LA CONVERSION
Le retour de Mme Angélique à Port-Royal (16 décembre 1607) fut accueilli avec une grande joie : car ce fut toujours l’un des dons de cette étrange et complexe nature que d’être aimée partout où elle passait, et aimée avec passion. Elle répondait de son mieux à l'affection que ces bonnes filles lui témoignaient ; mais, malgré ses résolutions, résolutions tout humaines et quise bornaient à ses devoirs extérieurs, elle demeurait languissante, malade et triste. Les bons soins de ses religieuses, plus tard les réjouissances du carnaval, ne parvinrent pas à la distraire. Au moment du carême, désirant reprendre ses lectures, et n’osant, à cause du temps, revenir aux romans ou aux Wzes de Plutarque, elle
consulta Mme de Jumeauville. Celle-ci conseilla un
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livre de Méditations, qui plut fort à la jeune abbesse, et qui lui donna quelques pensées pieuses, sans modifier toutefois ses dispositions. Souvent, à cette époque, un désir de prier, de recourir à Dieu, de changer sa vie toute païenne, la saisissait. Mais ces velléités passagères ne laissaient aucune trace. On se serait cru bien loin d’une conversion. Angélique y touchait pourtant.
Le 25 mars 1608, date inoubliable, Mme de Port- Royal venait de se promener avec sa communauté aux alentours de l’abbaye. Il se faisait tard; on allumait déjà les flambeaux, quand un franciscain de passage demanda à prècher. Angélique hésita un moment, à cause de l'heure avancée; puis, réfléchissant qu'un sermon tiendrait lieu de complies, elle accepta. Ennuyée et nonchalante, elle se rendit à la chapelle avec ses religieuses.
Aïnsi, autrefois, la femme qui sortait de Sichem, son urne sur l’épaule, s’en allait lentement vers le puits de Jacob, où elle était venue si souvent, sans y avoir jamais trouvé « la source d’eau vive ». Elle n’accordait qu’une attention distraite à Celui qu’elle voyait là, assis sur la pierre. Mais Lui, Il regardait venir la pécheresse à travers les champs d’aspho-
dèles et de cyclamens en fleurs. Et celle qui s'était
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approchée coupable s’en retourna transformée par la rencontre divine.
Il est resté le même à travers les siècles, ce Maître royal des âmes. Devant l'humanité qui passe, Il s’assied et Il attend. La plainte des blessés de la vieluiarrive, puissante comme une prière. Il tend les
-bras, Il appelle, Il ne repousse personne, Il n'exclut personne. Chacun va à Lui suivant ses forces : les vaillants, d’un élan généreux; les faibles et les misérables, d’un pas alourdi par la longueur de la route; « mais pas un ne s’en retourne sans être guéri. »
Et les uns reprennent leur marche, cueillant encore, dans une Joie innocente, les fleurs dont la bonté magnifique de Dieu a semé leur exil. Les autres, en plus petit nombre, après avoir contemplé la vision divine, ne peuvent plus se séparer d'elle, et se consacrent à l’immatériel amour. Pour ceux-ci, la vie change d’aspect; ce qu’on appelle bonheur ou malheur n’a plus le même sens. Ils ne regrettent pas les choses de la terre, ils en sont trop loin et ne les voient même plus. Leur âme s’est échappée comme un aigle captif, à qui, tout d’un coup, on rendrait la liberté. L'oiseau magnifique monte, monte, dans le ciel limpide, se plongeant dans la lumière. S'il se
souvient de ses liens, c’est avec la sensation joyeuse
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d’en être délivré. Que lui sont les vallées basses, les horizons bornés de sa prison d’autrefois ? Il se pose sur quelque sommet solitaire, où, perdu dans le ravissement de la liberté, de l’azur, du soleil et de ces champs de neige d’une éternelle et éblouissante blancheur, il aspire l’austère enivrement des cimes!
Il en fut ainsi pour Angélique. Que disait le sermon qu’elle entendit ? Qu'étaient ces paroles? Qu’importe! Elle se rappelait plus tard que le Père franciscain traitait des abaissements du Fils de Dieu. Mais c'était Lui, le Christ, qui parlait en elle. C'était Lui qui se révélait pour la première fois à son âme, dans son immuable et sereine beauté. À sa vue, ses chaînes tombèrent. Elle se sentit libre d'elle-même, des rêves décevants et périssables, des regrets, des désirs humains. Un monde nouveau, insoupçonné jusqu'ici, s’ouvrit alors. Le devoir jusqu’à l’héroïsme; l'amour de Dieu jusqu’au sacrifice total de soi et au martyre; et dans quelle joie, inconnue aussi jusqu’à cette heure!
[1 l'avait appelée. II l'avait prise à Lui, sans elle, presque malgré elle; cette pensée la pénétrait de reconnaissance. Elle allait Lui répondre de toutes ses forces : aussi heureuse maintenant, aussi fière de
ses engagements qu'elle en était autrefois déses-
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pérée; emportée par une passion de pénitence, de prière, de pureté sans tache, — la passion de tout ce qui pouvait la rapprocher de Lui.
Assis auprès du puits de Jacob, le Seigneur avait regardé la femme qui passait,
Il nous serait difficile, à travers la sécheresse des ‘documents jansénistes, de mesurer la transformation qui s’opéra dans l’âme d’Angélique, si elle-même, à deux ou trois reprises, ne nous avait donné sur ce sujet les détails les plus circonstanciés. Le sermon fini, « sermon qui l’avait changée toute, » sa première pensée avait été de consulter celui par qui la grâce lui était venue. Mais un instant de réflexion l’arrêta; elle trouva le Père Basile trop jeune pour ses dix-sept ans; « et ce fut là encore un mouvement de Dieu, nous dit-elle, car il apostasia depuis. » Elle se contenta d'aller le remercier avec une de ses sœurs, et, jusqu’à la Pentecôte, elle garda son secret au de-
dans d'elle-même. Mais combien sa vie présente était
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différente de l'ancienne! La joie céleste de sa conversion allait toujours grandissant; ce qu’elle avait détesté jusque-là faisait ses délices. Prétextant un monceau de vieux titres à reviser, elle restait seule dans sa cellule des journées entières; et, si les religieuses, frappées de son changement subit, se donnaient le mot pour y pénétrer, elles la trouvaient à genoux, plongée dans une prière si ardente qu’elle ne les entendait pas venir. Une soif de charité, un besoin insatiable de donner, et surtout de se donner elle-même. la dominait. Ce cœur « extraordinaire » — comme l’appellera plus tard saint François de Sales — entrait dans la voie de la perfection avec une éner- | gie virile. Une novice, ayant une plaie à la jambe, n'osait en parler de peur d’être renvoyée. À la fin, vaincue par le mal, elle se confia à son abbesse. Celle-ci, gardant une discrétion absolue, entreprit de la soigner; pendant de longs mois, elle lava et pansa cet ulcère horrible, sans donner un signe de dégoût. La nuit, elle se relevait sans bruit pour ne pas réveiller Mme de Jumeauville, qui couchait dans sa chambre, et se retirait dans un grenier pour y prier pendant des heures. Toute trace mondaïne avait disparu de son costume; elle avait supprimé
ses manchettes detoile; et une laine grossière « écor-
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chaïit ses poignets ». Mais ce n’était là qu’un prélude à ce qu'elle rêvait. | | Dès qu'elle fut touchée de Dieu, il lui prit une telle aversion de sa charge et de sa dignité d’abbesse, que son désir le plus ardent fut de se retirer en quelque « religion » bien réformée — les capucines ou les feuillantines de Toulouse — en qualité de sœur converse. « J'ai souhaité plusieurs fois, disaitelle, de pouvoir m'en aller à cent lieues et de ne voir jamais ni père ni mère, quoique Je les aimasse extrêmement; d’être là toute seule avec Dieu, en sorte qu'aucune âme au monde ne me connût, et de pouvoir vivre ainsi, humble et cachée, sans avoir autre témoin que Dieu, ni autre soin que de lui plaire. Certainement je ne pensais pas qu'il pût y avoir au monde une condition plus heureuse, ni une félicité plus grande. » On voit si les rèves humains étaient oubliés! Maïs, sans appui, sans conseil, la jeune abbesse ne savait à quoi se résoudre, quand, le jour de la Pentecôte, un Père capucin, le Père Bernard, se présenta au parloir; il était si âgé, si grave, si austère, qu’elle jugea que c'était bien là le guide qu’il lui fallait. Elle lui confia ses désirs et ses incertitudes ; et le Père, ravi de la voir dans ces dispositions saintes, ne jugea rien de mieux que de
faire à la communauté un sermon terrible sur la nécessité d’une réforme. Hélas! ce zèle intempestif faillit tout perdre. Les plus régulières furent les plus choquées de ce discours. La prieure, en particulier, objecta à Angélique qu’elle était toute jeune, que ce beau feu passerait au bout de quelques mois, et, ainsi, que toute la maison serait bouleversée sans profit. « Elle me représenta que si j'avais été religieuse ailleurs, et que je fusse confirmée dans la piété et les observances de la règle, peut-être qu'il serait juste que j’enseignasse aux autres ou que j'aurais appris moi-même et exécuté durant quelques années. » Tout cela, humainement, était de fort bon sens, Mme de Port-Royal n’était pas sans le comprendre. Quand donc le Père Bernard revint, amenant avec lui un de ses confrères, le Père Pacifique, mis plus tard au rang des bienheureux, Angélique répéta tout ce que lui avait dit la prieure, ajoutant qu’elle était disposée à laisser là son abbaye pour se faire religieuse ailleurs. Le Père Pacifique l’approuva, admirant les effets de la grâce, qui inspirait à cet esprit supérieur une telle soif de soumission. Mais le Père Bernard entra dans une violente colère. « Voilà qui est beau, s’écria-t-il; allez dire
cela à M. Arnauld, il vous recevra bien ! Allez, ma-
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dame, ne sortez point d'ici et réformez votre abbaye, vous ne saurlez mieux faire (1). »
Son père! Mme Angélique n'avait pas encore osé y songer. Certes, il lui aurait été plus facile de fuir, et de quitter à son insu Port-Royal et sa charge, que d'opérer une réforme, à laquelle il s’opposerait, — elle le prévoyait dans une horrible angoisse. L’argument du Père Bernard ne portait donc pas; elle s’y soumit, cependant, pensant que Dieu luimême lui indiquait sa volonté par la voix de celui qu’elle avait choisi pour le directeur de son âme. Et, ‘renonçant pour le moment à se réfugier dans un autre monastère, elle tourna toutes ses pensées
vers sa nouvelle et difficile tâche.
Qu'on se figure cette jeune fille de dix-sept ans en
face d’une maison relâchée, dont aucune religieuse,
+ (1) Ce bon Père Bernard, qui parlait si bien, sans avoir, paraît-il, de lumières extraordinaires, est comparé gracieusement par les jansénistes « à 1 ânesse de Balaam, prophétisant sans le savoir ». Il méritait mieux.
à la vérité, ne devait sortir envers elle des bornes du respect, mais dont aucune aussi, sauf deux ou trois, ne l’aiderait en rien ; une gouvernante, Mmede. Jumeauville, très ennemie des changements, et prête ‘ à avertir les parents à la première démarche inso-. lite; un père et une mère qui, loin de l’encourager, « lui feraient une opposition absolue, — Angélique connaissait assez leur caractère pour en être sûre. Enfin, pour la guider au milieu de ces difficultés. inextricables, un religieux, bon sans doute, indiscret : aussi, maladroit, et capable à chaque instant detout compromettre. Mais Dieu restait; Dieu, pour qui seul elle agissait maintenant et sur qui elle comptait. . Et, avec ce secours tout-puissant, elle apportait à sa grande œuvre une intelligence extraordinaire et. un mâle courage. Elle était armée pour la lutte.
Il fallait d'abord gagner et éclairer doucement les . esprits qui l’entouraient. L’ignorance de ces pauvres “ filles était telle, qu’elles ne connaissaient pas les pre- l miers éléments du catéchisme ; Mme Arnauld avait même prié, depuis quelques années, un bon prêtre de venir le leur apprendre. Le Père Bernard com- mença une série de conférences régulières. Malheu- R reusement, à ces instructions, il voulut joindre des
règlements, et, ces règlements, les faire approuver .
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ne
par les religieux de l’ordre. En vain, Angélique lui représenta-t-elle que, s’il parlait, son père serait immédiatement informé. Il ne voulut rien entendre, et alla se confier à M. de Maurimont. Hélas! Il choisissait bien! Ce M. de Maurimont, relâché entre les relâchés, et redoutant par-dessus tout de se mettre mal avec des gens de l'importance des Arnauld, n’eut rien de plus pressé que de parler au père d'Angélique. Il était en cela d’accord avec M. de Citeaux. Ces messieurs indisposèrent violemment un esprit qui n'avait pas besoin d’être prévenu. Non seulement ils lui représentèrent ces projets comme inutiles et chimériques, aucun désordre rave ne troublant Port-Royal; mais ils chargèrent tant et si bien les pauvres franciscains que M. Arnauld s’emporta contre ces malencontreux réformateurs en furieuses invectives. En vérité, M. de Maurimont (1) et M. de Cîteaux s’accommodaient mieux des jeux, des pièces de théâtre, des festins que leur offraient les abbesses élégantes. Ils étaient plus à leur aise dans ce qu'ils appelaient agréablement
(1) M. de Maurimont mourut cependant avec la réputation d’un réformateur. Mme Angélique s'élève durement contre cette qualité; elle croyait peu aux conversions, malgré la sienne, et
les débuts de M. de Maurimont lui semblaient ne pas donner beaucoup à espérer.
4 Angélique Arnauld «les bonnes coutumes de l’ordre ». Mais une réforme!
Que signifiait cette folie?
On était au mois de septembre 1608. M. Arnauld
manda sa fille auprès de lui, pour qu’elle achevât de
se remettre à la campagne. À peine arrivée, la jeune abbesse eut à subir les remontrances de toute sa ; famille. Sa mère, son frère aîné d’Andilly, son père, Ë ne lui laissaient pas de trêve. Chaque changement 1 que l’on remarquait en elle : ses longues prières, sa F pauvre robe de serge, jusqu’à son habitude de cou- Ë cher tout habillée, tout était matière à railleries. À Dans leur tendresse tout humaine, ses parents n’a- 1 vaient pas craint de l’engager sans vocation; et À maintenant que, touchée de Dieu, elle goûtait la $ vraie, la seule joie de la vie qu’on lui avait choisie, | la pratique austère de la règle, ils n’avaient pas assez M de sarcasmes pour l’accabler. Son père, surtout, | craignant de lu’ voir compromettre sa santé par un ascétisme exagéré, se laissait aller à des reproches : fréquents. Elle répondait seulement qu’elle devai’ : obéir à sa conscience. Mais, un jour « qu’il lui disait 1 qu'elle serait responsable de sa mort si le chagrin 1 de la voir ainsi le tuait », — l'avocat ne détestait ; pas les apostrophes tragiques, — le cœur de la | pauvre enfant, torturé de tant de manières, sembla
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défaillir, et elle éclata en sanglots. Sa petite sœur * Marie, couchée dans lamême chambre et fort malade, « se mit alors à pleurer et à crier de si étrange sorte, que le pauvre M. Arnauld eut peur que cela la fît mourir, » — ce dénouement suprême jouait, onle voit, un grand rôle dans les scènes de famille, — « et, ne sachant à laquelle des deux aller pour les consoler, on eût eu pitié de ce père, le plus tendre qui fut jamais. »
Hélas ! cet amour aveugle, quoique très réel, ne l’'empêcha pas de poursuivre jusqu’au bout sa lutte acharnée contre les résolutions de sa fille. Et, sentant bien que, dans le domaine de la conscience, un ordre de son supérieur aurait seul raison d'elle, il invita M. de Maurimont à venir passer quelques jours à Andilly. Docile aux désirs de M. Arnauld, l'abbé interposa son autorité, défendit tout changement, ordonna que les bénédictins, à l'exclusion des autres religieux, prêcheraient à Port-Royal. Angélique baïssa la tête ; elle regagna son abbaye, dévorée par une fièvre que de si grandes émotions n'avaient pas contribué à guérir, on le devine.
M. Arnauld ne se doutait pas qu’un an plus tard il heurterait en vain à la porte du monastère, vaincu à son tour, et à jamais, par l'énergie indomp-
table de Mme Angélique.