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alarmée , leur martyr se prêtait de son mieux à de si louables efforts , et cherchait de son côté à s'indemniser de leurs injustices afin de leur en faciliter l'oubli.
Au nombre des qualités dont le ciel avait doué sir Francis, il en était une que nos trois pécheresses enthousiastes avaient omise dans leur nomenclature, et qui pourtant , surtout à cette époque, ne laissait pas d'avoir son prix : il avait un bon estomac qui supportait bien les fumées du vin. Jamais un des mille secrets qui dormaient dans les profondeurs de sa conscience ne s'en était échappé à table.
Resté seul avec Reynolds , il ne refusa aucune libation, dans l'espoir que le peintre , qui prêchait consciencieusement d'exemple, finirait par trahir ses projets sur Angelica, et il amena Tentretien sur la belle artiste.
Reynolds, en ce moment, adorait l'humanité toute entière, et dans ces sentiments de bienveillance universelle , sa jeune amie n'avait pas une des moindres parts. Il saisit avidement cette occasion d'épancher son âme; et la provocation du baronnet ouvrit passage à un torrent d'éloges et de tendresses , un peu abondant peut-être, mais trop impétueux pour ne pas finir par s'écouler et laisser voir les secrets de son lit.
Deux fois im laquais était venu annoncer que le thé était prêt , et Tenthousiasmc n'avait point encore amené l'indiscrétion finale, lorsqu à la grande contrariété de Shelton , les trois dames, à qui il ne suffisait plus de parler des vertus de l'aimable baronnet , vinrent elles-mêmes frapper à la porte de la salle à manger , et force fut de se rendre à cetle dernière sommation.
Sir Francis, confiant dans son adresse, se consola de ce contretemps, et se promit de mettre à profit le reste de la journée. Mais il eut beau , toute la soirée, avoir l'œil aux aguets, il ne surprit que certains signes d'intelligence entre miss Reynolds et Gretly , et l'heure de se retirer aonna , sans avoir apporté de renseignements plus positifs.
II venait de se coucher, et mille pensées jalouses l'assiégeaient dans l'ombre, lorsqu'il entendit parler sous sa fenêtre. Sa chambre donnait sur le jardin. La nuit était sans lune. Il sauta hors du lit, ouvrit la croisée avec précaution, et reconnut la voix de Reynolds et de sa sœur, qui causaient en se promenant devant la maison.
Il bénit l'infirmité du peintre, qui mettait l'entretien à un diapason qui lui permettrait d'en recueillir sa part.
— Nous sommes des égoïstes, Fanny, disait
Reynolds. Le dîuer nous a fait oublier d'envoyer chercher Johnson. C'eût été une surprise aimable à faire au baronnet et à ce pauvre docteur. Je dirai à Ralph d'aller le prendre demain de bonne heure avec la voiture.
Shelton avait entendu très-distinctement Reynolds, qui en ce moment marchait sous sa fenêtre. Il saisit également bien la réponse de miss Frances, qui parlait haut pour être entendue de son frère.
— Y pensez-vous , Joshua , cria-t-elle ! nous nous retirons ici pour comploter notre mariage, et vous allez nous attirer du monde. Autant valait rester à Londres.
Reynolds, qui changeait souvent de ton, n'étant pas juge de la portée de sa voix, fit une réplique perdue pour Shelton, et comme miss Frances était loin lorsqu'elle reprit la parole, de tout ce qu'elle dit il ne distingua que son nom.
— Je ne pouvais pas faire autrement, dit Reynolds qui se rapprochait.
— Soit, mais laissez-le partir après déjeuner.
— Bien entendu.
Ce dialogue fut suivi de quelques instants de silence; mais ils continuaient leur promenade, et lorsqu'ils reprirent Tentrelien, ils étaient arrêtés de l'autre côté de la maison. Sir Francis eut beau redoubler d'attention, le corps à demi penché hors
de la fenêtre; il ne lui parvenait que des sons confus, où son oreille de jaloux crut discerner par intervalles le nom d'Angelica. Il attendait leur retour avec impatience, exposé, presquenu, à toute la fraîcheur d'une nuit de printemps, lorsqu'après un quart d'hem'e d'espérance vaine , le bruit d'une porte du rez-de-chaussée que l'on fermait lui apprit que Reynolds et sa sœur étaient rentrés , et qu'il devait encore renoncer à ce moyen de satisfaire sa curiosité.
— Après tout, qu'ai-je besoin d'en savoir davantage? se dit-il en se recouchant de mauvaise humeur. Pourquoi chercher moi-même à m'abuser? Je suis plus sourd que Reynolds; car, ce que tout me crie aux oreilles, je m'obstine à ne pas l'entendre. Je demande des preuves!... Et qu'estce donc que le bavardage ou mieux encore la discrétion de Kauffmann? Qu'est-ce que cet emportement de Zucchi? que les mines de Gretly et de miss Frances? Et cette conversation que je viens de surprendre : — Nous venons ici pour comploter notre mariage? N'est-ce pas clair? Ne se propose-t-on pas de me renvoyer demain après déjeuner?... Oui, oui ! mais auparavant, la nuit est à moi , et je leur apprendrai de quoi je suis capable!
Excité par ce défi , il se mit à rouler, dans sa cer-
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velle de roué , vingt projets plus extravagants, plus coupables les uns que les autres. Mais un homme d'esprit sait se juger s'il ne sait pas toujours bien faire ; et il comprit que lous ses plans étaient inexécutables, que mille facilités de lieux et de temps lui manquaient. 11 s'obstina dans ses recherches laborieuses; mais sa féconde imagination lui refusait une dangereuse assistance. Ne commet pas un crime qui veut, et quand il veut? 11 devait rester innocent malgré lui.
Enfin, il se sentit épuisé de tous ces avortements pénibles; le dégoût s'empara de lui, et il envoya à tous les diables les Ueynolds , les Kauffmann , et Angelica elle-même ! 11 ne voulait plus penser à rien : il voulait dormir! mais l'amour, mais la jalousie , mais l'inquiétude, mais tous les cauchemars de l'insomnie étaient accroupis sur sa poitrine et tenaillaient son cerveau.
C'est en vain qu'il s'agita et se retourna dans son lit: il entendait à sou oreille la voix de toutes ses passions qui , comme autant de démons déchaînés, l'appelaient à l'œuvre. 11 se remit à marcher d'impossibilités en impossibilités, jusqu'à ce qu'enfin une pensée meilleure vînt éclairer ses pas et replonger dans l'abîme les noirs enfans des ténèbies.
— Toutes ces roueries, se dit-il, sont des plai-
sirs bien arides ! On vante le bonheur d'une vie pure, si j'en essayais?... Il est impossible qu'Angelica aime ce Reynolds!... C'est un mariage de raison? eh bien ! je me présente aussi! Reynolds et moi, pesons nos titres, et que cette belle slalue tienne en main la balance!
A peine venait-il d'avoir cette bonne intention que le ciel l'en récompensa en faisant descendre sur ses paupières brûlées la rosée bienfaisante du sommeil, et en prolongeant dans ses rêves l'écho de cette voix partie du cœur.
Lorsqu'il s'éveilla, les rayons du soleil levant doraient les bouquets semés sur ses rideaux. Une fauvette à tête noire gazouillait sur un amandier dont les branches fleuries, balancées par le vent , frappaient aux vitres , comme pour demander à entrer. Les ravissants prestiges du sommeil semblaient à leur tour y survivre.
Sa pensée loyale, ses rêves qui venaient de la réaliser à l'avance , les grâces toutes nouvelles de cette riante nature , tout lui avait rafraîchi le saug, L'avenir s'offrait sous l'aspect le plus séduisant. Plus de projets contradictoires! plus d'inquiétudes! plus de jalousie! 11 était calme, il était heureux, cent fois heureux! car il allait faire le bonheur de celle qu'il aimait. H était déterminé à l'élever jusqu'à lui ! Il jouissoit en idée de la sur-
prise de sa belle maîtresse. Quelle fortune inespérée! Lady Shelton!!! Et il énumérait tous ses avantages avec la complaisance d'un homme qui, résolu de renoncer au monde et de donner tout son bien aux pauvres, compte ses pièces d'or une à une , et savoure à petits coups les délices de la belle action qu'il se dispose à accomplir.
Que lui importaient les railleries de ses compagnons de débauches? Quand une fois par hasard, l'innocence, la vertu, le mérite modeste, trouveraient dans le monde leur récompense ! N'y aurait-il pas toujours assez de victimes pour consoler les libertins, pour distraire leurs pernicieux ennuis?
N'était-il pas à un âge où les idées devaient prendre un tour plus sérieux, l'ambition un plus noble essor? Il était temps qu'il songeât à se donner un héritier direct de son nom et de son immense fortune. 11 s'agissait de tourner un autre feuillet du livre de sa vie; et ce désaveu du passé, pouvaitil mieux le signaler que par cette belle action?
Non, rien ne l'empêcherait de faire le bonheur de son adorable, de sa divine Angelica ! Il le ferait, rien que pour la morale : parce qu'il était bon qu'un libertin (il l'avait été) fît amende honorable. Il le ferait, rien que pour Angelica, par tendresse désintéressée, dùt-elle n'être pourlui qu'une
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sœur! Mais Taniour, qui lisait dans son cœur, n'exigeait pas de tels sacrifices, et lui réservait ses. plus précieuses faveurs.
— Pauvre vieux Kauffmami, se dit-il, comme il va être stupéfait, lui déjà si fier de l'idée de voir sa fille mistress Reynolds ! 11 n'a plus la tête Irès-forle : il faudra lui annoncer cette nouvelle avec des ménagements. EtZuccbi, l'irréconciliable ennemi du mariage , voilà un fait qui va bien ébranler ses tbéories ! Et Grelly, mon ennemie , que dira-t-elle de son futur cousin, la petite rusée? ne sera-l-elle pas jalouse? oh non! c'est une bonne fille, elle aime sa cousine.
Tout était donc pour le mieux. Sa résolution avait tout aplani; il en était tellement convaincu que pour un rien, au déjeuner, il aurait annoncé ses bienfaisantes intentions en pleine table. Cependant la vue de Reynolds, qu'il avait oublié, calma un peu son effervescence. Il se résigna à attendre : avant son départ, il demanderait à Augelica un tête-à-téte,
La villa Reynolds venait d'être bâtie par sir William Cbambers. C'était la première année que Reynolds l'habitait et il était dans sa luue de miel de propriétaire. Pendant que miss Frances faisait à ses convives les hoimeurs du chocolat, du thé et des ficnch roUs , il leur raconta touo les embellis-
sements qu'il avait réalisés dans son petit domaine, tous ceux qu'il projetait encore , et proposa de le visiter en détail après déjeuner, avec sir Francis qui n'y était point encore venu.
— Etes-vous fou, Josliua? dit miss Frances qui avait pris son frère dans une embrasure de croisée, pendant que Shelton et les deux jeunes filles étaient allés chercher leurs chapeaux ; vous voulez donc que sir Francis nous reste à dîner ?
— C'est l'affaire d'un instant j ne vous agitez pas , Fanny 1 il va probablement partir.
— Mais il n'a pas commandé ses chevaux.
— Après tout, quand il resterait?...
— Oui! oui! pour faire manquer tout! Quant à moi je guette notre galant, et je le remets plutôt au lendemain.
— Au lendemain? et miss Kauffmann qui part ce soir? Vous savez qu'elle a beaucoup à travailler et que nous ne la retiendrons pas un jour de plus. . . à moins de lui avouer notre motif.
— Gardez-vous en bien ; elle serait capable de partir sur-le-champ !... de grâce, abrégez votre examen et délivrez-nous du baronnet.
— Je ferai de mon mieux , Fanny. Est-ce que vous ne venez pas?
— Non, je reste ici en observation. Il est im-
kauffmann.
„' „.iP les ennemis ne se trouportant, je vous assure, que lèse.
vent pas «" P'^;^":;;^»., et des deux cousines ,
La rentrée 'l'',,^''"" ' „„„ids offrit sa mam
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trer le chemin. voici une complai-
Allons! se d.tShe ou >^-^^^ sance de bon augure; il semm
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La tournée commençap3. e ar , ^^^^^^^^ tu à dessein le pas pour melt.e plus entre lui et son rival. ,,,1 U d'un Ion
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ton-Lodge , dit Angelica q i^^^ental.
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Vous n^êtes plus la même pour moi ! vous prenez à lâclie de m'éviter!
— Quelle idée !
— Voyez donc comme vous pressez le pas! Angelica ralentit sa marche.
— Non , miss Kauffmann , vous n'êtes plus la même ! 11 fut un temps où j'étais le bienvenu chez vous , où vous ne craigniez point de vous trouver seule avec moi , où vous me traitiez en frère ! Alors, miss Angelica, (laissez-moi m'arrêter sur de si doux souvenirs ) , alors j'étais votre conseiller ; quand vous aviez besoin d'un ami , mon nom venait le premier sur vos lèvres ; vous me permettiez de vous tenir lieu de votre famille absente !... Maintenant vous vous relirez de moi , vous avez Tair de me craindre !... et pourtant, miss Angelica , je vaux mieux maintenant que je ne valais alors ; je prenais la vie moins au sérieux , je méritais peut-être quelques-uns de vos soupçons actuels ; maisaujourd hui ils sont injustes , entendezvous ! car je suis devenu meilleur , meilleur parce que je vous aime, Angelica, parce que je vous aime comme je ne me croyais pas capable d'aimer.
Reynolds etGrelly étaient hors de vue. Shellon parlait avec véhémence, et avait saisi la main d'Angelica.
Elle s'arrêta tout à fait et retira sa main.
— Sir Francis, répondit-elle d'un ton grave, je voulais nous épargner à tous deux ce qui vient d'arriver. J'espérais que vous auriez compris qu'il est des paroles que je ne dois pas entendre.
Après ce peu de mots prononcés d'une voix tremblante, elle se remettait en marche. Slielton la retint :
— Et vous , fille cruelle ! ne devriez-vous pas comprendre qu'il ne s'agit pas ici d'un badinage, d'une froide galanterie, mais d'une passion réelle, mais du malheur ou du bonheur de ma vie?
— Laissez-moi, monsieur, laissez-moi ! Je ne puis vous écouter I
— Et pourquoi , si mes intentions sont pures? Miss Kauffmann est-elle tellement enorgueillie de la célébrité de son nom , qu'elle ne puisse en faire le sacrifice à mon amour? Aurais-je été trop présomptueux de lui offrir le mien en échange?
Après une telle réponse , prononcée avec une emphase involontaire, sir Francis ne crut plus avoir besoin de retenir la belle fugitive.
Effectivement , elle ne chercha pas à profiter de la liberté qui lui était rendue. L'offre du baronnet rassurait sa pudeur et méritait une réponse. Elle s'apprêtait à la faire ; mais avant qu'elle eût pu se rendre maîtresse de sa surprise , Reynolds et Gretly, la voyant arrêtée , étaient reveims au-de-
vant d'elle. Elle se borna donc à dire au baronnet qu'elle ne pouvait lui répondre en ce moment.
Celui-ci , qui tournait le dos aux deux arrivants, comprit qu'elle voulait du temps pour avoir Tair de se consulter. Malgré tout le prix du bienfait , il n'était pas séant qu'elle se jetât ainsi à sa tête. Il n'eut donc garde d insister , et lorsqu'ils furent rejoints par sa future cousine, il n'en eut point d'humeur. Au extraire, c'était mettre Angelica à l'aise. Après une telle ouverture , et jusqu'à la réponse, untéte-à-tête n'avait plus rien que de gênant.
Voulant pousser la délicatesse jusqu'au bout , et pour donner une excuse de ne pas l'avoir suivi , il annonça à Reynolds qu'il venait de se rappeler une affaire qui 1 obligeait de retourner immédiatement à Londres.
— Déjà ! dit le peintre enchanté , par égards pour sa sœur, de cette brusque résolution. Eh bien! si ces dames le veulent, nous allons vous mettre en voiture.
Il reprit les devants , et se dirigea avec Gretly vers la maison, Angelica et Siielton les- suivant en silence. Quand ils furent près d'arriver :
—Un seul mot, dit le baronnet; quand puis-je espérer de vous voir?
— Demain matin, à Londres. Je reviendrai ce soir.
— Merci , dit Shelton , s'attribuant la promptitude de ce retour.
Miss Reynolds les avait vus rentrer. Grâce à ses soins , les chevaux ne tardèrent pas à être attelés ; et sir Francis partit , sûr de son fait , et comblé , sans aucun doute , des bénédictions secrètes de sa maîtresse.
Va\ arrivant chez lui, sir Francis trouva un l)illet de miss Jemiiiia. Mislress Kamsden et elle étaient revenues la veille au soir de Slielton-Lod- }|e, et sa mère , un peu fatiguée de la route , l'avait chargée d'écrire au baronnet pour le prier à souper. Elles comptaient toutes deux sur ce dédommagement de la j)récipitatioM de son départ.
Il n^avait ])as achevé de parcourir ce billet . en
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haussant les épaules , qu'il le laissa dédaigneusement tomber. Puis , se ravisant, il prit une plume , et , pendant que sa levrette mettait en pièces le joli papier lilas tout imprégné de musc , il répondit que les mêmes raisons qui l'avaient forcé de hâter son retour ne lui permettaient pas de se rendre à leur invitation , et termina par d'assez froids regrets.
Il cachetait sa lettre , lorsqu'on annonça lord Parham.
A cette époque , deux modes bien différentes se disputaient la faveur des beaux de Londres. L'une, la mode française, affectait, dans le costume et les manières, les goûts les plus efféminés : une taille de guêpe, la galanterie des ajustements et le tendre des nuances , un teint de lis et de rose , le crêpé , les sept pointes , une atmosphère de parfums , des nerfs , une santé déplorable, la douceur de Torgane, le précieux du jargon , les petits soins auprès des dames, des acrostiches , du parfilage et un peu de tapisserie : tels étaient les signes principaux qui caractérisaient la mode française.
L'autre mode , l'anglaise , en avait pris le contre-pied : une chevelure flottante et en désordre , de larges épaules , une voix de stentor et un ton à Tavenant, tous les talents de la gymnastique , un vêtement d'homme du peuple, plutôt veste qu'ha-
bit, un gros bâton noueux , et à peu près toutes les allures de la canaille : voilà quel était le type de la mode anglaise.
La foule des élégants avait à choisir entre ces deux extrêmes : la femmelette et le portefaix.
Lord Parham était un petitjeune homme blond, blanc, rose, fluet, avec un filet de voix : il avait l'air d'une demoiselle; mais il était bon patriote , et il entra chez sir Francis dans le costume national dont on vient de présenter l'esquisse.
Maître, à sa majorité, de l'immense fortune de sa mère , et marié de très-bonne heure, en moins de deux ans il était séparé de sa femme , et, selon toute apparence , avant deux autres années il serait ruiné. Ce n'était pas qu'il fût entraîné au désordre par les causes ordinaires, par des vices , des passions, ou par la vanité qui en tient lieu si souvent. 11 n'avait qu'un défaut prononcé : une indifférence parfaite et générale.
Quand il faisait des extravagances , c'était sans fougue , sans forfanterie ; ce n'était pas pour le plaisir de les dire , et ce n'était pas non plus pour le plaisir de les faire ; il se conformait sans discussion à l'usage. Sa conduite n'était pas plus en harmonie avec son caractère , que son costume avec son corps. Il était un hercule et un débauché de par la mode. Ses folies, comme ses besoins ,
avaient leurs heures marquées dans Temploi de sa journée. A midi , il s'éveillait et prenait son chocolat ; après déjeuner, il boxait ou jouait du bâton ; à deux heures , il se promenait à cheval au parc; puis il allait voir ses maîtresses, puis il s'enivrait , puis il perdait ou gagnait au club quelques mille livres , puis , vers quatre à cinq heures du malin , il revenait chez lui dormir du sommeil de rinnocence. Qui est-ce qui agissait différemment? S'il jouait plus gros jeu , c'est qu'il était plus riche; et s'il perdait davantage, c'est qu'il ne prenait pas assez d'intérêt au jeu.
11 n'y avait pas à le sermonner : il suivait son instinct. H mangeait sa fortune, comme la brebis mange l'herbe, comme le loup mange la brebis, sans scrupules, sans remords. Sa conduite n'était point du ressort de la morale : c'était un fait d'histoire naturelle. Il ne s'agissait pas de le blâmer, mais de le classer ; ce n'était ni un ruminant, ni un carnassier, c'était un dissipateur.
— Qu'écrivez-vous là , Frank? demanda-t-il à Shelton, avec qui il était très-familier, malgré la différence d'âge? Est-ce un engagement pour ce soir?
— Au contraire, c'est un refus.
— A la bonne heure, car je viens vous cher-
cher. C'est la fête de Kitty Fisher, et je lui ai promis de vous mener à Hampstead.
— Je vous suis obligé, Richard; mais ne comptez pas sur moi.
— Au contraire^ j'y compte tout à fait, reprit lord Parham , en s'étendant sur un sofa. Entre nous, on vous ménage une surprise.
— Surprise ou non, mon cher Dick, je n'irai pas.
— Une entrevue, reprit lord Parham sans tenir compte du refus, avec
— Dites-moi, Richard, interrompit Shelton, là franchement, la main sur la conscience, est-ce que. toutes ces débauches vous procurent des plaisirs réels ? Ne vous êtes-vous jamais demandé si le bonheur n'était pas ailleurs, et n'avez vous jamais pensé à l'aller chercher où il pouvait être?
A une apostrophe si peu prévue, le jeune lord ne répondit rien. Il regarda fixement le baronnet, le menton appuyé sur sa grosse canne.
— Le bonheur, mon cher ami, reprit Shelton encouragé par ce silence , n'est pas dans des amours qui excluent l'estime. 11 est dans une union légitime avec une femme vertueuse, qu'on entoure de soins, de prévenances, d'affection , au milieu d'enfants qu'on élève soi-même , qu'on prémunit contre les fautes que leur père a commises.