, de
Meaux, qui, en 1854, précisa et limita nettement l’anesthésie obstétricale; dans un mémoire à la Société de chirurgie il exposa sa méthode qui consistait à ne donner le chloroforme qu’à petites doses, de manière à ne provoquer qu’une atténuation de la douleur, sinon la disparition complète, une demi-anesthésie en un mot. Laborie, chargé de faire un. rapport sur ce mémoire, s’en montra très partisan, mais il fut à peu près le seul, et le silence se fit de nouveau sur ces idées nouvelles.
Troisième période. Perfectionnement. — Il n’en était pas de même en Allemagne ; en 1857, Spiegelberg, un des plus fervents adeptes de l’anesthésie, divise l’action du chloroforme en trois stades, dont le premier correspond à ce que Campbell appellera plus tard le stade obstétrical. Le deuxième stade est le stade chirurgical; le troisième est la résolution complète, le stade dangereux, c’est l’exagération du stade chirurgical.
A la même époque, 1857, en France, dans sa thèse de concours pour l’agrégation, M. Blot reconnaît que par l’emploi des doses faibles on peut arriver à produire chez les parturientes un état dans lequel, sans avoir perdu connaissance, pouvant parler et dire ce qu’elles éprouvent, « elles ne souffrent pas; elles sentent les contractions utérines se produire, mais elles nen éprouvent pas de douleur » (Chaigneau). Mais il ajoute qu’il n’est pas possible de savoir le plus souvent quelle anesthésie l’on va produire, et conclut en rejetant l’emploi des faibles doses, et en ne conservant l’administration du chloroforme qu’à fortes doses pour les opérations chirurgicales.
En 1864, Depaul et, en 1866, Pajot s’élèvent contre l’anesthésie obstétricale d’une manière générale ; ils la lolèrentdans quelques cas compliqués et exceptionnels, ou bien à la Fin de l’expulsion, chez quelques femmes trop nerveuses, impressionnables, qui sous l’influence des douleurs concassantes pourraient dans des mouvements désordonnés compromettre la vie de l’enfant.
Quatrième période (1874). Vive lutte. — La lutte devient de plus en plus ardente entre les partisans convaincus des
U ANESTHÉSIE OBSTÉTRICALE.
nouvelles méthodes et leurs adversaires. Campbell, dans plusieurs publications, rend compte de ses travaux ; pendant trente ans il a constamment employé le chloroforme dans les accouchements naturels, et toujours avec succès : il établit nettement la différence entre l’anesthésie chirurgicale et l’anesthésie obstétricale, et par conséquent la différence d’administration du chloroforme chirurgical et du chloroforme obstétrical; il est partisan des deux modes, différemment indiqués suivant les circonstances, et indique les avantages de l'anesthésie obstétricale et de la demi-anestliésie, les cas où il faut employer l’une ou l’autre. Mais il ne se sert jamais du chloroforme dans la première période du travail.
Au congrès de Genève, en 1877, Piachaud préconise l’emploi du chloroforme dans les accouchements naturels, par la méthode de Snow, c’est-à-dire par de faibles doses de chloroforme au moment des douleurs et pendant les contractions utérines. Il cite des observations de Barker, de New-York, qui a vu, chez des femmes épuisées par un long travail, et à qui on donnait le chloroforme pour faciliter l’introduction du forceps, les contractions utérines revenir très fortes sous l’influence de l’agent anesthésique, et l’accouchement se faire naturellement, sans application du forceps.
Courty, de Montpellier, Fredet, Bailly adoptent la méthode de Campbell : Bailly lui reconnaît de si grands avantages qu’il voudrait la voir mettre constamment en usage dans la pratique hospitalière (Chaigneau).
Mais ses adversaires ne désarment pas : Tarnier, Gazeaux, Winckel rejettent avec modération l’anesthésie obstétricale. Les professeurs Pajot et Depaul la rejettent avec violence et restent les adversaires du chloroforme obstétrical; le D r Pinard, dans une thèse sur l’action comparée des anesthésiques chez les femmes en travail, reflète l’opinion de ses juges et conclut contre leur emploi; l’enseignement officiel repousse l'anesthésie obstétricale.
Cinquième période. Triomphe. — Malgré ces obstacles,
l’anesthésie poursuit victorieusement sa carrière, et actuellement elle triomphe, malgré les contestations de quelques retardataires. Quant à nous, nous sommes partisans des plus convaincus des très grands avantages que l’on retire de l’administration du chloroforme dans les accouchements naturels, et à plus forte raison dans les autres, et avec Campbell nous insistons sur la distinction entre l’anesthésie obstétricale et l’anesthésie chirurgicale dans les accouchements : anesthésie obstétricale, c’està-dire demi-anesthésie dans les cas ordinaires, dans les accouchements physiologiques : anesthésie chirurgicale, dans les cas compliqués, lorsque l’intervention de l’accoucheur est nécessaire, ou lorsque pendant la période d’expulsion les douleurs sont trop violentes ; nous développerons plus loin ces divers modes d'administralion du chloroforme.