‹ AngéliqueChapitre 22 sur 22 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Le jour suivant, les convives étaienl partis et ou rentraitdans les habitudes ordinaires. M. d'Annebault et François étaient dès le malin à leur poste devant la tapisserie, et causaient non plus, comme toujours, du temps passr, mais du présent et de

l'avenir joyeux qui s'épanouissait à leurs regards.

— Ces chers enfants! ils seront heureux, je l'espère, disait M. d'Annebanlt. Mon gendre et ma fille ont l'air que j'aime à voir à un nouveau ménage. Oh ! comme ma fille me rappelait sa mère, c'est le même caractère, noble,calme, simple, comme sont toutes les grandes âmes ; c'est dommage que tu ne saches pas le latin, je te dirais un mot qui la peint admirablement. Quanta Notre-Dame d'Auray, reprit M.d'Annebault en passant ses mains dans ses cheveux d'argent, je ne sais pas, mais elle semblait hier bien préoccupée et presque triste.

— Et M. Marins, il paraissait en vérité de bien mauvaise humeur.

— Vraiment ? Oh ! je n'ai pas remarqué cela; je ne pouvais à la vérité bien voir pendant le diner que mes deux voisines.

— Moi, j'ai bien vu qu'il rongeait ses ongles, comme il lui arrive quand il n'est pas content; de

plus, il a dit à iiiademoiselle Angélique ( je veux dire à madame sa femme), en remontant chez lui :

— Vos pleurs vont me rendre la risée de nos convives j tâchez du moins de les cacher; et sa voix était si rude en lui parlant que cela m'a fait de la peine,

— Que peuvent-ils avoir? dit M. d'Annebault avec inquiétude.

Mais avawt qu'ils aient pu se livrer à aucune conjecture, les deux ménages entrèrent, l'un par une porte, l'autre par l'autre ; ils arrivaient pour le déjeuner, qui était déjà sonné depuis un moment.

Le vieux comte baisa sa fille au front;, comme de coutume, et tendit sa main à son gendre; puis il s'avança vers Angélique, qui venait lentement et les yeux baissés avec un air de profonde tristesse.

— Et ma seconde fille, ne puis-je pas bien aussi l'embrasser ? Mais, en s'approchant d'elle, il vit

son visage si pâle et si abatlu qu il sariêla tout surpris.

— Ma fille, ma chère fille, quavez-vous donc .' lui dit-il avec tendresse. Comme il vit qu'elle baissait la (ète sans répondre, il prit son bras, le passa sous le sien en silence et l'emmena dans la salle à manger, où il feignit de ne point s'occuper d'elle afin de ne pas ajouter l'embarras à sa peine ; malgré ce soin, il vit une larme couler sur sa joue.

— Que veul dire ceci .^s'écria le bon vieillard, interrogeant des yeux son fils et la jeune femme : mais personne ne lui répondit.

Marins appela Tunde sesgens, lui donna l'ordre d'aller lui faire seller un cheval ; il avait le ton grondeur et l'air décontenancé. Son père et sa sœur essayèrent de lui parler avec enjouement, sans en obtenir que des mots sans suite et sans aménité.

Ce repas tlu matin, si gai d'ordinaire, futmorne; il fut impossible de lier aucune conversation ; chacun paraissait désirer de l'abréger, surtout Gabrielle, dont l'inquiétude était extrême, et qui ne faisait que regarder Angélique.

Aussitôt qu'on fut sorti de table, et pendant que M. d'Annebault, sa belle-fille et son gendre rentraient au salon, Marius attira sa sœur à l'écart, et lui dit brusquement, en lui désignant Angélique ;

— Parle-lui, car il faut enfin que tout ceci finisse; elle me croit un monstre apparemment, un vampire, un sauvage, que sais-je? Peste soit de Tinnocence !

Et sans attendre de réponse , il sortit de la salle à manger d'un air d'humeur, gronda le domestique qui lui amenait un cheval, le trouva mal pansé, mal sanglé, fit tout rattacher devant lui, se jeta en selle, gourmanda le bel animal qui n'avait aucun tort, et partit au galop, usant du moins, sans le savoir, d'un très bon moyen de faire évaporer promptemcut la plus maligne humeur noire.

LV"S|:aoc et le luoiivcment sont bons à ceux dont l'aine est mal à Taise.

M. d'Annebault comprit facilement aux regards inquiets de sa fille qu'elle avait envie de causer seule avec sa petite belle-sœur; aussi, au lieu de se remettre à son métier ou de proposer une promenade comme il en proposait souvent le matin, il sortit, emmenant son gendre, à qui d'ailleurs il était bien aise de montrer deux très beaux chiens de chasse qu'il avait fait venir pour lui d'Angleterre, et qui étaient arrivés seulement la veille.

Quand les deux amies furent enfin seules, Gabrielle s'approcha d'Angélique; celle-ci était allée s'asseoir triste et silencieuse auprès d'une des fenêtres, et elle y restait plongée dans une pénible rêverie.

Gabrielle prononça son nom : Chère sœur, lui dit-elle

A sa voix Angélique releva la tête, parcourut

le salon des yeux, et voyant qu'elles ëiaienl seules, elle se leva, étendit les bras, et vint tomber toute en larmes dans ceux de Gabrielle, son refuge ordinaire.

— Qu'as-tu, chère sœur? s'écria madame d' Ablancour, la serrant contre son cœur, et la regardant avec une tendre sollicitude.

Mais la pauvre enfant ne répondit à ses caresses que par un déluge de larmes.

Ces pleurs, ce qui s'était passé au diner de la veille, les paroles que Marins venait de lui dire^ formaient un ensemble qui éclaira soudainement madame d'Ablancour: elle comprit tout à coup que son frère, jeune, ardent, impétueux, amoureux comme un fou, et tie connaissant les femmes (comme il arrive à beaucoup de jeunes gens^ que par quelques rapides et faciles conquêtes, avr.it blessé par des transports imprudents cette chaste et pu dique jeune fille, qui dans son ignorance avait pu

— 3'i0 — se croire oftensce par lui , cl Tavait peul-élre repoussé avec courroux.

Beaucoup d'hommes jugent singulièremenl les femmes; ils pensent que la seule nature doit suflire pour les éclairer,sans songer qu'une chaste et timide vierge dont toutes les pensées sont pures, dont toutes les habitudes sont pudiques, n'est point soumise aux vives influences de la nature instinctive telle qu'ils Tentendent; car une sainte pudeur lui en fait comprimer et étouffer tous les premiers mouvements pour ne vivre que par lame et par le cœur.

Angélique avoua son étonnement, sa révolte et sa chaste colère à Gabrielle, et le front de l'innocente enfant se couvrait de honte à chaque mot quelle laissait échapper; elle pleurait et gémissait, et demandait à sa sœur son appui. Mais sa sœur gardait le silence, et quand enfin elle le rompit, Angélique fut confondue de voir que madame d'Ablancour au lieu, de s'indigner avec elle et de partager ses sentiments, Ten grondait, avec douceur sans doute, mais enfin l'en grondait, et cherchait à lui

__ 341 — faire comprendre quelle avait tort. La pauvre enfant regarda son amie avec une grande surprise.

— S'il en est ainsi, s'écria-t-elle , pourquoi doncnem'avoir pas avertie, Gabrielle? je me serais plutôt enfuie au bout du monde... Mais non , reprit-elle après un moment de réflexion, je ne puis te croire aujourd'hui, toi que j'ai pourtant toujours crue avec une foi si entière; tu t'abuses... non, non, la femme ne peut être soumise à une aussi déplorable abjection.

— Angélique, reprit madame d'Ablancour, avec une autorité calme et remplie de dignité, il n'est que trop vrai pourtant; la femme porte ici-bas dans foutes ses plus dures conséquences la peine attachée pour toujours à la faute de la première femme.

— Mais sa punition n'est-elle donc pas seulement d' enfanter (U'i'c doultuir, répondit Angéli(|Me?

— 0 mon enfant ! son sort serait trop doux si l'anathème qui s'est appesanti sur elle se bornait à cette seule douleur l'car si terrible qu'elle soit,

elle est bien vite oubliée, dans la joie d'avoir donné la vie à nn être qu'elle aime avant de le connaître, et qui devient au premier moment de sa naissance ce qu'elle chérit le plus au monde. Mais là ne se borne point sa punition, et dès sa plus tendre jeunesse jusqu'aux confins de la vieillesse chaque période de sa vie est signalée par une souffrance particulière ; tous les maux, toutes les infirmités d'une nature déchue pèsent de leur poids accablant sur elle, et celui qu'elle traîne toujours avec elleet qui lenserre jusqu'au tombeau, mon enfant, c'est la servitude passive à laquelle elle a été condamnée en expiation de sa première et fatale désobéissance ; Angélique, la femme appartient à rhomme qu'elle a pris pour époux, comme l'esclave autrefois appartenait à son maître ; elle est à lui toujours et à toute heure, depuis )e jour où elle consent à unir son sort au sien. L'esclave a trouvé l'affranchissement dans les lois qui régissent la société, parce qu'elles changent suivant les temps, et la femme ne le trouvera jamais, parce que, suivant une ]>el le expression de Pantiquitéjle coupable

a droit à la peine, car la peine expie et libère à la fin; la soumission, l'obéissance, voilà sa peine; et la femme doit s'y soumettre avec résignation.

Gabrielle continua :

Ob! qu'il faut le bien cboisir, celui à qui Ton se donne ainsi, pour qu'il vous domine sans vous opprimer, qu'il vous soutieiuie sans vous briser, qu'il soit doux, indulgent, et qu'il n'abuse point de ses droits !

— C'est là une doctrine bien dure, dit Angélique, plongée dans de tristes rétlexions. Gabrielle, hi voyant si abattue, lui dit en lui prenant la main.

— Mais ne t'y trompe pas, cbère Angélique, c'est par son esclavage et son abjection même que la femme se relève; car c'est par là qu'elle devient mère et qu'elle acquiert toute sa baule dignité ; pense à la fui sublime cl louchanic du mariage, et tu te soumettras avec une bumb'e simpliciu> au\ devoirs par lesquels on \ parvient.

AngêlicuKi Lcoiitait sa sœur avec une exlièmo confusion,

— Mais, pourquoi, dit-elle enfui, parler toujours dans les livres et partout... des douceurs et des joies du mariage? Je croyais voir un ciel nouveau s'ouvrir devant moi; j'avais révë les plus charmantes délices du cœur, délices inépuisables, parlagées et senties à deux; joies du ciel descendues sur la terre, et qui faisaient oublier à Isaac jusqu'à la mort de sa mère, et à Tobie les caresses de son vieux père. Bon Dieu!... quelle illusion!.. Elle reprit après un moment de silence :

— Ne serait-il pas plus sage et surtout plus juste de parler de ses sérieuses obligations, de ses rigoureux devoirs, et de son effrayante servitude.^ Si on connaissait d'avance toutes ces choses, combien de femmes reculeraient devant un état auquel je vdis I)ien maintenant qu'on avait laison de médire dans mon couvent que toutes n'étaient point appelées.

— Je trouve, comme toi. ma sœur chérie, qu'au

— 3'f5 — lien (i'envelopuer le mariage do mystères qui foui beaucoup rêver nos imaginations déjeunes filles, il faudrait le montrer ce qu'il est; un état grave, infirme, plein de peines , dassujetlissements et d'humiliations , un état que la pensée religieuse élève et ennoblit, car il est beau de coopérer à la propagation des êtres de Dieu; un état enfin que laffection peut adoucir et consoler, mais que rien ne peut changer, et qui reste ce que la Providence a voulu qu'il fût, une servitude pénible et souvent accablante pour la femme.

— Mais qu'est-ce donc que l'amour? dit Angélique avec découragement, je m'y perds.

— L'a mou r tel qu'on l'entend en général.jo no puis te l'expliquer; tu ne le comprendrais pas, chère enfant ; mais l'amour tel que nous pouvons toutes doux l'éprouver, c'est un élan sublime du cceur qui tend à confondre deux âmes dans une seule et même àme; c'est un sentiment tombé du ciel sur la terre, et le seul aussi que nous remporterons au ciel.

— Et peut-il exister dans le mariage? reprit Angélique avec tristesse.

Oui sans doute, ma chère Angélique, et même il faudrait toujours qu'il le précédât et que le mariage en fut comme le sceau et le complément; il en rendrait les devoirs plus faciles, et il adoucirait les peines qui sont inséparablement attachées à cet état.

— Je vois bien mainfenant que Marins avait raison quand il me disait que Tamour était indispensable pour entrer en ménage ; que ne l'ai-je écouté ?

— Oh! ce n'est pas celui qu'il le demandait alors; ce ne sont pas les transports de l'amour, ni ses tempêtes, ni ses illusions, ni son délire qui sont nécessaires au mariage ; peut-être même y sont-ils funestes , parce qu'ils ôtent quelque chose à la gravité de ce lien ; mais cet amour sérieux, dévoué, profond, dont l'estime et la confiance sont la hase, qui rond robéissancc facile et le joug léger.

— Celui que Jules et toi vous avez l'un pour l'autre.

— Et celui qui est au fond de ton cœur sans que tu en saches même le nom, celui que tu répands sur tout ce qui t'approche, comme la fleur répand son parfum autour d'elle, un amour dévoué, tendre, chaste, sublime dans son ignorance et dans sa simplicité, qui comblera Marins de bonheur, quand vous vous serez compris tous deux et que vous saurez combien vous devez compter sur le cœur l'un de l'autre ; et aussi, chère Angélique, quand tu auras compris combien la confiance et l'indulgence sont nécessaires entre ceux qui s'aiment.

— Mon ignorance m'a rendue bien injuste, dit Angélique tristement.

— Ton innocence couvre tout de ses ailes blanches : rassure- loi.

— OGabrielle! tu sais et tu comprends toutes

eliosos, toi ! Tes pensées viennent de si haut, que toujours elles me calment et m'apaisent; tu m'instruiras de plus en plus, n'est-ce pas, pour que je devienne la femme forte de TEcriture... Hélas, j'en suis si loin!... Voilà Marius, ajou(a-t-elle en rougissant; crois-tu qu'il me pardonne mes odieux soupçons et ma conduite insensée?

Marius venait de rentrer; il était descendu de cheval à l'entrée de la cour, et s'avançait assez lentement ; son front était encore soucieux; il paraissait incertain et regardait aux vitres près desquelles il voyait sa femme et sa sœur, ne sachant point s'il devait rentrer ou non "au salon. Mais Gahrielle frappa légèrement sur le carreau, et lui fit signe d'arriver; alors il se hâta vers le salon.

En le voyant entrer, Angélique courut se jeter dans ses bras, et cacha sa jolie tète dans son sein; elle lui dit d'une voix timide et eaj'jssante :

— rardonne -moi, Marins; je serai désormais ta femme soumise et tendre.

Marius la serra sur son cœur avec transport. Tous ses chagrins étaient effiicées par de telles paroles.

— Pardonne-moi toi-même, chère ange, s'écriat-il J'ai été bien pUis enfant que toi^ je devais l'adorer pour ta céleste pudeur et ta divine innocence, et attendre à genoux que ton cœur se tournât vers moi. Gabrielle, tu avais raison l'autre soir, et j'aurais dii écouter tes conseils; mais que veuxtu ? j'étais fou.

Après ce jour la joie reparut sur le front de

Marius, et elle y fut durable; une douce sérénité se répandit sur celui d'Angéliqu^ et bannit les soucis qui commençaient à naître dans l'esprit inquiet de M. d'Annebault. La paix et la joie s'établirent dans cette heureuse demeure.

— Notre-Dame d'Auray ne te paraît-elle pas une charmante et aussi une très-heureuse femme? disait le vieillard après quelques mois, au bon François ; tu ne penses plus, je l'espère, qu'elle n'était pas bonne à mettre en ménage.

Le vieux serviteur branla doucement la tète sans rien répondre.

Cependant le même jour, Angélique, après une longue causerie avec sa belle-sœur, lui dit en soupirant, encore qu'elle sourit :

— * Marins est bien bon, il m'aime et je l'aime aussi de toute mon âme; je suis heureuse, ma Gabrielle; mais pourtant rien ne saurait me faire

oublier la sainte et belle union dans laquelle nous avons autrefois vécu ; cette union qui n'était que celle de nos âmes, exempte d'orage, d'exigence, d'asservissement, où les devoirs n'étaient aue de s'aimerdansIapaixetlajoiedesanges.Ohl que n'at-elle pu toujours durer ! Mais les joies célestes sont pour le ciel, et sur la terre, je le vois bien^ il faut toujours qu'un peu d'alliage se mêle à l'or, et qu'un peu d'amertume corrompe les choses les plus douces.

Le monde, on ne le sait point assez, contient un grand nombre de candides et pures jeunes filles

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— ôiyz —

toutes recueillies clans leur chaste ignorance, en qui le sentiment de la pudeur est demeuré aussi profond qu'il l'était dans la première femme quand elle sortit des mains du créateur, toute revêtue de modestie; pour ces natures délicates, se donner est un sacrifice immense et toujours nouveau ; car si la déchéance a fiappé la femme dans Eon âme devenue faible, dans son corps devenu infirme, et dans ses sentiments que la volonté ne gouverne plus, elle a, chose étrange, elle a respecté cet admirable instinct de pudeur dont Eve fut primitivement dotée. Plus la femme est jeune et pure, plus elle est chaste dans ses pensées de vierge ; et sa nature est ainsi faite , qu'elle n'arrive aux pensées grossières qu'après un long contact avec le monde qui ne croit pas à sa pudeur, et qui la froisse et la blesse impitoyablement.

J'ai besoin de le dire à tous ceux qui ont besoin de le savoir, Angélique nest point une exception; toute jeune fille élevée sous les regards d'une mère prudente a bien des traits de ressemblance avec

— To'A — cette douce iigure. Mais on ne le croira pas, car pour croire à la candeur, il faut qu'un homme oublie les folles années de sa jeunesse, ses plaisirs éphémères, ses faciles amours; il faudrait qu'il se refit un cœur virginal , pour comprendre ou pour apprécier un cœur de vierge. Si son œil n'est pas pur, il ne croira jamais à l'innocence, et dans son contact avec elle, il la Qétrira ou risquera de se faire haïr; qu'il y songe !

;^^ouvcHVs pul)(icati0ns De H. L. DELLOTE.

Fr.

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