‹ Ange et diableChapitre 16 sur 17 · NOTRE-DAME · texte numérisé non relu

NOTRE-DAME

Nous nous retrouvons au moment de ce grand lever de rideau qu’on nomme le printemps.

On était arrivé au lundi de Pâques, do cette belle fête qui répand la parure et l’éclat du printemps.

Au matin de ce jour, l’animation de la fête se faisait surtout remarquer aux abords de l’église Notre-Dame, vers laquelle les habitudes séculaires amenaient des flots de population.

Outre les grandes cérémonies du culte, il devait y avoir ce matin-là, à la cathédrale, une solennité plus modeste mais plus touchante, et, pour ainsi dire, plus intime.

Pendant les trois mois d’hiver qui venaient de s’écouler, l’abbé Savinien était resté gravement malade des suites de sa blessure. La violence du coup frappé, une nuit entière passée sans secours, de vives et pénibles émotions avaient amené une

— DigitiJM by CitJOglé

longue fièvre de symptômes dangereux, qui venait seulement de céder à des soins assidus.

Savinien s’était relevé de son lit de douleur avec une cicatrice ineffaçable au front.

Cet incident de la vie du jeune prêtre s’était répandu dans le clergé. L’archevêque avait appris la mission que le séminariste d’Autun s’était donnée à remplir dans Paris et le zèle héroïque qu’il y apportait. Cet archevêque était Denis Affre, si admirablement pénétré lui-même de la vertu évangélique. 11 avait voulu récompenser le jeune ecclésiastique en l’attachant au service de la cathédrale.

Le missionnaire, qui s’était attaché au service spirituel de la grande cité, devait donc avoir ses foyers, son autel dans l’église qui la personnifiait.

C’était le lundi de Pâques, à neuf heures du matin, que l’abbé Savinien disait sa première messe à Notre-Dame.

En même temps, il devait y consacrer deux mariages.

Depuis le point du jour, les cloches sonnaient à grande volée; les sons, vibrant dans l’espace limpide, semblaient, do leurs ailes hardies et joyeuses, chasser ce qui restait encore des nuages de l’hiver.

Des corbeilles de fleurs nouvelles arrivaient pour la décoration de l’église, et on voyait le printemps faire son entrée triomphante à Notre-Dame.

Un grand nombre d’équipages s’arrêtaient sur le parvis.

Une légère et élégante voiture découverte amenait un homme à l’apogée de l’âge et de la noble beauté qui revêtait ses traits, deux dames d’une grâce et d’une distinction exquises, puis une bonne gouvernante, d’un air aussi très-avenant et gracieux.

Dès que celui qui occupait la voiture descendit, il fut entouré d’un cercle d’hommes empressés près de lui, dont les plus rapprochés lui serraient la main, dont les autres le saluaient d’un murmure flatteur.

C’était l’avocat Béranger, qui à tous ses pas avait un cortège, et recueillait comme un triomphe muet qui s’élevait dans la pensée où se rappelaient tous les bienfaits exercés par l’illustre avocat du peuple.

Les dames étaient Mme de Flamine et Emma de Mérand, devenue, comme on le sait, la femme de Béranger ; celle-ci souriait radieuse aux hommages rendus à son mari, et bénissait

l’amie qui, à travers tant d’obstacles, le lui avait donné.

La gouvernante était Sophie, qui n'avait jamais quitté sa jeuno maîtresse, et qui, de ce parvis, apercevant le quai des Grands-Augustins, aux sombres souvenirs, se disait qu’il n’y a pas d’abîm 5 où on no doive encore croire à la Providence, attendre et espérer.

Un riche équipage attirait tous les regards, parce qu’on voyait à ses ornements et au nombre de voitures dont il était suivi que c’était une noce qui arrivait à Notre-Dame.

Il en descendit la vicomtesse Delphine de Monclave, qui avait achevé le temps de son deuil, qui en avait fini aussi avec les terribles épreuves du sort, et qui venait de changer son voile de crêpe contre la couronne de roses de la mariée, de changer aussi le long deuil de son âme pour cette fleur de l’amour qui fait sa parure et sa joie.

M. do Lauréal donnait la main à Delphine pour descendre de , voiture, et de l’autre côté il avait près de lui sa fille, la petite Nina. La belle et imposante figure de Lauréal offrait l’expression do ce bonheur recueilli et austère, qui vient après de longues peines, et par cela môme est peut-être le seul vrai et durable.

C’était l’un des doux mariages que devait bénir l’abbé Savinien.

La seconde noce arrivait en même temps par la rive gauche de la Seine.

Celle-ci, beaucoup plus modeste, tenait tout entière dans deux voitures de placo, qui venaient au petit pas et dans toutes leurs simples allures.

A l’instant où ces voitures descendaient le pont aux Doubles pour tourner sur le quai, uno calèche découverte, qui depuis quelque temps les suivaient au pas, prit tout à coup un élan si rapide, sur l’ordre d’un monsieur qui s’y trouvait et fit mettre les chevaux au galop, que l’élégant équipage accrocha fortement la première des voitures de place, en continuant après cela sa course précipitéo jusqu’au parvis do Notre-Dame.

Uîle roue à demi tombée donnait au pauvre fiacre une pose si tristement inclinée , que les personnes qui l’occupaient furent obligées d’en descendre un instant, pour que le cocher parvint ù le remettre sur ses pieds.

On vit alors sortir de la voiture Mme Nicole, sa fille et quelques-uns de leurs parents.

Les deux dames Nicole étaient en grande tenue.

La bonne mère du peuple portait une robe de soie, un bonnet de dentelles et un cachemire français... atours qu’on ne lui avait jamais vus... elle qui d’ordinaire faisait toute sa parure des vêtements qu’elle donnait aux pauvres, comme la Providence donne aux lys sa tunique blanche , qu’il ne peut pas filer.

Zéphirine était en costume do mariée : couronne d’oranger, coquettement posée, voile blanc, robe de mousseline, et porportant aussi sur sa fraîche et jolie figure la joie naïve de ce jour si beau, quand il est réellement un beau jour!

La seconde voitùre, où se trouvaient les amis de Mme Nicole, s’arrêta aussi, et le groupe de la noce attendit sur le trottoir, au tournant du quai, que l’accident fût réparé.

A cette heure matinale, en raison do la fête, les blanchisseuses de ce quartier étaient venues mettre des bouquets à leur bateau.

Ce bateau se trouvait immédiatement au-dessous du quai, et tout en attachant leurs brassées de bruyères et de marguerites, les jeunes lavandières regardaient la noce.

Personne n’était plus connue que Mme Nicole et sa fille dans cet arrondisssemont où elles portaient sans cesse leurs bienfaisantes visites.

Aussi, au premier regard levé sur le groupe en tenue de fête, une des jeunes filles s’écria :

— Ah! vraiment, Mlle Nicole se marié donc?

— Mais sans doute... tout le monde le sait, dit une de ces demoiselles qui voulait toujours paraître bien informée.

— Et le mari? dit la première en le cherchant des yeux.

— Mais c’est tout simple... il se rend de son côté à l’église, répondit l'autre.

— Mademoiselle Mariette, vous le connaissez ? demandat-on à cette dernière.

— Certainement, répondit-elle. C’est le commissionnaire Grandjean... un bon parti... qui a bien de l’argent de côté... et qui a môme acheté dernièrement un beau terrain au pays du Point-du-Jour.

— Autant que ça?

— On le voyait toujours autour de ces dames, faisant sa cour et les commissions de la maison.. .le tout pour l’honneur... quoiqu’il ne déplût pas.

— Mariette ne sait pas ce qu’elle dit, interrompit une jolie petite lavandière. Le cavalier habituel de ces dames était un beau militaire... un nommé Plumel, sergent au 32e, et qui n’avait des yeux et des épaulettes que pour Mlle Zéphirine... et je suis sûre que c’est lui qu’elle épouse aujourd’hui.

— Seigneur, un militaire!

— Que voulez- vous... cet' galant... c’est tendre comme rosée... et puisqu’il paraissait lui plaire...

— Victoire est folle, dit Mlle Mariette piquée. Zéphirine Nicole épouse le commissionnaire Grandjean et rien autre chose.

— Je parie pour Plumel, dit l’une.

— Je parie pour Grandjean, dit l’autre.

— Ma tête à couper que c’est le sergent.

— Ma part de paradis que c’est le commissionnaire.

Là-dessus, Mariette, impatientée qu’une petite apprentie lui

tînt tête, lia brusqu ement ses gerbes de verdure et monta sur une escabelle pour les suspendre à l’auvent du bateau.

Mais comme elle se levait sur la pointe des pieds et tendait les bras en l’air, elle resta immobile dans cette attitude aérienne à un bruyant éclat de rire qui partit dans toute la compagnie.

— Voici Grandjean, dit une de ses compagnes en tendant la main vers le quai, du côté de l’ancien archevêché. Et vraiment, il est bien en costume de noce!

En effet, quel déboire pour Mariette! Le brave commissionnaire passait en bras de chemise et veste de travail ; son crochet chargé d’une malle sur son dos, ne ressemblait en rien à l’habit noir, et ses mains croisées sur sa poitrine ne pouvaient assurément passer pour des gants blancs.

En croisant le groupe de la noce, Grandjean jeta à Zéphirine un regard qui, par son calme stoïque, semblait dire : Je n’en mourrai pas; puis il continua son chemin.

— Ah ! disait la petite apprentie en abusant de son triomphe, voilà ce que c’est de vouloir soutenir ce qu’on ne sait pas... Quand je disais que Zéphirine épousait M. Plumel, on devait m’en croire.

— Eh bien! dit philosophiquement Mariette, c’est qu’après avoir accueilli le commissionnaire, elle aura encouragé le sergent... On voit tant de choses dans ce monde!...

A cet instant, on entendit un roulement de tambour.

— Tiens!... qu’est-ce que c’est que ça?... dit une jeune avandière en tenant son regard attentivement fixé sur nne compagnie de soldats qui arrivait le long du quai.

Puis, après avoir encore regardé une minute, elle s’écria :

— Ah! la bonne aventure... j’en rirai toute ma vie... Mais voyez donc, c’est le sergent Plumel !

Le sergent venait en effet le sac au dos, l’arme au bras, marchant au pas, et dans toutes les allures où on ne se marie pas.

En passant devant le troittoir sur lequel la noce était arrêtée, le malheureux poussa un soupir qui ne pouvait s’exhaler trop tendre et trop douloureux pour être le dernier.

Les lavandières regardaient ce tableau, et les bouquets destinés à orner le bateau en tombaient des mains ; toute l’assemblée riait à gorge déployée, et Mariette plus que les autres en montrant Victoire au doigt.

— C’est bien lui ! disaient-elles. Tenez, il tourne la tête... il regarde Zéphirine... Ah! quel soupir... il fait enfler la voile de ce petit canot qui à présent file si vite sur l’eau.

Puis les jeunes filles revenant à leur première incertitude, se demandaient entre elles qui donc épousait Mlle Nicole.

Au bout d’une minute à peine, l’une d’elles s’écria :

— Le voilà, le marié, le voilà!... Il s’approche de ces dames... tenue complète... habit noir, gants blancs, bouquet à la boutonnière... Et c’est Etienne Poncelet!

— Bon! un troisième! exclama toute la bande. Ah! mademoiselle Nicole ne s’appelle pas Zéphirine pour rien !

En effet, ce mariage arrêté depuis plus longtemps que personne ne le pensait par l’attrait qui réunit deux êtres dignes l’un de l’autre, se célébrait ce jour-là.

Etienne, qui venait à pied à l’église, accompagné de Frédéric Landry, son premier garçon d’honneur, ayant été retenu quelque temps en chemin par des amis, croyait les dames Nicole déjà arrivées à Notre-Dame, lorsqu’il venait de les rencontrer à l’entrée du quai, où l’accident que nous savons les avait arrêtées.

Le cocher, ayant terminé la réparation nécessaire, toute la noce remonta en voiture et se dirigea vers Notre-Dame.

Nous dirons maintenant ce qui avait causé cet accident survenu à la voiture de place.

Le cavalier et la dame qui s’allongeaient dans la calèche

étaient le beau Lavomcre et la dame aux chiens, si opportunément rencontrée par lui dans l’appartement où il allait cher cher son ancienne maîtresse, appartement qui devait toujours lui offrir une cassette ouverte.

Laverrière, devenu le chevalier en titre de cette dame, conduisait pesamment sa compagne, chargée d’embonpoint et d’années, à la grand’messe de la cathédrale, lorsqu’il avait aperçu Etienne au moment où celui-ci, à l’entrée du pont, était retenu par des amis. Le gentilhomme, saisi d’une véritable panique à la vue de l’ouvrier qui lui avait administré une si belle volée de coups de canne aux applaudissements du public, et qui était homme sans doute à recommencer si le cas se présentait, avait fait partir les chevaux bride abattue, accroché le fiacre sans s’arrêter, et courut chercher le droit d’asile dans l'enceinte de Notre-Dame.

En ce moment-là, on eût pu voir un grand homme faisant le moulinet de ses jambes, s’essoufflant à suivre la calèche. C’était, on le pense bien, le marchand de vin Moiron, l’éternel créancier, courant après son éternel débiteur.

Arrêté cependant à l’entrée de l’église, celui-ci y était resté immobile comme les piliers du portique, attendant son gentilhomme pour le poursuivre encore au retour.

Pour le canot dont la jeune lavandière avait signalé la course sur l’eau, il devait aussi subir les nombreux incidents de cette matinée.

Par ce beau jour de soleil et de fête, de jeunes canotiers venaient de s’embarquer sur leur élément limpide, lorsque, justement sous ce quai de l’archevêché, l’un d’eux jeta tout à coup sa rame dans le bateau, lança son chapeau ciré orné de rubans rouges de l’autre côté, montra par des gestes précipités sa volonté que le canot s’arrêtât à cette place, sauta sur le bord de l’eau, gagna l’escalier de la berge, d’où, se retournant, il indiqua les tours de Notre-Dame, puis étendant ses deux mains levées et baissées vers ses compagnons, fit signe qu’on l’attendît là, et s’élança dans la petite rue qui conduisait au parvis de la cathénrale.

Pour l’explication de ces divers mouvements, nous devons dire que l’étudiant Maxime, après plusieurs années passées à faire son droit, avait été reçu canotier, et que c’était lui qui voguait dans cette barque. Maintenant, il suffira d’indiquer que ceci se passait au moment où la jeune femme, qui avait

été Emma de Mérand, longeait le quai, dans sa voiture découverte, et tournait vers Notre-Dame, pour faire comprendre la pantomime et la précipitalion folle du fidèle Maxime.

Encore un mot sur la petite rue dans laquelle il venait de s’engager. * '

Celte ruelle obscure, que les démolitions ont effacée, avait alors, entre autres bouges, la boutique d’un marchand de vin, dont une porto dérobée venait se perdre là, tandis que l’entrée principale donnait vers le parvis.

Deux vieux mendiants sortirent par cette porte latérale.

L’un d’eux tenait les yeux fermés, l’autre regarda furtivement de tous côtés, avant de franchir le seuil, si personne ne les voyait ; sans doute parce que ce lieu de réfection d’où ils sortaient pouvait leur nuire près de la charité publique. .

Puis, ils s’acheminèrent dans la rue, où une zone de soleil resserrée par les grands murs éclairait la figure de ces doux porte-besaces, qui semblaient ôtre descendus tout barbus, tout ridés, tout blancs, tout chenus, des vieux mendiants de la Cité.

— Où allons-nous, Guillaume ? demanda celui qui tenait les yeux fermés à son compagnon.

— A la porte de l’église Notre-Dame, répondit celui-ci. Ce beau temps doit y répandre une grande abondance d’aumônes.

— Es-tu fou, dît le premier en s’arrêtant court; aller nous exposer à la face de tout Paris!

— Pauvre Alexandre, dit son conducteur, tu passeras ta vie à avoir peur... et je crois qu’à ton dernier jour tu trembleras encore pour le lendemain.

— Nous ne devions faire que traverser Paris... et encore j’avais peine à y consentir.

— Allons donc ! Ne crois-tu pas que sous ce manteau de Job poudreux et déchiré, on va reconnaître Alexandre Chabot de Courmont, ancien député, de la Haute-Saône.

— Et si cela arrivait!

— Tu connais cette vérité vieille comme le monde : On oublie ses amis dans le malheur. Donc, si on t’a oublié, on ne peut te reconnaître.

— Je ne suis pas tranquille.

— Moi, si. Autrefois, je no dis pas, quand j’étais ce fieffé coquin de Guillaume Landry, qui était en contravention de toutes les lois divines et humaines... Mais à présent... pauvre

vieux chiffon qu’on ne ramasserait pas au coin d’une borne, pas un sergent de ville ne voudrait se donner la peine de se baisser pour me prendre.

— Allons. . . tu as envie de sayoir ce qui peut se trouver sous le porche de Notre-Dame.

— Dis donc... se serait drôle si nous allions y trouver ta femme.

— Et son prince... Non ; eux, ils mendient à la porte de l’église de Fribourg, que le prince-marguillier nous dépeignait pour sa propre maison.

— Alors... viens donc.

— Tu vois bien que j’arrive... 11 faut faire son métier...

— Enfin... depuis le temps que nous parcourons la province, nous avons \écu à l’aise... D’ailleurs, c’est l’homme qui honore l’état et non l’état...

— Etc... Mais pour celui-ci !...

— Eh bien... on ne travaille pas comme des vilains... On a un nom, un titre consacré par le temps, on porte le bâton et la besace antique.

— Bien... bien... comme tu le disais un jour, nous y étions prédestinés

— Oui, quand je rappelais notre jeunesse au pain sec, nos amours privés d’habit... je disais que nous étions nés pour la besace.

— Et bon droit revient à son maître !

Ce disant, les deux vieux vagabonds, personnifiant entre eux les tristes fins de l'intrigue et du vice, allèrent prendre place, pour mendier, sous le portique de l’église.

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