‹ Angélique ArnauldChapitre 57 sur 62 · LES:FRUITS DE PARERE · texte numérisé non relu

LES:FRUITS DE PARERE

Il était naturel qu'après la condamnation\reten-

tissante d'Antoine Arnauld on songeât à déman-

teler Port-Royal, sa place d'armes. Les Provincales, en reprenant et en défendant la cause du docteur, et, du même coup, la cause des erreurs condamnées, achevaient d’irriter les esprits. Angélique ne pouvait maîtriser sa colère contre « les terribles ennemis de l’auteur des Provinciales ». C’'étaient les ennemis communs, bien décidés à en

finir, on nese faisait là-dessus, à Port-Royal, aucune

illusion : « La reine a commandé à l’Assemblée .

du clergé de nous pousser à bout, » écrivait Mme Angélique à la reine de Pologne. « Je n’en ai nul ressentiment contre Sa Majesté. Je sais qu’elle croit faire une très bonne œuvre et qu’on lui persuade sans cesse qu’elle n’en saurait faire une meilleure. Voire-Seisneur a dit que ceux qui persécuteraient Ses serviteurs croiraient lui rendre

service. » (Avril 1656.)

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Un ordre arriva bientôt, en effet, enjoignant la dispersion des Petites Écoles, c’est-à-dire des vingt ou trente enfants que ces messieurs élevaient dans les pures doctrines du parti, et la séparation de ces messieurs eux-mêmes. Mais si la reine voulait ruiner le foyer d’erreurs, elle entendait bien ménager le plus aimable de ses membres, cet Arnauld d’Andilly dont elle demandait gracieusement, à cette heure même, « s’il l’aimait toujours.» C'est avec des mots de cette sorte que la vanité familiale se consolait. Arnauld d’Andilly écrivait d'innombrables lettres à Anne d’Autriche et à Mazarin : lettres de soumission, de louanges, de remerciements, offres de services, etc. Il engageait sa parole qu'on exécuterait dans les trois jours les ordres de la cour, sans le concours odieux des exempts ou des gardes ; on connaissait sa bonne foi glorieuse, et on l’acceptait pour garant. Aussi, s’il sortait de Port-Royal avec les autres, soumis en apparence à la même proscription, une lettre du cardinal lui rouvrait, un mois plus tard, la route du désert. Il allait y cultiver en paix les beaux fruits qu’il envoyait à la reine, fort intéressée, elle le disait en riant, à le voir surveiller ses poires

et ses pavies. C'était au fond un janséniste mitigé

et un factieux peuinquiétant qu'Arnauld d’Andilly. On le laissait écrire, comploter et même dogmatiser à l’aise : toutes ces vilaines choses prenaient chez lui une sorte de grâce mondaine, légère et sans malice. Et puis la reine faisait à cet honnête homme l'honneur de l'aimer.

Cette lutte toute courtoise n’en était pas moins sérieuse; on assiégeait vraiment Port-Royal pour le réduire à l’orthodoxie; l’on prenait d’abord les avant-postes, mais avec le dessein d’aller plus loin. « Les préparatifs de notre persécution s’avancent tous les jours, » mandait encore Angélique à Marie de Gonzague. « L’on attend du Tybre l’eau et l'ordre pour nous submerger. On nous menace de nous éloigner. » Et encore : « Nous attendons le reste des effets des menaces pour nos confesseurs et pour le dedans de la maison, dont le principal me regarde. Peut-être ne pourrai-je plus avoir l’honneur d'écrire à Votre Majesté. »

Quelques jours après la dispersion des solitaires, le lieutenant civil Daubray arriva à l’improviste. Les deux ou trois messieurs restés aux Granges eurent à peine le temps de préparer une petite comédie, où ils jouèrent de leur mieux les rôles de

laboureurs ou de vignerons. Le lieutenant civil les

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crut ou feignit de les croire. Il se réservait d’alle: plus au fond en posant à Mme Angélique un long interrogatoire, semé de mots heureux et de reparties fines. « En vérité, madame, lui disait-il, si M. Arnauld et les autres messieurs n'avaient pas tant d'esprit, on ne parlerait pas tant d'eux et on retrouverait moins à redire à ce qu’ils font. » Le grand air de l’abbesse lui en imposait; il tenait à plaire; il semble y avoir réussi, car elle lui témoigna être fort satisfaite de ses procédés. Elle se fit relire son interrogatoire, qu’elle s'attendait bien à voir imprimer, se rappelant la première visite de Laubardemont en 1638 : « Ah! madame, pour qui me prenez-vous? s’écria M. Daubray, évidemment sous le charme. Je ne suis pas Laubardemont, le diable de Loudun! » Il faudrait pousser les choses bien au noir pour rapprocher ces joutes d'esprit des actes des martyrs.

Cet interrogatoire ne nous apprend rien : les précautions étaient prises pour dérouter l’ennemi, qu’il se présentât sous les traits du lieutenant civil ou sous la forme plus redoutable encore d’un grand vicaire faisant les visites canoniques. Mme Angélique, en prévision de cette seconde épreuve, ordon-

nait de consulter M. Singlin sur ce qu’il faudrait

dire ou taire; et quant aux quelques religieuses dont on n'était pas sûr:« Je crois qu’il faudrait intimider ma sœur Blandine, écrivait-elle à la Mère Marie des Anges, en lui faisant dire que si elle se plaint, on sera obligé de faire voir ce qu’elle est. » Styler les unes, intimider les autres, voilà avec quelles armes on luttait.

La cour n’envoya pas le grand vicaire : au milieu même des dispositions les plus hostiles, un incident inattendu imposa une trêve. Au moment précis où les écoliers et les solitaires étaient dispersés, la nièce de Pascal, Marguerite Périer, pensionnaire à Port-Royal de Paris, était guérie miraculeusement dans l’église du monastère. L'enfant souffrait d’un mal à l’œ1il profond et ancien que l’attouchement du reliquaire de la sainte épine fit disparaître. Les uns nièrent le fait, les autres le crurent; d’autres enfin affectèrent de croire, tout en riant entre eux du manque de preuves précises, des cinq chirurgiensbarbiers appelés à constater le prodige, etc. Quoi qu'il en soit, jamais miracle ne fut plus opportun et, s’il faut tout dire, mieux exploité. On instaila la petite miraculée sur un prie-Dieu, au milieu du chœur, pour que toute la foule pût l’approcher; on

institua des fêtes solennelles, des chants, des pro-

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cessions; un immense concours de peuple se pressa à Port-Royal de Paris. Pascal, dans tout le feu des Provinciales, vit dans ce miracle arrivé dans sa famille même un regard bienveillant de Dieu sur lui : 1l trembla et il adora. Le Seigneur rompait donc une neutralité trop longue, il se décidait à défendre sa cause. Quel allié! Et par quel coup de tonnerre il témoignait qu'il lui plaisait de prendre parti! Beaucoup pensèrent comme Pascal et se rendirent à ses interprétations hautaines. Un retour d'opinion se faisait. Le cardinal de Retz, pressé par les adeptes, profita de l'heure favorable et, du fond de son exil, nomma M. Singlin supérieur des maisons de Port- Royal, à Paris et aux Champs. C'était, en quelque sorte, faire revivre Saint-Cyran lui-même, le replacer à la tête de son troupeau d'élite, et préserver ce troupeau de tout regard étranger, de toute intrusion compromettante. Aussi quelle joie débordante dans ces monastères! « C'était le comble de mes désirs sur la terre, écrivait Angélique. C’est la consommation des miséricordes de Dieu sur cette maison. » Elle va jusqu’à écrire au marquis de Sévigné qu'éére sous la conduite de M. Singlin est une marque de prédestination. Agnès n'est pas moins enthou-

siaste : « Que direz-vous de la bonté de Dieu qui

nous a comblées de sa miséricorde en cette dernière occasion ? Mais il ne faut rien dire encore, sinon à celles à qui l’on dit tout, car cette grâce est de la nature de la grâce même, que l’on possède avec crainte et avec espérance tout ensemble, et dont on se réjouit en tremblant. » Et ailleurs : « La divine bonté nous a donné la plus grande de toutes les consolations, en nous mettant entre les mains de la personne de l’Église la plus capable de nous conduire à Dieu. » (29 juillet 1656.)

L'on sait quelle dureté, quelle sécheresse M. Singlin mettait au service des âmes. L'on sait aussi quelle était l’étroitesse de cet esprit, son opiniâtreté irréductible, son attachement aveugle à l'erreur. Qu'importe? Port-Royal n’était-1l pas au-dessus des foudres des papes ? Ceux qui combattaient ses doctrines, ou seulement s’en éloignaient, n’étaient-ils pas des aveugles ou des maudits? « Vraiment, écrivait Angélique, l'ignorance que nous voyons si prodigieuse dans les autres nous doit bien confondre, et nous faire admirer la grâce que nous avons reçue sans l'avoir méritée, et craindre beaucoup de n’être pas fidèles dans l’usage que nous devons faire de la connaissance de la vérité. » Dans la vraie voie où

l'on se vantait d’être, les ténèbres vont s’épais-

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