‹ Angélique ArnauldChapitre 58 sur 62 · ARTS · texte numérisé non relu

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sissant. Il n’y a plus ni difficultés, ni luttes, ni ces angoisses qui torturèrent la grande abbesse plus de vingt années. À mesure qu'Angélique s'enfonce dans les sombres doctrines, l’épouvante grandit en elle, les derniers sourires s’éteignent. Suivons-la dans ses lettres, dans ses entretiens spirituels, dans ses conférences : nous puiserons uniquement aux

plus pures sources jansénistes.

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Et d’abord, sous quel aspect sinistre lui apparaît le monde entier! « Je vois le diable dans la parole, les yeux, et tous les gestes des gens du monde; à la grille, j'en ai souvent tressailli d'horreur. » Et cette horreur, elle la répandait si bien autour d'elle qu’elle ajoutait : « Je dois être bien confuse de ce qu’on dit que je fais trembler, ayant plus sujet de craindre que les autres. Il est vrai, aussi, que je crains la première, » et jusqu'aux bonnes inclinations naturelles. « Gardez-vous, écrivait-elle à la marquise de Sablé, en déplorant les écarts de la

princesse de Guéménée, gardez-vous d'attribuer

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votre force à votre fidélité et générosité naturelle, qui n'est bonne qu’à cimenter les affections ‘humaines et criminelles. » (1656.)

Tout est coupable, du reste, jusqu'aux recherches les plus légitimes. Une religieuse témoignait une répugnance invincible à échanger son lit contre celui d’une sœur fort malpropre. C'était une des coutumes de Port-Royal de prescrire ces sortes de choses. « Que cette maudite propreté fait faire de « fautes! s’écria Mme Angélique hors d’elle-même. « Ne sentez-vous pas que c'en est assez pour que « Dieu vous retire sa grâce? » Tout est un danger, jusqu'aux fleurs qu’une religieuse imprudente proposait de placer sur l'autel, un jour de fête. « Mais quand donc prendrez-vous l'esprit de la maison? » Toutest un piège, jusqu’au chant joyeux des enfants, « ce chant qui me semble terrible! » écrit-elle dans une lettre sur l'éducation. La vie, sans rayon et sans poésie, n'apparaît plus que comme la route lugubre que suit un condamné le jour de son supplice. Et qu’on ne cherche pas, sur ce chemin sinistre, un rayon de la bonté de Dieu, une réponse à nos prières, à notre besoin impérieux d’un peu de joie. Cela même nous trompe. // arrive souvent

que Dieu nous accorde, dans sa colère, ce que nous

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lui demandons, en pensant avoir bonne intention. Reprochant à une sœur d’avoir une couverture moins grossière : « Je vous assure que je ne l’ai pas demandée, » répondait timidement celle-ci. « Je le crois, mais vous n'avez pas été fâchée qu'on vous la donnât. Sachez que Dieu permet pour notre condamnation qu’on nous donne les choses que nous n’'oserions pas demander. »

L'on ne peut donc jeter sur Lui, sur le Maître doux et humble par le cœur, qu’un lointain regard d’effroi; car, malgré nos efforts pour l’atteindre, malgré la torture voulue d’une vie misérable, quelle perspective nous est offerte sur l’« épouvantable éternité »! C’est dans une conférence publique à ses religieuses que l’abbesse parle : Dieu châtiera non seulement ceux qui n'ont pas fait usage de ses grâces, mais condamnera aussi ceux à quitln'a rien donné dont ils puissent faire usage, et leur dira comme aux autres : « Allez, maudits, au feu éter- «nel! »

Maïs que devenait donc cette âme, glacée par ces épouvantes, égarée par ces fausses lueurs? Toute tendresse, toute pitié, toute douceur était morte en elle. Rigide et implacable, elle faisait peser sur ses

religieuses un joug de fer: « Je crains que ma sœur

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une telle ait besoin d’une longue prison, » écrivaitelle. Elle avouait en avoir traité une autre, toute sa vie, comme une pauvre esclave. « Ce n’est pas que je ne puisse avoir excédé en cela, mais Dieu l’a permis, » moyen facile d'effacer ce qui aurait pu l’'oppresser comme un remords! Elle leur parlait « avec une force qui faisait trembler », « criant souvent comme un archer, » menaçant « de payer d’un couple de soufflets » les découragées ou les timides. Sa volonté inflexible ne souffrait ni contradiction ni délai. Une de ses novices, la sœur Élisabeth Le Féron, passait la veille de sa profession dans les plus grandes angoisses, fondant en larmes, demandant à Dieu une maladie qui l’'empêchât de faire ses vœux; elle fut saisie, en effet, d’une forte fièvre. « Elle ira, s’écria Angélique, elle ira, quand on devrait l’y porter! » Et ce fut dans cette liberté chrétienne que la malheureuse novice fit profession.

Une autre, une sœur converse, lui était amenée le jour de sa prise d’habit; elle était pauvre, on l'avait habillée proprement : « Voilà une gueuse bien réparée, » s’écria l’abbesse, en lui jetant un regard de mépris; et apercevant dans le chœur, selon l’usage, un tapis et un carreau pour la postu-

lante : « N’avez-vous pas honte d’avoir fait mettre

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cela? N'est-ce pas se moquer de mettre une pauvre en cet équipage pour demander la miséricorde de Dieu? Elle devrait plutôt se prosterner sur le fumier ! »

On entend les éclats de la colère furieuse : et cela se renouvelait à tout propos, si l’on demandait du linge moins grossier pour le lit d’une infirme, si une religieuse âgée et malade implorait un peu de. repos. Celle-là avait été de grande famille, et riche. « C’est grand’pitié d’avoir des dames ! Elles se délicatent trop! Elles s’en font accroire! » Il fallait marcher ou mourir: l’on mourait vite à Port-Royal” vingt-cinq religieuses disparaissaient en trois ans. (1656-1650.

Mère, sœurs, frères, neveux, ils tombaïent tous autour d’elle. Nous avons vu la fin de Mme Arnauld et de Marie-Claire. Mme Le Maistre s'était éteinte à son tour, mais gardant, elle, la douceur première, et ce merveilleux et impérissable amour maternel qui l’entoura jusqu’à la fin d’une mélancolique auréole. Elle avait tant vécu par ses enfants, elle mourut par eux. M. de Séricourt, cher entre tous les autres, était mort prématurément. Déjà malade et languissante, sa mère ne put lui survivre; trois

mois après, elle s’endormait aussi, doucement,

presque heureusement, entre son fils de Sacy et son jeune frère le docteur Arnauld. Elle avait pensé à tous, même à Mlle de Longueville, son ancienne élève ; et songeant, la veille de sa mort, à la reine de Pologne tout nouvellement mère : « Dites-lui, murmurait-elle entre les rêveries de sa fièvre, diteslui que les bains rendent les enfants forts. » Dans une dernière lueur de raison, elle entrevoyait encore un berceau et une tête blonde d'enfant! (1651.) Et puis, deux ans plus tard, c'était la charmante Anne- Eugénie qui s’en allait dans les vrais principes de la maison, dans la terreur et le doute. « J’ai tant offensé Dieu! » répétait-elle, toute secouée de frissons. Mme Angélique ne pouvait songer à cette mort sans larmes. « Rien ne pouvait m’épouvanter davantage et me faire plus voir la grandeur des jugements de Dieu que l’état où je la vis! » (1653.)

Et enfin, dans les années où nous sommes, c'étaient les amis, la marquise d'Aumont, la Mère Marie des Anges, M. de Bagnols, qui disparaiïssaient un à un. La solitude se faisait douloureuse; et Angélique avait beau répéter la froide parole : « Je ne me souviens pas de m'être jamais troublée pour toutes ces pertes, » elle les sentait pourtant, à sa

manière! Mais on n’en voyait rien au dehors. Dure

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pour les autres, elle était encore plus dure pour elle-même, c’est là peut-être sa seule excuse. Ne vivant plus que d’un peu de lait, recherchant les mortifications les plus répugnantes, morte à toute délicatesse, elle se faisait déchirer de coups par celles de ses religieuses qu’elle croyait plus discrètes, variant à l'infini ses pénitences sans amour. « J'ai peur de Dieu, et je tremble, » répétait-elle. Souvent, à l'heure de la confession ou de la communion, on la voyait pâlir et chanceler, une sueur froide aux tempes. Comment s’étonner alors de son idéal de vie chrétienne? « J'aurais désiré cent et cent fois qu’on me mît dans une prison, liée et enchaînée, les pieds et les mains, et tout le reste du corps, pour empêcher le mal de la nature corrompue. » Voilà la conclusion janséniste dans sa simplicité rigoureuse. L'homme n’est plus l’enfant de Dieu. Il n’est même plus le serviteur de Dieu; il vit et meurt esclave d’une sorte de divinité farouche, forgée à la place de Dieu.

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