CRIE PIRE PE
M. de Saint-Cyran 233
... J'ai mieux aimé me taire quelque temps, attendant la rencontre de ces esprits épurés qui aident à former les hautes imaginations, que, voulant dire quelque chose, la dire avec diminution et au préjudice de la source de mes passions, où il est seulement loisible, quand elles naïssent du vrai amour, d’avoir sans crainte de reproches quelque ambition... Pour me donner à vous de la plus grande pureté qui se puisse voir, qui se puisse imaginer, je ne veux pas me donner à vous ni par imagination, ni par conception, ni par passion, ni par affection, ni par lettre, ni par parole : tout cela étant inférieur en ce que je sens en mon. cœur et s’y relève par-dessus toute chose, de sorte que, accordant aux anges en ma philosophie la vue de ce qui était clos, ce qui nage, pour le dire ainsi, sur le cœur, il n’y a que Dieu seul qui en connaïsse le fond et le centre de moi-même, qui vous offre le mien; je ne vois presque rien que je puisse désigner par un nom etn’y connais que cette vague et indéfinie, mais certaine et immobile propension que j'ai à vous aimer et à vous honorer, laquelle je n’ai garde de terminer par quelque chose afin que je me persuade que je suis dans l’infinité d’une radicale affection, j'ai presque dit substantielle, ayant égard à quelque chose de divin et l’ordre de Dieu, où l’amour est substance puisque je prétends qu’elle est infuse en la substance du cœur dont l’essence est la quintessence de l’âme qui, étant infinie en temps et en vertu, a le droit d’agir comme Celui dont elle est l’image... Y a-t-il personne qui puisse trouver mauvais que je vous offre le centre du cœur étant une même chose comme vous êtes avec Dieu? Vous êtes obligé de voir qu'il est vrai, de peur que le moindre doute que vous en auriez ne vous fît tomber par la suggestion de notre secret et mortel ennemi en tentation, de m’accuser de moins que d’impiété, voyant que J emploie le plus pur de la piété, de la religion et de l’amour de Dieu, pour vous assurer de moi qui ai commencé de vous aimer en cette sublime qualité.
On demande grâce. C’est du Saint-Cyran en fleur. Ces protestations étaient suivies de silences, puis de paroles plus embarrassées et plus confuses.
Saint-Cyran a un projet : il ne sait s’il doit en par-
14 Angélique Arnauld ler, il avance, il recule; les allées mystérieuses et ombragées d'Andilly seront seules assez obscures pour qu'il se livre. Nous trouvons là la première trace de ce plan encore en germe qui va se développer si rapidement.
En germe? Non. Le germe était déjà dans le travail solitaire et forcé dela campagne, dans cette étude des Pères que Saint-Cyran et Jansénius veulent opposer aux présents docteurs, dans la recherche acharnée de la constitution ancienne de l’Église, enfin et surtout dans ce penchant à l'erreur, dans cette vue incomplète de la vérité qui les incline déjà, qui les inclinera toujours vers les hérétiques et les révoltés, qu'ils s'appellent Baïus, Dominis, Richer ou Calvin lui-même. Les lettres de Saint-Cyran ont été perdues ; mais nous avons en grande partie celles de Jansénius, elles suffisent à indiquer la marche du complot. Beaucoup l'ont nié; ceslettres convaincraïientles plus prévenus. Longtemps on a refusé dans un certain monde de regarder Jansénius et Saint-Cyran comme deshérétiques parce que,d’eux-mêmes,ilsnes’étaient pas séparés bruyamment de l’Église. Ils ont agi dans l'ombre, ils n’ont pas levé le masque. Entre eux ils se découvrent : écoutons-les dans le silence des passions
éteintes. Qu'on nous pardonne quelques citations;
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ces commencements ont été obscurcis, ils ont besoin
d’être remis en pleine lumière.
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Le 20 juillet 1617, Jansénius écrit à Saint-Cyran:
« Monsieur, vous savez, crois-je, qu’il y a longtemps que l’archevêque de Spolète, Italien ou bien près de là, a mis en lumière un petit livret où il rend raison de ce qu’il s’est retiré de la communion des catholiques ou du Pape. Il est venu en Hollande vers les États; mais n’y ayant pas trouvé tout l'accueil qu’il y attendait, il s’est jeté dans les bras du roi d'Angleterre qui le caresse fort à ce qu’on dit, pour avoir trouvé assistance à combattre la puissance du Pape. Il n’est ni huguenot ni luthérien, catholique à peu près, hormis ce qui regarde l’économie de l'Église. Ses plaintes s'adressent toutes contre le Pape, pour avoir retranché la puissance et la juridiction des évêques et le reste; que vous en pouvez inférer s’il y a jamais eu sujet qui requierre bon jugement, savoir, lecture des an-
ciens, éloquence, c’est celui-ci. Vous entendez le
reste, etc. Votre... C. Jansénius. » Oui, on entend le reste et on ne s'étonne pas quand plus tard Jansénius ajoute « qu’il aurait horreur de réfuter Marc-Antoine de Dominis » ; mais poursuivons.
Le synode protestant de Dordrecht condamne-t-il Arminius, qui, se rapprochant de la doctrine catholique, admettait que Jésus-Christ est mort pour tous, voici ce que dit Jansénius : « Le concile de Dordrecht est achevé, je l’ai depuis longtemps, mais en flamand, je n’ai pu l'avoir en latin pour vous l'envoyer. Ils suivent presque entièrement la doctrine des catholiques au fait de la prédestination et de la réprobation. » Il est naturel que les protestants fassent de Jansénius un des leurs ; il en avait bien l'esprit.
Égaré par ces maîtres de l’erreur, poussé plus encore par Jansson, disciple de Baïus, Jansénius sent une étrange lumière se lever en lui. Il s'arrête et 1l tremble. Il craint, s’il parle, de « passer pourun extravagant rêveur ». « J'ai à vous dire beaucoup touchant certaines choses de notre profession qui ne sont pas de peu d'importance et particulièrement de saint Augustin qu’il me semble avoir lu sans yeux et oui sans entendre ; que si les principes sont véritables comme on me l’a découvert (Jansson), comme
je le juge être jusqu’à cette heure que j'ai relu
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toute une bonne partie de saint Augustin, ce sera pour étonner tout le monde. »
Et plus explicitement encore, le 5 mars 1621 : « Je ne saurais dire combien je suis changé d’opinion et de jugement que je faisais auparavant de lui (saint Augustin) et des autres, et m'étonne tous les jours davantage de la hauteur et profondeur de cet esprit et que sa doctrine est si peu connue parmi les savants, non de ce siècle seulement, mais de plusieurs siècles passés. Car, pour vous parler naïvement, je tiens fermement qu'après les hérétiques, iln’y a gens au monde quiaient plus corrompu la théologie, que ces clabaudeurs d’école que vous connaissez. Que si elle devait se redresser au style ancien, qui est celui de la vérité, la théologie de ce temps n'aurait aucun visage de théologie pour une grande partie... Je n’ose dire à personne du monde ce que je pense d’une grande partie des opinions de ce temps et particulièrement de celles de la grâce et de la prédestination, de peur qu’on ne me fasse à Rome le tour que l’on fait à d’autres, devant que toutes choses soient mûres et à son temps. »
Cette fois, c'était net et grave. Saint-Cyran entreprit le voyage de Louvain et alla rejoindre son ami.
Cette entrevue, celle qui eut lieu en France deux
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ou trois ans plus tard, furent d’une importance décisive. Tout se précisa entre eux ; tout se décida. Ils convinrent d’une correspondance chiffrée, assez transparente cependant pour que, même à la distance où nous sommes, nous puissions facilement la comprendre. Il fut arrêté que M. de Saint-Cyran quitterait M. de La Rocheposaie et s’établirait à Paris ; là il jetterait la semence dans un terrain propice. Jansénius se charge de toute la partie dogmatique, Saint-Cyran se réserve la diffusion pratique. Ensembleils vont entreprendre la tâche glorieuse de la réformation de l'Église, mais ils ne peuvent agir seuls, il leur faut des adeptes, plusieurs paroles de Jansénius sont singulièrement suggestives sur ce point. Ainsi, au moment de ladisgrâce de d'Andilly, éloigné de la Cour en même temps que son maître le maréchal d'Ornano, Jansénius écrit : « De votre ami que vous consolez du changement de la surintendance en la Cour, vous me parlez trop brièvement et en général sans que j'y entende rien. Ce changement du dessein mérite bien que nous en conférions afin de savoir quel but il nous faudra viser. » À un autre endroit : « De la promotion instante de M. de Luçon je suis fort aise, croyant qu’il ne nuira point
à notre affaire. » Et encore : « Je suis aise que vous
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cs
» commenciez à ménager si bien les personnes qualifiées
pour l'affaire spirituelle, car je vois bien que cela est très nécessaire, comme aussi une très grande prudence à mener le bateau... » Et le 16 avril 1622: « Je
suis merveilleusement aise; l'affaire Pillemot (le jan-
sénisme) s’avance tellement en dormant... Je crois
avoir trouvé certaines racines d’où sortira de quoi bâtir sur une matière de Pillemot dont j'avais presque désespéré comme je vous dis... Je doute toutefois de force choses, non pas tant que mon jugement les condamne que parce que c’est mon jugement seul qui les juge ainsi; car si je fais voir ces choses à nos adversaires, je serais décrié pour le plus extravagant rêveur. » (Novembre 1621.) Et enfin ceci, qui a une importance capitale : « De telles gens (les religieux) sont étranges quand ils épousent quelque affaire, et je juge par là queça ne serait pas peu de chose si Pillemot fût secondé par quelque compagnie semblable, car, étant embarqués, ts passent toutes les bornes pro ou contra. » Cette lettre est datée du 2 juin 1623 ; or, le 4 Juillet de la même année, M. de Saint-Cyran écrivait à Mme Angélique dans le style que nous connaissons pour la féliciter chaudement de son retour à Port-Royal
Il ne devait plus l’abandonner depuis lors : la com-
Me
240 Angélique Arnauld pagnie était trouvée. Nousne suivrons pas les menées des deux réformateurs; ce n’est pas l’histoire du ‘jansénisme que nous écrivons, et nous sommes fixés en ce qui nous touche. Résumons brièvement. Jansénius et Saïint-Cyran ont cru trouver dans une étude acharnée, mais mal dirigée, des Pères de l'Église et de saint Augustin en particulier la preuve que l'Église de Dieu s’est égarée. Ils veulent la rétablir dans la droite voie, et pour cela la transformer de fond en comble. Ils mürissent leur projet dans l’ombre, se font des amis puissants, tentent autant qu'ils le peuvent les Pères de l’Oratoire; mais la claire intelligence du Père de Condren les a pénétrés, ils ne peuvent réussir.
Ils se tournent d’un autre côté, car il leur faut à tout prix un point d'appui, une place d'armes. Saint- Cyran découvre Port-Royal, il commence à écrire, puis à parler, mais de loin enloin. Tout est en bon ordre, il n’approche pas. Dans les longues années d'attente, il étudie le caractère d’Angélique, il sent ce qu’on en peut espérer et que, l'esprit une fois gagné, elle ne craïndra ni contradiction ni persécution d'aucune sorte. La lenteur de Saint-Cyran, sa puissance de dissimulation, doivent triompher de
tous les obstacles ; on en est comme oppressé. On
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