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La mort de Mme Angélique 393

La vie devait passer, pour ces âmes timides et pures, dans le doute, le scrupule et l’effroi. En vain Bossuet, leur maître et leur guide, — elles devinrent religieuses à Jouarre, — tentera-t-il de les éclairer et de les apaiser, le « mal universel » ne se guérira plus. Avec une admirable patience, le grand évêque essayera de rassurer par des lettres presque journalières Mme d'Albert, celle des deux sœurs dont 1l s’occupa davantage : « Il n’entendait point ces grandes défiances que l’on veut inspirer aux hommes, » « il ne pouvait imaginer un Dieu toujours irrité, » et craignait « ces subtilités, ces raffinements, ces retours à l'infini », lui pour qui « être chrétien et être confiant n’était qu’une même chose ». N'importe, l’empreinte était indélébile ; et désespérant de redresser l'esprit, Bossuet, d’une de ses graves paroles, mettait au moins la conscience en paix : « Je veille : et ce vous doit être assez. » Hélas! bien d’autres avaient bu aux mêmes sources et n'avaient pas la voix de Bossuet pour les guérir!

Cependant, toutes ces secousses achevaient d'atteindre la santé déjà si menacée de Mme Angélique. Elle ne dormait plus, passant ses nuits à écrire à droite et à gauche pour fortifier les amis

craintifs et soutenir les pusillanimes ; mais elle se

sentait mourir. On avait ajouté aux prières et aux pénitences accoutumées des processions, pieds nus, pour fléchir la colère de Dieu. Angélique présida celle du 10 mai, portant entre ses mains un reliquaire de la vraie croix; mais en rentrant au chœur, elle tomba défaillante. Il fallut l'emporter. (1661.)

Alors commença la lente agonie, par une oppression qui, à chaque instant, lui faisait croire qu’elle se mourait. Elle ne pouvait rester couchée et se tenait assise sur une chaise, ou sur le bord de son lit, «les jambes à terre, suffoquant et étouffant. » À ce supplice matériel se joignaient les pires tortures morales. Le « Dieu toujours irrité » se dressait devant elle, elle en avait des tressaillements d’épouvante, des cris de terreur, « capables de faire trembler les plus insensibles. » Elle se voyait en la divine présence « comme un criminel, au pied de la potence, qui attend l’exécution de l’arrêt de son juge ». Elle ne pouvait souffrir d'autre discours, ni supporter qu’on essayât de la rassurer.

« Croyez-moi, disait-elle d’une voix entrecoupée, croyez ce que Je vous dis. On ne sait ce que c’est que la mort et on n’y pense point. Pour moi, je l’ai appréhendée toute ma vieetj’yaitoujours pensé, mais

tout ce que j'en ai imaginé est moins que rien en

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comparaison de ce que c’est, de ce que je sens et

de ce que je comprends à cette heure... Maintenant tout le monde m'est moins que rien... Je ne saurais plus comprendre comment un chrétien qui a la foi peut penser, peut s'inquiéter et peut s'occuper d'autre chose en toute sa vie, que de se souvenir qu’il faut mourir et qu’il faut se préparer pour cette heure si terrible. » Et l’expression bouleversée du visage, et l’accent, ajoutaient encore au trouble de celles qui entouraient ce lit d’agonie!

On comprend que l’on ait essayé de cacher à l'abbesse tout ce qui aurait pu augmenter ses douleurs; et l’on ne voit pas qu'on lui ait parlé de la signature du formulaire que l’on exigea de la communauté à cette époque. Mais au monastère des Champs, Jacqueline Pascal, alors sous-prieure et maîtresse des novices, fut informée des premières. Il y avait à cela des raisons spéciales. À ce formulaire odieux à tout le monde janséniste, puisqu'il adhérait à la condamnation de Jansénius, était joint un mandement qui en adoucissait et en dénaturait le sens. Pascal avait composé ce curieux document, que les grands vicaires du cardinal de Retz avaient signé. Mais tous ces subterfuges ne calmaient pas

la conscience de Jacqueline, et plus fière, plus

délicate que son frère, elle s'éleva contre lui. Puisque — elle le croyait — on défendait la vérité, plutôt que de biaiser et de faiblir, il fallait aller jusqu’au bout et jusqu'au martyre! Elle écrivit cela, sous forme de lettre à sa prieure, dans quelques pages éloquentes où toute la grande manière de Pascal semble vivre; et dans son indignation devant la lâcheté des amis qui se retiraient au dehors, tout en conspirant dans l’ombre, elle jeta la parole célèbre : « Si les évêques ont des courages de filles, il faut que les filles aient des courages d’évêques! » On passa outre. Le mandement des grands vicaires, ou plutôt le mandement de Pascal, fut supprimé. Et Jacqueline, prise entre les croyances qu’elle brülait de défendre et le silence qu’on lui imposait, mourut de douleur au bout de quelques semaines. C’est un des types les plus achevés de ces religieuses « pures comme des anges, orgueilleuses comme des démons ». |

On dit que, de son côté, Angélique avait tenté un dernier effort, et écrit à la reine-mère pour défendre son monastère. Elle disait à Sa Majesté qu'aucune de ses religieuses ne connaissait les questions controversées, que leur ignorance et la simplicité de leur foi étaient entières, que pas un livre suspect — pas

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même /a Fréquente Communion, envoyée par elle à la reine de Pologne», pas même la Théolegie familière de Saint-Cyran, le Catéchisme des pensionnaires — n'avait franchi les grilles de l’abbaye... Nous nous refusons à attribuer à l’abbesse ce long et lourd plaidoyer. Elle était mourante, hors d'état physiquement de faire un tel effort; et puis comment penser que, prête à paraître devant Dieu, elle se soit abaissée jusqu’à un mensonge? Mensonge inutile, d’ailleurs, puisque la lettre de Jacqueline Pascal et plus tard les réponses des moniales aux commissaires ecclésiastiques lui donneront un si éclatant démenti! Au milieu de ces agitations du dehors, les acci dents de la maladie se multipliaient et se rapprochaient. Mais le corps brisé laissait intact jusqu’à la mort cet esprit superbe. « Quand je considère la dignité de cette affliction, elle me fait trembler. Quoi nous! Que Dieu nous ait jugées dignes de souffrir pour la vérité et pour la justice! Nous ne méritons pas cela! » disait-elle. Le 12 juillet, M. de Contes, faisant la visite canonique et s’assurant que les ordres du roi étaient exécutés, monta chez Mme Angélique, et lui ayant demandé si son mal ne l'étonnait point : « Non, monsieur, lui répondit-

elle. Je suis incomparablement plus étonnée de ce

que je vois arriver dans notre maison. Car enfin, je suis venue ici pour mourir, Je m'y dois préparer; mais je n’y suis pas venue pour y voir tout ce que je vois présentement et n'avais pas de sujet de m'attendre à la manière dont on nous traite. Monsieur! monsieur! Voici le jour de l’homme. Le jour de Dieu viendra qui découvrira bien des choses et qui vengera tout. »

Ce jour approchait pour elle : et dans quelles appréhensions elle l’envisageait! Trois fois dans sa longue maladie elle avait reçu les sacrements, se croyant, à la fin, insensible à tout, sauf à la pensée de l’« effroyable éternité » ! Elle essayait de lutter contre elle-même, de n'avoir plus peur : mais la crainte invincible revenait, toujours plus forte. Grave enseignement des dernières heures! « Que fera l’âme à la mort, sinon ce qu’elle a fait toute la vie? » dit justement Bossuet. Cette âme s'était enfoncée peu à peu dans les ténèbres et l’épouvante, et la nuit maintenant l’enveloppait toute, lui voilant les radieuses clartés que l'amour jette sur le sombre passage !

Pourtant un de ces rayons sembla arriver jusqu’à elle. Elle avait payé si durement son erreur; elle avait gardé une fidélité si héroïque à son idéal

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cruel! Quelques heures avant sa mort, elle sembla entrer dans une sorte d’apaisement. Peut-être la suave figure de saint François de Sales vint-elle rayonner sur son agonie, la reportant à la foi naïve de son enfance; peut-être, aux suprêmes et fugitives lueurs, les bras du Christ, ces bras qu’elle avait crus ouverts seulement à un si petit nombre, se tendirentils vers elle dans un dernier appel... Elle y répondit dans un acte de foi suppliante : « Faites-nous miséricorde à tous... Je dis à tous, mon Dieu... à tous...» Même à celle qui vous a fait la mortelle offense de ne pas croire à l’amour! (6 août 1661.)

Quelque temps avant de mourir, parlant à une des religieuses qui la gardaient : «Je vous prie qu’on m’enterre au préau et qu’on ne fasse pas tant de badineries après ma mort, » lui dit-elle. On lui obéit scrupuleusement. Son corps fut enseveli à Port-Royal de Paris, et son cœur emporté à Port-Royal des Champs, le lieu du monde qu’elle avait le plus aimé.

Longtemps encore, elle sembla vivre au milieu de ses filles, qui lui demandaient des grâces, qui imploraient d'elle des miracles. Une nuit, deux religieuses en adoration devant le saint sacrement crurent avoir une vision étrange. Elles virent la pierre qui recou-.

vrait la tombe d’Angélique se soulever lentement et

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l'abbesse, la crosse en main, se dresser devant elles dans sa majesté hautaine et traverser l’église du même pas rigide d’autrefois. Arrivée à la stalle abbatiale, elle s’assit et demanda la prieure, avec laquelle elle s’entretint quelque temps à voix basse. Les religieuses ne purent pas entendre ce qu’elle disait. ÆUles ne pouvaient pas l'entendre.

Si tout cela avait été autre chose qu’un songe, si l’'abbesse avait repris sa place et avait parlé, elle aurait prononcé des paroles que les âmes élevées à son école n'auraient plus comprises.

Elle leur aurait dit que « l'amour bannit la crainte », que Dieu n’est pas un tyran, maïs un maître miséricordieux et doux, puisqu’Il a voulu s'appeler Notre Père. Elle aurait avoué que sa vie, à elle, n’avait été qu’une erreur douloureuse, et sa religion une injure à la bonté de Dieu. Et si, revenue des ombres de la mort, elle avait révélé le mot suprème de la vie, elle aurait dit que la grandeur de l’homme n’est pas de trembler en regardant sa misère, mais d'aller, ici-bas, dans une bonne volonté joyeuse, s’abandonnant à Celui qui a pitié,

qui pardonne et qui bénit.

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