‹ AngeloChapitre 4 sur 48 · I.A TISCE · texte numérisé non relu

I.A TISCE

Ail ! je ne suis qu'une pauvre comédienne de théàtre, on me permet de donner des fêtes aux sénateurs, je tâche d'amuser notre maître , mais cela ne me réussit guère aujourd'hui. Votre visage est plus sombre que mon masque n'est noir. J'ai beau prodiguer les lampes et les flambeaux, l'ombre reste sur votre front. Ce que je vous donne en musique, vous ne me le rendez pas en gaieté, monseigneur. — Allons, riez donc un peu.

Oui, je ris. — l^e m'avez-^vous pas dit que c'était votre frère, ce jeune homme qui est arrivé avec vous à Padoue?

LA TlSlîIi.

Oui. Après?

ANGEIX).

Vous lui avez parlé tout-à-l'heure. Quel est donc cet autre avec qui il était ?

LA. TISBE.

C'est son ami. Un vicentin nommé Anatesto Galeofa.

AAGELO.

Et comment s'appelle-t-il, votre frère i'

LA TISBE.

Rodolfo, monseigneur. Rodolfo. Je vous ai déjà expliqué tout cela vingt fois. Est-ce que vous n'avez rien de plus gracieux à me dire?

Pardon, Tisbe, je ne vous ferai plus de questions. Savez-vous que vous avez joué hier la Rosmonda d'une grâce merveilleuse, que cette ville est bien heureuse de vous avoir, et que toute l'Italie qui vous admire, Tisbe, envie ces padouans que vous plaignez tant. Ah ! toute cette foule qui vous applaudit m'importune. Je meurs de jalousie quand je vous vois si belle pour tant de regards. Ah, Tisbe! — Qu'est-ce donc que cet homme

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masqué à qui vous avez parlé ce soir entre deux portes ?

LA TISBE.

Pardon , Tisbe ^ je ne vous ferai plus de questions. — C'est l'ort bien. Cet homme;, monseigneur, c'est VirgilioTasca.

Mon lieutenant?

LA TlSBE.

Votre sbire.

Et que lui vouliez-vous ?

LA TISBE.

Vous seriez bien attrapé, s'il ne me plaisait pas de vous le dire.

AJVGELO .

Tisbe ! . . .

LA TISBE.

Non, tenez , je suis bonne, voilà l'histoire. Voii>

iO ANGELO.

savez qui je suis.^ rien, une fille du peuple, une comédienne, une chose que vous caressez aujourd'hui et que vous briserez demain. Toujours en jouant. Eh bien ! si peu que je sois, j'ai eu une mère. Savez-vous ce que c'est que d'avoir une mère? en avez-vous eu une, vous? savez-vous ce que c'est que d'être enfant, pauvre enfant, faible, nu, misérable, affamé, seul au monde, et de sentir que vous avez auprès de vous , autour de vous , au - dessus de vous , marchant quand vous marchez , s'arrètant quand vous vous arrêtez , souriant quand vous pleurez, une femme... — non, on ne sait pas encore que c'est une femme, — un ange qui est là, qui vous regarde, qui vous apprend à parler, qui vous apprend à rire, qui vous apprend à aimer ! qui réchauffe vos doigts dans ses mains, votre corps dans ses genoux, votre ame dans son cœur! qui vous donne son lait quand vous êtes petit , son pain quand vous êtes grand, sa vie toujours î à qui vous dites, ma mère! et qui vous dit, mon enfant! d'une manière si douce que ces deux mots -là réjouissent Dieu! — Eh bien! j'avais une mère comme cela , moi. C'était une pauvre femme sans mari qui chantait des chansons morlaques dans les places publiques de Brescia. J'allais avec elle. On nous jetait quelque monnaie. C'est ainsi que j'ai

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coininciicé. Ma mère se tenait d'Iiabitude au pied de la statue de Gatta-Melata. Un jour, il paraît que dans la chanson qu'elle chantait sans y rien comprendre, il y avait quelque rime olTensante pour la seigneurie de Venise ^ ce qui faisait rire autour de nous les gens d'un ambassadeur. Un sénateur passa. Il regarda, il entendit, et dit au capitainegrand qui le suivait : A la potence cette femme ! Dans l'état de Venise, c'est bientôt fait. Ma mère fut saisie sur-le-champ. Elle ne dit rien : à quoi bon ? m'embrassa avec une grosse larme qui tomba sur mon front , prit son crucifix et se laissa garrotter. Je le vois encore, ce crucifix. En cuivre poli. Mon nom , Tisbe , est grossièrement écrit au bas avec la pointe d'un stylet. Moi, j'avais seize ans alors, je regardais ces gens lier ma mère^ sans pouvoir parler, ni crier , ni pleurer , immobile , glacée, morte, comme dans un rêve. La foule se taisait aussi. Mais il y avait avec le sénateur une jeune fille qu'il tenait par la main, sa fille sans doute, qui s'émut de pitié tout à coup. Une belle jeune fille, monseigneur. La pauvre enfant ! elle se jeta aux pieds du sénateur, elle pleura tant, et des larmes si suppliantes et avec de si beaux yeux, qu'elle obtint la grâce de ma mère. Oui, monseigneur. Quand lua mère fut déliée, elle prit son crucifix, — mn

mère, — et le donna à la belle enfant en lui disant : Madame, gardez ce crucifix, il vous portera bonheur. Depuis ce temps, ma mère est morte , sainte femme; moi, je suis devenue riche, et je voudrais revoir cette enfant , cet ange , qui a sauvé ma mère. Qui sait? elle e^t femme maintenant , et par conséquent malheureuse. Elle a peut-être besoin de moi à so*n tour. Dans toutes les villes où je vais, je fais venir le sbire , le barigel , l'homme de police, je lui conte l'aventure, et à celui qui trouvera la femme que je cherche je donnerai dix mille sequinsd'or. Voilà pourquoi j'ai parlé tout à Theure entre deux portes à votre barigel Virgilio Tasca. Etes- vous content ?

Dix mille sequins d'or! mais que donnerez-vous à la femme elle-même, quand vous la retrouverez?

Ma vie! si elle veut.

Mais à quoi la reconnaîtrez-vous?

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