‹ Angélique ArnauldChapitre 12 sur 62 · LA JOURNÉE DU GUICHET · texte numérisé non relu

LA JOURNÉE DU GUICHET

Ce jour-là, depuis le matin, Mme Angélique était

en prière. Elle le sentait, le nœud de la réforme était

là. Si elle faiblissait, si elle laissait franchir la clô- .

ture, l'œuvre commencée était perdue. Avec la présence d'esprit qui ne l’abandonnaït jamais, surtout aux heures critiques, elle retira des mains des religieuses qui, d'ordinaire, en avaient la garde les clefs des portes extérieures; puis, décidée et impassible en apparence, elle descendit à la chapelle.

Des heures se passèrent, dans une oraison inquiète

et ardente. Chaque bruit insolite la faisait tressaillir .

d’une telle angoisse « qu’elle en pensait étouffer », :

disait-elle plus tard. Le combat décisif allait se

livrer entre les deux seuls amours qui occupaient

son cœur : Dieu et son père. Et elle se répétait

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la grave parole de l'Évangile : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi. » Certes, elle accepterait tout plutôt que de trahir son Maître, plutôt que d'abandonner la mission reçue d’en haut; mais les images douloureuses ou tendres se pressaient autour d’elle, pour rendre le combat plus difficile et son sacrifice plus amer. Ce père, que nous avons vu si autoritaire, si dur envers elle, était pourtant à ses yeux « le meilleur qui fut jamais ». Tout en lui lui était cher; et ses manques de droiture, ses abus de pouvoir, elle les

excusait presque, pensant qu'il voulait assurer son

bonheur par tous les moyens, que son amour pater-

nel l’égarait. Et les souvenirs émus, les innombrables souvenirs des foyers heureux, tourbillonnaient en foule autour d'elle : les joies et les sourires de la première enfance, où, seuls, à ce qu’elle croyait, son père et son cher aïeuls’occupaient d'elle; la sollicitude de ses parents pendant ses longues maladies, les dons délicats de toute sorte affluant à l'abbaye, les pauvres que la générosité paternelle occupait sans relâche dans le monastère, pour faire bénir « la petite Madame de Port-Royal ». A la gratitude qui l’envahissait, se joignait l'épouvante

de braver une autorité si respectée, si terrible, que,

dans ses années de lutte douloureuse, elle n'avait jamais essayé de la fléchir, en suppliant qu’on revint sur la décision prise! Et elle prolongeait sa prière désolée.

Midi. Le bruit d’un carrosse arrache l’abbesse à sa stalle; en même temps, un coup impérieux, frappé à la porte, éveille tous les échos de l'abbaye. Mme Angélique se présente seule au guichet, mortellement pâle, et supplie son père de vouloir bien passer au parloir. Celui-ci, stupéfait, lui ordonne d'ouvrir, et ne recevant qu’une réponse respectueuse, mais ferme, il commence à crier, à appeler, à essayer d'ébranler la porte. En vain, sa fille le conjure-t-elle derechef d'entrer au parloir, « où elle L se donnera l'honneur de lui dire ses raisons, » l'avocat ne veut rien entendre. Du carrosse étaient descendus avec lui son fils d'Andilly, Mme Arnauld, Mme Le Maistre et Mlle Anne. Ces deux dernières, seules, compatissaient à ce que souffrait leur sœur ; aux reproches du père, en effet, se joignaient ceux de la mère, qui jurait de ne plus reparaître à Port- 4 Royal, aussi bien que les injures de Robert d’Andilly, qui, dans la fougue de ses vingt ans, l’appelait « un monstre d'ingratitude et une parricide ».

Au dedans, les physionomies étaient curieuses

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intéressantes à étudier. Les moniales, en ce moment rassemblées au réfectoire, se partageaient en deux camps. Celles qui se rangeaient du parti de « Madame » tremblaient et priaient. Les autres témoignaient par signes leur indignation ; n’y tenant plus, dame Morel, qui, décidément, avait un penchant à la révolte, sortit furieuse, cherchant partout la portière, en criant : « Quelle honte de ne pas ouvrir à M. Arnauld! » Les femmes de journée, qui récuraient des chaudrons dans la cour, se joignaient à elle, blâmant à haute voix l’ingratitude de Madame, dont le père était si bon et secourait tout le pays pour l'amour d’elle... Quant à M. de Vauclair, retiré dans quelque coin, il ne jugeait pas que le moment fût venu d'intervenir. Il aurait dû garder jusqu’au bout cette réserve prudente.

Cependant M. Arnauld, voyant qu’il ne gagnait rien, ordonna qu’on lui amenât ses deux filles, Agnès et Marie, en ce moment dans l’intérieur de l’abbaye. L'abbesse, devinant ses projets, et que, la porte entr'ouverte, il entrerait de gré ou de force, alla trouver une de ses sœurs, dont elle était sûre, et lui ordonna de faire passer les enfants par la chapelle. Voyant le trouble de la communauté, et

révoltée, à la fin, de toutes les injures qui pleuvaient

sur elle : « Vraiment, cela est plaisant, dit-elle à ses compagnes; mes parents m'ont faite religieuse à neuf ans, lorsque je ne voulais pas l'être; et au jourd’hui, ils veulent que je me damne en n’observant pas ma règle? Je n’en ferai rien. Ils ne m'ont point demandé ma volonté pour me faire religieuse, je ne demanderai point la leur pour vivre en religieuse et pour me sauver. Ils me menacent de m'abandonner. Je voudrais être en un lieu où je fusse abandonnée de tous les miens, et où l’on ne sût point qui je suis. Jésus-Christ est mon père, ma mère et mon frère. S'ils m'abandonnent, je leur dirai : Pater meus el mater mea dereliquerunt me, Dominus autem assumpsit me. »

Hélas! cela n'était point si simple qu’elle disait. L'avocat vit donc, à son grand étonnement, les deux filles qu’il réclamait arriver auprès de lui, sans qu’on eût ouvert la porte. Robert courant audevant d’elles et se répandant en invectives contre Angélique, Agnès lui répondit avec gravité que sa sœur agissait selon sa conscience et d’après le concile de Trente. « Oh! vraiment, nous en tenons! interrompit-il avec colère; en voici encore une qui se mêle de nous alléguer les canons et les conciles. » La confusion était à son comble. Le temps

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passait. M. Arnauld ordonna qu’on remît ses che-

vaux au carrosse pour s’en retourner. Cédant aux dernières et pressantes supplications de sa fille, il

entra au parloir pour luidire adieu. Quand Mme An-

. gélique, ayant ouvert la grille, vit la figure de son

. père altérée et comme vieille de douleur, quand

elle l’entendit lui dire qu’elle ne le verrait plus

jamais, mais qu'il la priait de prendre soin d'elle et

- de ne pas perdre sa santé par des austérités exces-

‘sives ; enfin, quand il ajouta qu'il avait grand'peine

à voir qu'on lui pervertissait l'esprit, mais qu’elle lui promît au moins de rester toujours sage... elle

essaya en vain de balbutier quelques mots et tomba

sans connaissance,

Immédiatement, tout changea de face. Oubliant

l'offense qu’il subissait et ne pensant plus qu’à sa | q P P q

fille, M. Arnauld se mit à appeler de toutes ses forces. Mais plus les religieuses entendaient le bruit,

plus elles s’enfuyaient. À la fin, étant venues jusqu’à

la porte de clôture, qu’elles craignaient de voir

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