‹ Angélique ArnauldChapitre 10 sur 62 · LA RÉFORME A PORT-ROYAL · texte numérisé non relu

LA RÉFORME A PORT-ROYAL

Une première fois, nous l'avons vu, Mme Angélique avait quitté Andilly, découragée et brisée, ayant signé, par surprise, l'acte qui ratifiait ses engagements. Maintenant, elle revenait à Port- Royal le cœur encore plus triste, car elle rencontrait chez les siens un obstacle non moins insurmontable à ses résolutions pieuses. Soit dans ses rêves de joie humaine, soit dans ses rêves de sainteté, c'était donc, toujours, la même opposition systématique. C’est là l’histoire des appuis terrestres, et tous les temps donnent la même leçon. Les projets les meilleurs, les plus légitimes, sont combattus à outrance par ceux dont ils troublent l’égoïsme ou la quiétude somnolente. Il en est ainsi dans le chemin battu de tous les jours; quant aux voies d'exception, comme

celle où s’engageait Angélique, on sait assez qu’elles

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sont souvent en butte à la pitié méprisante, à la guerre étroite de ce qu’on nomme le « bon sens ». Heureux ceux qui, aux heures douloureuses du doute, ou sur le point de prendre une haute résolution, ont rencontré une de ces âmes rares, sympathique d’instinct à tout ce qui est noble et grand. Maïs le monde en compte peu. Ce n’est pas d’au- jourd’hui que les pharisiens branlent la tête en passant devant les victimes de leurs préjugés; ce n’est pas d'aujourd'hui qu’ils prononcent la froide . parole : « Je ne suis pas comme cet homme! » Les réformateurs, les héros, les saints, tous ceux qui d’un coup d’aile ont dépassé la terre, tous, ou presque tous, ont eu à subir ce martyre de ne pas être compris. Mais quelle force ils trouvent quand cette solitude forcée de leur âme les rejette passionnément vers Dieu! À

Ce fut le cas pour Angélique. Se voyant abandonnée des siens, elle redoubla de prières ardentes. Et la Providence, qui se rit des entraves humaines, lui fit trouver un secours là même où l’on croyait avoir posé un obstacle. On se le rappelle, pour éloigner toute idée de changement dans l'esprit des religieuses, il avait été convenu que, seuls, les bénédictins prêcheraient à Port-Royal. A la fête de la

Toussaint, M.de Maurimont dépêcha donc à l’abbaye un écolier bernardin, dont il se croyait très sûr. Peut-être ce jeune Père(1) — M. de Vauclair — avait-il entendu parler des projets de Mme Angélique, et voulait-il, indirectement, l’encourager; peut-être fut-il poussé par une inspiration de l’Esprit- Saint; quoi qu’il en soit, il parla avec force sur le texte : « Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice. » Troublée, Angélique regagnait sa cellule, quand une fille qui la servait, et qui devint religieuse après la réforme, lui dit naïvement : « Si vous vouliez, Madame, vous seriez de ces bienheureuses qui souffrent persécution pour la justice. » « Je la rebutaï rudement, écrit Angélique, lui disant qu’elle était bien hardie de me parler de la sorte. » Mais le trait avait porté. Comme autrefois, lors de sa première communion, Dieu lui avait envoyé son secours par le moyen d’un pauvre savetier, 1l permettait maintenant qu’une humble ser-

vante fût l'instrument de la grâce. Et Mme Angé-

(1) Les Relations de Port-Royal, en particulier celles de Mme Angélique de Saint-Jean Arnauld, le désignent sous le nom de maître Quersaillon, ou Bégard. La parenté de ces deux noms n’est guère visible. On l'appelle le plus souvent M. de Vauclair, à cause de l’abbaye qu’on lui donna plus tard.

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lique se promit de lutter jusqu’à la mort pour obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes.

L'Avent approchait ; et la prédication d’un jubilé rendait ce temps doublement propre à un renouvellement. Pour la première fois, la jeune abbesse désira faire une confession générale, avec la résolution la plus absolue de vivre désormais en religieuse, et de ne pas retomber dans les fautes qu’elle allait accuser. Certes, dans ce regard sérieux jeté sur toute sa vie, elle ne pouvait, même à ses plus mauvaises heures, trouver un acte que l’honneur humain eût flétri. Mais que de révoltes, que d’ingratitudes, que d’orgueil indomptable Dieu voyait en elle! Par un heureux hasard, ce fut encore M. de Vauclair qui vint prècher l'Avent et entendre les confessions. Les désirs de réforme d’Angélique se fortifièrent par ses conseils. La blancheur reconquise de son âme lui donnait une ferveur nouvelle; et elle puisait dans le souvenir de ses premières années une telle haine d'elle-même, que tout était insuffisant à sa soif de pénitence. Afin de s'assurer une liberté complète, elle s’entendit adroitement, par le moyen de M. de Vauclair, avec l’abbesse de Saint-Cyr pour faire rappeler Mme de Jumeauville. Mais le départ

de sa gouvernante ne l’empêchait pas de prendre

dans sa chambre, la nuit, quelque malade ou quelque infirme qui n'aurait pu trouver de place ailleurs, à . cause de l’exiguité de la maison. Et la sœur, qu'elle croyait profondément endormie, voyait à travers ses rideaux Angélique, plongée dans de longues prières, ou laissant dégoutter de la cire brülante sur ses bras nus, se faisant ainsi des plaies si profondes que, jusqu’à la mort, elle en garda les cicatrices.

Tout cela ne suffisait point, car elle n’atteignait qu’elle-même, et ce monastère, dont elle devrait rendre compte à Dieu, l’oppressait comme un poids trop lourd. Son désir de résigner cette charge redoutable, d'aller faire pénitence, pauvre religieuse inconnue, dans une maison lointaine, la hantait de nouveau : elle eut encore la pensée de fuir, en laissant sur l'autel, avant de partir, les noms d’une ou deux religieuses qu’elle croyait propres à lui succéder. Ces luttes, ces projets, cette ardeur qui ne trouvait pas d’issue : tout ce labeur intime se trahissait au dehors par une mélancolie profonde, contre

laquelle, bientôt, elle n'eut plus le courage de

réagir.

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Nous l'avons dit, Mme Angélique avait le don de se faire aimer; cette affection, qui allait comme infailliblement vers elle, explique, en grande partie, l'action rapide qu’elle exerçait. Un jour du carême 1609, la prieure et une autre religieuse, la voyant passer le long des cloîtres, pâle et minée par la fièvre, lui demandèrent d’entrer dans une cellule : elle y consentit. La conjurant alors de leur confier ses tristesses, elles l’assurèrent qu’elles étaient prêtes à tout pour la consoler. Touchée de cette démarche, et leur ouvrant son cœur, l’abbesse laissa échapper le secret qui l’oppressait. Près d’un an était passé depuis le fougueux sermon du Père Bernard, qui avait causé chez les plus régulières un vrai scandale : l’admirable ferveur d'Angélique ne s'était pas démentie; et, comme il arrive souvent, la leçon muette de l’exemple avait eu plus d'influence que tous les discours. Aussi ces bonnes filles lui promirent-elles de la seconder de leur

mieux; et elles lui conseillèrent de profiter de la

fête de Saint-Benoît, qui était proche, pour déclarer ses intentions au chapitre.

Ce fut avec une vive émotion que, pour la première fois, Mme de Port-Royal prononça le mot de réforme devant ses filles assemblées. A ces religieuses, bonnes sans doute, mais molles, habituées à rechercher les satisfactions médiocres d’une vie facile, prêcher l’austérité et le sacrifice semblait une rude tâche. Mme Angélique ne recula pas. Elle parla donc, éloquente, irrésistible, en vérité « le plus grand homme de sa race », comme on l’a dit, — et d’une race où l’éloquence était héréditaire. Certes, elle était bien placée pour apprendre à ses moniales les joies du renoncement, elle qui avait trouvé le bonheur là où elle avait cru rencontrer le désespoir. Elle pouvait les supplier de se convertir, elle qui, d’un dégoût mortel pour les vœux monastiques, en était venue à les aimer plus que sa vie! Les religieuses, soulevées par sa parole, s’engagèrent à tout ce qu’elle leur demanda. Ce fut d’abord de renoncer à toute propriété. — Chacune mit dans le trésor commun ce qui lui appartenait. Mme Angélique remerciait d’un sourire à chaque nouvel objet qu'on déposait devant elle : la communauté s’éta-

blissait. Une sœur, sourde-muette, qui ne compre-

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nait rien à ces allées et venues, s’informa par signes; et, quoiqu’on lui fit comprendre que son infirmité la dispensait de la règle, elle alla chercher les pauvres hardes qui étaient à son usage, ce qui dut lui coûter beaucoup, « car elle aimait à être bien propre. » Quant à l’abbesse, toujours la première, elle poussait si loin le dégagement, que sa chambre même semblait appartenir à tout le monde; les infirmes, les malades, y avaient droit de cité; elles étaient là, quelquefois, trois ou quatre. L'argent, les livres, .les meubles, n’eurent plus de propriétaires. La pauvreté régnait, Joyeuse, comme aux temps anciens de Thibaut de Montmorency. Cependant, on pense bien que tout n'allait pas sans difficultés. Une des anciennes, dame Morel, ne pouvait se résoudre à abandonner le coin de terre qu’elle avait planté, et gardé jalousement depuis des années. N'ayant rien à aimer jusque-là, dans son ignorance de Dieu, elle avait aimé ses fleurs; et un peu de son âme était passé dans ces humbles choses. Avecun grand tact, | la jeune réformatrice attendit que la grâce et le temps fissent doucement leur œuvre. Quelques jours encore, dame Morel fut bien combattue, regardant tristement le pauvre domaine, que tout le monde à

présent pourrait fouler aux pieds; les fleurs préférées,

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que des mains étrangères pourraient cueillir. Enfin

la grâce fut victorieuse : Mme Angélique trouva la

clef du jardin sur sa table. C'était une âme de plus qui se rendait. :

Une autre, assurant qu’elle était entrée de force, — ce qui, hélas! n’était pas rare! — ne voulait se soumettre à rien. En vain, l’abbesse essayait-elle de la gagner par des paroles qui « touchaïent jusqu'aux larmes », ou par des « répréhensions si fortes, que tout le monde en tremblait ». Elle demeurait insensible ; elle finit par demander son changement à l’abbaye de Paraclet. Ce fut la seule défection.

Cependant le bruit de la réforme se répandait. M. de Vauclair, prêchant au monastère de Saint- Antoine-des-Champs, parla avec admiration « d’une petite abbesse qui venait de réformer sa maison ». C'était à Saint-Antoine même que la « petite abbesse » avait pris l’habit, à l’âge de sept ans. Frappées de cette coïncidence, et se souvenant peut-être encore de son charme et de sa grâce, deux de ces dames, Mmes Le Nouveau et de Louviers, sollicitèrent leur admission à Port-Royal. Mme Angélique les accueillit avec joie; et ces bonnes religieuses, ravies de larégularitéet dela ferveurqu’elles trouvèrent

à, écrivirent à une de leurs amies, qui, à son tour,

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vint les rejoindre. Un noyau solide se formait ainsi.

M. Arnauld, informé de tout et sentant bien que l'impulsion donnée était irrésistible, tâchait d'en tirer le meilleur parti possible. Au fond, il lui était fort indifférent que les religieuses voulussent garder ou mettre en commun leur linge et leurs chapelets; mais il s'inquiétait fort des projets de sa fille, dont il connaissait la volonté; et 1l n’était pas sans avoir eu quelque écho de son désir de quitter Port- Royal si elle ne parvenait pas à le réformer. Mieux valait donc laisser aller les choses — en les utilisant! Il écrivit au Saint-Père, avouant ses subterfuges avec grand remords et informant Sa Sainteté que sa fille, entrée trop jeune dans le cloître, avait reçu pourtant une telle bénédiction de Dieu, qu’elle venait d'établir la réforme. On dit que le pape, Paul V, de la famille Borghèse, manifesta vivement son admiration en apprenant l’âge de la réformatrice. Sous ses yeux, on faisait le procès de béatification de sainte Thérèse, que son successeur, Grégoire XV, devait terminer en 1621. Peut-être espérait-il, après ces débuts magnifiques d’austérité et de réforme, voir surgir une nouvelle gloire pour l'Église, un nouvel exemple pour le peuple chrétien : tout ce qu'Angélique promettait, tout ce qu’elle

me

aurait donné, peut-être, sans l'intervention fatale de M. de Saint-Cyran.

Le Souverain Pontife expédia donc les bulles tant désirées et tant attendues, rendant valide la nomination de Mme de Port-Royal, à condition qu’elle referait profession dans les six mois. Aïnsi, ce qui avait excité si violemment la colère de M. Arnauld mettait le comble à ses vœux. Vraiment, la réforme avait du bon! Il se contenta d'envoyer son apothicaire, M. de Sainte-Beuve, pour qu’il tempérât un peu les austérités excessives de sa fille. Celle-ci, en effet, malgré une fièvre continuelle, avait voulu faire ie carême le plus rigoureux. Fort des ordres paternels, M. de Sainte-Beuve voulut lui faire prendre un œuf sous ses yeux. Elle accepta simplement, se sentant très faible; mais elle se plaignit, en souriant, « de l'avoir trouvé trop bon. »

Après la communauté, la clôture. Les habitudes de relâchement étaient si invétérées que l’entreprise paraissait impossible : non pour les moniales, que la Joie du sacrifice commençait à soulever, mais pour ces familiers et ces. amis de l’abbaye, habitués à y trouver libre accès. Déjà, à la réception d’une novice, Mme de Port-Royal avait traité tout le monde dehors, au lieu de recevoir à l'intérieur du mo-

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