‹ Ange et diableChapitre 2 sur 17 · LES ENFANTS EN VOYAGE · texte numérisé non relu

LES ENFANTS EN VOYAGE

!n même temps, au jour qui se levait, les deux enfants voyais que Mme Nicole avait fait éberger la veille à l’auberge Point-du-Jour reprenaient leur route vers Paris.

.a bonne mère de charité avait payé avec leur coucher leur auner du lendemain. Ils partaient donc bien reposés, bien irris, bien -gais, et ne pensant pas qu’ils pussent plus jamais lurer la fatigue ou la faim.

£ petit garçon et sa sœur marchaient le front haut, la figure nouie. Il leur restait de la toilette que Zéphirine leur avait e la veille des visages bien lavés, des cheveux encore pas» lement lissés, des vêtements dégagés de leur poussière; et, c ce que la nature leur avait donné de fraîcheur et de genisse, ça faisait des minois d’enfant encore assez avenants, .s cheminaient légèrement suivant le bord touffu de la praidont los hautes herbes leur venaient à l’épaule; leurs :res enfantines se mêlaient aux boutons de veilleuses et de guérites près de s’épanouir, à la rosée nouvellement tomdu ciel, aux rayons naissants d’opale que le matin répant sur la verdure; et il y avait une harmonie oharmante

entre le cadre du paysage et les voyageurs de huit ans qui le traversaient.

Partis depuis huit jours de Versailles, les enfants qui accomplissaient, seuls et dans le plus grand secret, cette longue route, commencèrent leur étape comme ils l’avaient fait à toutes los précédentes, en demandant au premier passant qu’ils rencontrèrent :

— Le chemin de Paris, s’il vous plaît?

— Parbleu, leur fut-il répondu, ce n’est pas difficile, vous en voyez les maisons devant vous.

Le petit garçon, remerciant poliment et prenant sa sœur par la main, marcha gravement dans la direction indiquée.

— Ah! mon Dieu! dit-il en commençant aussitôt la conversation qui no tarissait pas de la journée, comme j’ai eu peur hier au soir, quand ce monde de l’auberge a parlé de nous envoyer chez le commissaire comme de dangereux vagabonds.

— Et moi, dit la petite, j’avais bien envie de pleurer!

— Oui... mais tu n’avais fait que cela toute la soirée; il était bien temps de te taire.

— Oh! c’est que nous aurions été forcés de tout dire...

— Notre nom et notre domicile, et nous étions perdus, perdus !

— Heureusement, cette bonne dame nous à sauvés.

— Et de plus donné à souper, à coucher.

— Cette dame, frère, c’est peut-être notre bon ange. Il y en a beaucoup qui prennent la figure de femme.

— Oui, je le crois bien ; mais il n’y a des anges gardiens que pour les enfants sages, et après ce que nous avons fait...

— Tu vois que ça ne fait rien, puisque nous allons arriver ce soir en bon port.

— Te souviens-tu de Paris, sœur? x

— Nous y avons passé notre enfance... Mais dam ! au bout de deux grandes années, tout doit être bien changé. Du reste, nous allons maintenant y arriver bien vite, car il me semble que la protection de cette dame veille encore sur nous.

La petite fille achevait à peine ces paroles d’espérance lorsqu’elle se mit à jeter d’affreux cris de terreur.

D’une masse de joncs qui s’élevait sur le talus de la rivière, un gros chien noir, les poils ruisselânts de vase, les dents

ndues, !a gueule pleine d’aboiements formidables, venait de jeter devant elle et la tenait en arrêt.

Te l’image de son ange gardien, qu’elle venait d’évoquer, celle de ce féroce assaillant, le contraste était trop grand, l’enfant, désespérée en môme temps qu’elle jetait des cris irçants, serrait les poings et faisait mine de s'arracher les eveux.

Le garçon cherchait partout autour de lui un bâton sans en ercevoir, et frémissait de colère comme le brave qui, en riant la main à son côté, n’y trouverait pas son épée. Heureusement, la venue du chien fut suivie de celle de son

aître.

C’ctait un batelier, chapeau de paille flottant au vent, veste : toile débraillée, figure de bon enfant. Loin de donner rain à son chien, il l’éloigna d’un coup de pied, et enleva la uvre petite fille dans ses bras pour l’embrasser et la consoler. Ce fut bientôt fait. Mais la petite, de la hauteur où elle ait alors perchée, dominait les buissons du rivage, et, en rtant ses regards sur la rivière, un objet qu’elle aperçut veilla en elle une passion dont son âme était depuis longnps possédée.

Elle fit entendre des frais éclats de joie ; puis aussitôt :

— Je veux aller là-dedans! cria-t-elle en montrant un leau chargé de bottes de foin et amarré au rivage.

Car, en parcourant l’étendue de la France... de Versailles a ris... elle avait vu passer diverses embarcations sur la ine, et son plus ardent désir était de faire partie de ces jets qui voyageaient sur l’eau.

— Eh bien, dit le bonhomme en la reposant à terre, je vais charger ce foin dans la maison d’en face... et, pour vous sser l’envie d’un bout de promenade sur l’eau, je veux bien us prendre avec moi dans mon bateau... Vous n’y ferez pas ande charge.

La petite fille sauta au cou du batelier, au cou de son ■re, au cou du chien ; son frère, qui n’était guère moins ifait, acclama le voyage en battant des mains de joie.

Et tout le monde s’embarqua.

Le bonheur n’est rien qu’une fôte qu’on se donne ; les plus ureux événements de la destinée no causent pas plus de joio x autres personnes que n’eu éprouvaient ces deux enfants se voguant pour la première fois sur l’élément limpide.

Pour eux, c’était l’immensité des eaux, les dernières limites du monde. La nappe de la rivière présentait sur ses bords, où les arbres se reflétaient, la plus riche couleur verte et les formes les plus gracieuses ; plus loin, elle se teignait du bleu splendide du ciel, des nuances grises et roses des beaux nuages dans cette atmosphère profonde, passaient les ombres noires et légères des rapides oiseaux ; le sillon du bateau la semait de flots d’écume argentée, qui s’évaporaient au courant.

Les enfants, assis à la proue, dans les moelleuses bottes do foin, s’amusaient comme des dieux; le batelier, en face d’eux, regardait en souriant le bonheur qu’il leur donnait, et faisait nonchalamment jouer ses rames.

Les incidents de voyage ne manquaient pas ; le vent enlevait des toufles d’herbes sèches dont on suivait de l’œil la destinée errante sur le cours de l'eau ; un bateau de paille croisait l’embarcation de foin, et, en envoyant quelques gais propos, le pavillon jaune saluait le pavillon vert ; le temps et les vents favorables se réunissaient pour rendre plus agréable cette navigation au long cours.

En effet, on mit plus de deux heures pour aller et revenir d’une rive à l’autre ; cependant, en revenant au port, les deux enfants n’en avaient pas encore assez du plaisir du voyage.

Mais le batelier les ayant replantés à la place où il les avait pris, force leur fut de continuer leur route vers Paris.

Ils se remirent en marche en devisant de l’événement qui venait de signaler cette journée, de l’aventure du chien si heureusement terminée.

— Félix adversilum... pas de mal dont il n’arrive un bien... comme dit mon maître, conclut le petit garçon en se parant de son espèce de latin.

Us n’étaient pas ou bout des rencontres favorables. En passant au bord d'un champ récemment remué, les enfants trouvèrent une pomme de terre.

Comme la faim commençait à revenir, le tubercule, qu’on pourrait faire cuire, n’était pas à dédaigner, et la petit garçon voulut le donner à sa sœur.

— Non, dit-elle, je n’aurais pas do plaisir à manger seule... mais puisqu’il y a une pomme de terre dans ce champ, il

ait y en avoir deux, et, en cherchant la seconde, nous pourns faire ensemble un bon repas.

— Tu as des idées et du cœur, dit son frère ; le mari qui tura sera bien heureux.

— Est-ce que tu m’en connaîtrais un? demanda la petite.

— Tu ne peux pas penser à t’établir à sept ans, répondit n frère ; je disais ça par réflexion.

Après ces mots, ils se mirent à explorer la terre labourée, ^ant bientôt trouvé une seconde pomme de terre égarée irès la récolte, leur ambition augmenta par ce succès, ils mtinuèrent leur recherche et la petite fille en remplit son blier.

Ils s’éloignèrent en emportant des provisions pour la jour-

ie.

Pourtant en y songeant :

— Mon Dieu 1 dit le garçon, si on allait nous gronder d’avoir -is cela !

— Est-ce que ces pommes de terre appartiennent à queli’un? demanda sa sœur.

— Je ne sais pas.

— Si fait, tu sais comment viennent les plantes. C’est la rre, le soleil et la pluie qui les font pousser ; la terre, le ileil ni la pluie n’appartiennent à personne...

— Qu’au bon Dieu... ad jove principium... interrompit le irçon avec sa petite érudition.

— Donc les pommes de terre sont à tout le monde, conclut petite fille.

II restait la difficulté de les faire cuire.

Les enfants n’avaient guère le moyen d’y parvenir au milieu > la campagne.

Mais la petite fille regardant autour d’elle :

— Voilà une maison à quelques pas, dit-elle ; il doit y oir du feu dans le four ou dans l’âtre... Nous allons deman* ■r qu’on nous prépare nos pommes de terre.

Kion n’était plus simplo, mais la difficulté consistait à en ire la demande.

La petite, dont la langue commençait seulement à se délier, i savait encore parler qu’à son frère et restait complètesnt muette devant les étrangers, comme on l’a vu dans la irée précédente. Le frère, dans un naissant développement intelligence, commençait à se faire une idée des relations du

monde, et, plein de courago dans les dangers où il n’eût fallu exposer que sa vie, il s’intimidait devant le risque de mal faire ou mal dire.

Cependant, pressé par la nécessité, ce fut lui qui s’approcha du seuil de la maison sur lequel était une grande jeune fille, et exposa poliment sa requête.

La demoiselle de village tourna la tête vers l’intérieur de la chambre :

— Ah! bien, maman, dit-elle, voilà de singuliers petits drôles! après nous avoir pris nos pommes de terre, ils viennent encore demander qu’on les leur fasse cuire.

Une bonne femme en cornette do toile, qui raccommodait des bas dans la pièce basse, tendit la tête, aperçut sur le seuil de sa maison ces deux figures d’enfants candides et ouvertes qui souriaient d’espérance.

— Alors, réponeit-elle à sa fille, nous voilà bien forcées d’avoir encore la peine après le dommage... Mets leurs pommes de terre dans le poêle.

Les enfants s’installèrent dans la maison. Rassurés outre mesure par la protection de la maîtresse du logis, ils donnèrent leurs instructions pour la préparation de leur repas ; et, comme il fallait à peu près une heure pour la cuisson, ils ajoutèrent qu’ils allaient pendant ce temps visiter le pays ; après quoi, ils reviendraient sans manquer de se mettre à table.

Il y avait bien là pour eux le terrible danger d’être questionnés sur leurs noms et professions, auquel ils avaient échappé à grand’ peine la veille, mais, avec la légèreté de leur âge, ils n’y pensaient pas. ».

Par bonheur, leur hôtesse ne s’occupa pas non plus de les connaître d’avantage. Lorsqu’ils revinrent, elle leur donna à chacun une bonne jatte de lait pour accompagner leurs pommes de terre, et, malgré leurs allures un peu vagabondes, elle les renvoya sans autre forme de procès.

Ils reprirent leur route.

Mais à partir de ce moment, les deux voyageurs s’égarèrent.

Les chemins s’étaient multipliés devant leurs pas ; les maisons plus nombreuses dérobaient l’horizon. Ils prirent devant eux vers le nord au lieu de tourner à l’orient, et ils furent tout à fait perdus.

Cependant les jambes de huit ans ne se fatiguent pas, et

in de trouver la marche longue, le frère et la sœur se /raient dans leur trajet à maintes circonvolutions et à toutes irtes d’observations qui devaient rendre leur voyage instrucf et agréable.

— Que c’est beau! ce monument, dit la petite fille en s’armant subitement.

Elle était devant la cheminée d’une pompe à feu.

— Magnifique! dit le petit garçon en se posant sur une mbe. Magnificum! dirait mon maître... Mais d’après ce que li vu dans mon livre d’htstoire ancienne, ce monument d’une %uteur qui touche aux nues, c’est peut-être bien une pyraido d’Egypte.

— Alors, dit sa sœur, on traverse l’Egypte pour aller à aris.

— Il n’y a rien d’impossible, répondit le frère, puisque ous ignorons où est situé ce pays.

A quelques pas do là, ils s’informèrent de la contrée dans .quelle ils se trouvaient.

C’était le pays de Chaillot.

Ce lieu étant aussi inconnu pour eux que l'antique terre es pyramides, ils continuèrent à y noter leurs impressions o voyage.

Ainsi, en longeant le mur d’un enclos, ils trouvèrent le long u chemin des noix tombées de l’arbre qui le surplombait et ont le fruit mur avait dépouillé, dans sa chute, sa première nveloppe verte.

Ils en firent l’observation en cassant la coquille contre les ierres, et la petite dit à son frère :

— Il faudra toujours nous souvenir qu’au pays de Chaillot !S noix poussent toutes écalées.

Ce qu’il y avait do plus sûr, c'est qu’avec le pain qu’ils vaient emporté dans leur poche du reste de leur déjeûner, s y trouvèrent l’élément d’un troisième repas.

Ils marchèrent encore longtemps.

La nuit tomba.

Les enfants étaient partis depuis douze heures du Point-du- )ur, et ils arrivaient alors aux portes de Paris, mais dans le uartier peu éclairé et peu fréquenté de Monceaux.

C’était dans la rue Saint-Jacques qu’ils se rendaient; et, )mme cette rue où ils étaient nés était/ pour eux tout Paris,

ils avaient cru en y arrivant reconnaître à l’instant leur séjour accoutumé et leur maison.

Mais rien de ce qu’ils voyaient no frappait leur mémoire, n’éveillait en eux aucun souvenir. Ils allaient de rue en rue sans savoir que devenir. La nuit qui était close les épouvantait. Plus malheureux alors que dans la durée du voyage, ils étaient honteux et embarrassés de se trouver seuls maintenant qu’il y avait tant de monde autour d’eux. Ils n’osaient plus demander l’hospitalité dans des maisons trop nombreuses et dont la belle apparence leur imposait.

Selon leurs habitudes, la petite se mit à crier et son frère à la raisonner.

— On n’est pas plus méchant ici qu’à la campagne, dit-il; et, puisqu’il est impossible d’arriver chez nous de ce pa9... quoiqu’il en coûte de se présenter dans ces grandes maisons, nous en trouverons peut-être bien une où on voudra nous recevoir pour un moment et nous remettre sur notro route.

Cotte réflexion était suggérée au petit garçon par la vue d’une porte entrebâillée, dont la faible ouverture laissait apercevoir de la lumière.

Après beaucoup d’hésitation, les enfants se décidèrent à pousser la porte et à entrer.

Ils se trouvèrent dans une grande cour, à peine éclairée d’un sordide luminaire, pleino d’odeur do vin et de fumée, où un groupe d’hommes de mauvaise mine étaient attablés.

Les deux pauvres petits voyageurs étaient entrés dans la taverne du péri Lalyre, et ceux qu’ils y voyaient étaient les Tripart et compagnie.

l’hospitalité.

Les enfants, sans savoir pourquoi, furent effrayés à la vus do ces hommes aux ligures déjà enluminées par le vin, et. do cetto maison à l’aspect repoussant dans laquelle ils venaient domander l’hospitalité, et ils restèrent immobiles à l’entrée.

Pourtant les bandits ayant tourné la tête de leur côté, l’un ^l’cux leur fit signe d’approcher.

Lo petit garçon ne bougea pas; la petite fille se jeta la tête clans la veste de son frère.

Mais celui qui les appelait était le père Doniface, le jovial et gai joueur d’orgue, accoutumé à faire danser les enfants de son quartier. La vue de ceux-ci le réjouissait ; et, voyant sa première avance inutile, il tendit vers eux sa main pleine d'œufs rouges pour les faire venir.

Le vif appétit qui s’était réveillé domina alors toute autre impression; les deux petits voyageurs avancèrent pas à pas, comme l’oiseau vers le grain posé dans le filet.

Ils grignotèrent d’abord timidement les œufs ; puis Doniface les leur fit arroser d’un demi-verre de vin bleu.

L'effet du liquide les rendant plus confiants et épanouissant leur figure, Bonifacc les fit asseoir à table à ses côtés. Il demanda à ses convives quel bon vent les amenait au cabaret; et le petit garçon ayant répondu que, perdus dans Paris, ils cherchaient une maison dans laquelle on voulut bien les recevoir un instant et leur indiquer ensuito le chemin de la ruo Saint- Jacques, le vieux bonhomme no s’inquiéta pas du reste.

— Ça m’amuse, dit-il en versant do nouveau à boire aux bambins. On m’appelle lo vieux diable par tous pays et le père aux enfants dans mon quartier... Et je veux aussi faire passer à ceux-ci une bonne soirée.

— A ton aise, dit Dario, ces témoins-là ne sont pas dangereux.

— C’est égal, dit l’aigro Perretto, l’ex-artiste, ces enfants gênent à notre table, qui n’est déjà pas trop grande... N’est-ce pas, Sans-Tache.

Le formidable bandit tourna lentement son regard sur les enfants, puis resta dans un indifférent silence.

La majorité étant donc acquise à la motion de garder les petits étrangers, ils restèrent attablés au cabaret.

Les bandits cessèrent bientôt do s’en occuper.

Ils étaient de la plus belle humeur. Los informaiions apportées par Dario étaient excellentes : tout concourait à leur faire espérer le succès de la grande entreprise du lendemain; etlo vin qu’ils avaient déjà absorbé élevait au plus haut lo diapason de leur gaîté.

Nous connaissons la taverne du père Lalyre, la grande cour

située derrière, qui s’étendait jusqu’à un mur mitoyen, de l’autre côté duquel étaient des ateliers, et qui dans la partie latérale était desservie par une petite porte donnant sur l’avenue du Roule.

Une pluie fine, qui depuis quelque temps tombait avec la nuit, avait fait déserter tous les buveurs, rentrés dans la grande salle, exceptés les quatre compagnons des carrières, qui avaient le crâne assez dur pour ne pas sentir l’humidité, et assez de. satisfaction do rester seuls pour la braver.

Leurs vifs propos, leurs réflexions agréables, le trop plein de leur esprit où surabondait l’espérance, pouvait s’exhaler avec un peu plus de liberté ; en môme temps, leur entretien heurté, leurs propos rompus, s’entremêlaient de joyeux bruits de verres et de bachiques refrains.

Ils demandèrent un bol de punch.

Et dès que le garçon se fut éloigné :

-s- 11 faut manger ce soir jusqu’à notre dernier sou, dit Dario, puisque le gousset pourra se regarnir demain.

— Oui, dit Boniface en riant; les bonnes gens prétendent que, lorsqu’ils vont à la messe le matin, ils no manquent pas d’argent de tout le jour; eh bien, nous qui allons à matines...

— Ce qu’il y a de certain, interrompit Dario, c’est que demain avant le jour nous approcherons du lieu saint... On no peut pas dire non !

— Et ce qu’il y a de presque certain aussi, reprit Boniface, c’est que la prière sera fructueuse... tellement, qu’au lieu d’avoir de l’argent pour tout le jour, comme les petits fidèles dont je parle...

— Nous en aurons jusqu’à in eternum, dit Dario, en frappant son poing sur la table.

— Voulez-vous vous taire 1 ditPerrotte, on ne parle pas do cela tout haut.

— Et qui diable veux-tu qui l’entende? répondit Boniface, avec cette pluie là, il y a donc bien du monde dans la cour!... et ces moutards-là sont donc bien en état de nous comprendre!...

Le bol de punch, dès qu’il parut dans le fond de la cour, réjouit les regards.

On le posa sur la table où il répandit sa magique lumière. L’obscurité faisait mieux ressortir sos grandes flammes bleues, toutes vaporeuses, silencieuses et agitées à la fois, comme si

elles venaient de l’autre monde et fussent des fantômes de lumière; les buveurs en étaient éblouis comme si c’eût été pour eux chose nouvelle. »

Les enfants, qui jusque là avaient regardé et écouté leurs hôtes avec étonnement et une certaine inquiétude, oublièrent tout pour cette vision aussi surprenante que merveilleuse.

La liqueur enflammée fut versée à la ronde et tout le monde s’en gorgea.

Les bandits, déjà étourdis de vin, achevèrent dans le punch de perdre la tête.

Les deux enfants sentaient aussi quelque chose d’extraordinaire dans tout leur être.

Dario et Boniface se mirent à entonner avec des sons affreusement discordans leur chanson de bandits: Si j'étais roi... Puis revenant à leur idée fixe :

— Les clés vont, dit Boniface, en frappant son verre sur la table; les clés vont! Dario les a essayées! La planche va! Dario l’a mesurée!... c’est comme un pont jeté pour entrer dans la place. Tout va, tout marche... ainsi en avant.

— Oui, en avant ! dit l’affreux méridional. Nous entrerons chez le prêtre... nous viderons sa caisse?...

— De l’argent béni! reprit Tripart cadet d’un air béat, de gros écus dévots, des petites pièces d’or toutes saintes! comme ça doit faire venir de bonnes choses!... de bon vin et de bombance.

— Nous pourrons nous parer, et briller comme qui que cesoit. — Nous pourrons, de tous les jours de l’année, faire un dimanche gras. ,

— Nous serons libres! nous pourrons voyayer... vivre partout en grands seigneurs.

— Vivre sans rien faire! s’écria Perrotte en se renversant sur sa chaise, véritable existence d’artiste, celle-là!... Je me cherchais... oui, tu te cherchais, ô jeune homme!... tu demandais quelle influence ton étoile avait répandue sur toi, quel chemin son rayon créateur t’avait indiqué sur la terre... Eh bien, cette carrière, tu l’as trouvée, c’est de vivre sans rien faire.

Pendant cela, les autres avaient repris :

— Du petit argent béni... du petit argent mignon! quand a cloche do matines sonnera, les piécettes dans nos goussets onneront.

— Quand les révérends pères missionnaires chanteront leurs cantiques, les piécettes dans nos goussets danseront.

— Ils chanteront gloire à Dieu!... et nous répondrons: Alléluia! alléluia !

— Quand les révéronds pères iront en mission... décampe ! que nous dirons... ton argent part aussi pour un long voyage.

— Ils iront dans la Chine, ohé !... et nous serons dans le Pérou !

— Silence! cria Tripart Sans-Tache, Perrotte avait raison... vous ne devez pas parler de cela, mille tonnerres!

— Eh ! vieux bourru, dit son frère, laisse-nous donc nous réjouir un peu.

— Réjouissez-vous tout bas.

— Il faut bien jouir de sa fortune d’avance... sans cela le plaisir serait trop court... Qu’est-co que l’avenir quand il vient?... quelquefois un moment... quelquefois rien du tout.

— Ce ne sera rien du tout si on vous entend.

— Eh ! les murs des cabarets n’ont pas d’oreilles... ils ne sont pas assez palais pour cela.

— Et ces enfants, que font-ils là? reprit Sans-Tache.

— Oui, que font-ils là? répéta aigrement Perrotte.

— Ils sont de la noce, répondit le bonhomme bandit, tout à fait ivre; je vous dis qu’ils sont de la noce..., n’estreo pas, moutards mes amis.

Et caressant le front des enfants :

— Et si lo coup réussit... aussi vrai que je le dis... j’achèterai une poupée à la petite et une trompette à son frère.

— Nous voûtons que le coup réussisse ! nous voulons qu’il réussisse ! crièrent les bambins à tue-téte.

— Voilà déjà que ça leur met du cœur au ventre! reprit Boniface... Il ne faudrait pas beaucoup de verres de punch et de trompettes en espérance pour en fairo des gaillards Unis.

Les bandits reprirent leurs verres et leurs chants avinés, quo les enfants, rouges et échauirés, accompagnèrent alors à pleine voix.

Mais, au milieu du plus bel entrain, Sans-Tache prononça qu’il était temps de rentrer, afin de donnir quelques heures avant la fin de la nuit.

— On se leva de table à sa voix; Boniface passa au comp-

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petite porte de la cour.

Les bandits allèrent coucher dans un bâtiment en construction, voisin de leurs présentes affaires, et les enfants furent rejetés sur la voie publique, plus égarés que jamais, et recommençant à errer à l’aventure.

Mais Iss deux petits voyageurs étaient bien changés.

Ils ne pensaient plus à la rue Saint-Jacques, ni au bout de leur longue royte ; toute crainte et retenue modeste étaient disparues de leur esprit; complètement pris de vin, le visage empourpré, l’œil en feu, ils battaient hardiment le pavé, riant sans cause, chantant et gesticulant comme des fous.

Au bout d’une vingtaine de pas à peine, à la première maison qu’ils rencontrèrent, le petit garçon frappa à coups de pied, à coups de poings à grand tapige contre la porte.

Celte porte était celle de l’atelier d’ébénisterie d’Etienne Poncelet, situé, comme on le sait, à côté du débit de vin du père Lalyre.

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