Angelica Kauffmann
Les voyageurs qui ont suivi. la rive droite du Rhin jusqu'au lac de Constance peuvent avoir gardé un souvenir pénible des quatre lieues qui séparent Coire de Meyenfeld. Ce que Ton nomme la grande route n'est qu'un âpre sentier qui , comme un guide infidèle, vous abandonne à tout instant; tantôt il se perd sur la pelouse , tantôt il s'enfonce dans une nier de cailloux que charrie rimpétueuse
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Lauquhart, ou que versent du haut des montagnes les torrents qui sillonnent à chaque pas la vallée; souvent aussi il se divise et se multiplie : en sorte que si vous vous aventurez seul dans un trajet de si peu d'étendue , vous courez grand risque de vous égarer.
En ^1759, le peintre tyrolien Jean -Joseph Kauffmann s'y était engagé à pied avec sa fille Angelica. On était aux premiers jours de Taulomne; il n'avait pas plu depuis longtemps, et Tétat du chemin élait aussi satisfaisant que possible, c'est-à-dire ♦gI qu'il a été décrit. Kauffmann élait un petit homme sec et fluet, de cinquante-cinq à soixante ans; sa fille en avait quinze à seize : c'était une brune aux yeux bleus, au teint pâle , à la taille svelte sans être fort grande , dont les cheveux nattés s'échappaient d'un large chapeau de feulre noir. Tous deux étaient en deuil, et^ bien que la perle qu'ils avaient faite ne fût pas récente, leurs yeux conservaient des traces visibles de pleurs.
— Allons, mon ange, il faut secouer noire chagrin, dit kauffmann, changeant d'épaule son bâton ferré où pendait un paquet de bardes enveloppées d'un mouchoir bleu.
— Oui , mon père , répondit la jeune fille , et
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sou iioQt alla au devant d'un baiser qui de nouveau fit couler leurs larmes.
— En vérité , je suis le plus enfant des deux 1 . . . j'ai eu tort de m'arréter à Coire. Je n'ai pu résister au désir de revoir les lieux où j'ai connu ta bonne mère , où je me suis marié , où tu es née , et cela m'a fait mal. Pauvre Cleofe !
Comme il disait, un bruit de chevaux se fit entendre en arrière , et ils furent joints par un courrier en culotte de peau jaune iet veste galonnée , que précédait un gijide du pays. Sur une route peu fréquentée tout est distraction , et celle-ci suftit pour rompre le fil dès Moiras pensées du peintre.
—Combien y a-t-il d'ici à Meyenfeld? demandat-il au guide qui passait aussi rapidement que le permettait sa monture et l'état de la route.
— Une lieue et demie pour vous comme pour moi, répondit celui-ci sans s'arrêter»
— Diantre ! dit Kauffmann , tirant sa montre d'un air contrarié , nous ne déjeunerons guère avant dix heures 1 Je regrette de t'avoir écoutée , mon Angelo ; si nous avions pris des chevaux , nous serions maintenant à l'auberge du Laurierd'Or. Ce n est point cette parlie du chemin qu'il
ialiail faire à pied, elle est détestable; te voilà déjà toute fatiguée, et tu verras que nous n'arriverons pas à Schwarzenberg avant la nuit.
En effet, Angelica commençait à ralentir involontairement le pas : ce regret lui rendit des forces.
~ Voulez-vous, mon père, que je vous chante une chanson pour abréger la route?
— Volontiers, mon Angelinette. Mais rien de mélancolique , je t'en prie : je ne suis pas encore assez gai pour aimer la musique triste.
Angelica , posâlit la main sur le bras de son père, consultq-quelques instants sa mémoire; puis d'une voix pure et étendue elle lui chanta , tout e^iarchant , une chansonnette italienne.
•< Bravissima signorina ! dit Kauffmann avec un 6ccent allemand, et, dans son enthousiasme, il se mit dune voix chevrotante à fredonner la fin du dernier couplet.
Il était facile de voir que le doux remède avait opéré ; le mari oubliait son veuvage et presque son appétit; quanta la jeune fille, la musique qu'elle aimait avec passion captivait aisément son âme, et elle était à un Age où l'avenir occupe dans nos idées beaucoup trop de place pour qu'il en reste
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une bien vaste au passé : tous deux marchaient d'un pied plus dispos et le cœur allégé.
Mais ils arrivèrent à un de ces carrefours si fréquents dont on a parlé, et, malgré son expérience des localités, le vieillard vit que cette fois il allait rester court. Si sa fille avait refusé de prendre des chevaux , il n'avait pas voulu de guide : ils étaient quittes.
11 marchait sous lui, presque sans avancer, comme un cheval de parade, et relardait de quelques secondes l'inévitable instant où il aurait Thumiliation d'avouer son ignorance. Angelica vint à son aide :
— Décidément, mon père, je suis un peu lasse : permettez-moi de faire ici une courte halte ; ce ne sera pas du temps perdu pour le voyage : nous serons plus agiles après avoir pris haleine.
Et , sans attendre une réponse dont elle était sûre, elle s'assit sur un petit tertre de gazon. Kanffmann resta debout, se rongeant les ongles , et fnisant de vains efforts de niémoire,
Angelica ne comptait point sur la mémoire de son père, mais sur quelque passant uïieux instruit ;
et elle était déterminée à être lasse tant qu il n'en surviendrait pas.
Son pieux stratagème lui réussit plus tôt qu'elle n'avait espéré; elle ne tarda pas à distinguer dans le lointain un bruit de chevaux qui venaient du même côté que les précédents.
Kauffmann ne fut pas le dernier à s'en apei-cevoir : il se sentit soulagé d'un grand poids, mais il n'en témoigna rien ; et voyant arriver la solution de son problème : — 11 faut pourtant, dil-il, songer à nous remettre en marche, ma chère petite.
Angelica , par sa lenteur à se lever, favorisait cette ruse innocente.
— Ah! voici des cavaliers! s'éeria-t-il , prenant un air surpris. Ce sont probablement les maîtres du courrier que nous avons vu il y a une demi-heure,
La cavalcade était composée de trois personnes , un guide et deux voyageurs que Kauffmann reconnut pour être Anglais. Tous deux, comme leur guide, trottaient sur de petits chevaux du pays. L'un de ces étrangers devait approcher de la trentaine ; sa physionomie annonçait un caractère impérieux; ses yeux noirs et perçants étaient ombragés de cils et de sourcils roux, mais de ce roux foncé , estimé des peintres et que les
Anglais nomment aubum. Il était grand, sa tournure était remarquable, et, quoique mal monté, ou devinait en lui un adroit cavalier. L'autre, plus jeune de quelques années , était plus grand que son compagnoji; il était blond, son teint jaune et terreux , sa poitrine rentrée , ses longues et maigres jambes qui pendaient presque à terre , indiquaient une santé fort délicate.
Arrivés au niveau d'Angelica , les deux étrangers échangèrent un coup d'œil rapide, ralentirent le pas , et, après un demi-salut, qui fut rendu par Kauffmann avec usure : —Voici un bien mauvais chemin pour de si jolis pieds, monsieur, dit le plus âgé.
— II pourrait être meilleur, répondit le piéton contrarié de son modeste équipage , et cherchant à se donner un air dégagé; mais ce qui est volontaire est toujours bon , et , quand rien ne presse , tout est promenade. D'ailleurs pour prendre des vues , rien de tel que d'être à pied : à cheval , la paresse gagne, et l'ennui de descendre fait perdre plus d'une occasion.
— Monsieur est peintre?
— Oui, monsieur, mom5 sommes peintres.
— Quoi ! cette jeune demoiselle aussi?
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— Cest vraiment une bonne fortune que cette rencontre , dit le plus jeune , pour vous surtout , Francis ; car moi , je suis un profane. Monsieur, mon cousin est un confrère.
— Et en cette qualité , reprit celui qu'on avait nommé Francis, j'espère que vous ne refuserez pas de nous admettre à 1 honneur de votre conversation.
Cette humble requête fut faite d'un ton de grand seigneur, qui ne semblait pas supposer la possibilité d'un refus et contrastait singulièrement avec ce titre modestede confrère. Pendantque l'artiste intrigué se confondait en remerciements, le blond avait quitté la selle.
— Mon cher monsieur, dit-il à Kauffmann , mie faveur en entraîne une autre. Il est impossible que nous restions à cheval quand mademoiselle esta pied : veuillez sans façon, à l'anglaise, accepter pour elle un de nos chevaux. Si elle daigne monter le mien , ce sera rendre service à rhomine et à la bête; car les reins de ce bidet plient sous moi, et j'ai, comme vous voyez, les jambes si longues, que je ne suis pas certain de n'avoir pas fait la route à pied.
Artistes ou hommes de qualité , comment refu-
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ser desgeDssi prévenants? Le jeune Anp,lais se relouinait pour faire va" r l'autorisation paternelle, lorsqu'il s'aperçut qu if avait été devancé; la jeune fille , moitié de gré , moitié de force , venait d'être assise sur le cheval de Francis , toute rouge de confusion.
1,6 galant désappointé ne voulut pas avoir Taf- Iront de remonter à cheval. A défaut de la fille , il se rejeta sur le père et lui offrit la place qui restait vacante; maisThonnéteAUemand savaitsonmonde, il s'excusa, et résista à toutes les instances. Ce que voyant, et pour abréger les compliments, notre obstiné, avec une violence moins douce que celle de son parent , entreprit de hisser le petit homme sur la selle vide; mais celui-ci, quoiqu'il eût perdu terre dans les grands bras de son antagoniste , se débattit si bien qu'il parvint à retomber sur ses jambes, d'un peu haut, il est vrai, et tout essoufflé , mais fort reconnaissant du reste et ravi d'avoir sauvé de la lutte sa réputation desavoir-vivre.
Si Kauffmann eut l'honneur du combat, c'est au cheval qu eu échut le bénéfice ; son cavalier, pour ne pas en avoir le démenti, passa son bra« dans la bride , et les deux athlètes se mirent à cheminer paisiblement cote à côte, tandis que
Francis , mieux partagé, allait devant avec la jolie brune.
Pendant quelque temps Tarrière-garde resta silencieuse : l'Anglais peu salisfait probablement de son partner, 1 Allemand préoccupé du désir de savoir le nom de ce singulier confrère. Il cherchait un moyen adroit de contenter sa curiosité, lorsque le jeune homme prit la parole , et se mit à vanter les charmes de l'incognito en voyage.
Le début n'était pas encourageant : la suite y répondit. Kauf fmann eut beau tourner autour de la question, citer deux ou trois noms de peintres anglais , tout ce qu il put tirer de son discret compagnon , c'est qu'ils venaient des sources du Rhin , qu'ils se rendaient à Brégenz , que leur projet était de voir le lac de Constance , et de conlinuer à suivre le Rhin jusqu'en Hollande , où ils s'embarqueraient pour TAugleterre.
Angelica partageait le doute , sinon la curiosité de son père. Fille d'un artiste de fortune et de talents médiocres , d'une naissance obscure , elle avait peine à accorder dans ces étrangers cette apparence de grands seigneurs avec la qualité modeste que se donnait lun deux. Elle était disposée à n'y voir qu'une petite supercherie , un moyen d'entrer plus vite en relations; mais elle
ne sut que penser, lorsque Francis ayant amené Fentretien sur la peinture , fit preuve de connaissances qui annonçaient une pratique sérieuse de Fart; puis, s' excusant bientôt en homme du monde d'une conversation si aride , il effleura divers sujets avec tant de grâce, qu'Annélica , vivement intéressée, laissa échapper un regret naïf, qui la rendit toute honteuse , lorsque le guide annonça Meyenfeld.
Arrivé à la porte de la seule auberge de la ville, Francis, toujours en qualité de confrère, invita les deux artistes à déjeuner. Kauffmann, dont l'appétit s'était réveillé à l'aspect de l'enseigne du Laurier-d'Or , allait accepter avec empressement; mais pour son malheur, il rencontra les yeux de sa tille qui lui faisait signe de refuser : ces deux avis contraires venant se confondre dans sa pensée, il répondit par un phrase équivoque, et se hâta de rejoindre Angelica qu'une fille d'auberge conduisait à sa chambre.
Dès qu'ils furent seuls, le vieillard lui demanda le vrai motif de son refus.
— Vous allez encore me reprocher d'être fière, dit-elle , appuyant sa tête d'un air câlin sur l'épaule de son père; mais pourquoi aurions-nous cette obligation à des étrangers?