AINGELIGA
11 est dans Tordre, dans la modération des désirs sans laquelle il n'est pas de fortune, dans Taceomplissement de nos devoirs, dans le calme de la conscience et dans les bénédictions de tout ce qui nous entoure : voilà, mou cher Dick , voilà où vous trouverez le vrai bonheur !
Après une telle période, le baronnet avait besoin de reprendre haleine. Lord Parham profita de la suspension.
— Je vous disais donc, Frank, qu'on vous ménage une entrevue avec certaine
Shelton l'interrompit de nouveau.
— Ne vous offensez pas, Richard, de ce que je vous dis. Je sais bien que ce langage peut vous paraître déplacé dans ma bouche ; mais c'est précisément parce que j'ai eu mes faiblesses, que je suis meilleur juge, et je serais impardonnable de n'y pas puiser une salutaire expérience. Écoutezmoi, mon ami, reprit-il avec onction; Je suis bien plus âgé que vous, permettez-moi de vous parler en père. Vous avez une femme charmante, pleine de grâces et de vertus ; vous avez un enfant : ne consommez pas leur malheur et le vôtre! rendez à votre femme l'ami , le protecteur qu'elle avait accepté. Donnez à votre fils de bons exemples , conservez-lui une fortune nécessaire pour faire honneur à son rang, au lieu de la jeter sans plaisir
à toutes ces harpies. Promettez-moi, mon cher Richard , de vous réconcilier avec lady Parham I
— Je vous disais donc, Franck, qu'on vous ménage une entrevue avec certaine petite...
— Assez, assez! dit Shelton gravement. Je ne puis vous forcer de suivre mon conseil ; mais quant à votre partie , qu'il n'en soit plus question : je n'irai pas!
— 11 fallait donc me dire tout de suite que vous étiez malade... Adieu! ce sera pour une autre fois ; mais cela tombe mal , à cause de la surprise que cette bonne Kitty vous avait ménagée.
— N'est-ce pas déplorable ! se dit Shelton en le voyant partir : rien dans la tête , rien dans le cœur! et voilà l'homme qui un jour ou l'autre va prendre sa place à la Chambre des pairs! celui qui n'a pas su conserver son patrimoine, remplir un seul de ses devoirs, va régir Tétat et administrer la fortune publique! Oh! il y a des moments où je suis tenté de me faire whig ! ... et quand je pense que j'ai encouragé les déportemenls de ce jeune homme!... vraiment j'en ai des remords!... Il faut que je le sauve, malgré lui-même! il est sur le bord de l'abîme, ne souffrons pas qu'il y tombe ! rendons-le à sa femme, à son enfant, à tous ces bonheurs qu'il méconnaît!
Une si louable résolution reporta naturellement
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ses idées sur celle qui la lui avait inspirée : il pensa avec un soupir qu'il n'était que trois heures, et qu'il en avait encore vingt et une à attendre avant de la voir. Que faire pour tuer le temps d'ici-là? rester seul chez soi, c'était à mourir d'impatience ! Aller au club, il y rencontrerait un tas d'ennuyeux, et il faudrait parler de tout , excepté de l'unique sujet qui rintéressût! 11 lui vint dans l'idée de demander à dîner à lady M. Veertvort. 11 lui porterait des nouvelles d'Angelica, et, sans faire de confidence à la bonne dame, il pourrait causer avec elle de leur amie commune.
Lady Mary était chez elle ; ils dînèrent ensemble et le repas fut fort agréable, Angelica étant comme présente , et en tiers dans leur tête-à-têle.
A huit heures, il quitta lady M. Veertvort; le temps était beau, il n'élait pas pressé de rentrer, il renvoya son carrosse.
Comme il passait dans Piccadilly , il se rappela que son bijoutier devait lui faire une parure destinée à un usage peu compatible avec ses projets de réforme : il entra pour la décommander.
Le bijoutier, dans l'espoir d'un dédommagement , lui en montra une en perles et d'un trèsgrand prix. Sir Francis était connaisseur : il en avait tant acheté depuis vingt ans! il trouva celleci digne de figurer dans l'écrin de lady Shelton,
IvAliFFMANrs. 531
et dit au marchand de la lui apporter lui-même le lendemain; il lui donnerait à remonter des diamants qui lui venaient de sa mère.
Rentré chez lui, il vit avec chagrin cju en route et dans sa conférence avec son bijoutier, il n'avait pas consumé une heure. Comment allail-il passer le reste de la soirée? s il visitait ses papiers, s'il offrait en holocauste à Thymen les annales profanes de sa vie de garçon. Ce serait un em.ploi méritoire de son temps avant de se coucher.
Moitié hsant, moitié brûlant, ainsi s'écoula le reste de la soirée, et onze heures n'avaient pas sonné que les dernières preuves de ses bonnes fortunes étaient livrées au plus discret des confidents. Toutes les fautes de sa jeunesse avaient passé au creuset de l'élément qui purifie. Les souvenirs si blancs, si roses, si parfumés de ses galanteries, voltigeaient sombres sur le gouffre de feu. A peine quelques paillettes d'or égayaient-elles encore çà et là leur deuil funèbre, et tour à tour ils allaient rejoindre dans les airs les amours menteurs dont ils avaient été les interprètes.
Ce sacrifice accompli, c'était au sonnneil à lui en tenir compte et à abréger les ennuis deTalteute. Il alla au-devant de la récompense en se meltant au lit.
11 était plus de neuf heures lorsqu il s'éveilla :
352 AiNGELIGA
il avaif dormi tout d'un somme. Après une toilette plus longue et plus recherchée que de coutume, 1 instant souhaité arriva enfin , et il se fit conduire en chaise à Golden-Square.
Angelica était avec sa cousine qui se retira après les premiers compliments. Restés seuls, Shelton se rapprocha de miss Kauffmann et lui rappela sa promesse, de l'air leplus modeste qu'il put prendre.
Elle fît un signe d'assentiment , lui avança un siège, et se rassit; mais ses yeux étaient baissés vers la terre, mais elle n'ouvrait point la bouche et ne paraissait occupée qu'à faire retomber de la main les plis de sa jupe qui n'exigeaient ce soin en aucune façon. Evidemment elle était mal à Taise et cherchait à se remettre.
Pauvre petite! au moment de faire un aveu, c'était un trouble si naturel! Shelton attendit patiemment qu'elle eût triomphé de son aimable embarras.
Enfln après avoir toussé plusieurs fois pour recouvrer la parole :
— Sir Francis, lui dit-elle d'une voix émue, j'ai réfléchi mûrement, comme je le devais, à la proposition que vous avez bien voulu me faire. Mes réflexions, je les ai soumises à mon père ; elles ont obtenu son approbation : il me reste à vous eu faire part.
laUFFMANN. 335
^ Elle s'était exprimée avec tant de grâce , sa timidité même prêtait tant de charmes à son maintien, que Tardent baronnet, qui la dévorait des yeux, eut de la peine à se contenir et à ne pas aller recueillir la bienheureuse réponse sur ses lèvres.
Après avoir toussé de nouveau , Angelica reprit :
— Sir Francis, l'offre de votre main dépasse toutes les espérances que je pouvais raisonnablement concevoir. Je serais une insensée, si je n'en sentais pas tout le prix. Je serais une ingrate , ce que je ne crois pas être , si je n'étais profondément touchée d'un témoignage si flatteur de votre estime; mais plus je comprends la grandeur de votre sacrifice...
— Un sacrifice ! interrompit Shelton qui voulait pousser jusqu'au bout la générosité, et lever les derniers scrupules de cette fière jeune fille. Dites une espérance , une prière î
— Laissez-moi croire que c'en est un , reprit Augelica : j'aime mieux avoir à refuser un sacrifice qu'une prière I
— Refuser !... s'écria le baronnet n'en pouvant croire ses oreilles.
Il voulut poursuivre; mais une crispation nerveuse contracta son gosier, et il n'en sortit que ce
ori , où la stupéfaction dominait tous les autres sentiments.
— Oui , sir Francis , répondit Angelica d'une voix peinée , mais ferme. Je ne puis accepter l'honneur que vous me voulez faire , pour deux raisons : la première , c'est que vous êtes protestant, et que je suis catholique. Or, si je me mariais jamais, ce ne serait qu'avec un catholique. La seconde raison , c'est que je ne veux pas me marier. J'ai conçu ma vie autrement. Mon ambition a toujours été de cultiver mon art dans une indépendance qui exclut toute idée de mariage , et de ne devoir quà mon travail Tamélioration de mon sort. Excusez-moi donc, si je n'ai pas lait entrer dans les prévisions de mon avenir une supposition invraisemblable ; et ne vous en prenez qu'à la force des choses , qu'à la valeur môme de votre offre , si je suis dans l'obligation de la refuser.
Pendant celte explication, le baronnet, qui avait d'abord rougi de surprise , était devenu pâle comme un mort. 11 se mordait la lèvre. Ses narines s'enflaient ; sa respiration s'en échappait bruyante. Enfin il fit un effort surhumain , et arracha ce peu de mots de sa poitrine oppressée :
— Pardonnez-moi ma présomption!... c'est une faute qui porte avec elle son châtiment !...
— Ne parlez pas ainsi, sir Francis , dit Ange-
lina lui prenant affectueusement la main. J'aurais puvous écrire, j'aurais pu charger mon père de ma réponse : j'ai préféré vous la faire moi-même , afni qu'il ne vous fût pas possible de vous méprendre sur mes sentiments. Comprenez bien ma position , et ne m'en veuillez pas! ... Je vous en prie , rayons ces deux jours-ci de notre mémoire , et restons bons amis comme par le passé.
— Que puis-je vous dire? Vous le voulez : je n'ai qu'à me soumettre, répondit Shelton d un Ion qui démentait la résignation de son langage , et il se replongea dans le silence et rabattement.
Vainement, Angelica s'efforça à divers reprises de ranimer la conversation ; quelque habileque fût sii* Francis à maîtriser son cœur, trop de mouvements divers s'y élevaient celte fois pour qu'il parvînt à les dissimuler. Plus d'une blessure y saignait du coup qui venait de lui cire porté ; mais quelque grave que fût celle de Tamour , elle n'était rien auprès de la plaie large et profonde de l'orgueil. Il resta altéré, et lorsqu'il retrouva un peu de force et de voix, ce fut pour prendre congé d'elle.
Sa chaise l'attendait, il s'y jeta; mais ce balancement calme et cadencé était en désaccord si prononcé avec la violente agitation de son âme , qu'il lui devint insupportable. Il n'était pas sorti de
Golden-Square , qu'il s'élança hors de sa chaise , et, à la grande surprise des porteurs, il continua son chemin à pied , exposant à toutes les conséquences de la pluie une toilette digne de plus d'égards.
Du pas dont il marchait, il ne fut pas longtemps à rentrer chez lui ; là du moins il pouvait se livrer sans témoins à toute sa fureur.
— C'est par trop fort! s'écria-t-il en jetant son chapeau avec violence , être refusé par cette créature ! ces damnés d'artistes sont d'un orgueil intolérable ! Je suis catholique !... je ne veux pas me marier ! . . . mensonges ! . . . effrontés mensonges ! . . . me croit-elle donc sa dupe? Ne vois-je pas que c'est une ruse grossière pour amortir les premiers effets de son refus?... que plus tard elle ne manquera pas d'excellentes raisons pour expliquer son mariage avec Reynolds?. . . Reynolds! ... un homme de rien , sourd et défiguré!... Aussi je le mérite! pourquoi m encanailler ? laissons-la se marier à un homme de sa trempe ! il est dans la nature que les espèces s'apparient ! Elle a raison et c'est moi qui ai tort. Au fait , pourquoi lui en voudrais-je? elle me rend service ! elle a soin de mon honneur ! elle me sauve du ridicule , probablement d'un regret éternel ! En vérité , il faut que je l'en remercie !
Il avait pris une feuille de papier , et allait y
KAUFFMAJNN. 357
verser toute l'amertume de son âme, lorsqu'un laquais l'interrompit. La femme de chambre de miss Kauffmann demandait à parler ù sir Francis de la part de sa maîtresse.
— De miss Kauffmann? que peut-elle me vouloir?
Un rayon d'espoir se glissa dans son cœur.
— Qu'est-ce, Alexandrine? Que me veut miss Kauffmann ?
— Je ne viens pas de sa part , répondit mademoiselle Alexandrine.
— Que me dit donc cet animal ?
— Je demande pardon à monsieur, reprit mademoiselle Alexandrine en minaudant : c'est moi qui ai pris la liberté de faire dire que j'étais envoyé par mademoiselle, parce qu'il m'a semblé que les convenances...
—C'est bien ! c'est bien ! Qu'avez-vous à m'apprendre ?
— J'ai profité d'une commission que j'ai à faire dans le quartier, pour venir ainsi que monsieur me l'a permis, parce qu'ayant laissé mademoiselle en train d'écrire à monsieur...
— A moi ?
— Oui , monsieur ; et j'ai pensé que monsieur
serait bien aise, avant de répondre, d^être instruit de certaines observations que j'ai faites hier à la campagne de M. Reynolds.
— Vous étiez à Richmond, Alexandrine?
— Oui, monsieur ; mais, monsieur est resté si peu de temps , que je n'ai pas pu trouver roccasion de lui présenter mes devoirs.
— Eh bien! quelles remarques avez-vous faites?
— Le même jour que monsieur s'en est allé, et une demi heure avant le dîner, il est arrivé un grand beau jeune homme, sur un beau cheval, ma foi. Mademoiselle et mademoiselle sa cousine étaient chacune dans leur chambre, et j'étais allée chercher de Teau chaude pour leur toilette. . .
— Eh bien?... ce jeune homme?...
— 11 a été reçu à bras ouverts par M. Reynolds et par mademoiselle Frances , qui l'ont emmené au fond du jardin. Puis, mademoiselle Reynolds les a quittés et est montée chez mademoiselle Grelly, où j'étais , et qui m'a renvoyée.
— Abrégez, Alexandrine , abrégez ! Qu'est-ce que c'est que ce jeune homme ?
— Voici , monsieur. A ce que j'ai su , c'est le fils d'un négociant millionnaire, un crésus , que M. et mademoiselle Reynolds voulaient marier avec mademoiselle.
— Avec miss Kauffmann?
— Oui , monsieur ; et ils l'avaient invité h la campagne, pour lui ménager une entrevue avec elle.
— Continuez , mon enfant.
— Le jeune homme a dîné là. 11 avait Tair enchanté de ma maîtresse; mais, il paraît qu'il n'en a pas été de même de mademoiselle. Car, lorsqu'au sortir de table, mademoiselle Frances l'a prise à part pour la sonder , elle a refusé net de renirer au salon , et le jeune homme est reparti aussitôt sur son beau cheval , et la mine fort longue.
— Vous êtes sûre , Alexandrine, de ce que vous dites?
— Oh ! très-sûre : M. Reynolds a bien grondé sa sœur d'avoir exposé ce pauvre jeune homme à cette avanie , et mademoiselle Gretly disait : elle est mariée à la peinture.
Shelton tombait de surprise en surprise. Il congédia Alexandrine.
Cet éclaircissement était de nature à le calmer. S'il s'obstinait à conserver quelque espérance, n'était-ce pas unechance favorable que de n'avoir point de rivaux? Le temps, la réflexion , de nouvelles tentatives, pouvaient modifier les idées d'Angelica? et cette lettre annoncée , qui sait si ce n'étaient pas déjà les préliminaires d une capitulation ?
S40 ANGELIGA
D'où vient que sa fureur n'a fait que croître? c'est qu'avant tout , ce qui le blesse dans ce refus, c'est la perte d'Angelica. Son orgueil ne lui permet pas de se l'avouer ; et comme il lui faut une explication de ses plaintes , de ses emportements, de tous les symptômes qui trahissent sa souffrance, la rivalité de Reynolds lui a servi de prétexte. Aussi, il s'entête à y croire. On le désabuse; mais il se bouche les oreilles, mais il se cramponne à son erreur. Lorsqu'enfin son illusion lui échappe , sa colère redouble et peu lui importe de se démentir , pourvu qu'il ait retrouvé un prétexte de crier.
Que gagne-t-il donc tant à cette découverte? lui rend-elle Angelica? non : elle lui prouve qu'il a manqué de perspicacité. Merveilleuse consolation ! Yoilà neuf mois de fausses combinaisons! voilà neuf mois de roueries , de mauvais procédés entièrement inutiles!
— Ah ! Reynolds n'était point mon rival ! ce n'est donc point par amour pour lui qu'on me refuse ! c'est donc par dédain de moi ! par répugnance pour moi ! on ne me préfère ni Reynolds , ni un autre : on me préfère rien! le dernier mendiant de la rue a une chance : il ne s'est point offert. Moi je n'en ai aucune et je suis au-dessous de lui ! ISest-ce pas le comble de l'humiliation? et n'y a-
l-il pas de quoi faire perdre toute patience! J'ai été discuté , ballotté en conseil de famille , et à l'unanimité on m'a rejeté par raison, par convenance... par orgueil !! ! Oui, oui! voilà le vrai secret de ce refus , l'orgueil ! un orgueil féroce ! Il s'agit bien d'amour de l'art , de piété filiale , de religion et de toutes les autres balivernes ! On veut se vanter de m'avoir refusé ! demain on fera en sorte que tout Londres le sache , et je dois m'attendre à lire un de ces matins, dans les gazettes , que sir Francis Shelton a humblement offert sa main à la signora Angelica Kauffmann qui n'a pas jugé le parti digne d'elle !... Tonnerre de Dieu !... 11 était monté à ce degré d'irritation , lorsqu'on vint lui annoncer que son bijoutier se rendait à ses ordres.
— Quels ordres?
— Il apporte la parure que sir Francis a choisie hier.
— La parure !... dis-lui queje n'en veux pas!... qu'elle est trop laide!... qu'elle est trop chère!... dis-lui tout ce que tu voudras!... je n'en veux pas !
Le laquais referma doucement la porte; mais un instant après il reparut.
— Sir Francis, le bijoutier....
54i2 ANGELICA
— Eh bien !... est-ce que ce drôle refuserait de garder sa parure ?
— Non, sir Francis....
— Que veux-tu donc , alors?....
— Le bijoutier demande à monsieur quand il devra revenir voir les diamants de madame sa mère.
—Qu'il aille à tous les diablesavec toil sors d ici! !
Le laquais s'empressa d'obéir à la dernière partie de 1 injonction; mais il était écrit que le baronnet n aurait pas un instant de loisir. Il n'y avait pas cinq minutes que la porte s'était refermée, qu'elle s'ouvrit de nouveau, et le même laquais reparut avec un billet dont on attendait en bas la réponse.
C'était miss Ramsden qui , espérant être plus heureuse que la veille, priait sir Francis de l'accompagner avec sa mère le lendemain à la mascarade d'Almack's.
— Cette fille est sans la moindre intelligence , murmura Shelton. A-t-elle cru bonnement que je m'occupais délie, pour elle? ne faudra-t-il pas aussi la demander en mariage? qui sait? peut-être me faire refuser ?
Il jeta avec mépris le billet au feu.
— Sir Francis fait-il réponse? demanda le laquais qui, comme tous les serviteurs bien appris, était sans yeux et sans oreilles ?
KAUFFMAJNN. 545
•—La réponse?. . . dis-lui qu'elle m'ennuie! . . . que son rôle est fini!
Le baronnet était trop gracieux dans le monde, pour que ses gens ne fussent pas habitués à sa mauvaise humeur. Aussi le laquais ne parut point surpris. Il sortit respectueux et impassible, et alla rendre la réponse que, vraisemblablement, il modifia quelque peu.
— Vraiment oui ! s'écria Shelton. Aller à Almack's, après ce qui m'arrive , pour m'exposer aux quolibets ! Si Ton me raille , il faut que ce soit à
visage découvert Et cette lettre qui n'arrive
pas!., que peut-elle avoir à me dire?.... faut-il donc tout ce temps pour écrire une lettre?... au surplus , que m'importe ? qu'elle me laisse en repos, c'est tout ce que je lui demande !
Aucun de ses vœux ne devait étr« exaucé ce jourlà : Davies qui avait attendu pour sortir le retour d'Âlexandrine, apporta enfin le message annoncé. Cette lois, du moins, Shelton était bien aise de n'être pas pris au mot.
Voici ce qui avait donné lieu à cette lettre. Après le départ du baronnet , Angelica s'était mise à réfléchir sur les circonstances de leur entrevue , et s'était convaincue que sir Francis était mille fois plus affecté dans son orgueil que dans son amour, qu'il était en proie à un ressentiment mal
544 ANGELIGA
déguisé. Elle en conclut que le meilleur moyen de lui adoucir Tamertume de ce refus , était de lui en garantir le secret, et c'est pour le lui promettre qu'elle lui écrivait, en lui réitérant ses témoignages d'amitié et de reconnaissance pour une offre si Lonorable.
A ce billet le baronnet se contenta de répondre deux mots : Thonneur aurait été pour lui; mais puisqu'elle l'en jugeait indigne, il n'avait qu'à courber la tête et à tâcher de se résigner.
Cette réponse confirma Angelica dans ses conjectures , car l'humilité est le voile le plus transparent de l'orgueil , et elle s'applaudit de sa démarche.
Sa précaution avait réellement produit un assez bon effet. Après avoir déchargé un reste de bile contre tous et à tous propos , Shelton , plus calme, fut bien aise au fond du cœur d'être assuré du secret. Délivré de cette préoccupation , sa fierté lui viendrait en aide contre l'amour.
— Voyons! se dit-il, il ne s'agit pas de lui donner le plaisir de me voir langoureux comme un berger d'Arcadie ! Il faut chasser cette ridicule passion... il faut me distraire... Qu'est-ce que je puis faire aujourd'hui?
La réponse lui arriva dans la personne de lord Parham.
— Venez-vous à Almack's demain , Franck ? demanda le jemie lord.
Almack's, par unealliance naturelle d'idées, rappela au baronnet les Ramsden , et miss Jemima avait joué son rôle. Bonne pour une épreuve, elle n'était pas une consolation. Il répondit à lord Parham qu'il ne comptait pas y aller.
— Vous êtes donc encore malade?
A cette question , Sbelton se ravisa.
— Pourquoi n'irais-je pas à cette mascarade?... sans les Ramsden , bien entendu ? C'est une dislrac lion comme une autre ; et je ne suis plus retenu, je suppose, par mes graves projets de réforme. 11 iaut que je me montre, que je m'amuse; sans cela la dédaigneuse se figurerait que je m'ensevelis dans ma douleur!... Maintenant que je suis sur du secret , je n'ai plus rien à craindre... et puis j'y rencontrerai les Ramsden ; ce sera une manière de leur faire entendre qu'elles m'assomment.
— Pardon , Ricbard , dit-il en sortant de sa rêverie.
— Je vous demandais, reprit le ilegmatique jeune bomme, si vous n'éliez pas mieux portant?
— Si, si , beaucoup mieux , repartit Sbelton en souriant.
— Alors vous allez venir avec moi dîner cbez
346 ANGELIGA KALFFMANN.
White , et nous concerterons à table nos projets d'intrigues pour la soirée de demain.
— Très-volontiers, dit Shelton; je vais faire un peu de toilette , et je suis à vous dans un instant,
— Faites , faites , repartit lord Parham qui n'était jamais pressé.
Et il se mit à exécuter, au milieu de porcelaines et d'objets d'arts aussi précieux que fragiles, les évolutions les plus périlleuses avec sa grosse canue.
Cependant il n'avait rien brisé quand sir Francis redescendit, et le prédicateur et son ouaille partirent bras dessus , bras dessous , ne se souciant pas plus l'un que l'autre du sermon édifiant de la veille.
11 était près d'une heure du matin , lorsque Siielion et son jeune ami entrèrent le lendemain dans les salons d' Almack's. Ils arrivaient de Hampstead . L'occasion n'est pas toujours aussi chauve que les anciens Tout représentée, et lord Parham avait renoué la partie de Tavaut-veille.
Quand ils entrèrent , le bal était très-animé , et à cette heure délicieuse qui suit la froideur et qui précède la lassitude.
348 ANGELIGA
Les mascarades étaient en faveur à cette époque : c'était surtout un plaisir fort piquant que celles d'Almack's, entre gens de la société. La médisance et la galanterie étaient les vraies dames paîronesses du bal , et c'était à qui leur ferait fête de tous ces convives bigarrés qui chuchottaient sous le bruit des orchestres et dans la solitude de la foule.
Shelton n'avait point pris de déguisement. Ayant la parole d'Angelica , il ne craignait plus d'être intrigué, et il attendait trop de sa bonne mine et de sa mauvaise réputation, pour ensevelir ces avantages sous un masque.
En attendant que la fin de la contredanse lui permît davancer dans les salons , il se mit à chercher des yeux quelque figure de connaissance. La première qu il aperçut , ce fut celle de miss Jemima en bergère des Alpes , qui dansait à l'autre extrémilé du salon.
Miss Jemima était une belle danseuse. Après un pas brillant elle promenait avec complaisance ses regards sur l'assemblée, lorsque près de la porte elle entrevit la tête de sir Francis. Il est inutile de connaître la réponse faite à son billet par le laquais de Shelton, pour être certain qu'elle ne s'attendait pas à rencontrer le baronnet. Elle en fut si surprise qu'elle manqua sa rentrée, brouilla
KAUFFMANN. o49
les figures et mit la danse en désordre, au grand scandale de sa mère qui , debout parmi les spectateurs , étouffait de chaleur et d'impatience sous un domino gorge de pigeon.
— Comme vous avez dansé ! dit-elle à sa fille d'un ton aigre, lorsque celle-ci lui fut ramenée par son cavalier.
— Maman , dit miss Jemima sans se soucier de son pas manqué ni du reproche qu'il lui valait, venez , venez vile ! il est ici !
— A qui en avez-vous? demanda mistress Ramsden tandis que sa fille la traînait à la remorque.
— Sir Francis est là-bas , près de la porte ! je viens de le voir.
Malgré tout son désir d'avancer, la tendre mère, grasse comme elle était, n'aurait jamais pu fendre la presse ; mais sa fille qui allait devant, svelte et mince, pénétrait dans la foule comme la proue d'un vaisseau dans les ondes , et elles ne tardèrent pas à arriver au but... Le baronnet n'y était plus !
— Eh bien! où est-il? demanda mistress Ramsden de mauvaise humeur,
— Je ne sais pas de quel côté il est allé; mais il était là , il n'y a qu'un instant.
— Avouez plutôt que vous vous êtes trompée.
— Non, maman, je vous assure.
— Allons, vous ne savez ce que vous dites Vous auriez mieux fait de vous occuper de vos pieds.
Ce n'était pas précisément par dureté que mistress Ramsden parlait à sa fille sur ce ton; c'était pour la rajeunir. Aussi miss Jemimanes'en effarouchait guère; et si elle baissa ses grands yeux bleus d\m air pensif, c'est qu'elle était désappointée d'avoir manqué sir Francis.
Celui-ci , cependant , était passé dans le salon voisin, où il venait d'être accosté par une Chinoise coiffée d'un triple bonnet pointu garni de sonnettes. Un loup de satin rose cachait son visage; mais le peu qu'on en apercevait, un cou charmant, une taille svelle, une petite main blanche, et un pied qui justifiait le choix du costume, permirent à Shelton de se féliciter delà rencontre.
— Ah ! c'est toi , mon cher baronnet , lui ditelle en français ; on t'a donc permis de venir ici ?
— Je ne sache pas être assez heureux pour ne pas avoir toute ma liberté , répondit-il dans la même langue, en cherchant à reconnaître à qui il avait affaire.
— Comment, en vérité? reprit la Chinoise ; on nous veuge donc enfin ! tu soupires, et on te maltraite! ah çà ! que vont dire tes frères les boucs?
— Lui, un bouc? repartit en passant un galant jardinier qui tenait sous le bras un arrosoir ; disdonc un tourtereau !
Shelton se retourna, incertain s'il poursuivrait ce masque, ou s'il resterait auprès de son inconnue: pendant quil délibérait, elle avait disparu. Le jardinier était grand , il le voyait encore de loin : il se dirigea vers lui.
Il allait Tarréter, lorsqu'il entendit la voix de miss Jemima.
— Le voici! le voici! s'écriait-elle; vous voyez que j'avais raison.
Mislress Ramsden avait à peine eu le temps de vérifier le dire de sa fille à travers ses yeux de car- Ion, que sir Francis s'était évanoui comme un rêve.
— Il ne nous aura pas reconnues , se direntelles ; et de nouveau, elles se mirent en quête.
— Le diable soit de ces créatures ! dit Sbellon, qui , en les évitant , venait de perdre de vue son jardinier.
Remarquant qu'elles le pourchassaient encore , il se mit à l'abri dans un coin du salon , derrière un buis au feuillage touffu et serré, taillé en forme de vase.
— Quel est cet élégant cavalier qui vient de passer devant nous? demanda une voi\ dont le vase de verdure lui dérobait le maître.
— Oh ! c'a été un de nos beaux, le prince des Macaroni, répondit une autre voix.
— Ça été ! mais il me semble encore bien digne de ces titres glorieux.
— Oui, sous ce déguisement.
— Vous appelez cela un déguisement?
— Sans doute, c'en est un pour lui, qui s'est fait moine.
— Moine?
— Oui. il vient faire ses adieux au monde , et demain , il partira pour Rome en pèlerinage. C'est un pécheur converti par une belle catholique.
Sbeiton était resté coi pour ne pas interrompre l'entretien. Cette mauvaise plaisanterie le décida à sortir de sa retraite ; mais les deux voix étaient rentrées dans le silence. Les masques allaient et venaient : il hésitait de peur d'une méprise, lorsque le vase , en éternuant , prouva qu'il pouvait bien avoir été un des interlocuteurs.
Shelton se disposait à s'en assurer, quand i! se sentit frapper sur l'épaule.
— Bonjour, frère 1 lui dit une espèce de Cassandre queue de serin.
— Frère 1
— Sans doute : n'entres-lu pas dans la confrérie?
— La confrérie des Cassandres? oh I pas encore!
— La confrérie des Cassandres ou des maris : ne disputons pas sur les niots, frère.
— Des maris? reprit Shelton , qui , involontairement, se prit à interroger cette impassible figure de masque. Ah! je vais me marier? ajouta-t-il , essayant de tourner la chose en plaisanterie.
— Ah! tu n'en savais rien? reprit le Cassandre en le contrefaisant.*
— Mais , puisque vous êtes si bien instruit , mettez-moi donc un peu au fait.
— Volontiers; que veux-tu savoir?
— Dites-moi d'abord si ma future est jolie.
— Angélique!
— Ce sera donc un mariage d'inclination? dit Shelton, qui ne voulait pas reconnaître une allusion dans cette réponse.
— C'est un mariage d'inclination et d'intérêt.
— D'intérêt ! et comment? repartit sir Francis espérant qu il battait la campagne.
— Sans doute, frère : ta future ne vit-elle pas dans l'or et dans l'argent?
Celte fois, le baronnet ne pouvait se faire illusion : l'insinuation était trop claire. Miss Kauffmann ne demeurait-elle pas dans Golden-Square, près de Silver Street? Ainsi itonc, son amour, ses
projets de réforme et de mariage étaient devenus publics! quelle indigne trahison !... Ce qu'il avait de mieux à faire , c'était de s^esquiver au plus vite!... Mais il comptait sans les Ramsden : elles l'avaient vu , elles avaient poussé un cri de joie.
— Rendez-moi un service,, dit-il à un petit domino bleu de ciel qui était seul ; j'ai quelqu'un à éviter, faites semblant de m'intriguer.
Sans attendre la réponse, il pçit im bras qui ne lui opposa aucune résistance,
— Je vous connais, dit le domino tout eu raccompagnant vers la sortie.
— • Bien ! merci !
— Mais oui, je vous connais î
— Vous me connaissez ?
— Oui, vous êtes un bouc.
— Ah ! ah !... Et est-ce là tout ce que vous savez de moi, beau masque?
— Oh ! non pas!...
— Oui dàl... Eh bien?
— Eh bien! je sais que vous êtes amoureux.
— Amoureux!... Mais qui est-ce qui ne l'est pas?
— .lésais encore autre chose.
— Encore autre chose?
— Oui , je sais que vous avez demandé la personne en mariage.
KAUFFMANN. 55r.
— Vraiment !
— Oui ; et je sais aussi qu'elle n'a pas voulu de vous.
— Ah ! vous savez tout cela ? Eh bien ! moi , je veux savoir qui vous êtes , dit-il en lui serrant le bras violemment , et d'une voix étouffée par la colère plus que par la prudence.
— Laissez-moi , monsieur , laissez-moi I je n'ai rien à vous dire.
Mais Shelton était poussé à bout; il était résolu de remontera la source de ces indiscrétions; il voulait pouvoir jeter à la face d' Anj^elica la [)reuve de sa mauvaise foi. Il insista donc; el n'obtenant rien , et sentant le bras qu il tenait près de lui échapper , en désespoir de cause et hors de lui , il arracha le masque de 1 insolent domino.
C'était une toute jeune fille , très-blonde, trèsgrasse, très fraîche , dont les traits lui étaient entièrement inconnus, et qui, au lieu de s'irriter de rinsulte qu'il venait de lui faire , se mit à pleurer en lui demandant pardon de lui avoir causé du cha[>rin sans le vouloir : c'était un domino, brun, autant qu elle pouvait s en souvenir, qui lui avait fait sa leçon . et elle n'y avait pas entendu malice.
li'action violente de Shelton avait bien été remarquée de quelques-unes des personnes qui pas-
saient, mais elle n avait pas été prise au sérieux. Elles avaient cru la résistance simulée. L'odieux d'un tel attentat à la liberté , d'un tel oubli de toute convenance , ne permettait pas d'en soupçonner la possibilité. Elles sélaient donc laissé aller au mouvement de la foule , et à la préoccupation de leurs propres intrigues.
Mais il n'en était pas de même des larmes : il n'y avait plus de doute possible. A ce spectacle , d'autres passants s arrêtèrent , et on commença à s'attrouper autour de la jeune fille.
Shelton eut beau, pour tâcher de la calmer, lui demander pardon de sa vivacité , de sa méprise , lui jurer ses grands dieux qu'il ne lui eu voulait pas , répéter aux curieux pour les renvoyer que ce n'était qu'un enfantillage, un malentendu : la pauvre enfant était inconsolable ; et, prenant tout ses voisins à témoin de l'innocence de ses intentions, d une voix entrecoupée de sanglots elle répétait à qui voulait l'entendre , que jamais pareille chose ne lui était arrivée, que c'était la première fois de sa vie quelle venait à un bal masqué ,qu'elle ne pouvait pas supposer faire tant de peine à ce monsieur , en lui disant qu il avait été refusé en mariage ; qu'elle n'avait fait que répéter les paroles d'un domino brun qui lui avait dit : Vous voyez bien ce monsieur , ce grand bel homme si
KAUFFMANIV. 557
bien mis ! eh bien î si vous voulez vous divertir , allez lui dire que vous le connaissez , qu'il est un bouc , qu'il est amoureux , qu'il a demandé une personne en mariage , et qu'on n"a pas voulu de lui.
Slielton n'avait pas jugé à propos d'assister à Texplicalion. Voyant qu'il était impossible de faire taire la petite sotte, il voulut au moins garder l'anonyme. Il céda donc la place aux questionneurs, et tandis que la belle éplorée , dans son ardeur de justification, redoublait de larmes et d'éclaircissements , et le cherchait pour le montrer du doigt afin de compléter sa narration , baissant la tête et se rapetissant de son mieux , il gagna la porle en toute hâte.
Il y touchait, lorsque deux voix connues, deux voix maudites vinrent lui barrer le passage.
— Enfin , nous le tenons donc , ce cher baronnet !
C'étaient les Ramsden , haletantes et le cou tendu , fendant les flots de la foule , comme deux chiens qui nagent à la poursuite d'un canard sauvage.
Mais elles ne tenaient rien. Le cher baronnet était furieux, il était aveugle, il était sourd. Il passa comme une flèche devant leurs yeux ébahis. L'oiseau ne nageait plus, l'oiseau ne faisait
558 AINGELICA
plus le plongeon : il avait pris son vol dans les airs.
C'était un nouveau sujet de caricature pour miss Kauffmann et pour Reynolds.
Les deux Ramsden se regardèrent toutes déconcertées.
— Il faut cju'il se soit passé quelque chose entre vous 1 dit la mère.
•— Mais non , maman , je vous assure!
— Tout ceci n'est pas naturel. Vous ieriez mieux de lavouer; vous aurez manqué de tact à Shelton-Lodge.
Manquer de tact , dans la bouche de la tendre mère, voulait dire manquer de coquetterie; et certes , le reproche élait bien injuste. La pauvre fille , forte de son innocence, essaya de la prouver ; mais sa justification ne lui valut qu'une querelle ([ui n'était point encore terminée , que déjà Shelton était rentré chez lui.
Depuis quelques jours la patience du baronnet avait été mise à de rudes épreuves dont elle n'était pas sortie triomphante : cette fois , ce n'était plus de la colère , c'était de la rage, A peine seul , il poussa un rugissement de bête féroce, qui fit trembler autour de lui les vitres et les porcelaines, et il sortit de sa bouche un noir torrent de blasj)hèmes et d'imprécations.
— Joué!... joué!... s'écria-t-il d'une voix sourde et saccadée , où Ton sentait tout l'ébranlement de ses nerfs. Ah! r hypocrite!... Ah! l'impudente!... Quel niais je suis de m'être fié à sa parole!... Me voilà bien... Montré au doigt!... vilipendé I...
Il rugit de nouveau , en trépignant des pieds comme un écolier mutin.
— Comment I reprit-il lorsque cet accès fut passé; comment ! j'aurai eu le dessous?... Que je sois pendu , si cela est!... Ah! effrontée! tu publies notre histoire? Eh bien ! soit ! . . . Moi , j'y vais ajouter un chapitre!... Tu as raison, la belle! il ne faut pas que nos amours finissent par un mariage : c'est trop banal ! . . . Mais finir par un refus, c'est un peu trop froid aussi... Que dis-tu d'un rapt, par exemple?... d'un viol?... hein? le dénouement n'est pas de ton goût?... Mais il est du mien, et cela suffit!... Oui, oui , elle a raison, repril-il arpenlantsa chambre à grands pas , et grinçant des dents; un protestant n'épouse pas une catholique!... mais i! la viole!... Et lorsqu'elle se traîne à ses genoux en sanglotant, en suppliant, il la renvoie du pied à son art et à sa chère indépendance !
L'emportement de Shelton dépassait toutes les bornes; mais il n'était pas sans excuse.
Quand un tel homme a dompté sou caractère , et que son retour au bien ne rencontre que trahison , n'est-il pas absous à l'avance des fautes qu'il pourra commettre?
Si Angelica avait mérité le reproche dont les apparences l'accusaient, les vengeances de Shelton pouvaient être condamnées par la morale ; mais celle qui les avait provoquées ne devait s'en prendre qu'à elle-même.
La vérité est qu'elle n'était point coupable. Si le secret s'était éventé , c'était imprudence et non perfidie, et cette imprudence ne venait point d'elle, mais de Kauffmann. Elle avait dû communiquer à son père l'offre de sir Francis, et le bonhomme avait approuvé un refus qu'il ne pouvait empêcher ; mais si ses intérêts souffraient de la perte d'un tel gendre , du moins son amourpropre restait flatté d'une proposition si honorable , et que sa sagacité avait prévue. Il ne put ré sister au désir de se faire un peu valoir et d'en toucher quelque chose à Zucchi.
— Puisque j'en ai le chagrin, se dit-il pour colorer son indiscrétion , autant vaut-il donner ce contentement à notre cher ami.
Le malheur voulut qu'au sortir de cette confidence , celui-ci allât diner à une taverne , où se réunissaient des artistes. A la fin du repas, la con-
versalion étant tombée sur le mariage , Zucchi , qui, dans la joie de ce refus, avait bu plus de vin de Porto que de coutume, ne put résister à la tentation d'appuyer sa théorie d'un si bel exemple.
Dès qu'Angelica s'aperçut que la promesse du secret était le remède le plus efficace à appliquer sur la blessure de sir Francis , elle recommanda le silence à son père. Kauffmann , n'osant pas avouer une indiscrétion que d'ailleurs il croyait sans inconvénients, se contenta le lendemain lorsqu'il revit Zucchi de le prier de n'en point parler. Zucchi, à son tour, soit qu'il eût honte de confesser son bavardage, soit que sa mémoire se fût noyée la veille avec sa discrétion dans le vin de Porto , promit de ne point ouvrir la bouche ; mais cet engagement ne pouvait avoir trait qu'à l'avenir ; et comme c'était un événement que cette demande et ce refus, la nouvelle s'en répandit bientôt.
C'est ainsi que , sans la moindre participation d'Angelica, Shelton s'était vu en butte aux sarcasmes. C'est ainsi que, sans l'avoir mérité, sans en avoir aucun soupçon , elle se trouvait exposée aux plus sinistres projets de vengeance.
Lorsqu'un bruit court , les intéressés sont toujours les derniers et les plus mal instruits. Zucchi , qui ne pouvait deviner les conséquences de sa légèreté, n'avait garde de s'en accuser. Kauffmann
om ANGELICA
croyait Zucchi fidèle au secret, etAngelica, ne se cloiilaiitde rien , était dans l'innpossibilité d'apaiser Shelton.
Celui-ci , de son côté, n'était pas homme à se calmer de guerre lasse, à se manquer de parole à lui-même. 11 n'eut plus qu'une pensée, qu'une consolation, la vengeance; et se félicita de n'avoir point rencontré miss Kauffmann dans les premiers instants de l'indignation : il aurait rompu avec elle; c'eût été multiplier les difficultés.
Dès le lendemain il retourna à Golden-Square.
Angelicane pouvaitse lasser d'admirer le peu de rancune du baronnet. Plusieurs fois déjà elle avait eu occasion de lui rendre justice , mais jamais dans des circonstances égales à celle-ci. La connaissance même de sou orgueil ne faisait qu'ajouter à Testime que lui inspirait tant de modération. 11 ne dépendait pas de soi de naître sans défauts ; mais qu'il était beau de les vaincre!
Aussi cette nouvelle épreuve rendit à Shelton toute la confiance d'Angelica , et il put s'en apercevoir à l'accueil qu'il reçut d'elle.
Reynolds à qui il tardait de jouir de la surprise de Johuson , était revenu de Richmond avec sa sœur et les deux cousines. 11 se hâta de réaliser à Leicester-Fields le projet qu'il avait eu de réunir chez lui le bienfaiteur et l'obligé. Les Kauffmann
KAUFFMANiX. 565
furent du souper, et sir Francis , dans cette réunion , mit le comble à ses gracieux procédés et à Ja reconnaissance générale : le docteur , sous son couvert , trouva le brevet de sa pension de trois cents livres.
Shelton redevint donc en peu de tenips plus intime que jamais avec les deux maisons. Angelica, personnellement, se faisait un devoir de le dédommager, par son amitié, d'un refus auquel du reste il paraissait se résigner. Quant à lui , ses prévenances étaient loin de se ralentir. 11 mit encore à contribution l'obligeance inépuisable de lord Bute, et miss Kauffniann eut riionneur d'être présentée au roi, qui lui commanda le portrait de la reine et de son fds.
Ce jour là, Kauffniann s'emporta tout de bon contre sa nièce , et , prenant un ton d'autorité dont on ne l'aurait pas cru capable, il lui défendit formellement à l'avenir toute plaisanterie sur le baronnet.
Angelica avait choisi pour sujet de décoration de la grande salle du club , l'histoire de Vénus, et le tableau de cheminée , qu'enfin elle avait achevé, représentait la première toilette de la Déesse parée par les Grâces. Nombre d'artistes et d'amateurs étaient venus le voir dans son atelier, et tous s'accordaient à dire que c'était son chef-d'œuvre. Elle avait su rajeunir une donnée tant de fois et si ha-
KAUFFMANN. 36o
bilement traitée ; elle y avait répandu une fraîcheur de coloris , une harmonie et une transparence de tons, une suavité de poses, une morbidezza, dignes de TAlbane. Ce n'était point la mère des amours; c'était Vénus vierge encore, recevant de la main des Grâces la première leçon de coquetterie , souriant pour la première fois à son image , belle d'innocence et de volupté rêveuse ; on sentait comme un voile de pudeur jeté par la jeune fille sur la nudité des figures.
Debout devant la toile, Reynolds, avec toute la chaleur dun ami et d'un artiste , en signalait les qualités à l'attention des assistants , et s'étant retourné vers Angelica :
— Votre tableau, chère miss Kauffmann , lui dit-il , me rappelle un des axiomes favoris de mon second , de mon excellent maître William Gandy : « La peinture doit être moelleuse et grasse comme si les couleurs étaient composées de crème ou de fromage. » Brava ! bravissima ! Vous devez être contente de vous , voilà une composition dun beau style et poétiquement rendue! Mais ce dont je ne saurais trop vous faire compliment , c'est de la figure principale. Nous vous savions tous grande coloriste , mais votre Vénus est dessinée avec une pureté digne de Raphaël ; les formes en sont admirables. Je crois connaître tout ce que nous
avons de mieux en modèles à Londres , et je ne les retrouve pas dans cette figure. Est-ce une iiidiscrélion , miss Kauflmann , de vous demander qui a posé pour la Vénus?
Angelica avait paru fort embarrassée des discours louangeurs de Reynolds.
— Vraiment, répondit-elle, si je ne connaissais toute votre indulgence, M. Reynolrls, je croirais que vous tendez un piège à mon orgueil. Je n'ai aucun modèle à vous indiquer ; ceux que j'ai fait venir, c'est vous-même qui me les avez procurés; et si ma Vénus en diffère , c'est que je me suis efforcée de Tidéaliser.
— Eli bien ! c'est un grand mérite de plus , repartit Reynolds; car remarquez, messieurs, qu'il y a dans ce corps une harmonie d'ensemble et une vérité telles, que j'aurais juré que c'était un portrait.
A ce nouvel éloge auquel toutes les voix s'étaient associées , la belle artiste devint rouge comme une grenade.
— Avouez-nous la vérité , miss Kauffmann, dit en plaisantant Shelton , c'est Vénus elle-même qui est venue poser en cachette pour son portrait.
Cette galanterie et le succès qu' elle eut dans l'assemblée achevèrent de déconcerter Angelica, et le baronnet la vit si mal à l'aise qu'il crut devoir
KAIIFFMANN. 367
donner l'exemple du départ. A ce signal^ tous les visiteurs se retirèrent, et dans l'escalier la conclusion des peintres fut que miss Kaulfmann avait fait la découverte d une débutante qui , peut-être , n'osait pas encore poser devant des hommes , ou qu'elle accaparait afin d'avoir un modèle qui ne fût pas banal.
Reynolds seul élait resté dans l'atelier ; il avait remarqué un défaut assez grave dans le tableau d^Angelica , et il attendait qu'ils fussent sans témoin pour le lui montrer. La pose du bras gauche sentait la préoccupation , le dessin n'en élait pas correct, et la perfection du reste de la figure rendait ce défaut plus saillant.
Angelica fut frappée de la justesse de cette critique ; elle remercia vivement Reynolds , et dès qu'il fut sorti , elle se mit à refaire la partie qu'il avait blâmée. Quand il revint, il n'approuva pas la correction : ce n'était plus le môme bras , mais c était le même genre de défauts. Angelica se remit à l'œuvre , et la veille même du jour fixé pour la livraison du tableau, Reynolds, avec sa loyauté habituelle , se vit forcé de reproduire la même censure : le bras gauche ne tenait point au corps ; il n'avait pas l'air d'avoir été dessiné d'après nature , c'était comme un bras moderne ajouté à une statue antique.
368 ANGELIGA ^
Angelica animée du désir de la perfection , se promit de mettre à profit la journée qui lui restait; à force de persévérance elle finirait bien par enlever cette tache.
Le soir même , il y avait une représentation extraordinaire à Drury-Lane , Garrick y jouait Ri' cliardIII. Zucchi avait une loge, et Gretly, qui ne connaissait pas ce grand acteur , se faisait une fête de le voir. Après le départ de Reynolds , Angelica prévint son père qu'elle ne pourrait point aller au théâtre. Elle devait livrer son tableau le lendemain et le bras malencontreux de sa Vénus n'était point encore ce qu'il devait être ; il fallait donc l'excuser.
Gretly désappointée voulut rester pour lui tenir compagnie, mais Angelica s'y opposa formellement : elle serait désolée de priver sa cousine de ce plaisir. On ne devait point regretter de la laisser au logis , car elle avait besoin d'être seule pour travailler sans distraction.
Rauffmann et Gretly, qui connaissaient le caractère d' Angelica , n'insistèrent pas , et aprèsdîner ils partirent tous deux pour Drury-Lane , où Zucchi devait se rendre de SQii côté. En effet, ils le trouvèrent dans la loge.
— Venez donc au secours de mes mauvais yeux, demanda-t-il à son vieil ami , après quelques mots d'explications et de regrets sur l'absence d'Auge-
llca ; n'est-ce point sir Francis que j'aperçois là bas, debout, à l'entrée du couloir?
— C'est lui-même, dit Gretlydont la vue était excellente.
— 11 faut lui faire signe de venir , dit Kauffmann , puisque nous avons une place disponible.
— C'est inutile, mon oncle , la princesse n'est pas dans la loge , il ne viendra pas s'enterrer avec nous.
— Pourquoi donc? répliqua vivement le vieillard qui ne tolérait plus aucune allusion à l'amour de sir Francis , et qui trouva sa considération lésée par la réflexion de sa nièce.
Pour lui prouver qu'elle avait tort, il se mit à faire au baronnet mille salutations engageantes; mais tous ses soins furent en pure perte : Shellon était impassible. Gretly riait sous cape.
Enfin la stalue s'anima : Shelton n'avait point rendu le salut ; mais il avait tourné la tête de leur côté, et ouvert la porle du corridor : c'était sans doute pour venir les rejoindre. Kauffmann en fut si persuadé qu'il s'empressa de lui céder d'avance la place qu'il occupait sur le devant de la lope ; mais la toile se leva , et les cbiens aboyèrent après le duc de Glocester , sans que Shelton parut.
— il faut croire qu'il ne nous aura pas vus, dit Kauflniann mécontent.
Grelly aurait eu beau jeu à répondre; mais elle était devenue muette , et n'avait plus d oreilles que pour Shakspeare et Garrick. 11 n'en fut pas de même de Kauffmann. Il avait une idée fixe , c'était de retrouver le baronnet, et il passa la soirée à explorer la salle de bas en haut.
Quand mademoiselle Alexandrine sut que mademoiselle n'allait pas à la comédie, sa petite mine s'allongea fort, car elle avait disposé de sa soirée; mais elle se dérida en apprenant que Davies seul resterait à la maison. Elle s'empressa donc de disposer latelier comme elle avait coutume de le faire lorsque Angelica y travaillait le soir; d'allumer le feu et toutes les bougies , de placer les glaces aux endroits désignés, de tirer des cartons les gazes et autres étoffes légères qui servaient de modèles pour les draperies des figures ; elle délaça le corps de sa maîtresse, et l'aida à passer sa robe de cbambre. Ces devoirs remplis, elle dit en pariant à Davies que mademoiselle ne voulait ê(re dérangée sous aucun prétexte.
La maison d'Angelica était située à un des coins de Golden-Square et d'Upper-John Street. Son 'atelier avait vue sur la place. A côté, et donnantsur la rue, était sa galerie de tableaux; c'est là que, comme chez Reynolds , les visiteurs se tenaient le matin. Pour être eji même temps à la conversa-
KAUFFMANN. 37i
lion et au travail, Angelica avait fait enlever la porto de communication , et ce n'était de la sorte qu'une seule pièce , formant comme la maison elle-même^ un angle droit.
Les portes des deux chambres s ouvraient sur Tescalier. Angelica , ayant congédié Alexandrine, alla les fermer au verrou. La galerie qu'elle n'avait point fait éclairer , et qui en ce moment ne recevait de lumière que de l'atelier, était trop profonde pour n'être pas aux trois quarts obscure. Elle la parcourut un flambeau à la main, pour s'assurer quelle était bien seule.
Revenue dans l'atelier , au lieu de prendre ses pinceaux, que fait-elle? Elle s'assied sur le bord de son marche-pied. Elle échange contre des mules de velours bleu l'étroite chaussure à hauts talons rouget; , qui enfermait ses petits pieds; cependantaucun gonflement n'indique qu'ils aient souffert dans leur prison de salin ; puis elle met à nu deux jambes si blanches, si roses, qu'elles ne semblent pas avoir quitté leurs bas de soie couleur de chair.
Enfin elle s'est relevée; les plis froissés de sa robe redescendent à terre , et sans ces témoins gisants sur le tapis, qui pourrait deviner ce qu'elle a fait? Allons ;, maintenant, à ton chevalet , Angelica! tu sais que le temps presse!... mais non ,
ja frivole jeune fille veut donner encore quelques instants à sa toilette.
Est-ce une illusion ? Sa robe elle-même est à terre!... Ah! sans doute, la glissante étoffe n'a , pu tenir sur ses épaules tombantes! Angelica va les couvrir ces chastes épaules : ses bras croisés sur son beau sein ne suffisent pas à le voiler!... elle dénoue sa jupe de batiste !
Quelle est donc cette fantaisie? ne se plairaitelle pas dansées ajustements? et, quoique seule , voudrait- elle faire une toilette plus à son goût? Oui , mais une toilette à dégoûter à jamais de la parure : car, pour s'embellir , elle ne met rien , elle retire ; et à présent que le dernier vêlement a été rejoindre les autres, et dites quelle toilette vaut celle-ci !
Enfin elle se rhabille... Mais pourquoi ce costume incomplet et diaphane ?
Quel trait de lumière! Reynolds avait raison : ta Vénusestpeinted'après nature; la voilà en présence de son modèle! voilà bien ce cou flexible et penché commeune tige sous le poids de sa fleur , ce sein qui n'a point encore allaité Tamour , ces hanches gracieuses de vierge , que n'a plus la Vénus genitrix! reste un instant debout sur ces tissus légers et onduleux : voilà Vénus sortant du sein de l'écume !
Oh! la vue enivrante que celle de cette belle
KADFFMANN. 375
jeune fille demi-nue, qui s'avance d'un pas craintif, rougissante, dans cette solitude peuplée de séduisants fantômes à son image , entre ces glaces, tableaux animés; vers ce tableau, miroir immobile! Elle est seule , soigneusement enfermée , elle n'en est pas à un premier essai ; et elle tremble, et elle baisse les yeux ; et la honte , ce dernier vêtement de la chasteté , colore sa peau transparente. Il lui semble que toutes ces lumières sont autant d'yeux ouverts sur elle, que chacune de ces mouvantes images est un témoin railleur et indiscret, que ces glaces vont garder son reûet pour toujours I
Ah ! cette crainte chimérique, ne Tas-tu pas réalisée, imprudente, en fixant ton image sur cette toile , miroir aussi fidèle et dépositaire plus avare?
Tu t'es laissée entraîner par Tamour de ton art , par le désir de justi6er un choix glorieux , de répondre aux clameurs de la surprise et de Tenvie; ce n'a pas été sans bien des combats , et ce nest pas sans bien des remords! mais tu ne trouvais que des modèles usés. Cette tentation, elle-même, tu n'y as point cédé tout d'un coup. Tu n'as d'abord copié qu'un bras, un pied , une épaule; et de proche en proche , encouragée par les premiers succès , par la nécessité de compléter l'ensemble , par la conviction du secret , tu as fini par livrer à la toile d'autres mystères de ta beauté.
Mais prends bien garde ! si ce secret venait à être surpris! Oh! quelle honte ! Angelica , presque nue, affichée dans le club des boucs! Heureusement tes précautions sont bien prises : tu es seule , tu as poussé toi-même les verrous , et un gardien dévoué veille à cette porte qui lui est interdite , et dont il défend l'accès. Aussi peu à peu ton embarras se dissipe : c'était un premier mouvement de folle honte , d'inquiétude puérile ; quelques minutes à peine sont écoulées , et ton art chéri , cet art auquel tu fais ce sacrifice pénible , te préoccupe tout entière. L'artiste s'est isolée du modèle ; et en ce moment , ce sont deux personnes distinctes , une belle fille devant un grand peintre, un beau corps devant un beau génie.
C'est maintenant qu'elle pose, que le tableau est vraiment un miroir de plus. Quelle grâce dans cette riante et pudique altitude! on y sent à la fois le goût de l'artiste et celui de la femme. Qu'elle est ravissante surtout à présent qu'elle tient ses pinceaux , et qu'elle cède à l'extase sublime de la composition! comme son regard s'anime et s'inspire! elle est montée aux cieux sur deux ailes de flamme, la conscience de son génie , la conscience de sa beauté !
Si Angelica éprouvait tant de difficulté à corriger le défaut signalé par Reynolds , elle en savait
bien la cause : Elle ne pouvait peindre, en posant, son bras droit que de souvenir, et, comme une glace est une gravure où les objets cbangent de côté, elle n'avait point eu de modèle suffisant pour le bras gauche de sa Vénus.
En ce moment , il lui était venu à l'esprit un expédient si simple qu'elle ne conçut pas comment elle ne s'en était point avisée plus tôt. Il ne s'agissait que d'opposer deux glaces très-près l'une de l'autre pour rendre aux deux bras leur position réelle.
Enchantée d'avoir résolu son problème, elle se hâta de mettre cette idée à exécution, et bientôt elle s'absorba tellement dans son travail, que cette fille timide qui s'alarmait de chimères , et dont l'inquiétude superstitieuse animait tout autour d'elle, n'entendit point, dans la pièce attenante, le bruit, très-léger il est vrai , d'une gâche dévissée qui tomba sur un tapis fort épais , et d'une porte, à la vérité, discrète, et tournant sur des gonds soigneusement huilés; elle ne vit point dans Tombre de la galerie luire deux yeux braqués sur elle...
Les deux regards de feu s'étaient éteints ; la porte de la galerie s'était refermée en silence comme elle s'était ouverte, et elle restait plongée dans sa méditation, lorsqu^in bruitplus positif, deux coups frappés à cette porte , la réveillèrent en sursaut, et à
peine avait-elle eu le temps de crier : — N'entrez pas!... en s'enveloppant de sa robe de chambre, qu'elle vit s'avancer sir Francis Shelton.
A cette apparition , la surprise , la confusion , Teffroi lui ôtèrent la parole. Elle ne pensa pas à lui demander compte de sa présence, à cette heure, dans ce lieu, sans se faire annoncer, ni comment il avait pu s'introduire dans la galerie dont elle avait elle-même fermé la porte au verrou. Avaitelle eu le temps de lui cacher sa nudité? fut la seule idée qui la préoccupa, et la réponse à cette question, elle n'osa même pas essayer de la lire sur la pliysiouomie du baronnet. Ramassée sous sa robe de chambi'e, frissonnante, la tête basse, commeun coupable pris en flagrant délit, elle resta écrasée sous le poids de sa faute , et sous les reproches qu'elle se faisait de son imprudence.
Si elle avait eu le courage d'envisager en face sir Francis , elle se serait rassurée : rien , sur ses traits , n'annonçait qu'il vînt de faire une si précieuse découverte. Il s'excusa cavalièrement , à peine, et comme il l'aurait fait dans une circonstance ordinaire, de son entrée peu cérémonieuse. La porte delà rue était entr'ouverte , les valets absents ; il était monté, s'attendant toujours à en rencontrer quelqu'un. Arrivé à la porte de la ga-
lerie, il avait frappé et avait cru entendre Taulorisation d'entrer.
Angelica , pendant cette explication dont le Ion la rassurait , avait retrouvé un peu de présence d'esprit , et avait eu le temps de rajuster sa robtï et de pousser du pied , sous le tapis d'une table , ses bardes éparses à terre. Elle répondit qu'elle regrettait que l'incurie de son domestique la forçat de paraître ainsi faite devant sir Francis ; et ne lui cacha pas qu'il avait mal entendu, en croyant qu'elle lui disait d'entrer.
Shelton lui demanda pardon de sa méprise , et s'interposa entre elle et le laquais dont son indiscrétion avait dévoilé la négligence ; mais il ne crut pas devoir dissimuler qu'il n'était pas fort repentant de sa faute : car il était venu chez elle avec l'intention bien arrêtée de forcer la porte. Ne l'ayant pas vue au théâtre avec son père, il s'était douté qu'elle n'était restée au logis que pour travailler; afin d'éviter les objections de sa famille, il n'avait pas même été les saluer dans leur loge, et était venu tout droit chez elle [)our l'arracher à son chevalet. A quoi bon peindre le soir? Elle ne ménageait point assez sa santé. Quoique son beau tableau fût attendu par le club avec impatience , et qu'elle eût promis de l'y envoyer le lendemain , elle ne devait point pour cela se croire tenue à une
Ô78 .VNGELICA
exact! lufie si rijjoureuse. Il la priait de preudrc larfjemejjt tout le temps qui pouvait lui être nécessaire', et la conjurait d'avoir pitié d'une pauvre poitrine que rexcès du travail épuisait, et d épargner les plus beaux yeux du monde qu'elle finirait par perdre à peindre aux lumières.
Anrjelica le remercia de l'intérêt qu'il voulait bien lui iémou^uer ; mais sa santé était meilleure que ses amis ne pensaient. Si quelque chose était capable de l'altérer, ce serait bien moins lexcés du travail, que la contrariété de riC pouvoir travailler quand elle en sentait le besoin. Quant à loflre qu il lui faisait de différer la livraison du tableau, elle lui en savait jjré, mais n'eu profitelait point, si, comme elle Tcspérait, la correction quelle était en train de terminer était plus heureuse que les précédentes, et de n-Aurc à K;iti^-faire la juste exi};encedeM. Reynolds.
.Jusqu alors Shelton n'avait point tourné les yeux vers le tableau. La réponse d'Anjjelica était une invitation, quoi^^ue bien involontaire, de le regarder, et il s empressa de lui faire compliment. C était, à son avis, une amélioration incontestable, que Reynolds ne pouvait manquer de juger telle , et acluellemenl il pensait aussi qu'un délai serait inutile ; le tableau était parlait.
Angelica n avait pas plus tôt prononcé cette la-
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laïc parole, (|irclles'cii était amèrement roponlie. Pour la première l'ois elle eomprcnail toute retendue de sa laule; la crainte qu'elle avaiteue de voir surprendre son secret, l'avait comme identifiée à son ima(>e, et il lui scnd)lail que c'était elle-même qui était là demi-nnc devant le baronnet. Quand il s'était aj)proelié du chevalet, elleavaitété tentée de rarréler; mais c'eût été se trahir.
Il fallut donc rester inmiohile, soulirircpie sir Francis contemplât le tableau à son aise, s'appesantît sur cha((ue détail, s'extasiatsur la Vénus loul sa main semblait se plaire à suivre lentement tous les contours. Oh! quel suj)plice! dans quel abînu» assez profond se cacher? Quels frissons, (pielle sueur froide lui courait de la tête aux j)ieds, chaque lois que Shellon avançait le bi'as pour désigner telle ou lidle partie de son corps!... Oui, de son corps : car c'était elle! elle sentait le doi^t du baronnet la brûler tour à tour et la rjiacer!
Cet examen douloureux se prolonjjea tellement qu'elle se vil hors d'étal de le su|)|)orterdavanla;;e : sa lutte silenci(Hise avait épuisé s(î.s forces; un treuiblemenl nerveux enliecho(|uait ses genoux; elle s'assit, ou plutôt elle se laissa tondxr sur le coin d'un soplia.
— Vous êtes souffrante, lui dit sir h' rancis prenant place à coté crelic cl saisissant une inain qu elle
n eut pas le temps de retirer. Oui, vous avez la fièvre : vous voyez que j'avais raison; de grâce, ménagez-vous! permettez-moi de Texiger comme ami, à défaut d'un titre plus doux.
La main de Shelton était brûlante , ses yeux étincelants. Cette allusion à son offre de mariage fit naître soudain dans l'esprit d'Angelica une pensée effrayante, c'est que son domestique était vendu, qu'elle était seule, faible et presque nue, à la merci d'un homme passionné, ardent, téméraire, peu habitué à la résistance, nayant plus rien à ménager après un refus et se croyant au-dessus des entraves du vulgaire.
Cetle pensée lui fit assez d'impression pour qu elle n'osât pas retirer sa main : qui sait si ce ne serait pas provoquer une insulte? elle chercha à détourner Teutretien sur un sujet indifférent.
Mais quelle ne fut pas sa terreur, lorsqu'elle se vit entraînée à écouter les plaintes du baronnet, 1 aveu réitéré dune passion irrésistible, d'une passion qui le pousserait au désespoir , lorsque enfin il se jeta à ses pieds en la suppliant de révoquer sa fatale sentence!
Sa douceur et ses ménagements n'avaient servi qu'à encourager Shelton. Épouvantée de tant de progrès, elle se leva, répéta son refus avec fermeté; mais Shelton était comme en délire. 11 étreignit
KÀUFFMANN. 381
ses genoux en criant qu'il ne pouvait vivre sans elle, qu'il ne se connaissait plus, qu'il fallait à tout prix qu'elle fût sa femme!
Elle avait perdu l'équilibre ! elle était tombée sur le sopba! Elle poussa des cris de détresse! mais personne ne venait à son secours , et le baronnet s'élait jeté sur elle, et il lui fermait la bouche, et il lui refoulait les cris dans la poitrine, et il lui répétait que toute résistance était vaine, que ses gens étaient gagnés, qu'il ne voulait que la forcer d'accepter sa main, mais que c'en était fait, qu'il fallait qu'elle fût à lui!...
L'aveu d'un tel guet-apens, la certitude de n'avoir à compter que sur elle, l'indignation, le désespoir, raniment ses forces ! elle se relève, elle se dégage de l'étreinte du baronnet, elle s'enfuit!... mais sa robe s'est entrouverte dans la lutte.
—Vénus ! s'écrie Shelton, et d'un bond, le tigre s'est élancé sur sa proie! il est maître du secret d'Angclica, il est maître d'elle!
Non, il ne l'est pas encore ! elle a brisé une vitre, et appelle au secours!...
Cette fois ce n'est pas en vain ! il est trop tard pour étouffer ses cris : des passants y répondent ! ils s'arrêtent devant la maison ! le walchman du square est averti ; au bruit de sa crécelle d'autres
watchmen arrivent de tous côtés, et déjà Ton frappe à la porte de la rue !
Le baronnet intimidé lâche prise. Sa position est grave; il est en flagrant délit de viol : tout son crédit peut échouer devant les conséquences d'un tel crime. D'ailleurs la populace qui hurle sous les fenêtres et dont la violence s'accroît du retard, ne va-t-elle pas, à la voix d'Angelica, faire justice elle-même! Il est à la discrétion de son ennemie, et il n'en doit attendre aucune pitié.
Elle triomphe! elle est ivre! elle est folle! elle n'a plus dans le cœur ni pudeur, ni crainte; elle est toute à la vengeance! à présent c'est elle qui menace! elle va le faire arrêter, le livrer à la justice, se venger, purger la société !...
— Et renchérir vos tableaux de nudité, interrompt Shelton avec un sang-froid infernal.
Angelica est restée pétrifiée!... mille pensées tumultueuses bourdonnent à ses oreilles ; mais il en est une qui finit par les dominer toutes :
— Je puisie perdre!... mais il me perdra aussi!... il est maître de mon secret , d'un secret qui va me rendre la fable de Londres! ! !
Sa pudeur a repris Talarme et lui interdit tout emportement. Que faire? la foule grossit; les watclimen frappent à grands coups et somment d'ouvrir au nom delà loi. Quelle explication leur
donner pour les empêcher d'entrer? après un tel éclat, ils voudront voir par leurs yeux!... et comment recevoir dans ce désordre tous ces gens de police et toute cette populace?
Les instants sont précieux cependant : la rumeur et les sommations redoublent; déjà Ton menace d'enfoncer la porte, et le complice du baronnet est là sur le palier.
— Que faire? demande-t-il d'une voix tremblante.
Cette pensée commune à tous trois, Angelica . l'exprime enfin.
— Que faire? s'écrie-t-elle d'un ton qui trahit son angoisse.
— Je suis bien coupable ! répond sir Francis. Mais quelle imprudence à vous! *
Les hurlements qui recommencent avec plus de fureur ne prêtent que trop de force à ce reproche. Angelica est retombée en proie à toute sa terreur; mais maintenant ce sont ses défenseurs qui l'effraient , c'est son aggresseur dont elle implore le secours.
— Oh! qu'ils n'entrent pas ! de grâce , faite» ' qu'ils n'entrent pas! crie-t-elle suppliante, ég'^^ rée! ^^"'^
— Impossible! s'écrie Shelton ; mais n'ayez peur, et laissez-moi faire! Je réponds de tout.^ué
r>84 ANGELICA
Et aux yeux d'Angelica immobile de stupeur , il saisit un flambeau et met le feu aux rideaux.
— Ouvre! crie-t-il au laquais.
Pendant que Davies descend s'acquitter de cet ordre, la flamme monte et s'étend avec rapidilé ; elle a gagné des gazes et d'autres étoffes , et Tinceudie qui s'alimente à ce foyer menace de devenir sérieux.
— Vous avez raison ! s'écrie Angelica qui a compris 1 intention du baronnet; et , avant qu'il ait pu prévoir son mouvement, elle a, d'un geste rapide, poussé son tableau avec le chevalet dans les flammes.
— Que faites-vous! s'écrie Shelton ; un tel chefd'œuvre !
Et il se précipite pour l'arracher à l'incendie; mais, plus prompte encore, Angelica l'arrête d'une main résolue. Il la regarde fixement. ' — Est-une trahison? se demande-t-il, veut-elle
^" me perdre ? et croit-elle par là se mettre à 1 abri
— de mes représailles?
il est I ]\on , dit Angelica répondant à sa pensée ; me renaaisil le faut!
Sa pu^Shelton l'a comprise à son tour : c'est delà pu-
emportemr. Le temps presse ! la circonstance parle assez
v>atclimen i ! toute explication est impossible, superflue!
d ouvrir a.itérêt commun les rapproche ; ils viennent de
.sser un contrat tacite , secret pour secret.
Cependant Davies a ouvert la porte , et le peuple , précédé des gens de police , s'est rué dans la maison. Les vociférations ont cessé à la vue de l'incendie; on ne songe qu'à s'en rendre maître; et , plus effrayant que dangereux , en peu d'instants il est éteint. Shelton a distribué l'argent à pleines mains , et chacun s'est retiré satisfait. Quand il rentre dans l'atelier, il trouve Angelica assise près d'une table et la figure cachée dans ses deux mains. Sans doute, elle sent ses forces défaillir après tant de chocs successifs , et il s'avance pour lui offrir ses soins; mais, à peine a-t-elle entendu son pas , qu'elle s'est relevée :
— Sortez , monsieur, nous ne nous connaissons plus. J'ai tenu ma parole ; songez à tenir la vôtre.
Le ton dont elle parlait annonçait une résolution trop ferme pour que Shelton put songer à la combattre.
— Soyez tranquille, lui dit-il. Quoique traité en ennemi , je suis homme d'honneur, et vous avez ma parole. Nous nous garderons donc réciproquement le secret. . . Adieu! . . . J'avais espéré une conclusion meilleure! mais, vous le voulez , nous cesserons de nous voir !
Angelica , dédaignant de répondre , avait sonné son domestique , qui s'empressa de monter.
— Davies, lui dit-elle , vous n'êtes plus à mon service.
— Non, Davies, vous êtes au mien, dit sir Francis ; miss Rauffmann veut bien vous céder à moi... Encore une imprudence! ajouta-t-il au moment où Davies sortait ; mais celle-ci aussi peut se réparer , et je réponds de la discrétion de cet homme.
Angelica ne répliqua rien ; elle était déterminée à garder le silence , pour ne pas donner au baronnet un prétexte de rester. Il le comprit, et lui ayant fait une profonde révérence , il allait se retirer, lorsqu'on entendit sur Tescalier la voix de Kauffmaun, qui revenait du théâtre avec Gretly.
— Ah ! Jésus! s'écria le vieillard du fond de la galerie. Qu'est-ce que j'apprends? Il y a eu le feu ! le feu ici ! ah ! bonté divine! En effet!... Mon ange, mon Angelo , dis-moi , ne t'est-il rien arrivé ?
— Non, heureusement, s'empressa de répondre sir Francis qui préférait prendre la parole , rien qu'une émotion , une frayeur bien naturelles.
Quand il fut rassuré sur l'état de sa chère fille, et qu'il Teut bien mangée de caresses, Kauffmann se retourna pour contempler les dégâts de lincendie, et ce spectacle lui arracha force regrets ; mais
lorsqu'il aperçut que le tableau du club était brûlé , re fut du désespoir.
— Ah ! Dieu du ciel ! s'écria-t-il avec un cri lamentable , et se prenant la tête dans les mains. Qu'est-ce que je vois là? brûlé!... brûlé!... est-il possible!... Un tableau qui n'aura jamais son pareil ! une Vénus dont tout le monde parle à Londres , et dont ce cher M. Reynolds était si enthousiaste ! Quelle fatalité ! Ce n'est pas à moi , à mes barbouillages, qu'un pareil accident arrivera jamais ! Non , c'est à mon ange , et à son chefd'œuvre encore ! Oh ! j'en mourrai de chagrin !
Sir Francis voyantqu'Angehca était au supplice , voulut essayer de le calmer; mais impossible: chaque interruption ne faisait qu'accroître ses doléances. La Vénus surtout lui tenait si fort au cœur, quVVugelica vit que le parti le plus sage était de se retirer.
Shelton voulut partir aussi ; mais le vieillard n'était pas soulagé, et il fallut encore subir ses jérémiades.
— Ah! sir Francis! quelle perle irréparable! .le ne m'en consolerai jamais! Un ouvrage si capital, la Vénus surtout!... Vous vous rappelez: quelle perfection de formes ! comme elle était faite! quelles jambes! quelles épaules !... Et cela,
.188 ANGELIGA
à la veille de livrer le tableau ! Est-on plus malheureux !
Quand sir Francis eut laissé patiemment écouler ce torrent d'exclamations et de soupirs, il crut être quitte ; mais aux plaintes succédèrent les questions.
— FJt comment le feu a-t-il pris?... et comment Ta-t-on éteint? et comment vous êtes-vous donc trouvé là?
— Une bougie , je crois , a enflammé un rideau. Je passais dans le square ; je suis entré avec la foule , et assez à temps par bonheur pour rassurer miss Angelica , et aider à éteindre le feu.
— En effet , vos mancliettes sont brûlées. Ah ! quelle obligation je vous ai! Quel bonheur que le hasard vous ait amené à point nommé ! Qui sait ! sans vous peut-être j'aurais eu à déplorer un plus grand malheur! — Vous serez donc toujours pour nous une providence?
La modestie de Shelton ne put supporter tant de louanges, et il s'enfuit, poursuivi jusque dans la rue par les remerciements du bonhomme.
— fj'excellent caractère, se dit Kauffmann en se mettant au lit; pas le moindre fiel ! Après comme avant le refus, toujours disposé à rendre service! Quel dommage qu'Angelica se soit butée à ne pas vouloir de ce parti. Un homme qui nous con-
KÂUFFMANN. 589
venait sous tous les rapports, avec qui elle aurait été si heureuse, quoi qu'elle en dise, et dont elle aurait fait tout ce qu'elle aurait voulu. Ah ! mon Dieu! mon Dieu! nos sympathies et nos antipathies sont bien aveugles! ajouta-t-il avec un gros soupir dont la Vénus pouvait réclamer une bonne part.
Et pour se consoler sans doute du tableau perdu, il s'était mis à esquisser dans sa tête une peinture allégorique de l'amour et de la haine, les yeux couverts l'un et l'autre d'un épais bandeau, lorsque celui plus épais encore du sommeil vint couvrir les siens et détruire à son tour Tébauche philosophique du vieil artiste.
Tandis que le vieux peintre sommeillait, non pas , il est vrai , sans quelques rêves agiles où Tincendie de Golden-Square et les fantômes de Bosworth , où Vénus et llichard III jouaient un drame assez confus, sa pauvre fille était en proie à une insomnie dont la solitude et les ténèbres rembrunissaient encore les sombres pensées.
Un homme avait osé porter la main sur elle! et
ce déslioiineur , elle l'avait mérité pour n'avoir pas su résister aux suggestions de son orgueil d'artiste?. . . Hélas ! cet orgueil même était cruellement puni par la perle d'une œuvre qui lui avait coulé tant d'efforts , d'une de ces inspirations qu'on ne retrouve pas deux fois dans la vie. La mère avait été forcée de sacrifier de ses propres mains son enfant , le fruit de ses entrailles , la chair de sa chair, le sang de son sang I
Elle en avait eu le courage; la pudeur était vengée; les indices de sa faute anéantis!... mais il en existait un témoin : serait-il discret?
Elle avait pu perdre Shellon : la prudence l'avait retenue, et elle ne s'en repentait pas ; mais elle s'était désarmée; et lui, maître de son secret, avait toujours le couteau levé sur elle. S'il se taisait , ce serait pure générosité , pour agir en homme d'houneur, et elle savait maintenant à quoi s'en tenir sur Thonneur et la générosité de cet homme !
Lasse de demander en vain le sommeil à son oreiller brûlant , il lui sembla qu'elle serait moins mal hors de son lit, que les noires idées qui l'assiégeaient s'enfuiraient avec l'obscurité. Elle se leva et ralluma sa bougie.
Elle avait une lettre à écrire; sa délicatesse se révoltait à la pensée que Shelton avait cru pouvoir
Tacheter par ses services. Elle prit la plume, et ayaut annoncé au club Taccident qui venait de détruire son tableau , elle ajouta que le mauvais état de sa santé la forçait de renoncer à Tbonneur de cette commande.
Elle était loin de se dissimuler les conséquences de sa démarche. C'était répudier la vogue; mais elle ne voulait rien devoir à Slieîton , et ce premier point réglé, elle éprouva quelque soulagement.
Cependant elle ne se remit pas au lit : le sommeil était encore loin de sa paupière. Elle venait, à un prix coûteux , de se délivrer de son principal tourment; mais d autres soucis, oubliés d'abord, le remplacèrent au premier rang.
Comme si ce n'était pas assez du malheur, la civilisation a inventé les compliments de condoléance. Angelica prévit toute une procession d'amis et d'indifférents qui allaient venir prendre part à son chagrin , tout un concert de lamentations et d'interrogations à l'instar de celles de son père; et comme tous les pleureurs d'office se croient tenus à faire l'éloge du défunt, elle devait s'attendre à d'interminables louanges du tableau brûlé, et surtout de l'incomparable Vénus.
Rien qu'à cette idée, son front était déjà mouillé de sueur. Qui sait si , à sa confusion, on ne finirait pas par deviner la vérité? et lorsque l'on ap-
prendrait qu'elle renonçait à la commande du club , que d'exclamations , de questions , de conseils!
Elle ne se sentit pas le courage d'attendre de pied ferme un tel assaut.
La duchesse deDevonshire, dont elle avait fait le portrait, l'avait invitée à venir passer quelques jours à Chiswick. Elle avait un salon de musique à faire décorer, et voulait le montrer à la jeune artiste à qui elle destinait ce travail. On n'était qu'aux premiers jours du mois de juin, et la saison de Londres n'était point finie; mais sa Grâce était souffrante , et depuis six semaines habitait cette résidence qu'elle avait préférée à cause de sa proximité de la ville, où la session, qui durait encore, appelait le duc tous les jours.
C'est en partant qu'elle avait fait cette invitation à Angelica : celle-ci , fort occupée alors , avait prié la duchesse de lui permettre de n'en profiter que lorsque le tableau du club serait terminé.
Il Tétait Elle pouvait maintenant tenir sa
promesse, et comme il avait été convenu qu'elle n'aurait pas besoin d'avertir de son arrivée, elle résolut de quitter Londres dès le lendemain matin. Elle n'aurait point à expliquer la cessation des visites de sir Francis, et laisserait ce génie fécond prétexter une excuse qu'elle n'aurait plus qu'à no
pas démentir au retour. Mais avant de se mettre en route , elle avait encore un devoir à remplir : elle écrivit à Reynolds.
Elle l'informa de la destruction de son tableau , et de la démarche qu'elle avait faite auprès du club. Elle espérait qu'il ne blâmerait pas cette résolu tion : elle ne se sentait pas le courage de recommencer une tache terminée , et après une application si soutenue , elle avait besoin de faire ce sacrifice à sa santé. D'ailleurs , elle regardait l'incendie de son tableau comme une punition du Ciel, qui ne permet sous aucun prétexte de s'approprier le bien d'autrui, comme un avertissement de rétablir , par sa retraite , les choses sur le pied convenable où elles n'auraient pas dû cesser d'être. Elle ne mettait point en doute que le club ne s'estimât trop heureux d'offrir ce travail à Reynolds, et elle le conjurait de ne le point refuser. Elle avait cédé une première fois aux exigences de son amitié, elle lui demandait à son tour la même condescendance. Elle finit en appuyant sa prière de toutes les considérations qu'elle crut propre à agir sur un esprit fier, désintéressé, mais par cela même capable d'apprécier ces qualités dans autrui , et de sentir tout ce qu'il peut y avoir de vraie noblesse d'âme à se laisser vaincre dans un combat de générosité.
KAUFFMANN. 39o
Angelica ne s'était point fait scrupule de ne prendre conseil que d'elle-même, malgré toute la prraYité du cas. La vérité ne pouvait être connue que d'elle. Ce simulacre de déférence l'exposerait aux tracasseries qu'elle voulait éviter. Elle résolut d'attendre qu'elle fût à Chiswick pour faire parvenir ses deux lettres à leur adresse, et informer son père de sa détermination.
Quand Reynolds reçut la lettre d'Angelica, il en fut confondu et vivement affecté. Il courut en toute hâte à Golden-Square, dans l'espoir qu'elle n'aurait point envoyé au club son désistement; mais Angelica était partie, et la visite de Reynolds ne servit qu'à apprendre ce fatal coup de tête à son vieux confrère, qui se mit à pousser les hauts cris.
Reynolds essaya de le consoler : le mal n'était peut-être pas irréparable; il allait, en rentrant chez lui, écrire à miss Kauffmann. Le bonhomme, qui ne faisait pas tant de façons que sa fille, ne réfléchit pas que Reynolds avait intérêt à hériter de la commande, et pouvait le désirer secrètement. Il s'empressa de lui apporter de Tencre et du papier. Il n'y avait pas un instant à perdre! H enverrait la lettre à Chiswick par un exprès! et Reynolds s'étant mis à écrire, il lui recommanda si souvent de bien insister, et lui dicta de si excellents et de si nombreux arguments , qu'il fallut à Té-
596 ANGELIGA
crivain une grande présence d'esprit pour achever sa lettre.
Malgré toutes ces interruptions, la réponse était assez chaleureuse, pour ne rien laisser à désirer, même à l'exigeant vieillard ; néanmoins elle ne persuada pas. La renonciation était arrivée à son adresse, et loin de la regretter, Angelica renouvela ses instances avec tant de force et un accent si irrécusable de vérité, que Reynolds finit par se laisser arracher la promesse conditionnelle de ne point refuser la commande.
Le vrai motif qui triompha des scrupules de Reynolds , c'est qu'il ne crut point avoir à tenir rengagement qu'il prenait : les membres du club ne lui pardonneraient jamais le tort qu'ils avaient eu envers lui. Il était dans l'erreur.
Le seul qui aurait pu croire son amour-propre intéressé à exclure le peintre, c'était lord Tavistock qui avait été rapporteur de l'affaire; mais le pauvre marquis n'était plus de ce monde. Il venait de mourir à la chasse , à la fin du mois de mars. Shelton ne pouvait que désirer de consolider sa réconciliation avec Reynolds. Quant à Henry Vernon, tout ce qu'il craignait, c'était que sir Francis ne parvînt à maintenir sa maîtresse malgré ellemême. Il appuya chaudement la nomination de l'artiste qui avait le plus de chances de succès, étant
porté par les membres qui n'avaient point en vue d'autre intérêt que celui du club : Reynolds donc fut élu à Tunanimité, et, tenant sa parole, il accepta.
Quoique sincère dans sa résistance, il ne s'était point fait illusion sur la valeur de son sacrifice. Malgré son génie, il n'était pas à l'abri des caprices de la mode. Il avait eu à lutter contre plus dune injuste rivalité; il se souvenait du genevois Liotard. En se voyant préférer un talent réel, dont l'éclat se rehaussait de tant de jeunesse , de grâce et de beauté , il n'avait pu s'empêcher de craindre que cette éclipse ne fut plus longue que les précédentes, et dans son découragement^ il n'avait rien envoyé cette année à l'exposition de Spring-Gardens.
Lors donc qu'il fut instruit de sa nomination , certain que le désistement d'Angelica était irrévocable, flatté de l'unanimité des suffrages, il ne se fit pas prier longtemps par sir Francis pour ne point laisser aller cette commande à l'un des peintres de la cour, ou à quelque rival naissant, tel que West, qui venait de débuter assez brillamment pour mériter un jour de lui succéder comme président de l'Académie royale des Arts.
Pendant que cet acte de justice s'accomplissait à Londres, celle qui l'avait provoqué se reposait de toutes ses émotions dans la belle campagne du duc
de Devonshire. Elle, ordinairement si laborieuse, elle savourait son oisiveté avec un bien-être inexprimable; elle, si heureuse au sein de sa famille, elle se sentait plus à Taise dans une maison étrangère. Là, du moins, rien ne lui rappelait ses chagrins ; elle ne voyait que des indifférents autour d'elle, ignorants et peu soucieux de ses affaires; point de visages amis reflétant une douleur quelle tachait de se cacher : aussi ses forces commençaient à renaître , et avec elles son courage et sa tranquillité.
11 y avait près de quinze jours qu'elle avait quitté Londres , elle se dit qu'il était temps d'y rentrer. D'ailleurs, la duchesse elle-même se portait mieux; et comme ses médecins, craignant pour elle la fatigue des plaisirs et des devoirs, exigeaient qu'elle prolongeât son séjour à Chiswick, elle s'en dédommageait en élargissant le cercle de ses invitations. Ce n'était donc plus la campagne pour Angelica : c'était la ville, mais sans sa famille, mais sans son atelier, qui commençaient à lui faire également faute.
Elle résista aux aimables instances de son hôtesse , et écrivit à son père de lui envoyer, le lendemain , le coupé de louage qui l'avait amenée ; mais, comme le lendemain était un dimanche, la duchesse avait exigé qu'elle lui donnât encore cette
journée perdue pour le travail , et qu'elle ne partît qu'après dîner. 11 suffisait donc que la voiture vînt à sept heures et demie; on était aux plus longs jours , et elle serait à Londres au tomber de la nuit.
Le lendemain soir, à sept heures et demie, Angelica fit demander sa voilure : elle n''était point arrivée. Huit heures, neuf heures sonnèrent , point de voiture! Le duc lui proposa de faire atteler une des siennes; elle refusa : celle qu'elle attendait allait venir d'un instant à l'autre; mais dix heures sonnèrent et Ton n'annonça que le souper.
— Miss Kauffmann , lui dit la duchesse, il faut vous résigner à rester ; mais, bien que nous profitions de la négligence de votre cocher, n'allez pas croire que nous soyons ses complices.
Angelica remercia la duchesse, et ne cacha pas qu'elle était contrariée , craignant que son père ne fût inquiet. Le duc renouvela ses offres ; mais elle aimait à ne point donner d'embarras: elle ne voulut pas les accepter. Il n'insista pas , et on se rendit dans la salle à manger.
On allait sortir de table , et Angelica avait renoncé à faire des conjectures et à espérer , lorsqu'enfin la voiture attendue fut annoncée.
— U est trop tard 1 s'écrièrent le duc et la du-
chesse. Renvoyez votre cocher prévenir chez vous que vous n'arriverez que demain matin.
Angelica voulut à toute force partir. Elle n^était pas sûre que le cocher s'acquitterait fidèlement de sa commission : il n'avait pas donné ce soir assez de preuves de son exactitude. Puis son père était prompt à s'alarmer, et ne serait pas maître d'un premier effroi , s'il voyait arriver la voiture sans elle.
Le duc alors lui dit qu'il allait la faire accompagner ; mais elle s'y opposa : le trajet était si court. Elle demanda seulement si c'était le cocher qui l'avait amenée , et ayant su que oui , ses hôtes , tranquillisés, la laissèrent aller.
Elle monta seule dans son coupé. La nuit était sombre ; mais elle n'était pas peureuse, et elle pria le laquais du duc, qui refermait la portière, de recommander au cocher de réparer le temps perdu.
Le carrosse partit grand train , et elle se félicita de la rapidité de sa course. Cependant elle s'aperçut bientôt qu'elle était obéie au-delà de ses souhaits ; elle craignit quelque accident , et , baissant tme des glaces , elle ordonna au cocher de ralentir le pas.
Soit qu'il ne pût modérer ses chevaux qui sentaient l'écurie , soit qu'il fût lui-même pressé d'arriver, il ne tint compte d'aucun avertissement, et ,
KAUFFMANN. m\
fatiguée de parler à un sourd, elle finit par s'abandonner à son étoile.
— Cet homme , pensa-t-elle , se sera oublié, en venant, dans quelque cabaret; heureusement, on dit qu'il y a un Dieu pour les ivrognes! et il me paraît avoir assez bu pour nous servir à tous deux de sauvegarde.
Elle ne tarda pas à entrer dans un endroit qu''elle crut reconnaître pour Hammersmith.
— Allons , bon courage ! se dit-elle, nous voilà déjà au tiers du chemin.
La nuit était fraîche , elle leva la glace qui était restée ouverte. Le sommeil la gagnait , elle s'y laissa aller.
Elle venait de céder à cet assoupissement , lorsqu'elle fut éveillée en sursaut par un choc d'une violence extrême. On poussait autour du carrosse des cris tumultueux. Elle voulut mettre la tète à la portière : un coup, asséné du dehors, fit voler la glace en éclats, et elle n'eut que le temps de se rejeter au fond de la voiture.
Les vociférations redoublaient ; une grêle de coups retentissait sur le carrosse , et de sa retraite , à, travers les vitres ternies, elle crut voir son cocher se défendre en désespéré contre plusieurs assaillants.
Mille conjectures alarmantes traversèrent sa pensée.
Étaient- ce des voleurs?... Était-ce un guetapens?... Un rapt?... Ah! plût à Dieu que sa première crainte fût la vraie !
Cette incertitude était trop pénible , il fallait en sortir à tout prix! Au risque d'être blessée, elle s'avança pour reconnaître dans Tombre la cause réelle de sa frayeur... 0 ciel!... ce n'étaient pas des voleurs ! . . . Un carrosse était là près du sien ! . . . C'étaient des hommes en livrée qui attaquaient son cocher, et déjà le malheureux était tombé sous leurs coups ! . . .
Elle était perdue! c'était sir Francis qui venait Tenlever ! . . . 11 ne lui restait plus qu'une ressource, la fuite! Elle se jeta sur la portière!... Impossible de l'ouvrir! Elle lutta, elle lutta! mais en vain , mais trop tard, le combat avait cessé , et on venait s'emparer d'elle! ! !
Elle jeta un cri de désespoir et tomba à la renverse !
Quand elle revint à la vie, elle était dans la rue, assise sur une chaise ; une femme était auprès d'elle , une femme richement vêtue , une femme que l'on traitait d'altesse!... Était-ce une illusion?... la (fuchesse de Brunswick!... Oui, c'était elle-même
qui la secourait , qui la rassurait , qui allait la ramener à Londres.
Effectivement , la duchesse la voyant mieux , la fit mettre dans son carrosse à côté d'elle , et lui expliqua en route ce qui venait d'arriver.
Elle s'en revenait de Windsor, lorsqu'en passant dans Brentford , son piqueur qui courait devant avec la torche avait vu arriver à lui un coupé dont les chevaux brûlaient le pavé. Il avait crié au cocher de faire place au carrosse de la princesse ; mais pour toute réponse à son injonction , il avait été renversé avec son cheval , et les deux voitures étaient venues se heurter l'une contre l'autre.
Au lieu de s'excuser de sa maladresse , le cocher du coupé avait fait pleuvoir sur celui de la princesse des injures et des coups de fouet auxquels ce dernier avait riposté de son mieux ; ce que voyant, les valets de pied avaient pris fait et cause pour leur camarade, et l'a^jgrcsseur renversé de son siège , et dans un état pitoyable , venait d'être livré aux ivatchmen.
Le combat terminé, on s'était aperçu que le coupé n'était pas vide, et la duchesse, descendue en apprenant qu'on venait d'en tirer une femme évanouie, avait été fort surprise de reconnaître miss Kaufimann.
— Et où alliez-vous donc seule , à cette heure et de ce train, mon cher peintre?
— Je venais , votre altesse , de chez la duchesse de Devonshire.
— De Chiswick?
— Oui , votre allesse.
— Et vous alliez?
— A Londres.
— A Londres?... mais vous y tourniez le dos.
— En vérité !
— Et où croyez-vous être ?
— A Hammersmith.
— A Hammersmith?... àBrentford.
— A Brentford!!
— Eh oui!,., au lieu de prendre à droite, vous avez pris à gauche.
Angelica resta muette et pensive.
— Je n'avais pas besoin de cette nouvelle preuve, dit la duchesse , pour être convaincue que votre cocher avait laissé sa raison au fond des pots ; mais à quelque chose malheur est bon, et je suis bien aise, maintenant , que nos voitures se soient accrochées.
— Que d'excuses je dois à votre altesse!
— Laissons cela ! nous avons failli toutes deux être victimes d'un ivrogne ; voilà tout. Quant au coupable , la leçon qu'il a reçue est assez sévère :
j'aurai soin qu'elle se borne là. L'ivresse est son excuse , et il ne faut pas le punir d'avoir fait comme tous nos élégants. Mais vous , miss Kauffmann , vous êtes impardonnable; courir seule les cbemins , la nuit, quelle imprudence! Vous n'avez pas le droit de vous exposer de la sorte î nous croyez -vous donc gens à nous contenter d'un portrait ?
Kauffmann , cependant, s'inqiiiélait de ne pas voir arriver sa fille. 11 avait recommandé que le coupé fût à sept heures précises à Chiswick; il était dix heures, et Angelica ne paraissait pas.
— Elle aura été retenue un peu plus tard qu'elle ne s'y attendait, dit Gretly.
Mais onze heures avaient sonné, et le vieillard commençait à ne plus pouvoir rester en place.
KAUFFMAINN. 407
•— Si par hasard , dit sa nièce , le loueur avait négligé d'envoyer la voiture.
— Impossible ! la commande a été écrite sous mes yeux... au surplus, il n'y a qu'à s'en assurer.
Il sonna : mademoiselle Alexandrine parut.
— Alexandrine, dit Kauffmann , il faudrait demander à notre loueur de carrosse, vous savez, ici près , dans Knave-Street , à quelle heure il a envoyé à Chiswick le coupé que j'ai loué.
— Qui monsieur veut-il envoyer à cette heureci? demanda mademoiselle Alexandrine d'un air pincé ?
La réponse était embarrassante : Davies n'avait pas encore de remplaçant; la vertu de mademoiselle Alexandrine ne lui permettait pas de sortir seule si tard ; la cuisinière n'était pas moins vertueuse que la femme de chambre. Le vieillard prit son chapeau et fit lui-même sa commission.
Il revint tout agité. — Eh bien! demanda-t-il , pas de retour?
— Mon Dieu non ! dit Gretly?
— Cependant la voiture est partie à l'heure convenue... Pourvu qu'il ne soit pas arrivé quelque malheur à mon pauvre ange !
— Ne prenons pas ainsi l'alarme , mon oncle ;
probablement eile a eu à reconduire quelqu'un qui Ta fait attendre.
— Le diable soit des indiscrets! sécria Kaulfmann , se raccrochant à cette faible espérance que bientôt la pendule détruisit en sonnant minuit.
Voyant qu'il se faisait tard , il engagea Grelly à se retirer : il attendrait seul ; mais elle rejeta bien loin cette idée : elle ne se coucherait pas que sa cousine ne fût venue. Ils recommencèrent donc leurs suppositions , Fonde se tourmentant et la nièce lâchant de le calmer , quoique fort peu tranquille elle-même. Elle eut bientôt épuisé les conjectures et les consolations , et sa dernière ressource fut d'essayer de persuader au vieillard qu'Angelica avait eu un motif de passer la nuit à Chiswick , soit quelque bal improvisé, soit une indisposition de la duchesse, et qu'elle ne reviendrait que le lendemain matin.
Cette version nouvelle ne prouva qu'une chose à Kauffmann , cVst que Gretly elle-même n'avait plus d'espoir , et le découragement lui ôta la force déparier et de se j)laindre. 11 croisa les bras et sa tête tomba sur sa poitrine.
Deux mortelles heures s'étaient écoulées dans ces transes , lorsqu'on entendit le bruit d'une voiture qui s'arrêtait à la porte. Ils coururent aux fenêtres!... ce n'était point le coupé, c'était un car-
rosse à quatre chevaux!... un piqueur avec une torche !
— C'est la livrée du roi ! s'écria Grelly.
Au même instant, on frappa à ébranler toute la maison. L'oncle et la nièce s'élancèrent hors du parloir. La porte de la rue avait été ouverte , et de loin ils virent descendre du carrosse royal Angelica I
— 0 mon Dieu! s'écria le vieillard, tout saisi de joie et d'étonnement.
— C'est pour le coup , qu on peut l'appeler la princesse, dit Gretly; et elle alla au-devant de sa cousine.
Angelica se jeta au cou de son père.
— Dis-moi, AngeHca, reprit Gretly pendnnt que Kauffniann se dédommageait de son inquiétude à force de caresses , est-ce le duc d'York , ou le duc de Glocesterque tu épouses?
Elle n'eut pas plus tôt parlé qu'elle s'aperçut que sa cousine était en larmes. L'émotion, que le respect avait comprimé pendant la route, s'ouvrait maintenant un libre cours. Gretly deviutplus pale qu'elle.
— Qu'est-il arrivé? s'écria-t-elle , en lui saisissant la main?
Kauffmaun n'avait rien vu; le bonheur de re-
410 AXGELICA
trouver sa fille Taveuglait : alarmé , il poussa un cri.
— Rien, rien de sérieux, dit Angelica : j'en suis quitte pour la peur. Et , s'appuyant sur ces deux chers soutiens, elle entra dans le parloir.
Ses pleurs Tavaient soulagée ; elle satisfit leur vive impatience. On peut s'imaginer si la surprise et rindignation des deux auditeurs interrompirent souvent son récit.
Cependant loncle et la nièce ne portèrent pas le même jugement sur cette aventure. Kauffmann n'y vit qu'un damné d'ivrogne qui avait failli lui tuer sa fille , et il entremêla ses imprécations de réflexions morales», tout à fait dignes d'une société de tempérance. Gretly trouva la conduite du cocher fort louche.
— Pourquoi arrivé si tard?
— Parce qu'il est restée s'enivrer en route, dit Kauffmann.
— Mais pourquoi aller à Brentford?
— Parce qu'il était ivre.
— Soit ; mais ses chevaux ne l'étaient pas , et ils auraient dii le ramener à l'écurie.
— Vous êtes trop fine, ma chère nièce , et à force d'esprit, vous finirez par n'avoir plus le sens commun.
Angelica restait muette : évitait-elle de prendre
KAL'FFMANN. 411
parti contre sou père ou contre sa cousine? ne savaitelle que penser? croyait-elle devoir laire ce qu elle pensait? Trois heures venaient de sonner. Ils devaient avoir besoin de repos*; elle le leur fit observer.
Cet avertissement était bien désintéressé, car elle n'espérait pas dormir. Cependant elle fut trompée dans son attente : sa conscience, cette fois, ne lui faisait point de reproches , et sou corps brisé céda au sommeil. Mais elle ne devait point, pour cela , échapper aux soucis de Tinsomnie : aux malheureux , les mauvais songes ; aux heureux , les riants fantômes delà porte d'ivoire : la nuit n'est que le miroir trouble du jour.
Le lendemain , les conjectures recommencèrent , sans amener plus d'éclaircissements. L'oncle et la nièce persistèrent dans leur opinion , et Angelica dans son silence; mais elle ne cherchait point à détourner la conversation. Quelque pénible qu'en fût le souvenir, l'aventure était trop étrange pour ne pas tenir sa curiosité en éveil ; d'ailleurs il élait des sujets d'entretien qu'elle craignait davantage.
Dans Taprès-diner, au moment où Grclly préparait le thé, Zucchi , qu'on n'avait pas vu de la journée, arriva tout ébouriffé.
— Qu'est-ce que j'apprends? Votre histoire avec la duciiessedc Brunswick est-elle vraie?
412 ANGELIGA
-Oui!
— Vous avez couru des dangers?... Vous avez été ramenée par la princesse?
— Par la princesseen personne, répondit Kauffmann en se rengorgeant.
— D'où savez-vous cela? reprit Angelica.
— Par le journal du soir.
— Le journal en parle? s'écria-t-elle en pâlissant.
— Vous ne l'avez pas lu?...
— Non.
J'ai donc bien lait de l'apporter, dit-il en tirant de sa poche un numéro du General Evening qu'il lui présenta.
Angelica, interdite, hésitait à le prendre : Gretly s'en saisit vivement, et tandis que Zucchi expliquait à son vieil ami Tarlicle qu'il s'était fait traduire, les deux jeunes fdles, qui savaient l'anglais, lurent ensemble des yeux le paragraphe suivant :
« Cette nuit, à onze heures trois quarts, S. A. S. la duchesse de Brunswick revenait seule de Windsor-Castle , dans une berline à quatre chevaux , lorsqu'à l'entrée de Brentford, le piqueur qui précédait le carrosse avec la torche, aperçut de loin un coupé qui venait à lui. Les chevaux allaient d'une vitesse qui fait honneur aux écuries de William Sesman, loueur de carrosses, Knave-Street, Gol-
den-Square. Le piqueur cria au cocher de prendre la gauche; celui-ci fit la sourde oreille. Voyant qu'il n'obéissait pas, le piqueur essaya de Tarrèter ; mais il fut culbuté à dix pas avec son cheval. Ce premier accident en occasionna un autre, et, dans la confusion, le coupé de louage vint accrocher la berline de la princesse. Le cocher maladroit, au lieu de rejeter la faute sur ses chevaux , n'imagina rien de mieux que de tomber à grands coups de fouet sur son innocent confrère ; et notre impartialité d historien nous oblige d'avouer que le bon droit allait succomber, lorsque les valets de pied, armés de leurs longues cannes, accoururent en aide à la livrée du roi. Ce renfort changea bientôt la face des choses ; Taggresseur fut renversé de son siège, et , après une nouvelle lutte dont ses épaules garderont longtemps le souvenir, il lui fallut céder au nombre, et se laisser mener ou plutôt emporter à la tvaich-house. Délivrés de leur ennemi, les vainqueurs se mirent à visiter le champ de bataille, et, en ouvrant le coupé, ils y trouvèrent une jeune beauté évanouie. A cette nouvelle, S. A. S. se hâta de descendre de
carrosse, et qui reconnut-elle? la signora A
K , une de nos artisles les plus fashionable.
Grâce aux soins empressés de la princesse , la signora fut promptement rappelée à la vie, et elle
414 AiNGEUGA
doit à cet accident riionneur d'être rentrée en ville dans le carrosse et en la compagnie de S. A. S. »
— Eh bien ! dit Zucclii, voyant qu'elles posaient le journal sur la table, que dites-vous de 1 article?
— 11 contient le récit exact des faits, répondit Angelica.
— Et le post-scriptum aussi ?
— Il y a un post-scriptum?
— Sans doute. Regardez tout à la fin du journal. Les deux cousines y trouvèrent en effet ce qui
suit :
« P. S. Au moment de mettre sous presse , nous recevons de nouveaux détails sur l'aventure de la signora A K (Voir ci-dessus.)
» 11 paraît que c'est avec une extrême difficulté que les watchmen sont parvenus à conduire leur homme en prison : il en a terrassé plusieurs, quoique roué de coups, et on ne pouvait s'en rendre maître. Tout en se débattant, il a poussé l'audace jusqu à vouloir se faire passer pour un membre du
parlement, pour sir F S Bart., jusqu'à
dire qu'il enlevait la signora A K !
Mais comme on pense bien, on n'a pas tenu compte i\Q ces propos , qui dénotaient moins l'ivresse qu'une ruse grossière pour se faire relâcher, et, force étant demeurée à la justice, la luatch-liouse a eu Ihoniieur de donner l'hospitalité à I honorable
KAUFFMAINN. 415
baronnet, qui, nous le craignons, est trop défiguré par les suites de sa défaite, pour pou^oi^, de longtemps, faire constater son identité. »
— A-t-on idée d'une pareille impudence! s'écria Kauffmann, se faire passer pour sir Francis ! dire qu'il t'enlevait!
— Ce n'est que trop vrai ! répondit Angelica
— Hein 1 dit Kauffmann qui tombait de son baut.
— Oui, mon bon père, je n'en doute plus, j'ai failli être victime d'un enlèvement.
— Un enlèvement! s'écria-t-il en se serrant contre elle , par un mouvement involontaire , comme pour la protéger.
— Oui, reprit-elle, tout s'explique, le retard, le cbangemeiit de route, la précipitation de la course : le cocher s'était vendu, et c'est sir Francis qui était sur le siège.
— Et c'est sir Francis qui a été batonné! dit Gretly, et c'est sir Francis qui est à la watch-house!
— Sans compter ce que je lui ménage, interrompit Kauffmann ! Le misérable ! !.. enlever mon ange!... Il aura affaire à moi ! Dès demain je vais porter plainte! !
— Au nom de notre repos, gardez-vous-en bien ! s'écria Angelica.
— Quoi ! je ne te vengerais pas de cet infâme?
— Eh! mon père! ne pensons pas à noire vengeance : craignons la sienne !
— La signora a raison , cher monsieur Raiiffmann, dit Zucchi ; cet homme vient de vous prouver de quoi il est capable : ce serait une grande imprudence de le pousser à bout. Il a reçu une punition terrible, songez donc!
— Malheureusement! dit Angelica.
— Pourquoi? repartit Zucchi, vous n'y êtes pour rien , et il faut espérer qu'il profitera de la leçon.
— Dieu vous entende ! mais j'ai peur, je Tavoue, car c'est une blessure de plus faite à son orgueil.
— Oui , dit Gretly, mais une de ces blessures qui tuent.
— Enfin! dit Angelica avec un soupir, qui vivra verra! dans tous les cas , cette publicité me désespère ! pourvu que je no sois pas forcée de comparaître en justice!
— Rassurez-vous, dit Zucchi, sir Francis a du crédit, et il est plus intéressé qu'un autre à assoupir l'affaire.
— Et sois sûre, ajouta Gretly, qu'il est plus occupé de sortir d'embarras que de s'en créer de nouveaux en essayant de se venger.
— Tu ne connais pas cet homme comme moi,
dit Angelica ; c'est Torgueil de Salan : il a été humilié, il se vengera!
— J'espère que non, dit Zucclii ; mais agissons comme si vos craintes étaient fondées, et prenons bien toutes nos précautions. D'abord, il est convenu , n'est-ce pas , cher monsieur Kauffmann „ ajouta-t-il pour bien fixer l'attention du vieillard, il est convenu que nous parlerons le moins possible de l'affaire, et que nous n'en avouerons que ce que nous ne pourrons pas nier : c'était un cocher ivre... nous n'en savons pas plus. Il est entendu aussi que lorsque nous serons obligés de faire mention de sir Francis , ce sera avec les plus grands ménagements. Silence , modération et prudence , voilà noire mot d'ordre; l'approuvez-vous, signora ?
— Je pense , dit Angelica , que c'est en effet la seule chance de désarmer cet homme implacable ; mais je ne vous cache pas que j'ai l'esprit frappé d'un sinistre pressentiment.
— C'est l'ébranlement bien naturel du cerveau après un choc si rude, dit Grelly, et si tu m'en crois, moins par crainte de cet homme que par crainte de toi-même, tu éviteras de rester seule ; permets-moi de me faire dresser un lit dans ta chambre.
Angelica accepta l'offre de sa cousine , et sVn I. 27
trouva bien ; ce lui était une sécurité de la savoir auprès d'elle, et cette idée Taidait à calmer son imagination. Le lendemain et les jours suivants, elle vit avec satisfaction que les gazettes n'avaient pas continué à parler de son aventure. Sans doute, sir Francis était parvenu a en arrêter la publicité , et c'était un aliment de moins pour son ressentiment; mais comment pouvait-elle retrouver de la sécurité, quand elle lui savait aux maius une vengeance toujours possible , toujours sans danger? n'élait-il pas maître du fatal secret, et n'était-ce pas assez pour la tenir dans des transes mortelles ?
Enfin, un malin que mademoiselle Alexandrine, qui , depuis quelques jours, était fort maussade, venait de demander son compte, Zucohi entra tout essoufflé, tenant encore une gazette à la main. Angelica devint toute tremblante.
— N'ayez pas peur, s'écria-*-il, celle-ci ne contient que de bonnes nouvelles : noire ennemi n'est plus à Londres! à l'iieure qu'il est, il n'est probablement plus en Angleterre : lisez ! lisez!
Le Daily Adverliscr annonçait l'état de santé alarmant de lord Melvil, ministre plénipotentiaire à Stockholm , et le départ pour la Suède de son cousin , sir F. Sbcllon, bart. , M. P.
— Vive le Daily Advertiser! s'écria Gretly embrassant sa cousine.
— Et au diable le General Evening , répondit Zucchi , frappant sur le ventre de Kauffmann.
— Ouf! dit celui-ci, répondant à la fois par cette exclamation équivoque , à un geste qui lui coupait la respiration et à une nouvelle qui lui dilatait la poitrine.
Chacun à sa manière exprimait son soulagement et sa joie de ce départ. Angelica seule n'osait encore se réjouir. Rien ne lui prouvait que sir Francis eût quitté Londres. Elle n'aurait de sécurité que lorsqu'elle saurait la mer entre elle etlui.
Zucchi , pour achever de la tranquilliser , offrit d'aller prendre des informations à Shelton- House même, et, au bout d'une demi-heure , il revint annoncer que l'on pouvait dormir sur 1 une et l'autre oreille ; tout était fermé chez le baronnet. Il était parti la veille au soir en chaise de poste : Zucchi tenait ces renseignements d'un témoin oculaire.
Cette fois c'eût été se refuser à l'évidence que de persister dans son inquiétude , l incrédule en convint. On retint Zucchi à déjeuner ; et pendant le repas, la conversation , sans changer de sujet ,
420 ANGELICA KAUFFMANiS.
prit une teinte beaucoup moins sombre que les jours précédents.
La maladie de lord Melvil n'était sans doute qu'un prétexte de fuite; mais peu importait ; Tessentiel était que sir Francis fût parti , et il n'y avait plus à en douter. Il avait senti la nécessité de se dérober au ridicule, et vraisemblablement il prolongerait longtemps son absence, pour se faire oublier. La leçon n'avait donc pas été perdue, et ils ne pouvaient que se féliciter d'un événement qui les délivrait de leur ennemi. Mieux valait que la mine eût éclaté, puisque l'explosion avait lancé le traître borsde l'Angleterre.
L'approbation donnée par Angelica à ces raisonnements et le calme renaissant de ses traits, achevèrent de rendre aux convives toute leur bonne humeur ; et , à la fin du déjeuner, elle eut beau leur prêcher le pardon des injures , ce fut h qui se dédommagerait, par ses sarcasmes , des tourments que le fugitif leur avait causés.
Ce jour-là, pourtant, ce ne fut pas à Golden- Square qu'on parla le plus de sir F. Shelton , et les oreilles durent lui bourdonner bien autrement le soir, tandis que sa voiture roulait vers la Suède.
Tous les mois, un grand souper avait lieu au
club des boucs. A Tissue de ce repas la fusliion
siégeait sur son lit de justice, à une heure et dans
•un lieu bien dignes du sujet de ses délibérations,
422 AINGELICA
dans la salle à manger, lorsque, la nap| ée
et les laquais sortis , les bouteilles ciroulaient sur la table.
A ce souper, toutes aflV^lres cessantes, l'attention se concentra sur Shelîon.
— Il est do.iO parti pour la Suède? demanda Henry Vernon.
— Croyez-vous? dit lord Barrymore d'un ton goguenard.
— Vous savez bien que ce pauvre Melvil se meurt de la poitrine, répondit lord Mount-Stuart, Hls aîné de lord Bute.
— Prétexte, repartit lord Barrymore! Shelton est plus malade que son cousin : ne savez vous donc pas ce qui lui est arrivé?
— Si vous croyez tout ce qu'on dit !
— Et vous , si vous avez fait vœu de ne rien croire!
— Enfin, qui de nous Ta vu, avant son départ? " interrompit Henry Vernon.
Personne ne répondit à cette question.
— L'avez-vous vu, Mount-Stuart?
— Non.
— Et vous, lord Spencer?
— Non.
— Belasyse, et vous?
— Moi non plus.
étrange, i^eprit Vernon, lorsqu'il eut fait le toiln/ie la tab|€r.« 'Je ne suis pas dans ses bonnes grâces , iii„ ie n'ai pas le droit de me plaindre ; mais qu'il n aM dit adieu à aucun de ses amis, voilà qui est surprenant!
— Comment voulez-vous qu'i'-^ monlie? dit lord Barrymore. 11 a la tête comme une calebasse î
— Vous êtes trop prompt à croire ce que vous désirez, dit lord Mount-Stuart.
— Moi! que m'importe? ce qu'il y a de certain, c'est qu'en tous cas il fait bien de se cacher, car il est couvert de ridicule !
— Oh ! pour cela , c'est mon avis , dit l'honorable Trévor Hampden qui n'avait point encore pris la parole. D'abord, sa conduite avec la petite Kauffmann est d'un niais !
— Les niais, messieurs, ditsir John Blois, c'est nous , qui nous sommes laissé embûter par lui de ce soi-disant génie.
— Pour ceci, dit lord Home, c'est un tour impardonnable.
— N'allons-nous pas le rendre responsable de nos votes? demanda lord Belasyse.
— Il les a surpris; il a intrigué en dessous, crièrent quelques voix, qui soulevèrent à leur tour plus d'une réclamation.
— Je suis fâché que Tavistock soit mort , dit lord Sberrard. Il aurait *-'^' nous aider à débrouiller tout ceci.
— A quoi bon , dit Thonorable Thomas Pelham? C'est assez clair : nous avons été pris pour dupes.
— Et nous sommes bien avancés , reprit sir John Blois ; nous voilà sans tableau !
— De quoi vous plaignez-vous? repartit lord Belasyse. Au lieu d'un soi-disant génie , vous aurez Reynolds.
— Ce n est pas là ce qui me fâche; mais que de temps perdu! et cela, pourun caprice de la signora.
— N'allez-vous pas nier l'incendie de son tableau? dit lord Mount Stuart.
— Ma foi , je n'en mettrais pas ma main au feu...
— A moins que ce fut à celui-là , dit en riant lord Scarsdale.
Encouragé par sa plaisanterie , il ne voulut pas rester en si beau chemin , et , à l'instar de Henry Vernon , s'adressant tour à tour à chacun des convives , il demanda qui avait vu le tableau ; mais cette imitation n'eut pas le succès qu'il s'en promettait, et sir Roderiek Mackenzie, interpellé un des derniers , répondit qu'il l'avait vu.
— Alors , dit lord Scarsdale piqué , elle l'a brûlé parce qu'il ne valait rien.
KAUFFMANN. i-25
— Cela vous plaît à dire , repartit Mackenzie. Ce n'est pas Tavis d*^.. .
— DeShelton?
— Non , de Reynolds.
— Reynolds ! belle garantie! encore un de ses galants ; ils sont tous en rut autour d'elle.
— Suis-je du nombre ?
~ Ce n'est pas de vous que je parle.
— Eh bien ! moi , je vous dis que le tableau était fort beau !
— Je l'ai entendu dire aussi , interrompit Trevor Hampden , voulant couper court à celte discussion et ramener sur un terrein plus favorable; mais avouez que l'histoire de cet incendie est fort louche : ces cris , cette porte qui ne s'ouvre pas , le père absent, la petite Kauffmann en robe de chambre, tête-à-téte avec Shelton... Il y a quelque chose là-dessous!
— Le fait est que Shelton n'aimait pas à en parler, dit lord Sherrard , un des membres impartiaux.
— Et il aurait été moins discret, si l'aventure avait pu lui faire honneur , dit sir John Blois.
— Avec de telles interprétations , dit Ihonorable Raby Vane, je ne sais pas qui de nous peut être à l'abri de vos soupçons.
426 ArsGELICA
— Et l'affaire de Brentford , appelez-vous cela un soupçon? demanda Thomas Pelliam.
— Mais est-elle vraie? demanda Raby Vane.
— Oui ; jele sais de bonne part, dit lord Spencer, qui était des amis de Sheltou. 11 enlevait la petite Kauffmann , et il a eu le malheur d'accrocher le carrosse de la duchesse de Brunswick.
— Et il a été roué de coups par les laquais , reprit Thomas Pelham , encouragé par cet aveu.
— Et traîné dans la boue , dit sir John Blois.
— Et jeté à la watch-house, ajouta lord Scarsdale.
C'était à qui mettrait son mot.
— Soit , soit , messieurs , dit lord Spencer voyant l'abus qu'on faisait de sa sincérité ; j'accorde tout cela... Mais qu'auriez-vous fait à sa place?
— A coup sûr , je n'aurais pas été livrer mon nom à cette canaille.
— Quant à moi , s'écria lord Barrymore excité par la discussion et par le vin de Champagne, si pareille chose m'arrivait , je me brûlerais la cervelle.
— Je le crois bien , pour ce qu'elle vaut, dit une petite voix flutée qu'on n'avait point encore entendue.
— Parham , vous m'en rendrez raison I s'écria Barrymore , les yeux hors de la tète.
KA.UFFMANN. 427
— • Avec plaisir, lladcliffe , passez-moi donc cette bouteille.
Lord Barrymore , furieux, voulait se ballre surle-champ ; les convives, et lord Baltimore , qui tenait le fauteuil , s'y opposèrent , et le forcèrent de se rasseoir ; mais il avait besoin de décharger sa colère , il s'acharna sur Shelton.
Une foule de voix avinées ou malveillantes faisaient chorus.
— Vous êtes bien sévères, messieurs, dit lord Belasyse, essayant d'apaiser le tumulte; après tout , c'est un malheur !
— Un malheur? s'écria sir John Blois ! dites un déshonneur!... un déshonneur qui rejaillit sur tout le club!
— Il ne faut pas en accepter la responsabilité! s'écria Trevor Hampdeu . . .
— Non , non ! dit Barrymore ; excluons Siiclton comme indigne !
— Appuyé! appuyé! Les boules! les boules!...
Toute l'assemblée était debout et vociférait.
SirRoderick Mackenzic s'élança sur la table, renversant verres et bouteilles , et les pieds dans le vin :
— Un instant! un instant, messieurs! s'écria-
t-il d'une voix de tonnerre ; vous ne pouvez pas condamner ainsi un absent!
— Attendez qu'il revienne s'expliquer , ajouta lord Mount-Stuart.
— Pourquoi s'est-il enfui? dit lord Barrymore.
— Vous le lui demanderez à son retour , répondit lord Belasyse.
— Non, non; les boules!... les boules!... répétèrent les ennemis deShelton.
Le tumulte, un instant suspendu, était redevenu plus violent que jamais. Mackenzie était redescendu , abandonnant la partie de guerre lasse. Le président ne savait auquel entendre. Henry Vernon fit signe à ses partisans qu'il avait à parler : ils se turent ; et d'une voix qui dominait le reste des cris :
— Sir Roderick Mackenzie a raison , dit-il.
Cet exorde si étrange dans la bouche de Vernon , apaisa soudain Torage , et la curiosité fit prêter attention.
Ses partisans se regardèrent stupéfaits. Avait-il bu au point d'être devenu 1 ami de Shelton?
— Messieurs , je le répèle , reprit Henry Ver-
non, Tobservation de sir Roderick est juste. On ne peut pas condamner un homme sans l'entendre.
— Bravo 1 dit ironiquement Barrymore , et en attendant, l'honneur du club restera en souffrance !
— Permettez, dit Vernon. J'ai une proposition à faire qui conciliera tous les intérêts. Si l'on veut à toute force condamner sir Francis Shelton , que ce ne soit au moins que par contumace : de la sorte , nous réserverons ses droits et ceux du club.
Dans les assemblées délibérantes, un mezzo termine entre deux opinions divergentes, réunit presque toujours la majorité ; c'est une retraite où se réfugient volontiers l'incapacité , la modération , l'indifférence et la lassitude.
Sir Francis jouissait dans le club d'une telle prépondérance , que malgré la violence de ses ennemis , malgré la gravité des accusations, malgré son absence , si on était allé immédiatement aux voix , il serait probablement sorti victorieux de cette éprelive. Malheureusement pour lui, quoiqu'avec la meilleure intention du monde , sir Roderick Mackenzie, effrayé des clameurs de la faction opposé?, crut faire un coup de maître en
obtenant du répit. Pouvait-il prévoir le parti qu'en tirerait 1 hypocrisie de Henry Vernon?
Cette concession astucieuse passa pour de Timpartialité , et, ainsi amendée , la proposition emporta les trois quarts des voix. Il ne restait plus qu'à fixer le délai. Ce fut un nouveau sujet de contestation.
— Six mois!... un an!.,, deux ans!
La querelle allait redevenir sérieuse.
— Va pour un an , dit Parham , et allons jouer !
Les termes moyens étaient en faveur ce soir-là, et celui-ci réunit également les suffrages.
— 11 est donc arrêté , dit le président , que sir Francis Shelton est déclaré exclu du club , sauf à lui à obtenir sa réhabilitation dans un délai d'un an , passé lequel il sera pourvu à son remplacement.
— Et quant à moi , s'écria Trévor Hampden , je donne d'avance ma voix à la petite Kauffmann ! c est une chèvre qui vaut tous les boucs !
Ce propos termina la séance : on quitta la salle à manger pour les salons , où bientôt les cartes et les dés firent oublier, à amis comme à ennemis, la décision qui venait d'être prise , les aventures de Shelton , et jusqu'à son existence.
Mais le lendemain , ce coup d'état fit sensation
à Londres : on fut longtemps avant d'y croire; et même, parmi les membres du club, plus d'un • qui avait voté l'exclusion, n'en fut pas le moins surpris à son réveil. Les Kauffmann , quoi qu'ils vécussent maintenant fort retirés , ne tardèrent pas à apprendre la grande nouvelle. Le père en sauta presque de joie. Il était vengé! ... et il retrouva un instant son ancien enthousiasme pour les boucs !
Mais il n'en fut pas de même d'Angelica , cette mesure du club la livra de nouveau à ses terreurs. Sir Francis allait l'apprendre, et ferait tout au monde pour détourner Taffront qu'on suspendait sur sa tète. 11 avait pu se résigner à un fait irréparable, récusable, à la demi-publicité des gazettes; mais être rayé du club comme indigne, c'était un affront direct, sanglant, impossible à supporter. IL allait donc re^^nir sur ses pas, plus exaspère que jamais, et Dieu sait ou Vomoorterait sa rage , et quels moyens il emploierait pour se vôhabiliterl Mais des jours, mais des semaines, mais de,
mois s'écoulèrent sans réaliser ces craintes , sans
ramener le baronnet.
Vous voyez bien qu'il a pris son parti , dit
Zucchi.
Il est accablé sous le poids de tant d avanies,
ajouta Gretly ; il ne peut plus se relever.
En effet, Slieltoii continuait de donner gain de cause à ces raisonnements par son absence. Aussi Angeiica finit par se ranger à Tavis commun: tout paraissait terminé , les mauvais jours étaient passés.