‹ AngéliqueChapitre 21 sur 22 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Le lendemain, on ne se revit qu'à l'heure du dinar ; M.d'Annebault, qui, contre toutes ses habitudes, avait veillé fort avant dans la nuit pour faire honneur à ses convives, se leva très tard, et il n'y eut point de déjeuner général. I.e vieux comte

avait réservi' ses lorres ])Oiir laiiv les honneurs d'un repas in fwcdil où devaient se rassembler quelques parents, quelques amis plus intimes qui avaient passé la nuit au château, et ceux des voisins qui n'avaient pas fait partie du bal de la veille.

M. d'Ablancour et sa femme furent placés l'un près de Tautre d'un côté de M.d' Annebault; le capitaine avait l'air radieux, et sa femme parlait avec grâce et simplicité à ceux qui sctrouvaient le plus près d'elle; il y avait sur son visage un mélan(je indéfinissable d'émotion et de sérénité.

L'autre ménage, plac<'' à la droite de M. d'Ann ebault , oflVait \\\\ contraste complet avec celui-là ; il paraissait singulièrement soucieux. Mariusse mordait les lèvres sans rien dire; ou s il parlait, c'étaild'uue voix brève et saccadée qui trahissait beaucoup d lumieui. Angélique, (n's pâle et tout à fait interdite, roulait des larmes dans ses yeux rougis, et répondait par des nioiiosvîlabes à peine articulés aux paroles un peu malicieuses de so:i beau-père. Lesconvives surpris es-

sayèronl à ])lu:sieurs reprises dô lui ailiesscr «iiiclques mots. C'étaient des parents ou des amis de la famille , ils réclamaient un peu d'aflcction ou de bienveillance de leur nouvelle parente ; ils espéraient nouer par la suite des relations plus intimes;... ils espéraient la voir toujours heureuse dans la famille qui l'adoptait avec tant de joie et de plaisir ;.... enfin toutes ces paroles dont on se sert dans toutes les occasions semblables, mais que Tair de cordialité avec lequel elles étaientprononcées auraient dû rendre touchantes pour Angélique: elle paraissait les enlcndre à peine , elle était déconcertée , et si piète à i)lcurer, qu'elle leur fit pitié : ils ne lui parlèrent plus.

— Quant à Marius, il avait assez mal pris les premiers compliments pourqu'on n'eut plusla moindre envie de lui en faire, et on le regardait avec un étonnement goguenard qui nieiuTeait de porter son méconlcment juscpià la fureur; il jetait de temps vu temps sur sa jeune femme un regard

courroucé ; puis il roulait sa moustache, et disait entre ses dents :

— C'est bien flatteur !

Une figure mécontente suffit pour glacer tout un cercle. Toute la droite de la table devint silencieuse, froide et presque malveillante, tant il est facile d'en vouloir à ceux dont l'humeur nous impose la contrainte et par conséquent l'ennui ! A gauche, on causait, on était en bonne et joyeuse humeur ; car M. et madame d'Ablancour étaient aimables et gracieux pour chacun ; au seuil d'un nouvel avenir, ils saluaient avec joie ceux qui les y accompagnaient de leurs vœux sincères.

Pourtant Gabrielle s'inquiéta du silence obstiné d'Angélique ; elle essaya de la regarder par dessus l'épaule de son père, mais Angélique immobile ne détournait pas la tête, quoiqu'elle ne mangeât point et ne prit part à rien, et Gabrielle ne put parvenir à attirer son attention.

Sur la fin du repas, les têtes s'échauffant un peu.

on porta plusieurs toasts en l'honneur des jeunes époux, donnant à l'une et à l'autre mariée le nouveau nom qu'elle portait, ce nom dont une jeune femme est si heureuse quand c'est celui de l'homme qu'elle a choisi, qu'elle aime et qu'elle reconnaît avec joie pour son seigneur; mais Angélique ne répondit point à cette appellation j ce nom, elle ne paraissait point l'entendre, et il fallut que son beau-père vint choquer son verre avec le sien , et qu'il lui dît pour fixer son attention :

— Madame d'Annebault , ma chère fille, nous buvons tous à votre santé ainsi qu'à vos longs jours heureux. Ne connaissez-vous pas bien ce nom, et ne l'aimez- vous pas un peu? ajouta-t-il à voix basse.

La jeune mariée s'inclina en voyant tons les convives la saluer; mais les larmes qu'elle essayait de retenir ruisselèrent sur son visap:e à ce nom répété et rappelé ainsi, et elle dit tout bas :

— Mon Dieu! ayez pitié de moi.

Le iliner so prolongea beaucoup, comme il arrive en pareil cas : diner de noce, dîner de province et diner présidé par un vieillard, cétaientlà trois raisons pour qu'il fùi interminable, malp-ré l'air désolé d'Angélique, et le désir impatient qu'avait Gabrielle de se rapprocher de la pauvre enfant.

Tout finit pourtant, même les plus interminables diners de noces, et quand on se leva enfin, madame d'Ablancour essaya de se rapprocher de sa belle-sœur; mais Marlus, peut être par pitié, peut-être pour se soustraire aux regards curieux et malins qu'on ne cessait de jeter sur eux à la dérobée, lui fit un signe assez impérieux en rentrant au salon, et tous deux s'esquivèrent.

Page 1