‹ Angélique ArnauldChapitre 33 sur 62 · SINE GO CT, MONTE NS · texte numérisé non relu

SINE GO CT, MONTE NS

Madame l’abbesse. « Je me trouvai saisie d’un mou-

vement si violent, raconte Angélique, que je lui dis qu’elle se perdrait dans le monde, qu’elle devait entrer dès l'heure même dans la maison, quoiqu'’elle ne fût pas venue pour cela, qu’elle me crût et qu’elle se laissât faire violence. »

« J'éprouvais une angoisse horrible, ajoute la jeune fille, — plus tard sœur Pineau, — répétant : — Mon Dieu, faites-moi la grâce de faire ma volonté et non la vôtre, ne sachant ce que je disais. — C'est à ce coup qu’il faut entrer, insistait Madame; Dieu veut que vous soyez religieuse. Debout devant la grille, je tenais les barreaux à deux mains pour me soutenir. La douleur et la répugnance me firent frapper à la tête contre les barreaux, assez rudement sans le sentir. — Je veux que vous alliez à la porte, je vais vous recevoir, il n’y a plus à délibérer, disait Madame. J’y allai comme un criminel qu’on mène au supplice, n'ayant de consolation qu’à penser à une mort prochaine. Elle ouvrit. Je me jetai à ses pieds, fondant en larmes. La nuit suivante, la fièvre me saisit, et je ne me relevai plus de six semaines. » Quelle marche effrayante avait donc faite Angélique depuis saint François de Sales? Com-

ment en était-elle venue à prendre les « mouvements

Mgr Zamet mr

violents » de sa nature impulsive et altière pour une inspiration directe de l’Esprit-Saint? Esprit qui ne parle pas dans l’ouragan, qui ne parle pas dans la tempête, mais dans la douceur de la brise. « Le Seigneur passait, auprès d’Élie, dans le souffle doux et

léger... »

Ici, qu’on nous pardonne une courte digression psychologique. A la mort de saint François de Sales, nous l’avons vu, Mme Angélique était restée « destituée de toute conduite ». De 1621 à 1628 ou 1630, c'est-à-dire de trente à quarante ans, les pleines et décisives années de la vie, elle fut seule à guider son âme, seule à se décider, à vouloir, à agir, à orienter sa vie enfin. Il était évident que, se conduisant elle-même, elle devait aller dans le sens de ses aptitudes, dans le sens de ses inclinations morales. Entre tant de dons merveilleux, il y avait en elle, comme elle l’écrivait à Mme de Chantal, « une opiniâtreté qui la rendait malade quand on la contredisait, »

« une force d’orgueil qui lui faisait trahir soncœ:r. 3

N'ayant pas d'autre maître, elle suivit cette pente naturelle ; et son âme s’obscurcit et se raidit de jour en jour. Tout cela était invisible aux autres : l'éclat des œuvres extérieures jetait sur ces germes de mort toute l'illusion de la vie. Mais qu'un obstacle fût posé devant cette opiniâtreté; qu’une humiliation exaspérât cet orgueil, et l'on allait mesurer la profondeur de la plaie!

On ne s'étonne pas que Mer de Langres ait fait tous les efforts possibles pour affranchir ses religieuses d’un joug aussi dur. Il était le premier à rendre hommage aux rares qualités de cet esprit, à son éloignement inné de toute bassesse, à sa soif de perfection; mais il sentait en même temps qu'il n'avait aucune prise sur cette volonté indomptable, et que, pour réussir auprès d'elle, il fallait d’abord adopter ses idées et ses jugements, ayant l’air de la conduire, en réalité lui obéissant docilement... Sur ces entrefaites, deux lettres, l’une de la reine, l’autre du roi, autorisèrent la fondation de l’ordre du Saint- Sacrement. Mgr de Paris acquiesça au bref d’Urbain VIII et accepta, après bien des hésitations, d'être l’un des trois fondateurs de l’ordre. Mis en demeure de commencer son œuvre, Mgr Zamet ré-

clama donc Mme de Saint-Joseph de Pourlans comme

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abbesse, voulant à tout prix écarter l’altière Angélique.

Mais l'archevêque de Paris n’entrait pas dans ces raisons. Ce prélat était fort jaloux de son autorité. Il souffrait avec impatience que la bulle d'Urbain VIII lui adjoignit deux supérieurs pour la conduite de l’ordre nouveau : Octave de Bellagarde, archevêque de Sens; Sébastien Zamet, évèque de Langres; aussi hésita-t-1l longtemps avant de permettre l'achat d’une maison. Il s’y résigna, enfin, d'assez mauvaise grâce (1633), à la condition de réclamer un autre bref qui mit le monastère sous sa seule juridiction, à la condition aussi d’affaiblir l'influence de Mgr de Langres, en écartant les religieuses du Tard. L’archevêque de Paris refusa donc Jeanne de Saint-Joseph de Pourlans, et exigea qu'Angélique Arnauld fût nommée abbesse du Saint-Sacrement. Mgr Zamet se soumit; mais, par une sorte de pressentiment, 1l adjoïgnit à Angélique une de ses postulantes, Mlle de Chamesson, — sœur Anne de Jésus, — avec ordre de l'initier à tout et de la préparer à une supériorité prochaine.

Ainsi réclamée par l'archevêque de Paris et

repoussée par l’évêque de Langres, Mme de Port-

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Royal, suivie de trois religieuses et de quatre postulantes, arriva donc au nouveau monastère, dans le carrosse de la duchesse de Longueville, fondatrice de l’œuvre, — le roi en était fondateur. — La maison, située rue Coquillère, quartier élégant s’il en fut, tout près du Louvre, répondait aux intentions de Mer de Langres. Et Angélique, toute ravie qu’elle fût d'y aller, souffrait de ce voisinage, voyant les choses d’un autre biais et d’un esprit bien différent. Les Pères de l'Oratoire, M. de Condren entre autres, faisaient une chaude propagande au nouvelinstitut. Les prêtres affluaient pour y dire la messe, y prècher; on demandait au parloir Madame l’Abbesse, dont la réputation, on le conçoit, ne perdait rien à cet éclat inaccoutumé. Au dedans, elle portait ses filles au silence, à la solitude, au dégagement du monde. Elle retranchait, 1l est vrai, tout ce qu’elle pouvait à la pompe extérieure, suivant de loin les désirs de l'évêque, et déjà laissant percer des répugnances étranges que rien ne pouvait vaincre. Par exemple, elle considérait comme une irrévérence coupable d’entourer l'autel de lumières et de fleurs. C'était une de ses épreuves les plus pénibles. « Je pensais que Dieu aveugle quelquefois un grand nombre de

justes, écrivait-elle, pour avoir une âme mortifiée à

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son gré. » Hélas! les aveugles, ce sont toujours /es autres! |

Extérieurement, tout semblait marcher assez bien, malgré les divergences profondes entre Angélique et Mgr de Langres, quand un vent de tempête se leva contre la maison. Les jansénistes appellent cela l’« affaire du Chapelet secret ». Ici, ilnous faut revenir un peu en arrière.

La réputation de sagesse et de haute vertu d’Agnès Arnauld n’était pas moins grande que celle de sa sœur. On le sait, c'était une religieuse d’une régularité exemplaire, n'ayant à se reprocher, peutêtre, qu'un esprit un peu vain et une tendance innée à la préciosité, une sorte de Julie d’'Angennes mystique. Elle qui, toute jeune, demandait à Dieu avec une hauteur impatiente « pourquoi il ne l’avait pas fait naître dame de France », apportait dans

ses dispositions intérieures la même recherche

. d'excellence, la même ambition des choses relevées.

Coadjutrice de Port-Royal, puis abbesse du Fard, elle avait été employée dans l'intervalle à des missions délicates, à des réformes difficiles : à Maubuisson, où elle accompagna la Mère Suyreau, élue abbesse à la mort de Mmede Soissons ; à Gomerfontaine,

où elle convertit la prieure. Le désordre de cette der-

nière abbaye lui faisant horreur, elle écrivait plaï-

samment à Angélique qu’elle croyait avoir été

envoyée là pour honorer l’article du Symbole : Descendit ad inferos. Lors de l'institution du Saint- Sacrement, elle était de tous les conseils, mêlée à tous les projets, toujours présente au parloir, lorsque Mgr Zamet parlait à Angélique. Cet ordre nouveau la jetait dans le ravissement; elle ne vivait que de cette pensée; malheureusement, sa dévotion, suivant la pente de son esprit, devenait confuse, embrouillée, d’une quintessence inintelligible. Vraiment, quand Mme de Port-Royal parlait tout à l’heure de la grande simplicité de ses filles, on se demande si elle oubliait Ze Chapelet secret, et si rien de plus alambiqué et de moins simple pouvait sortir d’un cerveau raisonnable, fût-ce même un cerveau de femme! C'était, sur les attributs de Jésus-Christ au saint sacrement, une méditation en seize points, que les initiés seuls pouvaient comprendre. Cet écrit est inquiétant, non point surtout par le manque de précision théologique, — on peut errer avec les meilleures intentions, — mais par la fausse tendance d'esprit qu'ilrévèle. Ce sacrement, dont Dieu a fait le sceau de son amour envers les hommes, est représenté comme

terrible, redoutable, inaccessible. Veut-on avoir un

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aperçu? Des seize attributs que l’âme reconnaît et adore, — en mémoire des seize siècles écoulés depuis l'institution de l’Eucharistie, — pas un ne tend à glorifier l’ineffable bonté de Dieu, refuge, ami, aliment de l’homme dans son exil; tous inspirent l’épouvante devant l’implacable sainteté du Seigneur. Ce sont entre autres — nous citons à regret ces termes barbares — l’inaccessibilité, V'incompréhensibilité, l'indépendance, \'incommunicabilité, l’sllimitation, V'inapplication, etc. Ainsi toutes les pensées d’une religieuse vouée à l’adoration de Notre-Seigneur, au très saint sacrement, allaient à se retirer de Jésus-Christ, qui, se suffisant à luimême, n’approchait qu'avec répugnance de ses pauvres créatures. Où était donc la bonté de Dieu? Où était son infinie miséricorde? À quoi bon établir sa demeure parmi les hommes, si c’est pour se renfermer dans une retraite inaccessible, insensible aux misères et aux faiblesses, bien plus, n’apportant sur ce trône de la divine tendresse que les exigences terribles d’une sainteté «incommunicable » ?

Une extravagance aussi étrange étonna les théologiens ; on hésita longtemps à voir dans Agnès Arnauld l’auteur de cet écrit dangereux. Qu’une

influence pernicieuse s’y fasse sentir, y ait même

une place prépondérante, cela est évident. Mais Ze C'hapelet nous semble bien être de la Mère Agnès. C'est le tour alambiqué de son esprit; et du reste, outre qu’elle le confesse elle-même, nous retrouvons les termes mêmes du CAapelet dans une lettre adressée à M. Le Féron, alors à Rome, en instance pour l'ordre du Saint-Sacrement. Agnès le supplie de presser la cause et ajoute : « Je regarde ce mystère comme une cause à laquelle je dois mon être par anéantissement et non par application. » (1626). Tout ceci était tenu si secret que rien n’avait percé au dehors, quand Mme de La Trémoille, abbesse du Lys, venant à Port-Royal, on lui communiqua le précieux écrit « pour la grande amitié et le respect qu’on avait pour elle ». Une fois de retour au Lys, l’abbesse le montra à son évêque, pour le lui faire admirer (1633). Or cet évêque, ou plutôt cet archevêque, était Octave de Bellegarde, l’un des trois supérieurs du Saint-Sacrement. Effrayé, scandalisé, bien aise aussi peut-être de montrer au public ce qu'était cette spiritualité des Arnauld dont on faisait si grand cas, Mgr de Bellegarde déféra cet écrit en Sorbonne.

Huit docteurs chargés de l’examiner se réunirent.

Nous trouvons parmi eux André Duval, d’une

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sainte réputation, et Nicolas Cornet, « ce docte et avisé syndic » que louera Bossuet. Leur étonnement et leur indignation furent extrêmes, la censure terrible. La voici :

Nous, docteurs en théologie de la faculté de Paris, certifions avoir lu le livre qui porte pour titre : le Chapelet secret du très saint sacrement, que nous avons érouvé contenir plusieurs extravagances, tmpertinences, erreurs, blasphèmes et impriétés qui tendent à détourner les mes de la pratique des vertus de la Foi, Espérance, Charité; à détruire la façon de prier instituée par Fésus-Christ et introduire des opinions contraires aux effets ne d'amour que Dieu a témoigné pour nous, et nommément au sacrement de la sainte Eucharistie et au mystère de la sainte Incarnation ; l'avons jugé périlleux, de dangereuse conséquence, digne d'être supprimé et défendu. En témoignage de quoi nous avons signé la présente, à Paris, au collège de Sorbonne, 18 juin 1633

Le retentissement de cette condamnation fut immense. Autant la maison du Saint-Sacrement était, la veille encore, l’objet de toutes les assiduités, de toutes les admirations, autant elle se trouva

délaissée le lendemain. De mauvais bruits circu

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laient ; le mot d’hérétique passait de bouche en bouche. Pour la première fois Port-Royal était suspect, atteint dans l'intégrité de sa doctrine. Le coup était rude. Seules, Angélique et Agnès semblaient ne pas le sentir, incapables de douter un instant d’elles-mêmes, rejetant les censures des docteurs, se moquant de la Sorbonne, surprises qu'on fit tant de bruit pour un écrit condensant à leurs yeux le plus pur esprit du christianisme, trop relevé, il est vrai, pour le vulgaire.

Sur ces entrefaites parut une brochure, où toutes les propositions du Chapelet secret étaient reprises, commentées, admirées avec passion. L'auteur en notait une à une toutes les pensées et les faisait siennes. À la censure des docteurs en Sorbonne il opposait une approbation en bonne et due forme de l’Université de Louvain, signée de deux noms déjà célèbres, Jansénius et Fromond. Cette apologie fit plus de bruit encore que le Chapelet lui-même. On en rechercha l’auteur, on remonta aux sources, sans rien pouvoir découvrir d’abord.

Ce défenseur anonyme de Port-Royal était Jean du Vergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran.

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Le nom est prononcé. Désormais, comme dans | Æamlet de Shakespeare, l’ombre fatale nous suivra toujours; nous la verrons planer de loin sur Port- Royal, se rapprocher, grandir, enserrer la vieille abbaye, l’obscurcir d’un nuage, finalement l’entrainer vers l’abîme. Nous verrons Saïint-Cyran plus fort, plus obéi après sa mort que pendant sa vie, rendant son erreur redoutable par l'apparence de perfection qu’il lui donne. « Et voici. Ils viendront à vous couverts de peaux de brebis, et au dedans ce sont des loups ravissants.…. Ils vous diront : Le Christ est ici; ou : Il est là. Mais ne les croyez point. » Nous regarderons tristement passer les âmes superbes ou charmantes, séduites malgré la parole du Maître. Angélique, Agnès, Marie-Claire, Antoine Le Maistre,

Lancelot, Racine, Pascal, — Pascal surtout, jetant

sur la triste cause un éblouissement d’une heure et mourant, épuisé, dans la mélancolie inguérissable de cette religion sans amour. — Ah! les âmes merveilleuses! N'est-ce pas un des crimes du jansénisme de les avoir égarées? Et cependant nous nous refusons à voir en elles des ennemies, et nous ne saurions en parler avec colère. Plusieurs ont été trompées d'une façon incroyable, puisque ni les luttes de la vie, ni les éclaircies rapides et décisives de la mort n’ont pu les désabuser. Maïs leur erreur a été douloureuse; dans ceux que nous avons nommés elle a été sincère; c’est assez pour qu'ils aient droit à notre respect.

Et maintenant plus les âmes nous attirent, plus l'erreur qui les a obscurcies nous repousse. Nous l’analyserons sans entrer dans des discussions théologiques hors de notre compétence, sans nous appuyer sur des documents douteux : nous laisserons autant que possible les faits parler d’euxmêmes. Au reste, les jugements de l’Église facilitent la tâche. « Rome a parlé, la cause est finie. » Tout cela, nous ne ferons que l’effleurer très rapidement, car la route qui nous reste à parcourir est encore longue.

Jean du Vergier de Hauranne, abbé de Saint-

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Cyran, naquit à Bayonne (1581), de parents enrichis dans le commerce et anoblis à la suite de la conduite généreuse d’un de leurs ancêtres, nourrissant tout le pays dans une famine. L’évêque de Bayonne, Bertrand Deschaux, s’intéressa de bonne heure à l'enfant, qui, entre ses six frères et sœurs, se montrait très studieux et très appliqué. Par le conseil du prélat, on envoya Jean du Vergier étudier à Paris. Il se trouva logé dans une maison modeste avec Denis Petau, si célèbre plus tard dans la Compagnie de Jésus; interrogé bien des années après sur le caractère de son condisciple, ce Père répondait qu’il trouvait le jeune du Vergier « inquiet, vain, présomptueux, farouche », etc. Nous citons le moins de jésuites possible : maïs comment récuser le témoignage de ceux qui ont approché le réformateur de si près? Quoi qu'il en soit, Jean resta peu à Paris et alla continuer ses études à Louvain. La célèbre Université belge, — encore toute frémissante des disputes sur la grâce de l’hérésiarque Baïus et de Lessius — n’attira pas le jeune étudiant; il s’enferma au collège des jésuites. Après de longues et solides études, fortifié par les encouragements de Juste Lipse, le fameux professeur, Jean du Vergier soutint sa thèse avec succès en 1604.

En dédiant cette thèse à son évêque, Mgr Deschaux, le jeune étudiant n’a garde d’oublier les Révérends Pères, qu’il accable de compliments et couvre de fleurs. En homme avisé, du Vergier équilibre ses comptes; 1l paye d'avance en une page les injures de toute sa vie.

Les cours terminés, il alla reprendre place à l'Université de Paris, avec le désir de soutenir une thèse sur saint Thomas, se faisant fort de répondre pendant deux jours et à tous venants. L'Université n’accepta pas le défi; mais l'attention n’en fut pas moins attirée sur le jeune savant; et entre les amitiés qu’il forma à cette époque, nous rencontrons pour la première fois le nom de Corneille Janssen, que nous appellerons pour plus de clarté, comme on l’a fait depuis, Jansénius.

Jansénius, à la suite d’un excès de travail, avait quitté l’Université de Louvain pour se rendre lui aussi à Paris. Il était pauvre, d’une naissance obscure, embarrassé et lourd, mais d’une puissance de travail qui avait raison de tous les obstacles. L’indigence de ses parents l'avait jeté dans les aventures les plus étranges; tour à tour charpentier, domestique, étudiant la nuit après le dur labeur du

jour, élevé à moitié par les catholiques et par les

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M. de Saint-Cyran 22}

protestants, il avait enfin terminé ses cours. De longs et bons rapports avec les jésuites lui donnèrent la pensée d’entrer dans la Compagnie. Il sollicita son admission, et l’on ne peut s'empêcher de sourire en voyant du Vergier étudiant chez les bons Pères, Jansénius demandant son entrée au noviciat : singulier jeu de la destinée! Les jésuites, inquiets des tendances d’esprit du postulant, le refusèrent sous un prétexte quelconque. Jansénius était pauvre; il était timide : la blessure qu’il reçut alors ne se ferma plus. Dans tout le feu de sa colère, 1l se lia avec Jansson, disciple de Baïus. Exalté à son contact, il se lança lui aussi dans l'étude ardue de la grâce, lut les Pères, saint Augustin surtout, pour obéir à Jansson et servir les communes rancunes contre Bellarmin, Lessius et tous les jésuites passés ou présents, adversaires implacables de l’hérésie. Ces idées, il les communiqua à du Vergier, à Paris ou ailleurs. Le jansénisme est là en germe.

Du Vergier revint bientôt à Bayonne; il s'établit dans une délicieuse propriété de famille perdue dans un fouillis d'arbres dominant la mer. Il vécut là quelques mois dans une solitude absolue, insensible aux charmes extérieurs des choses, lui qui n’aima jamais

ni les beaux paysages, ni la lumière, ni les fleurs,

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fermé à toute poésie, absorbé dans un travail opiniâtre. Il appela bientôt auprès de lui son fidèle ami Jansénius, et tous les deux entreprirent une étude approfondie des Pères et de l’antiquité chrétienne. Pendant plusieurs années ils travaillèrent ainsi quinze à dix-huit heures par jour.

Quelquefois un sujet moins austère venait faire une diversion d’un moment. Ainsi Henri IV ayant demandé un jour en riant à une dame de ses amies si, à court de vivres, il devait lever un siège ou manger un de ses sujets, — et l’on voit le sourire malin du monarque lançant gravement son paradoxe en si joyeuse compagnie, — la Cour prit parti pour ou contre. Il se forma deux camps dans cette guerre amusante, et chacun recrutait des adhérents. Un ami de du Vergier eut la pensée de lui écrire pour lui demander son avis sur la question. Nous le savons, le savant solitaire était plus lourd que brillant. Il n’entendait pas la plaisanterie. Trop loir de la Cour, peut-être, pour entrevoir le sourire qui se jouait sous les mots, il prit gravement la plume, il aligna vingt, trente cas où le sujet doit sacrifier lui-même sa vie, vingt ou trente cas de suicide. Heureux sujet, quelle fin glorieuse et enviable,

être tué et mangé par le roil L’austère réforma-

M. de Saint-Cyran 229

teur débute ainsi par les flatteries les plus exagérées et les plus basses. On repoussa avec dégoût le lourd plaidoyer. C’est la première fois que la fausse tendance de cet esprit se révèle, ce n’est pas la seule.

Ainsi encore vers le même temps un jeune capucin s’emporta en chaire contre un usage superstitieux perpétué on ne sait comment chez les Basques. On offrait sur l'autel au milieu de rites bizarres une brebis égorgée. La ville, le peuple surtout tenait à ses coutumes. Saint-Cyran s’enflamma contre le capucin, montra les convenances et l’à-propos de l'offrande de cette brebis sanglante; il gagna cette fois sa vilaine cause.

Ainsi enfin, quelques années plus tard, désirant plaire à M. de La Rocheposaie, évêque de Poitiers, auprès duquel il se trouvait, Saint-Cyran dédia à cet évêque belliqueux un écrit où il expose les merveilleuses raisons qu'ont les prélats de prendre les armes. Sainte-Beuve trouve ces débuts inquiétants ; il pense que « cet esprit a besoin de se clarifier en passant d’abord dans quelque fatras », mais non, il n’y passe pas, il y reste. On corrige à grands efforts un vice, on ne corrige pas un jugement faux. Ceux qui sont nés ainsi, voyant les choses de côté et par

le mauvais biais, meurent ainsi, et nous notons cette

tendance primitive et foncière, cette impuissance à sentir juste. Elle nous explique tout Saint-Cyran.

Nous venons de nommer M. de La Rocheposaie, évêque de Poitiers. Mgr Deschaux, passant de l'évêché de Bayonne à celui de Tours, recommanda chaudement son protégé à M. de La Rocheposaie. Celui-ci l’attacha à sa personne, lui laissa prendre de l'autorité et finalement lui donna l’abbaye de Saint-Cyran. Auprès de M. de La Rocheposaie, Saint-Cyran fit la connaissance du Révérend Père de Condren. Il y eut des deux côtés une sorte de sympathie, Saint-Cyran ravi par le grand esprit et la haute vertu du Père de Condren, le Père de Condren attiré par l’érudition de Saint-Cyran. Mais cette intimité ne fut pas longue; du Vergier, croyant trouver quelqu'un à qui parler, laissa éclater ses projets de réforme, ses mécontentements contre l'Église, tout ce qui fermentait et bouillonnait en lui depuis des années. Surpris, le Révérend Père de Condren ne répondit que par quelques paroles de charité. Mais dès lors il avait jugé le fougueux abbé comme « un esprit écarté, grand amateur de nouveautés, avec un penchant excessif à la singularité ». Ce sont ses propres paroles, rapportées par un des

Pères de l'Oratoire et par messieurs de Saint-Sulpice.

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M. de Saint-Cyran 2397

Vers la même époque, Saint-Cyran faisait la connaissance du général de l’Oratoire, M. de Bérulle. Celui-ci, esprit mystique et doux, moins pénétrant peut-être que le Père de Condren, ne vit que l'érudition et l’austérité de mœurs de l’abbé, et l’admira sincèrement sans soupçonner encore aucun danger. Du Vergier, il est vrai, s’ouvrit peu avec lui; il gardait pour le Père de Condren ses confidences intimes et une respectueuse déférence qui semble ne s'être jamais démentie. Enfin, dans son désir de se faire connaître et de se pousser, l’abbé contracta à cette époque une troisième et plus étroite liaison. Nous voulons parler de son amitié avec Arnauld d’Andilly. Avec celui-là, les rôles sont changés. Saint-Cyran devient un maître autoritaire, absolu, ne pouvant maintenir son ambition ni son orgueil, « car je n’ai pas moins l’esprit de principauté que les plus grands potentats du monde, » écrit-il. L’agenouillement du disciple prosterné, comme dit joliment Sainte-Beuve, lui faisait lâcher son secret.

Arnauld d'Andilly, frère de Mme Angélique, passait à Poitiers avec la Cour se rendant à Bordeaux (1621). Par une interversion curieuse, les femmes de la famille Arnauld, généreuses, vaillantes,

héroïques, incarnent la force de la race; Arnauld

d'Andilly en est la grâce. Brillant, agréable, léger, mondain, fidèle cependant et sûr dans ses amitiés, d’une amabilité inépuisable, rendant service à tous, autant par bienveillance naturelle que par politique, il s'était poussé dans le meilleur monde et comptait dans ses relations « tout ce qu’il y avait d’honnèêtes gens en France » : lui-même nous l’apprend avec cette vanité naïve «dont il avait à revendre ». Nous ne pouvons nous empêcher de rapprocher Arnauld d’Andilly du Philinte de Molière : Philinte, « l’ami du genre humain, » auquel il aurait pu servir de type. M. de Saint-Cyran ne se montra pas d’abord un Alceste intraitable. Il pressentit vite l’appui qu’un homme de cette sorte pouvait apporter à ses projets encore à l’état de rêves. Une amitié des plus intimes ne tarda pas à s'établir entre eux. D’Andilly y mettait sa bonhomie, sa chaleur de cœur et la gloriole de se parer d’un si savant ami. Saint-Cyran développa ces dispositions avec un art consommé. Les protestations les plus vives, les réticences, les froideurs subites, les mystères auxquels il prétend l'initier, mais plus tard, quand il sera plus sûr, tout est mis en œuvre; et toujours le même genre d'esprit, embarrassé, obscur, aussi particulier en amitié qu’en

théologie, d’un sentiment aussi faux. Ecoutons ceci :

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