‹ Ange et diableChapitre 17 sur 17 · IB PAIN DES ANGES · texte numérisé non relu

IB PAIN DES ANGES

La cathédrale se révêtait déjà de la pompe habituelle de la grand’messe ; du fond de son immense solitude surgissait partout des lumières de cierges, des bouquets de fleurs, de légers flots d’encens, des accords épars que l’orgue semait sous la voûte.

Mais on décorait surtout avec une prédilection particulière

la chapelle dans laquelle l’abbé Savinien allait venir, à neuf heures, célébrer sa première messe.

Nous savons que les mariés dont le jeune prêtre devait bénir l’union, et un grand nombre de ses amis, étaient déjà arrivés pour prendre, devant cet autel, les places qui leur étaient réservées.

Cependant le dernier coup de la messe était sonné, et l’abbé Savinien ne paraissait pas encore.

En attendant, l’avocat Béranger, toujours accompagné du brillant Avenel, son fidèle secrétaire, se promenait en - examinant les sculptures dans le second bas-côté, assez obscur sous l’ombre de la haute muraille, et encore entièrement désert.

Comme il était là, il vit venir à lui Placide, le plus jeune de ses deux scribes, qui à cause des fêtes n’était pas venu les jours précédents travailler dans son cabinet, et qui lui demanda de l’entretenir quelques minutes en particulier.

Avenel, avant que Béranger eût le temps de l’en prier, s’éloigna par déférence et retourna à la chapelle, en portant en chemin son coup d’œil de maître sur les femmes élégantes qui entraient à l’église.

Béranger, lorsqu’il fut seul avec Placide, remarqua que le jeune homme était singulièrement pâle et ému.

— Monsieur, dit celui-ci d’une voix tremblante, je viens d’aller chez vous pour une commission dont je suis chargé, et, ne vous trouvant pas, je me suis permis de venir vous rejoindre ici.

— C’était donc bien pressé, mon bon Placide? demanda Béranger.

— Non pas pour la commission, répondit le jeune homme, mais pour moi qui ne pouvais attendre avec tout ce qu’il m’en coûte pour l’accomplir.

— Oui, je vois bien que vous êtes profondément affecté... Mais d’où cette douleur peut-elle venir?

— La douleur est plus ancienne ; ce n’en est aujourd’hui que le souyenir.

— Qui vous trouble à ce point?

— Monsieur, dit Placide en tendant une petite enveloppe de papier à Béranger, voici ce que je suis chargé de vous remettre.

Des violettes? dit Béranger après avoir déplié le papier et examiné ce qu’il contenait. Qu’est-ce que cela veut dire?

— Oh ! pi enez-^es d’abord, dit vivement Placide.

— Je les reçois et avec respect, dit Béranger en plaçant la mince enveloppe sur lui, car le malheur est caché là-dessous, je le sens, et le malheur est toujours sacré.

— Oui, monsieur... A la fin de l’automne dernier... Geneviève, la fille de Mme Landry, a cessé d’exister.

— Elle!... Geneviève!... pauvre enfant!

— Depuis longtemps elle connaissait son état, et elle m’avait

dicté ses dernières volontés. • •

— A vous, Placide !

— Nous étions mariés... mariés pour le temps où elle ne serait plus.

— Mon Dieu... mon bon Placide... mais je ne vous comprends pas du tout.

— Si. Un soir nous étions seuls, pendant cette fête qui remplissait de mouvement et de bruit la forêt de Lussy. Geneviève avait bien senti que je l’aimais. Elle m’offrit une union éternelle entre nous, qui consistait dans la promesse de n’appartenir jamais l’un qu’à l’autre, et l’échange de nos anneaux. Elle me dit que, par suite de cette union, quand elle ne serait plus, je prendrais sa mère près de moi... sa mère qui n’aurait plus d’enfant comme je n’avais point de mère... et que nous vivrions tous les deux du triste bonheur de l’aimer et de la pleurer ensemble.

— Oh ! c’était une sainte et touchante pensée... Eh bien... Placide ?

— Depuis le mois d’octobre dernier, Mme Ursule habite auprès de moi.

— Déjà !... mourir si jeune !

— Geneviève, continua Placide, mais d’une voix si tremblante, si altérée qu’on l’entendait à peine, Geneviève, après cela, m’avait dicté encore... une dernière volonté.

— Oh ! c’est que vous sentez bien les délicatesses du cœur... Vous savez y être fidèle.

— Elle m’avait ordonné de vous apporter les premières fleurs qui, après la terre remuée* pousseraient sur sa fosse.

— A moi ?

— C’est une superstition des gens simples, monsieur, que vous ne connaissez pas. On croit que celui auquel est donnée la première fleur poussée sur une tombe n’oublie jamais entièrement le mort qui repose là.

— Et c’est moi dont Geneviève a voulu s’assurer l'éternd souvenir !

— Depuis qu’elle est descendue dans cette fosse... au petit cimetière de Sajnt-Maur... J’y suis allé bien souvent. En hiver, je savais bien que rien ne pousserait sous la neige et la glace, mais j’y allais toujours pour être sûr de ne pas manquer à mon devoir. Depuis le mois de mars, quelques brins d’herbe ont couvert la terre... J’épiais chaque plante qui poussait... j’aitendais des primevères, des Marguerites... Pourtant je pensais bien qu’il n’en viendrait pas.

— Vous pensiez cela.

— Geneviève avait désiré que ces premières fleurs fussent violettes... auxquelles on l’avait souvent comparée... et elle devait être exaucée... Aussi j’ai vu venir des feuilles de violettes, puis ces boutons, ces petites fleurs, pâles et demi gelées... Mais enfin telles qu’elles sont, je vous les ai apportées.

— Pauvre Geneviève!

— Son âme doit être heureuse, maintenant... Vous avez ces fleurs.

— Mais encore une fois, comment est-ce à moi que la pauvre enfant à songé à les envoyer?

Placide baissait les yeux et tenait inclinée sa bonne et douce figure d’une douleur navrante; enfin il répondit avec effort:

— Lorqu’elle se sentait entraînée vers sa fin, Geneviève parlait souvent d’une maladie qu’elle avait prise à porter des fardeaux trop lourds pour ses forces... Mais il y avait une autre cause à son état mortel...

— Et vous la connaissez ? demanda Béranger.

— Oh ! je l’ai bien vu, dit le jeune secrétaire. Je ne suis plus simple et naïf comme au temps où M. Avenel se raillait tant de moi... Tout ce qui s’est développé d’existance dans mon cœur depuis que j’ai connu Geneviève a éclairé mon esprit, et j’ai bien jugé de ce qui se passait.

— Mais alors?...

— Los bienfaits que vous avez répandus sur Mme Ursule ont été trop puissants sur le cœur de sa fille... Une exaltation cachée... heureuse, mais dévorante... a rapidement achevé de briser sa frôle existence. .. Geneviève est morte de reconnaissance !

Béranger détourna la tête pour essuyer une larme.

Puis il ramena sur Placide ses yeux au long et douloureux regard.

Le jeune homme, pâle, brisé, mais que le courage avait en* cor j soutenu dans l’accomplissement de son devoir, s’inclina et sortit rapidement de l’église.

Béranger, la tête inclinée et pensive, la poitrine douloureusement oppressée, retourne à pas lents vers la chapelle.

Pendant cela, la vaste enceinte s’était remplie de monde.

L’assistance était nombreuse et pressée autour de l’autel où l’abbé Savinien allait officier; tous les amis du jeune prêtre, tous ceux que de douces sympathies avaient amenés étaient réunis là.

Les cierges brûlaient, les livres saints étaient ouverts; François, dans les plus beaux atours d’enfant de chœur, avait préparé le calice et les burettes.

Et l’abbé Savinien ne paraissait pas encore.

Enfin le jeune prêtre, revêtu du surplis, arriva au fond de la nef, à pas pressés, la figure pâle et altérée, la chaussure couverte de poussière. Il ne s’était pas couché cette nuitrià, et arrivait à l'instant même d’un assez long voyage.

Le docteur Alambert et le bon père Miro venaient derrière lui. Ceux-ci qui s’arrêtèrent à l’entrée de la grille, portaient l’empreinte des fatigues d’une longue route, ainsi que le missionnaire.

Depuis la veille au matin, Savinien, fidèle à sa promesse d’employer les premières forces que le rétablissement lui rendrait à emmener secrètement Sans-Tache dens un couvent de Trappistes, à sauver son meurtrier, Savinien était parti avec son formidable pénitent et avait heureusement déposé le converti dans son éternelle retraite.

Le bon Antoine, qui savait tout, et le docteur, auquel on avait tout appris, avaient voulu accompagner* l’abbé, bien faible encore, dans ce pénible voyage. Et grâce à l’influence de M. d’Alambert et du missionnaire, grâce aux précautions dont ils s’étaient entourés, le frère inconnu qu’ils amenaient avait pu être reçu dans le cloître.

L’œuvre était accomplie.

La justice des hommes eût tué le criminel, Savinien avait tué le crime en conservant l’homme.

Enfin, en ce moment, la messe commence.

Savinien est à l’autel.

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3a figure, sur laquelle se peignent la douceur ineffable et la force héroïque, frappée par cette lumière deux fois majestueuse du soleil et des vitraux de la cathédrale, se montre dans toute son admirable beauté.

Son front porte une cicatrice, trace éternelle de sa mission dans Paris, touchante et glorieuse empreinte du martyre... du martyre que tout le monde doit vénérer, parce qu’il veut dire en langage humain : Je souffre pour vous épargner de souffrir.

Et maintenant, voici Savinien placé à Notre-Dame, dans la citadelle du monde moral. Il est sur le point élevé qui domine Paris. Il peut contempler l’étendue de la ville et dire sans orgueil :

— Cette ville est à moi.

Oui, elle est à toi, missionnaire, car tu peux y répandre plus de bien qu’aucun autre.

Cette vilie! Ses merveilles d’industrie sont bien inutiles, ses grandeurs sont bien basses, ses richesses bien pauvres.

Tu peux bien défier ses maîtres, ses généraux, ses magistrats, ses financiers, ses industriels, de rendre le monde moins brute, moins malheureux, moins méchants ; tandis que toi, tu peux répandre dans l’esprit, la pensée, le jet do lumière qui conduira l’homme toute sa vie ; tu peux faire naître un battement de cœur généreux dans le sein qui était de marbre.

Oh ! oui, missionnaire, la ville est bien à toi.

Mme de Flamine, la noble dame de charité, occupe la première place à droite de la chapelle.

Près d’elle est l’élégant Avenel, qui, dans son jeune orgueil, déployant partout ailleurs des airs de supériorité superbe, se montre si heureux de porter modestement le livre d’heures de sa belle et sainte marraine.

La mère Nicole, qu’on voit en face de Mme de Flamine, est une simple, mais admirable figure. Plus la mère du peuple vieillit dans ses œuvres sublimes, plus on la vénère et on l’aime.

Béranger est venu maintenant s’agenouiller à cette messe. Encore pâle et ému des douloureux adieux qu’il a reçus, cetto douce tristesse retrempe son âme aux sentiments généreux ; plus que jamais il se félicite du courage qui l’a conduit à cette noble carrière, où il donne la justice à ceux qui ne peuvent Yacheter, et porte si dignement son titre d’avocat du peuple.

Le bon Antoine promène son regard satisfait de l’avocat selon son cœur aux clients qu’il lui a autrefois amenés, et dont il reconnaît quelques-uns dans la foule ; et le chiffonnier a repris maintenant toute son expression de paisible philosophie en caressant sa barbe grise.

Puis au pied de l’autel, c’est Delphine de Monclave et M. de Lauréat, tous deux arrivés à un retour de la destinée qu’ils n’auraient pu espérer : car un mariage uni et sympathique a seul assez de céhstes bonheurs pour compenser les maux d’un mariage désassorti.

A côté de M. de Lauréal est la grave petite Nina, l’enfant ressuscitée, qui sourit pour la première fois en voyant son père prendre l’épouse qu’elle avait honorée de son choix.

Zéphirine et Etienne sont aussi devant l’autel.

Rien n’est délicieux à voir comme Zéphirine sous sa couronne de mariée. On connaît cette nature toute de bonté gracieuse, de générosité riante ; et on voit que, loin de rester sans récompense, la fille du peuple, avec la beauté et l’amour, peut être aussi riche que les princesses de la terre.

Mais la figure la plus caractéristique du tableau est Etienne Poncelet, le vaillant ouvrier. Parti du point le plus bas, pauvre enfant du pauvre forçat, il désespérait d’étre aimé, et pensait travailler pour lui seul. Mais il peut juger aujourd’hui que, de par le travail et l’honneur, on arrive à tout, même au bonheur.

Nous savons qu’au premier rang de l’assistance est Emma de Mérand, autrefois la jeune victime de la misère dorée. Maintenant tout le passé est effacé pour elle ; et le présent ainsi que l’avenir sont bien beaux pour la femme de Béranger.

Sophie est placée deriière son ancienne maîtresse; mais qu’on nous pardonne ce détail intime, Sophie est un peu dis traite. Elle a découvert, dans la foule, l’étudiant Maxime, toujours en contemplation devant Emma, et tournant la tête vers lui, elle se dit tout bas :

— Faut-il qu’il n’y ait qu’un amant fidèle et que ce soit justement celui dont la fidélité se signale en pure perte... Après cela, il y aurait peut-être moyen d’en trouver d’autres aussi constants, ce serait de no pas les aimer davantage.

Dans un fauteuil doré, au coin de la chapelle, est le banquier Rouville, l’idolâtre d’argent, converti par le génie du docteur Alamberl et de l’abbé Savinien.

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Mais la grand’messe s’annonce par les sons redoublés des cloches et les accords puissants des orgues vibrant sous la voûte.

La vaste nef est maintenant envahie par la foule et montre un immense contraste avec la chapelle.

Là, c’est le monde tel qu’il est.

C’est la foule des femmes nulles, où le vide se fait dans la tête et dans le cœur.

Les hommes du monde, aussi ignorants, aussi puériles et plus coupables de l’être.

Puis, bien plus bas encore, les intrigants, les chevaliers d’industrie de toute espèce, dont Laverrière est le modèle... La verrière, le néo- bandit, le voleur du grand monde, que nous voyons là dans une tribune, souriant à la dame au* chiens et tenant Zémira entre ses bras, Laverrière qui vit à présent du vol au bonjour... amoureux, le plus triste de tous.

11 y a là aussi les anciennes compagnes d’Antonine de Miroville, Mme Eudoxie et cent autres.

Et derrière elles, les hommes plus abjects encore, qui font leur luxe insolent.

Enfin ceux qui reçoivent tous les biens du monde en récompense de leurs vices, ou, comme le dirait le bon père Miro, tous les enfants de Carabas.

Cette enceinte de la cathédrale, telle qu’on peut l’envisager en ce moment, avec toute sa foule, est une parfaite image de notre société : il y a des êtres d’élite, des enfants de Dieu, des anges...

Mais il y en a un sur mille.

Revenons à la chapelle.

L’abbé Savinien consacre les deux mariages. Puis il parle à ceux qu’il vient d’unir de cette voix pénétrante et pure, qui dit bien plus que les paroles n’expriment, de cette voix où le mot n’est rien, et qui par l’harmonie répand tant d’impressions élevées et vivifiantes.

La sonnette argentine résonne ; les fronts se baissent, l’encens balancé passe sur les têtes inclinées, et, comme le vent du midi qui porte la semence, y répand une vie nouvelle; il glisse sur les fleurs de l’autel, puis monte s’exhaler vers les saints des vitraux.

La bénédiction est donnée, et l'assistance de la chapelle s’écoule.

Les anges de Paris sont retournés dans la ville, où on peut être sûr qu’à chaque jour qui va se lever ils poursuivront leur tâche mystérieuse et sublime.

Qu’en recueilleront-ils? L’obscurité, où la plus grande partie du monde ignore môme leur existence ; ailleurs l’indifférence ou la calomnie, qui ne voudrait laisser vivre aucune grandeur.

Puis peut-être, ça et là, chez le lecteur solitaire, quelques douces sympathies, que ces pages, dans lesquelles nous avons tracé quelques-uns de leurs traits, attireront vers eux.

Cucbv. — Impr. de Meurice Lorooi et f.ie, rue du Bnc-d’A.nières ti

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