‹ Angélique ArnauldChapitre 37 sur 62 · TR TON · texte numérisé non relu

TR TON

l’exagération native de son esprit, à cette tendance excessive que nous avons souvent remarquée en elle. Et puis la confiance absolue que Saint-Cyran lui témoignait la remettait à sa vraie place, rejetant bien loin les méfiances et les reproches de Mgr Zamet, lui rendant son rôle d’initiatrice et de guide. Et l’orgueil, l’orgueil héréditaire des Arnauld, éclatait dans une flambée joyeuse; l’exaltait dans une sorte d'ivresse... Au milieu de l’aveuglement général du monde des religieux et des prêtres, Dieu avait jeté les yeux sur elle pour la faire boire aux sources, lui faire retrouver le courant de primitive Église, la rendre un exemple aux temps modernes. « De dix mille prêtrés, pas un ! » prononçait Saint- Cyran avec cet absolutisme qui faisait de chacune de ses paroles autant d’oracles. Dieu avait écarté d'Angélique les dix mille indignes et lui envoyait son serviteur, son prophète. Loin de s'étonner de ces choses, loin de s’effrayer de ces nouveautés, toujours suspectes en matière de religion, Angélique se Jeta passionnément dans les doctrines qu’on lui prêchait. Les austérités effrayantes lui étaient un attrait de plus, la difficulté ardue de la voie la ravissait. Ce fut la destinée de cette grande Âme, d'échap-

per à l’écueil des tentations basses et de se briser en

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voulant atteintre les cimes qu’elle croyait entrevoir. Et ceci, une fois de plus, indique que la pureté, la pénitence, la pauvreté, sont insuffisantes, si l’humilité de l’esprit ne vient les assurer et les affermir.

Ce fut donc là la crise. Saint-Cyran ne créa pas le genre d’esprit de Mme Angélique, mais il s’en empara et l’utilisa merveilleusement. Nous résumons l’état d'âme de la grande abbesse : obscurcissement et endurcissement croissant de jour en jour depuis la mort de saint François de Sales, mécontentement de la direction de Mgr Zamet, orgueil froissé, révolte inconsciente et profonde de sa situation inférieure. M. de Saint-Cyran était entré dans un pays conquis.

Puisque, pour la première fois, nous nous trouvons en face de l’ennemi pénétrant à Port-Royal; puisque nous rencontrons ce terrible jansénisme relégué dans les questions d'école très ardues et très lointaines, il nous faut le regarder en face. Il y a les erreurs de doctrine que le pape a condamnées et qui sont mortes; il y a la {endance qui survit encore. Plusieurs, et des plus distingués parmi les écrivains modernes, ont cru voir dans le programme janséniste une sorte de beauté très haute, inaccessible au plus

grand nombre ; ils en ont fait le poème épique de la

vertu. Mais non. L’épouvante ne grandit pas les caractères ; et si l’on cherche le mobile de ces vies retirées, de ces pénitences surhumaines, c’est la peur de Dieu qu'on trouve à la base. L'âme se mutile, elle se déchire, elle se broie elle-même parce qu’elle tremble devant un maître implacable, capricieux et cruel, que tous les tourments n’apaiseront pas peutêtre, que toutes les prières ne parviendront pas à atteindre et qui rejettera sa créature pour jamais, quel que soit l'effort dont elle tende vers lui, s’il l'a marquée pour « glorifier sa justice ». Voilà la doctrine janséniste dans son fond. Ils ont mis la peur où Jésus-Christ était venu mettre l'amour, et on le comprend. Le jansénisme est une œuvre humaine, et la terreur de l’homme vis-à-vis de Dieu est éminemment humaine aussi. Le poète latin l’a dit :

ATEN eee DAS Mortalia corda Per gentes humilis stravit pavor.… VIRGILE,

Quand donc les novateurs ont voulu modifier la religion à leur gré et selon leur sens naturel, ils devaient aboutir inévitablement à cet éloignement

de Dieu; et les plus grands parmi eux mour-

ront, comme Angélique, dans des angoisses indi-

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cibles avant d'aborder « l’épouvantable éternité ».

Ah! ce n'est pas là la beauté morale; elle est toute dans la liberté, dans la splendeur, dans l’enthousiasme de l’amour. Quand Dieu est venu en ce monde, cherchant le bonheur éternel de sa pauvre créature, il voulait que l’homme l’aimât, il savait que l’homme l’aimerait. Toute la vie du Christ a-t-elle été autre chose que l’éternelle question : « M’aimes-tu plus que ceux-ci? » cherchant l’éternelle réponse. Tous les obstacles, la parole divine les écartait : « Ne pleurez pas, ne craignez pas; je ne suis pas venu vous perdre, mais vous sauver. N’ayez pas peur, c’est Moi. » Il faudrait tout redire. Le jansénisme n’a pas compris l'Évangile. Il est venu relever entre Dieu et l’homme les barrières que la bonté divine avait abattues. Il a regardé Dieu de très loin, de très bas, non certes par humilité, — nul n’est plus humble que celui qui aime, puisque le mouvement instinctif de l’amour est de s’anéantir, — mais par défiance de Dieu. Et que serait devenue la terre si, par impossible, ces tendances avaient triomphé? Est-ce qu’il y avait déjà trop de sourires, trop de douceur et trop de joie? Est-ce que le bien est si facile? Est-ce que l'âme n'est pas assez dou-

loureuse, assez inquiète, sans la courber comme

une esclave sous un joug de fer? Mais, de sa nature, elle est aérienne! Nous l’entendons frémir en nous à nos meilleures heures avec un bruit d'ailes; elle a soif de vie, d’élan, de liberté. Ce n’est qu’en l’'épanouissant qu’on la rend héroïque. Les sacrifices ne lui sont rien, les douleurs ne l’accablent plus, et la mort la délivre quand l'amour divin l’a saisie. « Car lorsque le Maître commande, dit le grand évêque de Meaux, s'il charge d’une main, il soutient de l’autre; ainsi tout ce qu’il impose est léger, mais tout ce que les hommes y mêlent est insupportable. »

Les jansénistes citent sans cesse les premiers chrétiens, mais comment osent-ils se comparer à eux? Ils vivaient joyeux et simples comme des enfants; et c’est en chantant qu’ils allaient au martyre, tendant les bras, dans leur confiance ineffable, vers l’ami divin; le mot béni : Amo Christum, passait et repassait surleur lèvres comme la mélopée antique pour endormir leur agonie. Et c’est parce qu’ils ne mentaient pas à la beauté rayonnante de l'âme, c’est parce qu'ils l'avaient élevée par la joie, par l’extase de l'amour du Christ, au plus haut degré possible, qu’ils nous semblent si grands dans la

douceur de leurs morts heureuses.

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Ce n’est donc niune querelle d'école niune querelle de docteurs, c’est la vie même de l’âme qui esten jeu. Que les jansénistes entassent les arguments, qu’ils déchirent ou acceptent les cinq propositions, qu’ils jettent la pierre à la morale relâchée des uns, au parti pris des autres, tous les détails disparaissent dans un mot définitif qui les sépare du christianisme par la tendance la plus antichrétienne qui fut jamais : la peur de Dieu.

Il ne faudra pas perdre de vue ces quelques idées générales en descendant dans le détail. On s’expliquera plus facilement la répulsion qu’inspiraient les doctrines de Saïint-Cyran à certaines natures. Ici encore, nous nous appuierons uniquement sur les documents jansénistes, dans tous les faits que nous allons citer. « Je dois dire, écrit la Mère de Ligny, que la Mère Angélique avait fort souhaité que nous nous missions toutes sous la conduite de M. de Saint-Cyran, et elle avait essayé de nous l’inspirer doucement ; maïs la plupart de nous n’entraient pas dans son sentiment, et même nous appréhendions fort qu’il ne fût trop sévère... Maïs sa charge et son zèle l’obligeant de parler fortement, elle le fit de telle sorte que les plus récalcitrantes n’osèrent

résister. Toujours la pression de cette main de fer,

qu’il s'agisse de la réforme ou d’une simple direction. On ne s'étonne pas qu’on cherchât d’abord à la convaincre; elle une fois gagnée, les autres suivaient passivement. En 1635, les religieuses se confessèrent donc à M. de Saint-Cyran etfirent «un renouvellement, » comme on dira désormais en style janséniste. C'était une des pratiques chères à l’abbé de confesser sans absoudre. Selon lui, du reste, l’absolution n’effaçait pasle péché ; c'était unesortede déclaration que la pénitence avait été suffisante pour obtenir le pardon de Dieu. Pour la communion, c'était encore pire. Mme Angélique donna l’exemple, afin de décider les autres; elle passa six mois, de Pâques à l’'Assomption, sans s'approcher des sacrements; l’année suivante, elle ne communia même pas à Pâques.

Ici, 1l nous faut regarder les choses de fort près. « J'ai oui dire à M. de Saint-Cyran, » écrivait saint Vincent de Paul à M. d'Horgni, « que s’il avait dit dans une chambre des vérités à des personnes qui en seraient capables et qu’il passât dans une autre où il en trouverait d’autres qui ne le seraient pas, il leur dirait le contraire ; il prétendait même que Notre-Seigneur en usait de la sorte et ordonnait qu'on fit de même. » Il est important de retenir le

principe du chef de la secte la plus mystérieuse qui

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fut jamais. Tous ceux qui faisaient de l’opposition

étaient «incapables de porter la vérité », évidemment! Les autres devaient garder un secret absolu. Si donc on nous assure que « Saint-Cyran n'inspirait point l’éloignement des sacrements pourvu qu’on y apportât les dispositions suffisantes », il faut bien entendre qu'on ne s’adressait qu’à des profanes, et que ces dispositions, on ne les avait presque jamais. Les semaines, les mois s’écoulaient sans qu’il vous jugeât digne de communier, surtout « si on portait avec peine cette privation »,ce qui était un des plus | mauvais signes à ses yeux.

Lorsque Mgr de Langres, qui était allé passer quelques mois dans son diocèse, revint au monastère du Saint-Sacrement, il ne put dissimuler son mécontentement. Les religieuses, l’abbesse en tête, ne se confessaient plus, ne communiaient plus. Prosternées contre terre dans leurs prières, aussi loin que possible de l'autel, séparées de la communauté à tour de rôle des cinq et six mois par une séquestration volontaire, elles n'avaient aux lèvres que les mots de primitive Église, pénitence publique, relâchement de la discipline, etc., etc.

L'évêque fut épouvanté. Il écrivait à Achille de

Harlay, évêque de Saint-Malo: « J'ai donné aux

filles de Port-Royal l’abbé de Saint-Cyran, le croyant

capable de les servir en la vie spirituelle, maïs avant que de l'avoir bien connu. Ayantété étably en cette maison, il a pris puissance sur les esprits ; en quoyil a trouvé de la facilité par l'humeur des filles naturellement amies du changement et de la nouveauté, surtouten Marie-Angélique Arnauld, alors supérieure dudit monastère du Saint-Sacrement, à laquelle l'abbé de Saint-Cyran ordonna de tenir secrètes les pensées qu'il luy communiquoit et de me cacher la conduite qu'il tenoit envers elle, quoyqu’il n’eût aucune autorité sur ledit monastère et que je l’eusse tout entière alors comme supérieur nommé par la bulle de leur établissement. Cette conduite alloit à ne parler d’autre chose que de pénitence, à se tenir prosternée contre terre en divers endroits du monastère, particulièrement au chœur, et à ne se confesser que rarement et communier encore moins, ce qui a été si avant que ladite Angélique Arnauld, quoyque supérieure, fut une fois cinq mois sans s’approcher de la sainte communion et passa pareïllement une année le jour de Pâques sans communier, de quoy elle ne me rendoit aucun compte, àcause des défenses qui luy en avoient été faites ; mais je ne laissay pas

de le sçavoir par les filles du monastère. Elle avoit

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Lo peagagegearemrn ne conan meer que vrcmen area penge.

. pris tel goût aux discours de l’abbé et elle s’en rem- plit tellement l’esprit qu’elle ne parloit d'autre chose que de la primitive Église, des canons, des coutumes des premiers chrétiens, des conciles, des Pères, principalement de saint Augustin; qu’elle en entretenoit même les femmes qui l’alloient visiter, lesquelles s’en moquoient comme d’un entretien inutile pour elles. » | En vain Mgr Zamet essaya-t-il de faire entendre raison aux religieuses, d’éloigner M. de Saint-Cyran. Sur ce point-là, Angélique fut intraitable. Elle était tellement dominée déjà qu’elle résolut d'abandonner plutôt la maison et l’ordre du Saint-Sacrement, tout ce qu’elle croyait être jusqu'ici la pensée de Dieu . sur elle et son attrait spécial. Elle renonçait à tout sans scrupules et sans regrets, pour conserver la direction de M. de Saint-Cyran. Et ce fut ainsi que, secrètement, elle manda la Mère Geneviève Le Tardif, l’installa en qualité d’abbesse à sa place et partit pour Port-Royal dans le carrosse même qui avait amené Mme Geneviève.

Tout cela fut conduit avec tant de promptitude et d'adresse que Mgr Zamet ne fut niconsulté, cela va de soi, ni même averti par la plus légère indiscré-

tion. Le bon évêque avait affaire à plus fort que lui.

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Cependant les religieuses du Tard ayant été renvoyées dans leur monastère, Agnès, Marie-Claire et quelquesautres quittèrent la Bourgogne etrevinrent à Port-Royal de Paris. On juge de leur étonnement douloureux devant ces bizarres doctrines qui leur étaient si nouvelles ! M. de Saint-Cyran, après s'être fait beaucoup prier selon sa coutume, entreprit la conversion d'Agnès. Il employa tant de discours, de menaces, d’exhortations, qu'Agnès se détacha de l'évêque et se rendit bientôt. Elle le racontait ellemême quelques années plus tard : « En des occasions jeluirendais (lui, Mgr Zamet) des devoirs qui n’étaient nullement à propos, et si M. de Saint-Cyran ne

m'eût fait la charité de me donner lumière, je fus

rentrée dans mon engagement, non quant à l’affec-

tion qui s'était entièrement déprise, mais par embar-

rassement, ne pouvant concevoir qu'il fallût se

séparer si manifestement; et je ne l'ai fait qu'à .

force qu’on m'a entreprise là-dessus.»

Il n’en fut pas de même de Marie-Claire. Cette

âme douce. fine et tendre, avait quitté avec regret le

AR NTM I DE ISA DVI DR MATE D NO à D br

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monastère du Tard, où elle n’avait reçu que de bons exemples et de pieuses leçons. Mgr Zamet y était révéré comme un saint, et Marie-Claire plus qu’une autre, par latendresse même de son cœur, était entrée dans ses idées, dans son culte affectueux du saint sacrement, dans ses plans de perfection. Il réalisait pour elle l'idéal de la vie mystique. Lorsqu'elle arriva à Port-Royal et l’entendit traiter avec tant de hauteur et de mépris, lorsqu'elle vit Saint-Cyran affirmer avec les airs superbes que nous lui connaissons que Dieu renverserait dans sa colère une maison édifiée dans des vues trop humaines, — les vues du saint évêque ! — elle eut un moment d’effroi. Elle n’entendait rien à cet éloignement des sacrements, à ces confessions vingt fois renouvelées sans absolution, à tout ce qu'on lui disait de la corruption de l’Église et de l'égarement de tous. Elle regardait en tremblant « ceux qui tenaient les consciences captives sous des rigueurs très injustes, ne pouvant supporter aucune faiblesse, traînant toujours l’enfer après eux, ne fulminant que des anathèmes», pour parler l’admirable langage de Bossuet. Elle suppliait Dieu avec larmes de détromper ses sœurs, puisant elle-même dans les conseils et les visites de l’évêque

la force de leur résister. Mais Agnès, alors abbesse,

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