B. MÉTHODES DES MÉLANGES. — C. MÉTHODES MIXTES
A. — Méthodes simples.
Sommaire. — 1° Amylëne. — 2° P entai. — 5° Bromure d éthyle. — 4° Chloral. — 5° Chlorure d'éthyle. — 6° Ether. — 7“ Protoxyde d'azote. — 8° Somnambulisme. — Hypnotisme, — 9° Chloroforme.
1° Amylène.
Sommaire. — Préparations. — Caractères. — Effets physiologiques.
L'amylène ou triméthyléthylène, C I0 H J0 , a été découvert, en \ 844, par Ballard.
C’est un liquide clair, transparent, incolore et très mobile ; soluble dans l’éther et l’alcool, il est à peu près insoluble dans l’éau.
L’odeur de l’amylène est désagréable et légèrement alliacée; très inflammable, il brûle avec une flamme blanchè et très lumineuse.
Sa densité est 0,652 à 1G U .
Il bout entre 35° et 56° (39° d’après Ballard, 45 u d’après Ivékulé). Ces points d’ébullition variables montrent combien il est difficile d'avoir un produit parfaitement pur, exempt d’isomères ou d’autres produits étrangers.
Pour préparer l’amylène, l’industrie emploie différents procédés. Nous ne citerons que les deux plus importants.
Le premier consiste à faire tomber goutte à goutte de l’alcool amylique sur du chlorure de zinc en fusion. On soumet, ensuite le produit de la réaction à la distillation fractionnée. Ce mode de préparation est très défectueux. Sous la double influence du chlorure de zinc et de la chaleur, il se produit du diamylène, du triamylène, du tétramylène et d’autres produits plus condensés constituant également les polymères de l’amylène. La formation de ces polymères diminue beaucoup le rendement en amylène.
Il est bien préférable d’employer le procédé suivant, qui exige plus de temps, il est vrai, mais qui permet d’obtenir un rendement plus considérable et un produit beaucoup plus pur.
On met en contact pendant deux jours, en agitant fréquemment, parties égales d’alcool amylique et de chlorure de zinc fondu et finement pulvérisé à l’abri de l’humidité. On distille ensuite le mélange, on rectifie au bain-marie les hydrocarbures obtenus ; enfin on fractionne par distillation le produit desséché en recueillant ce qui passe vers 39°.
Cette façon d’opérer, supérieure à toutes les autres, donne néanmoins un produit qui est loin d’être pur. Lorsqu’on le traite par l’acide sulfurique, la moitié seulement se dissout en formant de l’acide sulfoamylique. La partie insoluble est constituée par un mélange d’hydrure d’amylène et d’un isomère de l’amylène. En somme, l’amylène commercial ne renferme guère plus de la moitié de son poids d’amylène ordinaire.
Expérimenté pour la première fois en 1856, en Angleterre, par Snow, cet agent anesthésique eut d’abord de
nombreux partisans, MM. Giraldès, lourdes, Debout reconnurent 1 avantage qui résultait d’une action rapide, courte, et qui ne laissait aucune trace dans l'organisme; l’anesthésie était prompte, sans angoisses, sans toux, ni suffocation. « Pendant toute la durée de l’amylénation, dit M. Debout, le pouls reste large, plein, très fréquent’ les mouvements respiratoires amples, la peau chaude, le visage fortement coloré; en un mot, il y a absence des signes qui dénotent que ce nouvel agent atteint facilement les phénomènes de la vie organique. »
Mais cet engouement ne fut pas de longue durée, et les inconvénients que présente l’emploi de cét agent, aussi nombreux que lés avantages qu’il procure, ne tardèrent. pas à être signalés. D’abord son action sur le système musculaire : chez les-animaux, il provoque des mouvements convulsifs violents; chez l’homme, Robert a observé le renversement de la tête en arrière, la raideur des membres ; Jobert, des convulsions internes, des raideurs tétaniques. Ces accidents survenaient' d’une manière brusque, inattendue, et c’est ainsi qu’eut lieu, en 1857, un premier cas de mort subite, suivi bientôt d’un deuxième, dans la pratique même de Snow, qui, le premier, avait donné à cet agent une renommée momentanée.
D’autres motifs ont contribué à le faire abandonner ■ sa grande volatilité' exige qu’il soit administré dans un appareil, et, comme ses effets sont de courte durée, il faut, à chaque instant, remettre du liquide dans le récipient; 1 opérateur se trouve par conséquent en présence d une suite d’à-coups, qui l’empêchent d’agir.
Très inflammable, il prend.feu même à distance ce qui doit faire rejeter son emploi pour les opérations de nuit.
Nous ajouterons aces reproches la grande difficulté de 1 obtenir complètement pur, son prix très élevé et son odeur très désagréable.
M. Stolz s’en est servi cependant dans la pratique des accouchements douloureux; à petites doses, et d’une façon
interrompue, son action est moins profonde, moins durable que celle du chloroforme, et peut rendre quelques services.
2° Pental.
Sommaire. — Caractères. — Ilydrure d'amyle. — Chlorure d’amyle.
M. Von Mering, de la. Faculté de médecine de Halle, qui, en 1887, avait signalé les propriétés anesthésiques de l’hydrate d’amylène, vient, après de nombreuses tentatives, d’obtenir del’amylène pur, qu’il appelle « Pental » à cause des cinq atomes de carbone qu’il contient.
Le pental est volatil, combustible comme l'éther; on l’administre, comme le chloroforme, sur un masque ou une compresse : l’anesthésie est rapide, générale, mais peu profonde et ne convient qu’aux petites opérations. Le pental ne .parait exercer aucune action nuisible sur les organes de la circulation et de.la respiration; cependant, dans un cas, M. Brener, de Vienne, a observé une syncope avec dilatation de la pupille, et il a fallu pratiquer la respiration artificielle pour ranimer le malade. Le pental s’élimine-en grande partie par les poumons à l’état de pureté.
M. Hacker, de Vienne, a également employé le pental et a fait des opérations qui ont duré plus d'un quart d’heure : dans un cas, il a même prolongé la narcose pendant trente et une minutes.
La dilatation de la pupille observée par M. Brener, dilatation qui est le plus souvent un très mauvais signe, prouve que le pental n’est pas aussi inoffensif qu’on pourrait le croire.
D’après M. Philipp, de Berlin, il a sur le chloroforme l’avantage de ne pas exercer une action fâcheuse sur le cœur : le réveil a lieu sans malaise. L’anesthésie est obtenue en moins d'une minute chez l’enfant, tandis qu'il
faut trois ou quatre minutes pour un adulte. M. Pliilipp se sert du pental pour des opérations de longue durée, et n’a observé qu’une seule fois de la cyanose pendant le cours de l’anesthésie.
Pour M. Schede, on 11e saurait être trop réservé dans l'emploi d'un anesthésique qui a déjà provoqué uii cas de mort, bien que d’un usage peu courant. (Congrès de chirurgie de Berlin.)
On a également employé l'Iiydrure d'amyle (C 10 fl 12 ), que Richardson a essayé sur lui-même, et qui a été utilisé par les dentistes; et le chlorure d'amyle (G 10 11 11 Cl), que l’on a aussi employé avec quelques succès pour l'extraction des dents.
5° Bromure d’éthyle.
Sommaire. — Découverte. — Préparation. — Effets. — Administration. Dangers. — Du bromure d’éthyle bn obstétrique.
Le bromure d’éthyle, ou éther bromhvdrique (C*H 5 Br.), a été découvert, en 1829, par Serullas.
C’est un liquide transparent, incolore,, neutre et très volatil; il dégage une odeur alliacée éthérée. Sa saveur est d’abord sucrée, puis désagréable et cuisante. À peu près insoluble dans l’eau, il. est soluble en toutes proportions dans l’alcool et dans l’éther.
Difficile à enflammer, il brûle avec-une flamme verte, sans fumée, en donnant une forte odeur d'acide bromhyd ri que.
Sa densité est de 1,473 ; il bout à 40°,
Très volatil, il produit un froid considérable quand on l’applique sur la peau.
Parmi les nombreux savants qui l’ont étudié, Personne . est celui qui a donné le meilleur mode de préparation.
On introduit dans une cornue tubulée, entourée d’eau froide, 30 à 40 grammes de phosphore rouge et 200 gram-
mes d’alcool très concentré; on y ajoute peu à peu 200 grammes de brome.
On détermine ainsi la formation d’acide bromhydrique qui réagit sur l’alcool à l’état naissant. On laisse digérer le tout pendant quelque temps, puis on distille et on précipite par l’eau le produit condensé. On décante le liquide lourd qui se précipite, on le fait digérer sur du chlorure de calcium pour le faire sécher et on le rectifie.
DeYrij conseille de distiller simplement un mélange de 4 parties de bromure de potassium, 4 parties d’acide sulfurique et 2 parties d’alcool. C'est la méthode donnée par le Codex de 1884.
Les propriétés anesthésiques du bromure d’éthyle furent reconnues par Nunneley, de Leeds, en 1849.
De nombreuses recherches ont été faites, depuis cette époque, par L. Turnbull en Amérique, et en France, par MM. Ed. Robin, Rabuteau, Terrillon, Bourneville, Ollier, Roux, Lebert, Ducasse, sur son emploi comme agent anesthésique ; Ed. Robin l’employa en France pour la première fois, en 1851.
Rabuteau a démontré que le bromure d’éthyle s’élimine en nature, sans subir de modifications dans l’organisme. Cette élimination a lieu presque totalement par les voies respiratoires. Quel que soit le mode d’absorption, il n’est arrivé, en effet, qu’à en déceler de très minimes quantités dans l’urine. .
Après absorption par le tqbe digestif les urines ne sont pas excrétées en plus grftnde abondance.
Au contraire, après anesthésie, le même expérimentateur a vmdes chiens, des lapins, des cochons d’Inde uriner abondamment et les urines ne contenaient ni sucre, ni albumine.
Les effets observés sur l’homme sont les suivants : l'anesthésie arrive rapidement, en une minute, sans agitation, et l’affaissement musculaire en deux ou trois minutes : ni toux, ni suffocation ; la tête et le cou se congestionnent; la pupille se dilate; la réspiration est plus vive, le pouls plus rapide, les mouvements du cœur
un peu affaiblis ; les vomissements sont fréquents ; dès que l’inhalation cesse, la sensibilité revient instantanément chez le malade.
Cette disparition si rapide de l’action anesthésique oblige à apporter une extrême attention dans son emploi; de plus, on né saurait l’administrer sans danger au delà de 40 minutes; aussi ne peut-il rendre de services que pour les opérations de courte durée.
M. Kolliker,dans un travail récent (16 mai 1891),recommande son emploi dans un grand nombre de petites opérations chirurgicales ; il pratique l’anesthésie, le malade place dans le décubitus dorsal, et après avoir examiné avec la plus grande attention l’état du cœur.
Son mode d’administration de l’anesthésique est le suivant :
Il emploie un masque recouvert de caoutchouc et d’une couche de flanelle : la dose est de 10 à 15 grammes pour l’adulte, 5 à 10 grammes pour l’enfant. On verse d’abord quelques gouttes de bromure d’éthvle, puis, au bout de quelques secondes, la dose entière.
L’anesthésie arrive ordinairement au bout d’une minute environ; pour la constater facilement, on dit au malade de tenir un bras élevé : dès qu’il le laisse retomber, on peut agir:
Dans la séance du 18 décembre 1891 de la Société impériale et royale des médecins de Vienne, M. Gleich a fait la communication suivante :
Il a employé le bromure d’éthyle chez 150 malades pour produire l’anesthésie. La dose nécessaire pour arriver à l’anesthésie complète est de 5 à 10 grammes pour les enfants, 10 à. 20 grammes’ pour les adultes : des doses inférieures échouent, des doses supérieures provoquent de la cyanose et du collapsus. Le réveil a lieu subitement ou progressivement. Dans un certain nombre de cas la durée de l’anesthésie est plus longue que celle de la perte de conscience. L’air expiré n’a aucune odeur chez les alcooliques, on observe parfois une courte période d’excitation au début de l’anesthésie ou avant le réveil. Les
vomissements ne se produisent que lorsque les malades ont avalé des vapeurs de bromure d’éthyle en respirant : on n'en observe jamais lorsque lesmalades respirent tranquillement.
Dans la correspondance de Vienne (Semaine médicale, 16 mars 1892), M. Gleich cite le cas de mort suivant : Un homme de 48 ans, atteint d’un furoncle au niveau du bras droit, fut soumis à l’anesthésie par le bromure d’éthyle. L’opération dura deux minutes. Tout à coup le .malade se cyanosa, la circulation et la respiration s’arrêtèrent et ne reparurent plus malgré toutes les tentatives pratiquées dans ce but pendant une heure et demie. A l’autopsie, on- trouva une dégénérescence graisseuse du cœur et du foie et une dégénérescence parenchymateuse des cellules épithéliales du rein. Gés altérations prouvent que le malade aurait succombé à une anesthésie pratiquée avec n’importe quel agent. Il n’y a donc pas lieu d’attribuer cette mort au bromure d’éthyle, mais à l’emploi de l’anesthésie. Contrairement à ce qui s’observe dans les cas de mort par le chloroforme, le cerveau n’était pas hypérémié.
Une seule fois, M. Gleich a vu survenir pendant la narcose au bromure d’éthyle des convulsions épileptiques chez un malade qui n’en avait jamais eu. — On peut faire manger ou non les malades avant de les endormir. Lorsqu’on doit opérer dans la bouche, il faut avoir soin de faire usage d’un coin pour la maintenir ouverte, parce que le tonus musculaire ne disparaît pas entièrement ; aussi la langue ne se renverse-t-elle jamais en arrière. Pour la même raison le bromure d’éthyle ne saurait remplacer le chloroforme lorsqu’on doit procéder à l’exploration de la cavité abdominale. — Dans le service de M. Billroth le bromure d’éthyle est employé pour toutes les petites opérations.
M. Metnitz emploie souvent le bromure dethyle à l’école odonlologique de la Faculté. Cet anesthésique est préférable au gaz hilarant, non seulement parce que son emploi est plus facile, mais encore parce qu’il ne
produit jamais de cyanose. Pour l’extraction d’une dent, il faut environ 10 grammes de bromure d’éthyle. Les enfants sont anesthésiés en 30- secondes, les femmes au bout d’une minute; pour les hommes, il faut une minute et demie. (Semaine médicale.)
Employé dans la pratique obstétricale, le bromure d’éthyle exerce sur les douleurs une action favorable, mais cette action est plus profonde que le prétendent les auteurs; nous avons vu se produire, dans un cas, un véritable accès de délire, analogue au délire qui survient parfois chez les alcooliques soumis au chloroforme. (Auvard, Travaux d'obstétrique, 1.1, p. 314.)
Très instable, le bromure d’éthyle se décompose très facilement; il est fort difficile de l’avoir complètement pur; il contient le plus souvent du brome, du phosphore qui rendent son administration dangereuse.
Dans l'accouchement, il ne supprime pas complètement les douleurs et n’active pas le travail.
Pour ces divers motifs, il vaut mieux lui préférer les autres anesthésiques.
4“ Chloral.
Sommaire. — Découverte. — Caractères. — Effets physiologiques. — Mode d’administration.— Intoxication. — Traitement.— Injections intra-veineuses.
En faisant agir du chlore sur l’alcool, Justus Liebig découvrit, en 1831, un corps qu’il appela chloral, en prenant à chacun des deux corps qui le composent les premières syllabes de leur nom.
C’est sous la forme hydratée, hydrate de chloral, (C 2 HC1 3 0) qu’il est employé en médecihc.
Étudié d’abord, en France, par M. Dumas, ses propriétés anesthésiques furent bien démontrées en 1873 et en 1874, par MM. Oré et Vulpian.
Mis en présence d’alcalis ou de' carbonates alcalins, le chloral se dédouble en chloroforme et acide formique ;
•2(i ASEST1IÉSIE GÉNÉRALE.
cette production de chloroforme fit supposer à Liebreich qu’une réaction semblable a lieu dans le sang, et que c’est précisément le chloroforme, qui en résulte, qui amène l’anesthésie. Celte théorie, adoptée par Personne, Roussin, Byasson, Pollet, etc., fut vivement combattue par Demarquay, Vulpian, Labbé, Dieulafoy; d’après eux le dédoublement du chloral dans le sang ne donne pas une quantité de chloroforme assez considérable pour expliquer la rapidité de son action.
Gubler est encore plus affirmatif : pour lui, les effets produits par ces deux agents sont complètement différents ; plus rapide avec le chloral, l’anesthésie est plus profonde avec le chloroforme.
Le chloral a été employé pour la premièie fois, en Angleterre, en 1870, pour les accouchements naturels, par Lambert, d’Edimbourg; en France, en 1872, par Bourdon, à l’hôpital de la Charité. Après lui, de nombreux praticiens l’essayèrent et recommandèrent son emploi dans l’obstétrique.
N'ayant pas d’action sur les fibres de l’utérus, il ne modifie les contractions, ni dans leur nombre, ni dans leur durée, ni dans leur fréquence. D’après Bourdon, il combattrait avec succès l'inertie utérine.
Administré avec prudence, à doses convenables, c’est, dit Pellisier, un agent d'une inocuité parfaite, qui ne met en danger ni la mère ni l’enfant; la marche du travail est un peu accélérée (Chouppe).
Sans rival pendant la première période, il a été employé avec succès contre l’éclampsie par Saint-Germain, en 1869, et plus tard en Allemagne et en Angleterre.
11 est indiqué et peut rendre de grands services dans le cours de la grossesse pour arrêter le travail d’avortement, et dans l’accouchement, lorsque la femme est nerveuse et excitée, lorsque les contractions sont irrégulières et partielles, lorsque la contraction du col utérin rend le travail irrégulier, lorsque la résistance du périnée met obstacle à la sortie de la partie foetale qui se présente.
L’anesthésie qu’il procure étant moins profonde que
celle du chloroforme, il ne faudra pas l'employer toutes les fois qu’une opération sera nécessaire.
Son action déprimante et paralysante sur le système cardio-vasculaire doit également le faire rejeter toutes les fois que l’état d’affaiblissement ou d’épuisement de la malade, ou la présence d’une affection cardiaque peut faire craindre des syncopes-.
Plusieurs modes d’emploi ont. été essayés : les injections- sous-cutanées doivent être rejetées, à cause des accidents qu’elles peuvent entraîner, abcès, phlegmons, etc.; les potions, variables à l’infini, ont le grand inconvénient d’avoir une odeur désagréable, d’irriter les muqueuses, et d’amener des vomissements; les capsules de chloral, les sirops ont été employés avec succès : pendant la période de dilatation, la dose de 5 à 4 grammes doit être donnée, à de faibles’intervalles, pour obtenir une atténuation des douleurs; les lavements seraient préférables aux potions si les malades pouvaient les garder, et s'ils n’étaient pas le plus souvent expulsés par les contractions.
Formulaire. — On prescrira les lavements de la façon suivante ; (D.-Beaumetz.)
Hydrate de chloral.1-4 giammes.
Eau distillée. 50 —
Jaune d’œuf.N°1
Lait.120 —(un verte). •
Il est bon de faire précéder ce lavement, que l’on recommandera de garder, d’un premier lavement d'eau simple, qui lavera l’intestin et aidera la parturiente à conserver le second.
Le lait, véhicule de l’agent médicamenteux, atténue l’irritation produite par le chloral sur la muqueuse intestinale. Le jaune d’œuf sert de mucilage.
Voici une seconde formule : (Gallois.)
Hydrate de chloral.2-5 grammes.
llydrolat de laitue.150 —
Mucilage de gomme adragante. . . Q. S.
La dose maximum est de 5 grammes.
Le chloral est incompatible avec les alcalis et les carbonates alcalins.
Intoxication. — Les symptômes de l’intoxication par le chloral sont les suivants : (Duj.-Beaumetz et Yvon.)
Sommeil profond, abolition de la puissance musculaire, diminution ou abolition des réflexes et de la sensibilité : face livide et gonflée, quelquefois rouge : pouls lent, ou faible et rapide. Diminution de la fréquence des mouvc menls respiratoires. Pupilles contractées pendant le sommeil, parfois dilatées. Extrémités et surface du corps froides ; température s’abaissant à 35°. 11 peut y avoir sur la peau une éruption semblable àl’urticaire dansles cas prolongés. Mort par arrêt de la respiration ou paralysie du cœur. Dans un cas, après guérison, le malade est resté idiot.
Traitement. — 1° Pompe stomacale ou vomitifs :
Moutarde (1 cuillerée à bouche).
Sulfate de zinc, ou ipéca, 2 grammes.
Apomorphine (30 centigr. de la solution à 2 p, 100).
Répétez cette médication si elle est nécessaire.
2° Relever la température avec des couvertures chaudes, fréquemment renouvelées, des bouteilles d’eau chaude, des frictions sèches, etc. Le massage est d’une grande utilité.
3° Réveiller le malade en le stimulant de toutes les manières, en lui parlant fort, en lui frappant le visage et la poitrine avec une serviette mouillée, en le pinçant, en lui sinapisant les jambes, en employant les courants dans les membres, etc.
4° Injection d’un demi-litre de café, fort et chaud, dans le rectum.
5° Dans les mauvais cas, injection hypodermique de 30 centigrammes de la solution à 2 pour 100 de strychnine, ou 80 centigrammes de teinture de noix vomique par la bouche ou par le rectum ; répétez si c’est néccs-
6° Inhalation de nitrite d’amyle de temps en temps.
7° Respiration artificielle à continuer pendant quelques heures, si cela est nécessaire.
L. Labbé, J. Goujon, Oré de Bordeaux, ont essayé aussi les injections intra-veineuses; mais cetfe méthode dangereuse doit être abandonnée comme les injections souscutanées.
Le chloral s’élimine par les poumons et les reins. L’urine, après absorption de cet agent, serait plus abondante (Demarquay, Labbé, Goujon, Personne), plus dense (Tuke et Bouchut), plus acide (Tuke).
La pureté de cet agent est absolument nécessaire; exposé à l'air, ou conservé dans un flacon mal bouché, le chloral s’altère vite et devient acide.
5» Chlorure d’éthyle, ou Éther chlorhydrique, ou Hydrure d’éthylène monochloré.
SoMMAïun. — Caractères. — Préparation. — Effets. — Mode d’administration.
Le chlorure d’éthvle (C‘H S C1) est un liquide neutre, très mobile, doué d’une odeur agréable et pénétrante.
Sa densité à zéro est de 0,921.
Il bout à 12°.
Peu soluble dans l’eau, il est très soluble dans l'alcool; il ne précipite pas les-sels d’argent, même en . solution alcoolique.
Sa vapeur brûle avec une flamme verte, en produisant de l’acide chlorhydrique.
Pour le préparer, on introduit dans un ballon 2 parties de sel marin et l’on verse sur cette substance un mélange a parties égales d’alcool et d’acide sulfurique. On chauffe doucement : le chlorure d ethyle se dégage sous forme gazeuse ; on le lave dans un vase contenant de l’eau tiède, on le sèche en le faisant.passer dans des tubes contenant du chlorure de calcium, enfin on le con-
dense dans un vase entouré d'un mélange réfrigérant. Ce produit très altérable doit être conservé dans des malras scellés à la lampe.
On le prépare encore de la manière suivante, par le procédé de M. P.Mounet, de Lyon :
Dans une chaudière autoclave en fer forgé ou acier bien émaillé, de 200 litres de capacité, on introduit :
Alcool pur à 92° centésimaux. .. 53 yt
Acide chlorhydrique du commerce à 22° Uaumé. HO
La chaudière est munie d’un manomètre, d’un thermomètre et d’un robinet de dégagement.
L’autoclave étant hermétiquement clos, on chauffe le mélange, pendant deux heures, à 125° centigrades. La pression dans l’autoclave monte à 25 atmosphères. Après avoir laisse refroidir jusqu’à 60° environ, on ouvre le robinet de dégagement, qui, par un tube de cuivre, met en communication l'autoclave avec un réfrigérant dont le serpentin est entouré de glace et de sel pilés. Le chlorure d’éthyle distille rapidement.
Pour l’avoir complètement pur, il est rectifié à nouveau sur de l’eau légèrement alcaline et immédiatement enfermé dans des vases clos. II est ensuite divisé par portions de 10 grammes dans les ampoules destinées à l’anesthésie locale. (Marcel Baudouin, Progrès médical.)
Le chlorure d’éthyle a été découvert, en 1795, par les chimistes hollandais, Deimann, Troostwyk, Bondt et Lawerenburg. Snow employa cet anesthésique, pour là première fois, en Angleterre, en 1851 ; Simpson, Clover, Nunneley le suivirent dans cette voie ; en Allemagne, Liebreich, Langenbeck et Steffen s’en sont également servis et ont publié leurs observations.
D’après les recherches faites par- le comité de la British Medical Association sur les propriétés de cet anesthésique, les effets suivants ont été observés :
Sur les grenouilles, l’anesthésie se produit en 4 minutes, le cœur bat naturellement pendant 56 minutes.
Sur les animaux à sang chaud, les inouvemenfs du cœur n’éprouvent aucune modification. Une expérience comparative entre le chlorure d’éthyle et le chloroforme, lentée sur un chien, a démontré qu’anesthésiépar le chlorure d’éthyle, le rythme du cœur reste le même ; dès que le chloroforme est substitué à l’éthylène, le cœur droit se dilate et devient sourd, la force cardiaque diminue rapidement. Le comité conclut que le chien pouvait vivre pendant une assez longue période en complète anesthésie sous l’influence du chlorure d’élhyle, tandis qu’il serait mort dans un temps beaucoup plus court sous celle du chloroforme.
Sur l’homme, on observe les effels suivants : au début de l’inhalation, une chaleur agréable s’étend sur tout le corps ; bientôt, en une ou deux minutes, les sensations deviennent confuses, avec, le plus souvent, tintement ou sifflement dans les oreilles; puis une certaine rigidité musculaire apparaît et l’anesthésie commence. Le malade est plus longtemps à reprendre connaissance qu’avec le chloroforme, mais les effets consécutifs sont moindres. Les vomissements sont fréquents, mais ils sont moins pénibles et durent moins qu’avec le chloroforme.
Clover, qui en faisait un grand usage, et qui n’a eu qu’un seul cas de mort sur 1877 anesthésies, recommande de commencer d’abord par le protoxyde d’azote et de prolonger l’anesthésie par l’éthylène. Quand on le donne seul, il convient de continuer l'inhalation jusqu’à ce que la période d’agitation soit passée; à partir de ce moment, l’administrer avec prudence et retirer l'inhalateur de la face toutes les trois ou quaire inhalations, pour laisser respirer de l’air froid. L’anesthésie est obtenue en trois à cinq minutes. La dilatation de la pupille indique le moment où il faut cesser les inhalations.
anesthésie générai.e.
6° Éther.
Sommaire . — Préparation. Purification. Caractères -Déoouverte
de ses propriétés anesthésiques. — Action physiologique. — Contre indications. - Mode d’administration. - Inhalateur C over. - Effets des inhalations. — Accidents. — Injections hypodermiques — De l’éther en obstétrique.
L'éther (C 8 II 10 O a ), très improprement désigné sous le nom d’éther sulfurique, a été découvert, en 1540, par Valerius Gordius. ...
Scheele, Dumas, Boullay et Williamson lont étudié complètement.
Préparation. — Pour préparer l’éther on fait agir de l’acide sulfurique concentré sur de l’alcool. L’operation se fait en mélangeant 10 parties d’acide sulfurique concentré avec 7 parties d’alcool et en chauffant le tout dans un ballon à la température de 140». - La température doit rester constante malgré l’addition lente et continuelle d’alcool à 75° qu’on fait tomber goutte à goutte dans le
ballon. , , , ,
Il se forme de l’éther et de l’eau et le tout passe a la distillation. . , ,
L’acide sulfurique est capable d’éthénser de grandes quantités d’alcool; dans la pratique il éthérisé de 25 a 50 fois son poids d’alcool ; à partir de ces limites et meme vers la fin, il noircit fortement.
Purification. — Pour purifier le produit obtenu, on le mélange avec 12 pour 100 de son poids d’une solution de potasse caustique, marquant 152“ au densimètre : on maintient les liquides en contact durant 48 heures, en prenant le soin de les agiter souvent.
L’éther est ensuite décanté à l’aide d’un siphon de verre ; on le mélange avec 6 pour 100 d’huile d’amandes douces et on le soumet à la distillation, au bain-marie, dans un alambic bien séché. On recueille, seulement les quatre
premiers cinquièmes de l'éther ; le dernier cinquième mis à part servira pour une opération suivante.
L’éther, ainsi obtenu, est agité avec deux fois son volume d’eau distillée ; puis, après un repos suffisant, on le décante et on le met en contact pendant 36 heures avec un dixième de son poids d’un mélange à parties égales de chlorure de calcium fondu et de chaux éteinte calcinée : on agite fréquemment et vigoureusement.
On décante ensuite et 011 distille au bain-marie, en ne recueillant que les neuf dixièmes du produit.
Caractères. — L’éther, ainsi purifié, a une odeur suave et pénétrante, une saveur brûlante.
Sa densité est de 0,736 à zéro et de 0,720 à 15°.
Il bout à 34°, 5.
La vapeur d’éther a pour densité 2,565.
L’éther est soluble dans 9 parties d’eau; il dissout lui-même d/36 de son poids de ce liquide; il se dissout en toutes proportions dans l’alcool, les huiles volatiles et fixes.
S’il est bien privé d’alcool et d’eau, il reste parfaitement incolore en présence d’un cristal de fuchsine.
Les vapeurs d’éther sont extrêmement inflammables : c’est ce qui rend l’emploi de cet agent fort dangereux. Aussi, un vase ouvert contenant de l’éther étant placé dans un courant d’air, il est possible d’enflammer l’éther en plaçant dans le courant d’air qui entraîne les vapeurs une allumette enflammée, même à la distance de plusieurs mètres. On ne doit donc jamais manier l’éther près d’une lumière ou d’un foyer. Cependant un charbon rouge plongé dans le liquide ne l’enflamme pas.
Cette propriété des vapeurs d’éther empêche de s’en servir toutes les fois que l’on doit opérer à la lumière des lampes, ou que l’on doit employer le thermocautère, ou dans le voisinage d’un feu quelconque.
La découverte des propriétés anesthésiques de l’éther appartient aux Américains. Il était déjà connu comme médicament. En 1775, M. Pearson, de Birmingham, l’employait en inhalations pour le traitement de l’asthme, et
plus tard, au commencement du siècle, on s'en servait également pour combattre la phtisie.
En 1818, le journal anglais des Sciences et des arts publiait une note attribuée à Faraday : cette note faisait savoir qu’on pouvait obtenir des effets semblables à ceux du protoxyde d’azote en faisant respirer un mélange d’air et de vapeurs d’éther. Un fait était cité à l’appui : un homme après avoir respiré des vapeurs d’éther était tombé dans un état léthargique qui avait duré 30 heures.
Ces propriétés narcotiques de l’éther furent rapidement connues et les expériences commencèrent de tous les côtés : Orfila, Brodie, Giacomoni, Christison, le professeur Cruveilhier publièrent le résultat de leurs recherches sur les animaux et sur l’homme, et les effets stupéfiants qu’ils avaient obtenus. Les inhalations d’éther devinrent à la mode, ce fut un engouement général, et, comme le dit Figuier, «'les élèves de chimie dans les cours publics, les apprentis dans les laboratoires de pharmacie, étaient dans l’habitude de respirer des vapeurs d'éther comme objet d’amusement, ou pour se procurer cette ivresse de nature si spéciale qui résultait de l'inspiration du protoxyde d’azote. La tradition qui confirme cette pratique est encore vivante en Angleterre et aux États-Unis. »
Malgré la vulgarisation de ces propriétés spéciales de l’éther, aucun essai d’opération chirurgicale sous l’influence de ce narcotique ne fut tenté à cette époque : ses propriétés anesthésiques restèrent dans l’ombre et ne furent produites au grand jour que beaucoup plus tard, en 1841, par le docteur américain Jackson.
Jackson avait abandonné la médecine pour se livrer entièrement aux études de chimie. Ayant un jour, dans son laboratoire, aspiré involontairement une grande quantité de chlore, provenant d’une bouteille brisée par accident, il eut l’idée de respirer des vapeurs d’éther et d’ammoniaque, non pas pour câliner l’irritation des voies respiratoires, mais dans la pensée, bien naturelle à un chimiste, de transformer ainsi le chlore en chlorhydrate
ANESTHÉSIE GÉNÉRALE. 5 g
d ammoniaque. L inhalation de l’éther supprima presque immédiatement la douleur et amena successivement d’autres phénomènes d’insensibilité, qui lui donnèrent cette conviction que sous cette influence on pouvait opérer un malade sans qu’il ressentit la moindre douleur.
D’après ses conseils, le dentiste Morton en fit le premier essai, pour l’extraction d’une dent, avec grand succès. Les éthérisations se multiplièrent dans son cabinet, mais y restaient confinées, lorsque, poussé par Jackson’ il proposa son moyen d’anéantir la douleur au chirurgien de l’hôpital général du Massachusetts. Le 14 octobre 1846, une opération fut faite sur un malade endormi par Morton; au réveil, le malade déclara n’avoir rien ressenti.
Le 18 du même mois, et le 7 novembre suivant, de. nouvelles opérations furent faites avec le même succès; les propriétés anesthésiques de l’éther étaient définitivement reconnues.
Dès la fin de 1846, les dentistes anglais, les médecins ensuite, connurent les secrets de l’éthérisation, et de nombreuses expériences furent faites par Gufhrie Lawrence, Fergusson, etc.
En France, c’est à Malgaigne qu’appartient l’honneur d avoir, le premier, employé lether dans les opérations chirurgicales, à l’hôpital Saint-Louis. Le 12 janvier 1847 il renditcompte à l’Académie de médecine des résultats et des succès qu’il avait obtenus, et à partir de ce moment les expérimentations se poursuivirent avec ardeur a Paris et en province; les communications scientifiques turent innombrables ; la cause de lethérisation, défendue par les plus grands noms des savants, des chirurgiens français et étrangers, était désormais gagnée ; l’éther entrait comme un anesthésique incontesté dans la pratique de la chirurgie, et ne devait être détrôné que par le chloroforme. Londres, Boston, Naples, Lvon l’emploient encore aujourd’hui de préférence à son rival.
Action physiologique. — Les inhalations d’éther don-
nent, au premier instant, à la bouche et au pharynx la sensation d’une brûlure et le sentiment d’une suffocation imminente ; son action semble double : indirecte sur les nerfs centraux qui subissent son pouvoir anesthésique, et directe sur les extrémités des nerfs du pharynx et des voies respiratoires; sous son influence la salivation augmente, ainsi que la sécrétion aqueuse des muqueuses des bronches. En contact avec la peau ou les muqueuses, il produit un froid très marqué, assez intense pour être utilisé dans certains cas d’anesthésie locale.
L’éther apporte de grands troubles dans la respiration : au début des inhalations, les mouvements respiratoires sont précipités et profonds, mais ils deviennent bientôt plus lents et plus superficiels, et finiraient par cesser complètement si l’on continuait l’éthérisation.
L’action du cœur également augmente d’abord, les battements sont plus forts et plus rapides : puis ils se calment et deviennent très faibles, mais cette faiblesse ne présente aucun danger. La pression du sang augmente jusqu’à ce que l’anesthésie soit complète : une dépression se produit alors. Le sang afflue à la peau, qui devient rouge avec de la sueur et une éruption roséolique.
Sous l’influence de l’éther les muscles raidissent d'abord, mais cette raideur n’est pas de longue durée, elle cesse bientôt, ils deviennent mous et flasques ; chez certaines personnes la période de raideur se prolonge, plus que chez d’autres, de même que les muscles des différentes parties du corps n’arrivent pas tous en même temps à l’état de résolution.
Le système nerveux est aussi profondément affecté. L’action de l’éther atteint d’abord les hémisphères cérébraux et leur cause une excitation passagère ; le patient très excité a du délire, des hallucinations, du désordre dans les idées ; il lutte, il crie, il se débat, il veut s’échapper. Cette excitation est beaucoup plus violente chez les alcooliques, les femmes et les enfants. Mais bientôt cette période d’agitation cesse, les hémisphères cérébraux ne fonctionnent plus ; la parole est faible, à
ANESTHÉSIE GÉNÉHALE.
peine articulée ; le malade n’a plus la conscience de ses mouvements, les nerfs moteurs eux-mêmes ne répondent plus à aucune excitation, si ce n’est à une excitation électrique : c’est le repos absolu, le sommeil.
Peu après, la moelle, atteinte par l’intoxication, est prise à son tour, la sensibilité disparaît, l’anesthésie commence. Si les inhalations continuent, les centres • moteurs sont bientôt paralysés, la respiration est arrêtée, le cœur cesse de battre. Ce résultat semble être dû à l’action de l’éther transporté par le sang aux centres nerveux, comme cela a lieu lorsque cet agent anesthésique est injecté dans les veines; l’éther agit donc d’abord comme un stimulant, puis comme un déprimant. Sous l’influence de l’éther la température du corps s’abaisse de 1°,5 à 3° centigrades. Les sécrétions augmentent, excepté peut-être celles des reins. L’élimination est' rapide et se fait principalement par les poumons.
Il y a des cas où l’on ne saurait l’employer :
1° Dans toutes les opérations sur la bouche, le nez, les joues, le pharynx, en un mot dans toutes celles qui exigent que la bouche et le nez soient découverts, la rapidité avec laquelle le patient reprend conscience dès que les inhalations sont interrompues, ne permettant pas au chirurgien de prolonger son opération.
2° On ne peut l’employer sur des malades atteints de bronchite, ou dont les bronches sont délicates ; de même avec les emphysémateux prononcés et les asthmatiques, car l’éther excite la toux et ferme les bronches par les sécrétions exagérées qu’il provoque.
3° Dans les maladies des reins, l’éther ayant la propriété d’arrêter les urines ; on ne l’emploiera donc, dans ce cas, qu’avec de très grandes précautions.
L’action vaso-dilatatrice de l’éther est également une contre-indication de son emploi chez les personnes dont les arlères sont probablement fragiles, athéromateuses ou chez lesquelles la circulation se fait mal. On sait que lorsqu’une hémorragie cérébrale a eu lieu, par suite de la rupture d’une artériole, l’éther, par la grande tension
qu’il occasionne aux artères, peut renouveler ce terrible
accident.
Comme l’éther accélère la respiration et provoque très fréquemment' des accès de toux, il ne faudra pas l'employer toutes les fois que ces effets consécutifs aux premières inhalations pourront être nuisibles au malade ou au succès de l’opération.
Les tumeurs du cerveau, une obstruction intestinale, des tumeurs cancéreuses, sont également des contreindications de son emploi.
Mode d'administration. — Les principales recommandations sont celles-ci :
Il faut que l’air respiré soit saturé de vapeurs d’éther, mais que les vapeurs ne puissent pas se répandre dans la chambre où se fait l’opération, au grand préjudice de •l’opérateur et des personnes qui l’assistent. — Il est important que pendant les premières inhalations le malade ne respire que des vapeurs assez diluées, pour ne pas irriter le larynx. L’éther ne saurait être 1 convenablement donné, pour tous ces motifs, sur une compresse.
L’inhalateur de Clover est celui qui répond le mieux à toutes les conditions nécessaires pour de bonnes inhalations, et c’est aussi celui qui réalise assurément la plus grande économie d’anesthésique.
La figure suivante le représente :
Le cornet ou masque, face-piece, dit Buxton, est bordé d’un coussin à air. Cette pièce est variable, de dimensions diverses, et il faut choisir celle qui s’adapte le mieux au visage du patient. Le réservoir d’éther et la chambre à eau qui l’entoure et le maintient à la température nécessaire pour l’évaporation, tournent sur la monture de cette face-piece. Au début, au moment où l’appareil est appliqué, le goulot de la chambre à eau doit être opposé au front du patient, et l’indicateur qui marche sur la partie inférieure de cette chambre à eau doit marquer zéro. Le sac à. air ne doit pas être mis en place avant que le malade ait fait deux ou trois inspirations; on le gonfle alors d’air et on le fixe au bout supérieur de la
chambre à eau, comme l’indique la figure. — Quand on fait tourner le vase qui contient l’éther, l’indicateur passe successivement du zéro à 1, 2, 5, et enfin au trait marqué F, l’air traverse le vase à éther avant d’arriver au sac, et le patient aspire graduellement une atmosphère saturée de plus en plus d’éther. — Avant de commencer l’opération on verse dans le réservoir deux onces (57 grammes environ, exactement 56 gr. 8) d’éther, et cette quantité
est le plus souvent suffisante. L'ouverture est pratiquée de telle façon qu'on ne peut en user une grande quantité; il n’est pas possible que quelques gouttes puissent s’échapper par les ouvertures intérieures.
Le réservoir d’éther et la chambre à eau qui l’entoure sont disposés de telle sorte que, bien que la vapeur puisse s’échapper librement, aucun fluide ne déborde, dans quelque position que soit placé l’inhalateur. Au centre de la chambre à eau se trouve un tuyau qui est en communication avec l’intérieur du réservoir d’éther, la vapeur passe dans ce tuyau. En bas un cylindre métallique
creux, ajusté à la face-piece et façonné à sa partie supérieure comme l'embouchure d’une clarinette, entre dans ce tuyau, le ferme et peut en même temps tourner avec le cornet; à ce cylindre est adapté un long indicateur métallique coudé à angle droit à son extrémité. En haut est .fixé un cylindre métallique semblable, de sorte que les deux embouchures de clarinette sont adjacentes, l’une, l’inférieure, pouvant tourner, l’autre, la supérieure, étant fixe. Enfin le tuyau est complètement fermé en haut par le sac à air, qui est fixé sur un cylindre métallique qui ferme le tuyau, mais qui se meut librement dans ce tuyau. L’éther ne peut arriver au patient que lorsque les deux embouchures de clarinette coïncident partiellement ou totalement. Quand l’embouchure de clarinette inférieure est mise en mouvement, l’indicateur tourne avec elle; si cet index est sur le zéro, cela veut dire que le passage de l’éther est fermé, le patient respire simplement de l'air qui passe par le tuyau en venant du sac. Aussitôt que l’indicateur s’écarte du zéro, les embouchures de clarinette cessent d’intercepter le passage, l’air entre dans la chambre à éther et s’imprégne de ses vapeurs. Lorsque l’indicateur arrive à F, le patient n’aspire que de la vapeur d'éther diluée seulement par l’air qu'il exhale de ses poumons.
Voici les précautions nécessaires pour un bon emploi de l’appareil, et pour obtenir l’anesthésie dans les conditions les plus favorables.
On choisit d’abord, comme nous l’avons dit, un cornet qui s’adapte parfaitement au visage du malade : on verse dans le réservoir 57 grammes d’éther (deux onces anglaises), on enlève le sac à air, et on met l’index à zéro. On enjoint alors au patient d’aspirer profondément, et on applique, fortement mais avec douceur, le masqué sur son visage. Une pression uniforme est bien supportée, il n’en serait pas de même d'une pression brusque et inégale. Quand le patient a respiré deux ou trois fois très largement, le sac à air est gonflé et fixé à l’ouverture supérieure du dôme, le patientne respirera lors que l'air du sac. L’index estmis
en mouvement et poussé de zéro à 1 : le patient respire un quart d’éther et trois quarts d’air. Quelques inspirations d'éther ainsi dilué habituent le larynx à cette vapeur irritante, et empêchent la toux; le spasme et la sensation désagréable de suffocation qui ne manquent pas d’avoir lieu lorsque, au début de l’inhalation, on donne au patient une atmosphère fortement chargée d’éther. Quand cette tolérance est acquise, l’index est poussé sur le chiffre 2 : le patient respire alors moitié éther, moitié air. Si celte atmosphère plus chargée d’éther ne l’incommode pas, on peut après quelques secondes pousser l’indicateur au chiffre 3 (trois parties d’éther, une partie d’air) et enfin à F, c’est-à-dire tout éther. Il faut de 10 secondes à 2 minutes • et demie pour que le patient soit complètement inconscient et prêt pour l’opération. Quelques personnes ont besoin de plus d’éther pour arrivera ce point; ceux qui résistent à l’anesthésie en ne respirant pas ou en respirant aussi peu que possible retardent beaucoup le moment de l’insensibilité. Ces personnes d’ailleurs souffrent aussi beaucoup plus que les autres, parce qu’en agissant ainsi elles se donnent volontairement une demi-asphyxie et toutes les sensations pénibles de la suffocation.
Aussitôt que l’anesthésié complète est bien établie, l’indicateur est ramené sur le chiffre 2, et y demeure pendant tout le temps de l’opération.
11 peut être nécessaire, par un temps chaud, ou pour une opération prolongée, de remettre de l’éther dans le récipient. Cela se fait très facilement en éloignant l’appareil du visage du patient, on enlève le bouchon, on verse l’éther nécessaire et on rebouche avec soin.
Si l’opération est longue, il est prudent de retirer 'de temps en temps, toutes les six respirations à peu près, -l’appareil du •visage du patient, afin qu’il puisse prendre quelques aspirations d’air pur. On reconnaîtra la nécessité de celte précaution par le degré de cyanose apparent de la face, et par le caractère de la respiration et des battements du pouls. Il est bon de se rappeler que la quantité d’anesthésique nécessaire pour produire l’anesthésie est
beaucoup plus grande que celle nécessaire pour le maintenir dans cet état. De plus, le degré de narcose à obtenir n'est pas invariable ; bien au contraire, il varie suivant la région du corps où doit se faire l’opération. (Buxton, Anæsthetics.)
En Amérique, on se sert le plus souvent d’un simple cône. Une éponge imbibée d’éther est placée dans ce cône; pour renouveler on renverse simplement le cône et on ajoute de l’éther.
L’inhalateur du D r Ormsby (fig. 2) n’est qu’une modification de ce cône. D’autres appareils du même genre, et qui s’en écartent plus ou moins,-ont été également inventés par les Américains; aucun d’eux ne présente de supériorité incontestable.
Effets des inhalations. — Ces effets sont très variables suivant que l’anesthésie est rapide ou lente : il y a avantage à ce qu’elle soit rapide, afin de rendre aussi peu prolongée que possible la période d’excitation.
Dès les premières aspirations des vapeurs d’éther, le patient tousse, retient sa respiration et essaye de résistera l’inhalation. Ce premier résultat est proportionné à l’abondance des vapeurs inspirées, il cesse au bout de quelques inhalations, la face se colore, le regard devient vague et la respiration rapide. Le pouls est large, accéléré, plus mou que d’habitude. Quoique déjà engourdi, le patienf peut encore accomplir certains mouvements, certains actes conscients, comme de tirer la langue hors de la bouche si on le lui ordonne à haute et forte voix.
Cette période de suffocation est bientôt remplacée par une période de gaieté, d’excitation ; la dyspnée cesse, la respiration est large et profonde, les pupilles se contractent le plus souvent. Puis vientune tendance au délire, une sorte d’anémie cérébrale, avec cris et mouvements désordonnés : la respiration et les mouvements du cœur sont accélérés fortement, la peau est moite, la face noirâtre. Une période de repos lui succède ; le but d’une éthérisation bien faite doit être d’y arriver le plus tôt possible et de raccourcir ainsi l’état de délire et d’excita-
tion. Dans ce nouvel état, les membres se raidissent, les muscles se contractent violemment, tout le corps devient rigide. La respiration est embarrassée par la raideur des muscles du thorax, et il est nécessaire d’y veiller. Si la respiration s’arrête, il faut immédiatement pratiquer la respiration artificielle et forcer l’air à rentrer dans les poumons. La pupille se dilate, la peau est couverte de sueur : une éruption roséolique apparaît par plaques au cou et à la poitrine; ces plaques deviennent noirâtres. Le pouls reprend sa marche ordinaire, et, quoique mou, il est régulier et plus fort qu’avant les inhalations.
Bientôt la résolution musculaire arrive : le patient est complètement insensible à toute excitation extérieure, les muscles sont flasques; la respiration, quoique plus rapide qu’à l'état normal, est beaucoup plus profonde, l’anesthésie est complète et l’opération peut commencer.
Accidents de L'éthérisation. — L’anesthésie par l'éther n’est pas exempte d’inconvénients et d’accidents, quelquefois fort graves. Les principaux et les plus fréquents ont pour siège les voies respiratoires. — La respiration peut être arrêtée par l’obstruction du larynx : l’orifice de la glotte étant fermé ne laisse plus l’air arriver aux poumons. Dans d’autres circonstances le même inconvénient peut avoir lieu par la rigidité des mâchoires, les
Fig. 2. — Inhalateur d’éther du D r Ormsby.
dents restant fortement serrées ; l’inspiration par le nez est le plus souvent embarrassée par les narines rapprochées de la cloison centrale ; le peu d'air qui entre par cette voie est insuffisant et le patient se cyanose. Le spasme du larynx est moins à redouter : qu’il soit partiel ou complet, la respiration continue.
On obvie à cet accident en renversant la tête en arrière et en amenant la langue au dehors; la respiration reprend presque toujours : dans le cas contraire, il faut avoir recours à la trachéotomie.
Un accident plus grave, mais fort heureusement aussi beaucoup plus rare, c’est l’arrêt des mouvements respiratoires par la rigidité des muscles du thorax : it faut alors et immédiatement pratiquer la respiration artificielle.
Si les inhalations d’éther continuent trop longtemps sans précaution, et s’il n’arrive pas de temps en temps de l’air frais dans les poumons du patient, la respiration peut s’arrêter, bien que les muscles continuent à se trouver dans l’état de résolution et parfaitement flasques. Cet accident est la conséquence de l’excès d’éther entraîné par le sang aux centres nerveux. Le remède est dans la respiration artificielle : si elle est convenablement faite, le sang reprend l’oxygène qui lui est nécessaire, et les centres nerveux, sous l’influence de ce sang renouvelé, retrouvent leur action sur le mécanisme de la respiration, qui redevient normale.
Les troubles du côté du cœur sont rares : on cite cependant quelques cas de syncopes fatales au commencement des inhalations, mais nous ne croyons pas que ces accidents soient uniquement occasionnés par l’éther.
Un inconvénient de moindre importance, mais qu’il est bon de surveiller, consiste dans la sécrétion exagérée des muqueuses de la bouche et de tout le trajet respiratoire.
Des accès de toux surviennent souvent, surtout lorsqu’au début des inhalations les vapeurs d’éther sont trop concentrées ; mais ce serait, dans ce cas, faire une fausse
manœuvre que de retirer l’inhalateur : il faut au contraire, lorsque cela a lieu, presser l’inhalation et pousser à l’anesthésie.
Les vomissements sont presque toujours la conséquence de trop faibles doses d’éther et d’une tendance de retour à l’état normal ; on observe alors une respiration profonde et irrégulière, accompagnée de bâillements. Puis viennent des efforts pour avaler, une respiration rapide et principalement abdominale, et enfin les vomissements.
Deux précautions sont alors indispensables : d’abord de débarrasser le malade des matières qu’il vomit, pour éviter qu’elles soient entraînées dans le larynx par l’aspiration large qui . suit d’habitude le vomissement, puis d’empêcher le retour à la vie normale. Pour cela, il faut, sans lever le patient, incliner la tête sur le côté, essuyer avec un linge lés matières rejetées, et appliquer vivement l’inhalateur; si les vomissements recommencent, avoir recours de nouveau à la même manœuvre. Mais, le plus souvent, une dose plus forte, quoique prudente, de l’anesthésique donnée au premier symptôme arrête et prévient les vomissements. — Si cependant, et malgré toutes les précautions prises, les vomissements ont lieu, il faut veiller avec soin à ce que les matières rejetées ne puissent venir engorger les voies respiratoires. — Trois ou quatre heures après la fin de l’anesthésie on peut donner au malade des stimulants. On doit l’encourager à prendre de temps en temps de petites cuillerées d’eau très ahaude : l’eau tiède provoque les vomissements, l’eau cliaude les calme ; il ne faut pas se servir, pour donner l’eau chaude, d’une cuiller en métal, qui aurait l’inconvénient de brûler la langue ou les lèvres. Dans d’autres cas on se trouvera bien d’eau de Seltz glacée donnée peu à peu par petites cuillerées, ou bien de café nonfroid avec du bromure (0 gr. 60 pour une petite tasse). Repos absolu ; le malade, couché sur le dos, est placé dans une chambre bien aérée, les fenêtres ouvertes, bien chaudement enveloppé de couvertures de laine. Si les vomissements ne sont pas trop violents on peut donner
anesthésie' générale.
à sucer de petits morceaux de glace, mais il faut user de ce remède avec modération, la glace pouvant avoir pour l’estomac de graves inconvénients.
Si les vomissements ne cessent pas, si le malade est affaissé, de petites cuillerées de champagne frappé données de quart d’heure en quart d’heure procurent un grand soulagement.
Chez quelques personnes, ces nausées et ces vomissements sont tenaces et très douloureux. Dans ce cas on emploiera de faibles doses de teinture de noix vomique : on donnera 0 mill. 060 (deux gouttes) dans une cuillerée à café d’eau chaude, toutes les dix minutes pendant une heure. Le docteur Ringer conseille d’essayer quelques gouttes de vin d’ipéca. — L’acide hydrocyanique dilué, à la dose de 0 mill. 060 (une goutte), peut également rendre de grands services. (Procédé anglais.)
Le hoquet, quelquefois opiniâtre, est aussi un effet consécutif de l’éthérisation : on s’en rend maître-par une infusion de moutarde prise'à petites gorgées (28 grammes dans 14 centimètres cubes d’eau chaude) ; il y a d’autres remèdes moins agréables, le- musc, le chloral, et les injections hypodermiques de morphine. — On réussit souvent avec une petite tasse de thé vert, très fort et très chaud, sans sucre et sans lait.
Injections hypodermiques. — On emploie aussi l’éther en injections hypodermiques. Il est important qu’il soit absolument pur et qu’il ne contienne ni eau, ni alcool, ni acide sulfurique.
La seringue ne devra pas avoir de soudure," et il faut faire l’injection dans une région riche en tissu adipeux et aussi loin que possible du voisinage des vaisseaux et des nerfs.
D’après R. Wallace, le lieu d’élection est le tissu cellulaire sous-cutané ; et si on fait l’injection dans un muscle, il faut choisir une masse de tissu épaisse, telle que le deltoïde ou le grand dorsal.
L’injection d’éther est immédiatement suivie d’une douleur très vive, et c’est pour cela qu’on s’en sert dans
tous les cas de collapsus, quelle qu’en soit la cause.
11 y a très rarement des abcès consécutifs, mais les injections hypodermiques d’éther ne sont pas, malgré cela, exemptes de dangers ; on a observé des accidents graves du côté de la motilité et de la sensibilité, des cas de paralysie.
Les injections d’éther sont devenues classiques dans la période algide du choléra et dans les cas de coma de la fièvre typhoïde. Kums s’en est servi dans des cas de coliques hépatiques. Dans deux cas le résultat a été satisfaisant : on peut y avoir recours quand on cesse de faire les injections de morphine.
de l’étheb en ôbstétbique
Dès que les propriétés anesthésiques de l’éther furent connues, il entra presque, aussitôt dans la pratique de l’obstétrique. Le 19 janvier 1847, Simpson s’en servit pour la première fois, dans un cas de rétrécissement du bassin : l’éther fut donné avant l’application du forceps, et le résultat fut satisfaisant : l’utérus continua à se contracter régulièrement. D’autres tentatives heureuses suivirent et fournirent à l’éminent professeur un faisceau d’observations sérieuses, qu’il communiqua le 10 février 1847 à la Société obstétricale d’Edimbourg, et qui établirent les bases de l’anesthésie obstétricale.
Dans la même année, et presque en môme temps, Fournier, Deschamps, Dubois publiaient à Paris des observations semblables, et cet exemple fut suivi de près par MM. Stolz, à Strasbourg, Eugène Dumas, à Montpellier, Hauner, à Mannheim, Siebold, à Gœttingue, Grenser, à Dresde. Leurs observations, publiées dans les journaux spéciaux, vinrent confirmer les conclusions de leurs prédécesseurs et fixer l'opinion générale sur la valeur réelle, de cette nouvelle méthode, qui fut bientôt appli-. quée par la plus grande partie des chirurgiens, surtout à l’étranger.
ANEsfpSlÉ GÉNÉRALE.
En France, et aussi en Belgique, l'enthousiasme ne fut pas le même : là où les médecins anglais voyaient une méthode qu’il fallait vulgariser à outrance et appliquer à tous les accouchements, les accoucheurs français apportaient de nombreuses réserves à sa pratique journalière, et le D r Graux put dire à l’Académie belge, sans soulever de controverse : « L’obstétrique lui devra peu de chose : la femme est condamnée à enfanter dans la douleur ».
Tout autre était la confiance de Simpson dans la valeur de la nouvelle méthode ; il était si- convaincu, qu’il annonçait sans hésiter qu’avant cinquante ans elle serait d'un usage universel et que l’accouchement avec douleur serait une exception fort rare.
La théorie de la non-intèrvention des anesthésiques en obstétrique fut généralement et pendant quelques années encore, même après la vulgarisation du chloroforme, la règle de conduite des accoucheurs français.
Des études ont été faites par M. Francis Minot, médecin de l’hôpital général du Massachusetts, dans le but de savoir si l’éthérisation n’amenait pas d’hémorragies après l’accouchement : d’après ses conclusions, l'éther ne produit pas l’hémorragie, mais il favorise l’écoulement sanguin chez les femmes faibles, fatiguées, surtout lorsque le travail de l’accouchement est laborieux et pénible.
L’étlier est en obstétrique un auxiliaire utile, lorsqu’on se propose de calmer dans une certaine mesure les douleurs, et d’obtenir une demi-anesthésie, mais il présente de grands inconvénients ; on ne peut le donner la nuit, à la lumière, car il s’enflamme même à distance; on ne peut le donner à l’air libre, sur une compresse, de peur d’anesthésier l’accoucheur, voire même les assistants, il faut donc se servir, de toute nécessité, d’un appareil, d’un masque : il faut de plus en employer de très grandes quantités, et attendre quelquefois longtemps le soulagement: il ne peut donc entrer en lutte avec le chloroforme dans la pratique journalière de l’obstétrique.
7° Protoxyde d’azote.
Sommaire. — Caractères. — Préparation et purification. — Inhalations • Appareil d Heyraen-Billard.—Mémoire deP. Berl. — Cloche Fontaine fixe. — Cloche Fontaine mobile. — Travaux de M. Martin, de Lyon — Du protoxyde d’azote en obstétrique.
Le protoxyde d’azote (Az 2 O 2 ) a été découvert, en 1772, par Priestley.
Nous avons dit, dans les premières pages de ce manuel, que les propriétés anesthésiques de ce gaz, reconnu par Davy, en 1799, ne furent mises en pratique qu’en 1844, par le dentiste américain Horace Wells, qui conçut l’idée de s’en servir pour supprimer la douleur dans l’extraction des dents.
Le protoxyde d’azote est un gaz neutre, incolore et inodore, composé, comme l’air, d’oxygène et d’azote, mais dans des proportions différentes, le protoxyde d’azoté contenant une plus grande quantité d’oxygène.
Le protoxyde d’azote possède une partie des propriétés chimiques de l’oxygène : comme lui, il active la combustion des corps en ignition.
Il devient liquide sous une pression de 50 atmosphères et à la température de zéro à 7 degrés, ce qui permet de le transporter dans des récipients métalliques ; il devient solide à 100 degrés.
L’eau froide dissout son poids de ce gaz, l’eau chaude le dissout en quantités moindres. Il se décompose sous l’influence d’une chaleur rouge ou d’une série d’étincelles électriques.
Préparation et purification. — On l’obtient en chauffant dans une cornue de l’azotate d’ammoniaque bien pulvérisé. L’azolate d’ammoniaque fond, se décompose en eau et en protoxyde d’azote, que reçoit un récipient réuni à la cornue.
Dans la pratique chirurgicale il est nécessaire d’avoir ce gaz complètement pur, débarrassé des corps étrangers
qu’il pourrait contenir. Pour arriver à ce résultat, on interpose entre la cornue et le récipient trois, quatre et même cinq Vases à moitié remplis d’eau. La forme et la disposition de ces vases peuvent varier : ou bien ils portent avec eux deux tubulures qui permettent de les unir l’un à l’autre, avec la cornue et le récipient, par de forts tubes en caoutchouc, ou bien ils sont fermés par un bouchon de caoutchouc percé de deux trous, dans lesquels passent des tubes en verre recourbés.
La préparation de ce gaz est donc bien simple; il y a cependant une précaution importante à prendre. Si la cornue chauffe trop vite, si la chaleur est considérable, la production du gaz est rapide, il s’échappe avec force et traverse en bouillonnant l’eau des vases sans se purifier. 11 faut donc que l’action de la chaleur soit lente et régulière. .
Nous avons dit que le protoxyde d’azote devient liquide sous une pression de 50 atmosphères ; nous ne donnerons pas ici la description des machines compliquées qui arrivent à ce résultat. Cette condensation permet de transporter sous un petit volume une grande quantité de gaz; une bouteille en contient environ 500 litres.
Divers appareils ont été inventés pour l’administration du gaz liquide : ils se composent d’une bouteille métallique contenant le gaz, d’un ballon de réception et d’un inhalateur.
'Les inhalateurs sont ordinairement construits avec deux soupapes : l’une d’inspiration, l’autre d’expiration, Le malade inspire directement dans la bouteille qui contient le gaz et expire dans l’air. Mais les phénomènes chimiques ordinaires de la respiration sont très modifiés dans 1 état anesthésique; voici ce qui se passe avec le protoxyde d’azote : aux premières expirations le malade rejette bien de l’acide carbonique et de la vapeur d’eau, mais bientôt apparaît une certaine quantité de protoxyde d’azote, qui devient de plus en plus abondante, à mesure que les inhalations se prolongent; il y a ;donc perte absolue d’un produit très coûteux.
Pour obvier à cet inconvénient, on a cherché à utiliser cet excès de gaz, en supprimant la soupape d’expiration, le malade accomplissant dans le même sac les deux actes de la respiration.
Mais les inconvénients de ce procédé ne tardèrent pas à être signalés : le malade absorbait un mélange d’acide carbonique et de protoxyde d’azote : les lèvres, les extrémités se cyanosaient, prenaient une coloration bl.eue, violette, noire; l’anesthésie devenait de l’asphyxie.
Les recherches continuèrent et l’on est parvenu à purifier le protoxyde d’azote expiré, à le séparer de l’acide carbonique et de la vapeur d’eau en faisant passer les produits de l’expiration à travers une solution de potasse caustique, ou une bouillie de chaux, qui s’emparent de l’acide carbonique pour former un carbonate de chaux ou de potasse; la vapeur d’eau expirée est en grande partie absorbée par la propriété hygrométrique du mélange, et s’il est très concentré, il n’en resle qu’une quantité négligeable.
M. Heymen-Billard a présenté à la Clinique anesthésique de l’école dentaire libre de. Paris un appareil qui réalise toutes les conditions désirables : il est simple et léger; son faible volume permet de le transporter facilement, et l’économie qui résulte de son emploi est considérable; en voici la description, que nous empruntons à l 'Aide-Mémoire du Chirurgien-Dentiste de 1885:
« Nous ne parlerons pas de la bouteille contenant le protoxyde d’azote liquéfié, ni du ballon de. caoutchouc et de ses conduits, qui n’offrent pas de modifications.
« Tout l’intérêt se concentre sur l’embouchure et le purificateur dont la figure 3 (p,.53) donne une idée exacte.
« L’embouchure A est un cône tronqué, en caoutchouc, souple, malléable et compressible en tous sens, de. façon à pouvoir s’appliquer hermétiquement sur le visage du malade en embrassant, à la fois, le nez et la bouche.
« Ce cône tronqué est terminé par un manchon également en caoutchouc qui emboîte, à frottement dur, l'extrémité métallique B du purificateur.
« Le purificateur se compose d’un cylindre métallique creux C, dont la coupe est représentée à côté de la figure d’ensemble ; il est destiné à recevoir soit des fragments de pierre ponce imbibés d’une solution concentrée de potasse caustique, soit un goupillon préalablement trempé dans un lait de chaux épaissi à consistance de bouillie. La base antérieure G du cylindre est un couvercle muni d’un pas de vis qui se monte ou se démonte à volonté et qui permet d’introduire soit la pierre ponce, soit le goupillon et de nettoyer la cavité du purificateur.
« La base postérieure F, soudée au cylindre, présente un orifice circulaire, surmonté d’une portion de tube métallique destinée à s'emboîter avec le coude du tuyau d’arrivage du gaz. L’orifice de la face postérieure F est situé au-dessus de l’axe du cylindre, et cette position excentrique a pour but de permettre aux liquides contenus dans le purificateur (potasse caustique ou lait de chaux) de se collecter à la partie inférieure du cylindre sans pouvoir pénétrer dans les tuyaux d’arrivée du gaz et de là dans le ballon.
« La face supérieure du cylindre est enfin surmontée, à l’union de son quart antérieur avec ses trois quarts postérieurs, d’un coude métallique qui sert à le réunir à l’embouchure : le coude est muni d’un robinet que l’on retrouve dans tous les appareils ordinaires et qui permet de mettre l’embouchure en communication soit avec le gaz (position D), soit avec l’air extérieur (position E).
« Supposons l’appareil monté et disposé pour l’anesthésie, le ballon rempli de protoxyde d’azote pur, le purificateur chargé, de potasse caustique ou de lait de chaux, l’embouchure bien appliquée sur le visage du malade, le robinet ouvert, c’est-à-dire amené en D; pendant l’inspiration, le protoxyde d’azote passe du ballon dans les poumons du malade; pendant l’expiration, les produits expirés (acide carbonique, vapeur d’eau et protoxyde d’azote) sont rejetés vers le ballon ; mais en traversant le purificateur, l’acide carbonique et une partie de la vapeur d’eau se fixent sur l’alcali minéral;
le protoxyde d’azote et un peu de vapeur d’eau arrivent seuls jusqu’au ballon.
« Après la première expiration, le ballon contient
donc : le protoxyde d’azote pur resté après la première inspiration, l’excès de protoxyde d’azote expiré et une quantité de vapeur d’eau insignifiante.
« C’est donc encore du protoxyde d’azote pur que le
malade inhale pendant les inspirations suivantes. On le voit, la théorie démontre a priori que la conception de cet appareil si simple est rationnelle.
« La pratique confirme de tous points ces données. »
M. Aubeau, auquel nous empruntons ces lignés, donne à la suite de cette description une série d’expériences qui démontrent qu’en employant ce procédé, l’interposition du lait de chaux sur le passage des gaz n’en modifie ni l’odeur ni la saveur; qu’avec huit litres de gaz, et dans l'espace de quarante secondes, on est parvenu à anesthésier assez profondément pour opérer l’extraction de 2, 5 et même 4 dents; enfin que le malaçle n’éprouve, au réveil, aucun malaise.
Il tire de ces expériences les conclusions suivantes :
1° D’une façon générale, la bouillie de chaux, comme purificateur chimique, est préférable à la solution de potasse caustique, et cela pour deux raisons : d’une part, avec la chaux, l’anesthésie a paru plus prompte, plus profonde et de plus longue durée ; d’autre part' la consistance de bouillie empêche que le gaz se charge de vapeurs caustiques et produise l’irritation des voies respiratoires.
2° Avec le purificateur, la période d’anesthésie confirmée est retardée de quelques secondes et le sommeil un peu plus agité. Ces légers inconvénients doivent être attribués à la présence de la vapeur d’eau de l’expiration qui n’est pas complètement absorbée par le purificateur. Plus la bouillie de chaux sera concentrée, plus sa puissance hygrométrique sera augmentée et l’anesthésie parfaite.
5“ Pour obtenir l’anestliésie avec l’appareil ordinaire, il faut employer en moyenne 55 litres de gaz; avec le purificateur de M. Heymen-Billard, huit à dix litres suffisent : c’est donc une économie importante.
4° L’anesthésie obtenue par ce procédé permet d’effectuer toutes les opérations chirurgicales de courte durée : elle est inoffensive et ne ressemble en rien à l’asphyxie.
Le protoxyde d’azote paraissait donc être un anesthé-
sique utile seulement dans les opéralions de l’art dentaire ou de la petite chirurgie, lorsque, le ld novembre 1878, M. Paul Sert lut, à l’Académie [des sciences, un mémoire dans lequel il démontrait qu’il était parvenu à obtenir une anesthésie indéfiniment prolongée, sans crainte d’asphyxie.
Nous extrayons de ce mémoire la partie relative à la théorie de sa découverte :
« Le fait que le protoxyde d’azote doit être administré pur signifie que la tension de ce gaz doit, pour qu’il en pénètre une quantité suffisante dans l’organisme, être égale à une atmosphère. Sous la pression normale, il faut, pour obtenir ce résultat, que le gaz soit à la proportion de 100 pour 100. Mais si nous supposons le malade placé dans un appareil où la pression soit poussée à deux atmosphères, on pourra le soumettre à la pression voulue en lui faisant respirer un mélange de 50 pour 100 de protoxyde d'azote et de 50 pour 100 d’air; on devra obtenir de la sorte l’anesthésie, tout en maintenant dans le sang la quantité normale d’oxygène, et par suite en conservant les conditions normales de la respiration. »
La pratique vint bientôt confirmer les données de sa théorie. Les expériences furent tentées d’abord sur des animaux et enfin sur l'homme. Le 15 février 1879, M. Léon Labbé opérait une jeune fille ayant un ongle incarné. Voici le résumé de cette opération, la première pratiquée en France par cette nouvelle méthode :
« 11 s'agissait de l’extirpation d'un ongle incarné avec ablation de la matrice de l’ongle. La malade était une jeune fille de 20 ans, très timorée et très nerveuse. La malade, M. Labbé et ses aides entrèrent dans la grande chambre en tôle de l’établissement de M. Daupley, où la pression de l’air fut, en quelques minutes, augmentée, sous courant, de 0 m. 17 (pression totale 0,92). La malade s’étendit sur un matelas, et M. Preterre lui appliqua sur la bouche et sur le nez l’embouchure à soupapes qu’on a coutume d’employer pour l’inhalation du protoxyde d’azote pur; ici, le sac avec lequel elle communi-
quait était rempli d’un mélange contenant 85 de protoxyde d’azote et 15 d’oxygène. Je tenais, dit M. Paul Bert, l’un des bras de la malade, dont le pouls était assez rapide, lorsque soudain, sans qu’aucun changement dans le pouls, dans la respiration, dans la couleur de la peau, dans l’aspect du visage nous eût avertis, sans qu’aucune raideur, aucune agitation, aucune excitation se fût produite, lorsque, dis-je, dix à quinze secondes après la première inspiration du gaz anesthésique, je sentis le bras s’affaisser complètement. L’insensibilité et la résolution musculaire éfaient obtenues; la cornée ellemême pouvait être impunément touchée. L’opération commença aussitôt et le pansement suivit, sans un seul mouvement de la patiente, qui dormait du plus calme sommeil; le pouls était revenu à un chiffre normal. Au bout de quatre minutes, au moment où M. Labbé terminait le pansement, survinrent de légères contractures dans un bras, puis dans une jambe. Tout était fini, on enleva l'embouchure et aussitôt la contracture cessa. Pendant trente secondes la malade continua à dormir; puis, quelqu’un lui ayantfrappé sur l’épaule, elle s'éveillai nous regarda d’un air étonné, se mit sur son séant et soudain s’écria que son pied lui faisait mal, assez mal pour quelle se mît à pleurer pendant quelques secondes. Interrogée, elle déclara se trouver fort bien, sans aucun malaise, et fort désireuse de manger, car, dans sa terreur, elle n’avait ni déjeuné le matin, ni dîné la veille. Elle déclara de plus n’avoir rien senti, rien rêvé, mais se rappeler qu’aux premières inhalations du gaz elle éprouva un grand bien-être, qu’il lui semblait monter au ciel et quelle voyait bleu avec des étoiles. Cela dit, elle se leva, s’en alla regagner' à pied la voiture qui devait la ramener à l’hôpital, et se plaignit tellement de la faim en route, qu’il fallut s’arrêter pour la faire manger. Elle n’eut du reste aucun accident consécutif. »
De nouveaux faits vinrent bientôt' confirmer la supériorité de cette méthode et en établir les avantages. Le 27 mars 1879, en présence de plusieurs chirurgiens, Péan
pratiquait, dans l’une des cloches à air comprimé de l’établissement aérothérapique de M. Fontaine, l’ablation d’une tumeur du sein à une femme de quarante-six ans. L’opération durait quatorze minutes, la patiente déclarait n’avoir rien senti, et descendait seule, sans aide, du lit d’opération.
Du 27 mars au 17 juillet, Péan pratiquait, dans le même établissement de Fontaine; seize opérations diverses; la durée de l’anesthésie variait de quatre à vingt-six minutes ; l’anesthésie était obtenue au bout de quinze secondes à deux minutes au maximum, sans période d’excitation, sans vomissements; le retour à la sensibilité se faisait après trente secondes, une minute au plus.
La méthode de M. Paul Bert réalise donc, en ne considérant que les résultats, une anesthésie rapide, calme et inoffensive. Malheureusement les difficultés qui proviennent de l'appareil nécessaire à son application en rendent l’emploi peu pratique et l’empêchent de se généraliser.
L’appareil se compose d’une chambre ou cloche pneumatique dans laquelle, au moyen d’une pompe à compression, on peut faire monter la pression.
Nous empruntons au traité d’anesthésie chirurgicale du docteur Rottenstein la description de cette cloche :
« La cloche pneumatique est une capacité en tôle, de forme cylindrique, dont le haut et le bas sont fermés par des calottes hémisphériques ; elle doit pouvoir résister à l’essai, à une pression de deux atmosphères supplémentaires. La lumière a accès dans l’appareil par quatre verres épais, montés dans des châssis de fonte rivés sur les tôles. La porte s’ouvre de dehors en dedans : ses bords portent une saillie qui, pressant sur une bande de caoutchouc, assure l’herméticité de l'appareil. A sa partie postérieure, en face de la porte, se trouve un petit sac à air, muni de deux clapets, qui permet de faire passer au malade ou à l’opérateur les objets dont ils peuvent avoir besoin.
« Un tube à moitié rempli de mercure, et dont une branche est dans la cloche, sert de manomètre. La déni-
vellation du mercure indique la pression : toute élévation d’un centimètre dans la branche externe indique un abaissement d’un centimètre dans la branche interne; aussi les centimètres sont-ils indiqués dans l’une et l’autre branche par des traits séparés de 5 millimètres seulement ; l’échelle intérieure descend, celle extérieure monte.
« La cloche repose sur un socle en bois ou en fonte, à 50 ou 40 centimètres du sol; un tuyau sert à l’alimentation de l’appareil, et un autre à sa ventilation.
« Au-dessus de la calotte hémisphérique inférieure se trouve un plancher percé de trous pour le passage de l’air : c’est sur ce plancher que se trouvent les fauteuils et la table qui forment le mobilier de l’appareil. »
Les appareils de compression employés pour obtenir la pression voulue dans les cloches pneumatiques ont beaucoup varié, et peuvent varier à l’infini.
On a d’abord employé la pompe à compression à double effet dont le piston était mis en mouvement par une bielle et des poulies dépendant d’une machine motrice quelconque; les inconvénients sont ceux-ci : l’air arrive trop chaud, trop sec, et apporte l’odeur des huiles ou des graisses de lubrification du cylindre de la pompe, du piston, etc.
La pompe à piston liquide évite ces inconvénients : sa. chaleur provenant de la compression est annulée par la vaporisation d’une faible quantité d’eau qui donne à l’air l’état hygrométrique correspondant à la température et à la pression ; de plus, l'air n’étant pas en contact avec le piston métallique n’apporte aucune odeur de graisse dans l’appareil. Une pompe de ce système èst employée à Milan, à l’établissement médico-pneumatique.
Le docteur Fontaine emploie un compresseur hydraulique, mais les cloches fixes de petites dimensions ne permettaient pas aux chirurgiens d’avoir un grand nombre d’aides; il fallait de plus y transporter les malades à opérer. Pour vaincre les difficultés, le docteur Fontaine a fait construire une cloche mobile dont voici la description (Union médicale du 18 septembre. 1879) :
lui, est peint en blanc intérieurement. Il reçoit la lumière par dix hublots, dont quatre supérieurs éclairent directement le lit d’opération ; sa largeur est de 2 mètres,
Fig. 4.
sa longueur 3 m. 50 et sa hauteur de 2 m. 65. Dix ou douze
personnes peuvent y tenir très à l’aise.
A côté de la cloche, on voit sur un petit chariot :
1° Une pompe à bras ci double corps, avec piston liquide, pouvant donner de 400 à 600 litres d’air à la minute ;
2® Un réfrigérateur B, placé sur le chemin de 1 air comprimé par le corps de pompe pour empêcher la température de la cloche de s’élever à plus de 1 à 2 degrés audessus de celle de l’air ambiant. Pendant l’hiver, ce réfrigérateur peut être remplacé par un calorifère à eau à serpentin plongé dans l’eau chaude ;
3° Un récipient en tôle C, contenant 550 litres du mélange anesthésique gazeux, comprimé à 10 atmosphères (soit 5 m. cubes 1/2 à la pression ordinaire).
Sur les parois de la cloche, on voit deux clefs : la première manœuvre un robinet qui est raccordé avec le récipient sous pression G et avec le sac placé sous le lit d’opération. Quand le sac est près d’être vidé, on le remplit en y détendant une certaine quantité’du gaz du récipient. La seconde appartient à un sifflet F, pour la commande de l’équipe des pompes. - Le masque employé pourl’anesthésie est en caoutchouc; il porte à sa périphérie un bourrelet qu’on peut gonfler à volonté et qui permet une obturation parfaite. Pendant l’inspiration, la soupape d’expiration est fermée par la pression ambiante; pendant l’expiration, cette soupape s’ouvre, et celle d’inspiration est fermée par l’excès de pression du gaz expiré sur celle du mélange gazeux.
Celte belle découverte de Paul Bert, les perfectionnements appoi’tés par le docteur Fontaine à la construction des grands appareils pneumatiques, ont fait enlrer le protoxyde d’azote dans le domaine de la grande chirurgie.
Dans la pratique plus simple de l'art dentaire, l’Aidemémoire, que nous avons déjà cité, indique certaines précautions importantes, que nous résumons ainsi ;
Le praticien devra examiner avec soin l’état du cœur, des poumons, du système nerveux du sujet; s’il constate
ou soupçonne des désordres, il devra refuser l’anesthésie, ou la laisser incomplète, le malade dût-il ressentir quelque douleur pendant l’opération.
Aucun lien ne doit serrer le malade, il est important de faire desserrer les vêtements, à la taille, et au cou, pour faciliter les mouvements respiratoires; enfin il faut que lé praticien suive avec méthode la marche de l’anesthésie. Le meilleur moyen pour cela est de faire, comme le recommande Aubeau, accomplir au malade, pendant les inhalations, un mouvement de l’avant-bras, convenu d’avance avec lui.
Avant de commencer, le patient est prévenu qu’il devra lever et abaisser l’avant-hras toutes les fois qu’il entendra compter cinq, dix, quinze, vingt, etc., prononcés à haute voix, de 5 en 5 secondes, par le praticien ; dès que l’avanl-bras ne se meut plus, l’anesthésie commence, la perception est abolie, la résolution musculaire survient, la sensibilité est éteinte; on continue encore les inhalations jusqu’à ce que, les paupières étant écartées, on puisse toucher la conjonctive sans provoquer de réflexe. Cette méthode bien simple permet à l’opérateur d’intervenir mathématiquement au moment opportun sans craindre l’asphyxie.
M. C. Martin, de Lyon (De l'anesthésie par le protoxyde d'azote avec ou sans pression, 1885), conseille l’emploi du protoxyde d’azote de préférence à tout autre anesthésique, à la cocaïne même, soit pure, soit mélangée à de l’antipyrine, qu'il avait d’abord préconisée.
M. Martin a pratiqué un très grand nombre d’opérations, sans le moindre accident, à l’aide du protoxyde d’azote, seul ou sous pression, et le considère comme le meilleur et le plus inolfensif des agents anesthésiques, à la condition absolu'e qu’il soit absolument pur. « Il faut, dit-il, attacher à sa préparation une importance considérable. Les- premiers expérimentateurs se servaient d’un gaz impur, et leurs résultats ne sauraient être invoqués. Si le protoxyde d’azote est mélangé à du bioxyde d’azote, ce dernier se transformera dans l’arbre aérien en un produit
toxique, l’acide hypoazotique. Si le gaz contient de l’air, ses effets seront encore modifiés. ■»
Pour être certain de la pureté du gaz, il le prépare luimême. Il se sert, de préférence aux ballons en verre, d’une cornue en fonte de cinq à six litres de capacité; son. ouverture a 5 centimètres de diamètre, de manière à permettre un dégagement facile, et ses parois sont assez épaisses pour être à l’abri d’une explosion. Il cristallise le nitrate d’ammoniaque fondu du commerce pour le dégager de ses impuretés. Le gaz dégagé par la chaleur passe successivement dans six flacons de huit à dix litres de capacité. Le premier contient, comme à l’ordinaire, une mince couche d'eau; le second renferme de l’eau distillée, ou simplement de l’eau récemment bouillie, de manière à en chasser l’air qui pourrait avec du bioxyde d’azote, venant à se dégager, former de l’acide hypoazotique; en même temps cette eau refroidit le gaz qui, dès lors, altérera moins les solutions suivantes. Viennent ensuite des flacons contenant, par ordre, des solutions do sulfate ferreux, puis de potasse caustique, puis encore de sulfate ferreux, et enfin de bicarbonate de soude.
11 se sert, pour pratiquer les inhalations, d’une embouchure tout en caoutchouc qui a à peu près la forme de celle de Clover; elle a l’avantage sur cette dernière de durer presque indéfiniment et de s’appliquer exactement sur tous les sujets.
M. Martin traite, dans cette étude, des symptômes qui accompagnent souvent l’anesthésie parleprotoxyde d’azote, symptômes bien faits pour effrayer ceux qui n’y sont pas habitués, et qui ont contribué à jeter le discrédit sur cet anesthésique. « Je veux parler, dit-il, de la cyanose qui envahit la face du patient, suivie quelquefois de mouvements ressemblant aux spasmes tétaniques. Mais à tout bien considérer, cette cyanose a son bon côté ; c’est peutêtre à elle que l’on doit l’absence des accidents, et, par le fait, le succès de ce moyen de suspendre la douleur. Car, en présence de cet état des téguments et de la respiration stertoreuse qui l’accompagne, je ne connais per-
sonne qui soit assez téméraire, qui ait assez de courage pour continuer les inhalations. La cyanose marque leur limite: on s’arrête, et comme à ce moment, si le gaz est pur, l’anesthésie est toujours complète, l’opérateur agit. Cette limite risquera d’autant moins d’être dépassée que le praticien aura moins d’expérience, sera moins habitué à administrer le protoxyde d’azote, car il aura peur plus vite et les inhalations seront suspendues. C’est à cela que l’on doit, à mon avis, de n’avoir pas plus d’accidents à déplorer.
« Cependant la cyanose n’apparaît pas toujours, elle est alors remplacée par la respiration stertoreuse; sa présence ou son absence dépendent des divers sujets. J’ai remarqué que ceux qui se cyanosent le plus s’endorment plus vite, mais ont un sommeil plus court. Lorsque le protoxyde d’azote est bien préparé, un tiers à peine des sujets présentent la cyanose : les autres s’endorment en conservant une figure un peu vultueuse peut-être, mais néanmoins très rassurante. Chez eux, le sommeil est plus calme, plus profond, et déplus longue durée (j’aipu, dans un cas de ce genre, pratiquer avant le réveil l’extraction de seize, dents ou racines) : il s’accompagne aussi de rêves plus agréables. »
M. Martin signale une sensation particulière du réveil. Le patient, dit-il, croit sentir sur le côté de la tète un choc plus ou moins prononcé, mais en tous cas toujours sensible et presque constant; le réveil est suivi souvent, chez les opérés, d’une sorte de crainte qui se reflète sur le visage : certains poussent des cris, d’autres pleurent; quelquefois on observe une excitation exagérée, souvent suivie d’une crise de nerfs, surtout chez les femmes. Mais ce sont les cas les moins fréquents; il arrive que quelques sujets rêvent de leur opération et affirment au réveil avoir tout vu sans avoir rien senti.
M. Martin recommande de ne pas employer le gaz fraîchement préparé : il est urgent qu’il se passe au moins vingt-quatre heures entre sa fabrication et son emploi,
64 ANESTHÉSIE GÉNÉBALE.
et que pendant cet intervalle le gaz soit en contact avec
de l’eau.
Dès que la découverte de Paul Bert eut montré les avantages de l'anesthésie sous pression, M. Martin fit construire un appareil semblable à celui du savant professeur et commença une série d'essais en suivant exactement les règles.tracées par P. Bert; il n’obtint pas de résultats satisfaisants : il se trouvait, dit-il, toujours en présence d’une excitation plus ou moins vive, d’un sommeil inquiet, presque pas anesthésique : les phénomènes observés ressemblaient en tous points à ceux qui se produisent lorsque l’on administre le protoxyde d’azote à la pression ordinaire et que, accidentellement ou non, le gaz contient un peu d’air.
M. Martin se trouva par conséquent amené à modifier les règles premières, et les proportions des deux gaz, en s’écartant le moins possible des instructions de Paul Bert ; poursuivant avec persévérance la série de ses essais, ne se décourageant pas des insuccès, après de nombreux tâtonnements, il est arrivé au but désiré, c’est-à-dire à un sommeil profond, sans excitation.
Les modifications apportées par M. Martin à la méthode de Paul Bert consistent dans les proportions différentes des deux gaz mélangés, et dans une augmentation de pression au début de l’opération. Il se sert d’un mélange de 88 parties de protoxyde d’azote et de 12 d’oxygène; il fait, dès le début, élever la pression à 110 et à 115 centimètres, et même, chez les sujets difficiles à anesthésier, à 120 et à 125 centimètres, sauf à ramener cette pression à 100 et à 95 centimètres lorsque l’anesthésie est prononcée.
M. Martin décrit ainsi les anesthésies qu’il pratique :
« Lorsqu’on est entré dans la cloche et qu’on élève la pression, à ce moment, si les trompes d’Eustache ne sont pas complètement libres, on ressent un bourdonnement d’oreilles et une sensation plus ou moins pénible du côté du tympan, que' des mouvements dé déglutition font bientôt cesser. Mais j’ai remarqué que, préoccupé de son
opération, le malade la perçoit à peine. Ce n’est donc pas là une contre-indication à l’emploi de la pression. Dès que le patient est enfermé dans l’appareil, on peut souvent observer une légère augmentation des pulsations artérielles, les préparatifs, l’idée d’une opération à subir suffisent pour l’expliquer. Pour diminuer autant que possible l’excitation je fais élever la pression à 110 centimètres; et alors seulement je commence les inhalations. »
Une minute environ après le début des inhalations, temps variable avec les sujets, l’anesthésie commence sans secousse, sans malaise ; on évite l’angoisse, souvent très pénible, et la suffocation qui accompagnent presque toujours le début de l’anesthésielorsqu’on emploie leprotoxyde d’azote pur sans pression. M. Martin recommande d’attendre deux ou trois minutes avant d’opérer : si une agitation doit se produire, c’est à ce moment quelle survient; dès les premiers signes il faut surélever la pression jusqu’au calme complet ; à ce moment un instant de suspension est une garantie. L’anesthésie est alors absolue.
« En résumé, dit M. Martin, je n’ai pu obtenir en suivant les règles classiques les résultats qui ont été signalés ; mais en modifiant les proportions du mélange de protoxyde d’azote et d’oxygène, et en augmentant la pression, j’ai retrouvé les effets indiqués par les expérimentateurs de la théorie de P. Bert. J’ai obtenu des anesthésies faciles, exemptes de danger et un réveil prompt ne laissant aucune trace dans la majorité des cas. Les patients peuvent presque aussitôt quitter la salle d’opération et s’en . retourner chez eux à pied sans vertiges ni malaises. »
M. Martin termine sa communication par une série d’observations fort intéressantes qui démontrent les heureux résultats obtenus parla méthode.
En obstétrique, l’emploi du protoxyde d’azote a été essayé pour combattre et calmer les douleurs de l’accouchement, et il est évident que la rapidité de l’anesthésie, son innocuité, et la disparition immédiate des effets produits, dès que l’inhalation cesse, feraient de cet anesthé-
sique un précieux agent pour le praticien ; mais tous les appareils inventés successivement pour apporler aux malades le mélange gazeux sont encombrants et par suite abandonnés par le médecin, qui trouve dans le chloroforme administré avec prudence, pour les grandes opérations, et dans la cocaïne pour les petites, des anesthésiques plus simples, plus utiles et surtout plus pratiques.
8° Somnambulisme. — Hypnotisme.
Sommaire. — Historique. —Magnétisme. — Léthargie. — Catalepsie. — Somnambulisme. — De l’hypnotisme en obstétrique. — Etat second d’Azam. — Fascination. — Travaux de M. Luys. — Conclusions.
Dans la 1 recherche des moyens propres à supprimer l’élément douleur pendant les opérations chirurgicales, les praticiens ne pouvaient manquer d’utiliser le sommeil naturel d’abord, puis le sommeil qui survient dans l’état de somnambulisme ou d’hypnotisation.
Le sommeil naturel, qui sépare complètement l’être endormi du monde extérieur et diminue la sensibilité dans une certaine proportion, réalise, s’il est très profond, une condition favorable à l’exécution des opérations courtes, rapides : il peut permettre de réduire une hernie, une luxation; de percer un abcès, etc., et peut rendre des services, surtout chez les enfants. Des opérations de courte durée ont été tentées dans ces circonstances favorables, et le plus souvent ont été avantageusement exécutées.
De l’utilisation du sommeil naturel à l’idée de profiter de l’état de somnambulisme, et de provoquer cet état par le magnétisme et par l’hypnotisme, de manière à rendre le sommeil plus profond, de plus longue durée, de le mettre, pour ainsi dire, à la volonté de l’opérateur, il n’y avait qu’un pas, et il a été rapidement franchi. — Mesmer et ses adeptes affirmaient que magnétisés, les malades pouvaient supporter sans douleur les opé-
rations chirurgicales les plus graves, et qu’il n’en résulterait aucun inconvénient. Cette -doctrine, condamnée solennellement en 1784 par l’Académie, était oubliée depuis longtemps, lorsque, le 16 avril 1829, M. Jules Cloquet, professeur agrégé de la Faculté de médecine, fit à la Section de Chirurgie de l’Académie royale de médecine, une communication si inattendue qu’elle plongea tout l’auditoire dans une stupéfaction profonde : M. Cloquet avait , enlevé un sein cancéreux à une femme endormie par des passes magnétiques. L’observation a une, importance trop caractéristique pour que nous ne la citions pas en entier.
Observation. (Archives générales de Médecine, t. XX, p. 131, l re série.)
« Le 8 avril 1829, M. Cloquet fut consulté, par une dame âgée de soixante-quatre ans, pour un cancer ulcéré du sein droit, compliqué d’un engorgement considérable des ganglions axillaires correspondants. Il pensa que le seul moyen de sauver la malade était de pratiquer l’opération, mais comme elle ne se trouvait pas dans des conditions très favorables, il l'engagea à prendre l’avis de quelques-uns de ses confrères. M. le docteur Chapelain, médecin ordinaire de la malade, appuya près d’elle les motifs de M. Jules Cloquet, et chercha à la décider à une opération qu’elle redoutait extrêmement et à laquelle elle se refusait. Cette dame, d'une constitution éminemment nerveuse, très irritable, était très facilement impressionnée par l’action du magnétisme animal, que M. Chapelain avait employé sur elle,depuis quelques mois, mais sans succès, dans le but de dissoudre l'engorgement du sein. Celui-ci proposa donc à M. Cloquet de pratiquer l’opération pendant que la malade serait dans le sommeil magnétique, afin de lui épargner, par la suspension de la sensibilité, les douleurs de l'opération et les accidents qui en sont ordinairement la suite. M. Cloquet n’y voyant pas d’inconvénient, bien que persuadé que la malade se réveillerait au premier coup de bistouri, l’opération fut fixée au dimanche 12 avril; la veille et l’avant-veille, la
dame fut somnambulisée plusieurs fois par M. Chapelain, qui, dans cet état, la disposait à supporter sans crainte l’opération, tandis qu’à son réveil elle en repoussait l’idée avec horreur.
« Le jour fixé, M. Jules Cloquet, en arrivant à dix heures et demie, trouva la malade habillée et assise dans un fauteuil, dans l’attitude d’une personne paisiblement livrée au sommeil naturel ; il y avait une heure à peu près qu’elle était revenue de la messe, qu’elle entendait habituellement à la même heure, et M. Chapelain l’avait mise dans le sommeil magnétique depuis son retour. La malade parla avec beaucoup de calme de l'opération qu’elle allait subir. Tout étant disposé pour l’opérer, elle se déshabilla elle-même, s’assit sur une chaise, M. Chapelain soutint le bras droit, le bras gauche fut laissé pendant sur le côté du corps : M. Pailloux, interne de l’hôpital Saint-Louis, fut chargé de présenter les instruments et de faire les ligatures. Une première incision, partant du creux de l’aisselle, fut dirigée au-dessus de la tumeur, jusqu’à la face interne de la mamelle ; la seconde, commencée au même point, cerna la tumeur par en bas, et fut conduite à la rencontre de la première. Les ganglions engorgés furent disséqués et enlevés avec beaucoup de précaution, à raison de leur voisinage de l’artère axillaire, et la tumeur fut extirpée; la durée de l'opération a été de dix à douze minutes ; pendant ce temps, la malade a continué à s’entretenir tranquillement avec l’opérateur et n’a pas donné le plus léger signe de sensibilité. Aucun mouvement dans les membres ou dans les traits, aucun changement dans la respiration, ni dans la ‘voix, aucune émotion dans le pouls ne s’est manifestée ; la malade n’a cessé de présenter cet état d’abandon et d’impassibilité automatique qu’elle offrait à l’arrivée de M. Jules Cloquet; on n’a pas été obligé de la contenir, mais seulement de la soutenir ; une ligature a été appliquée sur l’artère thoracique latérale, ouverte pendant l’extraction des ganglions ; mais, chose digne d’observation, lorsque le chirurgien vint à laver la peau, aux
environs de la plaie, avec une éponge imbibéè d'eau, la malade manifesta des sensations semblables à belles produites par le chatouillement, et dit plusieurs fois avee hilarité : eh! finissez, ne me chatouillez pas. La plaie étant réunie par des agglutinatifs et pansée, l’opérée fut mise au lit, toujours dans l’état de somnambulisme, dans lequel on la laissa pendant quarante-huit heures. — Une heure après l’opération, il se manifesta une légère hémorragie qui n’eut pas de suites. Le premier appareil fut levé le mardi suivant, la plaie fut nettoyée et pansée de nouveau, la malade ne manifesta aucune sensibilité, ni douleur, le pouls conserva son rythme habituel. Après ce pansement, M. Chapelain réveilla la malade, dont le sommeil magnétique durait depuis deux jours. Elle ne parut avoir aucune idée, aucun sentiment de ce qui s'-était passé; mais en apprenant qu’elle avait été opérée, et voyant ses enfants autour d’elle, elle éprouva une émotion très vive, que M. Chapelain fit cesser en l’endormant aussitôt. Aujourd’hui, 16 avril, la plaie a été pansée pour la seconde fois, elle est en bon état, la malade est calme, et aucun accident n’est survenu. »
Cette communication si surprenante souleva, au milieu même de l’Académie, de violentes controverses, les incrédules furent en grand nombre : malgré cela, une commission fut nommée, chargée de faire une enquête sur les faits signalés; mais, soit mauvaise volonté, soit par suite d’un concours de circonstances défavorables, la commission ne put remplir son mandat, et M. Cloquet fut invité officieusement à ne pas persister dans cette voie. Le magnétisme était de nouveau condamné.
De nouvelles tentatives ont été cependant faites à diverses époques, et leurs résultats heureux publiés dans les journaux spéciaux et communiqués aux sociétés savantes : nous nous bornerons à enregistrer ces faits en suivant l’ordre chronologique dans lequel ils se sont produits.
En 1859, M. Oudet fait l’extraction d’une dent à une dame plongée dans le sommeil magnétique; au moment
'de l’avulsion de la dent, la patiente pousse un cri; mais au réveil, elle ne sait pas que la' dent a été arrachée, et affirme n'avoir ressenti aucune douleur.
En 1842, un chirurgien anglais, M. Ward, pratique avec succès l’amputation d’une cuisse, during the mesmeric State, à uu homme de quarante-deux ans : l’opération se fait, dit l’observation, sans que le patient en ait connaissance.
En 1845, le docteur Esdaille, chirurgien des hôpitaux de Calcutta, écrivait en Angleterre que depuis plusieurs années il employait le « mesmérisme »• dans l’Inde, et qu’il avait fait, toujours avec succès, plus de trois cents opérations, dont un grand nombre des plus graves, sans que les malades aient éprouvé la moindre douleur.
En France, la même année, M. Loysel, de Cherbourg, faisait, avec succès, une amputation de jambe à une jeune fille qu’il magnétisait depuis longtemps.
La Gazette des hôpitaux (1860, p. 13) cite encore :
« En mars 1845, amputation de la cuisse d’un jeune homme par M. Fanton ; en septembre 1845, amputation du bras chez une dame par M. Jolly ; amputation de la cuisse sur une jeune fille par M. Tossvel. —En 1847, M. Ribaud et M. Kiars, dentiste, enlevèrent, à Poitiers, une tumeur volumineuse de la mâchoire à une jeune fille endormie par M. Valette. —Toutes ces opérations avaient été pratiquées sans douleur et par le même moyen. »
Dès 1843, M. Braid, de Manchester, qui étudiait depuis longues années le magnétisme et ses effets, et qui recueillait avec grand soin tout ce qui se publiait à ce sujet, signalait un fait nouveau et d’une grande importance. En faisant regarder fixement un objet brillant placé entre les deux yeux, en dedans de la vision distincte, en concentrant l’attention sur cet objet, on arrivait chez certaines personnes, et plus particulièrement chez les femmes, à les plonger dans un sommeil absolument semblable au somnambulisme et au sommeil magnétique.
Cet état particulier fut appelé hypnotisme par M. Braid,
ou braidisme, du nom de celui qui l’avait vulgarisé ; car il était connu depuis longtemps en Angleterre et en Amérique. Ces faits si extraordinaires excitaient la curiosité et aussi la défiance. Il y eut des enthousiastes et des incrédules, mais l’anesthésie chirurgicale n’avançait pas d’un pas, lorsque, le 5 décembre 1859, M. Velpeau communiqua à l’Académie des sciences une observation de M. Broca qui, sous l’influence du sommeil hypnotique, avait opéré une jeune femme d’un abcès volumineux et extrêmement douloureux de la marge de l’anus.
Cette communication fit grand bruit dans le monde médical ; les recherches, les expériences sur ce nouveau mode d’anesthésie commencèrent avec ardeur ; malheureusement elles furent le plus souvent impuissantes ; l’insuccès accompagnait toutes les tentatives et rebutait les praticiens. Un chirurgien de Poitiers avait cependant été assez heureux pour trouver un malade docile et facile à hypnotiser; son observation mérite d’être rapportée :
« Observation. — Jarric (Georges), âgé de trentequatre ans, du village de Morthenser, département de la Vienne, entré à l’IIôtel-Dieu de Poitiers le 25 octobre 1859, pour y être traité d’une tumeur blanche du genou gauche. Ce malade, d'une constitution lymphatique, très amaigri, ne paraît nullement impressionnable ; fatigué par des privations de toute nature et par une maladie qui dure depuis deux ans, il réclame lui-même l’amputation de la cuisse. Certains symptômes fournis par l’auscultation faisant, craindre la présence de tubercules, on prescrit pendant deux mois environ une nourriture substantielle, le vin de quinquina et l’huile de foie de morue.
« Le 19 décembre, l’état s’étant beaucoup amélioré, je propose l’opération, qui est acceptée sans hésitation pour le lendemain ; il faut ajouter que pendant le séjour à l’hôpital, le genou gauche, qui présentait un volume d’un tiers au moins plus considérable que le droit, avait été traité localement, mais sans succès, par tous les moyens employés d’ordinaire contre les tumeurs blanches. Ce
genou était tellement douloureux que le moindre mouvement imprimé au membre arrachait des cris au malade. Ce dernier craignait la douleur à ce point, qu'il a mieux aimé se traîner peu à peu lui-même jusqu’à la salle d’opérations, que de s’y faire porter par des infirmiers : toutefois, épuisé de fatigue, il se trouva mal en y arrivant.
« Une heure environ après cette syncope, j’explore le pouls, qui était un peu faible; le malade, il est vrai, n’avait pas voulu prendre de nourriture depuis vingtquatre heures.
« J’opérai en présence de MM. Pomonti, chirurgienmajor au 72 e de ligne, Delaunay, professeur adjoint, Jallet, chef des travaux anatomiques, et des élèves de l’école de médecine de Poitiers. L’un d’eux place une spatule à 2 décimètres environ de la racine du nez du malade, couché dans la position horizontale, les jambes et les cuisses ne reposant pas sur le lit. Craignant les vives douleurs que le moindre mouvement imprimé au genou faisait naître, Jarric soutenait sa jambe gauche, avec la droite croisée au-dessous : un des élèves maintenait les deux membres dans cette position. Le strabisme convergent et en haut se produit promptement. Je veux alors séparer les deux jambes du malade, il se plaint beaucoup et s’y oppose. Je lui fais observer qu’il m’est impossible d’opérer dans la position qu’il occupe; il se décide alors à laisser placer les deux cuisses dans l’abduction, malgré la vive douleur qu’il éprouve et en poussant des gémissements.
« Cinq minutes s’étaient écoulées depuis que les yeux étaient fixés sur la spatule. J’élève le bras gauche audessus du lit, puis je l’abandonne; il y retombe aussitôt.
11 n’y a point de catalepsie, le malade me dit que je ne. pourrai pas l’endormir par ce procédé. Je recommande aussitôt le plus grand silence dans la salle, où de nombreuses conversations particulières s’établissaient déjà, et moi-même je n’adresse plus la parole au patient, qui regarde la spatule avec persévérance.
« Après cinq minutes du plus profond., silence, je .pra-
tique l’amputation à la partie inférieure de la cuisse par la méthode des deux lambeaux. Pendant cette opération qui dure une minute et demie, le malade ne profère aucune plainte et ne fait pas le moindre mouvement, bien qu’il soit à peine maintenu ; je lui adresse alors la parole, et lui demande comment il se trouve, il me répond qu’il se croit dans le paradis, saisit aussitôt ma main et la porte à ses lèvres.
«Pendant l’opération, les yeux étaient agités d’un mouvement oscillatoire ; ils avaient l’air de chercher à voir la spatule. L’un des élèves pinça la cuisse deux minutes avant l’opération et "demanda au malade s’il éprouvait de la douleur. « Oh ! je sens bien un peu. », répondit-il. Vers le même moment, un autre élève souleva le bras, qui retomba sur le lit ; il ne paraît donc pas y avoir eu de catalepsie. L’amputation terminée, le malade dit à l’élève : « J’ai « senti ce qu’on m’a fait, et la preuve, c’est que ma cuisse « a été coupée au moment où vous me demandiez sij eprou- « vais quelque douleur. » Or ce n’est que deux minutes après celte interrogation que commença l’opération, et pendant tout ce temps les traits du visage n’ont pas montré le moindre spasme, ni la moindre contraction. Jarric semblait toujours chercher des yeux le corps brillant.
« 11 est bien resté avéré pour tous les assistants que le malade n’avait pas éprouvé de douleur, car il n’a pas proféré la moindre plainte, tandis qu’auparavant il criait aussitôt qu’on imprimait le plus léger mouvement au membre lésé. »
Cette observation si précise donna une nouvelle impulsion aux recherches ; mais les tentatives ne furent pas heureuses, et la plupart des chirurgiens qui ont essayé d’employer l’hypnotisme comme moyen d’anesthésie ont échoué, ou n’ont obtenu que des anesthésies incomplètes et dont ils n’étaient pas les maîtres ; ou bien une anesthésie limitée aux téguments, sans qu’il ait été possible de découvrir la cause de ces différences ou de ces insuccès.
En un mot, le magnétisme animal n’est pas encore
discipliné : il n’est encore qu’un agent trompeur, infidèle; que le chirurgien peut essayer d'employer sans inconvénient, mais qui lui échappe au moment opportun et le laisse désarmé. Il peut rendre quelques services dans l’art dentaire. Dans une observation récente recueillie dans le service de clinique dentaire du docteur Andrieu à la Charité et rapportée dans les Annales de Psychiatrie, une jeune hystérique fut hypnotisée, et, pendant son sommeil, la l re et la 2 e multicuspidées inférieures du côté droit furent extraites « sans le moindre tressaillement de la part de la patiente ». À son réveil elle dit n’avoir rien senti. En l’examinant de nouveau, le docteur Andrieu s’aperçut qu’un léger fragment alvéolaire était' détaché et ne tenait que par une faible adhérence à la gencive. Avec une pince à becs très fins il saisit le fragment et l’enleva. Mais quelque bénigne et rapide que fût l’opération, elle provoqua une légère douleur, ce qui fut la preuve évidente que la sensibilité était revenue.
l’hypnotisme en obstétrique
L’emploi de l'hypnotisme en obstétrique n’a été l’objet que de courtes mentions des auteurs les plus autorisés. Le praticien devrait y trouver cependant un terrain solide d’observations, car les douleurs de l’enfantement sont un critérium peu trompeur ; il paraît bien difficile de dissimuler ces souffrances et de paraître sommeiller en ce moment souvent si cruel.
Cette garantie morale, ajoutée aux symptômes cliniques presque pathognomoniques des différents états hypnotiques, augmente notre conviction et nous permet de livrer avec assurance les faits d’hypnotisme recueillis récemment à la maternité de la Charité 1 .
Il est nécessaire de rappeler d’abord les traits distinctifs 1. Abvard, Travaux d'obstétrique, t. I, ji. 277. En collaboration avec Secheyron.
des différents états hypnotiques, afin de les comparer aux étals hypnotiques obtenus pendant l’accouchement.
Le professeur Charcot a établi dans la névrose hypnotique trois états distincts :
1° La léthargie, obtenue par simple hypnotisation, et caractérisée par l’aspect d’un sommeil profond, l’anesthésie variable, la résolution musculaire avec hyperexcitabilité des muscles et des nerfs ;
2° La catalepsie, caractérisée par la propriété qu’ont les muscles de rester en raideur dans la position où on les place. Cet état s’obtient par une impression sensorielle vive, communiquée à un sujet préalablement mis en léthargie ;
3° Le somnambulisme, ou état d’hyperexcitabilité sensorielle et intellectuelle, avec anesthésie et abandon musculaire. Cette phase est produite soit spontanément, soit par des frictions surlevertex, soit par l’ancienne méthode des passes magnétiques. De ces trois phases, seule la dernière serait propre aux suggestions post-hvpnotiques.
Nos recherches personnelles et la lecture attentive des observations, des conclusions des auteurs, indiquent un premier point de grande importance. Un petit nombre de femmes, même parmi les hystériques dûment caractérisées, sont sensibles à l’hypnotisation pendant l'accouchement. Toute femme rebelle à l'hypnotisme échappera sûrement, pendant le travail, à l’induence de l'hypnotiseur. Un certain entraînement est nécessaire. L’hypnotisable sera, en général, une femme entachée fortement d’hystérie et ayant subi un certain nombre de séances d’hypnotisation. A ce prix, la femme aura acheté la possibilité de rester plongée en état hypnotique pendant l’accouchement. Ce principe est capital, primordial, car il montre combien, en obstétrique, l’application de l’hypnotisme doit être restreinte.
Les limites sont évidemment peu précises : de nombreux éléments peuvent modifier, avec l’état moral de la parturiente, les résultats des tentatives d’hypnotisme. 11 faut
76 ANESTilÉSIli GÉNÉRALE,
non seulement tenir compte du degré d’excitabilité du sujet, de son état mental, du développement de ses facultés, de sa condition physique et morale, fille-mère, veuve, misère au moment de l’accouchement; mas il est. nécessaire de considérer l’hypnotiseur, le degré de confiance qu’il inspire, les influences extérieures de toute nature qui peuvent faire varier à l’infini le caractère de l’hypnotisée. Toutes ces influences existent et constituent parfois autant de pierres d’achoppèment dans l’hypnotisation.
Un second principe est à signaler. Pendant le travail, l’hypnotisée est et reste identique à elle-même ; elle se conduit comme dans les états antérieurs. Elle bénéficie ainsi de l’anesthésie pendant l’accouchement ou du moins de l’absence de tout souvenir douloureux au moment du réveil.
L’analgésie obtenue sans aucun préjudice pour l’évolution heureuse est le but désiré de l’accoucheur.
Il est intéressant de montrer l’hypnotisée sur le lit de travail : tous les états hypnotiques peuvent être observés à ce moment.
L’apparition de ces états est subordonnée en parlie à l’accoucheur, en partie à la réaction spéciale de la femme, entrant d'emblée dans un état hypnotique, léthargie ou somnambulisme, et persistant dans cet état jusqu’au réveil en l’absence de toute sollicitation, de toute manœuvre venant de son entourage.
L’hypnotisation peut venir spontanément : le fait doit être fort rare et n’a pas été signalé, croyons-nous, au moins dans son apparition spontanée pendant l’accouchement. Peut-être certaines femmes atteintes de somnambulisme spontané pourraient-elles accoucher pendant une de leurs crises : ainsi s’expliqueraient quelques faits d’accouchements pratiqués pendant le sommeil et à l’insu de la parturiente, étonnée au réveil de se trouver accouchée.
D’une manière générale, l’hypnotisme pendant l’accouchement est produit par les procédés ordinaires : fixation
d’un point brillant, boule de métal, objet coloré, compression des globes oculaires, contact d’une zone hystérogèné, frictions sur la colonne vertébrale, suggestion avec les mille procédés usités : compter à haute voix jusqu’à un certain chiffre, lever la main un certain nombre de fois, bruit brusque, etc.
Le caractère qui révèle au médecin la présence d’un sujet hypnotisable est complexe et d’une description délicate. Il n’y a pas qu’un seul sujet : il y a des sujets.
Le plus fréquent rappelle le type suivant : tempérament lymphatique, affectivité peu développée ou développée à l'excès, caractère versatile ou idées fixes, extravagantes, stigmates d’hystérie; sensation de boule, crises hystériques, plaques d’anesthésie cutanée, rétrécissement du champ visuel, somnambulisme spontané, accidents paternels ou maternels, aliénés nerveux. Les yeux sont brillants, les paupières animées de quelques oscillations, surtout sous l’influence du regard. Enfin, l’hypnotisable tend à exagérer des douleurs que les moindres remèdes soulagent et font disparaître.
Avec une certaine habitude, le médecin parvient facilement à reconnaître les sujets qu’il peut mettre à l’épreuve.
Il est bien près d’un résultat probable s’il constate à l’état normal, chez une hystérique, l’hyperexcitabililé neuro-musculaire. Le résultat est seulement probable, car le phénomène a été constaté par MM. Richet et Gilles de la Tourette chez des hystériques non hypnotisables.
L’habitude du choix des sujets joue ici un grand rôle, car l’observateur considère les moindres nuances dans la parole, le geste, l’habitus extérieur. Mais le plus expert ne doit pas être surpris s’il a à subir des mécomptes.
Nous avons essayé l’hypnotisation sur un assez grand nombre de femmes; peu étaient hypnotisables à un point suffisant pour subir avec succès l’épreuve de l’accouchement en hypnotisme.
L'entraînement est, nous le répétons, un point essentiel, et en outre il est important que cet entraînement particulier soit préparé de longue date.
11 ne faut pas se dissimuler toutes les difficultés que l’on est exposé à éprouver pour fixer l’attention de la parturiente. Cette attention est bien nécessaire pour le résultat de l’épreuve. Mais elle est détournée à chaque instant par les douleurs, l’inquiétude, l’agitation habituelle de l’accouchée. On se trouve alors dans les plus mauvaises conditions d'hypnotisation : une grande patience de la part de l’accouchée et de l’accoucheur est de rigueur.
Tous ces procédés peuvent réussir chez les personnes faciles à hypnotiser, soumises depuis longtemps à l’hypnotisalion ; mais, au moment des douleurs, ces procédés échouent souvent. Il faudra choisir : le meilleur est celui qui fixe l'attention, la détourne quelques instants; la fixation d’un objet brillant, la compression des globes oculaires pratiquée avec instance malgré l’agitation de la malade, constitue le moyen de choix.
La parturiente soumise à l’hypnotisation résiste d’abord, puis les mouvements respiratoires sont plus rapides, les paupières deviennent lourdes, un léger clignotement les agite, plusieurs soupirs s’échappent de la poitrine ; les bras sont inertes, la respiration devient plus lente: la parturiente est hypnotisée.
On peut alors constater les caractères cliniques de chacun des états hypnotiques.
La catalepsie est un état intermédiaire dans lequel ne doivent guère rester les parturientes en dehors de la période intercalaire des douleurs. Il n’a pas été, croyonsnous, observé d’accouchement en catalepsie. Pendant la catalepsie, la respiration est rare, lente, superficielle; prise au pneumographe, le tracé-offre une tendance à l’immobilité, de longues pauses et des dépressions peu profondes. Au tracé, la ligne de l’inspiration est peu abaissée, celle de l'expiration est marquée par une ligue prolongée et graduellement ascendante.
La léthargie, l'état de résolution est l’état de prédilection pour l'accouchée hypnotisée.
Cet état peut être provoqué de prime abord, ou être développé consécutivement à la catalepsie par l’abaissement des paupières.
On sait que dans la léthargie, l’individu n'existe plus qu’à l’état de masse inerte, sans mouvement; le léthargique est comme plongé dans un sommeil calme : c’est une pâte molle, un chiffon.
La sensibilité est abolie, comme dans la catalepsie et le somnambulisme ; on note chez l’hypnotisée ce phénomène si bien analysé par Charcot et l’école de la Salpêtrière, l'hyperexcitabilité musculaire.
Les réflexes seuls sont conservés, le système spinal vit encore, et avec intensité, ainsi que le témoigne le phénomène de l’hyperexcitabilité.
L’accouchement est un phénomène réflexe : aussi n’estil nullement influencé par la léthargie.
Les douleurs se succèdent avec la même fréquence qu’à l’état normal ; les contractions utérines rappellent les contractions des muscles abdominaux et pelviens. L’insensibilité est réelle : mais cet état d’immobilité ne persiste pas. La malade, sous l’influence des douleurs, ne tarde pas à s’éveiller ou à passer en somnambulisme. Cette transition est pour ainsi dire spontanée.
En léthargie, la malade n’appartient plus au monde extérieur; en somnambulisme elle y rentre et ressent d’une manière complète chacune des douleurs. Il semble toutefois que l’intensité des sensations perçues soit moindre ; l’accoucheur, il est vrai, opère alors par suggestion auprès de sa malade, lui déclarant qu’elle ne souffre nullement. Les contractions utérines néanmoins se succèdent suivant le type normal; d’abord espacées par de longs intervalles, elles se reproduisent après un temps variable jusqu’à devenir continues, subintrantes. L’accouchée sent venir les douleurs, se plaint, mauifesle quelquefois qu’elle a conscience de son état, puisqu’elle redoute chaque début des douleurs, craignant d’être réveillée par leur intensité. Ces
douleurs l’obligent â des mouvements où se reflètent
l’anxiété, la crainte, les efforts.
Les yeux ouverts, ou les paupières à demi baissées, la somnambule voit les assistants, s’impatiente devant eux du retard de son accouchement. Le cours de la conversation est interrompu dans l’acmé des douleurs : elle pousse alors des gémissements, elle réclame d’être mieux endormie.
Un sommeil plus profond, s’il est obtenu, montre simplement une transition du somnambulisme dans la léthargie.
Quelques malades privilégiées n’éprouvent, malgré les contractions utérines, aucune sensation désagréable; la figure reste calme et souriante, le masque ne change pas : tel est le cas, cité par M; Ladame, d’une femme accouchée à Genève, par M. Fauconnet, et endormie par Ch. Lafontaine.
Le somnambulisme hystérique, c’est-à-dire déterminé chez des sujets hystériques, est presque le seul observé.
A côté de lui vient se placer une variété de somnambulisme observé également chez les hystériques, le somnambulisme prolongé, l’état second d'Azam.
Cet état hypnotique, dont la description complète est due à M. Azam, de Bordeaux, peut être caractérisé d’un mot : c’est une sorte de double vie dont est affligée la malade : la vie normale en dehors du somnambulisme, la vie seconde ou pendant la période du somnambulisme. Prolongez l’état de somnambulisme pendant quelques heures, quelques jours, un mois et plus, et vous aurez un état second d’une plus ou moins grande durée. On conçoit que les cas sont fort rares.
Nous avons pu réunir 13 observations", les unes déjà publiées, les autres inédites, d’accouchements effectués sous l’influence des divers états hypnotiques. Les résultats obtenus ont été les suivants :
Dans 4 cas, on a complètement échoué; l’hypnose ob-
T. Auvard et Seclieyron.
tenue, même facilement pendant la grossesse, a été impossible pendant le travail, quels que fussent les procédés employés. Dans 4 cas, le succès a été complet ou à peu près complet; enfin dans 5 cas le succès a été partiel.
Nous trouvons dans le Journal de Médecine de Paris (numéro du 21 décembre 1890) une communication de M. Luys, médecin de l’hôpital de la Charité, relative à une méthode d anesthésie obstétricale par l’hypnotisme dont il est 1 inventeur, et qu’il a inaugurée dans son service à la Charité.
« Le procédé opératoire est des plus simples : il suffit, chez la femme enceinte arrivée entre le 7 e et le 8 e mois de la grossesse, de pratiquer chez elle tous les jours la fascination et de la maintenir ainsi en période de fascination pendant 15à 20 minutes. Il est indispensable dans les premiers temps d’avoir recours aux miroirs rotatifs. Au bout de quelques séances, l’état de fascination est produit, les sujets deviennent alors anesthésiques, cataleptiques et suggestionnables.
« Quelquefois même, dès la première séance, l’état de fascination est produit d’emblée. Au bout de quelques séances on supprime les miroirs et on arrive à provoquer la fascination rien qu’avec le regard, ce qui est absolument indispensable pour le moment de l’accouchement. Une fois l’état de fascination produit, on réveille le sujet par suggestion, et, comme tous les fascinés similaires, il reprend le cours de la vie sans avoir la moindre conscience de ce qui s’est passé dans l’intervalle. »
M. Luys ajoute :
« Le côté délicat de l’opération, c'est d’arriver au bon moment, lorsque le travail est déjà commencé et que les douleurs expulsives, conscientes, s’exhalent avec une notable intensité.
« Aussitôt que le médecin qui a dirigé l’entraînement fascinatoire arrive, il pratique avec le regard ou un objet brillant l’état de fascination. — Dans les trois cas qui se sont passés dans mon service, ces états de fascination se
sont révélés instantanément, au commandement en quelque sorte : ce qui indique le bon entraînement des sujets. — Et alors la scène change, les douleurs cessent d'être conscientes, et le sujet, suggestionné dans la direction qu’on lui indique, concentre tous ses efforts au point de vue des mouvements d’expulsion ; il v a là toute une technique spéciale qu’avec un peu d habitude on arrive facilement à connaître. »
M. Luys termine sa communication par deux observations.
Dans le premier cas, le travail ne marchait qu avec une certaine lenteur. C’est alors que l’action d'une suggestion bien donnée montre son efficacité : on dit à la patiente d’activer le travail et de pousser avec plus de suite et d’efforts. Elle obéit immédiatement, les efforts devinrent plus énergiques, la tête fut amenée à la vulve en trois poussées consécutives. La délivrance eut lieu dix minutes après, et pour la hâter, on eut encore recours aux effets d’une suggestion appropriée.
Dans le second cas la malade s’endormit sous la simple action du regard et accoucha normalement sans avoir éprouvé aucune douleur.
Ces deux femmes avaient subi un entraînement préparatoire, et toutes les deux, au réveil, ne conservaient aucun souvenir de ce qui s’était passé.