APT A
enfoncer, elles reconnurent la voix de M. d'Andilly, É: criant que leur abbesse se mourait. Elles coururent ? au parloir et trouvèrent leur Mère encore évanouie. | On la fit revenir par les soins accoutumés; dès 4 qu’elle rouvrit les yeux, voyant le cher visage de w
son père anxieusement penché vers elle, elle le.
conjura, à voix basse, de vouloir bien lui faire une.
seule grâce, « celle de ne s’en retourner pas, ce w
jour-là. » Il promit tout, trop heureux de la voir É: revivre. La jeune abbesse, étendue sur un lit qu’on 3 avait dressé à la hâte contre la grille, parla longue- | ment à son père de ses résolutions, de ses projets, « de la nécessité de se sacrifier pour Dieu et pour | l'exemple. L'avocat se soumettait : fier, au dedans « de lui-même, de la grandeur d’Âme de son enfant: et elle se reposait, se détendait un peu, après cette . victoire, qui avait failli lui coûter la vie. Car sa dou- 1 leur et son effort sur elle-même l'avaient tellement … brisée qu’elle s’étonna plus tard d’avoir pu sou- 4 tenir ce combat sans mourir. »
C'était trop beau : il fallait une victime expia- 1 toire. M. de Vauclair était marqué pour cerôle. Tant È que le bruit avait duré, il s'était tenu prudemment 1 hors d’aspect; apprenant que tout s’arrangeait au !
mieux, il parut au parloir d'un air de triomphe, pre-
La journée du guichet 75
nant sur lui toute la difficulté de la tâche, expliquant comment il avait conseillé Mme Angélique, et pourquoi... C’en était trop. M. Arnauld acceptait bien les raisons de sa fille, — et après quelle résistance! — Mais cet écolier bernardin le prenait d’un peu trop haut! L'avocat et son fils le reçurent de telle sorte qu’il perdit ses illusions, s’il en avait, sur son art de persuader. Il regagna au plus vite la sacristie. Ce fut le côté comique de cette journée, connue, dans les fastes jansénistes, sous le nom de la journée du guichet. Elle coûta sa place à M. de Vauclair, que l'avocat fit rappeler par son supérieur. Mme Angélique ne le regretta pas outre mesure : il était encore trop jeune pour être habituellement le confesseur des moniales.
Toute la soirée et le lendemain, les graves et paisibles conversations continuèrent. Angélique gagnait l'esprit de son père; et, sans se départir, vis-à-vis de lui, de la plus respectueuse déférence, elle jetait en son cœur la semence que la bonté de Dieu devait faire lever. Son rôle se dessinait : et l'ascendant extraordinaire qu’elle allait prendre sur les siens commençait dès lors. Ce n’était plus l’enfant craintive, courbant la tête sous les ordres pa-
ternels. La grande abbesse s'était révélée et son
père lui-même se sentait dominé par elle. I] la quitta, rasséréné et heureux. Depuis, quand il revenait, et il revenait souvent, il n’entrait plus qu’au parloir. Mais M. de Citeaux adoucit un peu ces conditions trop dures; et, si l'entrée des lieux réguliers fut toujours interdite, l'avocat put pénétrer librement dans les cours et les jardins « pour y donner ordre »; et vraiment il prenait son rôle au sérieux, faisant tout replanter et rebâtir.
Quant à Mme Arnauld, son ignorance des choses de la religion était si grande, qu’elle se crut longtemps liée par son serment de ne plus revenir. Elle en souffrait cruellement, à cause de son affection pour Angélique, et en se disant que cela durerait ainsi jusqu’à sa mort. Il lui aurait été utile, vraiment, d'assister au cours de catéchisme que le docte M. Gelot faisait à Port-Royal! Elle y aurait appris que les serments mauvais ou illicites n’obligeaient pas. Ayant, un jour, par hasard, entendu développer ce point de doctrine, elle fit atteler, toute joyeuse, et arriva en hâte à l’abbaye. C'était au mois d'août 1618. Il y avait près d’un an qu’elle n'avait revu sa fille. L’émotion d'Angélique fut si douce que, chaque année, depuis, elle fêta ce jour comme un des plus heureux de sa vie.
La journée du guichet 77
Voilà ce qu'était alors ce cœur de femme, si délicat, si tendre, sous ses apparences impassibles, et qu’on devait glacer dans la suite au point qu’elle pensait elle-même « n'avoir plus de naturel ». Voilà cette âme haute, énergique, vaillante, fidèle au devoir jusqu’à la mort; cette âme qui devint plus tard d’une amertume et d’une dureté incroyables. Et cela ne nous étonne pas : la perfection n’est pas là où l’imagination égarée la place, mais dans la vérité et dans la notion exacte de la vertu. Cette vérité, personne jamais ne la lui avait apprise : elle allait donc comme elle pouvait, au gré de ses impressions, sans direc-
tion, sans règle précise.
Après ce coup d'éclat, la réforme se poursuivit, régulière, progressive. Tout devait être changé, jusqu’au costume; et Mme de Port-Royal, qui voulait faire revivre, dans les moindres détails, les observances primitives, eut bien des discussions à soutenir sur ce point avec la prieure. Il fallait renoncer
à l’usage du linge, ne plus se vêtir que de serge. Et
78 Anpélique Arnauld
rer
les objections de propreté, d'hygiène, de pauvreté même, car la serge était plus coûteuse et s’usait plus vite, naïissaient en masse. L’abbesse avait réponse à tout. En vain, M. Arnauld, toujours, on ne sait comment, mis au courant des choses les plus secrètes du monastère, envoyait-il de grandes pièces de toile, pour prendre, à sa manière, parti dans le débat. Sa fille remerciait gracieusement, mais tenait bon. Depuis « la journée du guichet », du reste, les rapports extérieurs de Mme Angélique avec sa famille s'étaient modifiés. Dans les premiers temps de son séjour à Port-Royal, obéissant aux ordres de l'avocat, elle s’adressait à lui dans tous ses besoins. Il ne se passait presque pas de semaine où des dons ennature et en argent ne vinssent affluer à l’abbaye. Maintenant, la jeune abbesse ne demandait plus rien. Elle voulait rester libre, et, comme elle le disait dans son fier langage, « ne rien devoir à César pour n'avoir rien à lui rendre. » Quelquefois, sans que M. Arnauld s’en doutât, la gène était profonde au monastère; on y manquait même du nécessaire, à la grande joie de Madame. Le vœu de pauvreté mériterait-il son nom si l'on n'avait à en souffrir? Elle s’attachait, dans ces occasions, non à éloigner les
peines ou les incommodités, maïs à les porter et à
Te
La journée du guichet 79
ES
aider les autres à les porter joyeusement, comme une suite naturelle de leur profession.
Cependant les bulles redemandées, on s’en souvient, par M. Arnauld, et arrivées depuis près de six mois, allaient être frappées de nullité. Encore quelques jours, et, si Mme Angélique ne renou-
velait pas ses engagements, le titre d’abbesse de Port-Royal était perdu pour jamais. Elle gardait le silence, laissant couler le temps; car, le terme une fois dépassé, Joyeuse, elle espérait voir tomber le fardeau si lourd de la supériorité et devenir libre de l’échanger contre les humbles fonctions d’une tourière de quelque carmel! Le nom variait, mais l'aspiration était toujours la même; et les succès de la réformatrice, loin de l’attacher à sa charge, semblaient la faire trembler davantage sous le poids de la responsabilité morale. Elle se taisait donc, mais quelqu'un veillait à la consommation de son œuvre. Le 6 mai 1610, sept jours avant l’expiration des délais, M. Arnauld se rendit chez M. l’Argentier, abbé de Vaux-de-Cernay, pour le prier de venir présider la profession de sa fille. M. de Vaux accéda à sa demande; et ces messieurs, montant immédiatement en carrosse, arrivèrent à Port-Royal
et manifestèrent leurs intentions. Mme Angélique,
So Angélique Arnauld
surprise, n'hésita pas. Elle s’engagerait à Dieu,
mais, intérieurement, elle réserverait sa liberté
quant à la maison et à l’ordre de Ciîteaux, rêvant tou-
jours d'échanger la crosse abbatiale contre le rang de w
converse dans un monastère inconnu. Certes, sa joie
était grande de prononcer, et de tout son cœur, des
vœux qui lui étaient devenus plus chers que tout au
monde.Avecbonheur, cette âme, renouvelée jusqu’au. fond d'elle-même, allait se lier solennellement à Celui « qui l'avait prise pour lui ». Afin de mieux marquer À dans quelles dispositions d’humilité et de pénitence elle se donnait, elle travailla toute la nuit à faire la | robe de ses noces, et quelle robe !« d'unegrosse étoffe toute bourrue, jaune comme cire, si grasse qu’elle en était tout gluante. » Habillée de la sorte, elle J
assista le lendemain à la cérémonie qui se faïsait w
pourelle. L'Église n’avait reconnu ni sa prise d’habit,
ni ses vœux, prononcés à neuf ans; ni sa bénédic- w tion abbatiale, à onze; ni, enfin, la signature que 1 M. Arnauld lui avait extorquée, croyant rendre … ainsi les premiers actes valides. Non. Devant cette |
jeune fille, en état maintenant d'envisager la vie, le À
problème de la destinée se posait à nouveau. Et remarquons en passant que, chaque fois que les pas-
sions et la cupidité des hommes n’intervenaient pas, «
La journée du guiclet ê1
chaque fois qu’on voulait s'adresser directement à l'Église elle-même, en se soumettant à ses lois, il en était ainsi : on retrouvait toujours le même respect de la liberté. L'histoire de la nomination de Mme de Port-Royal, appuyée sur des faux successifs, nous en est une preuve nouvelle, une preuve convaincante; car pour celle-là, entre cent autres, on a toutes les pièces du procès dans les mains.
Le 7 mai 1610, Mme Angélique fit donc ses vœux. C'était l'engagement volontaire le plus réfléchi, le plus complet. Éternelle vanité des pensées humaines! On avait cru faire de cette enfant une religieuse telle quelle; non, pas même unereligieuse, « une abbesse. » Et certes, sortant du milieu pharisaïque des Arnauld pour entrer dans un monastère relâché, ayant sous les yeux les plus médiocres ou les pires exemples, Angélique semblait devoir gros- sir fatalement le nombre des abbesses mondaines, peut-être même celui des indignes. L'éducation, sa nature passionnée et ardente, la facilité du désordre, tout l’y portait, tout l’y poussait, pourvu qu’elle sauvât les apparences. Et c’est du sein de cette mollesse que sortit la réformatrice la plus austère, la plus dure, qui excéda, dans son rigorisme même,
au point de tomber plus tard dans l'erreur. Tant il