LA MORT DE M ANGÉLIQUE
Cependant, la trêve qu'avaient amenée les miracles de la sainte épine ne devait pas durer longtemps. Le parti, se croyant en sûreté, cherchait à regagner le terrain perdu ; et le cardinal de Retz, toujours en exil, toujours en révolte, lançait un manifeste, composé par ces messieurs, où il offrait sa démission, maïs à des conditions inacceptables, et ayant l'air de traiter avec la cour de puissance à puissance. Ce fut un nouveau prétexte à reprendre la lutte là où il n’était plus besoin de prétexte. Louis XIV entre en scène, d'accord avec Mazarin jusqu’en 1661, puis seul et plus redoutable encore à la mort de ce ministre. (Mars 1661.) Dès le mois de décembre 1660, il mandait les représentants de l’assemblée du clergé et leur ordonnait de prendre tous les moyens nécessaires pour réduire le jansénisme. Le royal bon sens du monarque répugnait aux subtilités; sa droiture se lassait des subterfuges et de cette prétention étonnante de vouloir appartenir à l'Église malgré l’Église, qui
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était, nous l'avons vu, le cachet spécial de Port- Royal. Il fallait donc dissiper l’équivoque, et l’assemblée du clergé crut y réussir en dressant une profession de foi ou « formulaire » où l’on déclarait se soumettre aux décisions des papes Innocent XI et Alexandre VIT, et réprouver les cinq propositions de Jansénius. Ce formulaire devait être signé de tous les ecclésiastiques et de toutes les communautés.
Mais, tant que Port-Royal était debout et vivant pour encourager la résistance, on avait peu d'espoir d'arriver à un résultat pratique. Un ordre du roi exigea donc l'éloignement de M. Singlin, le directeur par excellence, et la dispersion des enfants élevés à Port-Royal, et des postulantes qui devaient y prendre l’habit. On promettait de leur rouvrir à toutes les portes de la maison quand l’esprit en serait changé. Mais l'esprit ne pouvait pas changer, il était irréductible. À ce point d’aveuglement, tout s'appelle d’un autre nom : l’opiniâtreté devient la constance, la révolte une inspiration directe de l’Esprit-Saint. Il ne sera plus question que de persécution et même de martyre. « Ma Mère, s’écriera une des religieuses, quand les bourreaux viendront nous chercher, faudra-t-il prendre nos grands
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voiles ? » Louis XIV n'était pas un persécuteur; malheureusement, il devait lutter contre une idée, et le résultat est le même dans tous les temps: rien n'ancre dans une opinion vraie ou fausse comme de souffrir pour elle.
Angélique Arnauld se trouvait au monastère des Champs quand ces nouvelles alarmantes lui parvinrent. Immédiatement, elle écrivit à sa sœur, la Mère Agnès, alors abbesse à Paris : « Par la miséricorde de Dieu, je ne suis nullement troublée, puisque enfin il est tout puissant et que rien ne nous peut arriver qu'il ne le veuille. Je vous fais cette préface, ma très chère, pour vous dire simplement mon état, duquel je sais que vous serez en peine, puisqu'il s'agit de ce qui m'est le plus sensible au monde (l'éloignement de M. Singlin), car vous le savez, et je n'écris point à cet unique, ne sachant s’il est encore où vous êtes. Vous lui parlerez, si vous le pouvez, où vous lui ferez tenir ce billet. J'ai pensé, cette nuit, quoiqu'on ne m'ait pas dit l’état des choses, qu’il serait peut-être à propos que j'allasse où vous êtes. »
Malgré les élections qui élevaient tour à tour à la tête des deux communautés l’une ou l’autre de
ses filles, Angélique restait l’« abbesse » de fait, et
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sa mâle et forte intelligence ne se déployait jamais mieux qu'aux heures de crise. Au moment de monter en carrosse pour aller à Paris prendre la direction du poste de combat, elle aperçut son frère d’Andilly : « Adieu, mon frère, lui dit-elle gravement, bon courage quoi qu’il arrive. » « Ma sœur, je l’ai tout entier, » répondit-il avec sa fatuité ordinaire. a Mon frère, mon frère, soyons humbles. Souvenonsnous que l’humilité sans fermeté est lâcheté, mais que le courage sans humilité est présomption. » Et quelques instants après, croisant en chemin un ecclésiastique qui lui annonça la descente du lieutenant civil à Port-Royal de Paris : « Eh bien! que Dieu soit loué! » dit-elle; et elle commença à réciter tout haut le Ze Deum.
En arrivant auprès d'Agnès, Angélique trouva la maison en larmes. Devant cette douleur des autres, l’'abbesse, tout affaiblie et vieillie qu’elle était, retrouva sa hauteur première et la virile énergie des jours anciens. « Quoi! je crois que l’on pleure ici! » s’écria-t-elle. « Qu'est-ce que cela? N’avezvous donc point de foi? et de quoi vous étonnezvous? Quoi! les hommes se remuent? Eh bien! ce sont des mouches, en avez-vous peur? Vous espérez
en Dieu et vous craignez quelque chose? Croyez-
moi, ne craignons que lui, et tout ira bien! » On croit entendre l’accent héroïque, on croit voir l'éclair qui jaillit de ce regard, et le geste impérieux qui arrête les larmes. La situation était grave cependant; le lieutenant Daubray avait exigé de la part du roi le renvoi de toutes les pensionnaires dans les trois jours. Et, après les pensionnaires, les postulantes, qui suivirent leurs parents, une à une, la mort dans le cœur. (4 mai 1661.)Les plus aimées d’entre elles, Mlle de Bagnols et les filles du duc de Luynes, Mmes de Luynes et d'Albert, durent sortir à leur tour. La duchesse de Chevreuse vint elle-même chercher ses petites filles, et, félicitant Angélique de sa force d'âme : « Madame, répondit l’abbesse, quand il n’y aura plus de Dieu, je perdrai courage; mais tant que Dieu sera Dieu, j'espérerai en Lui. » Et embrassant Mlle de Luynes, que la duchesse lui demandait de consoler : « Allez, ma fille, espérez en Dieu, confiez-vous de tout votre cœur en sa bonté infinie et ne vous laissez point abattre ; nous nous reverrons ailleurs, où les hommes n'auront plus le pouvoir de nous séparer. »
« Espérez en Dieu. Confez-vous. » Il était trop
tard pour prècher la confiance, après avoir, pendant.
tant d'années, inspiré un tremblement perpétuel.