Ange et diable
Les travailleurs laissèrent reposer un moment le marteau et lime pour aller prendre quelque réfection autour du panier porté par Antonine.
Perrotti se leva nonchalamment et alla prendre sa part de picorée, qu’il ne reçut pourtant qu’accompagné des reproches î bandits et des réflexions de ceux-ci sur le désagrément voir dans leur nouveau compagnon une bouche de plus à arrir, sans pouvoir tirer aucun parti d’un paresseux comme
— AhI disait tout bas l’artiste graveur, s’il faut ici comme is le monde travailler pour vivre, ou ne pas vivre sans trader, au diable le métier de bandit !
Vntonine accablée de fatigue, d’épuisement, s’était levée îr donner à boire aux compagnons.
■ommo en versant le vin à la ronde elle remplissait le verro üario, sa main mal affermie épancha une partie du liquide • terre,
Son rude amant la punit d’un vigoureux soufflet.
— Ah! dit-il en riant, je te rends le soufflet que tu as autrefois donné au vicomte de Monclave.
— Tu as trop de conscience, Dario, dit-elle d’une voix stridente, tu me l’as déjà rendu dix fois.
— Enfin, reprit le bandit, tu l’as souffleté ton vicomte.
— Un jour qu’il laçait mal mes bottines.
— Ah ! il faisait cela.
— C’était son bonheur et sa gloire.
Sais-tu pourquoi je ne lace pas tes bottines, moi?
— Pourquoi?
— Parce que tu portes des sabots.
Tu te trompes, Dario, mes sabots sont cassés, dit-elle en
montrant ses pieds nus et ensanglantés, et je n’en porte pas.
Que veux-tu, répondit son amant, tes beaux jours sont
passés! Il en est des fortunes comme des plantes : celles qui poussent lentement durent longtemps, celles qui poussent trop vite passent de même... Il y a des fortunes d’oranger et des fortunes de champignons. Tu avais une des dernières, pauvre diablesse !
— Voilà ce qui m’en reste, dit^elle en serrant le singe noir entre ses bras.
— Il t’est fidèle parce que son poil est vieux, sa barbe blanche, et qu’il ne trouverait plus à plaire ailleurs.
— Ohl non, c’est qu’il sait, lui, les égards que l’on doit toujours à une femme.
— Une créature comme toi n’est pas une femme... ni femme, ni autre chose, ainsi... va au diable!
— Je sais... tu trouves du plaisir à m’insulter parce que je suis malheureuse et que cela me fait un peu plus souffrir... Ah ! Dario, ton nom veut dire le Jour, mais c’est bien par dérision.,, ton visage est noir comme la nuit d’hiver, et ton ûme mauvaise comme l’heure de minuit.
Oo quoi te plains-tu, mignonne! dit-il d’un ton doux;
puis il ajouta en empruntant les paroles d’amour d’un drame alors à la mode : J’ai souvent manqué de pain, lu n’a jamais manqué de rubans ... c’est-à-dire de sacré chien ... Ainsi, bois un coup et va te coucher...
Antonine avala un plein verre d’eau-de-vie et alla s’étendre sur la terre de la caverne avec son singe.
Les bandits retournèrent sc mettre à l’ouvrage et travail-
;nt avec plus d’ardeur, animés par le vin et par l’approche jour, qui les avertissait de finir dans le peu d’instants qui r restaient les instruments du vol s’ils voulaient bientôt 1 servir.
.a forge jetait un feu d’enfer ; tout l’intérieur dé la carrière it d’un rouge ardent.
.u centre de cet orbe embrasé, entouré des rayons de ce iil souterrain, on voyait Tripart Sans-Tache, à la taille létique, le haut du corps nu et velu d’un crin noir, l’œil en sous ses épais sourcils, les veines d’un bleu sombre et gons, faisant saillir au dehors la vigueur extraordinaire de ses mbres, la face osseuse empourprée du reflet de la forge et montée d’une énorme crinière.
.a forte tête, le corps musculeux do cet être gigantesque îblaiént durs comme le fer qu’il battait, et le rouge emsé qui venait se peindre sur son visage montrait aussi l’amon sauvage dont le bandit était enflammé, ferrière lui, ses deux compagnons, accroupis sur la terre et upés à limer le fer, dessinaient leurs formes crochues, leurs uvements saccadés sur le fond lumineux de la carrière.
.a femmo en haillons, le pauvre voleur débile et craintif, irés dans la demi-teinte, et, dans leur pose immobile et ittue, se confondaient avec les objets de rebut, les mauvaises rres, les masses de gravier qui encombraient le sol.
,a lumière abaissée de la forge prolongeait en hauteur les bres crues de toutes ces figures, qui allaient se peindre à la ite. On voyait flotter sous ce vaste cintre des silhouettes de ires humaines, de masses de pierres aiguës, de fagots, de illes poutres dressées de toute part dans le souterrain, •errotte, qui avait dos velléités d’artiste depuis qu’il était idit , regardait passer ces sombres images avec le prestige y ajoutait son imagination.
;t il disait tout haut :
- Je cherche des augures dans la forme des nuages... Notre , à nous, c’est la voûte do la caverne; les nuages, ce sont fumées et les ombres de cet antre empoisonné... Il doit y ir là des signes qui indiquent les arrêts du sort... et je rai bien si l’entreprise pour laquelle flamboyé la forge ssira ou non.
)ui..., à droite..., dans ces grandes ombres agitées, je disque un dragon ailé... ce dragon qui vole, ce doit être le
hardi voleur à sa besogne... d'autant mieux qu’avec ses cornes et sa queue do sepent, il est horriblement laid... De l’autre côté de la voûte , il y a quoique chose qui décrit une grande croix devant des espèces de pilastres... Ceci est assurément le portique de la maison religieuse... Le monstre s’agite toujours et il avance... la croix reste immobile... donc elle défend mal l’entrée du sanctuaire, et le dragon va y pénétrer...
Ah 1 mais nonl... voilà tout à coup qu’il pâlit et se déforme... comme si une main invisible l’avait touché... c’est à faire pitié... Sa queue s’en va d’un côté et sa tête de l’autre...
Il a perdu ses griffes, et, sans griffes, il ne saurait plus rien prendre... Ah 1 le pauvre monstre... Maintenant le voilà tout à fait effacé...
Les augures sont funestes... Le vol à l’hôtel des Missions ne réussira pas.
— Tais-toi, mille tonnerres 1 ou je t’étrangle î dit Dario, stupide rêveur, qui ne sais rien faire, et qui veux ôter aux autres le cœur à l’ouvrage.
— Et puis, ton pronostic vient mal à propos, Perrotte, ajouta Boniface, car voilà les deux clés finies de limer et parfaitement réussies... Les monseigneurs, pinces et limes dans le meilleur état du monde.
En effet, Sans-Tache déposa tout à fait son marteau et se croisa les bras.
— Voyons, reprit Boniface, quel jour choisit-on pour se servir de ces clés là ?
— D’abord, répondit Dario. je retournerai demain visiter le * logement qui doit nous servir de passage; je mesurerai exactement de l’œil les distances, afin que notre planche jetée en pont volant d’une fenêtre à l’autre ait les dimensions nécessaires. J’examinerai attentivement les êtres de toute la localité, et j’irai vous faire mon rapport.
— Le soir, à neuf heures, chez le père Lalyre, dit Boniface.
— C’est convenu, répondit Dario.
— Il est bien entendu aussi , dit Tripart Sans-Tache, que Dario et moi, nous entrerons seuls dans l’hôtel des Missions. Vous, vous resterez dans le local qui nous servira de passage. • Perrotte maintiendra la planche sous nos pas. Boniface veillera
à toute surprise du portier ou des gens de la maison; Antonine fera la garde dans la rue.
— Assurément, dit Boniface, je ne me mêle pas des expé-
— fiions où i! peut y avoir autre chose à faire qu’à vider une
isse.
— Ni moi non plus, dit Perrotte.
— Je m’approprie le bien d’autrui, ajouta le joueur d’ore, mais je respecte sa vie... parce qu’il y va de la mienne.
— Moi aussi, dit Perrotte, j’aime la prudence.
— Une fois l’affaire faite, dit encore Boniface, j’offre le recel;
i boutique de ferraille servira de cage à l’oiseau. .i
— Moi, j’offre d’en prendre ma part, dit Perrotte.
Antonine consentit en ne disant rien, car elle dormait du nmeil de l’alcool.
— Et le jour? dit Dario; il faut le fixer.
— C’est tout fixé, prononça Sans-Tache; si nous sommes êts demain, c’est après demain qu’il faut agir.
— A l’heure de matines, dirent les autres.
— Oui, répéta d’une voix profonde le formidable bandit, à eure de matines, dans la chambre de Savinien le missionire.
Après ces paroles qui avaient quelque chose de solennel, ipart aîné s’assit sur une large dalle ; Dario alla prendre dans creux des parois une boîte d’étain accompagnée d’un étui, il revint s’asseoir près de son compagnon.
Antonine, à un appel do son maître, s’éveilla, se leva de sa uche, prit la lampe de fer et la tint devant les bandits.
Boniface et Perrotte, debout près des deux brigands de preer ordre, les bras croisés et les yeux fixés sur eux, attenient ce qui allait se passer.
Lorsqu’une affaire importante est résolue entre des malfairrs, ils se lient à cette entreprise par un signe tatoué sur la au, et qui est pour eux l’engagement solennel après lequel il ; impossible d’y renoncer.
Ainsi, Sans-Tache et Dario, ces vieux routiers du crime, aient, pour consacrer leur résolution, ajouter un signe caractétique aux figures et aux caractères particuliers qui couvraient jà leurs bras et leur poitrine.
La forge était éteinte; l’obscurité épaisse qui habitait touirs cet antre était revenue l’envahir; il n’y avait dans l’étene que le point lumineux de la lampe, versant son étroit rayon ns le cercle resserré des bandits.
Sans-Tache, le géant, demi-nu, tendait son formidable bras ait en appuyant le poing sur son genou. Dario, ayant roulé
sa manche jusqu’à l’épaule, tendait aussi son bras, également nu et dans la mémo attitude.
Un profond silence s’était fait dans la caverne.
La lumière qui se répandait sur ces bras velus et musculeux montrait dans la partie interne, où la poudre et le fou avaient pu mordre, des ligures diverses tracées en lignes d’un rouge noir et bizarrement entremêlées. Cos bras avaient l’aspect et presque la valeur des arabesques antiques.
Le tatouage est le blason du sauvage et du bandit do nos villes, de l’homme qui vit de rapines et do sang sur tous les points de l’univers.
Et ce blason est plus vrai, plus sérieux que celui des princes, ducs et pairs, dont il faut se dépouiller en sortant de la vie; le bandit porte encore le sien dans la fosse.
Il se trouve là des figures do toute espèce et même des omblêmes de sentiments, môles à ceux du crime dans ces diaboliques images.
On voyait sur le bras du farouche Tripart un cœur, signe d’amitié, quoiqu’il fût difficile de comprendre ce qu’il avait jamais pu aimer dans sa vie mystérieuse et terrible.
A côté, il y avait un bouton de rose, signe qui signifie l’amour chez ce peuple barbare. Étrange emblème à trouver là !... Rose qui fleurit dans les cavernes, les prisons, les bagnes, pour celui qui peut-être n’a jamais vu un rosier sur sa routo.
Puis un oiseau aux ailes déployées, dont la figure plus compréhensible exprime l’essor du bandit, volant vers son but, planant sur toutes les barrières pour arriver à saisir sa proie.
Un serpent, tracé par une ligne bleue, dessinait sa forme tortueuse sur la peau jaunâtre et se glissait dans l’ombre du duvet qui couvrait le bras. Le reptile devait être aussi du tableau, car le malfaiteur rampe aussi bien qu’il vole, et, de l’ombre ou il se cache, il lance son dard d’acier au passant qu’on trouve mort et dépouillé dans la rue.
Sans-Tache prit dans l’étui une fine aiguille emmanchée de bois; il la promena sur la peau dans la partie interne de son bras en déchirant l’épiderme, et, avec l’art du dessinateur que les bandits doivent posséder, il traça ainsi la forme d'une ancre.
Sur cette déchirure assez profonde, il répandit une ligne de poudre qui en suivit les contours, et il y mit le feu.
Sous l’impression de la brûlure qui courait dans la chair vive.
iS-Tache ne sourcilla pas, soit qu’il sût dominer la douleur, que cette nature d’airain fût endurcie jusqu’à ne pas la sentir.
tario en fit autant.
iette figure, ajoutée aux autres signes do tatouage, voulait } que l’entreprise était décidée, que ses auteurs avaient i Yancre dans leur résolution. Si le coup échouait, on traccaprès l’ancre une croix , et une palme s’il était couronné succès.
lais, en tout cas, l’attentat contre la fortune et peut-être la du missionnaire Savinien était irrévocablement arrêté, .près cette importante cérémonie, les bandits sortirent do la rière aux dernières ombres de la nuit pour se retrouver le ■ à la taverne du père Lalyre.