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Anglais en guerre

Ce soir-là, Barbet entra au journal d'un pas lourd de fatigue. Il avait au front un pli de mécontentement. 11 monta l'escalier d'un pied agressif, qui tapait contre les marches. Dans l'ombre du palier, il croisa deux confrères qu'il fit semblant de ne pas voir. Enfin, devant la table du garçon, sans dire bonjour, il demanda :

— Le patron est seul?

— M'sieur Barbet, l'a du monde.

— Naturellement !

11 jeta sur la banquette sa canne et son chapeau .

Le garçon, une couleuvre, habillé de vert avec

des boutons en métal plat, s'étira, et de cette voix engourdie de paresse qu'ont tous les garçons de journaux parisiens :

— M'sieur Barbet l'a l'air las. Quoi donc qu'arrive? M'sieur Barbet, la jeunesse du journal !

Barbet lit son rop:ard mauvais; il reprit d'un ton dur :

— Une hirondelle ne fait pas le printemps.

La couleuvre tenta de rétléchir sur cet aphorisme ainsi présenté. Ne saisissant qu'à demi, il affirma : « Bien sûr... »

Mais Barbet, lui, comprenait. 11 voulait dire :

— Quoique je sois Barbet, on se fiche de moi dans cette maison !

Il sentait en lui une montée d'amertume.

11 était à une de ces minutes où, dans un corps rompu, le cœur ne trouve aucune joie d'amourpropre pour se reprendre et mieux rebattre. Après dix ans de services, et quels services ! — car cliaque fois qu'il y avait un coup fort à donner, c'était lui, Barbet, qu'on appelait pour enfoncer la chose dans la tète du public : affaire scandaleuse de la fabrication du diamant, avec interview (lu Ministre des Finances ; l'histoire du Président de la'Bépublique lui confiant : <( J'en ai plein le dos 1 Si c'est ça, il vaut mieux un

roi ! » ; trois semaines avant la guerre, la visite aux forts de l'Est, d'où il était revenu, jetant ce cri d'alarme : « Français, défendez-vous; vous n'ôtes pas défendus !» ; et quinze autres qui avaient fait le succès du journal, — eh bien, après dix ans de services de cette nature, il n'était toujours rien, il gâchait ses journées à traîner Paris et les Ministères, pour aller poser des questions idiotes, auxquelles, pertinemment, il savait qu'on ne pourrait répondre; puis lorsqu'il rentrait au journal, il trouvait une maison indifférente, chacun à ses affaires, personne pour l'accueillir, et dans l'escalier des camarades qui ne voulaient pas le reconnaître... Ah ! il avait le cœur sur les lèvres... surtout quand il considérait son chapeau, acheté la veille, chapeau de vingt francs, en poils de chèvre du Thibet ou quelque animal de cette espèce-là, garanti insensible à la pluie : le temps de traverser la place de l'Opéra, un nuage avait crevé, et il arrivait avec un galurin mou comme un accordéon... Il y a des jours, vraiment!...

— Mondauphin, déclara-t-il au garçon, si j(^ no me retenais pas, je planterais tout là !

— V 1«\ dix ans que je répète la même chose, reprit l'autre, hAillant.

— Ici, quels égards a-t-on pour moi? continua Barbet. Qu'ai-je à espérer?

— Oh ! fit Mondauphin, y a le public qui vous gobe.

: — Le public? Des crétins ou des poires! Chaque fois qu'on m'écrit, ce sont des ordures... Lis...

Il sortit des papiers de sa poche.

— « Monsieur le Rédacteur, vous êtes ce qu'on appelle vulgairement un veau... » ; ça pour un article où je disais que les femmes de France sont sublimes; <( Vieux hideux, voulez-vous que j'aille vous fesser? », parce que j'ai vanté l'effort des usines ; et celle-ci, rien qu'un mot : cinq lettres, de vingt centimètres et en ronde. Voilà, mon vieux, le public !

— Sans blague ?

Mondauphin s'était levé; il devenait ce que doit être, à certaines heures, tout garçon d'un journal : le confident, — soit semeur de panique, soit consolateur, selon le moment, la personne et ce qu'il surprend entre deux portes.

— M'sieur Barbet, le patron, pas plus tard qu'à midi, j'entrais, j'y portais une carte; l'était occupé sur l'canard de ce matin, et il ronchonnait seul, vous savez, en se frigoussant le menton. Eh

bien, — c'est pas du chiqué, ni pour vous faire plaisir, j'ai pas à vous passer de pommade, j'attends rien de vous...

— Mondauphin, je sais.

— Donc, c'est pour dire, ça s'rait l' contraire, j' rapporterais l'contraire...

— Je te connais.

— Il lisait vot' article et l'a dit comme ça (s'occupait pas de moi, on peut circuler autour, il s'en fout), l'a dit comme ça : « Quand même, Barbet, l'est unique, c'bougre-là, pour mettre les pieds dans le plat ! »

— Dans le plat? Ben, il se payait ma tète !

— Oh ! Permettez : je connais le ton comme l'a dit : « L'est unique ! »

— Pour mettre les pieds dans le plat!... Mondauphin, il n'y a rien à attendre de lui... pas plus que des autres ! On se crève le tempérament, et on récolte çà !

Il fit claquer son ongle sur ses dents.

— Alors, dit Mondauphin découragé, si vous voulez pas comprendre...

— Et puis, je m'en fiche et m'en contre-fiche I Qui a-t-il chez lui?

— Un officier en liaison avec les Anirlais.

— Avec les?... Ah 1 je voudrais le voir encore, ce coco-là, pour lui faire compliment... Les Anglais, Diou (le Dieu !

11 avait repris sa canne, la serrait, et, levant les youx :

— En voilà une amitié, qui est une trouvaille ! Quel pays d'idiots, cette Franco I Quand on pense qu'on va se laisser dévorer par ces lascars-là, qui nous chiperont notre commerce, qui ne démarreront pas de nos côtes, qui sont en train de nous fabriquer des petits Anglais dans tous les départements, et nous, béats, faisons la risette, nous grisons avec des phrases, et répétons comme des perroquets : « Les chics Anglais ! Les braves Anglais! » parce qu'ils ont de la marmelade et des couteaux à ficelle ! Au début, les belles Madames ne pouvaient pas se contenir...; maintenant, ce délire gagne la presse... Ouvre n'importe quel canard : tous les jours, panégyrique de deux colonnes sur ces messieurs, avec qui nous nous dépeçons depuis toujours, qui ont grillé Jeanne d'Arc, fait crever Napoléon... Seulement, ils ont eu Edouard VM qui adorait les bouis-bouis de Paris ; alors, ça nous a conquis, et nous en bavons ! Qu'ils fassent maintenant ce qui leur platt ! Et ils ne s'en privent pas... <( Comme

LE MAJOR PIPE ET SON PÈRE i3

ils sont bons ! Ah ! qu'ils sont braves ! Songez donc : Ils sont venus à notre secours 1 » Je pense bien ! Si un boucher a des moutons, il se trémousse pour les ôter de la gueule du loup : seulement il les boulTe après!

Barbet soufflait de rage. Et Mondauphin, appuyé à la table, répétait dans sa torpeur :

— Vous croyez? Ah!... c'est malheureux quand môme !

Barbet se dressa.

— D'où est-ce que je viens, à la minute ? Du Ministère du Ravitaillement. Et qu'est-ce que j'ai appris? Eh bien, on va crever de faim !

— Sans blague? dit encore le garçon.

— Dans un mois — tu entends, un mois — nous n'aurons plus ni farine ni viande I Parce que tous les bateaux s'en vont au fond de l'eau... comme ça...

Il s'alfaissait, soulignant d'une mimique ses paroles, prenant l'air niais et puéril.

— Et qui est-ce qui n'cmpôchc aucun bateau oie couler? l'Angleterre ! Qui est-ce qui n'en fiche pas une datte? l'Angleterre! Mais qui est notre ndmirablc alliée? l'Angleterre! Et sur qui nous [lomandera-t-on un cinq centième article tout à l'heure? Sur l'Angleterre ! Ah ! ah î cette fois-ci,

14 LE MAJOR l'IPE ET SON PÈRE

qu'il compte sur moi, le patron! Je vais le voir, je l'attends, je l'attendrai ce qu'il faut!

11 marchait de long en large, fauchant l'air de sa canne.

— Jo lui redirai les paroles du Ministre : « Avec les sous-marins boches, monsieur, c'est la famine du monde ! Quant aux Anglais : des impuissants ! » Et allez donc ! Alors assez de délayages, hein, sur leurs régiments de mules, leurs harnachements neufs, leurs hangars de corned heef, leurs « Crèmes de Menthe », et tout leur tremblement de balançoires qui n'émeut plus que des potards de province, rendus gâteux par la lecture des magazines ! Je ne suis pas un optimiste, moi ! ni un pessimiste, moi ! mais je suis un réaliste, moi! Des faits... connais que ça!

Maudauphin approuvait de la tête. Barbet se rassit, et avec un rire de gorge :

— Vingt ans de journalisme, ça donne tout de môme une petite expérience des choses et des gens !

Il se remit debout, enfonça son chapeau sur sa tôte, et commanda :

— Mondauphin, préviens le patron que je suis là! Ton officier anglais, je m'en bats l'a'il 1

— M'sieur "Barbet, c'est peut-être pas un An-

glais ; l'est habillé moitié français, mais dit comme ça qu'il est en liaison avec les Anglais.

— Annonce que je suis là ! Il ne me fait pas peur : moi, je suis en liaison avec les Français. Allez, annonce, et ajoute que je suis pressé.

— Je veux bien, grogna Mondauphin.

Il disparut. Barbet s'épongeait.

Une jeune femme entra dans l'antichambre.

— Monsieur le Directeur?

— Madame, dit Barbet sèchement, je ne suis pas directeur.

— Monsieur, je le demande.

— Madame, reprit Barbet sèchement, je ne suis pas garçon.

Mondauphin revenait en courant.

— 11 vous attend !

— Ah?

Le visage de Barbet s'éclaira.

— Tout de môme !

Le garçon souffla encore :

— Il parle justement des Anglais.

— Parfait!

Et d'un pas sur, boutonnant son veston, tirant ses manchettes, Barbet eptra dans le cabinet du pîitron.

Le patron était un homme massif, ventru, aux

56 Llf »A.T(m PIPK ET SOX Pf'.RE

épaules lour4«^s, avec des cheveux laineux et fri« ses sur le^ tempes. Un lar^e visa^ conamun, maussade et d(^riant, dans lequel deux petits yeux clignotaient, comme pour mieux voir sans ôtre vus. C'était une magnilique canaille, dont la maîtrise stupéfiait. Avare de ses mots comme de ses regards, il savait surtout écouter pour profiter des défaillances et y opposer son sang-froid.

Quand Bar])et c^itra, ses yeux seuls bougèrent. Puis, d'une voix pointue :

— Je vous ai fait demander trois fois.

— Patron... j'arrive.

— Je vous présente le capitaine Pienaudin, attaché à l'armée britannique ; il a fait beaucoup pour le rapprochement de nos deux pays.

Barbet s'inclina : il était devenu timide et respectueux.

— Barbet, fit le patron, sans morae le regarder cette fois, avec une voix encore plus menue, vous savez qu'il faut, de plus en plus, faire toucher au public l'effort colossal de la nation anglaise.

Barbet aperçut le capitaine Renaudin, raide, comme s'il présentait les armes au discours du patron. Une générosité subite l'envahit ; il répondit «l'une voix chaude :

— Patron... à vos ordres.

— Il me semble, reprit le patron, se grattant le Qez, que vous parlez l'anglais comme le français ?

— Je... j'ai appris l'allemand, reprit Barbet.

— AU?... Enlin, le capitaine Renaudin offre an journal une invitation pour un rédacteur... invitation qui permettra de visiter le front, puis l'Angleterre.

Barbet rajusta sa cravate. Le patron toussota, et le fixant des yeux :

— C'est vous que j'ai désigné.

Barbet respira largement.

— Vous allez vous mettre en rapport avec le capitaine, qui vous donnera les détails du voyago. Pas un sou à débourser : le quartier général anglais, et, de l'autre côté de l'eau, le Gouvernement, vous recevront. Vous partez dans deux jours, restez une dizaine, rapportez des articles. Ca va ?

- Oh ! bredouilla Barbet, je... serais difficile si ça n'allait [)as.

— Alors, entendu... Messieurs, je suis obligé de vous quitter. Mou capitaine, je vous remets entre les mains aimables de Barbet. Encore merci, et mes excuses de n'avoir pu vous donner le rédacteur que vous demandiez.

Uarbet avait dressé l'oreille.

Le patron marcha jusqu'à la porte avec un (lan(linement roublard. Il dit encore :

— Avec Barbet ce sera tout de môme bien. Et ces messieurs se trouvèrent dans l'antichambre, seuls.

Barbet entraîna le capitaine. A Mondauphin, il lit un bonsoir protecteur qui voulait dire : « Je le tiens ! » Puis dans la rue, il dit :

— Nous serions mieux au café pour causer.

— Oh ! monsieur, reprit le capitaine, qui était un homme long, maigre et pâle, je n'ai pas soif... Ce n'est pas moi qui connais les détails... Je vous indiquerai qui aller trouver... Excusez-moi, monsieur... j'ai eu des fièvres... je ne peux pas boire.

Il parlait nerveusement. Barbet fut impressionné par cet homme à l'air douloureux. Et il dit:

— Mon capitaine, je n'insiste pas... Voulezvous un crayon?... Vous en avez un... merci... Je tiens à vous dire seulement, — si le patron l'a omis, le patron est toujours pressé, — qui je suis, ce que j'ai fait, et ce que je crois pouvoir faire. La mission que, grâce à vous, l'on me confie, est grave ; je ne voudrais pas que vous pensiez...

— Monsieur, reprit le capitaine, je ne pense que du bien ; voici l'adresse de \ Intelligence anglaise, où l'on vous donnera votre programme ; et tout ira le mieux du monde.

— Mon capitaine, fit Barbet, j'espère justifier votre confiance. C'est moi qui, il y a cinq ans, ai soulevé l'affaire de la fabrication du diamant, à laquelle, vous vous en souvenez, un ministre a été môle...

— Monsieur, dit le capitaine, je suis doublement lieureux. Je vous présente mes hommages.

— Mon capitaine, croyez-moi tout à vous... C'est encore moi qui, trois semaines avant la guerre, ai visité les forts de l'Est...

— Tout à fait honoré, fit le capitaine.

Il lui prit la main, salua, puis s'éloigna.

Barbet dans un ^gloussement ravala la lin de sa période. Il regarda l'autre s'enfuir; et il lui avait trouvé si bon air qu'il attribua cette brusquerie à de l'étrangeté ; puis, ne pensant qu'à la chance qui lui était échue, ragaillardi, ne sentant plus la fatigue, se moquant même de son chapeau (qu'est-ce que c'est, un chapeau!) il héla nu taxi et donna son adresse.

Dans la voiture, il prépara deux ou trois phrases à dire à sa femme, dont il prévoyait

£ê LE MAJOK l'U^E ET SON PtllE

rëtonnemi^nt satisfait. Et pour avoir Vaiv d'un homme fort, d'avance il conleiiait sa joie. Elle était grande pourtant. Ce voyage imprévu comblait ses vœux, noyait son ennui, guérissait son découragement. Il allait remuer, changer d'air. Enfin I Tous les autres, dans ce journal, s'en ailaient aux quatre coins du monde ! Il y avait bien la phrase du patron qui le vexait : « Tous mes regrets, capitaine, de ne pas vous donner qui vous demandez. Barbet, ça sera bien quand même ». 'Qttelie l>rute, cet homme, avec ses airs jésuites ! Mais Barbet ne s'attardait plus à ces petites piqûres damour-propre, et s'aflirmait à soi-même que l'expérience avait tué ^a vanité : « Je suis réaliste ; donc, je m'en tiens aux faits. Le fait, c'est que je pars. Au diable le reste l »

Il y avait bien aussi qu'on l'expédiait en Angleterre, juste au moment où il voulait manger de l'Anglais. Mais cela, encore, il savait l'accommoder pour que ses idées, tant bien que mal, eussent l'air en ordre. 11 pensait :

— Je n ai aucune sympathie pour eux, mais... je ne suis ni un abruti ni un intransigeant : je ne demande .qu'à voir. Ce voyage, je l'accepte avec K J'eaprit acientifique » sans prévoir où il

ne mènera, et... il se peut qu'il confirme sim- >lement l'opinion que j'ai déjà.

Mais heureux de partir, d'aller vers un pays ït des gens nouveaux, d'entreprendre un voyage Lvec tout ce que ce mot contient de promesses X d'aventures, môme pour un journaliste -de [uarante-ciiiq ans, dans sa bonne humeur, ausiitot il ajoutait :

— D'ailleurs, je suis prêt à revenir sur cette ►pinion : ailaire à eux !

Dès qu'il arriva chez lui, il demanda à la ►onne :

— Madame n'est pas là ?

— Non, monsieur.

— (ja, c'est fort !... 11 est sept heures : qu'estai qu'elle fabrique ?

11 arrivait très digne, prùt à faire bon ctkt. ientrée manquée.

De dépit, il allait se uietlre à la fenêtre, mais 1 rélléchit que si sa femme, de la rue, l'apcr- ;evait, il aurait l'air presse de lui annoncer une Jïose qui, en somme, était arrivée déjà à bcau- :oup d'humains : être envoyé chez les Anglais, inoore que... il y a la fagou. Lui, c'étaient les ;hofs de l'armée, puis le Gouvernement qui aluient le recevoir. Mission oflicielle ; il pouvait

•22 LE MAJOR l'Il'E ET SON PERE

tout de môme en concevoir quelque orgueil. Tous les honneurs, sur cette terre, ne sont que vanitt^, mais sous peine d'être dévoré, il faut tenir son rang, et on ne doit pas avoir peur de dire qui on est : le monsieur qui a fait ceci, cela, parfaitement... et qui n'a pas quarante-cinq ans pour des prunes! Le passé, ça compte! Et ça mérite qu'on soit choisi un jour par... ma foi, par le pays (la Presse, c'est l'expression du pays) pour aller étudier un grand peuple voisin (il peut avoir des défauts ; c'est un grand peuple). Le tout c'est d'être loyal et de dire carrément à ses compatriotes : « J'ai vu ça, et je conclus ça. »

Seul, dans son bureau, il se murmurait ces vérités, allant d'un fauteuil à l'autre en attendant sa femme.

Elle rentra, poussa la porte, passa le nez et fit : (( Bonjour... » de cet air détaché qu'elle avait pour un mari dont les pensées, les écrits et les gestes lui étaient devenus indifférents.

C'était une grande femme rousse, au visage volontaire et mécontent, dont les yeux verts exprimaient surtout le dépit et le dédain. Mais quand elle était calme, dès qu'un événement heureux la détendait, elle était assez jolie à cause

le sa taille cambrée, de sa fierté naturelle et de l'ardeur de ses cheveux. Dans sa première jeunesse, elle avait cru au génie de Barbet. Elle l'avait épousé, se disant : « Je le pousserai ; il percera! » Et elle avait vu percer... les autres, l'abord avec une rancœur qui redonna de l'éaergie à son amour. Elle les méprisait, ces chanceux, continuant d'avoir foi en son mari, qui Stait habile à la parole, prompt à écrire, dont la personne enfin était agréable, puisque c'était un blond appétissant, au visage clair, un peu gras, de peau tendre, avec des yeux francs et une barbiche Louis XIll qu'il avait voulu raser vingt fois, mais que sa femme défendait de toute son énergie, répétant : « Ça te fait une tête ! Il te faut une tête ! » Puis, elle s'était lassée, môme de cette tôte, et il ne lui restait plus qu'une très vague confiance dans les moyens de cet homme, à qui elle répétait un jour sur deux, en haussant les épaules :

— Tu te laisses marcher sur le ventre ! Ta carrière, c'est de faire celle des autres !

Alors, il jouait au philosophe :

— Ma pauvre amie, gloire de Paris, réputations mondaines, bruit que font les perruches autour de votre nom, tout ça c'est moins que rien!

24 LU MA.iou pri^i; kt son Pi:iYE

J'ai mes livres, un ou deux amis; ça me suffit boup;rcment î

Mais elle pinçait les lèvres et s'aigrissait.

Pourtant elle restait avide de mettre en valeur ce mari trop mou : elle avait besoin que Barbet fût distingue, cboisi, honoré. La nouvelle du voyage en Angleterre l'épanouit.

Elle était redevenue presque amoureuse lorsqu'elle se laissa embrasser, et Barbet, tout de suite, sentit quelle joie il ferait à son orgueil de femme en lui apprenant qu'il allait là-bas à la place d'un autre. Avec un confrère, il se fût humilié par cette indication. Sa femme s'écria : « Bravo î Raconte : qui devait y aller? »

— Le patron, reprit Barbet, a dit à cette espèce d'oflicier qui était là, rni type fatigué, nerveux, incapable d'écouter : « Je ne peux vous donner que Barbet » ; puis il a cligné de l'œil : « Vous ne perdrez pas au change ! »

— Je le crois, fit sa femme.

Elle s'assit, croisa les jambes.

— Quand pars-tu?

— Aprt's-demain.

— Qui te reçoit?

— Le Ciouvernoment.

— Qui est-ce qui paye ?

— Le Gouvernement.

— Ah ! Ah I ton oncle prétend qu'il n'y a plus de missions officielles !...

— C'est-à-dire, fit Barbet, plissant le front... ce n'est pas commode à obtenir.

— Bien entendu, et ce n'est pas ton oncle avec son strabisme dans les yeux et dans les idées... mais pour un homme qui sait voir et rendre, ça va être de premier ordre, ce voyage î

Barbet s'assit sur ces mots. Une minute ils songèrent. Barbet se releva.

— Seulement, il faut que je me nippe un peu bien.

D'abord elle dit : « Oh ! oui ! » Puis elle risqua :

— Le journal pourrait te défrayer...

Il répondit vivement :

— Mais je ne me ferai pas faute de leur coller ma note au retour !

Et, parlant haut, il se sentait le courage d'un homme qui règne parmi des projets, dont la réalisation, avec ses difficultés, est encore heureusement lointaine. (Juand on se figure un caissier, on est superbe d'audace. Lorsqu'on lui parle, penché dans le petit guichet de sa caisse, il arrive qu'on devient moins vaillant.

— Le journal paiera! redit fortement Barbet.

26 LE MAJOR PIPK ET SON IMiRK

Mais à se l'affirmer une seconde fois, il eut de la réalité une vision plus nette. Alors, il se tut; puis :

— Tu ne sais pas ce qu'il y aurait de mieux?

— Non.

— Que le journal paye, bien : il me le doit; mais s'hnhiller... chiquement, en Anglais, avec* des raffinements puérils, peuh ! Je suis Français, moi : je voyagerai tel que je suis !

Sa femme répliqua vite :

— Parbleu î

Elle le trouvait ainsi qu'elle l'avait toujours voulu : décidé. Elle dit :

— Tu n'as qu'à emporter ton habit, au cas où tu aurais un grand dîner...

— J'aurai sûrement un grand dîner. Et je veux voir Lloyd George.

— Je t'envie 1

— Lui, vraiment, c'est une figure !

Et Barbet pensait tout bas : « J'en suis une aussi... d'un autre genre. »

Il se sentait le pied ferme, l'esprit équilibré. Il vivait une de ces heures où, attendri par la chance, on juge tout au travers de son illusion. Il se mit h la fenêtre, et d'une voix qui faisait chanter les mots :

— Quelle soirée charmante !

Puis il calcula :

— Absent dix jours : je/erai quinze articles. \ cent francs l'article, hé! hé! Et sans doute on [n'augmentera... Ce n'est pas mal, tu sais, ce qui lous arrive !

Puis, caressant sa barbiche :

— Je n'aime pas me vanter, mais fouille les ournaux ; c'est la première fois, depuis la guerre, ju'un homme impartial, avec des yeux neufs, va 'cgarder de près les Anglais.

Sa femme, sur ces mots, l'embrassa, et elle y ïiit une bonne tendresse qu'elle n'avait pas eue lepuis des années :

— Alors... tu te distingueras, mon chou? Mon chou : il n'était plus habitué à ces puéri-

ités affectueuses. 11 lui prit la main, et il dit, îlignant de l'œil :

— Si les Anglais sont des faiseurs, je l'écrirai, moi, tu entends, en toutes lettres, — aussi vrai pe je m'appelle Barbet, et que tu os ma petite îocotte !

Le train pour Amiens était à huit heures. Barbet quitta sa femme très tôt. Mais elle avait tenu à se lever pour vérifier tout dans la valise ellom^me.

— J'ai mis dans la pochette ton manuel de conversation.

11 dit :

— Donne-le dans mon pardessus.

— Ton Shakespeare est entre les chemises. Il dit :

— Donne aussi; je veux lire en wagon. '

— Maintenant, tes pilules antinausiques, lu les as dans ton veston.

Il dit :

— .le vais les tourrer dans la valise. Au front, je u en ai nul hesoin ; je les prendrai à Boulo^^ue, en m'eiuharquant.

— Et surtout, ajout;i-l-ellc, ne te fais pas torpiller!

Il ouvrait la porte.

— Il n'y a aucun danger.

— Ah ! iit-elle, tu m'as rapporté, il y a trois jours, une telle liste de catastrophes !

— J'ai eu des explications. Des bateaux de voyageurs, les Boches s'en fichent! Ce n'est que par accident qu'ils coulent un bateau de voyageurs. Ce qu'ils veulent précipiter au fond de l'eau, c'est la farine, le sucre... Je ne suis pas en sucre...

— Heureusement ! Au revoir, mon ciiéri. Regarde de tous tes yeux, et rapporte-nous des impressions merveilleuses... Ce que tout le

monde va bisquer! Au revoir! Ecris-moi. Vat'en vite!

Il descendit ses étages avec allégresse. Il était à la fois énervé et important, les poches bourrées de passeports et de laissez-passer. A la gare, il ne demanda pas un billet; il eut l'air d'ordonner :

— Première Amiens. Mission officielle.

La buraliste fit simplement :

— Vos pièces, monsieur. Il se dressa :

— Je vous dis : mission officielle.

— Officielle ou non, monsieur, je dois vous lemander vos pièces.

— Comment, officielle ou non? Mademoiselle, e vous prie d'abord d'être polie!

La buraliste était de sang-froid. Elle cogna limplement au guichet pour appeler un inspeceur.

— Ce monsieur réclame, parce que je demande ;es pièces.

— Oh ! monsieur, dit sèchement l'inspecteur, rous devez produire vos pièces !

xMors, Barbet devient bredouillant, empressé, )bs6quieux. Et il se noya dans des explications jui étaient autant de concessions, sortant de ses )oches les papiers nécessaires, puis d'autres ivec.

Seulement, quand il eut triomphé des consignes et franchi les barrières, installé dans son vagon, au repos, il pensa :

— Quel sale pays que le nôtre! Quels fauves, ;es gens derrière leurs grilles! Ah! pendant juinze jours ne plus être l'esclave de ça! Les anglais ont do rudes défauts, mais ce sont des jcns lil)res : vivement l'Angleterre!

Puis il prit possession de sa place, largement, l'enfonçant bien, et il hit d'abord trois journaux

iZ LE MAJOR PIPE ET SON PÈRE

qui ne l'intc^ress^rent pas, car ils ne contenaien aucune nouvelle britannicjue.

— Des canarils, murmura-t-il ; nous Français ne possédons que des canards!

Il fouilla dans son pardessus, prit son Shakespeare, l'ouvrit à une scène entre Hamlet et sa mère : <( Cessez de tordre vos mains! dit Hamlet. Paix! Asseyez-vous que je vous torde le cœur! Car ainsi je ferai s'il est de matière malléable, et si l'accoutumance damnée ne la pas bronzé. »

Là-dessus, il rétléchit : « C'est rudement fort. » Il ferma son livre, installa ses coudes sur les appuis-bras et s'assoupit.

11 se réveilla un peu avant Amiens. Il sortit son manuel de conversation.

— Si, à l'arrivée, je trouve des Anglais... qui ne sachent que l'anglais...

Et il parcourut les formules proposées par l'auteur :

« Comment s'appelle cette station? »

« Avez-vous quelque chose à déclarer? »

« A quelle heure repart l'express? »

Il se dit : « C'est idiot! » rangea le manuel,

regarda le paysage qui était hivernal, et vingt fois

sa montre qui tournait lentement. Puis, à Amiens,

il descendit, affectant un air calme, mais il cher-

lait de tons ses yeux l'officier envoyé à sa ren- )ntre. Ou il ne le trouva pas, ou l'officier n'existit point; bref, de dépit, il présenta son laissczisser à un jeune lieutenant qui, à la vue de sa uille, fut d'une politesse extrême et se mit h li parler la langue de Shakespeare" avec vivacité, arbet, dans son propre langage, répondit avec [)n moins de feu. Mais ni l'un ni l'autre ne >mprircnt un mot. Alors, l'officier anglais, qui ait un homme sans préjugés, s'avisa que, pcut- ,re, ce monsieur de France savait l'allemand ; il 1 essaya quelques mots; Barbet put répliquer; , c'est grâce à cet idiome ennemi que, pour la 'emière fois. Barbet réussit à entrer en rela- 3ns avec l'armée britannique.

Ils en rirent tous deux; mais ce premier incimt fut, pour le journaliste, une première expéence, et, suivant son homme en kaki, il sortit î la gare, murmurant :

— Ce sont des gens inouïs ! Quel sens praque l

Tout en se laissant conduire à travers les rues Amiens, Barbet, toujours au moyen do la langue lemando, apprit qu'il était invité exactement )ur (juar.mte-huit heures k l'armée anglaise. C'était précis; on lui disait : «Vous arrive*

6i LE MAJOIl riI'E ET SON l'ÈllE

tel jour et repartez tel autre. » En France, une maîtresse de maison a le tort de dire l'heure où Ton se réunit, sans indiquer le moment où elle aime qu'on se sépare. Et les misanthropes prennent congé si tôt, qu'elle grogne, dépitée : « Ceuxlà... une fois le dessert!... »; mais les parasites s'éternisent si tard, qu'elle baille : « Veulent-ils un lit? » Les Anglais ne vous laissent aucun espoir qu'ils pourront vous retenir ; et Barbet, d'avance, sentit qu'il n'aurait aucune amertume à ne pas être retenu.

11 arriva à un hôtel où on le présenta, sur la port( à un jeune officier, très grand et de figure aimable qui portait la casquette rouge de l'Etat-Major.

— Major James Pipe, dit l'Anglais, qui parlait allemand.

Barbet s'inclina, serra une main, balbutia :

— Monsieur le major, très heureux... L'honneur de ma mission ofiicielle...

Et tout de suite, riant, le major James Pipe lui répondit avec un fort accent d'outre-Manche :

— Très contente aussi, mongsieur Babette; mais nous avons pas beaucoup temps et devons faire si vite que possible.

Une flamme dans les yeux, Barbet répondit : « Je suis votre homme I » 11 afi'ermit son cha-

peau, prêt à s'élancer : le major lui fit signe simplement d'entrer dans l'hôtel.

Le major James Pipe portait un costume d'officier très élégant, sans rien de fanfaron ni de rébarbatif; aucun emblème dangereux ou macabre; pas de sabre menaçant et inutile.

Le visage, rasé, était d'une douceur extrême, DLvec des lèvres minces qui souriaient pour accueillir, plus qu'elles ne parlaient pour explir[uer ; et il avait des sourcils un peu frisés, comme les petits cheveux des tempes, qui donnaient de la finesse à celte figure aimable. GoifTure simple, manteau vague en ratine moelleuse, bottes claires Lit molles, gants d'antilope, un charme infini dans tout l'habillement, et une aisance t\ le porter, qui faisait songer aux gravures de chasse ou de sport i'une époque agréable. Rien de l'homme d'armes, la grâce d'un gentleman qui sait vivre et qui, sans déguisement farouche, vient faire la guerre k coups de canon, loyalement, dans une tenue libre et dégagée comme sa conscience.

Barbet eut une minute de tristesse. 11 regarda le bas de son pantalon qui gondolait, ses bottines lont le cuir se crevassait un peu, et il fut envahi par un regret aigu de ne pas s'être habillé tout ie même en Anglais.

36 LE Major piim: i:t son pkre

Mais le major James Pipe lui fit signe :

— Mongsieur Babette, si vous voulez venir...

Dans l'entrée de l'hôtel, les patères du vestibule étaient couvertes cliacune de trois ou quatre casquettes militaires. Le major dit :

— Les Boches, ils répètent les femmes chez nous n'auront plus d'enfants. Mais...

11 sourit :

— Elles ont !

Grâce à cette fécondité passée. Barbet se crut au temps heureux de la paix, lorsqu'une course ou qu'une fête attire la badauderie humaine dans une ville d'ordinaire tranquille. On voyait, dès l'antichambre de ce vieil hôtel français, crasseux et sombre, un désordre et un encombrement qui marquaient une clientèle anormale et un personnel débordé. Et tout de suite Barbet pensa : « Fichtre ! Ça va être dur de se faire servir ici ! »

Aussi, le major James Pipe, pressé de lui montrer les troupes anglaises, saisit avec adresse ce prétexte de manger peu et vite.

Il lit :

— Nous allons demander on nous donne pas toute la liste, voulez-vous? Ce soir, ayant vu les armées, nous ferons plus aisé.

Barbet approuva.

— D'autant plus, dit-il, que manger trop...

— Oh! yes, fit le major.

— La suralimentation, on en revient...

— Yes ! Voudrez-vous un omelette, du jam- >one, une fromage, et en route.

— Parfait î dit Barbet.

— Alors, je pense meilleur, reprit le major, ^ous expliquez vous-même. Nous, étrangers, denandons blanc, on apporte noir.

Barbet sortit tout son cou de son col, et comiiença d'appeler : « Hem ! Par ici ! Quelqu'un ! » Jous les ordres d'un vieux maître d'hùtel, deux eunes garçons fort échauffés, patinaient dans la aile. Barbet appela dix fois. A la dixième, le 4eux consentit à s'approcher.

Barbet plissa le front pour dire avec gravité :

— Pas le menu, surtout!

Du tac au tac, l'autre répliqua :

— Voici la carte. Ces messieurs aiment-ils le onsommé de volaille ?

Barbet prit un air décisif:

— Donnez-nous seulement...

— Une truite? dit le garçon, qui étemua dans a serviette.

Alors, Barbet commença aie regarder avec in- [uiétude.

38 LK MAJOR l'II'K ET SON VÏ.RE

Il était sordide, sa vieille figure amollie et jaunie par la buée des sauces qu'il portait depuis trente ans, et l'habit crasseux, maculé de ronds d'huile, un prétexte de plus pour lui dire : « Servez peu de chose, que nous filions ! »

Mais Barbet eut beau objecter d'une voix ferme : « Pas de truite ! » il reprit d'une bouche en cœur, inscrivant sur un bloc-notes :

— Messieurs, il vous faut une petite entrée.

— Nô, dit le major. Omelette!

— Oui, répéta Barbet, omelette, comprenezvous ?

— Très bien, fit le vieux, ronronnant, omelette en second, aux pointes d'asperges.

— Je me moque des pointes ! fit Barbet.

— Ce ne sera pas long : la truite est prête. Ces messieurs ne l'auront pas finie que l'omeletti sera là. Et alors, je pourrai leur donner un suprême de pintade chevalière.

— Nô, nô, dit le major, cela est terrible ! Il ne comprend! Mongsieur Babette, dites-lui, s'il vous plaît.

Barbet s'ébroua :

— Garçon !

Le vieux s'était tourné pour un ordre :

— Au six, Eugène, une Chablis, une !

Barbet recria : « Garçon ! » L'autre souffla dans un odieux sourire :

— Et ces messieurs pourraient finir par un ris de veau à la belge?

Le major James Pipe s'était renversé sur sa chaise; il sortit sa montre; puis simplement :

— L'auto, il était là dans dix minutes.

— Dix minutes, fit le garçon, j'ai le temps ! (Jue boiront ces messieurs? Graves? Corton?

Barbet se dressa :

— Garçon, nous allons partir!

Il s'inclina.

— Je sers la truite.

Il leur fallut la manger et... ils se regardèrent. Barbet souriant le premier, pour n'avoir pas l'air de perdre la partie. Lomelette vint après : elle n'était pas exécrable. Le major était gai; il remarqua :

— Le garçone français est toujours une chose terrible!

Puis, le ris de veau à la belge apparut sur la table, et, tranquillement, le major continua :

— Si vous aviez pas été là, mongsieur Bûbette, ainsi que d'autres Français dans le salle, je crois je serais été obéi... car je aurais fait ficeler...

— Qui donc?

40 LE MAJOR PIPK KT SON PflRE

— Le garçone I

Sur ces mots, le vieux reparut. Il apportait, ou Sainte-Nitouche, uue salade et des buissons d'ccrevisses, et comme Barbet balbutiait : « Comment? Ah! ça!... » l'autre l'interrompit: « Pour la tarte, cerises ou abricots? »

Alors, brusquement, le major James Pipe se lova.

— Puisque on peut pas faire ficeler, je crois il faut partir.

Barbet suivait, très rouge. Le major lui dit dans le couloir :

— Il y a trois semaines, ne savez-vous pas, je menais des batteries de artillerie au front, dans un train. Le train il était arrêté, attendant pour un autre en une jonction. Bien. Les chevaux do batteries ils avaient pas bu pour un jour, ycs, ainsi je dis aux hommes faire descendre et boire les chevaux. Mais le maître de station...

— Ces messieurs... (le garçon accourait) ne prennent pas de café?

— Ainsi, dit le major, le maître de station, il vint et fièrement, me fit le déclaratione que il opposait aux chevaux qu'ils boivent. Il disait : « Je suis ordonné partir, sitôt que l'autre il sera passé, et l'autre le voici, yes! » Et il était rouge avec colère et... comment vous dites, pour lo

mousse... il postillonnait ! Alors, je lai fait ficeler !

— Pour ces messieurs, reprit le garçon, une liqueur?

Le major faisait mine de ne pas entendre.

— Mais, dit-il, le conducteur du machine il accourut à son camarade; il dit ce était sauvage, et pour me punir, il conduirait plus le train du tout, car le liberté, le égalité, le fraternité, et enfin vive le France !...

Le garçon marciiait à reculons.

— Messieurs, un cigare ?

Le major en sortit deux. Ils arrivaient à l'auto ; Barbet demanda machinalement :

— Alors... le mécanicien?...

— Alors, je ai été forcé faire ficeler aussi !... Mais ayant été ingénieur, j'ai conduit le train, avec plaisir môme, comme le chose ancienne que on retrouve, et je ai arrivé à l'heure, les chevaux ayant bu et tout étant bien.

Il prit un temps et ajouta :

— Ainsi, pour le garçone, il faudrait même chose.

Barbet, abasourdi, monta dans la voiture. C'est le vieux qui ferma la portière, puis qui, s'inclinant, susurra :

— Sous la banquette, ces messieurs trouveront...

L'auto démarrait. On Tentendit crier :

— ... Des sandwichs au filet de bœuf avec une bouteille de Saint-Emilion !

Dès que l'auto fut en route, Barbet, médusé par la ténacité de ce serviteur roublard autant que par la riposte flegmatique du major, Barbet ne pensa môme pas à regarder Amiens qu'on traversait. Il était occupé à chercher quoi dire de définitif. Il balbutiait : « C'est fabuleux î » et aussi : « Vous êtes superbe ! ». Puis, il affirma, *e cambrant sur la banquette, qui était trop molle pour un orateur :

— Savez-vous, major, ce qui m'apparaît tout de suite à moi qui ne vous connais que depuis dix minutes ?

Le major James Pipe eut un bon rire jeune :

— Dites, mongsieur Babette !

— C'est qu'avant tout, vous êtes des amoureux de liberté.

— Oh î yes, dit le major James Pipe, je connais personne plus agréable que Madame Liberté.

— Tenez, dit Barbet, ce que vous serrez là, dans votre main...

— Stick ?

— 'Oui, un stick, ça n'a l'air de rien, mais c'est une badine, major, ce n'est pas une cravache ! Et vous, officier, restez élégant sans morgue ; vous n'êtes pas guindé, corseté, contracté, vous ressemblez à vos aïeux qui se faisaient peindre au grand air, parmi les arbres de leur parc.

— Ah ! Ah ! Oh ! Oh ! fit le major James Pipe, ilatté de ce rappel aimable.

— C'est beau, dit encore Barbet, de faire la guerre comme vous... Mais... à votre avis, estce bientôt la fin ?

Alors le major James Pipe dit avec un accent de pleine santé :

— Ça, ça peut pas être avant demain î Donc, laissez-nous vivre premièrement aujourd'hui, voulez-vous ?

Et ce fut Barbet qui éclata de rire.

Ils étaient tous deux dans une auto féline et puissante, anglaise elle aussi, et ce n'était pas une hideuse machine pour la guerre, mais une charmante voiture pour la paix, — forte et souple, qui suppricnait presque tous les cahots d'une route bouleversée jour et nuit par des milliers de camions. Elle s'appelait la M. 24.*iH'), et comme Barbet remarquait :

— Admirable, votre voiture !

44 LE MAJOn PIPE ET SON PÈRE

l.e major dit :

— Ce était une bonne amie.

Au volant se tenait un jeune Anglais roublard et preste, l'œil expert, la main rusée, le pied rompu aux arrêts les plus brusques, frôlant les uns, doublant les autres, tournant, se glissant, insistant, trompettant, stoppant, repartant, coupant une colonne, piaffant au nez des chevaux, impudent mais drôle, casse-cou mais sûr de lui, prestigieux, fabuleux.

Ils sortirent d'Amiens au milieu d'un convoi qu'ils eurent tôt fait de laisser derrière. 11 avait plu ; la boue giclait sous les roues. Brouillard froid ; des prés gontlés, des feuilles qui gouttent; une journée misérable noyant dans sa froideur mouillée de pauvres nègres qui, les pieds dans des mares, s'elforçaient tant bien que mal de boucher des trous et de niveler des bosses ; et ils étaient gourds, emmaillotés dans des manteaux raides ; mais ni le major, ni Barbet ne se sentirent Tàme lourde devant la peine immense que chaque jour la guerre exige de ces pauvres hommes. Barbet dit simplement :

— La terre entière est avec nous !

Gaîment, James Pipe reprit :

— C'est l'Exposition universelle qui combat !

Puis, tout à coup :

— Mongsieur Babette, vous voulez voir des troupes?

En effet, une longue colonne de fantassins remontait d'un champ détrempé et débouchait sur la route. D'abord, le chauffeur tenta de la couper. Par sa trompe impatiente il s'indignait d'tHre bloqué. Le major l'apaisa, et les troupes entourèrent la voiture, l'enserrèrent, s'imposèrent.

Hommes jeunes, forts, roses, qui marchaient au pas, attentifs comme s'ils écoutaient avec satisfaction la cadence de leurs pieds, cadence légère et nette, pareille aux petits mots de leur langue, cadence décidée qui sonnait clair aux oreilles. Leur jeunesse dégageait une buée chaude, et les harnachements neufs avaient un grincement de cuir solide.

Leur lourd bagage on ordre, ils paraissaient robustes sans être accablés. Tous regardaient Barbet en défilant. Mais Barbet ne les reganla qu'une seconde ; il était trop agité par l'importance de son voyage pour rester calme observateur. Au lieu de se dire : « Voyons un peu comment sont faits ces Anglais », il se demandait surtout : (( Quelle idée a-t-il de moi, ce jeune major? »

Et alors, il ne cherchait qu'ù se définir, à s'ex-

pliquer, à avoir lair d'un voyageur qui pense. Aussi, tandis que dédiait cette troupe d'iiommes volontaires, dont les yeux pâles marquent la douceur inaltérable de leur race obstinée, il se tourna vers James Pipe, dans l'auto, et il discourut en ces termes :

— Magnifique votre armée neuve ! De la discipline, sans servitude.

Il cherchait des mots qui eussent l'air médités.

— ... Discipline stricte, mais légère... dictée à chacun par sa conscience.

Il se pencha affectueusement :

— Mon cher major, votre armée de citoyens libres, c'est un défi au militarisme ! Cette arméelà n'a pas connu l'amertume de la caserne !

Il devenait rouge.

— Elle a été instruite au grand air des camps, oii le vent emporte les rugissements des sousoffs ! Ah ! Ah ! C'est que c'est une révolution, une armée dont le soldat n'est ni un esclave, ni une brute ! Où...

Il bredouillait d'émotion.

— ... Où chaque homme a compris et voulu! C'est une armée unique ! Ça n'est pas mené à coups de bottes ! Ce sont des « équipes », c'est souple, vivace, hardi !

En parlant ainsi, il continuait de tourner le dos aux troupes qui défilaient toujours.

James Pipe approuvait ; en sorte que Barbet continua, jouant soudain l'homme amer :

— Depuis que le monde est monde, c'est par les armées que les humains ont connu les misères les plus lourdes ; mais vos soldats...

Il se redressait, l'œil allumé :

— ... Rien qu'à les voir, on se figure qu'il y a des façons nobles de faire la guerre !... Vous êtes un maître peuple !

Il se trouva que sur cette phrase l'auto fut dégagée. Le major fit signe au chaulfeur, avide de bondir sur la route, et il dit à Barbet :

— Avez-vous vu leur nouveau casque?

— Bombé?

— Nô. Plat.

— Ah I parfaitement, dit Barbet.

Puis vivement :

— N'est-ce pas, les Boches seront battus? Le major reprit :

— Mais ils sont!... puisqu'ils sont les plus forts et ils avancent pas.

Maintenant, tout le long de la route, c'était l'incessant va-et-vient d'une immense armée d'arrière qui ravitaille l'énorme armée d'avant. L'auto

avait l'air de rager, puis s'élançait, et dans un grondement, d(^passait des camions chargés de rondins, lourds de vivres, bondés de fourrage, monstrueux et assourdissants, parmi lesquels le chauiïeur se jouait, glissait, insinuant, narquois, — un singe sur une machine. Il effara des cavaliers indiens, il éclaboussa un motocycliste écossais qui s'embourba, s'enterra, et resta là, figé, immobile ; il réduisit des artilleurs et leurs pièces à s'écraser dans un fossé pour que lui eût la route libre; et il emporta le major et Barbet vers la bataille par bonds fantastiques, que son adresse rendit presque moelleux.

— Ce petit, dit Barbet, est un prodige. On a l'impression, avec lui, de vivre un conte de fée.

— Ah ! yes, fit James Pipe, qui se sentait content de son compagnon de voyage.

Barbet, à vrai dire, prenait, pour tout énoncer, un air solennel ou rusé, qui était nouveau pour le major James Pipe, et celui-ci, en Anglais peu constructeur d'idées, s'émerveillait de cette facilité à penser et à s'exprimer. Est-ce que l'autre se sentit admiré? Bref, il se lança dans un nouveau genre de remarques.

Il déclara qu'en tant que Français et Parisien, il était stupéfait du silence de tous ces chauffeurs

ur leurs voitures. Rien, pas môme un juron: omme ils étaient avares de tout mot inutile !

— Chez nous, dit-il, sur notre front...

— Ah ! interrompit James Pipe, vous avez été eaucoup sur votre front.'

— Tous mes amis y sont, et... le front, n'est-ce as, c'est comme les rues de Paris. Même esprit, ravroche y règne. Une voiture en dépasse une utre : le chauffeur dépassé crie: '< Punaise! » ou

Choléra ! »

— Comment vous dites? Choléra? Oh! Oh!

it le major James Pipe qui parut s'amuser Qormément. Pourquoi choléra?

— Parce que ça lui vient, et que ça lui hante... et l'autre, du tac au tac, répond : « Fulicr de lapin ! »

— Fumier de lapin? Ah! Ah! Mais qu'est-ce, imier de lapin?

— Une image pittoresque, dégoûtante et drùle, it Barhet avec un geste lyrique.

— Mais pardone, reprit James Pipe, pourquoi j fumier de lapin, si on est dépassé, n'est-ce pas... i on est dépassé... l'autre il est dans le besoin de llorvite...alors...jesaisis pas le fumier de lapin...

— Mon cher major, dit Barbet se renversant ans la voiture, il faudrait vous répondre par

oO LE MAJOR PIPE ET SON PÈRE

lliistoire de nos deux peuples. Cela lient, voyezvous, à l'air d'un pays, comme au premier lait que sucent les enfants. Votre remarque prouve ce que je n'ai cessé de répéter depuis deux ans : vous êtes une race qui ne s'encombre que du strict nécessaire ; il en est des images comme des bagages : le spectacle de la guerre vous suffit.

Ce spectacle devenait, en effet, pathétique, à mesure que la route se rapprochait du drame. Des platanes qui la bordaient, coupés au ras du sol, il ne restait que les souches énormes et mortes. Arbres puissants et beaux qui indiquaient sans doute cette grande voie à l'ennemi. Mais le major James Pipe annonça :

— Nous allons arriver dans Albert, dont l'église est tellement curieuse.

— Albert? fit Barbet. Le clocher à la Vierge renversée ?

— Yes, le Vierge, dont vous verrez le manière dans lequel elle tient sur l'air.

— Vend-on des cartes?

— Ça, je ne pourrais dire... mais pour le vue des yeux, aucun autre église bombardé ne peui la rivaliser.

— Dites donc, dites donc, je la vois déjà, fil Barbet, tout dressé; ce point blanc, à droite?

LE MAJOR PIPt: ET SON PERE 51

— Non, à gauche... ça c'est un sucrerie.

— Ah ! alors...

Barbet se renfonça sur la banquette, et pour 3 consoler de n'avoir pas découvert l'église d'Alert, il se mit à méditer lentement, à haute oix, sur un ton grave :

— C'est étrange l'impression que nous font le^ ^lises au front... Qu'on soit croyant ou non, jo 5 disais à ma femme : il y a, dans cette guerre, es hasards qui laissent presque croire à la larque d'une main divine.

A cette proposition, le major hocha la tôte :

— L'homme, il n'est rien.

Il n'avait pas l'air particulièrement enclin au lysticisme. Alors, Barbet ne poursuivit pas, vant que l'on fût dans Albert. Mais, sitôt desîndu, il déclara d'une voix lente :

— Que c'est poignant!

L'église d'Albert est trouée, dépecée, ruinée, itraux éclatés, murailles béantes, mosaïques [i miettes, grilles tordues. Par nichées s'en ^happent des oiseaux qui pépient là-dedans avec B qui reste des saints, et à la vérité ce serait ne église simplement douloureuse comme tant 'autres, sans sa Vierge, étonnante.

Elle se dressait au haut du clocher, au-dessus

r^2 LE MAJOR PIPE ET SON PÈRE

du pays. Elle lovait, à hout de bras, l'enfant Jésus qu'elle montrait aux hommes. Les obus l'ont rouchée dans le vide. Mais par la base elle tient toujours, et elle est tragiquement penchée sur cette ville qu'elle protégeait.

Elle ne peut plus la protéger. Elle supplia maintenant qu'on lui prenne son fils. Elle veut l défendre. Elle n'est plus la mère de Dieu : ell est une femme qui tremble pour son petit, et elk crie vers les hommes son eiïroi devant leurs horreurs sacrilèges.

Gomment ne tombe-t-elle pas? Sa vue donne le vertige. Barbet l'eut tout de suite.

Elle appelle sans se lasser, criant une prière, elle qu'on a tant priée. De la place, quand Barbet leva les yeux et vit les nuages courir, affluer, l'entourer, la soutenir et prolonger le geste effaré de ses bras, devant ce retournement dramatique des choses, devant ce désespoir d'en haut, devant ce ciel aux abois qui implore la terre, il ressentit un étonnement religieux; mais comme lui non plus n'était pas mystique, il ne trouva, pour l'exprimer, qu'une phrase pleine de réalité. Il regarda James Pipe, et, serrant les poings, il dit : (( Ah ! les cochons î »

Le major, h ces mots, frappa sa botte de son stick.

LE MAJOR PIPE ET SON PÈRE ri3

— Seulement, dit-il, les cochons ils étaient là t ils sont plus. Ah ! Ah!

— Toujours le mot de la fin, reprit Barbet, imable.

— De la fin? Oh ! je voudrais, dit James Pipe, lour reprendre déjà mes affaires.

— Mais... croyez- vous sérieusement en être ncore loin ? demanda Barbet pour la seconde fois n une heure.

Il est vrai qu'il n'attendit pas une seconde réonse lapidaire. Il toussa, puis, la main au dos, ecommençant de raisonner, il prit le bras du iiajor, et se promenant de long on large devant église, qu'il avait oubliée déjà, il dit simplelent :

— V^ous ôtes des gens forts, vous autres !

A quoi James Pipe opposa un rire large 'homme de sport :

— Je crois vous riez !

— Dieu non, reprit Barlict, lair un peu ébaubi, ommc si trop d'idées l'assaillaient à la fois.

il s'arrêta, leva encore les yeux vers la Vierge, t répéta comme à l'arrivée :

— Que c'est poignant!

Puis, sur l'invite de son guide, il remonta en ulo et quelque temps resta silencieux.

r»'t LE MAJOR PIPE ET SON PÈRE

C'est le major James Pipe qui le premier ou vrit la bouche, montrant ses dents blanches :

— Mongsieur Babette, vous voulez voir un dé pôt?

Le terrain s'était enflé, puis redescendait moi lement. Et l'auto se laissa couler dans la plaine moteur lAché et toutes roues libres. Brusquemenf elle stoppa devant des baraques et des wagons.

C'était un des multiples centres de ravitaillement de l'immense armée anglaise. Il y avait là tout un parc rempli de bidons d'essence,' de longs trains camouflés, et une foret morte, arbres couchés et débités, dont il ne reste que des troncs énormes, empilés les uns sur les autres.

— Quelle lutte gigantesque î dit Barbet.

— Il fallait cela contre le sale Boche, reprit le major James Pipe.

Et il pesa complaisamment sur l'épithéte, d'un ton sans colère qui soulignait l'exactitude de la définition, sans en faire une gratuite injure. Puis, sous un hangar, il désigna à Barbet des pneus entassés par centaines, et avec une bonne humeur malicieuse :

— Caoutchouc... yes, caoutchouc!... Je voudrais l'autre, le Fou-Central, le Guillaume-Kaiser, il verrait ça... de 'loin... avec un lorgnon 1

Près de là, empilés, il y avait tous les vivres que le vaste appétit britannique peut désirer. Chaque chose en place, rangée, classée, étiquetée.

— Admirable ! s'écria Barbet.

Puis, comme malgré son admiration il ne se rendait pas compte, il ajouta :

— Qu'est-ce que tout ça?

— Du mouton préservé.

— Préservé?

— Yes.

— Conservé?

— Yes... Remontons dans l'auto, dit James Pipe, nous allons voir le bœuf préservé.

Le bœuf était remarquable aussi.

— Remontons, dit James Pipe. Nous allons maintenant voir le marmelade.

— J'ai l'impression, dit Barbet, de me promclor sur les terres de Gargantua. Et dire que tout 1 traversé la mer !

— Sans torpillement, s'écria le major avec gaîté.

— Et que tout fut emballé, cmbar([ué, débarqué, îoltiné ! C'est un ellort à confondre les Boches.

— Mais (;a peut pas les confondre, car ils tiennent pas pour voir. On jamais les laisse approcher.

— Ils ne comprendraient d'ailleurs pas, reprit

no LE MAJOn PIPE ET SON PÈRE

Barbet, ce sont des cuistres. Nous en ont-ils fait un plat avec leur organisation ! Or, la vôtre est sup(^rieure, sans réclame.

— Remontons, dit le major. Je veux vous voyez le veau préservé.

Une fois de plus le chauiïcur lit de la prestidigitation avec son volant et sa voiture. Ils croisèrent des troupes en colonnes, des convois de mulets, des canons géants. Devant, derrière, de l'est, do l'ouest, à travers des champs pétris par des milliers de pieds, de roues et de sabots, il affluait des hommes, des charrois, des bétes de la Grande Armée Anglaise. Et tout cela fourmillait, pullulait, s'approchait, grandissait. Si bien que devant tous ces soldats, pour la plupart volontaires, à qui l'on avait dit simplement : « La patrie est en danger », Barbet déclara avec conviction :

— C'est raide quand môme qu'il y ait encore des Français pour douter de l'Angleterre !

Et il regardait toujours James Pipe.

Celui-ci commençait à s'étonner de promener un voyageur qui tournait le dos ti tous les spectacles. Sans cesse il était obligé de lui désigner les choses, et l'autre de dire :

— Oh! je vois... J'ai bien vu.

Mais tout de suite il entamait un sujet noueau.

— C'est étonnant ces troupes innombrables 'hommes, qui tous ont compris le devoir natioal... Ce qui domine sur terre, c'est l'inconcience : elle mène la plupart des troupeaux hulains... Alors? La race britannique est donc rivilégiée?

James Pipe ne savait que répondre; mais tanis que l'auto roulait, il explicjua :

— En IDli, Mongsicur Babette, j'ai commencé vec le recrutement... je cherche le mot... per- Dnnel... Très intéressant. Dans mes campaiiues, ; allais trouver les hommes; je expliquais; ils Dmprennent, et, à Noël, je avais... je chorclic le lot... c'est cela... je avais tout seul récolte pour ngleterre, quatre mille loyaux et braves gar- Dns.

— Quatre mille I dit Barbet. Quatre balaiUuns I Oui, et James Pipe s'était mis à la tétc du pre-

lier. Et il avait ainsi commandé à -ses gens de laison, à ses fermiers, à son garde-chasse, comme îs seigneurs qui partaient pour la guerre suivis es paysans do leurs terres. Modestement, il consita qu'il les aimait autant i|u'il était aimé d'eux, t coniine Barbet remarquait :

lis LE MAJOR PIPE ET SON l'HUE

— Lorsque vous ôtes passé dans un VAài-} jor, ils ont du vous pleurer?

Il répondit :

— C'est moi qui suis en deuil : tous ils ont éU j tués.

Sa voix marquait un calme qui n'était pas d( l'oubli mais du courage. Barbet baissa les pau pières, puis d'une voix frémissante :

— Vous avez dû vivre des heures terribles; Qu'est-ce qui vous a le plus déprimé?

— Oh ! fit James Pipe, dont la figure aimabb était colorée et charmante, le plus c'est le jeu ai poker.

— Le jeu?...

— Yes. Nous jouions la nuit, sous bombardement, toutes les nuits; aussi c'était très fatigant

— Major, lui dit solennellement Barbet, vou.^ venez d'avoir ce que nous appelons un mot bien français.

— Français? Ah! yes... Begardez! Regardez!) Un Indien !

Et il fit encore arrêter l'auto.

— Descendons.

C'était un grand soldat des Indes, beau comme (lut être le premier homme selon la Bible, avec une barbe soyeuse, un teint cuivré des plusl

îhauds reflets de soleil, des yeux profonds, un Vont de rêveur, et l'aisance naturelle aux gens }ien nés, — merveilleux type dun pays merveileux. A l'entrée d'une tente qui, près de lui, semjlait petite, il taillait nonchalamment un bout de Dois avec un couteau terrible et recourbé, qui ivait la forme d'une gorge d'homme. Voyant le iiajor James Pipe, il ne bougea ni ne salua; nais son regard exprimait une grande douceur l'amitié, — amitié immobile et contemplative. Inutile de le déranger. Le major appela un Ecosjais, disant à Barbet :

— Les Écossais, c'est les meilleurs des garçons i'Ângleterre.

Barbet, cette fois, ne répondit rien. Il n'avait pour ainsi dire plus le temps de passer d'une îonsidération générale à une autre, tant les spectacles se suivaient, rapprochés et divers. A cet instant, d'ailleurs, une seconde auto s'arrêta et il en descendit un autre officier, avec un autre civil. On présenta ces messieurs :

— Mongsieur Babette, important french journaliste.

— Mongsieur Pesighi, distingué Parisien, fabricant des aliments préservés.

MM. Persigris et Barbet se saluèrent sans

60 LE MAJOn PIPE ET SON PÈRE

conviction, s'ignorant l'un l'autre. Mais dès que les officiers s'éloignèrent de quelques pas pour se concerter, M. Persigris, qui avait du ventre et la respiration forte, dit à Barbet :

— Qu'est-ce qu'ils discutent? La sauce à laquelle ils vont nous boulottcr?

C'était un gros homme familier, sans distinction. Il reprit :

— Vous visitez le front, monsieur?... Diable... je vous en souhaite!... avec ces lascars-là!... Moi? non, je ne visite plus, merci! Je suis là pour affaires et je reste prudemment... aux secondes lignes... parce que les tranchées... j'ai fait ça une fois... Vous n'avez pas encore fait ça?... vous ferez ça demain : je vous souhaite du " bonheur!

Il s'approcha contre Barbet pour parler plus ; bas, et lui soufflant dans le nez : '

— Je ne sais pas, monsieur, si vous connaisse/ bien les Anglais ; mais ce sont des numéro extravagants et dangereux! Méfiez-vous. D'abord, entre un général en chef et un clown, croyezmoi, il n'y a jamais qu'une très -petite différence. Même flegme pour se calotter le crâne ou pour mourir le ventre ouvert, et, ma foi, on se demande s'ils sont sublimes... ou grotesques.

Ce dernier mot choqua Barbet, qui eut un rcssaillcment; mais l'autre reprit :

— Vous me trouvez indigne? Vous êtes anglo- )hile? Bien. Le seriez-vous encore, mon cher nonsicur, s'il vous était arrivé même chose qu'à noi ? Ecoutez... Ils m'ont emmené, il y a trois nois, en pleine bataille. Nous avons été sur- )ris par ces cochonneries de gaz asphyxiants, f'ai tourné de l'œil en cinq sec : on n'a eu que le emps de m'emporter, au galop. Quand je suis 'evenu à moi, j'ai pleuré, toussé, craché, vomi )endant sept heures, oui, monsieur, sept heures! f'ai pensé rendre toutes mes tripes. Jamais je l'ai souffert pareillement. En sept heures... vous ne voyez : je suis gros... en sept heures j'ai été 'éduit à rien; en sept heures je n'ai pas retrouvé 'usage de ma langue pour bafouiller un seul pe- ,it mot. Eh bien, au bout de sept heures, raon- ;ieur, l'officier qui m'avait conduit, l'oflicier qui ivait résisté, lui, à ces cochonneries de gaz, jette espèce de grand cadavre llegmatique, qui lurant sept heures était resté au port d'armes lu pied de mon lit, rendant les honneurs à mes iTomissures (c'est ce qu'ils appellent vous recevoir en gentleman), au bout de sept heures, monsieur, quand j'ai retrouvé l'usage de mes sens,

quand, pleurant sur nioi-môme, bafouillant, bouleversé et tremblant de revivre, j'aurais eu besoin d'un mot qui me fasse comme un cordial, f savez-vous, alors, ce qu'il a trouvé cet oiseau-là? Il m'a regardé dans les yeux; il m'a salué correctement, et il m'a dit avec dignité :

— Mongsieur Pesighi, s'il vous plaît, excuseznous !

Barbet, à cette bistoire, eut simplement le temps de dire :

— Vous exagérez ! . . .

Les officiers se rapprochaient.

M. Persigris ne put donc détailler davantage son indignation à l'égard de celte étonnante maîtrise de soi. Et Barbet comprit seulement qu'une visite au front britannique pouvait avoir des conséquences fâcheuses. 11 en frémit et regarda tout autour, comme pour guetter déjà le danger. Mais on était à dix kilomètres des premières lignes, devant des baraques qui n'avaient rien de tragique.

A la suite de l'Ecossais, ils entrèrent tous sous un hangar où ils ne virent que de vulgaires sacs entassés, et M. Persigris dit d'un air entendu :

— Ah!... Voyons un peu!

L'Ecossais était agile et débrouillard. D'une

Ile plus haute que trois hommes, il fit glisser n sac quatre fois comme lui, et il commença à 3 découdre, tandis que le major James Pipe xpliquait :

— C'est pour le nourriture des Indiens, vous oyez... Les Indiens, très difficiles h nourrir... lais les nourrir bien, très important.

Plongeant la main dans ce premier sac, le nine Ecossais en tira de petites racines blanches t poudreuses, et le marchand de conserves demanda en soufflant :

— Qu'est-ce que c'est ces petites ordures?

— (iingembre, dit le major avec douceur. Alors M. Persigris goûta, avide et puéril, puis

e tourna, toussa, cracha.

— C'est inouï de boulier ça!

L'Kcossais, qui avait le bonheur de ne pas omprendre la langue des marchands de conerves, s'occupait en hâte à ouvrir iin second QIC, d'où il sortit de petites choses séchées, léumes ou fruits, dans une enveloppe fine et riable comme en ont les oignons.

— Ah! ça... alors! dit le marchand de conerves...

Déjà il triturait et de nouveau ouvrait le bec. .e major eut un geste.

64 LE MAJOn PIPE ET SON PÈRE

— Prenez ^arde!... Fcul

— Gomment, l'eu ?

— Je dis : feu, reprit lo major. Vous aurez votre bouche brûlée. C'est du piment.

— Tout ça? cria le marchand de conserves.

— Oli! fit James Pipe imperturbable; l'autre bâtisse, de môme, il est plein avec du piment.

— Sont-ils loufoques! conclut M. Persigris. Sans se lasser, l'Ecossais, agenouillé sous sa

jupe à plis qui boulTait drôlement, ouvrait une caisse h coups de marteau, et y pochait deux boites en zinc. De son canif il découpa prestement les couvercles et fit voir une pâte jaune que le marchand flaira :

— Beurre, dit en souriant le major.

— Que ça pue! ajouta M. Persigris.

— Beurre des Indes, reprit le major.

— Au lait de rhinocéros? continua M. Persigris. Pas plus que l'Ecossais, Barbet ne voulut avoir

l'air d'entendre. Puis il songeait encore aux gaz asphyxiants. L'autre insista :

— Avec ça, qu'est-ce qu'ils se fourrent dans le gésier?

— Ici, dit placidement James Pipe.

L'Ecossais, en deux temps et trois gestes, venait de faire une i)rèchc dans une caisse métal-

ique, et il tendait quelque chose d'un aspect ru- ;ueux, crotté, bizarre, qui rappelait une pomme e terre. Le marchand déclara :

— C'est le clou! De l'amorce pour la pêche? Le major fit un indulgent sourire :

— J'y suis, reprit l'autre; du crottin d'éléhant?

Alors, flegmatique, James Pipe prononça :

— Sucre.

— Quel sucre?

— Leur sucre.

— Ahl Ah!... Ohl

Il s'esclaffait. C'est à Barbet que le major expliqua : « Mélange miel et cannelle. »

Le gros homme ne cessait plus de rire. Il sorit prendre l'air : il étouffait.

— Ces cocos-là sont vraiment rigolos ! Puis, se gonflant, il devint pompeux :

— Puisque le Gouvernement nous a envoyés oir ça (il regardait Barbet qui approuva celte Dis), je peux dire à ces messieurs (il se tourna ers les officiers) qu'à mon avis (il considéra son entre il y aurait possibilité de remplacer cette amelotc par des équivalents de chez nous.

Le major sourit avec finesse.

— Ces ludions, dit >L Persigris, qu'est-ce

(juils veulent? Des sauces pour leur cinportor le bec? Eh bien! on leur fabriquera ça. Seulement, (ju'est-ce qu'ils collent dans leurs sauces? Le major expliqua :

— Ils mangent des chèvres...

— Quelle idée !

— ... Tuées de certaine façon...

— Ça, on leur fera croire.

Barbet, là, fut choqué. Il s'écarta. Il revint vers l'admirable Indien. Ce dernier s'était accroupi, et avec des brindilles sèches, avait allumé près de sa tente un feu clair, qui craquait, pétillait, s'enflait, et mettait dans le soir tombant une lueur vive, quelque espoir et de la poésie.

C'est l'heure redoutable aux armées, celle où la nuit descend sur les choses et les hommes. Le soldat, même tenace, sent une détresse venir. Le ciel, la plus pure joie des yeux, le ciel qui nous dispense le meilleur de la vie : le grand jour et sa chaleur, dès qu'il s'obscurcit, lorsqu'il disparaît, quand il pèse sur le monde au lieu de l'alléger, à la guerre où les cœurs sont alourdis de misère, c'est l'heure où chacun s'inquiète et, môme parmi les autres, soufl're de se sentir seul. Le mystère du monde, l'étrangeté de la vie, plus angoissants auprès de la mort, assiègent alors

S hommes et leur étouffent la gorge. Seuleent, aux secondes lignes, ils ont cette divine ïssource : le feu ; et l'on voit toutes les tentes )aques devenir transparentes soudain, légères

féeriques dans la nuit pesante.

L'Indien, chauffant ses mains, contemplait les îtites flammes rapides qui partaient de son braer, et ses paupières se baissaient doucement. A ioi songeait-il, cet homme qui aime la chèvre 1 piment, le beurre fort et la cannelle au miel? énigme de l'existence n'est-elle pas si profonde n'il y a bien place pour ses réponses et sa rèîrie ? Et par des temps oii la raison est en faille, est-ce que, dans la bizarrerie de ses mœurs cigeantes, il n'y a pas plus de bon sens que dans

ricanement d'un marchand que la guerre a fait >ssu ?... Harbet, trop occupé de préparer un plan Dur ne pas mourir en visitant les premières gncs, ne se disait rien de tout cela. Seul, le lajor James Pipe, sans souffler mot, l'avait i\ }mi senti. Seulement, en jeune Anglais qui 'aime pas discuter, il répondait h ce gros homme ir monosyllabes, et il souriait.

Après que tout le monde eut bien pataugé dans i boue, les deux groupes se dirigèrent vers leurs itos. Barbet les rejoignit et là, le major James

Pipe, contraint sans doute par des banalités trop grossic^res, se décida h dire d'une voix toujourj aimable :

— C'est le... enliu leur religion, vous voyez... Nous ne pouvons comprendre... mais nous avons à respecter.

Il régnait à ce moment, dans cette campagne ravagée par la guerre, iin mortel silence, et ces simples mots, dits sans pompe, avec une pointe de tendresse, étaient d'une certaine grandeui dans la nuit qui étreignait la terre.

Ces messieurs se saluèrent encore. Découvert, le marchand de conserves prononça :

— Moi... retiré des affaires... j'irai aux Indes.

— Oh ! dit l'officier anglais qui le conduisait, et dont on n'avait pas encore entendu la voix, je crains... vous pourrez voir peu.

— Je resterai, reprit le marchand, ce qu'il faudra : trois mois ; six mois !

— Vous verrez rien, répéta l'officier.

— Pourquoi ?

— C'est trop immense... trop incroyable en hommes... et choses aussi.

— Vous y êtes allé ?

— Beaucoup... mais... c'est si grand... je compris mal...

— Vous êtes resté trop peu ?

— Exactement.

— Combien ?

L'officier baissa les yeux :

— Vingt-trois ans...

Alors, M. Persigris, marchand de conserves, ronça les sourcils, comme si on se moquait de iii ; puis il remonta en voiture sans ajouter un lot. L'obscurité devenait épaisse et accablante.

Le major repartait avec Barbet, — Barbet, déormais songeur et silencieux, mais dès qu'ils iirent en route, rapprochant son épaule de celle e son compagnon, le major James Pipe dit à li-voix :

— On n'a pas le temps, vous voyez, nous, les ommes, de tout comprendre... Il arrive trop ouvent que il vient la nuit !

Et ce fut la conclusion philosophique de la remière journée que Barbet passa au front nglais.

Gru.ce au ciel, la nuit on peut dormir et legimement ne rien comprendre... môme qu'on ort. C'est ce qui advint à notre voyngcur. Mais éveillant, il retrouva ses inquiétudes de la soiîe, surtout quand le major lui dit avec sa gaîté ivénile :

— Aujourd'liui nous devons voir le terrain Duquis !

« Terrain conquis ». Ces mots liront battre le rave cœur de IJarbet. Mais, il se frotta les mains t se fon^a à rire :

— Nous sommes bien capable > do nous y faire icr, lioin ?

(hi \\r >[{{[ jamais jusfju'à (pnl point un An-

72 LE MAJOR PIPE ET SON l'KHE

glais est liiinioriste, puisque, dans riuimour, il conserve le môme flegme que dans une minute tragique; mais il est vraisemblable que James Pipe eut (juelque ironie quand il répondit :

— En ce cas, ce qu'il faudra, mongsieur Babette, c'est mourir comme des vaillants hommes.

En attendant, pour vivre et bien vivre jusque «là, il glissa dans l'auto une boîte en fer-blanc qui renfermait une douzaine de sandwichs. Il montra au chauffeur le chemin sur la carte, puis joyeusement :

-^ AU right ! En route pour le grand jeu !

L'auto ne mit pas une heure à atteindre la zone ravagée, h l'est de Fricourt, et Barbet, qui était parti fort ému. Fêlait moins lorsqu'on arriva.

C'est que, sur ce sol qui connut tant d'heures infernales, après quelques mois seulement, il faut une forte imagination pour évoquer les massacres qu'il souffrit. On est dans un pays plus I izarre qu'effrayant, plus nouveau qu'évocateur.

A la place des tranchées, de tout ce qui fut crevé, qui s'ouvrit ou sauta, la puissance de la nature (jui reste maîtresse partout, d'un terrain furieusement déchiqueté a fait un chaos de ver-

LE MAJOR PIPK ET SON PLiftE 73

dure, et ce n'est plus douloureux, mais étrange et sauvage. Quand Barbet descendit de voiture sur cette terre historique et qu'il regarda le cœur de la plaine et ce qui s'appelait des villages et des bois, il demeura surpris sans être navré. C'est déchirant de voir un arbre quand la mitraille Tabat, ou, qu'étendu, il tremble encore de toutes ses feuilles ; mais des troncs nus, secs, morts, des poteaux, des perchoirs, c'est pauvre : est-ce triste ? Qu'un obus crève un mur ou pulvérise des toits, les ruines encore chaudes émeuvent comme une plaie vive. Si tout est rasé, si le village n'est qu'un terrain vague avec des détritus, c'est délabré : est-ce pitoyable ?

Le major James Pipe n'était pas un fanatique d'idées, mais il aimait les faits, les résultats, et de ses grandes jambes, fiévreusement, il parcourait l'emplacement des anciennes lignes allemandos, se retournant vers Barbet qui s'essoufllait à le suivre.

— - Ah ! Ah ! Les Boches. Où sont-ils?

C'est vrai qu'il ne restait pas grand chose de leur long séjour, de toutes leurs forces et de leur ell'ort. Même plus de tranchées, des bouts de boyaux, des entonnoirs, des trous de mines. James Pipe, avec une rage de tout voir, dégrin-

gulail dans les excavations et voulait y entraîner cet excellent Barbet qui protestait : « Je vois... je vous remercie... je vois très bien. »

Mais lui, .lames Pipe, dénicliait ici un sac, là une boîte, là un cas([ue et des [)ierres calcinées qu'il retournait, qu'il pesait^ et partout des (ils de fer tordus, dépecés, encore tout barbelés de pointes, les restes de tant de pièges qui maintenant le faisaient sourire.

Le sol, labouré par la mitraille, s'était partout repris à vivre, et tandis que le printemps ne s'annonçait encore nulle part, là, comme si la terre sous cette forme nouvelle était pressée de verdoyer et de Ileurir, c'était une poussée d'herbe étonnante, haute et fraîche, qui comblait, cachait, nivelait et qui, d'un terrain ravagé par de pauvres mortels, faisait une vraie prairie renouvelée par l'éternelle nature.

Barbet était français, idéaliste et sentimental, et il ne se contentait pas, comme James Pipe, d'explorer, de découvrir et de constater. Aussitôt, sa cervelle grouillait : atavisme en même temps qu'habitude du métier; aussitôt il déduisait, songeait, soupirait :

— Dire que tout ça c'était... de la campagne... des champs, des prés, des taillis, des paysages!...

LE MAJOR PiPE ET SON i'LKE 75

Et butant du pied, se tordant les chevilles, suant sur cette terre à faire crever le plus fort mulet, — il oubliait de regarder le présent, attendri par le passé. — « Dire qu'il y avait là des maisons, des arbres 1... »

Maintenant, que distinguer dans cet ensemble plat, médiocre? La route et le reste, tout confondu, d'un ton pareil, et les yeux ne retrouvent nulle part ce qu'ils ont connu et aimé. Contrée bizarre et inculte. On ne suppose plus qu'elle eut des habitants, des paysans, des jardins avec des fleurs, des fruits, et qui sait, derrière un bouquet de saule, une mare où les botes, au soleil couchant, s'en venaient lentement pour boire... « Dire, pensait Barbet, que sous ce ciel, il y avait un coin de France et que, de ma place, un peintre aurait trouvé jadis une matière champêtre et touchante! »

11 en avait de la stupeur... et s'ennuyait presque ; mais James Pipe remarqua :

— Vous direz : « tout cela est rien », quand maintenant vous serez voyant le vallée de l'Anere.

— Comment? C'est p's?

— Oh ! dit James Pipe, riant, c'est le |)remière fois de l'ère chrétien qu'on voit telle chose.

Fa, toujours, il paraissait satisfait, ce diable

7G LE MAJOR riPK ET SON PKRE

(l'hommo, ne considérant, lui, dans son cerveau d'homme de trente ans, robuste et sans mélancolie, que l'avance sur le terrain et le recul hoche.

Uemontant en voiture, Barbet pensa :

— 11 ne peut piis s'attendrir comme nous, parbleu... C'est à nous ce pays!

Et il se dit encore :

— Quand j'aurai vu la vallée de l'Ancre, j'écrirai là-dessus un joli article mélancolique... pour les femmes, qui ne se doutent pas de ce que c'est.

Il n'y a d'ailleurs nul besoin d'être femme, ni môme Barbet, pour revenir terrilié de la vallée de l'Ancre. Elle est tout entière terrible.

Ce n'est plus une vallée terrestre. On y songe à quelque planète chauve, brûlée, et errant dans l'espace après une catastrophe. On est stupéfait d'y respii^r encore.

Les Français qui, la paix signée, rentreront sur ces terres, n'y retrouveront ni un village, ni même un pays, et leur confusion sera plus grande encore que leur douleur. Tout ce qui faisait leur bien et leur vie, tout ce qu'ils aimaient aura disparu si totalement, que leur détresse ne sera plus nourrie que par des souvenirs.

La guerre, en se perfectionnant, ane'antit sans laisser trace de ce qui vivait, et les habitants de ces contrées ravagées seront comme les parents des soldats tués à la bataille, qui n'ont pas vu les yeux fermés de leur grand garçon et qui, dans leurs sanglots, ne se figurent qu'avec peine les iétails du martyre de leur pauvre enfant. Ainsi, ils remettront le pied sur la terre qu'ils labouraient autrefois, mais ils ne sauront plus que c'est îlle. Od leur dira : « Votre maison était là », ils le verront rien, môme pas des ruines. Ils regarderont autour d'eux : plus un arbre ; auiessus d'eux : le ciel aura changé. Et alors, en )einant, ils tenteront de se refaire une vie qui le sera plus liée à la vie d'autrefois que par e fil ténu d'une mémoire qui, elle-même, s'étonlera.

Ouand Barbet, avec le major James Pipe, parvint iprt'S une heure d'auto dans ces régions malheueuses, riiori/on grondait encore de i'urage des anous ; le cataclysme était récent, mais déjà le aime et l'oubli régnaient sur ces lieux ruinés, — calme mortel, oubli de néant; tout là-bas est ntorré, les choses et les hommes, et, sous une tmospherc de lourd silence hideux, la terre, ouillée, brûlée, empoisonnée par les engins de

la science et lu^cliimie, la terre qui n'a [)lus sa couleur ni son grain, — éventrée, verdàtre, avec des pierres vomies, la terre recouvre tout ce qu'elle portait : les arbres, les villages et les 1 soldats.

Ces derniers sont tombés si nombreux qu'on n'a pu marquer, même d'un bout de bois, le sacrifice de chacun ; ils dorment sous terre, en masse, comme ils ont combattu. Il fallait être un régiment pour avoir la gloire d'un drapeau : morts, ils sont des centaines à ne posséder qu'une croix. Et maintes fois encore s'enfonce-t-elle dans l'eau d'un trou, entre deux bosses du sol explosé, en sorte qu'il n'y a que l'aspect horrible du terrain qui évoque Ténormité du drame.

Troué, boursouflé, partout équivoque, il est devenu cette chose inconnue de la nature : « de la terre morte ». 11 a fallu l'homme, ses calculs et son travail, pour tuer ainsi un pays. Quelle nouveauté! Pays méconnaissable, non parce qu'il est ruiné, rasé, tout nu, mais parce qu'on y marche sur une matière sans nom. désolée, massacrée, qui n'a plus de germes de vie.

Le plus stupéfiant, c'est le soleil qui éclaire, quelle qu'elle soit, l'œuvre de l'homme, avec sa

magnifique indiiïérence. Le spectacle est terrible dans la lumière d'un beau jour, mille fois plus que sous la grisaille d'un ciel bas, car les rayons s'accrochent à tous les détritus de ce grand champ (le bataille, changé en dépotoir. L'artillerie déterre ce qu'elle enterre, cette contrée n'est qu'un terrain vague consumé par le feu et constellé de ferrailles, débris d'obus, armes en morceaux, fils de fer hérissés, enchevôlrés, en perruques, et tout cela rebrille sous le soleil, énervant les yeux qui s'attristent ou s'effarent... pas tous : certains ont l'habitude de ces dévastations, et d'autres sont fouillcurs, dénicheurs de <( souvenirs ». James Pipe lit arrêter l'auto dans un endroit désolant. 11 en descendit, puis ramassa une informe ferraille qu'il tendit à Barbet. Ce dernier dit aussitôt :

— Gomme c'est curieux ! Qu'est-ce que c'est?... Je rapporterai ça à ma femme... elle adore ces machins-là.

— Alors, attendez, dit James Pipe, nous devons trouver niioux. Et vous direz ii Madame DàbvUe (|ue cela vient d'une village fameux par le communi(jué.

I]n effet, ils étaient arrêtés sur remplacement <!•' Sjiilly-Salllsel. James Pipe déploya sa carte :

— Par exemple je sais pas le côté dont le village éluit en relation à la route.

A droite, a gauche, en face, partout à portée des yeux c'était le même immense ravage, mais deux compagnies de la Garde de Londres, qui compte parmi ce que l'Angleterre a de plus noble et de plus brave, occupaient ce fantôme de pays, et l'on pouvait, tout ensemble, saisir là, sur le vif, l'horreur que l'homme peut engendrer et quelle résurrection il sait faire, quand il veut.

Ces combattants de la Garde s'étaient changés en chiiVonni'crs ; ils avaient des pelles, des pioches, des crochets, et ils grattaient, ils exhumaient... quoi donc?... ah! de petites choses magiques!... Sans s'en douter ils avaient des gestes de poètes, ces grands réalistes. Là où les canons avaient pulvérisé des villages, ils fouillaient la terre décomposée ; ils en sortaient des bouts de briques d'un rouge vivant; ils les transportaient et les broyaient sur un chemin nouveau que leurs pioches venaient d'ouvrir dans le ilanc de cette terre inerte; et h mesure que leurs travaux et leurs efTorts s'ajoutaient, dans ce paysage cadavérique, mort jusqu'à l'horizon^ on voyait s'avancer une route énorme, écarlate, large de

LE MAJOR PIPE ET SON PKRE Si

viagt mètres et dont la seule couleur était de la vie.

On eût dit un espoir qai naissait et marchait H travers des espaces désespére's ; mais la teinte farouche et sauvage de cette grande voie britannique faisait songer aussi au feu et au sang des combats. Il y avait, dans cette route, de la beauté et de l'horreur; elle annonçait et elle rappelait; et elle avait lair d'apporter un commencement de paix, mais elle était elTroyablement rouge de la guerre.

Et c'est là que James Pipe dit à Barbet :

— Voulez-vous, mongsieur Babette... nous déjeuaioBs maintenant?

— Mais... si vous avez faim...

Il avait grand faim.

Il sortit les sandwichs, puis, avec allégresse, il mordit dans le plus gros.

Barbet soupira : « Tout <le même, comment peut-on vivre ici ! »

Celte idée mit James Pi|>e en joie. La bouche pleine, dansant sur ses pieds, il dit :

— Si mon père il vous entendrait, je crois il serait heureux, car il a un cipur j)areil à vous.

Il rcmordil dans son sandwich.

— iMon [W'iN^ est riioinme le plus bon, mais il

82 LE MAJOR PIPK ET SON PKRE r

ne fut pas élevé autant que moi par le gymnastique. Il a étudié des livres, il ne peut comprendre le guerre, il dit que dans ma place il mourrait de chagrin... ce qui me fait rire beaucoup, car si on n'a pas les obus du Boche comme ici, vous voyez le guerre est un sinécure.

— Oui, mais, reprit Barbet, dans cette désolation qui suit les batailles, j'aurais un cafard... un spleen, comme vous dites!... Ces hommes qui travaillent là, dans cet effroi, n'ont donc pas le spleen?

— Eh I Pourquoi? lança James Pipe qui rit aux éclats.

Alors Barbet qui, lui, mangeait sans appétit, se mit à échafauder en soi-même cette théorie que les Anglais étaient dépourvus d'imagination. On avait dû le lui dire déjà : il le vérifiait Oui, ils étaient tous dépourvus d'imagination, sauf, peutêtre, le père de ce James Pipe... et... Shakespeare aussi... mais... il n'y a pas de règle sans exceptions. En règle générale, un Anglais, c'est le major James Pipe : il subit, il ne songe pas, il se laisse vivre.

Tout de suite il fit part de sa réflexion au major, qui d'abord sourit sans répondre. Et peutêtre qu'il ne le pouvait pas, car il eût fallu dire

LE MAJOR PIPE ET SON PÈRE S'.i

i Barbet tout ce qu'il négligeait en jugeant trop nte, tout ce qu'il ne voyait pas en devinant trop ^ros, à savoir cet humour particulier qui est la coquetterie suprême de l'Anglais pour cacher son rrai courage et aussi tant de tenue, de gentillesse, ant de charme discret, que trop de Français ap- )ellent égoïsme ou insensibilité. Seulement, lomme il était né d'un père malin et délicat, le najor Pipe trouva quand môme une façon de ré- )ondre et de s'expliquer.

Il ne fit pas de phrases, ainsi que Barbet aimait ;n faire et comme tout Français aime en enendre, mais, continuant son sandwich, appuyé légligemment à l'auto, au lieu de définir les anglais, il se mit, lui, à conter des histoires sur nix, — quelques histoires simples qui ne seront )as consignées dans les grands récits de guerre, )arce que les historiens aiment les raccourcis, les îfiets et les proclamations, mais qu'il est bon de io redire entre soi, entre amis, quand on est leux rt (ju'on peut parler bas. Hirn n y brille l'un éclat factice ; elles ne font pas image; aucun mot do légende, aucun geste de victoire; mais îlles s'adressent à l'esprit, et elles sentent étrangement leur gentleman bien né.

— Il i, donc, commença James Pipe, dans l'en-

n't LE MAJOR PIPE ET SON PÈRE

droit où nous sommes, des Australiens se bat- | taient, et je connais un lieutenant, les Boches l'assiét^^aient. Il était derrière une petite remblai, i presque pris, sans défense; alors le caplain • bochtî cria à lui : « Croyez-vous vous sauver? ' Mais ce n'est pas possible! » Il répondit rien... et le captain boche cria encore à lui : « Rendezvous! » Alors, le lieutenant se tenant bien droit et gentillement, il dit cette fois : a MongsieuT Fritz, cela, ce est pas possible non plus! »

Après quoi, James Pipe mangea un nouveau bon morceau de sandwich, et tout en mastiquant, il raconta une seconde histoire, dont voici le résumé :

Chacun se figure l'horreur d'une mine qui saute, de la terre qui éclate, d'une compagnie d'hommes qui volent en l'air, déchiquetés. — Or, à cent métrés du lieu où Barbet et le major étaient en train de manger des tranches de viande entre deux couches de mie, un capitaine écossais, (jui occupait les tranchées avec sa troupe^ avait entendu sous terre le travail sourd et terrible de l'ennemi. En même temps, par pli fermé, l -État-Major l'avait averti : « Vous allez sauter... Bien à faire... il faut tenir la position... » Devant celte fatalité, il était devenu nerveux d'abord,

LE MAJOR PII»E KT SON l'KRE 85

ui veux comme un homme d'outre-mer, le temps 5 se rendre €ompte, trois ou quatre minutes, — uis, songeur, il avait décidé de cacher la chose ses hommes pour laisser aux malheureux que i sort condamnait leur dernière heure sans an- )isse. Enlin, en Anglais fort, qui juge la mort lème avec un sens précis, il trouva inutile de ettre ses aiïaires en ordre, puisque tout devait rc bouleversé, ni de rien réserver pour personne, lisque tout sauterait comme lui. Mais soudain, rant aperçu sur sa banquette de terre un jeu î dames qui était un prêt du capitaine voisin, reliée hit que c'était un méchant raisonnement 5 dire : « Puisque je disparais, je me moque 1 reste ! » — qu'au surplus il était malaisé, aux mées, de se procurer un jeu de dames; que, lalement, il fallait sauver celui-ci et le ren- >yer à son possesseur qui, précisément, pouvait 'oir envie de jouer à l'heure môme où une ccnine d'hommes feraient un bond dans l'autre onde.

Kt c'est son ordonnance qu'il chargea de le porter, dix minutes avant la catastrophe, saumt ainsi par une attention cachée, un homme li lui était cher. L'ordonnance a raconté delis :

86 LK MAJOR l'IF'K ET SON VKRK

— Ah! ce était une bonne captain!... Jamais peur... Aprrs (juo il a explosé, rien trouvé que... son casquette... mais... derrière... dans une village pour le repos, là était son jument, et son jument moi j'ai porté... yes, à Boulogne...

A son dire, cette béte avait été à la guerre la meilleure amie de rofficier. Aussi, la veuve, prévenue, traversa la mer et s'en vint dans la ville française en grands habits de deuil, embrasser cette humble compagne d'armes.

— Et elle le avait embrassé fort, avec les deux bras... comme une personne!

Dans la même troupe que cet homme et que son chef, il y avait un sous-officier qui, quand la mine sauta, fut projeté parmi les Boches, une jambe brisée, tout abruti. Puis, il revint à lui, et (juand il commença de soullVir et de se rendre compte, il remarqua qu'un lieutenant ennemi le toisait avec dédain, comme un officier brave fait pour un prisonnier qui s'est laissé prendre. Alors, il rougit, — et Dieu sait que les Anglais n'ont pas de peine à rougir, — puis il se redressa tant bien que mal, et pour s'expliquer devant cet homme qui, soldat comme lui, devait être régi par un code semblable du courage et d(» l'honneur, pour se justifier d'un

mallieur où il était si peu responsable, il dit simplement, mais d'un ton raide comme sa personne :

— Monsieur réiranger, vous m'excuserez : je n'ai pas pu faire mieux.

Le capitaine au jeu de dames, l'ordonnance et sa jument, ce sous-officier si digne dans sa malchance, ils appartenaient tous à la m«''me petite compagnie d'Ecosse.

L'immense armée anglaise est riche d'histoires pareilles que la mémoire des hommes ne retiendra pas. C'est la menue monnaie journalière ; elle s'usera vite avec le temps ; mais pendant qu'elle nous passe dans les mains, nous nous devons d'en admirer l'effigie avec un cœur hien ému.

Et c'est ce que pensait James Pipe qui, craignant par pudeur d'exprimer son sentiment personnel, (lit, lorsqu'il eut fini :

— Mon père et ma sœur ils aiment beaucoup les histoires...

Barbet les goûta-t-il? En tout cas, ce qu'il aima, c'est apprendre que le mnjor Pij)c avait une sœur. Cette simple nouvelle éveilla dans son esprit de Français toute une série d'idées galantes.

— (Juel Ag(» a-t-elle ? demanda-t-il avec un sourire d'honiuK' du monde.

H8 LE MAJOn flT'K KT SON PKRK

— Ah 1 ail î... Est-ce donc point riiahitude, e» France, que les dames mentent pour leur âge? demanda James Pipe s'épanouissant. Alors vou« permettez je vous donne point cette d(^tail sur ma sœur.

— Vous (Hes un malin, lit, en s'inclinant, Barbet.

11 bombait le torse, comme s'il était déjà devant cette jeune personne.

— Est-elle brune ou blonde? denianda-t-il encore.

— Les deux ensemble, en sorte que tous peuvent Taimer, reprit le major James Pipe.

— Elle est vive ?

— Pareille à un ruisseau de vif argent, reprit le major James Pipe.

— Enfin, elle est charmante?

— Autant que peut être créature de Dieu ! reprit le major James Pipe.

— Et elle vit avec votre père?

— Dont elle est son rayon de soleil.

— Tout en étant le vôtre... car elle doit vouécrire?

— Elle m'écrit que je suis son « croise ». Ah ! Ah:

Et James Pipe, plus fort depuis ses trois sandichs, eut un rire clair, sonore, et plus juvénile ue jamais.

Barbet, à son coté, en oubliait d'être triste. Il accoutumait au décor; puis, ces quelques mots iir une femme éveillaient sa gaillardise.

— Ah î les femmes, major ! C'est ce qu'il y a e mieux, les femmes ! Ça aide à la misère une etite femme! Et c'est ce qui manque à votre allée de l'Ancre... des femmes ! Mais à Londres, ites-moi, elles sont gentilles vos femmes? Car ici, j'ai beau venir du pays des femmes, j'ai psoin de voir d'autres yeux, d'autres bouches... autres femmes î

James Pipe, rougissant, repartit :

— Cher mongsieur Babette, je suis chargé vous lontrer les horreurs de la guerre, mais non les îurmes de la paix.

— Ah ! très drolo, reprit en riant Barbet. Seulement, l'air demi-gèné du major h» lit

mnger de ton, et il dit :

— Il ne faut pas que je vous etVarouche I Ce est qu'en paroles, aile/, que les Français sont gors. La [)luj>art de nous épousent des femmes irieuses, car le sérieux n'enlève pas le charme...

Il avait conscience, ainsi, de tlatter son guid»'

90 L1-: MAJOIJ PIPI-: ET SON PKUE

qu'il devinait cliaste, et aussi timide sur ce sujei de l'amour qu'il paraissait robuste et bion planW dans la vie militaire et civile.

GOné lui-mrme, il regarda ses pieds, puis sa pensée fut reprise par le spectacle étrange et ter rible de ces terres dévastées. — Sur la route rouge il passait des liommes d'armes, avec d( grosses pièces et des charrois d'obus; ils s'ei allaient plus loin, sur des terrains d'où tout aussi devait disparaître. Guerre atroce, car le vainqueur ne conquiert que des spectres, et il n'a pour lui que ses souvenirs qui sont des revenants. Est-ce pour cela, se demandait Barbet, que, de tous les coins du monde, des soldat? ayant fait leur bagage, viennent se battre et mourir sur la terre déchirée de la France? Quelk étrange vision, par exemple, de voir tout à coup, sur cette route guerrière et mirifique, apparaître et défiler quelques milliers d'Indiens, sur leurs chevaux et sur leurs mules î

Au passage des premiers. Barbet croisa les bras, puis, les yeux vagues, il se mit à rêver.

— Curieuses gens !... Leur civilisation est-elle du raffinement, ou bien ne sont-ils encore qu« des sauvages?

Certains avaient l'air pensif et religieux d'um

eille race fatiguée de la barbarie du monde: ais ces hommes tenaient des lances pointues et doutables. Ils montaient de petites botes qui ; cabraient et les secouaient; quelques-uns, aux cilles, avaient des boucles d'enfant ; mais tous, ins leur ceinture, cachaient un poignard à lame courbée.

— Qu'ils sont nombreux !... Et comme ils sont ireils! murmura Barbet.

Là, James Pipe s'ébroua :

— No, oh ! no ; ils sont vingt races, cent races, il y a des types sémites, mais voilà un type

)ir, et tous ceux-ci sont des hommes jaunes.

— Croyez-vous? fit simplement Barbet.

Dans cette vallée de l'Ancre où, seul, le ciel résisté à la bataille, son àme de Parisien, trop âde de précisions et un petit peu borné, se senit submergée par ce défilé d'Indiens mystérieux

superbes, sur cette route écarlate.

Heureusement, le major le tira de sa rêverie, dix mètres de la route, il ramassa un morceau 5 terre fumante qu'il lui présenta en riant aux dats. Et Barbet, elTrayé comme un civil ([ui 'oit (jue dans cette zone dangereuse tout éclate, iirbet demanda avec angoisse :

— Sapristi, (|u'cst-cc que c'est?

98 LE MAJOU PIPB ET SON l'KÏVE

— Jo TIC sais pas, dit Juines Pipe cû envoyaj ie morceau au diable, négligemment.

— Vous ave/ tort, balbutia Darbet, de lanc< comme v;a des choses...

— Laissez-nous poursuivre le ennemi! fit ala James Pipe. Si mongsieur Babette veut être Ix. assez pour monter sur le voiture !

En moins d'un quart d'heure, l'auto sortit c la vallée de l'Ancre, traversa la Somme, et pei dant quelques kilomètres se rapprocha de la h; taille, ce qui lit dire à Barbet :

— Hé I lié î Je crois que nous y allons ! D'abord, à l'horizon, il vit s'élever et preudi

l'air deux ballons, d'une toile écrue, dont 1 lourd balancement semblait presque puéril, - K saucisses » qui faisaient deux grosses taches d lumière au-dessus de choses monotones et mauf sades.

Le temps était curieux. C'était une de ces me chantes journées d'avril à sautes rageuses, qi sont la mauvaise humeur de l'hiver, déjà bous culé par le printemps. Gieiix barbouillés, noir et blancs, âpres et crus, qui crèvent tout à cou pour laisser place à un azur léger, premier sou rire de la saison nouvelle. Des obscurités, de rayonnements, et les deux saucisses prenaien

me importance fantomatique, se détachant sur e fond de « paysages », qu'il faut chercher dans B ciel lorsqu'ils ont disparu de la terre. ^

Soudain, dans la pénombre, il partit des clairs : c'étaient de grosses pièce* anglaises. La uerre animait cette ancienne campagne, trans- Drmée en camp. Les coups de canon se préciitaient, les uns avec un bruit sec d'amorce, 'autres roulant tel l'orage ; et sous la voûte des nées qui semblaient prises dans la bataille, tout B répercutait en un écho si formidable, que cette itte terrestre avait l'air d'un combat gtîant dans js cieux.

L'auto, soufflante, n'allaiL plus qu à petits pas Lir la route encombrée, où tout un régiment d'ar- Ih'rie pataugeait, piétinait, poussait, tirait, dans odeur piquante des chevaux en sueur. Une comagnie dhoinmes s'y mêla, porteurs de pelles et de loches, etcoilfés de casques verdegrisés, comme ils venaient, avec leurs outils, de les déterrer tofondément. VA il passii encore des bataillons e mules chargées d'obus, installés soigneusement ans des étuis de paille, comme des bouteilles 'un viu ]»récieux. [*uis, il vint de gros camions yant tous sur le liane leur marque : chat, pinouin, i'vv à cheval, et des autos d'ambulance,

'J't LE MAJOIl PIPK ET SON PKRE

affiles, silencieuses, respectueuses. Tout cel s'empêtrait, puis se de'gageait tranquillement sérieusement, sans grognements, sans colères. El l'on n'entendait que le souftle des hommes et des botes et Tcnorme pétrissement de cette terre boueuse par les pieds et les roues.

Barbet était las, étourdi dans ce mouvement. Il se disait : « Cette guerre est colossale !... Ces Anglais sont formidables !... Il en sort de partout... Ils ont tout créé !... On n'a pas d'yeux assez grands pour les voir... Ça vous dépasse... Nom d'une pipe, que j'ai envie de dormir !

Puis, fermant les yeux, il songea à sa vie ordinaire et pacifique, à son intérieur, h sa femme.

— Il faudrait qu'elle vît par elle-même. Elle ne me croira pas. Gomment raconter toutes ces choses superbes... ou horribles? Car c'est beau de se défendre, mais tout ça pour se tuer !. Ah! Folie!

— Mongsieur Babette, fit tout à coup James Pipe. Pensez-vous mal de inoi que vous ne pacr lez rien ?

— Mon cher major, je songe à la bôtise des hommes.

— Oh ! reprit James Pipe, je souhaiterais alors être un cochon de Guinée.

— Ne VOUS plaignez pas, fit sérieusement Bar- >et; vous ôtes Anglais ; c'est encore ce qu'il y a le mieux.

— Et ce qu'il y a plus aimable c'est de être •'rançais.

Barbet prit un air de modestie encbantée :

— Vieille réputation, en efl'et, que nous avons.

— En ce cas, dit James Pipe, aimable et franais gentleman, voyez-vous là cette mur? C'est ^éronne.

— Oh ! ce brave Péronne !

— Et sur le plaine, ce chose blanc qui paraît quclette...

— C'est?

— Mont Saint-Quentin.

— Saint-Quentin ?

— Le mont.

— Ah ! A la bonne heure 1... Alors ce mont?

— Vous souvenez-vous quelle chose terrible ►our le prendre ?

— Très l)ien.

— Los Allemands, dessus, étaient embusqués.

— i^arrailement !

— A présent, ils sont dessous.

— Dessous ?

— Capout! Ah î Ah :

90 Li: M AI on i'Ipk et son père

— Vous êtes charmant, dit Barbet. C'est un sacrilège, tenez, qu'un homme comme vous ait à combattre des goujats comme eux.

L'auto donnait tout ce qu'elle pouvait. Elle eut tôt fait d'atteindre ce coin de terre dévastée, qui, à distance, ne paraît plus grand chose, mais qui, dès qu'on approche, prend de la hauteur et de l'étendue.

James Pipe, plus leste qu'un chat, grimpa dans les ruines, et du haut d'un mur il dit, riant d'un bon rire :

— Je vais vous tirer... j'ai un petit corde. l*uis, avec une joie d'enfant, il sortit de sa

poche une hcelle qu'il lia à ce qui restait d'un arbre, et il hissa Barbet en s'amusant comme un fou.

Barbet, l'entendant rire, se rappela que son grand-oncle, qui avait voyagé en Angleterre, racontait toujours après les repas :

— C'est un peuple d'enfants. Ils s'amusent de tout :

— Brave James Pipe ! conclut Barbet, avec le sentiment d'ôtre, (juand même, un peu supérieur.

Sur le Mont Saint-(Juentin où il ne reste que des gravais et que des oiseaux qui cherchent leurs nids, il se sentit, une minute encore, mélanco-

[iqiie. Ce petit village devait avoir un charme très ^rand. Le printemps y apportait un air parfumé par toutes les feuilles de la vallée; l'horizon y ^tait vaste ; et du pays d'alentour, portées par les premières tiédeurs du vent, c'est là que les prouesses de l'été devaient se rejoindre et le mieux j'accomplir. Quel crève-cœur de n'y plus trouver ju'un massacre de pierres et d'arbres î

Mais James Pipe, au lieu d'évoquer le malheur les beaux jours perdus, se réjouissait seulement iu succès de son armée. D'un geste, il montra le désordre et le ravage de ces lieux, et d'un ton 511 sa joie frémissait :

— Ah ! Ah !... Bien pilonné !

— Hélas ! répondit Barbet.

Il lam^a cet « hélas » presque inconsciemment, par lassitude, plutôt que par amertume, — mais les hommes passent la moitié de leur vie à ne pas se comprendre, — et il suffit de ce mot pour jeter James Pipe dans une énorme confusion.

Tout à coup, en entendant « hélas ! », il s'aperrut qu'il avait dû peiner Barbet, et cette idée qui ne lui était pas venue que son compagnon était, en somme, un Français vivant, devant un coin de France à demi-morte, cette idée, soudain, lui lit comme une inondation dans la cervelle, et il se

mit à rougir, à rougir jusqu'aux cheveux, si fort que Barbet se détourna à son tour, fort gêné... Ali ! ce James Pipe était un brave cœur, puisque, d'abord, il avait été cruel par métier, par devoir, et puisqu'il s'excusait gentiment, sans chercher des mots superflus, simplement en laissant voir par la panique de son visage qu'il avait une nature charmante et un sang plein de jeunesse.

Ils ne poussèrent pas plus avant la visite du Mont Saint-Quentin ; et, pour changer d'idées. Barbet remarqua :

— D'ici on voyait bien Péronne.

Cette phrase banale permit à James Pipe de

répondre vite :

— Mais vous voyez pas ce que le Boche il a fait.

ils redescendirent à l'aide du petit cordon, toujours attaché à l'arbre, et ensemble ils se dirigèrent vers cette cité 'qui fut jolie et qui, maintenant, n'est plus que ruines.

Dans sa masse, à un kilomètre, elle semble encore une ville, et le soleil et les nuages ont l'air de faire de la lumière et des ombres sur des maisons ; mais quand on y entre, on n'y voit que des façades sans rien derrière, et des toits sur le sol, car ils ont, d'une seule pièce, glissé jusqu'à

rue. Beaucoup d'entre les demeures de Pcronne aient des vieilles qui avaient résisté à Tàge, aux Dmmes, au sort : toutes, maintenant, sont à bas. n vain chercherait-on celle que le hasard a éparlée, et, à la réflexion, c'est une grâce qu'aucune ait survécu : une maison debout, parmi ces lines, serait monstrueuse et inhabitable. D'ailurs, de nos jours, iNfaut tuer tout ce qu'on rerend, et le Boche brûle ce que les obus laissent, 1 sorte qu'au lieu d'une ville on découvre un «oncellement de choses qui vous troublent, et [lis vous fatiguent, car rien n'est plus à sa place, lut penche, tombe, croule, danse, déroute les uix et les idées. Péronne ! C'était une ville )uge, en briques, bien étagée au-dessus de la omme, avec une église blanche, et un château Dir. Péronne, on en rêvait; et maintenant, veillé, Barbet croyait y vivre un de ces cauchelars odieux et ridicules, où Ton roule dans un londe dont tout perd pied, dégringole et nous fuit.

Devant la dernière maison, le major s'arrêta; i il fit voir à Barbet un bout de verger où trois luvres arbres, trois poiriers maigrelets, sciés à loitié du tronc, s'étaient comme agenouillés, la ite contre terre. Kt il haussa les épaules :

— I.e soldat boche est misérable 1 11 écoute.

Univers/Jas BIBLIOTH^CA

obc'it, suit les ordres; et il pense pas que troii petits poiriers... c'était la joie de la vie de ur homme !

— Que c'est vrai, ça! balbutia Barbet, qu pensa aussitôt : « Eh! mais il se fait ! Il est déj' plus délicat... L'inlluence française... II a cora pris ma manière de sentir... »

Puis, il fit quelques pas, et James Pipe dit en coro :

— Le soldat boche, dans le cràne, il a seule ment des idées grosses : le Guerre, l'Ennemi toutes idées générales, n'est-ce pas, et kolossales; mais les hommes, chacun des hommes, h liberté, le bonheur et le respect de chacun de^ hommes, ce n'est point choses qui croissent dane son jardine !

Darbet approuva de nouveau, avec force, ces paroles bien britanniques. Et il se souvint encore de son grand-oncle qui répétait :

— Les Anglais ont un dada : la liberté de l'individu.

« Il faudra, se dit-il, que j'indique ça dans

mes articles... et ra ne va pas ôtre commode...

expliquer l'individu anglais... Si je ne touche

que cent francs par article, ça ne vaut pas la

eine. »

— Mongsieur, Mongsieur Babette I regardez ce iiiuiislre animal.

^— Diable î Un tank? fit Barbet.

Et James Pipe lui montra sur une grosse bote d'acier ruinée par la mitraille, cette inscription modeste à la craie : « John Harrisson a fermé pOKr la dernière fois les ijciix dans ce tank. Maintenant il est loin, mais nest jms oublié. r>

— Ah I Eh bien, ça confirme ce que je viens de dire, s'écria Barbet avec feu.

— Quoi donc? Je ai pas entendu, dit le major.

— Si, sur l'individu I Mon cher major, chaque Anglais sait que dans la grande histoire il ne sera qu'une petite chose, mais il veut être une petite clioso qui compte!... N'est-ce pas que c'est vrai?

— Yes... Peut-être.

— Sûrement!... Il ne se vante pas, mais il connaît son prix... La personne, chez vous, vaut autant que la société.

— Peut-ritre.

— C'est certain.

— Certain... je ne peux dire... étant pas habitué aussi tant à penser que vous faites.

— Ça, c'est vrai, lit Barbet... J'avais un oncle

\02 Li: MA.IOR PIPE ET SON PKIŒ

qui disait : « Les Anj^lais naiinent pas la pcns('»e, ni en drviiler Téchcveau. »

— Les chevaux! Oli I pardone, nous aimons beaucoup les chevaux, protesta James Pipe.

— Non, Técheveau en un mot.

— Les chevaux en un mot?

— Oui.. . vous savez bien... Je cherche un équivalent... ce qu'on roule, ce qu'on déroule... du coton... vous comprenez?

— Peut-ôtre! iMais les chevaux, tenez, mongsieur Babette, regardez dans ce champ, sont des chevaux australiens. Vivent-ils point à leur aise ?

— Ça, c'est une autre question... D'ailleurs, ils sont étonnants vos chevaux... Personne ne les garde? Et il y en a à perte de vue!... Alors... pour les retrouver?...

James Pipe regardait Barbet avec sérénité. Il fit attendre sa réponse, puis d'un ton amical :

— Dans le armée anglaise, mongsieur Babette, tout le monde est obéissant, mais tout le monde il est libre, et ceux-là, toute la journée, comme" vous dites, on leur « fiche la paix ! » Alors ils comprennent, et le soir ils reviennent!

Et cette conversation sur les chevaux australiens, qui avait commencé par une considération

jr l'écheveau des idées, fut la dernière sérieuse ue Barbet eut avec le major dans cette deuxième )urnée sur le front britannique.

Le crépuscule, déjà, rougissait le ciel et tout le ays. Ils remontèrent en auto.

Et ils rentrèrent tous deux pour manger et pour ormir. Et en dormant, Barbet rêva; et il rêva ue James Pipe ne rêvait pas ; car, ainsi que iacun sait en France, les Anglais ne doivent pas voir d'imagination.

Le matin du troisième jour, James Pipe, serant la main do liarhet, eut un air particulièrelent heureux pour lui dire :

— C'est aujourd'hui vous partez !

Susceptihle, Barbet déjù, faisait un rire jaune,

lais le major expliqua sa joie :

— Vous partez pour le Angleterre, et je sais ar une nouvelle qui vous doit recevoir là-bas.

Orgueilleux, IJarbet sentit sa cervelle se monîr, comme un soufllé sur un bon l'eu. 11 br-'ouilla :

— Est-ce quelqu'un de bien ?

— Oh :

James I*ipe eut un rire généreux.

— A mon opinion, on peut pas mieux. Alors Barbet fit :

— Lloyd George ?

Ce fut le tour de James Pipe d'ôtre gêné.

— No, roprit-il modestement... mon père.

— Monsieur votre...? Et comment savez-vou; ça?

■ — Il m'e'crit il a été retenu d'avance, et il es devant vous montrer le marine et le industrie.

— Ah! ça, c'est impayable, dit Barbet. Mai; votre père alors est du Gouvernement? Parc< que... je suis reçu par le Gouvernement!

— Vos. Volontaire. Il offrit ses services, pou: le propagande.

— Et on l'a désigné, sachant que j'étais ave< vous?

— No! Oh! personne sait, morne pas lui.

— Est-ce donc le hasard ?

— Comme usuellement.

— Seriez-vous fataliste?

— Je crois dans Dieu.

— Et cela vous dispense de chercher les raisons des hommes?

— Vos. Ah! vous mettez ça bien... Enfin moi père il sera heureux à avoir par vous ce soir mej nouvelles.

— C'est pourtant vrai! Ce soir!

— Je vous quitte à douze heures. Mais encore 3 matin nous ferons ce que vous demanderez... ous pouvons monter l'auto à Boulogne.

— Ail ! Très bien, ça.

— Et sur le chemin, voir les hôpitals.

— Loin du front?

— Désirez-vous voir le ligne de feu?

— Du tout, repartit vivement Barbet, au con- 'aire. Les premières lignes... tout le monde les Dnnaît... c'est toujours la même chose : des obus, es attaques, vingt fois on a raconté ça aux lecïurs... Il est préférable de leur dépeindre un peu otre étonnant service de santé, car là-dessus, élas ! pour vous égaler, nous avons à faire I Si ous me promettiez que cela restera entre nous, i vous raconterais, mon cher major, des délits...

— Oh! dit James Pipe, je serais excédemment eureux; mais nous devons premièrement préenir le chauffeur, pensez-vous pas?

Et de ses grandes jambes il courut au hangar DUS lecjuel était l'auto. Barbet resta donc avec es confidences. Marchant de long en large, il se 3s fit à soi^ième, et son imagination y avait jouté quand, une fois en route, il recommença :

im LE MLA.10R PIPE BT SON PtRE

— Vous ne me croire/ pas, major, si je vou^ «lis qu'eûcorc maiateuant, sur notre froût...

Puis il accumula des histoires tragiques qu'il avait sues, par le jouruaJ, mais que la censura avait coupées, et il termirui par ces mots,:

— Nous n'avons rien d'un peuple organisateur ! Pour rhéroïsmc, comme pour Les arts,, nous trouvons uDje foule de gens de premier ordre, mais pour La. besogae terre à terre... et indispensal»)le, saptcisti, quand il s'agit de sauver des vies... plus personne !,.... Aussi...

Il reprenait son. souille, plissant les yeux^ eûi kom-me averti.

— Je suis vraimeat heureux que vous me tassiez voir vos efforts sanitaires.

Quoique l'auto roulât environ à dix kilomètres» des lignes, le veat portait, et Pair était ébranlé, car le canon.

— Ce n'est pas, dit Barbet, un poste de secours sous le feu, que nous allons voir?

Non, c'était un hôpital du front suffisamment loin pour qu'on fut à Pabri, mais suffisamment pxcs pour qu'oa y vit les hommes qui y arrivent après l'attaque, perdant leur sang, étourdis et comme ivres, et dont la première fièvre; est eacore la chaleur du combat.

Barbet était à cinq cents mètres de ce qu'il liait voir, que déjà il s'émerveillait, et cela 'est un des côtés légers mais charmants du Franais qui voyage. 11 a, pour ce qu'on lui montre, ine galanterie a priori, qui est de l'habitude et ion de l'observation. 11 aperçoit des formes vagues ur un terrain d'un kilomètre ; il dit : a Comme 'est étendu I » Il découvre que ce sont des tentes, i s'écrie : « Des tentes, quelle bonne idée! >» Puis [ ajoute : (c Je parie que tout est prévu là-deans ! » Et comme on ne répond pas, il poursuit :

Quelle différence avec nous!... »

Après quoi, il développe : En France,, nous attons l'air de nos bras ; chacun, soupire : •« Nous omnaes débordés ! Au petit bonheur 1 Et allez onc ! » Vous, iVfiglais, dites : « Puisque c'est la uerre, du calme ». Vous ôtes des» sages... nous,, ous parlons trop !

Et pour le prouver. Barbet parla encore.

11 expli(|ua à James Pipe en descendant devant hôpital, que les Anglais ignorent l'amertume, i scepticisme, le laisser-aller; (jue les Anglais ,e soupireiil pas sur la vie, mais la vivent; que is Anglais ne sont pas des résignés ; que les ,Di;lais mettent de l'ordre bonnement, et que les nglais se rclrouvenl toujours. Et en somme, la

110 KK MAJOR rifli: ET SON PI^RK.

j;uerre, celle grande guerre, la plus effroyable Jrs guerres, reste pour eux une aventure, une vasle expédition, où ils s'emj)loient avec la môme sagesse qu'à leurs aiïaires. Pas de phrases, pas (le gesles : ils n'ajoutent rien à la tragédie. Et lui, Barbet, ajoutait ceci :

— Vous n'avez pas de nerfs ! Ça vous préserve d'être inutilement mélodramatiques. Tenez...

11 était entré dans l'hôpital avec le major, et à la vue de tentes indiennes, larges et dorées, avec de petits jardins autour, il put dire, vraiment ravi :

— Regardez avec quelle bonne grâce vous accueillez vos blessés !

Ils s'approchèrent des jardins, qui étaient pleins de gentillesse, si simplets avec leurs cailloux en bordure qu'ils rappellent des ouvrages d'enfants, et Barbet, attendri, remarqua :

— C'est admirable que des hommes d'armes gardent ainsi, dans sa nouveauté, un cœur plein d'attentions î Le Boche, ce cuistre, en rirait bien. Mais... la question est de savoir si la suprême grâce, dans la délicatesse... ce n'est pas cela... c'est-à-dire... un retour aux naïvetés du premier t\ge... mieux présentées... avec l'adresse de l'expérience.

Dans celle période de Barbet, un peu difficile, quoique bien balancée, James Pipe n'eut pas le temps de tout comprendre. Il dit donc :

— Yes. Je crois...

Mais il ne se compromit pas davantage, et il préféra faire voir en détail ce grand parc pour blessés, avec ses tentes qui font songer à des voyages en pays lointains. Il semble que les hommes doivent plus vite oublier la bataille en retrouvant les rêves harmonieux de leur enfance; et à rheure où, dans un corps affligé, l'esprit vacille, ils reposent en un décor qui aurait plu à leur première faiblesse.

James Pipe, heureux d'être Anglais puisqu'un Français le louait, James Pipe expliqua d'abord que, quand l'hôpital changeait de place, ou roulait les gazons comme des lapis, enlevant audessous d'eux une mince couche de terre; puis qu'on les euîporlait ainsi que les tentes sur des camions, h^nsuite il fit voir les soldats dans leurs lits, vl il avait une gaité souriante où on sentait l'espoir de les guérir, sans larmoiement sur leur misère.

— l*]u trois semaines, mongsieur HAhette, il avait passé ici des blessés trente-cinq mille, ([ui, tous, ils ont été 1res bien... A Tarrivce, n'est-ce

112 i.ï: major pipe ft son vimE

pas, on les ordonnait par blessures, "afin qne, ils souiïrent mc'me chose. Car si, à riiôpital, le voisin il plaint sur sa tète, pendant que moi je endure martyre par le estomac, cela n'est pas désiraljle, et c'est trop de infortune ensemble. Il faut mieux tout le monde dans une salle il soit pareil; alors si quelqu'un il est mieux et le dit, les autres ils osent plus être mal et ils font mieux aussi.

n entraîna Barbet vers une tente où il n'y avait que des blessés à Tabdomen ; dans une autre, les hommes étaient atteints aux jambes; et, sortant d'une dernière oii les toiles étaient soulevées pour que l'air y circulât, il dit :

— Gangrène... mais ils vont aussi très bien à cause... Comment vous dites pour aération?

— Euh !... Aération.

— A cause donc d'aération, ils savent pas leur odeur: ils ignorent; donc, ils ont l>on esprit poiar guérir.

Pour la seconde fois, il exprimait ainsi l'importance du moral chez des hommes gravement atteints, et il s'expliqua mieux encore, emmenant Barbet sous une tente en grosse toile huilée, où la lumière tamisée dorait les choses et les visages.

LE ÎIAJOn T*IPE ET SON PtRE 113

— Lli, c'est le salle de résuTrectione I

Des blessés somnolaient. Sur un lit il montra le couvre-pied de couleur vive.

— Rouge, très gai. Important. Je ai beaucoup confiance.

ris sortirent.

— Dans les hùpitals, continua James Pipe, le mort il prend le soldat qui se laisse aller; mais si le soldat il a goût de la vie, il le prend pas, et les couvertures rouges ils donnent très fort le goût:

Barbet e'coutait, attentif, presque avec émotion, charmé par cet accent étranger et cette lenteur de parole qui n'est sans doute qu'une recherclie des mots, mais qui parait un rallinem-ent de pen>t-o.

Ils passèrent devant une baraque. Barbet lut : « Pharmacy ».

— Dangereux I souffla le major.

(ne nurse les croisa. Il salua, plein de respect, et dit encore':

— Totrt le temps que les blessés ils restent — et pour les choses peu graves ils seulement pa5îsent, mais pour les choses anx poitrines, ils restent — tout le temps, ils gardent même infir-

lit LE MAIoR l'IPE ET SON PtRE

mi^^o, afin tout de suite ils croient le infirmière il s'attache à eux.

Il ajouta avec une netteté de ton qui affirmait sa foi en un bon traitement de l^\me :

— Ainsi, nous perdons presque aucun.

Et Barbet le croyait, admirant celte honnôte manière de comprendre et de défendre la vie. La médecine tâtonne et n'est jamais sûre de pouvoir rétablir le physique; tandis que le moral, quand on est seulement homme de cœur, on a la certitude de bien le remettre d'aplomb. C'était la théorie de ce James Pipe. Brave et loyal garçon ! Quelle allure naturelle ! Avec son costume simple et ses souliers larges, comme il marchait avec aisance !

— Pour finir le visite, dit-il à Barbet, je veux vous emportiez un souvenir tout à fait content, et je demande vous acceptiez un whiskysoda.

— Le breuvage national î fit, avec un peu d'affectation, Barbet.

Mais comme il sortait, quelle ne fut pas sa surprise d'apercevoir, dans la plaine, en face, au pied d'un bouquet d'arbres, tout un liopital de tentes hindoues, semblable en tous points à celui qu'il venait de visiter... Par exemple! C'était à

croire, en pleine France, sous un ciel gris, au phénomène du mirage.

Barbet balbutia :

— Qu'est-ce que c'est?

Le major sourit. Il tenait d'abord à boire un whisky-soda. Il gagna donc la cantine, se fit servir avec largesse, puis, levant son verre à la santé de Barbet, il expliqua gentiment :

— C'est... comment vous dites pour le double?

— Mais... le double.

— Alors le double... Pour qu'on soit pas fatigué, n'est-ce pas, chacun des deux il fonctionne quinze jours... puis il se repose... tout il se repose : infirmiers, nurses, même les allées que on marche plus, même les jardines qui préparent des surprises!... Et alors on peut tenir tant que il faudra, car non seulement les soldats ils ont le bon moral, mais l'hôpital il a aussi...

Barbet fut emballé par cette péroraison.

— Ah ! s'écria-l-il, par votre loyauté, votre cœur, votre jeunesse, vous embellissez la guerre !

Il reprenait son air digne.

— Depuis deux jours vous avez dii sentir que je ne suis pas homme à vous passer la main dans le ilos. Mais, mon chvv m;»jor, je compare. Eh bien !... chez nous, c'est le sabotage ! »^ A la

guerre» comme à la «;uorrc ! » Ça, ça permet toutes les petites lâchetés; tandis que vous, dans la ^^rande macliine,* vous soignez le plus petit rouage, et vous avez une fa<^on de traiter l<^s hommes!...

— Les bêles aussi, dit vivement James l'ipe. Cette fois, il perçait de l'oro^ueil dans sa voix. 11 s'expliqua : on allait, dans l'auto, filer sur

Boulogne, et un kilomètre avant la ville, on s'arrêterait à l'hôpital des chevaux, pour montrer à Barbet que « tandis que le saie Boche il traite les hommes comme des bètes, il est raisonnable traiter les bêtes comme des hommes. »

— Ou simplement comme des bêtes qu'on aime, objecta Barbet.

— Alors, dit James Pipe, c'est même chose !

Là-dessus, ils filèrent, et pendant une demiheure Barb<ît, malgré les cahots de la voiture, essaya de consigner sur son bloc-notes les idées les plus précieuses qui lui étaient venues depuis deux jours. Pêle-mêle, il griffonna : « Philosophie allemande dans le sixième dessous. Sensibilité anglaise fantastique. Grâce du dixhuitième, alliée à la précision moderne. Ecrire, là-dessus, ce que personne encore n'a écrit. » Se contentant d'indiquer et de préparer, il se sentait

on ^énie qu^il «st diflicile d^ retrouver ensiiite devant le papier blanc, la plume à la main. Il ^ait plein de feu, il s«n mangeait les ongles, et 'dans cette auto puissante qui l'emportait si faci^ lement, il avait vraiment l'impression d'être quelqu'un, et il se disait, alliant le sens utilitaire à la pensée élevée : « il faudra, dès mon retour, que je demande à être augmenté. )>

Cette petite crise d'orgu^îi! ne le prépara pas à comprendre l'hôpital des chevaux ; il n'y avait pas fait trois pas qu'il se mit à sourire.

James Pipe n'en fut pas désarmé. Il avait l'habitude. Il dit :

— ki, toujours ks Français ils sourient, car les Français ils ont le respect des avocats. Alors, les Irétes ils parlent pas assez; les Français ne icroient pas aux hôtes.

Tandis que l'Anglais, qui comprend le silence, se dit qu^e la misère des chevaux est souvent humaine, et il les console par les mêmes moyens qui apaisent les hommes. Tout autour du box dxi la béte malade, il dessine, comme pour dos soldats afnig(''s, une bordure de (leurs, qu'il arrosr et renouvelle. Et ainsi, le cheval le plus roturier et qu'on a fait servir aux besognes les plus cruelles, se ti^ouvc soudain soigné comme une

personne, simplement parce qu'il souffre et qu'il est malheureux.

Le véterinaire-chef, un homme trapu, très rouge, enluminé, tout drôle, montrant à Barbet une hordure d'œillets d'Inde devant un cheval fourbu, dit :

— Il est bien heureux... ça conforte son œil! Et comme la bète s'effarait d'une caresse, il fit

sur un ton doucement fâché :

— Pourquoi vous êtes pas gentil, puisque vous êtes confortable ?

11 passait des hommes vêtus de blouses immaculées, qui portaient des seaux de fer-blanc où se reflétait le soleil. Allées ratissées, pharmacie étincelante, et plus loin, auprès de stands où l'on était en train de peigner avec soin des bêtes soulïrantes, James Pipe et Barbet entrèrent à la suite du vétérinaire, qui poussa une barrière de cottage, dans une vaste prairie, haute en herbe, fraîche et gaie, d'où l'on découvrait tout le pays, et la ville, et la mer, qui faisait une tache bleue très douce jusqu'à l'horizon.

Comme dans tous les beaux paysages, il y avait une vue de ciel énorme ; c'était un grand rayonnement de lumière sur une nature heureuse et calme aux yeux ; on avait envie de s'asseoir et

le se reposer là. Et c'est dans ce sentiment que es Anglais ont amené dans ce panorama doux à outes les ùmes tristes, des bètes anémices ou ihagrines, pour quelles reprennent courage à roir comment le ciel peut épanouir la terre.

Le vétérinaire montra une jument qui s'en lUait à petits pas, flairant Therbe, et elle ne se lécidait pas à brouter. Jolie béte à tête mince et LUX lianes étroits. Barbet demanda de quoi elle oufîrait. Alors on lui répondit que son officier Lvait été tué, et qu'elle semblait dans l'affliction, ;herchant partout son maître. Puis, le vétérinaire )assa prés d'elle, la regarda et lui sourit. Ce souire h un animal, discrètement fait, avec une endresse respectueuse, fit dire à Darbet qui vouait toujours, à la fin de chaque visite, un mot apidaire :

— Monsieur, je crois que vous êtes le peuple c plus démocratique du monde, — au sens le )lus large du mot, puisque, parmi les petits, vous ;omprenez même les bétes.

Mais il n'avait pas débité sa phrase qu'ils pasiérent tous trois devant un édifice étrange, en )ois sombre, d'aspect redoutable, avec trois rangées de fil de fer barbelé tout autour.

— (Ju'est-ce donc ?...

\2{) LE WAJOR PIPE ET SON PÈBE

Le vélHirinaire montra les cknls; on eiM di qu'une colère subite soulevait sa petite personnel

— (Test le prison , prononça-t-il , pour les hommes qui soignent mal les dicvaux !

Alors Barbet ne reparla plus de la démocratie. 11 remercia, serra la main du Tétérinaire, déclina ses qualités, et dit enlin :

— Je raconterai ce que j'ai vu, je vous le pro* mets, et je voudrais causer... mais... je pars pour l'Angleterre et j'ignore rbeure du bateau.

A ce mot, le vétérinaire devint plus rouge en* core et parut en proie à une grande hésitation. Puis, il frappa le sol de ses talons, -ce petit *homm^ court, comme s'il faisait tomber ses derniers scrupnles, et il annonça:

— Moi, je sais l'heure! Je puis le dire, mais c'est un chose caché et je vous demanderai l'oihblier tont de suite.

Barbet prit nn air égaré. Mais James Pipe approuva et il Tassura de la di^-rétion de so* hùte.

— Alors, fit le vétérinaire, onze lieures.

— Onze heures! Diable, nous n'avons que le temps !

L'auto descendit rapidement sur Boul(>>gne. Barbet maintenant avait, malg-ré lui, le visage

'un homme privilégié qui sait des secrets. Au ournant d'une me, comme l'auto était Moquée, l cria : « Laissez-nous passer, sacrebleii, nous lions au bateau, nous ! )

— Chut! dit James Pipe, il faut jamais parler ateau.

— Je n'ai pas dit l'heure, reprit Barbet. Mais im homme qui barrait la rue avec sa

barrette à bagages grogna :

— L" bateau? V's aurez toujours le temps 1 11 art qu'à deux heures.

— Comment deux heu...?

Dans Tintérôt de la France et de l'Angleterre, t pour éviter un drame sous-marin, Barbot con- :nt son étonnement mais il poussa le coude du lajor.

En trois minutes ils furent sur le quai. Là, ils B précipitèrent chez un général anglais, qui trône ans un bureau enfumé, à coté de la douane, âmes Pipe lui parla bas, et l'autre, qui ne savait ien, ne put répondre. Ils ressorlirent. l'n conilissionnairc leur dit :

— Ces messieurs ont des bagages?

Alors Barbet de demander :

— Sauriez-vous fheure du bateau?

— Tout le monde la sait. l)enx bonri'<.

Ainsi c'était vrai. Sacré vct(?rinaire! On pouvait encore faire un tour en villo.

Barbet connaissait Boulogne; il ne le reconnu pas.

Dès qu'une vieille cité de France devient un« hase anglaise, elle est méconnaissable. C'était ui fouillis de vieilles rues et de vieilles manies; ca les siècles, en se suivant, accumulent les souve nirs charmants mais encombrants. Toutes no villes d'autrefois sont pareilles à ces demeure familiales aux débarras bondés, où tout est inu tile et passé de mode, mais où le cœur, empètr« dans ses chères habitudes, vit étriqué, gôné, san: force pour déblayer et se donner de l'air.

La guerre éclate ; l'Anglais débarque. Les quai du port sont encombrés de vieilles caisses et d« vieilles cordes; la gare est sale; les rues se tor lillent, avec toutes leurs maisons qui sont autan de lubies, pavées de pierres infernales où le pie( se coince à chaque pas. Une base anglaise ici?.. Parfaitement. L'Anglais allume sa pipe de taba» blond ; il trousse ses manches sur ses bras roses il range le port; lave la gare; et dans le dédal< (les ruelles il fait rouler ses camions jusqu'à c< que, sous les roues, tous les pavés aient sauté Un coup de sirène venant du large : ce sont lej

bateaux qui anivent, qui entrent, qui se rangent, :|u'on attaclie, qui s'immobilisent. L'Anglais les iccliarge avec ordre : il y a, dans le ventre de chacun, de quoi couvrir des camps immenses, et, 3eu à peu, flegmatiquement, il occupe, il rem- 3lit, il s'étale, il est bien. Les vieilles sont ébau- )ies, le nez collé aux vitres.

Des navires gigantesques comblent d'étroits )assins. Jamais on n'eût osé les recevoir en emps de paix. Avec un capitaine britannique [ui calcule juste, ils se glissent, ayant eux-mêmes in air de froideur bien anglaise. Ils sont fiers l'avoir passé sans encombre la mer. Ils accostent ; ît tandis qu'ils fument encore, on lire de leurs lancs des bœufs congelés, des canons lourds, les autos, des sacs de lettres, des mules et des îhcvaux frémissants, qui piaffent en touchant le iol.

La « hase » anglaise : dans une syllabe il y a oiite la mélhùde et la ténacité de ces curieux illiés que la lièvre de la guerre n'écbauiïe qu'à a bataille. Dès (ju'ils sont à vingt kilomètres, cur sang ne bat ni plus fort ni plus vite qu'en emps de i)ai\'.

Ils sont fermes, sereins. Ils marchent largcnen^, jambes et coudes écartés, en gens qui ce-

\2k LE MAJOR riPE ET SON l'KRK

Ionisent et aiment avoir leurs ai^es, et^ sans doiste parc-e qu'ils sont poètes, ils se suffisent à «euxmêmes, et donnent, par là, l'impression d'être ê^roïstes. Mais seul, l'Anglais se croit avec in antre, et seul, il marche au pas, comme s'il ré- ^i^it son allure sur un compagnon qu'il imagine.

Ensemble, ils ne gâchent ni leurs e (Torts, i-eur temps. Jamais on ne peut écrire qu'ils « grouillent », ni qu'ils « fourmillent » ; ils calculent, ils coordonnent leurs actes à travers \t rt^sean compliqué de la vieille ville, parmi t(yut ce qu'on débarqu-e an port, tout ce qu'on charge à la gare, sur les ponts, dans les places. Ils voni par petits gronpes. Ce ne sont pas des gens menés, mais qui se mi^nent, ayant tous une pensée identique. Anglais de Londres, Anglais d'Ecosse, Canadiens, Australiens, soldats du Cap, chapeaux, bonnets, bérets, casquettes, hommes culottés on juponnés, tous ils sont en kaki et leur cervelle est de même obsédée pareillement. Ces Anglais contribuent à l'ordonnance générale et magnifique du monde. Ils vivent comme la terre tourne et comme le soleil chautîe.

Même blessés, ils n'ont pas l'air hagard. Leur raideur naturelle résiste à la souffrance : nne blessure ne les énerve pas. Ils n'ont pas besoâ

iie pitié, comme les nôtres. Au bateau qui doit es emporter ils "arrivent dans des voitures spacieuses, silencieuses où, tout de suite, ils s'enlorment pour oublier la guerre; puis, on les lescend ; ils ne peignent pas ; -et ils ne s'occupent amais de savoir si on les regarde.

Barbet en eut quelque stupeur. Il en fut de nême lorsque, entrant dans le buffet, il vit le poseur attaché au navire-hôpital, qui se restaurait )icn, avant de s'embarquer. Il était en kaki, élégant comme un jeune officier, et il avait devant ui une tasse pleine d'un café au lait dont l'odeur eule était une joie. Pour l'accompagner digncncnt, \\ étalait ave-c tendresse du beurre sur du )ain grillé, des confitures sur son beurre et du ûiel sur ses confitures. Longuement, dans des Lssiettes diverses, il se préparait ainsi tout ce [u'il faut pour un homme qui veut être fort, et [Xîc le pire cataclj^sme ne trouble guère, parc« [u'il croit en Dieu et en lui-môme. H pensait : ; S'il faut mourir demain, on mourra; mais puis- [u'il faut vivre aujourd'hui, vivons bien. » Et il ouriait. Puis, lorsqu'il eut fini de sourire et île nanger, il so leva; il sortit de son pas régulier; l s'en alla jusqu'aux voilures, et se penchant lr\ns In première, comme s'il disait : « Oucî^ sont

12G Li; MAJoii PiPK i:t son viaxe

ceux qui veulent un mouchoir? » il demanda anglais, d'une voix sans émotion mais aussi sans prétention, d'une l)onne voix rélléchie qui juge riiommc à sa mesure :

— Qui sont ceux ayant besoin des secours de la relif;ion?

Barbet trouva cet homme uni([ue. II eût voulu deviser sur son cas, mais James Pipe l'entraînait au bureau des passeports, à la salle des douanes, au guichet des billets.

— C'est vrai, se dit-il, je m'eml)arque ! Je vais le quitter, ce brave major î II faudrait pourtant que je lui dise quelque chose de bien, à cet homme qui a été étonnant pour moi depuis deux jours, et dont je veux me faire un ami, avec qui je veux rester en relations, (jue je... Oh ! pardon, monsieur !

Il se cogna violemment dans le ventre d'un officier français, qui protesta puis le reconnut :

— Barbet? Qu'est-ce que tu fiches ici?

C'était un rédacteur du journal, depuis deux

ans au front.

— Toi, par exem[)le! lit Barbet. Alors, mon

V i (Hl \ ?

— Tu es avec les Anglais? dit l'autre.

— Mais... tu vois... reprit Barbet, gêné comme

n homme qui continue son métier, tandis qu'un onfrère se bat.

— Ah! Très, très bien!... Et tu les admires?

— Dame...

— Bouche bée?

— Pas toi ?

— Si, oh ! si !

Le major Pipe était à trois pas, en train de arler, lui aussi, avec un gros monsieur; on pouait causer une minute. L'oHicior reprit sur un m maussade :

— Ils ont de la marmelade suave, hein?... et u corned beef ! quel corned beef!... et des bainsouche^i, bigre de bigre!... Bref, ils sont contoribles, et ils t'ont montré tout ça... Parbleu! ils lontrent toujours ça ! La façade ! Ce sont des ierrots habiles!... Seulement quand ils se font igouiller, ils baissent la devanture...

— Qu'est-ce que tu veux dire?

— Ils ne t'ont pas montré leurs cadavres?

— Mais mon vieux...

— T'en ont-ils montré?

— Je n'allais pas voir ça.

A ces mots, Barbet se sentit frùlé amicalement, l'était le major James Pipe (jui avait entendu et enail pour mettre son mot, s'excusant d'abord

beaucoup.. Sa lii^^urc exprimait une très iiuc polL-j tesse.

— MongsLeiir, dit-il à L'oOieicp, après un salul très correct, seriez-vous assez bon, voulez-vousj me permettre un mot à moi?

— Mais, monsieur... deux si vous désirez.

— Je vous remercie, mongsieur... Mongsieur Babette, mongsieur, il fut regu à l'armée anglaise par un major (il se désignait du doigt) de l'Etat- Major, et non point un officier du fossoyement. Dans le vie ordinaire, vous voyez, il y a bieu aussi des morts partout, et on sait jamais combien, si on n'est pas au bureau funéral. A la. guerre, pourquoi pas pareillement?.... II faut être: plus fort que renuemi, vous savez, et que le mort que il nous envoie... Et alors il faut être orgueilleu:x, et c'est, dans soa maison il faut pleurer, mais jamais dehors, de peur les espions ils entendent et ils se réjouissent.

Le gros monsieur qui causait avec lui la minute d'ayant, écoutait, médusé. Le major dit : « Je vous présente mongsieur Ilémard, de Boulogne, voulez-vous? » Et aussitôt,. comme s'il n'attendait (lue cette introduction, M. Ilémard s'inclina, soufila, puis, fouillant dans soa portefeuille, passa un papier qu'il reprit, disant : « Non,

LJE. MAJOIl PIPE ET SON PtRE lii>

! n'est pas celui-là. » Il eu tira un autre, entin en tendit un troisième : «. Voici, messieurs,, ce l'on m'envoie de Londres : c'est pour vous, dire^ •mine Le major disait... si vou^ voulez voir... irdon, miessieurs... »- C'était une lettre ainsi conçue :

<( Cher monsieur Hémard^

« >ion fils Stanley, allant au front, eut le (orme de vous rendre visitj&. Vous savez que, enite. il alla anx tranchées. Je regrette vous faire voir qu'il fut blessé le ^ et mourut k 8. (t Mais je pense il vous a revu e-t votre familk\ 'ec qui il passa un si heureux temps ; et je dérc vous remercier en le nom de sa mère et le ien, pourquoi vous avez dona-é à notre cher jçon une année de si grand pUûsir, dont il parit souvent. Cette année près do vous, nous la garderons toujours comme la plus heureuse de n brève existence.

« Croyez-moi, cher monsieur llémard, votre iicèremont ,, George B. Blunt. »

Le moyor JatOieR Pipe reprit :

— Il vaut mieux parler sujc uu mort des bon-

!urs de sa vie que de son Un terrible.

130 LE MAJOR PIPE ET SON PtRE

l'iiis, il se tourna do nouveau vers roflicier :

— Je crois, inon^sieur, le guerre c'est mill choses variées : c'est le bataille, ses habituelle préparationcs, le victuaille et les munitions qu monixsieur Babette il a vues. C'est aussi le at taque, le victoire, et le terre bien-aimée recon quis, que mongsieur Babette il a constaté. E c'est aussi le tommy reposé des combats que oi soulage dans ses blessures, et que mongsieu Babette il a admiré. Et enfin, mongsieur, pou passer le temps, vous voyez — tant que on es pas mort c'est l'important affaire — pour passe le temps il y a aussi les histoires très drôles que on raconte au milieu de épouvantable choses.

Le bruit d'une sirène partit dans l'air.

— Mon bateau î cria Barbet.

— Pressez pas, dit le major, il reste deux mi nutes au moins, et je veux vous dire devan mongsieur roflicier français, une histoire trè drôle.

La sirène continuait. Ils étaient bousculés pa des portefaix. Mais, aussi naturel que s'il fût causer paisiblement dans un jardin, la figur illuminée p;ir ce qu'il allait dire, James Pip reprit :

— Voilà : c'est un ami qui me l'écrit, voyezus, et qui est combattant à Salonique.

Et il tira uno lettre d'une de ses amples

ches.

Mais Barbet eut un nouveau cri :

— On enlève la passerelle !

Cette fois, c'était sérieux. Le major James Pipe eut que le temps de répondre :

— Uh ! mongsieur Babette, alors bon voyage!... bon passage!... Et bonjour à mon père !... Et

mon vieux pays !

Bredouillant, alTolé, ne trouvant pas, après

voir cherché, d'autre mot final que « Je vous

rirai », Barbet sauta sur le bateau.

On détachait les amarres.

James Pipe cria encore :

— Et moi je écrirai l'histoire drôle à mon re, pour lui il vous raconte !

Charmant homme ! Barbet, sur ce bateau qui mmençait à s'ébranler, se sentait un cœur gonflé I tendresse à son égard. 11 ne l'avait connu que uriant, empressé; il avait un regret très vif I le quitter pour s'en aller, comme eela... en er. Diai)le ! c'était la traversée ce coup-ci, et !ul-élre le torpillage : on tout cas le mal de lîur.

132 LE MAJOR PIPli ET SON PÈRE

— Qu'ai-je fait de mes pilules antinausiquo^ se demanda-t-il, tàtaiit ses poches.

Il se cacha dans un coin de l'entrepont pour ouvrir sa valise, sortit sa boîte et avala trois petites saletés qui étaient amères et le firent tousser.

Puis il monta sur le pont, et là il trouva, debout, assis, couchés, mêlant la fumée de leur^ pipes en silence, trois ou quatre cents officiers oi soldats britanniques, qui s'étaient affublés chacun d'une ceinture de sauvetage.

— Diable ! se dit-il. Il m'en faut une aussi. 11 redescendit, fureta et trouva son affaire dam

le salon d'en bas. Gomme les autres, il se ficela de paquets de liège sur la poitrine et sur les omo plates, et quand il fut saucissonné, il ne songe pas une seconde à la drôlerie de tous ces hommes bouchons, qui, d'ailleurs, étaient sérieux comm des popes.

Puis... on sortit du port, et il commença à de venir attentif. 11 avait dit à sa femme : « Le Boches n'attaquent jamais les bateaux de voyt gcurs », mais c'était une affirmation charitable En vérité, il pensait : « Je peux très bien être ave les poissons dans une demi-heure ». Il n'avaj même plus d'autre idée pour chasser ou atténue celle-là. 11 aurait eu besoin de causer. Il rùdi

:herchant quelqu'un qui ne fût pas Anglais. Derière la cheminée, il trouva un soldat italien, qui levint son ami tout de suite.

— Z'ai pris des pe'tits gâteaux au bouiïet, disait Italien, des zhoux à la crème... ze voulais sans rème... tant pis !... Ze vais goûter la crème.

11 montrait au bout de ses doigts de petits pa- [ucts ficelés.

Barbet dit :

— Dame, vous ferez mieux do les manger. . i jamais on était torpillé !

Et il se força à rire.

11 y avait là, aussi, un permissionnaire français ui, sans doute, était tourmenté des mêmes penées que Barbet, car, comme pour répondre à son ire, il l'emmena voir, à l'arrière du bateau, trois larins vautrés les uns sur les autres, et il raconta ue ces trois gaillards du Boyaume-Uni, unis eux- [îémes dans le maliieur puis dans la joie, étaient es rescapés d'un bâtiment coulé ; on les avait ralenés en France ; ils s'y étaient saoulés jusqu'à aluration, puis, pleins comme des fûts, ils avaient mbanjué sur ce bateau qui les ramenait dans leur ort. Et ils riaient, grimaçaient, bavaient, et ils evcnaient avec leurs souliers souillés, dans des erseys pleins do 1 liuilo du navire disparu, mon-

13 i LE MAJOH l'II'K ET SON PÈRK

Irant des mains de soutiers, grasses, charboaneiises, infectes.

Le permissionnaire français ne put s'empêcher de dire :

— Ça les a guère lavés, les gars, d' faire la trempette !

Seulement, il ne remarqua pas qu'ils étaient rasés, oui, rasés de frais, l'essentiel pour des citoyens d'outre-mer. On eût fait le tour du bateau pour ne pas les frôler ; dans l'extase de leur ivresse ils embrassaient le plancher ; bref, ils paraissaient abjects, ces pochards, mais ils étaient rasés comme pour dîner avec des dames, et pour eux c'était à la fois une marque de bonne tenue suffisante, et la certitude qu'une malchance nouvelle ne leur arriverait pas.

— Superbe, ce détail, se dit Barbet. 11 faut que je note ça !

Sa note fut courte. On était en pleine mer : il s'agissait d'avoir l'œil.

Il est vrai qu'on semblait bien gardé. Le bateau était escorté de deux destroyers qui tournaient autour de lui, et, derrière, s'en venaient tranquillement des bateaux-hôpitaux, tout blancs, ! sérieux, sans peur et sans reproche.

Peut-être à cause de celte sécurité, les Anglais

LE MAJOR PIPE ET SON PÈRE 13o

lisaient tous en paix des magazines. Mais Barbet, en imaginatif, se figurait ces gens flottant parmi les remous des vagues, et il confia au permissionnaire, prenant familièrement son langage :

— Moi, pour moi je m'en bats l'œil. Mais il y a des types, dans leurs ceintures, ils se retournent ; et alors ils flottent les pattes en l'air, avec la tète à un mètre sous l'eau.

— Ah ! ça, alors, dit le permissionnaire, c'est pas r iilon !

Barbet reprit :

— Et il y a encore les hélices... il paraît que les hélices, ça fait de l'ouvrage... ça vous broie Lin bonhomme comme s'il était en mie de pain.

— Ah !... Ah ! dis donc I lit le permissionaaire.

A ce moment, une sonnette sur le pont, grelotta. Barbet dressa l'oreille.

— Pourquoi sonnent-ils?

Deux marins prirent des longues-vues. Barbet Tiit ses mains sur ses yeux. .

Les mouettes, qui faisaient escorte, passaient ît repassaient, blanches dans la fumée noire des •hcminées; on eût dit que, de leurs petits yeux, dles avaient vu soudain des choses menaçantes, ît tout le monde, durant quelques secondes, fut

i36 LE MAJOR PIPE ET SON PtRE

immobile, les Ang:lais parce qu'ils étaient ei train de lire des magazines, les autres parce qu'ili guettaient avidement.

Puis, les mouettes se calmèrent et se mirent à pocher. Et Barbet, qui respirait mieux, mais dont les idées étaient peut-être encore obscurcies (le quelque inquiétude, commença un dialogue bizarre avec Tltalien qui mangeait ses choux à la crème.

— Voyez, là-bas, comme c'est curieux cette bouée qui a Tair d'un bateau...

— Ze vois rien, fit Tltalien, qu'est-ce c'est ^

— Une bouée...

— Une bouée?... Oh! non, z'est un bateau...

— Un bateau?... Croyez-vous?... Mais... ah! oui... c'est... un bateau... Ah ! ça, ça m'en bouche un coin, mais... alors, regardez comme c'est curieux... c'est... un bateau qui a l'air d'une bouée !

Pourvu que ce ne fût pas un périscope, qu'importait I

Dieu est bon, et Barbet, qui secrètement l'implorait comme aux temps pieux de son enfance, n'en vit paraître aucun. La seule chose qu'il découvrit fut, au bout d'une heure, la côte d'Angleterre. Et alors, malgré lui, il eut un éclat de rire.

— C'est tout de même chic, les côtes !

Le permissionnaire sourit. Barbet eut peur d'avoir été trop instinctif. Il reprit : 49

— Gomme ça... de loin... c'est... joli... Et il termina sur une phrase élégante :

— Ça s'harmonise avec les tons de la mer. Puis il le quitta une fois de plus, et descendit

dans l'entrepont.

11 ne tenait plus en place. Il parlait maintenant ï tous les gens qui ne savaient pas sa langue. Et après n'avoir couru aucun danger, il jouissait ie l'immense i)onheur d'ôtre sauvé, lin somme, il était h cette minute un échantillon parfait de 2e peuple français, vibrant et charmant, qui sent les douleurs et les joies avant qu'elles soient ve- Ques, et qui est nerveux comme les ciels de printemps dont les nuages s'eflilochent, s'assombrissent, brillent et crèvent.

Le bateau entrait dans le port de Folkestone. Les Anglais avaient jeté leurs ceintures, et repris leurs l)allots; en ordre, ils se massaient vers l'eniroit où l'on devait mellrc* la passerelle. Ils fuaiaient toujours des pipes ; quelques-uns lisaient encore debout leurs maga/inos, et |)res(iue tous, ils étaient toujours silencinix, tandis (|ue Barbet, DLU bout du bateau, exultait, s'agitait, jacassait.

13N LK MAJOU PIl'E ET SON PÈRE

Il arrivait en Angleterre, où le Gouvernement Tattenciait; il venait de faire une traversée heureuse; il se voyait, écrivant des articles bien payés; et joyeux de vivre, le cœur sur la main, lorsqu'on accosta h Folkestone, il tenait la tête à une petite nurse qui, blome et désemparée, s'effondrait sur une cuvette. Et il disait, le gaillard:

— Mon Dieu ! Vous avez eu peur? Pourquoi? Pensez- vous qu'on est torpillé comme ça! Appuyez-vous sur moi... Moi, allez, comme disent nos poilus, je ne m'en lais pas !... Vous ne comprenez pas le français?... Un peu?... Alors, rendez, ma petite dame, n'ayez pas peur... Moi, je suis journaliste : j'ai vu tant de choses que je deviens fataliste et je me dis toujours avec calme, comme aujourd'hui : « 11 arrivera ce qui arrivera. » Et... tenez, on est arrivé !

De Folkestone à Londres, Barbet, qui ouvrait les yeux grands, fut assez surpris par plusieurs petites villes, dont les maisons pareilles étaient alignées en bordure d'une seule rue, comme on voit sur les assiettes peintes. Et il s'émut que, dans les prés verts, déjà renouvelés par le printemps qui pourtant se débattait encore avec la froidure et les gelées, il y eût tant de brebis avec leurs agneaux, petites bétes candides et fragiles. En voyageur qui aime que son voyage soit fructueux, il pensa tout de suite :

— C'est bien anglais! Nature fraîcbe. Amour de l'ordre... Si on m'avait porté ici pentlant mon sommeil, j'aurais dit en m'éveillant : « J'y suis! »

140 LE MAJOn PIPE ET SON Pi:RE

Mais il arriva dans Londres avant de s'en dou ter et le train était en gare qu'il se demanda tout à coup :

— Comment!... Yscrais-je?

En sautant du train, il vit des voitures dans la gare même, le long du quai. Il fit: <( Ah !... ça c'est mieux que chez nous. » Un porteur s'approcha, qui paraissait désireux de prendre ses bagages. 11 les donna, pensant: « Dame!... il n'est pas Français ! » Ils sortirent. Barbet fit : « Taxi » ; i l'homme héla un chauffeur. Barbet dit encore, i en essayant l'accent anglais, le nom d'un hôtel qui était français, et, chose admirable, le chauf- î feur comprit. j

En cinq minutes il était arrivé, par une dizaine 1 de rues qu'il ne regarda pas, car il songeait : « Confortables, ces voitures... à côté des nôtres... et le compteur, ma parole, ne tourne pas! »

Pour ces cinq minutes, il paya tout de même | un franc soixante-quinze, mais avec ravissement. ' Enfin, à Ihôtcl, il eut quelque orgueil de trou- i ver à son nom une enveloppe avec cet en-tête : « Service de Sa Majcf^té. » 11 l'ouvrit. C'était un mot (le M. John Pipe, le priant, dès son arrivée, de l'avertir à son bureau de propagande : « Victoria Street, 287. »

Barbet décida de s'y rendre lui-môme. Il avait pporté de Londres un guide allemand, par Baeleker. Il n'osa pas l'exhiber dans la rue, mais A'ant de sortir il l'étudia, puis partit, s'égara et onsuita un policeman qui lui dit dans sa langue :

Toujours tout droit... surtout ne pas prendre le rue à gauche. » Il ne comprit rien, mais le ►oliceman ayant accompagné sa phrase d'un iiouvement de bras, Barbet y vit un geste indiatif et prit à gauche la première rue. Il mit ainsi rois quarts d'heure, au lieu de dix minutes, à rouver Victoria Street, et préoccupé par le but L atteindre, il ne songea même pas à regarder )ar où il passait.

Le 287 était une maison vaste, moderne, de ce aux style Renaissance compliqué qu'afYectionnent los voisins. Barbet monta trois étages, et sur un iarreau dépoli vit en lettres dorées : « John Pipe. » 1 cogna. On entendait un bruit de machine à Icrire, mais personne de bouger. Il rocogna. ^uis il tourna le bouton de la porte, qui résista. Jiable ! i^ourtant la machine continuait : il y ivait quelqu'un. Etait-ce un sourd? Il se remit à ambouriner. La machine macliina. Alors, humiié, il devint rouge et pensa rageusement :

— Il n'y a ([u'un Anglais pour avoir ce tou-

1 i-J LE MAJOR PIPE ET SON PERE

pcl!... Espace d'Iroquois, il travaille et fait semblant de ne rien entendre... On a beau dire... ces gens-là sont d'un égoïsme !

Il frappa encore :

— Tu ne veux pas te déranger? Au revoir, mon vieux !

Il redescendit l'escalier; il était encore plus rouge.

— Qu'est-ce que je vais fiche, moi, maintenant, d ms cette ville où ils parlent tous une langue incompréhensible-?... C'est quand môme raide !

Sous la porte, un monsieur le salua, et, brusquement :

— Mongsieur Babette, peut-être?

— Moi-même, monsieur, dit l'autre sèchement.

— Ah! mongsieur, alors, je suis très heureux, car je suis chargé vous recevoir... Je suis John Pipe.

Le visage de Barbet s'éclaira :

— Monsieur, je descends de votre bureau, où je pensais que vous étiez : car on y entend quelqu'un travailler.

— Quelqu'un? Oh î il n'est personne... ou ce serait donc un voleur.

Et il rit, M. John Pipe.

Il avait un charmant bon visage, plein d'une ienveillante curiosité. Il expliqua, remontant vec Barbet :

— C'est sans doute le machine des téle'grammes, 'est-ce pas? Il marche toute seule. Extrômelent commode... mais il sait point ouvrir le orte... Ah! Ah!

M. John Pipe paraissait bien aussi gai que son Is James. C'était un homme plus menu et aussi lus expressif. Les yeux surtout étaient étonants, dans une figure maigre et colorée, — des gux clairs, rêveurs, ayant l'air de chercher un uage, — au-dessus de deux pommettes rouges, )uperosées, tandis que le bas des joues et le lenton étaient noirs d'une barbe sans cesse raie. Des lèvres fines, un nez mince, un long cou, Qc tête un peu surprise mais attentive et comlaisante, le teint trop coloré avec un regard de rai poète, quelque chose enfin d'étrange et pournt d'attirant, une maigreur où pointiit l'intel- ^ence et, en dépit d'un physique presque drôle, ae Ame candide et fraîche qui mettait une lueur ins les prunelles.

Il plut à Barbet qui, en examinant cette télé, >ngeait à la sienne et se disait : « C'est curieux i'il m'ait reconnu tout de suite. »

— Hein? demanda -t-il, j'ai bien l'air d'un Français ?

Il souriait avec suffisance.

— Oh ! répondit sérieusement M. John Pip aujourd'hui je attendais personne autre.

— Ah ! oui... reprit Barbet, c'est que... je sui d'une vieille famille française... On ne connai pas dans ma famille trace d'étrangers... mais... contiiiua-t-il en toussotant, savez-vous de qui j( vous apporte des nouvelles?

— Oh! nô.

— J'arrive du front britannique, monsieiii Pipe!

— Du front? Ah!

— Alors, devinez: qui ai-je vu?

— Oh! dois-je? Serait-ce James?... Pas pos sible!... Mon cher mon^sieur, vous auriez vu moi cher grirçon?

— Je l'ai quitté voici trois heures.

— Mon Dieu!... Oh!... que cela me plaît mongsieur Babette... Dites. Ainsi est-il bien?.. Et dans le bon esprit?

— Monsieur John Pipe, votre fils est un gail lard! Il a le moral et le physique des troupe victorieuses.

— Bcellcment ? Oh î je vous remercie, di

LE MAJOR PIPE ET SON PÈRE li:>

l. John Pipe qui avait des larmes plein les yeux. B me sentais anxieux ; je trouvais ce guerre si (ïrcux... je plains fort mon fils et ses généraons!

— Lui ne se plaint pas, monsieur Pipe, c'est n vaillant allié !

Comme si ce dernier mot lui déplaisait un eu, brusquement M. John Pipe changea la con- Brsation :

— Parlez-vous anglais, raongsieur BAbctte?... st-ce que, déjà, Londres vous a donné plaisir? ésirez-vous fumer?

— Hélas! je ne fume jamais, dit Barbet; je arlc... peu l'anglais, et... Londres certes m'a aru remarquable.

lis avaient tous deux pénétre dans la petite ièce de la machine, qui était simplement un enigistrcur télégraphique, et, s'asseyant, M. John ipe, avec des yeux brillants, demanda : « (juc oulez-vous dire, vous dites remarquable? »

— Mon Dieu ! lit Barbet qui prit, dans un lutcuil d'osi(^r, une pose avantageuse, Londro^^ l'apparaît si dilVérent de Paris! Pari?. b> Paris e guerre... c'est la mort!

— Oh!... réellement? dil John Pipe, liochant i ttHo d'un air de lourd roi;rct. Moi (jui me rap-

pelle des jardines et des arbres françaises sur lî Seine...

— Ça, les arbres et jardins n'ont pas bougé. Je parle de la population...

— Ves, oh ! |)opulalion... c'est une grande malheur... moi qui me rappelle des petites ouvrières si gentilles...

— Oh ! les ouvrières sont toujours là, mais c'est... un je ne sais quoi...

— Yes, yes, interrompit M. .John Pipe avec ur geste violent, ce Guillaume qui jeta ces peuples dans le guerre, que mérite cet homme assassin mongsieur Babette, je vous demande?

— Guillaume?... Pouh ! dit Barbet se gonllant. je ne sais pas si ce triste personnage a joué ui si grand rôle!... Il me semble une étiquette poui les raisonnements populaires... La catastrophe vous savez, était fatale.

M. John Pipe le regardait maintenant avec une attention condescendante.

— Moi, reprit Barbet, je la prévoyais si bien.. Et, un doigt sur le nez, il conta sa visite aui

forts de l'Est, puis son article : « Français, défendez-vous : vous n'êtes pas défendus ! »

— Seulement, ajouta-t-il, une hirondelle n< fait pas lo printemps.

LE MAJOR PIPE ET SON PÈRE i tl

Il conclut :

— Je ne m'emballe pas : ni pessimiste ni opimiste; je suis réaliste... C'est pourquoi je suis leureux d'être en Angleterre, et... qu'allez-vous ne faire voir, cher monsieur Pipe ?

— Quant à cela, il faut d'abord que je m'excuerai, répondit M. John Pipe, car je serai raauais guide, je crains.

— Eh! Pourquoi? dit Barbet riant.

— Parce que... oh ! le guerre je aime pas !

— Croyez-vous que quelqu'un l'aime?

— Yes... beaucoup... sont intéressés I dit 1. John Pipe. Moi je étais clîrayé. Moi, dans le ie, je aime les papillones, les gazones, le beau emps, les jeunesses. Moi je aime les charmants eaux poètes, et les couleurs, et les belles hisoires... puis les parfums, enfin tout ce qui vaut l'est-ce pas. Au lieu, mongsieur Babette, je ai rdre vous faire voir les marines, des usines, une amp de soldats, toutes choses où je reconnais iJint le plaisir de vivre.

Tout cela était dit doucement, sans rancœur, vec un mélancolique sourire. Kt Barbet fit :

— Mais moi aussi j'adore le printemps et l«'s emuiselles, mon cher monsieur... Seulement... l convient de vivre avec son temps !

— C'osl pourquoi, reprit M. John Pipe, sortant avec la meilleure f^râce du monde des ordres, des plans, tout le programme, ce soir, mongsieur Babette, nous partons, vous voyez, et nous allons vers Sheflield.

— Sheffield. Parfait! Vous connaissez?

— Du tout.

— On y fabrique des rasoirs?

— Ves, ils disent, et, aussi, quelques gros canons.

— Passionnant !

— Si on comprend.

— Dame, moi, depuis que j'ai vu les forts de l'Est...

— Ah î yes... Et alors, après-demain, nous devrons aller à Glasgow.

— Glasgow? Attendez. C'est tout à fait... làbas ?

Barbet faisait un geste circulaire pour ne pas se compromettre.

— Sur le Clyde, dit M. John Pipe.

— C'est cela, fit Barbet.

Il ajouta :

— Si vous aviez une carte... une... petite carte... ça m'amuserait pour le voyage... non

)our voir chaque ville, mais... le rapport, les disances...

— Je prendrai, dit M. John Pipe. Et alors le roisièmejour nous rentrerons.

— Déjà?

— Pour partir, car nous irons à Harwich, base lavale, yes... Puis, le lendemain, nous verrons me grand camp, si vous êtes pas encore l'atigné le voir des armées.

— Cher monsieur Pipe, c'est vous qui choisiez, selon vos préférences.

M. John Pipe eut un charmant rire :

— Oh ! moi je préférerais vous emmener dans e campagne, mongsieur Babette, jouer du flûteau [ans les prairies ; mais que dirait mon Gouverlement?... Pourtant, le dimanche étant jour du leigneur et non de l'Etat, je vous prierai, le dinanche, venir voir les autours de Londres. Ce era votre «Icrnier jour. Nous visiterons plus rien ur le guerre.

— Eh! bien, mais, dit liarbct, voilà un pro- ;ramme complet. El... aurons-nous, — je vous lemando rclii par curiosité, — une réception [uelconque ?

— 11 y a ce soir.

Ce îsoir même?

i:iO LE MAjon vivb: et son père

— Sir iMarmadiike, n'est-ce pas, qui s'intéressait beaucoup aux plantes et animaux, très* savant et fort riche, il voulait vous otlrir à souper, en votre honneur et en celle de Si Hadj ben el Haouri, qui nous accompagnera dans le camp, étant là pour le Maroc.

— Comment? fit Barbet, il y a d'autres envoyés que moi?

— Oh!... pas même genre, dit M. John Pipe avec galanterie. Car il semble très gentil, mais tout de mùme il avait... comment dois-je dire... un peu un figure de un marchand de bazar...

Barbet s'esclaffa.

— Et il représente qui? Huoi ? (Ju'cst-ce?

— Il est... il dit... résident.

— Ah! oui. Un bonhomme avec un burnous?

— Pardone. Je saisis point burnous.

— Si : ce grand machin...

— Ah ! yes, machin !

Et Barbet s'esclaffa encore.

Puis M. John Pipe exprima de nouveau, avec

des regards tendres, sa joie indicible d'avoir des nouvelles de son garçon. Après quoi. Barbet prit congé de son nouveau guide jusqu'au dîner.

Il rentra à l'hôtel pour revêtir son habit. Il ouvrit l'armoire. Plus d'habit! Indigné, il sonna,

LK MAJOH IMPK HT SON PÈRK l.'il

it sa colère tomba sur un garçon qui ne comprelait pas le français.

La femme de chambre vint. Elle n'avait jamais ^u d'habit. Alors, Barbet croisa les bras :

— Il me le faut !

On appela groom, portier, maîtres d'hôtel. Auun n'avait connaissance de rien. Et Fiarbet, mclaçant, venait de dire :

— L'hôtel est responsable !

Quand, subitement, il devint cramoisi : il se appelait lavoir mis lui-môme sur le balcon pour e déchilTonner à l'air. Alors il bredouilla :

— Retirez-vous. J'aviserai...

Puis, sa porte refermée, il murmura :

— Ça, comme gaiïe... ça, par exemple!...

Il s'habilla. Et la joie de se voir dans un habit [ui lui prenait bien la taille lui fit oublier sa onfusion. Devant la glace, il tirait ses manhettes, (juand on cogna. La femme de chambre pportait une lettre. Elle ne put s'empôcher de lire : « Ah! monsieur a son...? »

— Oui. Erreur de chambre... Une lettre? Il la congédia.

C'était un mot de M. John Pipe, s'excusant de l'avoir pas pensé à lui dire de ne pas mettre un

K>2 LK MAJon I'II'l: i;t son im;hi-:

liabil, parce i\nv, au soilir de table, on prendrait le train.

Barbet eut un mouvement de rage.

— Il se paye ma lu te !

Puis il se rendit h l'évidence : un habit en chemin de fer, la nuit... 11 l'enleva donc avec mauvaise humeur, mais, reprenant son veston, il l'accrocha par un bouton qui lui resta dans la main.

— Zutl lit-il. J'ai dit que je mettrais mon habit ! Je me changerai, sans que personne s'en doute, dans le lavabo du restaurant... Il faut être déhrouillard... Ces Anglais sont figés.

De nouveau il se regarda, et fut content de lui. D'une plume large, il jeta sur une carte ces quelques mots pour sa femme : « Voyage prodigieux ! Ce soir dîner de gala. Je t'embrasse. » Et avec son b.igage, il se lit conduire au banquet de sir Marmaduke.

Il arriva en retard, un retard calculé. Et il ne lut pas fâché de s'apercevoir qu'on l'attendait. Un petit vieillard blanc de poil et tout rouge de ligure se précipita pour l'accueillir et lui présenter les autres convives, un pâle poète, un armateur ventru, un diplomate aux mains de femme, l'excellent M. John Pipe, et le résident marocain

LL MAJOR PIPK ET SON PI^RE li>3

qui était beau à taire rêver. Il était nonchalant et élégant ; il avait des yeux protonds et des dents éclatantes, un teint chaud et un costume pompeux ; enfin Barbet s'inclina sans lui marchander le respect; et il s'assit à table, sans mot dire.

Mais sir Marmaduke le rendit à l'aise en lui déclarant tout de suite, dans un langage haché, hésitant, haletant de bon vieillard congestionné, et presque nègre, que c'était une gloire pour la grande Angleterre de recevoir un grand journaliste de la grande France.

Tous les autres écoutaient courtoisement, avec des regards approbateurs. Alors, Barbet commença :

— Sir... une émotion métreint de penser que parmi vous, Londoniens distingués, je représente ce pays à la gloire séculaire, mais qui, avouonsle, n'a pas su, avant cette guerre, vous apprécier à votre valeur.

11 s'arrêta une seconde pour humer une huître.

— Vous avez eu pour nous Français, hommes de la Révolution, des Droits de l'ilnmine, de toutes les libertés et les générosités... LUI... LUI...

Il huma encore une huître.

154 LE MAJOn PIPK KT sr>N PtRE

— ... VOUS avez eu un j^esle inoubliable, c; vous rangeant à nos côtés, le jour du viol de h Belgique.

M. Jobn Pipe, souriant, se permit de dire avec douceur :

— Laisser le Belgique, aurait pas été honorable pour notre réputation...

Et là-dessus, sir Marmaduke recommença à parler sa langue toutTue et obscure comme une forôt vierge. Lui aussi vanta la France, et Paris, et il dit qu'étant jeune, au Muséum, il avait vu (( Mongsicur Chevreul » qui racontait qu'étant jeune lui-môme, il avait vu guillotiner Bobespierre.

— Par exemple, dit Barbet, que c'est curieux ! Et il pensait que lui-môme étant encore presque

jeune, il était invité par ce vieillard, et qu'il pourrait ainsi redire à de plus jeunes encore, etc., etc..

Mais pendant qu'il songeait ainsi, sir Marmaduke se penchait de l'autre côté vers le superbe Si Iladj ben cl Ilaouri qui arrivait de France.

— Quand nous débarquâmes en Marseille, disait ce personnage, il y avait de nombreux bateaux. J'en comptai cent quatre-vingt-trois. Les douaniers, qui étaient vingt-deux, furent contents

LE MAJOR PIPE ET SON PtRE llij

ie nous voir, car ils ne contrôlèrent aucun des bagages que nous avions au nombre de quarantesept, et ils refusèrent d'être payés. A la douane, aous vîmes quatre constructions grandioses et trois machines merveilleuses, et on ne peut pas tout dire, c'est trop beau... mais que Dieu protège la France !

Puis, lui aussi mangeait des huîtres. LUI... LUI... ,

Enfin, ce fut un déjeuner charmant, à la louange des Français et de leur pays superbe. On n'y parla des Iles Britanniques qu'à la fin, quand Barbet, un peu étourdi par six verres de vin d'Anjou, n'avait plus tout son sens critique pour profiter de la conversation; mais les veines Lîhaudes, il voyait tout facile et il se disait :

— Je décrirai ce dîner admirable I Je ferai savoir que ces gens-là nous aiment!...

M. John Pipe s'était levé.

— Mongsieur Babette, ne manquons pas h» train, je vous prie...

L'autre approuva. Il ne pensa même pas ù enlever son habit. Il lit des remerciements qui avaient la chaleur du vin d'Anjou ; il serra la main de chacjue convive, la tenant entre les siennes comme un candidat démocrate élu remercie ses

lliO LE MAJOR PIPK l.T SON PKRK

électeurs. Et au fond du taxi cjui, dans l;i nuit, les emportait vers la gare, il dit à M. John Pipe :

— (Jaelle ville, ce Londres I (jnelle Hjule ! Quelle civilisation ! Vos autobus se suivent ! Et sir Marmaduke ! . . . Cet homme-là connaît la France comme pas un Français.

Malheureusement, il avait un hoquet léger et ne pouvait exprimer sa pensée avec toute la précision désirable.

Puis, il eut bientôt sommeil : le voyage, les émotions, ce diner chaleureux... Bref, dès qu'il fut en wagon, tandis que M. John Pipe, confortable en sa couverture, ouvrait un petit livre relié de peau claire, et qui s'intitulait : « Sur les plaisirs champctres », Barbet se couvrit le crâne d'une étonnante casquette faite d'une laine molle, bigarrée et hideuse, ce que les Frant^ais qui n'ont pas passé la Manche appellent une casquette anglaise, et il s'endormit, les deux pouces joints, la bouclie ouverte.

Le train roula toute la nuit.

Quand les premières douces lueurs du jour éclairèrent le wagon, M. John Pipe avait fini son livre, et il sourit à l'aube. Barbet n'avait pas

bougé. Vers deux heures, en rêvant, il avait balbutié simplement : « On y fabrique des rasoirs ». Sa pensée, sans doute, errait autour de SheflieM où l'on arriva vers six heures.

Ah! Sheffield, lorsqu'on y débarque, quel terrible étonnomcnt ! Barbet, joyeux dès la gare, dit :

— Que de fumée I Splendide eflbrt !

Mais M. John Pipe fit d'un ton résigné :

— On croirait nous sommes en enter.

Ces deux hommes n'étaient pas au diapason. L'un, toute la nuit, s'était pénétré par une lecture, du charme de la campagne : et, tout de suite, dans ce pays elfrayant, il se sentit maliieureux. Tandis que l'autre ayant dormi son Soûl, s'étirait, plus robuste, prêt à admirer la force énorme de l'industrie anglaise, même dans une atmosphère de charbon. Barbet avait l'esprit plein d'allégresse. M. John Pipe se sentait un cirur sans joie.

Le fait est que pour un homme sensible Sheflield ne parait plus une ville, et M. John Pipe ne vit qu'un immense tourbillon de fumée, avec des choses indistinctes dedans : une terre pitoyable, chargée de suie, l'air n'étant qu'un brouillard sous un ciel invisible; et il songea qu'en vain

ij8 LK MAJOIl l'IPE ET SON I»KRE

les saisons devaient passer, sans se distinguer! les unes des autres, sinon par le froid et le chaud. Mais la lumière du printemps ne devait pas al-j teindre ce pays. D'ailleurs (ju'y éclairer? 11 ne pousse plus un arbre; pas un oiseau n'y vole; le dernier poisson de la rivière a crevé. Seul l'homme, plus fort ou plus fou, réussit à vivre dans une brume qui fait songer à une affreuse bataille.

C'est qu'on y forge — à cette idée, d'avance Barbet frémissait d'enthousiasme — on y forge, avec des feux plus aveuglants que l'éclair et, sous le tonnerre des pilons, tout ce qui doit éclater d'horrible dans les combats. Là des engins faits pour la mort sortent d'un enfantement farouche.

M. John Pipe eut tout de suite la gorge serrée. Son œil, en ces lieux, n'avait rien à voir que des murs d'une couleur morte, des bicoques blafardes, des cheminées qui souillent le ciel, des remblais de détritus, faits de la cendre des fours. — Au milieu de ces hideurs, une pauvre église s'elTorce de prier pour la misère humaine, mais les fabriques l'étouiïent de la puanteur de leurs entonnoirs et ses prières expirent, asphyxiées. Elle est menue, noire, allreuse. Des morts,

LE MAJOR PIPE ET SON PHRE ir>9

autour, dorment dans le charbon, dans une terre infernale, sous des croix noires, sous des buis Doirs, et leurs noms ne se lisent plus, écrits noir sur du noir. Il faut quinze jours de beau temps sur le pays voisin, avec un soleil formidable et entêté, pour percer cette couche flottante de fumée [loire ou rousse. Alors, parfois, par un matin qui fait rêver le reste du monde, il arrive jusqu'aux [nurs de cette cité minable, quelques rayons pùles, tremblants, qui s'accrochent aux vitres sales des bâtisses. Les enfants, étonnés, sortent pour « attraper » le soleil. Le temps de se mettre lu jeu : le rayon s'évanouit. Ces enfants-là sont aés pour l'usine, l'elîort et les sueurs dans la [)rume.

Mais ils ne songent pas à ces choses, il n'y a néme qu'un visiteur comme M. John Pipe pour ^ songer. L'Iiomme s'accoutume au pire destin ; ,e travail l'absorbe, tue ses désirs et ses regrets; ît au bout d'une journée de fatigue dans le ronlement de l'atelier poussiéreux, il goûte encore e repos dans la fumée du dehors.

Dès que là cloche sonne l'heure ilélro libre, les portes de chaque usine il s'échappe un flot l'homnies (|ui courent, haletants du désir de quitter les niacbines et de rentrer [)rondro leurs

pauvres pipes, lis suivent des rues encrassées, entre des murs qui crachent des jets de vapeur, et leurs visages, comme les habits, comme la chaussée, comm;^ les toits, comme le ciel, sont tornes, poudreux ft couverts d'une matière fine, calcinée, desséchée, résidu de fabrique, cendre (le l'industrie, qui vole, flotte, se pose sur tout, et qui fait songer à une immense destruction plutôt qu'à lu force d'une création nouvelle.

— Mon Dieu I se lamentait M. John Pipe, pour nos yeux, pour le cœur, pour l'esprit, que de saisissement dans une cité pareille 1

Les yeux qui n'ont pas l'habitude de cette détresse cherchent des couleurs, des reflets qui vivent. Ni le ciel, ni la terre ne les peuvent donner. Mais, soudain, dans un faubourg obscur, on découvre quelque marchand d'oranges, et il suffit d'une corbeille de ces fruits merveilleux, venus d'un pays de lumière, pour donner de la joie et de la stupeur. Des charcutiers aussi pendent à leurs étalages des saucisses d'un rouge vif qui sont un étonnement. Surtout, dès qu'on sait par le calendrier qu'Avril paraît aux environs, presque tont«'s les femmes, même les plus pauvres et les plus lasses, se sentent un vague à Tàme et aiment à se payer des chapeaux roses,

des chapeaux enfantins, campagnards, touchants, des chapeaux naïfs et attendris, des chapeaux nécessaires au milieu de cette cité travailleuse et iunèbre. Mais la suie ilottante les atteint, les souille et les recouvre, et, après une semaine de printemps imaginaire, les chapeaux roses ne sont que des chapeaux noirs.

Le cœur, lui, se serre, surtout un cœur à la John Pipe, dès qu'on songe que, sans doute, les hommes d'un tel pays, en le quittant, n'en emportent aucun regret. Ceux qui sont à la guerre, sous les ohus, dans la vermine et la houe, souhaitent-ils revivre un jour sous cette fumée, sur celte terre noire? Eh! bien, oui, toujours, quand môme. Et M. John Pipe n'en douta plus quand il eut vu une vieille reconduire son grand gars de soldat, dans l'air fumeux de la rue, jusqu'à une ferraille de tramway qui partait pour la gare. C'était le soir, un de ces soirs amers sans crépuscule. Heure lamentable sur des choses déso- Ires. Mais le grand soldat ne voyait que les yeux de sa vieille : tout le pays, pour lui, brillait en eux. Et il avait des larmes sur les siens.

luifiu, l'esprit qui raisonne se demande si une telle ville n'est pas une malédiction spéciale de lo Providence. Tout y sent le travail épuisant :

les poumons yétoulTenl; vïon que du noir pour les prunelles et de la mélancolie pour Tàme. Seulement, le patron d'une usine qui vint prendre à l'hôtel M. John Pipe et Barhet pour les accompagner à travers cette vaste cité, où tout paraît consumé plutôt que vivant, leur dit, alors que M. John Pipe se lamentait sur l'étendue forcée mais funeste de ces industries guerrières :

— Messieurs, il y a trente ans, ne s'étalait " ici, sous le ciel, qu'un immense champ de blé. Chaque jour je le traversais pour gagner l'école . avec mes livres et mon petit panier. Et je sui- ■ vais, trottant menu, un sentier qui filait droit ' parmi les gerbes !

Ah! A cette évocation, M. John Pipe fut à la fois transporté et navré. — Un champ de blé! Il y voyait des alouettes... puis les faucheurs, puis ) des glaneuses ; et il fermait les yeux sur son rôve, lorsque Barbet dit avec force :

— C'est splendide d'avoir créé ça en trente ans !

Alors, le patron qui, d'ailleurs, avait l'aspect ' d'un ouvrier, marche molle et veston sale, ajouta :

— En deux ans de guerre, monsieur, tout a doublé.

— Inoui I reprit Barbet.

LE MAJOR PIPE ET SON PÈRK (Oii

Lui se mit à comparer Saint-Ghamond, qu'il ivait failli voir, le Greusot, dont ses amis lui ivaient parle. Et... ce n'était pas comparable. L'Angleterre était un pays fantastique ; il s'incliaait devant les Anglais.

En allant vers l'usine, réglant son pas sur celui iu patron, il demanda encore :

— Vous fabriquez de gros obus? .

— Huit cents par jour, autant par nuit.

— Vous avez des canons de 420?

— En train quelques douzaines.

— Des 280 ?

— Plusieurs milliers... Messieurs, dit le pa- ;ron, traversons cette voie avant le traija qui nent : train de tonneaux d'huile, trente-six wagons; ce serait long à regarder passer... Ici, ïiarchons vite, il pleut de la vapeur... Là, atteniion : le pied enfonce ; on a dû détourner la ri- ^i»'TC, la rejeter à gauche, combler son lit : il 'allait de la place pour l'usine.

Et tandis qu'il parlait, M. John Pipe venait ierrière, trébuchant et remuant les lèvres, car il Je parlait à soi-nu^me :

— (Juel malheur que les pauvres liuninu*^ iN soient ainsi égarés.

— Monsieur, cria le [)atron, encore un train!

10 V LK MA.U^ll PIPK ET SON PKRE

M. John Vipe lit un hond, glissa sur une plaque tournante et, doucement, se trouva assis sur son derrière. Il se releva avec humour :

— Oh! dit-il, je suis pas fait pour tant de machineries.

Et Barhet, avec un peu de dédain, pensait l;imilièrcment :

— Il est quand même gourde, le frère!

Derrière une locomotive essoufflée, trois prolonges s'en venaient, supportant un canon de quinze mètres, qui arrivait à Tétat brut et paraissait monstrueux dès que les wagons tournaient, car lui, là-dessus, restait raide, immobile, masse puissante et indomptable.

Et pourtant les hommes de cette usine étaient là pour le dompter. 11 allait subir le feu fantastique des fours, la compression de moules énormes, le pilonnage sous des marteaux géants. Déjà il n'était plus qu'un esclave, mais un esclave magnifique.

C'est cette pensée, inaccessible à l'àme délicate de M. John Pipe, qui exultait l'esprit de Barbet, amateur de gros spectacles. Mais au lieu d'être attentif simplement, ce diable d'homme, avec sa manie de se faire valoir, expli(juait, dès qu'il devait écouter.

LE MAJOR Pin: ET SON PÈRE lO!»

— Votre ettort, disait-il, est fabuleux! A mon ournal, j'ai eu les chiffres. Cela confond l'imagilation !

Le patron, lui, était au courant, sans ^tre conbndu. Placidement, il guida ses deux visiteurs lans l'usine, grande à elle seule comme une peite ville, où plus de cinq mille hommes peilaient pour venir à bout dune matière rétive l'abord, si docile ensuite, terrible puis admirable,

- et il leur lit voir un épisode de la lutte giganesque de notre pauvre humanité, qui veut se ervir de toutes les forces de la terre, les régler it les faire siennes.

La simple matière de ces canons qui pourront craser des armées, des maisons et des cathcirales, môme informe, est souverainement belle.

- Quand on apporte ces masses d'acier, quand lies sont d'abord dans un coin de l'usine, gisant ur le sol, énormes, on se demande si c'est un ommencement ou un écroulement, une naisance ou une destruction ? On croit voir les jouets l'un enfant de Titan, fantasque, qui démolit ce [u'il construit, casse tout, ne range rien. On est lans le domaine de la légende.

Puis, on traverse une cour, et l'on outre dans a féerie. Voici les fours. Les fours sont du révc

réalisé: ils éblouissent rimagination. Quand run d'eux s'ouvre, c'est pour les prunelles un enrichissement si formidable que l'on crie grûce, que c'est trop, que cela ne paraît plus vrai. Le soleil n'est pas si aveuglant; ce n'est plus même du feu, car le feu est un élément qui s'humanise et semble fait pour nous ; c'est une vision qui aveugle, une lumière qui coule, éclate en bulles, n'a plus de couleur. Et les yeux brûlés ne peuvent plus voir, et seul l'esprit rêve. — Quand on ouvre un four, quelle imprudence de regarder! Mais il faut s'émerveiller tout autour de la transfiguration des choses et des êtres qui baignent dans son rayonnement. Le hall sombre flamboie; tous les ouvriers paraissent subitement beaux, car la chair des visages et des bras est dorée ; et c'est comme une caresse sous qui tout s'harmonise, s'illumine, s'épanouit. On ne voit que des hommes, mais l'on songe à des forces divines.

Le canon, quand il sort de ces fours, est superbe et redoutable.

Il frémit, il bout, il est rouge comme la guerre, et sa chaleur, à quinze métrés, brûle les joues et les yeux. Les hommes en ont peur; ils s'en emparent, ils le maintiennent, mais surtout ils le fuient ; et gauchement, maladroits, le serrant

vec des pinces, ils l'emmènent tant bien que lal, en détournant la tète. Qu'ils sont peu de hose, alors, ces ouvriers timides, qui, pourtant, 3uent aux « créateurs » 1 Le canon, heureuseaent, est suspendu par les chaînes d'une grue lus forte que lui et qui en a vu d'autres. Il est angereux, mais dominé ; et malgré la colère c son corps qui bouillonne, il arrive, maîtrisé, DUS le pilon.

Le pilon est si haut qu'il faut lever la tôte pour ï voir descendre. Ses pieds tiennent aux entailles du sol; quand il tombe, l'usine tremble, l'abord, il s'empare, il dispose et s'assure; puis,

a l'air de viser, il s'élance, il écrase et c'est un clatemcnt du métal dans la rage. Le bruit sec ui résonne prouve la dure résistance, et l'on oit s'échapper de courtes llammcs furieuses qui oudraicnt mordre l'ouvrier. Il se lient à dismce ; il n'en peut plus de chaleur; la sueur ouïe sur ses bras et les vt'ines de son cou ; il Imite. Puis il faut reprendre le monstre rouge, le rer, le traîner et le laisser pour qu'il s'apaise, our qu'il refroidisse sur ce terrain brûlé, dans n air gris qui sent la houille.

Après quoi il deviendra, lui, le grand canon, i proie de la petite machinerie, du simple tour

168 LK MAJOR IMPK KT SON PKRE

qui dans la graisse le limera, le polira, le réduira, guidé peut-être simplement par une main de femme sans force et toute menue. Et d'étape en étape, parmi les ateliers étendus comme des villes, au milieu des poulies actives de haut en bas, tandis que des grues circulent, massives, de long en large, il viendra jusqu'aux doigts d'ouvriers minutieux qui eux, ne craignant plus rien, monteront à cheval sur lui pour l'achever, le hgno- 1er et faire qu'il soit un monstre précis et bon tueur.

C'est un spectacle étrange de voir ainsi, parfois, dix gros canons de marine, côte à côte, qui se travaillent comme des montres, avec des limes fines et des pinces minuscules. Le canon brutal et écraseur, pour qui il a fallu, dans les fours, des feux d'enfer, et dont la forme est née sous les plus gros pilons qu'aient fait les hommes, canon qu'on renforça en enroulant autour plus de deux cents kilomètres de fil de fer serré, maintenant, des ouvriers qui ont des airs d'artistes, avec des cheveux longs et des bagues aux doigts, le finissent dans le détail comme un bijou délicat.

L'usine de guerre est pleine de ces contrastes. C'est riiomme, au corps si vulnérable, qui maîtrise une matière effrayante et dont la force stu-

LE MAJOR pipi: ET SON PÈRE 109

éfic ; il s'en sert, mais s'étonne; il est fort et il îdoute; il risque tout puis il est prudent. Cette faiblesse et cette petitesse, iM. John Pipe îs sentit au vif. Barbet, au contraire, s'enorueillit d'une telle puissance. Lui n'était pas las e parler. Non qu'il eût des questions à poser our apprendre ; il savait : il y avait beau jour u'i-1 s'intéressait à l'industrie, et c'est avec un LT entendu que devant les fours il disait :

— Je connais : six cents degrés là-dedans, r^uis, devant les pilons :

— Pilons de vingt tonnes. Il n'y a qu'à les rearder.

M. John Pipe, lui, ne connaissait rien à rien t avait vraiment peine à s'intéresser à si tristes boses, mais il concevait tout de même quelque )ie à accompagner un visiteur aussi savant.

Avec son bon air modeste, il dit :

— Je vous admire grandement, mongsieur Bàette. Moi, devant de tels fourneaux, devant ces craseurs et ces machinations, je comprends jamais ce qu'on fabrique... quoi(jue je sais bien, élas I co sont point tartes aux fruits ni doux onbons.

— Allons, lit Barbet, vous vous amusez à ne ien comprendre.

170 LE MAJOR TIPL Kl SON PÈRE

— Oli non! Je peux pas...

M. John Pipe prolestait sincèrement.

El alors Ikirbet le regarda bien. 11 était comique, presque un peu falot dans son macfarlane doré, avec sa cravate où l'on eût dit qu'était peint un paysage. Vraiment, il ne pouvait pas s'exalter sur l'industrie. Et il s'en excusait.

Comme ils sortaient et qu'à travers des cours sombres le patron les ramenait vers son bureau, M. John Pipe, une seconde, s'arrôta à considérer deux petites filles qui jouaient devant la loge du concierge. Autour d'elles, tout était gris, terne et cendré. Ciel et terre, en ce pays, sont épuisés et comme flétris par une création ardente et démesurée. Pourtant, elles avaient du cœur à jouer et elles jouaient au volant, si petites auprès de l'usine énorme, et leur volant allait d'une raquette à l'autre, comme un oiseau blanc ciïaré de l'air fumeux où l'on eût dit qu'il donnait des coups d'aile.

M. John Pipe leur sourit ; des images plus gaies s'animèrent en sa cervelle ; et une fois dans le bureau du patron, celui-ci sorti, il confia à Barbet :

— Moi je peux pas m'intéresser avec des machines; le vie est tellement belle, n'est-ce pas? J'aime trop le vie. Puis les grands inventions que

font les hommes ils sont splendides, seulement Jans l'àme des poètes, car, eux, dans les choses que ils racontent, tout il est facile et rien il est triste. Vous jamais voyez les pauvres ouvriers... Ainsi, quand un poète il disait, il y a mille ans, qu'un jour nous volerons, ça ce était splendide : mais de voir, aujourd'hui, fabriquer les aéroplanes, dites-moi, est-ce pas pénible comme toute usine? Et quand un poète, encore, il dit aujourd'hui que nous devons aller dans le lune, ça ce ^tait une idée ravissante, mais de y aller combien tuera de pauvres travailleurs?... Et puis, mongsieur Babette, comment ils peuvent-ils faire, ces patrons, de vivre dans des offices aussi mélancoliques?... Voyez donc ces sombres choses sur le table : obus, petits fers éclatés. Oh ! que j'aime mieux les fleurs et un coquillage où vous enten- Jez le mer !

Barbet, amusé, dit gaîment :

— Vous n'otcs guère de votre siècle.

— llélus ! reprit M. John Pipe. Si les braves ^ens qui vivirent vers le Moyen âge ils ressusciteraient tout à coup, je crois je pourrais seulemont leur montrer ces alVreuses chosrs, mais je saurais rien expliquer que ce qu'ils ont connu : les nuages, les jardines et les jeunes vierges...

— Ah î Ah :

A ce dornier mol, Barbet éclata de rire. Et le patron rentra.

Heure du déjeuner. Cinq messieurs, graves et lourds, le suivaient. Il y avait deux administrateurs, un ingénieur chef, deux contremaîtres. Trois d'entre eux portaient d'imposantes lunettes en or. Tous avaient l'air flegmatiques et absorbés.

M. John Pipe leur présenta Barbet comme un grand journaliste de Paris, lis s'inclinèrent, en ayant l'air de penser à autre chose, et ils introduisirent leurs deux hôtes dans la salle à manger, immense pièce cossue, dont les murs étaient en marbre blanc et vert. Tout le monde s'assit autour d'une table si grande que chaque convive était à un mètre de son voisin, et un serveur apporta sur un plat d'argent un quartier de mouton si gargantuesque que M. John Pipe se dit: « Ce doit ôtre le bote entière... » Tandis que l'un de ces messieurs découpait avec un couteau comme un sabre. Barbet, doctoral, confia à l'ingénieur qui était près de lui :

— Monsieur, j'ai vu, et je suis émerveillé. L'autre tendait l'oreille avec respect.

— Monsieur, cette gigantesque fabrique de ma-

chines à tuer, continua Barbet, iv quelque chose ie grandiose.

— Je vous demande pardon, fit humblement M. John Pipe, ce monsieur, je crois, comprend pas français.

— Ah I... excusez, bredouilla Barbet, qui ravala soji discours.

M. John Pipe lui versa alors d'un petit vin •ose et le déjeuner commença. Entre eux, sans î'occuper du grand journaliste de Paris, ces messieurs de l'usine, tout en mangeant avec régularité, commencèrent, dans leur langue, une longue conversation où ils avaient l'air d'échanger avec ;alme des pensées d'alTaires ; leurs fronts se plissaient, les visages exprimaient une recherche, et 3arbet, qui n'écoutait guère quand on parlait sa angue, paraissait attentif, cctle fois, et cherchait i deviner ce qu'il était assuré de no pas com- )rendre.

11 crut un instant que M. Julni Pipe allait ie 'enseigner sur le sens de cet idiome bizarre, aux 'xclamations gutturales ; mais M. John Pipe ne iuivit que d'une oreille distraite : il s'agissait de ialaircs « des grèves auxquelles les ouvriers n'ont las droit et du travail qui est Icuir devoir », aftlrnation émist» d'un ton si dur (|ue M. John Pipe

ITi 1-E MAJ(^H l'IPK KT SON PERK

se demanda en frissonnant si cet énorme quartier de viande dont ils mangeaient, n'était pas tout simplement de l'ouvrier rùti. Et c'est pour détourner cette aiïreuse pensée qu'il dit ii Barbet :

— Venant de Folkestone à Londres, mongsieur Babette, avez-vous pas remarqué dedans les vertes prairies beaucoup de brebis avec leurs petits que vous appelez des agneaux, je crois?... Et nous mangeons un agneau. Ainsi... il sautelait hier, et le voici dans sauce aujourd'hui.... et il est bon, bien cuit et parfumé, mais... c'est malheureux tout de même.

A la vérité, M. John Pipe n'était guère affligé : il souriait. Mais Barbet pesta que ce satané bonhomme fût incapable de s'intéresser à autre chose qu'à ce qui... n'était pas intéressant. — Il parlait des agneaux et de leurs mères à Sheffield ! Barbet, lui, se sentait fort au milieu de ces industries redoutables et de ces industriels énigmatiques. Il se disait : « Voilà notre siècle, bravo ! Voilà des gens qui l'ont compris, bravo ! Vive l'Angleterre ! Bravo ! » Et quand le serveur lui offrit du whisky, il tendit son verre gaillardement.

Les industriels ne furent pas ciiiches, après le

repas : ils ofFrirent à leurs liôtes des cigares excellents ; et, môme dans la fumée, ils continuèrent de discuter questions sérieuses et un peu affligeantes, — ce que M. John Pipe traduisit à Barbet en ces termes :

— Je crois il faudrait un bon déluge pour nettoyer les idées mauvaises aux hommes, et les rafraîchir dans leur entendement.

Enfin, on se leva de table et pour le malheur de M. John Pipe... on continua la visite! Oui, DU revit des ateliers, des halls, des fours grands comme des maisons, des monceaux de houille, des forges, des chambres de moteurs, des usines et des usines ; puis, tout un village en bois, construit depuis la guerre et déjà noir de suie, pour les ouvriers et leurs familles. M. John Pipe n'en pouvait plus de voir tant de choses charbonneuses par terre, tant de restes de limaille partout, tant d'hommes travailler dans la graisse, dans le bruit, dans un air sale et épuisant. Et il était plus accablé encore quand on lui remettait des catalogues, dos barèmes, des statistiques, où était notée la marche ascendante de la fabrication.

— Pense/, expli(|uait-il avec mélancolio, le soir en rentrant à riiôtcl, pensez, mongsienr nàbette,

que pendant nous dormirons, les ouvriers iU continueront de traîner, de tirer, de scier, de luiiler, et demain, quand le Seigneur Dieu il fera encore une lois le soleil, il aura le beau spectacle de huit cents obus plus.

Dans le hall do l'hôtel il crut avoir une consolation. 11 venait d'apercevoir trois fleurs dans un vase, sur la grande cheminée. 11 courut à elles et il s'apprêtait à les respirer, mais ses yeux gourmands s'aporrurent qu'elles étaient en étoffe et en hl de fer. Alors, il dit à Barbet :

— Ah ! vous excuserez, je vous prie, mon Gouvernement de Angleterre, qui vous dérangea de votre beau pays pour vous montrer telles choses.

— Je suis ravi, dit Barbet, je vais raconter tout ça.

— En ce cas, triste métier de être journaliste, pensait M. John Pipe en remontant dans sa chambre.

H était vraiment las : les jambes brisées d'avoir rôdé dans tous les coins de l'usine, et Tàme bien abattue de n'avoir rien vu qui fût rassérénant. Il sonna la femme de chambre et demanda du feu.

Quand il lut préparé, il l'alluma lui-même avec toutes les brochures que ces messieurs,

imablement, venaient de lui donner. Et dès ue les premières flammes partirent, l'éclairant, e réchauiïant, dansant, sautant, expirant, se allumant, vives, prestes, étonnantes, et jolies, - alors, tout de suite, il oublia sa journée, la ;uerre si cruelle et son abominable machinerie; t il laissa, ce brave M. John Pipe, sa pensée êveuse errer sur le feu fantasque, où il déouvrit mille choses féeriques, admirables et déicieuses.

Le lendemain, M. John Pipe e'tait alerte et guilleret. A Barbet qui lui demanda :

— Avez-vous passé une bonne nuit?

Il répondit :

— Oh ! merci. Aujourd'hui je suis bien heureux.

D'abord, de quitter Sheflield.

P]nsuite d'avoir lu le journal, qu'il traduisit en ces termes à Barbet : « Fritz battu. Trois villages capturés. Deux mille cent prisonniers... vi on continue de compter! »

Mniin, on prenait le train pour Glasgow, et celte fois on (mU dit que c'était M. John Pipe l'invité, tant il avait de désir et de curiosité. — (Jlasgow !

180 LK MAJOR PIPK ET SON I»i:RK

Les chantiers de la marine anglaise ! Quoi([ne Anglais, il ne les connaissait pas, et cette simple annonce suftisait h rémerN'eiller, lui qui avait toujours été amoureux de tous les bateaux.

— Même à vapeur? lui dit liarbct.

— Oh ! le vapeur est dedans, mais l'Océan est dehors, avec aventures et frayeurs, et tant de grandes choses qui émouvantent les gens de la terre.

Un jeune officier de marine, aux yeux vert pâle, comme devaient en avoir les plus beaux dieux de la mer, vint les attendre au train et leur ht traverser la ville en auto. Jl était doux, timide, et comme M. John Pipe lui disait d'avance sa joie, il rougit très fort.

Les fameux chantiers sont loin île la gare. On parcourt d'abord plusieurs kilomètres dans une ville médiocre et dans de mornes faubourgs. Et M. John Pipe ayant vu des maisons misérables et de pauvres enfants chétifs répandus par les rues, il commençait de s'inquiéter, mais on atteignit les chantiers promis, et là, transporté par l'œuvre, il oublia les ouvriers.

La poésie de M. John l^ipe, pour la première fois, tua sa tendresse. D'abord, des chantiers au grand air î Et puis, nn spectacle si prenant, si

complet! C'est une vision gigantesque, qui tient de la féerie ; de la réalité qui a encore la magie du rôve; le passage de l'un à l'autre; on assiste h une immense création ; on voit naître une flotte.

Et ce n'est encore qu'un fantôme de Hotte, une énorme matière en train de prendre forme, des squelettes qui deviendront des navires, mais l'armature y est déjà si précise qu'on a l'illusion que, sous les yeux, tout prend corps, que les carènes se modèlent, que les mâts se dressent, que toutes les carcasses deviennent des êtres. — CCS êtres vivants que sont les bateaux.

Car un bateau vit dès qu'on le commence. Il n'est d'abord qu'une idée de bateau ; un moule figure sa coque ; mais cela seul fait songer au grand balancement des navigations. Il est à sec, rivé au sol : on le voit dans l'eau déjà flottant. Il est rude et de bois lourd : il paraît accompli et léger. Tout de suite il y a dans un bateau naissant conimo un désir aventureux d'échapper à la terre. Il ne repose que sur sa quille et des étais; et l'on sent que son destin est dans le hasard des flots liquides et des vents ailés. Alors, d'avance, on lui donne sa tendresse; les yeu\ émerveillés l'achèvent; on devine un navire an lieu d'en

|S> I.K MAJOR PIPE ET SON PÎiRE

voir l'essai ; on n'est que dans un chantier : on voit un port. Hardi, les ouvriers d'Angleterre î Et quoique la marée remonte la Clyde, la gonfle ou la désenfle, on voudrait que la mer allongeât jusque-là ses vagues pour caresser déjà ce corps de navire, que des mains d'hommes, fiévreusement, consolident.

Côte à côte, et tout le long d'un vaste estuaire, dans Tair salé qui vient du large, ils sont là par douzaines en train de se faire et de croître ; et les forts ouvriers qui ont pris Thahitude de créer ces grandes choses hardies, n'ont même plus de feu ni d'étonnement dans les prunelles.

Cependant, chaque vaisseau c'est un espoir particulier. 11 y a le cuirassé, grand, à lui seul, 'comme une usine, qui, dès qu'on l'entreprend, a | cette allure de chef qu'il doit garder dans les i combats ; les destroyers, que des équipes façonnent à deux, à trois, tels des jumeaux; le sous-marin, avec sa forme de projectile aveugle et néfaste ; et enfin le grand navire dont les flancs < maternels évoquent des cargaisons, le commerce au long cours et le lointain Orient, d'où l'on rc- • vient avec des charges mirifiques. Tout cet avenir n'est beau que parce qu'il est l'enfant d'un / passé merveilleux; l'histoire du peuple britan- /

nique, illustrée par tant de marins, combattants ou voyageurs, donne de l'éclat h ces promesses; et la llotle de demain vient au monde, somptueuse aussitôt par des souvenirs qui la grandissent plus vite que l'efîort de dix mille ouvriers.

Mais il faut s'élever au-dessus de ces chantiers énormes pour juger l'importance des vaisseaux que la terre d'Angleterre prépare à son empire naval. Une grue de cent soixante pieds domine tout, plus géante que les géants qu'elle aide à construire. Il faut monter jusqu'au sommet. D'en bas, c'est elle qui écrase et qui stupélie; d'en haut, on s'explique qu'elle soit forte et qu'elle travaille avec aisance, car tout paraît réduit et s'humanise.

M. John f^ipe n'avait rien d'un gymnaste ; mais il tenait à voir ces merveilles dans leur ensemble. Et il grimpa les cent soixante pieds derrière Barbet, ayant le nez sui* l(»s talons de celui-ci, son macfarlane volant au vent, le serrant aux jambes, son chapeau s'entétant à vouloir s'envoler, ses cheveux se rabattant sur les yeux. Lit 1 escalier de la grue était lait de marches en ter, étroites, entre lesquelles M. .lohu Pipi» voyait le vide, des cuirassés, les chantiers, les bateaux, la

Clydc, tout cela dans le souille lar^çe contre qui il était ohli^^é tle lutter.

Mais quand il l'ut parvenu à la plate-forme supérieure, il ne put s'empêcher de s'exclamer : (< Oh! que tout ceci est admirable! » Par égard pour Barbet, il avait la délicatesse de dire sa joie en langue française, mais Barbet ne lui en sut pas gré. Barbet était perdu. Il ne pouvait plus dire : « Dans nos chantiers navals en France... » ni expliquer ce qu'on fabrique chez nous... Alors? Regarder? Il se croyait d'une intelligence trop vivante pour être simplement passif et laisser ses yeux s'enrichir avec des images; il avait donc de Famertume, Barbet; et à Tinverse de ce qui s'était passé à Sheflield, c'est lui qui remarqua que vue d'en haut, l'œuvre de l'homme est chose petite ! Comme tous ces chantiers paraissaient réduits, ces bassins étroits, ces navires des joujou-x I Et que dire du faubourg voisin, minuscule sur sa colline, avec une église dont le clocher n'avait pas plus d'importance que le mât d'une barque de pêche ? Les bateaux ne sont pas des maisons : ils sont des villes; et ils se construisent comme elles, avec une armée d'hommes, des tombereaux, des machines, et des trains. C'était, îiux pieils des visiteurs, un immense dé-

LE MAJOR PIPE ET SON PÈRE 18n

sordre, grouillement de choses et de gens, et, par-dessus tout, la force tranquille de ces grues qui prennent, qui soulèvent, qui déposent, et qui sont à la fois des esclaves et des puissances.

Mais plus haut encore il y avait le ciel, dont les nuages ont l'air nés de la fièvre de cet enfantement. Ciel de travail, pesant et tourmenté qui n'a pas, lui-môme, la sérénité des grandes choses accomplies. Tout y glisse et s'y mêle, projetant (les ombres fuyantes sur cette terre qui fourmille, tremble et fume, parce qu'il y a là de la vie qui se crée.

Quoi de plus vivant qu'un bateau ? Il se confie à la mer et il fait partie d'elle. Il a un nom, une histoire, des dangers à courir, un honneur à défendre. 11 connaît de rudes jours, et s'il meurt à la peine, le pays se souvient et salue sa mémoire. Gloire aux bateaux dès qu'on les fait, car ils exigeront des marins courageux. Ils appellent la valeur et la hardiesse. Leur vie est vaillante, leur mort héroïque. Parmi les créations du génie de l'homme, ils sont la plus noble et la plus passionnante. C'est M. John Pipe qui avait raison.

bit, descendant d'un pied malhabile les deux cents marches étroites de la grue, M. John Pipe songeait, en voyant ces chantiers entre ses

180 LV: MAJOH PII'K KT SON I>i;nK

jambes, en serrant la rampe, en fermant les yeux, étourdi de vertige, — il songeait qu'à tant d'ingc'înieurs et de contremaîtres placés là pour construire ces gigantesques bâtiments, rp]tat devrait adjoindre le poète le plus grand du pays, le plus sensible et le plus pur, pour leur donner Tâme qu'ils doivent avoir.

Aussitôt que M. John Pipe et Barbet eurent le pied à terre, le jeune officier, en rougissant encore, se montra d'abord soucieux de la fatigue qu'il allait leur causer. Puis il leur dit :

— Gentlemen, je suis chargé vous montrer un vaisseau grand... mais pas fini et je vous prie m'excuser.

Sa raideur déférente prouvait le sentiment sinchTQ dont il soutenait ces derniers mots, sentiment d'une charmante candeur, puisque c'était le regret touchant que tout ne fût pas en état pour la venue de ces messieurs. Mais, justement, ils étaient là pour voir des choses commençantes et inachevées, d'innombrables équipes au travail, et pour entendre la grande rumeur des machines et des ouvriers, sur un coin de terre enfantant pour lu mer des bateaux.

En galant homme, heureux d'olTrir un des plus beaux coups d'œil de sa patrie, il les mena

LE MAJOU Pil'E ET SON PÈUE 187

donc visiter ce que la marine britannique, pourtant forte dans tous les temps et plus riche que toute autre, a créé jusqu'ici de plus puissant et de plus magnifique. Et à la porte du chantier il no leur dit pas : « Attention I Ouvrez les yeuxl » Il laissa M. John Pipe s'abandonner à sa surprise et faire un <( oh 1 » d'étonnement.

Le décor, cependant, n'avait aucune splendeur. Un paysage pauvret, dans un vent aigre, sous un ( iel morne. Rien, vraiment, qui soit l'aide de I)iou; mais dans cette médiocrité naturelle, une création prodigieuse de l'homme. Ce que nos yeux trouvent grand n'est, maintes fois, qu'enchantement de la lumière qui caresse, habille et transfigure. Mais quand les choses sont seules et nues, dans un jour gris, il faut que le génie les marque fortement pour qu'elles puissent agrandir encore nos yeux blasés. Le cuirassé anglais que Baibet et M. John Pipe virent, par ce jour sans soleil, n'a pa> d'éj^al au monde : il s'impose |)ar son seul aspect.

11 est massif et somptueux, mais il a de la grâce, et ses lignes sont douces. 11 est terrible dans sa simplicité. Lourd, il étale de larges flancs pour contenir mille marins ; mais sa poupe est légère, et il y a, dans sa proue mince, une audace

it.

ISS LK MAK'U PIPK l'T ^ON PIRi;

orgueilleuse. La loyauté des hommes qui l'ont construit, comme île ceux qui mourront pour le délendre, est marquée dans la franchise avec laquelle il fut conçu, dessiné, Façonné. Cet énorme colosse de guerre, qui aurait pu n'être qu'une forte machine horrible, a de la noblesse et de la conscience. N'importe quel pavillon ne pourrait flotter sur lui ; par sa forme il figure l'àme d'une nation juste. M. John Pipe, grand amoureux de la paix, sentit le levain de la guerre qui gonllait dans son cœur; et tout de suite il voulut voir l'homme qui possédait ces chantiers, et qui pourrait dire :

— Ce navire est sorti de chez moi...

ce navire qui évoquait déjà des combats et des tempêtes, du sang, des morts, ce navire, image héroïque et efïrayante de l'Age moderne, de quoi faire fuir tous les vieux Dieux de la mer, accoutumés pourtant aux choses farouches, — quatre cents ouvriers l'achevaient et grouillaient dessus; et mêlé à ces gens, indistinct, fait comme eux, surveillant, travaillant, le *< patron » qui devait mettre sa marque sur ce monstre, passa sans que M. John Pipe put distinguer, ni aux yeux, ni à l'habit, que c'était un des hommes importants de l'Angleterre.

L'important c'était que le cuirassé fût prêt à défendre le pays quinze jours plus tard. Par sa coque, depuis six mois, il était déjà tel qu'il continuerait d'être ; mais c'était un œuf énorme où la vie couvait. Tout prenait corps et s'achevait, se fignolait; il était sa propre usine, à la fois l'atelier, la machine et la chose énorme créée. Et le jour où il prendra la mer, on verra s'échapper toute une fourmilière d'hommes et de femmes que son ventre aura l'air d'enfanter, et qu'il rendra simplement à la terre et à ses chantiers'.

Les machines fantastiques, les blockhaus, épais comme des tours de château, tout est entre les mains d'un peuple d'ouvriers qui dégrossissent, taillent, liment. On vernit, on polit; tout l'acier et le cuivre de l'intérieur éclate; et l'on dirait que c'est l'ùme du cuirassé qu'on cherche et qui brille. Mais sur les ponts et entreponts, des peintres s'évertuent, au contraire, à ternir tout de tons gris, car il faut que le corps, lui, reste sévère, et ces longs canons monstrueux, dont la gueule, au repos, est déjà une menace, sont d'une couleur éteinte, qui refusera le |)lus petit reflet au soleil.

Dès qu'on s'enfonce dans cette large et puis-

100 LE MAJOn PIPE ET SON Pf^RE

sanlo machine, au milieu de ces hommes qui la consolident et de ces femmes qui l'embellissent, on a de riiébétemcnt, on se perd. La vapeur des machines emplit l'air, les moteurs électriques l'énervent, on est environné de forces surhumaines, mais ce sont des mains d'hommes qui en disposent, qui les domptent et les règlent. On voit des grappes d'ouvriers balancés à des échelles de corde; d'autres qui rampent pour raboter le plancher. C'est un effort prodigieux en tous sens. Alors la tête s'échauiïe et s'étourdit. Et M. John Pipe s'échappa, le cœur troublé par ce grand*travail de guerre, où il y avait déjà la fiôvre d'une bataille.

Dehors, comme l'air lui parut léger I Des mouettes tournaient et planaient sur ce grand vaisseau, ayant l'air de le presser de partir. Dans leurs ailes blanches, elles lui apportaient l'air de la mer qui, tout près, l'attendait. Et tandis que Barbet demandait la force des machines et commençait ainsi : « Le dernier que j'ai visité en France... » M. John Pipe pensait qu'à ce grand navire il ne manquait qu'un oriflamme en haut des mâts. Alors il quittera le bassin trop petit, dont l'eau terne paraît lasse de l'avoir soutenu pendant des mois. Il partira, robuste et bien au

point, et sa proue décidée marchera vers le Hasard.

Dieu fasse qu'il soit clément, mais les mers sont profondes et l'ennemi est perfide. Quatre cents ouvriers d'Angleterre ont donné tout un an de leurs forces et de leurs sueurs pour le construire et le mettre à l'eau. Il emportera toute une armée d'hommes jeunes et solides, avec des munitions pour écraser une flotte... mais si le destin ne lui sourit pas... il se peut que par un jour de malheur, avec toute sa jeunesse et ses canons, en trois minutes il s'engloutisse !

Cette pensée-là figea soudain M. John Pipe, et k la seconde où, partant, il lui. donnait un dernier regard, il ne put se tenir de balbutier son inquiétude au jeune officier qui les avait conduits; mais lui était soldat, et à cet instant il ne fut plus timide. Le drame qu'en une phrase M. John Pipe venait d'évoquer, lui fit dire simplement mais nettement, du ton d'un homme qui prévoit sans s'eifarer :

— Yes... Aussi, dans quinze jours, on on commcMico un antre !

W. John Pipe partit de Glasgow fortifié, élecsé, transformé, ressentant en son cœur, tout à jp, la beauté singulière du courage guerrier, il avait peut-tUre fallu qu'il respirât l'odeur do mer, qui donne à tout ce qu'elle porte, et baice, et engoulfre, une terrible grandeur; mais, ittant des marins, il grilla, tout de suite, d'en ^oir d'autres. Le programme, justement, indilit que l'on ne retournait à Londres que pour )artir vers Ilarwich, base navale. Alors, dans train, il trépigna d'impatience... Où était John Pipe, le rêveur.' Il parlait bateaux, balles, des frégates et de Nelson, et il disait : — Ah! la vie des marins, mongsieur Ijàbeltcl

19 V LK MAJOn PlPli KT SON PliRt:

Je voulais tant mon cher garçon il aurait été mi rin ! Il ciioisit de être ingénieur, et j'ai de la peir pour lui, qui fait le sale guerre dans les humidt boues. Oh ! il est préférable le navigatione d tous côtés du monde, et de s'évcilKr dans les s( leils de Orient !

— Mais, dit Barbet, rageur, on ne fait pas guerre qu'en Orient, monsieur Pipe! Il y a mer du Nord avec ses sous-marins et ses mineî

Bah 1 Barbet ne réussit pas à briser l'élan ( M. John Pipe. Peut-être était-il à cheval sur ui nuée qui menaçait de crever et de le jeter à terr mais, avant que sa nuée crevât, comme il trouvait à Taise dessus I II y dansait, le cœi léger. Et sans doute il se croyait un peu trop c toyen de la vieille Angleterre, au temps des fir gâtes et des boulets ronds ; mais Barbet aurait j attendre que la réalité le désabusât, sans tent« par des raisonnements prosaïques, de lui enlev le plaisir de ses illusions.

M. John Pipe était dans un jour robuste; n'était plus seulement bucolique et sentiment Brusquement il sentait en lui l'hérédité de s aïeux, grands-pères, grands-oncles, hommes d*j lion ou de sport, marchands, navigateurs; mt c'était un désir secret de voyage et d'aventur<

LE MAJOR PIPE ET SON PLUE lO-'i

bien plus que de combats et de beaux sacrifices, que son âme retrouvait, fantaisiste avant tout.

Sa fantaisie, elle s'affirma dans la façon dont il se vêtit à son passage à Londres, avant de partir pour Ilarwich. 11 laissa son complet de voyage, en laine trop épaisse et trop raide. Il mit un pantalon d'un tissu plus léger, oii le pli se marquait bien, un chapeau de roman, mou et de couleur blonde, un paletot en ratine douce, gros bleu, ceinturé à la taille, et enfin des guêtres en toile beige qui lui égayaient les pieds. Il était déliîieux, amusant et charmant, parce qu'on devinait, à le voir, le plaisir qu'il avait pris à s'habiller, — un peu fantasque, un peu falot, léger, échappé d'une féerie moderne, et comme pour compléter cette allure impayable d'Anglais qui îuit sa seule idée sans souci de l'opinion, il s'était mis sur une légère entaille faite par son rasoir à la joue, un petit bout d'étoupe qui s'agi- [ait à l'air sitôt qu'il marchait vite.

Harbet, rien qu'à le voir, se sentit d'une humeur joyeuse ; la veille, il était agacé; ce jour-là il revenait à des sentiments charital)les. Il pensa :

— C'est une caricature, mais quel type!

Puis, prévoyant que l'autn^ ne pourrait pas répondre, il lui demanda tout de même :

190 l.K MAJOn PIPE ET SON PÈRE

— Monsieur John Pipe, entre nous, combien votre marine a-t-elle pri-s de sous-marins bochesl

— Oh! mongsieur Babette, dit M. John Pipe, j'aimerais mieux vous me demanderiez des choses! sur le quadrature du cercle : je connais autant.

Barbet éclata de rire.

— Je me renseignerai auprès de ces messieurs de la marine.

L'arrivée h liarwich fut presque dramatique, car le ciel, serein au dépari, s'était couvert et fondit soudain, noyant la terre. Infortuné monsieur John Pipe, avec son chapeau blond, son brin d'étoupe et ses guêtres claires !

— Ah! ah! dit Barbet gaîmcnt, voilà ce que c'est que d'avoir une coquetterie de demoiselle.

— Oui, je... vais demander une parapluie au chef de gare, dit M. John Pipe.

Il pénétra dans le bureau de cet employé et revint l'œil allumé de joie, disant :

— 11 arrive des nouvelles, mongsieur Babette. Le armée anglaise a encore capturé deux villages et trois mille prisonniers.

— Trois mille? dit Barbet. Avec les deux mille d'avant-hier, cela fait cinq! Eh! dites donc!

— Vos. Et on continue de compter, dit M. John Pipe.

Puis il montra un parapluie... inouï! — un arapluie tel que devrait en avoir un amiral, si ;s amiraux pouvaient avoir un parapluie, — un larapluie avec des glands dorés comme un chapeau 'évêque, et je ne sais quels ornements luxueux ur le manche, tels ces bas-reliefs aux inscripons de victoire qu'on voit sur les colonnes triomhales des places publiques. Enfin M. John Pipe tait beau avec cet instrument de gloire, et ce it presque *in malheur que les cataractes du ciel essassent juste au moment où il l'ouvrait.

A cette minute précise un officier de marine ccourut vers lui, ôta sa casquette et le salua insi que son compagnon, disant qu'il le saluait, ar il avait reçu de l'Amirauté Tordre de venir le iluer... Cette entrée en matière, de la part d\in ivil, eût pu paraître maladroite, mais d'un mililiro elle était correcte, disciplinée et bien charïante.

L'oflicier de marine était un Commodore, dont i mâchoire rappelait celle des requius. Il évouait donc des scènes redoutables. Néanmoins, larbet souffla avec courage à M. John Pipe :

— Annoncez- lui que je suis chargé de mision.

— Oh! yes... Mongsieur HAbolte, important

l'iS LK MAJOR l«ll»E KT SON PKUE

frcnch journaliste, dit M. .lohn Pipe, chargé d'un mission pour tout savoir dans ce qu'on pourr lui inontror.

Le Commodore était raide, mais il eut un larg mouvement de mâchoire, et il en sortit le mot (' Yes ». Puis il guida ces messieurs vers le qua au hord duquel on voyait des masses grises émer géant de l'eau.

— Sous-marins, prononça le Commodore.

— Ah! très bien. Dites-lui vite, glissa Barbet que je me passionne pour cette question sous marine.

— Yes. Mongsieur Babette, dît M. John Pipe il avait beaucoup écrit déjà sur les sous-marins grands articles à retentissement: « Défendez- vous vous êtes pas défendus ! »

— Non, ça, murmura Barbet, c'est sur les fort de l'Est... mais ça ne fait rien.

Et prenant la parole lui-même, il dit avec gra vite :

— Mon commandant, je suis envoyé par h Gouvernement français pour me rendre compt< de la manière décisive dont vous luttez contre le.' pirates.

De grosses gouttes, puis une averse drue, furen la réponse, en même temps qu'un second « Yes

u Commodore, qui d'ailleurs n'avait rien coniris à cette longue phrase, débitée trop vite. I. John Pipe ouvrit « sa parapluie glorieuse ". i la suite du commandant et de Barbet, il évoua, tel un Japonais, sur une mince planchette u-dessus de l'eau, où la pluie faisait des ronds irécipités. Et à la queue-leu-leu, ils s'engoufrèrent dans un sous-marin oii plongeait une chelle de fer. Seul, le parapluie doré ne passa las. M. John Pipe avait déjà son pardessus de atine bleue qui lui remontait et bouffait sous les isselles. Il venait de mettre une de ses 'guêtres laires dans une mare d'huile ; il fallut le secours lu Commodore pour empoigner le tout, rétablir 'équilibre, fermer le parapluie.

Puis, cet officier commença d'expliquer Pappaeil énigmatique et affreux dans lequel ils étaient lescendus. Cage étroite, métallique, remplie do uyaux, (h' roues, de vis, de cadrans, de réservoirs. M. John Pipe, déjci déprimé par sa descente )énible et son pied huilé, sentit son ûme s'abattre !n lui tout h coup, comme un chAteau de caries. »lon Dieu! Est-ce à cela qu'aboutissait tout sou ispoir vibrant on la visite des bateaux? Il sou- )ira, accablé. Comment de malheureux iiommes )ouvaienl-ils vivre là-dedans? Mais cette ques-

->00 lAi MAJOII riri. Kl .sd.N IM.IIK

lion n'intéressait pas Barbet qui, liévreusement. discutait avec le Commodore sur le lancemenl des torpilles, la signification des chiiïres sui (kaque cadran, les degrés de ceci, l'évaluation de cela. Et il semblait transporté d'aise, cet homme, d'apprendre ces choses sans beauté.

Ce ne fut qu'au bout d'un quart d'heure que M. John Pipe put demander quelqui'S détails sur la vie des marins, enfermés en de pareilles machines à supplices. De peur de se graisser, il tenait son pardessus serré, à deux mains, et dans cette attitude précaire et frileuse, il écoutait, navré, que de juin à septembre on ne pouvait, dans un sous-marin, respirer plus de trois heures sur vingt-quatre, à cause des nuits trop claires qui ne permettaient pas d'immerger, et qu'au surplus, au bout de la neuvième heure, l'air était si vicié qu'on ne réussissait pas à y faire flamber môme une allumette. Aussi, les équipages n'étaient-ils composés que de volontaires ; les oflitficrs, sans cesse, avaient l'œil dans une lunette : leur vue ne résistait pas à ce surmenage. Enfin, M. John Pipe, qui n'avait plus le courage de penser ni à Nelson ni aux frégates, retrouvait une marine transformée, gâchée, aussi laide que l'industrie, fabriquée par elle, sentant l'usine, la j

LE MAJOR PIPi: KT SON PKHP: 201

aciliiierie, la science moderne, la fatigue, l'éintement, l'épuisement, — la mort au lieu de douce vie.

Il en était tout mou quand il sortit du sousarin. 11 faillit tomber dans l'eau en repassant F la planche de bois ; et il avait perdu le morau d'étoupe qui voletait sur sa joue.

Infortuné monsieur John Pipe ! Sans allégresse suivit le Commodore et Barbet dans une vette qui se mit à danser sur la mer et les emena, à travers la pluie, dans tous les coins de rade. On était dans un brouillard d'eau ; vagueent on apercevait de grands navires mouillés es de la pointe que la côte faisait à l'horizon, Barbet, dont la pensée semblait active, péroil :

— Quand mon journal m'a envoyé à Brest >ur la question transatlantique... dans une rade le celle-ci me rappelle...

Peut-être n'avait-elle aucun rapport, sinon l'une rade est toujours une rade, mais c'était 1 besoin chez Barbet, au lieu de regarder l'Aneterro, de toujours parler de la l'rance, — )mme cha(|iic fois qu'on lui montrait une chose îuvelle, il fallait qu'il dit : « Je suis au couint. » Puis il donnait des détails vrais ou faux.

202 LK MAJOIl PI1M-: KT SON PERE

La vedette était comme lui, trépidante. El! allait, revenait; sur Tordre de riiomrae à la m. choire de requin, elle s'essoufllait à traverser 1 rade en tous sens ; elle accostait à un quai pou faire voir à ces messieurs une grosse mine alii mande péchée la» semaine d'avant; elle reparlai en pleine eau jusqu'à un vieux dragueur plein H poulies, de cabestans, de fils et de filets, routi' de Tocéan, pouilleux d'aspect, mais qui s'étai couvert de gloire en allant plus de cent fois au devant des mines pour les cueillir avec cell prudence et cet esprit de ruse tranquille qui ^^ lisaient sur la tète de ses vieux loups de mer.

Le temps de recevoir un nouveau grain, de > prendre le pied dans des cordes, on remonta dans la vedette, teuf teuf, teuf teuf. Et elle ïih de toutes ses forces vers les phares de l'entrée ii la rade, vers la haute mer, vers un destroyer.

Navire mince, celui-là, agile, léger, qui do attaquer avec audace ou s'esquiver avec adress- Le risque-tout des batailles, au repos il est syn pathique, car il garde un air fier et hardi. Lorsq la vedette vint se ranger tout contre, on eût d que ce petit navire était tout chargé de piles t de timbres électriques, car il se mit à sonner d partout. Alors, par trois ouvertures, sur le pon

LK MAJOR PIPE liT SON PKHK L.).>

l'équipage émergea, s'assemhla, s'aligna, et dès ^ue chacun fut à sa place, on vit un jeune officier maigre, avec une énorme tête rieuse, sortir le lernier du ventre du bateau.

Il avait des mouvements secs et drôles. En hâte il enfilait des gants. Puis il aperçut les visiteurs ît salua, très raide. Le Commodore à la mâchoire ie requin présenta M. John Pipe et Barbet < important journaliste chargé de mission ». L'officier salua encore, prit la tôte des trois personnages, et en moins d'une minute leur fit 'aire le tour de son pont de bateau, qui était miluscule. A l'avant, tout h coup, il stoppa et prononça :

— Canon. Yes !

Puis il rit.

Il repartit, marcha jusqu'à rarrière et stoppa pour redire : « Canon. Yes! »

(i'était fini. M. Joiin Pipe et Barbet avaient vu lin destroyer dans ses détails. Il n'y avait plus , ]u'à remercier; l'officier resahia donc, rit plus fort, et avec de nouveaux mouvements secs s'enfonça dans le ventre de son petit navire, vu enlevant ses gants.

Tandis (juc la vedette s'éloignait, tous les timbres résonnèrent, et ré(|iiipage aussi disparut.

Teuf tcuf, teuf teuf, teul" tcuf, on dansait sur l'eau que le petit bateau Tendait et qui, de chaqur c6i6, éclaboussait joyeusement. Déjà on était ;i l'autre bout de la rade ; la pluie avait cessé ; l<^ ciel s'était rouvert; le soleil brillait et mettait des tacbcs vives partout sur la mer mouvante. M. John Pipe allait beaucoup mieux. Ce mouvement rapide, ce ballottement en tous sens l'avaient ranimé, ravigoté; en une demi-heure il avait grimpé ou était descendu dix fois par des escaliers de marins qui semblaient faits pour des singes. Huit fois sur dix il avait failli tomber à la mer; à la neuvième, il s'accoutuma, et Barbet put lui dire :

— D'ici quelques années vous aurez le pied marin, monsieur John Pipe!

Il s'amusa de la boutade. L'officier du torpilleur l'avait enchanté. Le soleil enfin le dérida et l'épanouit. C'était comme une résurrection de la mer, un réchaulTcment et une illumination de tout, de l'eau, des hommes et de leurs bateaux. Et pour comble d'étonnement et de bonheur, la vedette semblait maintenant emmener son monde vers un immense navire qui de loin avait tout Pair de ces frégates admirables dont M. .lohn Pipe, amateur de vieilles images, parlait toujours,

LF. MAJOR PIPE ET SON PÈRE iO-^

au lieu de se louer d'être un citoyen de la moderne Angleterre.

Bâtiment énorme, avec trois étages de hublots, des mats démesurés, un pont qui devait être une place publique, une proue ornée d'une grande figure de Victoire en chêne peint, et des ancres géantes qui pendaient sur ses ilancs. Vite, les yeux brilhduts, M. John Pipe demanda ce qu'était ce grand navire, et l'homme à la mâchoire de requin répondit :

— Oh î celui-ci il ne fait point le guerre!

A ces mots. Barbet eut un rire avantageux, et il échangea avec le Commodore un regard de gens qui s'entendent; mais cela n'était pas fait pour désarmer iM. John Pipe, qui avait la joie de voir réalisé un échantillon de la marine pittoresque telle qu'il la rôvait. Il se moquait bien qu'elle ne fît pas la guerre, cette vieille coque étonnante. Raison de plus pour l'aimer... (Ju'il était beau, ce bateau, en plein milieu de la rade, sous le soleil qui lui redonnait un violent c«)up de peinture ! C'était un des aïeux de la llolte britanni([ue ; il se re[)osait en une eau calme, tandis que ces affreuses ferrailles bataillaient, se crevaient et se coulaient. Lui, il prenait encore le vent de la mer, et quoique survivant dans nn Age bien

!?<>•> LE MAJOIl l'IIMi: ET SON rKIUC

j)c'nil»lo, il restailcominode, confortable, un vieux navire antique sur lequel on était peut-ôtre mort quelquefois, mais sur lequel, aussi, maints grands pères ou grands-oncles de M. John Pipe avaient dû fort bien vivre.

Quand il mit le pied sur le pont, comme il le trouva vaste, net et beau! C'était un pont pour passer des revues, un pont sans canons, pont de navire marchand où Ton évoquait des promenades de long en large durant des traversées sous des ciels merveilleux. — Ah! ce plancher serré, si bien fait, il en eut des tressautemcnts de plaisir, M. John Pipe. Des mousses, vôtus de toile écrue, lavaient à grands seaux d'eau, pieds nus sur la planche mouillée ; une corde grinçait dans la poulie du màt ; le soleil faisait briller les cuivres des bastingages. Ma foi, il oubliait qu'il fût en 1917! Il n'y avait plus de Boches pour lui, ni de Guillaume 11, ni de sous-marins, ni aucune de ces néfastes machines qui réduisent Thomme à Tctat de brute et ne laissent à la vie aucun prétexte pour être aimée, même supportée. L'imagination de M. John Pipe, aidée par la réalité, le transportait au dernier siècle. Il ne craignait plus l'huile pour son pardessus et il était heureux d'avoir encore une guêtre claire.

— Nous déjeunerons sur ce bateau, fit le Gommodore à la mâchoire de requin.

Sur ce bateau! M. John Pipe se sentit faim tout de suite.

— Et nous déjeunerons avec Mister Elphinston, Ministre an Ravitaillement, dit encore le Commodore à la mâchoire de requin.

A cette seconde nouvelle, ce fut Barbet l'homme heureux. Il souffla à M. John Pipe :

— N'oubliez pas de dire au ministre que c'est le Gouvernement qui m'envoie !...

A l'arrière du vieux bateau il y avait un grand salon en demi-cercle, avec tout un alignement de petites fenôtres carrées, qui étaient remplies par la vue de la mer et de la rade.

— Que j'aime ce salone ! s'exclama M. John Pipe.

— Oui : hélas, c'est pour la paix... et il y a la guerre, reprit avec un rire sarcastique Barbet, qui voulait se faire bien juger.

Mais... c'était justement le salon du Commodore, et cet homme à la mâchoire de requin qui venait de leur faire voir d'horribles sous-marins, un destroyer échappé des pires combats modernes, un dragueur qui p(>chait des mines, c'était là, sur ce bateau pacifuiuc et retraité, qu'il

208 l-K MAJOU l'Uli bT SON VVAXÏù

se reposait, (pril loijoait ontro deux lournt^cs sur mer, qu'il lumait sa pipe, qu'il cultivait ses pommes de terre !

Car il avait des i>omuies de terre en caisse-. à la porte du salon, et elles poussaient charitablement, avec la mc^me vigueur que dans un champ. Oue M. John Pipe fut attendri par ce spectacle ! Il y avait aussi un perro(juet des Iles sur un perchoir, un ouistiti qui s'enfuyait devant les visiteurs et, de loin, les regardait d«' son omI de pauvre homme. « Que tout cela il était charmant! » murmura M. John Pipe. Kt Barbet, des yeux, cherchait le ministre au Uavitaillement.

Le ministre se lavait les mains dans le cabin<'t de toilette : on entendait un grand bruit d'eau. En l'attendant, le Commodore à la mâchoire de requin lit voir h ces messieurs, dans son salon, mille choses à quoi il tenait et qui flattaient son amour- propre : la photographie de M™*^ Sarah Bernhardt, signée : « elle était venue sur son bateau » ; celle de George V, mais pas signée « il avait toujours dû venir sur son bateau » ; un bouddah rapporté des Indes; un morceau de toile d'un aéroplane boche ; des débris de bombes de Zeppelin.

— Ah ! (lit Barbet lyrique, quelques dépouilles le ces Barbares !

I^uis il profila île l'occasion pour poser une question qui le démangeait et qui, là, était en ituation, puisqu'il se trouvait parmi dos marins 0 m battants.

— Mon commandant, dites-moi, est-ce que le )eutschland a bien été pris par les Anglais?

Le Deutschland c'était ce grand sous -marin avitailleur allemand, dont la presse française .'a cessé de dire pendant quinze jours : « Il est ris! Les Anglais le tiennent! » pour imprimer nsuite pendant quinze autres jours que les •oches se targuaient auprès des neutres de l'avoir ans leurs eaux. Barbet se disait donc : « Me oici à la vraie source. Je rapporterai un tuyau ûr... je ferai un article. » Bref, sa question était [ne interwiew, et il guettait la physionomie du lommodore; il allait savoir, le temps que l'autre ssemblàt quehjues détails précis. Mais le (lomlodore regarda Barbet avec une stupeur inquiète, omme s'il était impressionné soudain de décourir chez un homme (ju'il sup|)osait intelligent me vraie médiocrité ; puis, en chef qui ne perd pas on temps à des potins, cjui ne les comprend pas, \\\ ne s'y intéresse jamais et qui a bien assez

■2\0 LK MAJOR PIl'H liT SON I»i;nE

de ce qu'il a à faire, il repondit poliment, maij avec fermeté :

— Vous excuserez, monj^sieur... le Deufschland... ce n'est pas dans mon secteur...

En retour il s'offrit à conter ce qu'il avait fait et il parla avec humour d'un Zeppelin qui était tombé tout près, abattu par les canons de la défense cùtière. L'équipage sain et sauf s'était rendu et deux policemen avaient emmené simplement tout ce monde boche au poste de police. Du Zeppelin chacun avait pris quelque chose.

D'un air mystérieux, le Commodore demanda à M. John Pipe si M. Barbet était marié?

— Yes, dit M. John Pipe, le murmure m'est venu que certes il est marié.

Alors le Commodore offrit à Barbet une bague faite avec un peu d'aluminium de ce monstre aérien.

— Oh ! dit Barbet, que vous êtes aima...

La porte s'ouvrit : on vit entrer un haut personnage, vêtu d'une redingote et d'un gilet blanc: le Ministre au Ravitaillement, M. Elphinston.

Barbet salua profondément. Le Commodore fit les présentations ainsi qu'il convenait, mais M. Elphinston ne savait même pas dire « bon-

jour )) en langue française. Il ne comprit donc pas toute l'importance du rôle de Barbet; il préféra, étant données ses fonctions publiques, aller contempler les pommes de terre en caisse et il félicita avec chaleur le Commodore par des exclamations gutturales, en cadence.

Puis, on se mit à table.

Pour la cérémonie alimentaire, on vit paraître doux officiers nouveaux ; l'un d'eux savait le français; il s'assit auprès de Barbet qui avait M. John Pipe de l'autre côté et qui, placé en face de M. Elphinston, pensa tout de suite en le considérant :

— Celui-là, au moins, a Tair de savoir ce qu'il veut... Pour choisir leurs hommes d'État, ils sont merveilleux ces Anglais î

Etant assez naïf, comme beaucoup de journalistes, il était fier de déjeuner avec un membre du Gouvernement britannique, et il songea : « Il faut que je mette une carte à ma femme et une au patron. » Sa joie lui donnait faim; il common(;ait à comprendre le plaisir de M. John Pipe sur ce vieux bateau qui n'avait plus de qualités guerrières, mais où l'on pouvait manger paisiblement et longuement. 11 jeta les yeux sur le menu : il ne comprit rien.

Mais à peine eut-il aval6 un simple œuf sur le plat que le marin serveur, sur lo menu • '; question, lui désigna deux lignes.

11 ne saisissait toujours rien; il dit : « Bon. C'est parfait! », rougit, puis, devant l'air égaré du marin, il reprit les trois seuls mots anglais qu'il (-•onnaissait : « Yes » et « Very well ». Le marin demeurait toujours. Il fallut l'aide de M. John Pipe. Ce dernier, aimablement, expliqua qu'on ne demandait pas à Barbet une acceptation, mais un choix : l'Angleterre vivait sous un régime de restrictions. Aussi après les œufs le menu du Commodore, même quand M. Elphinston déjeunait, était ainsi arrêté : un seul plat : gigot de pré-salé dans une sauce à la menthe, ou tarte aux groseilles à maquereaux.

— Je... je yeux de la tarte, balbutia Barbet, saisi par cette liberté d'esprit qui sacrifie les invités à ce qui semble raisonnable.

Il est vrai qu'entre deux plats, les Anglais choisissent toujours le plus substantiel. Barbet fut seul à manger de la tarte. Et le Commodore en eut tant de surprise qu'il dit avec bonne grùce :

— Ce était toujours les Français qui résistent le plus...

Barbet se mit à causer avec son voisin rof[ici(M'.

Grand jeune homme blond, plein de douceur ans le visage, il se prêtait à dire tout ce que larbet voulait. Il venait de naviguer vingt-deux Qois dans la Méditerranée orientale et il n'était entré en Angleterre que parce que le destroyer ur lequel il commandait avait été coulé : déploable accident de marine ; abordage avec un autre lavire anglais.

— Oh ! dit Barbet, vous avez dii avoir une :rande peine ?

Ves.

— Au moins vous ètes-vous sauvé facileoent ?

— Ves, yes ! Quand il sombrait, nous étions ransportés sur un autre.

— Je vois ça, fit Barbet. Spectacle tragique une fois de plus il guettait l'article à faire) ; ça levait être poignant... Vous pleuriez tous?...

— Ves.

— La nuit tombait?

— Ves.

— Je vois... avec des lueurs tragiques dans le

— Oh ! yes.

— Monsieur, vous ne sauriez croire à quel ►oint vos détails mcoieuvent, dit Barbet. J'écris

214 LE MAJon IMPK tr SON PKHE

dans un grand quotidien de Paris. J'ai fait là des campagnes retentissantes, dont, peut-être, vous ave/ entendu parler.

— Yes.

— C'est moi qui, quelques mois avant la guerre, visitant les forts de l'Kst...

M. John Pipe se pencha vers Barbet.

— Mongsieur Babette, je crois mongsieur Elphinston, Ministre au Ravitaillement, il veut dire quelque chose.

Barbet ri'garda le Ministre. Le visage de ce dernier était transformé. 11 était fort rouge, et, papillotant des yeux, paraissait bien ému. Depuis dix minutes, ne pouvant parler avec ce journaliste, car il ne connaissait pas un mot de français, il tentait du moins d'ôtre aimable et bon, lui passant le sel, le sucre, le vin, le pain, et chaque fois il souriait; mais maintenant que le repas touchait à sa fin, il voulait plus et mieux. Il se leva, il regarda fixement Barbet : ses yeux s'embrumèrent d'émotion. Il boutonna sa redingote pour sembler plus correct et pour que ses paroles eussent un air ofliciel ; puis, ouvrant grand la bouche, comme s'il craignait d'être mal compris, — guindé, maladroit, follement troublé et bien touchant, levant son verre, fixant des

eux Barbet, important journaliste, il dit avec m fort accent et d'une voix qui tremblait comme oute sa grande personne :

— Vi... Vive Verdun!

C'était tout ce qu'il savait, tout ce qu'il pouvait ire dans la langue de son invité.

Puis il se rassit tout d'une pièce; et il respira )rt, regardant toujours Barbet.

Et Barbet alors se leva, mais brusquement, )ugueusement, passionné, cabotin et le bras roit tendu vers le Ministre, il jeta au plafond j cri de :

— Vive l'Angleterre !

Il lança un coup d'œil à M. Elpbinston ; puis par eur de n'avoir pas été compris, il recommença :

— England for ever !

Cette fois M. Elpliinston s'inclina. En sorte ue Barbet se crut autorisé à continuer en franlis :

— En saluant Verdun, monsieur le Ministre, est toute l'Armée française que vous honorez. n son nom je vous remercie. Nos chers poilus, rec.qui je me suis entretenu tant de fois, mêlent toutes les admirations. Mais les entendre ucr piir (h.»s allii's h)yau\ el puissants, c'est )ur moi une émotion double et durable, .h*

il 6 LE MAJOR imi'l; et son père

redirai à ceux des nôtres (jui soulïrent héroïquement dans la boue et sous les obus, ce qut j'ai eu la joie d'entendre sur la terre sacrée dt la noble Angleterre, et je sens ainsi — car j'ai toujours eu la iierté de mon métier de journaliste, — que mon modeste voyage sera pourtant l'occasion d'une amitié plus fervente entre nos deux grands pays !

Quand Barbet eut terminé, le Ministre du Ravitaillement qui, hélas! n'avait rien saisi, s'inclina une fois de plus. Le Commodore se curait les dents; il fit un sifllement approbateur de sa langue, appuyée sur ses grosses molaires ; M. John Pipe avait un sourire attendri ; et tous les marins serveurs, debout, raides, semblaient vraiment impressionnés.

Cette apostrophe patriotique de Barbet, c'était l'achèvement de la visite à llarwich. Barbet se sépara des marins, enchanté d'eux parce qu'il s'était senti lui-même éloquent et admiré. A l'heure du départ, le soleil inondait de ses rayons le ciel, la mer et la terre. Tous les vaisseaux de la marine britannique brillaient en rade; de la joie et de l'espérance flottaient sur toutes choses. Et Barbet, aux côtés du Commodore, répétait avec un front plissé comme un penseur :

— C'est beau... C'est admirable!...

Enfin, une auto attendait ces messieurs ; il

llut se séparer.

Barbet, tête nue, dit encore :

— Mon commandant, je n'ai plus de mots... Puis l'auto prit la route de Londres.

Dans l'auto. Barbet se carra avantageusement IX côtés de M. John Pipe, comme il faisait avec imes sur le front, et d'une voix admirative, il îmanda :

— Qu'est-ce que vous pensez de ce ministre-là?

Dix idées lui affluaient à la cervelle : « Quelle )lonté dans les yeux ! Quelle simplicité dans le eurî Comme il représente bien l'Angleterre I... »

Mais avant qu'il eût le temps de les exprimer, . John Pipe, qui se sentait lucide et heureux, îpondit doucement :

— Oh ! il est bien aimable !

— N'est-ce pas ?

— Et surtout il est bien bcle...

— llein.^

— On diflicilement peut être dépulr et rester ivilisé...

liuml... Barbet se détourna. Et il ne dit plus ien, mais, rageusement, il pensait :

— C'est décidément lui qui est idiot, ce pauvre bonhomme î Des boutades, toujours, pour tout Quel fantoche !

Puis, il rumina encore :

— Ça doit être un faux Anglais.

Il lui demanda :

— Monsieur John Pipe, vous êtes natif de quel pays ?

— De Irlande, mongsieur Babette.

— Ah! Voilà...

L'Irlande : lutte avec l'Angleterre. Les vrais

Anglais ne soni pas sur ce modèle. Un vrai Anglais c'est un monsieur fort, solide, flegmatique et précis. Seulement cette exception confirmait la règle... et Barbet redevint aimable. Il parla avec admiration du Commodore et des restrictions de son menu; il admira l'esprit d'indépendance britannique et répéta encore : « England for ever! » Mais il avait un creux : la tarte ne l'avait pas nourri pour lu journée. Au bout d'une heure d'auto, il demanda si l'on ne pourrait pas prendre le thé. M. John Pipe de répondre :

— Oh I yes, dans un beau paysage.

Et sur le bord de la Tamise, en un endroit mé

diocre d'ailleurs, car le printemps commenc^anl n'y avait encore mis que des bourgeons, sauf

'euilles, M. John Pipe fit arrêter, descendit, et levint éle'giaque.

Son imagination, en ces premiers jours de Bai, lui faisait voir les rives de la Tamise telles ju'elles seraient aux derniers jours de juin. Il évoquait la fraîcheur de l'air, la douceur de l'eau, 'intimité de ces lieux où, par un chaud aprèsnidi, on entend des bruits charmants et famiiers : chant d'un oiseau qui aime, le vent dans es roseaux, une rame qui s'égoutte. Et il dit à hrbet :

— N'est-ce pas, c'est beau ?

Malheureusement, une jeune bonne blonde,

•vec des joues enluminées, accorte en son tablier '. volants, apporta dans une corbeille deux petits arrés de mie chichement mesurés, et il est vrai lu'elle fit un sourire, mais tout de suite elle dit :

— Un, messieurs !

Un seul? Alors, ensemble, avec une précipitaion bien humaine, M. John Pipe et Barbet tenirent la main, pensant chacun prendre le plus Tos; mais la bonne prit un air penché pour ire :

— Ils sont pesés...

Ils (iigér^rent sans peine ce goûter frugal. La oiréo était fine et transparente; ils se sentaient

220 LE MAJOn F>IPE ET SON PhRE

légers comme elle ; mais ils avaient du plaisir & ùire des gens de vertu.

Gomme ils rentraient dans Londres, M. John Pipe lit voir il Barbet une maison avec cette pancarte sur la porte : « Ici les habitants ont modéré leur apprtit dans un intérêt patriotique et ont adopté les restrictions que conseille le Gouverne^ ment. » C'était une maison heureuse de servir d'exemple. Les Anglais, citoyens libres de bien faire, sont toujours émus d'avoir bien fait et ils aiment que cela soit signalé, pourvu que la formule reste simple et sans emphase, avec un rien d'humour dans la tournure, qui marque de la finesse et de la tenue.

Barbet se sentait une faim terrible. 11 dit :

— C'est beau de se restreindre... Mais nous avons fait plus que notre devoir. Nous méritons aussi noire pancarte. Ce soir enfin allons-nous manger?

M. John Pipe, souriant, répondit :

— Je veux vous mener dans une restaurant oii vuus devez trouver un garçon compatriote, yes.

— Ali ? D'où donc?

— De Montmartre, oh ! oh !

L'annonce était exacte. Le garçon de Mont-

LE MAJOR PIPE ET SON PlùKE 221

martre avait le pur accent traînard de Paris, et il substituait à l'impeccable raisonnement londonien les à peu près de sa bohémienne cervelle de la Butte.

— Garçon, demanda Barbet, lorsqu'on est de Pantruche — j'en suis — est-ce qu'on n'a droit ici qu'à un morceau de pain?

— Un kilo, si monsieur veut. Et je salue bien monsieur de Paris, répondit le garçon, clignant de l'œil.

— Je suis un vieux journaliste, mon ami, dit Barbet. Vous avez dû lire cent fois ma prose. Vous ne vous rappelez pas une série d'articles qui ont fait du potin : « Défendez-vous, vous n'êtes pas défendus ! »

— N'êtes pas défendus... ça ne m'étonnerait pas que je me rappelle, dit le garçon.

— Bravo! fit Bar!)et... Et la viande, on n'a droit qu'à un plat ?

— Pour monsieur de Paris, dix-huit plats, répomlit le garçon, clignant l'autre œil.

— Quant aux vins...

— La cave 1

— VA les liqueurs?

Là, le garçon de Montmartre (Mit uu sourire farce.

— Ces messieurs n'ont plus que cinq minutes. Il est neuf heures moins cinq : les liqueurs, ça finit à neuf heures.

— Alors, fit Barbet, ce sera pour une autre fois.

— Mais, reprit béatement le garçon de Montmartre, l)aissant les yeux comme une coquette et parlant bas, les poings sur la table, monsieur a jusqu'à neuf heures et demie pour les boire.

M. John Pipe, quoique consciencieux Anglais, était trop enclin à la fantaisie pour ne pas être ravi de la plaisante roublardise de cet homme, et, mangeant le potage, il dit à Barbet :

— Tout le monde, chez vous, il sait causer. Ces simples serviteurs, qui connaissent point le grammaire, ils avaient l'esprit comme du feu! Les mois ils sortent et ils pétillent! Oh! j'aime le France!... Dans le France, même les gensses bétes ils sont intelligents.

Barbet approuva avec pompe et oublia presque l'Angleterre, les Anglais, leur hospitalité, son voyage. Il était fier surtout, en cette fin de journée, d'appartenir à un peuple bavard, qui joue si facilement avec les idées et les phrases. Il s'aimait bien, ce soir-là. Barbet, et de ce fait il trouvait plus de charme à M. John Pipe. Aussi, eut-il

LE MAJOR PIPE ET SON PtRE 223

une déception quanJ, au sortir du restaurant, ce dernier lui annonça en rougissant :

— Demain je serai bien au regret, mais il sera impossible pour vous accompagner.

— Gomment, dit Barbet, vous avez. des affaires pressées?

— Yes.

— Quel malheur!

— Donc, dit M. John Pipe, toujours rouge comme s'il faisait un mensonge, je vous délivre le feuille... le feuille que l'Ëtat-Major il envoie... vous lirez... c'est pour le camp... moi je pourrais pas visiter.

Alors, Barbet comprit : ce satané bonhomme était incapable, môme d'avance, de surmonter l'ennui que, même de loin, lui inspiraient des soldats, de la discipline et des exercices. Barbet prit la feuille et lut ceci :

' « Demain le Général P..., du camp de A..., recevra avec bien du plaisir M. le journaliste français Barbety ainsi que M. le Hésident du Maroc Si Hadj brn el llaouri iZut, s'interrompit Barbet, encore ce sauvage!). Le Major O... ira à la rencontre de ces tyiessieurs et se tiendra à neuf heures pour les attendre, à un kilomcfrc à l'ouest de la (/arc, au sud du camp. »

Barbet relut deux fois; puis, M. .lohu Pipe dit gentiment :

— Je vous souhaite bonne journée... C'était peut-être une brave major, mais je pourrais pas m'intéresser... Car, déjà, ce kilomètre à l'ouest, ce... était trop militaire... et... vraiment trop bête!

Et il avait cessé de rougir. Il était devenu très affirmatif. Il tendit à Barbet une main afTectueuse ; puis il disparut.

Le lendemain matin, Barbet dormait quand le garçon frappa à la porte.

— Monsieur est attendu en bas.

Bigre! Encore au lit. Pas moyen, même, de se raser... En hâte, il avala un café au lait amer, car on n'avait consenti h lui donner que deux grammes de sucre dans une enveloppe; et essouffW, habillé de travers, peigné en chien fou, il rejoignit dans une auto le superbe Si Iladj ben el llaouri, voluptueusement étalé sur la banquette du fond. Saints. Bredouillements. La voiture partit et alors, d'une voix grave, avec un noble sourire qui montrait ses dents d'un magnifique ivoire, le superbe Si Iladj bon el llaouri commença en ces termes :

— Heureux, n'est-ce pas monsieur, qui peut i| voyager et embellir son esprit! Il voit des indus- tries splendides, des cultures nombreuses dans les nagions principales... et on ne peut pas tout voir: c'est trop beau! Mais sur ce qu'on voit, que Dieu soit loué !

— Ah ! monsieur le Résident du iMaroc, que je suis de votre avis ! dit Barbet, achevant de se boutonner. Aujourd'hui nous allons dans le plus grand camp qu'aient les Anglais : j'en suis tout heureux. Vous souciez-vous de ces questions? Moi, peu de mois avant la guerre, j'ai visité les forts de l'Est et fait dans mon journal une campagne retentissante. En sorte que tout ce qui

ouche à l'effort militaire me passionne.

A ces mots, le superbe Si Hadj ben el Haouri s'inclina.

— Monsieur, que Dieu vous protège, et en donne beaucoup tels que vous au Gouvernement français. Merci.

Puis il s'extasia sur les rues, les maisons, la grandeur et la force de ce pays.

— Connaissez-vous Paris? lui dit Barbet.

— Oh! Paris! reprit le superbe Si Hadj ben el Haouri, on ne peut compter ses merveilles. Les constructions se touchent pendant seize ki-

lomètres. Sur le tleuve il y a vingt- huit ponts. Entre chaque pont cinq cents mètres. La longueur du pont est de cent quatre-vingts mètres. Tous ces chiffres, je les ai relevés moi-môme. Que Dieu protège Paris !

C'est en conversations de ce genre que se passa la route de Londres au camp de A... Campagne en prairies, en hosquets, avec beaucoup de petites villes proches les unes des autres.

— Que tout cela est beau ! dit le superbe Si Hadj ben el Haouri. Quelle puissance a la France!

— L'Angleterre, fit Barbet.

— Que dis-je! l'Angleterre...

— Ce sont des gens très forts, dit Barbet. Vous allez voir leur arme'e.

Mais pour la voir, il fallait trouver le major 0..., à un kilomètre à l'ouest de la gare, au sud du camp. Barbet transmit l'indication au chaulfeur qui, devant la voie du chemin de fer, chercha à s'orienter. Il trouva l'ouest : un chemin de terre mauvais suivait cette direction; il y ris(|ua sa voiture, et à un kilomètre exactement, sous un pont, ces messieurs aperçurent un major écossais qui attendait au port d'armes.

Le superbe Si Hadj ben ol llaouri fut émer-

veillé. Il voyait là une preuve admirable de science et (Ir discipline militaire. Puis, ce major écossais avait le visage rouge, des lunettes d'or brillantes et tout un costume spécial qui retenait l'attention; le superbe Si Hadj ben el Haouri resta médusé. Barbet aussi subit malgré lui le prestige de cette servitude volontaire et de cet habillement étonnant; à la rétlexion « un kilomètre à l'ouest de la gare », cela lui parut sentir son esprit manœuvrier, l'habitude des cartes, de l'orientation, de l'ordre exécuté avec minutie. Et fort courtoisement il salua.

— Oh î merveille î iit le superbe Si Hadj ben el Haouri, commençant de suivre l'oflicier écossais. Que Dieu conserve ce commandant!

Ce commandant avait le pas preste et cadencé. Sur ses fortes jambes nues et velues, sa petite jupe à carreaux s'agitait par la marche. Pour tenir ses bas, sous le genou, il portait, comme au grand Siècle, des canons rouges. Sur son ventre pendait un sac en poil de chèvre, orné d'une tête de cerf en argent, et il avait sur l'oreille un charmant bonnet de police, avec un ruban de soie noire.

Etait-il intimidé de conduire des visiteurs qui lui semblaient importants? Tout à coup, il devint

plus rouge encore, et s'étant contenté d'un sourire qui signifiait : « Messieurs, vous n'avez qu'à me suivre... » il lila devant eux, marchant do côté, en leur lan(^ant tous les vingt mètres un regard furtif et dévoué.

Il était neuf heures du matin. Dociles, Barbet et le superbe Si Ha<lj ben el llaouri s'attachèrent aux pas de cet homme qui était compétent et décidé. — A midi, ils ne l'avaient pas quitté d'une semeilo; ils avaient parcouru tous les coins et recoins du camp: ils avaient vu mille et une choses et ils étaient rompus de laligue, reins brisés et cervelle expirante, comme une tlamme de veilleuse qui, au petit jour, en est à ses derniers soubresauts.

Avec un sourire, rotlicicr écossais guida d'abord Barbet et le superbe Si Hadj ben el liaouri vers une troupe de soldats qui, par terre, couchés sur le ventre, faisaient semblant de tirer avec de petites carabines courtes, lis se trouvaient sur un monticule d'où l'on découvrait un très vaste ciel. L'ûme cb» M. .bihn Pipe se fut émue de rot horizon.

Le commandant écossais s'arrêta, montra les hommes, devint rouge écarlalc h croire que sa figure allait éclater, et en deux phrases rapides

230 LE MAJOH PIPE ET SUN PtflE

expliqua ce que ces hommes faisaient. Barbel, comme entraîné par ces consonances anglaises, répondit avec un grand sérieux :

— Ah ! Very intéressant !

Un, deux, un, deux. Le commandant repartit de son pas militaire. On traversa un petit bois de sapins noirs. On grimpa, et on redescendit une colline de sable blanc, puis on arriva devant des trous dans lesquels une trentaine de soldats s'exerçaient au tir de ces petits canons qu'on appelle dans notre armée des a crapouillots ».

— Ycs. Yes. Very well ! affirma Barbet. Quant au superbe Si Hadj ben el Ilaouri, il

n'eut le temps d'avoir qu'un soupir d'admiration, car les crapouillots partirent à la fois, lançant vers le ciel des projectiles qui n'étaient pas chargés, et qui devaient servir simplement à montrer à ces messieurs la courbe décrite.

Le commandant écossais se tenait en haut de la tranchée d'où les hommes tiraient. Il avait pris une digne attitude, un poing sur la hanche. De sa main gantée il désignait, dans le ciel bleu, le trajet des petits obus, et le vent, léger, agitait le ruban de son bonnet comme en signe d'allégresse.

Barbet se sentit conquis. Mais, tout de suite, à travers la lande de bruyères, on gagna un vaste

LE MAJOR PIPE Er SON PÈRE 231

creux, au fond duquel était construit un abri souterrain, où ces messieurs, à la suite de l'officier, plongèrent. Un trou dans la terre e'tait ménagé pour la vue. Le commandant leva un doigt. On entendit un sifflement, puis comme un écrasement mou, suivi d'une explosion formidable, et Darbet, sufîoqué, et le superbe Si Hadj ben el Haouri, tressaillant, virent à vingt mètres la terre s'ouvrir et sauter.

Barbet prit le temps d'avaler sa salive, puis il murmura :

— Diable!... C'est du tir réel !

Encore vingt fois des explosifs furieux vinrent, au milieu de lourds flocons d'une fumée noire, déchirer le sol et l'émietter en l'air. Et Barbet remarqua :

— C'est (juand même efl'rayant ce qu'endurent nos poilus !

Le commandant comprit-il bien? 11 se tourna vers le journaliste et répondit par un bon rire.

Après quoi, sur un appel du dehors, les trois visiteurs sortirent de l'abri, et au pas cadencé, ils longèrent des baraques où l'on voyait des Anglais paisibles ranger des caisses en métal blanc; puis ils arrivèrent à une butte de terre, en haut de laquelle il y avait, sur de hauts chAssis de bois

232 Lli M.UOR PIPK ET SON PKHK

plantés clans le sol, des affiches en toile blanche, avec des inscriptions noires et rouges, dont les plirases finissaient par d'énormes points d'exclamation.

— (Ju'est-ct cela? dit Barbet.

— Oh !... yes, fit le commandant écossais.

— Pardone, je demande : qu'est-ce cela? fit Barbet, appuyant sur ces syllabes fran(^aises, comme si son ton plus fort équivalait à une traduction.

Mais le commandant reprit :

— Ah!... Ohî... Théâtre!

Ils escaladt^rent la butte et découvrirent un cirque en gradins de bois, sur lesquels étaient assis cinq à six cents jeunes liommes et leurs officiers. L'un de ces derniers parlait français. En rougissant d'une terrible façon, le commandant écossais lui amena Barbet, qui dit tout de suite :

— Mon capitaine, envoyé par mon Gouvernement et par la Presse française...

— Oh ! mongsieur, dit joyeusement le capitaine en l'interrompant, je vous prie vous asseoir et vous allez voir le théâtre.

Il avait une figure ronde, pleine diiumour, des yeux plissés très rieurs, de grosses lèvres farceuses, et les joues étaient rasées, mais le haut

(les pommettes ganiait toute une range'e de poils blonds, comiques à voir de près.

Dans un français excellent, avec ven^e, il expliqua à Barbet que tous ces soldats assis autour de lui étaient des recrues nouvelles qui n'avaient pas encore été' à la guerre, mais qu'on leur en donnait un avant-goùt en leur en montrant le « spectacle >- pour ainsi dire, là, au milieu de la piste.

Il y avait, en effet, dans ce cirque, une trancbée creusée, minutieusement imitée, avec parapets, sacs, banquettes de terre, cagnas et abris souterrains, et dans cette tranchée évoluaient une vingtaine de soldats, que le capitaine montra à Barbet et au superbe Si Hadj ben el Haouri, leur disant :

— Vous allez voir, ils sont fort drôles. Ce sont de farceurs garçons, savez-vous! Us ont été à le guerre, ont reçu quelques blessures, et revenus, reposés, ils vont enseigner pour les camarades... comment vous dites... ceux qui savent pas ?

— Inexpérimentrs, lit Barbet.

— No.

— Si, si. lnox|)erinientés.

— No... Les camarades, les... Ah! les autres,

yes... ils vont enseigner pour les autres le vrai guerre que ils ont fait, alin les autres ils aient dans les yeux les choses terribles que un doit pas faire.

Kt Barbet, au lieu d'assister à des exercices artificiels ou d'entendre des théories abstraites, vit des soldats ayant la cruelle expérience du front, jouer devant ces jeunes troupes, et dans tous les détails, la tragi-comédie de la guerre.

Un sergent, dans cette tranchée du cirque, réveille un fantassin qui fait semblant de dormir. Il le secoue : « C'est à toi de prendre la faction. » L'autre se frotte les yeux et dit : « Non, pas à moi!... Pourquoi toujours à moi?... De sitôt que ce sera à moi... » 11 fait mine de se rendormir. Alors, impératif, le sergent le pousse par l'épaule et le colle au créneau. Le soldat est furieux, hausse les épaules, tape du pied.

— Vous voyez, mongsieur, n'est-ce pas, il joue bien son rôle, dit en s'épanouissant le capitaine.

Et en même temps, il annonça à ses jeunes hommes : « Attention ! Guettez bien. Il est de mauvaise humeur; il va faire une sottise! »

Il ne se passe pas deux minutes avant qu'il la fasse, et elle est terrible car, rageur, il lève la

tôte au-dessus du parapet. Une balle boche siffle ; le bonhomme s'écroule ; deux soldats se précipitent : rien à faire. C'est un cadavre. La balle l'a frappé au front.

Alors, le capitaine se leva et dit :

— Vous avez vu? Eh bien, c'est cela se faire tuer bêtement.

Et à Barbet et au superbe Si Iladj ben cl Haouri il remontra du doi^t les grandes pancartes de toile blanche qui dominaient le cirque, et sur le ton d'un général qui fait une proclamation, il leur traduisit ce qui y était écrit :

« Soldats d'Angleterre, ne vous faites pas tuer bêtement! Le pays a perdu trop d'hommes de cette façon ! »

— Merveilleux! dit Harbet transporté. C'est ce qui manque chez nous !

Il serrait le poing :

— En France... c'est un grand pays, la France... mais...

— Oh ! monsieur, interrom[)it le superbe Si liadj ben el Haouri en entendant ces mots, j'ai vu en France tant de si grandioses et belles choses, tant de théâtres, de palais, de magasins et de cultures, cl tout lo monde avec moi a été si

236 LE MAJOn PIPE KT SoN PKRE

poli, que si j'y étais resté, je serais devenu fou... (Jue Dieu, monsieur, vous aide, puisqu'il a fait la France !

— Je ne dis pas, reprit Barbet agacé, mais tout de m «'me...

— Hégardcz, régardez, lit vivement le ca{)itaine, comment ça est bien joué et intéressant !

— Ah ! very, ça very! bali)utia Barbet, qui ne savait plus trop dans quelle langue il parlait.

Et il vit encore le sergent reprocher vertement à un homme de ne pas s'être rasé, l'homme humilié se raser mal, premlre la glace du périscope, et au lieu de la remettre en place, la fourrer négligemment dans sa chemise, au fond de son sac. Un quart d'heure se passe. Les Boches attaquent. Alfolement; bousculade. Tout le monde cherche le périscope; personne ne le trouve. La tranchée est prise : dix tués, vingt prisonniers.

— Ah ! Ah ! s'esclaiïa le capitaine, ils jouent bien, hein .^

Et il recommença, se tournant vers ses troupes :

— Voilà : à cause d'un idiot !

Barbet s'était levé. Ses pensées le dressaient. 11 dit :

— Vous êtes un peuple de grands réalistes. Des faits, pas de phrases.

Le commandant écossais s'approcha. Il rougissait très fort.

— Gentlemen, dit le capitaine, il demande vous le suiviez pour voir le suite. Alors, bonsoir... mais je suis heureux vous avoir connus... Vive France î î

Il riait. Ses lèvres étaient luisantes de bonheur et il était tout secoué par son rire.

— On aura le Boche, yes... Eh 1 Eh î Et tout ce que on tuera pas, on fera maigrir! Ah ! Ah î

Barbet lui serra les mains, puis, en hâte, suivit l'Ecossais, tandis que le superbe Si Hadj ben el ilaouri remerciait encore le Seigneur.

Un, deux. Quel pas il avait cet Écossais, et cette brusque manière de s'arrêter : pan ! puis de joindre les talons.

On était dans un endroit encore tout di lièrent : une sorte de piste sablée et descendante, qui iinissait brusquement en boyaux et tranchées.

Le commandant fit un signe. Une troupe de cinquante hommes, dissimulée derrière un buisson, parut, fit claquer ses armes et demeura au garde à vous, prête i\ entendre un ordre et à l'exécuter.

Le commandant fit placer ces messieurs sur une sorte d'observatoire, d'où le regard plongeait

238 LE MAJOR IMPE ET SON PKRE

dans les boyaux. Il leva la main, et les hommes commencèrent l'exercice que l'on désirait montrer à Barbet et au superbe Si llailj ben el llaouri.

D'abord, ils se tassèrent tous les cinquante à l'extrémité de la première tranchée; ils mirent baïonnette au canon ; et leurs figures, alors, commencèrent d'exprimer une émotion violente. Ils étaient figés, les yeux mêmes immobiles, avec tout le corps tendu et les narines qui palpitaient. Puis leur sous-officier engagea les premiers dans le couloir de terre, et ils se mirent à simuler ce que l'affreuse langue guerrière appelle : « le nettoyage des boyaux. »

C'était à croire qu'ils nettoyaient pour de bon : un instant tapis et silencieux, ils s'élancèrent, souples et rapides, et ils se jetèrent sur l'ennemi qui était représenté par des sacs de son, placés dans les détours des boyaux ou au fond des cagnas. Ils étaient rageurs, rouges, suants, les prunelles dilatées, et ils arrivèrent sur ce son, qui sans doute criait « Boche ! » à leur imagination, (m poussant des cris horribles de bétes fauves.

Le superbe Si lladj ben el llaouri bredouilla : « Oh !... que Dieu... que Dieu est grand! » Et Barix'l... ne trouva rion ;\ dire. 11 regardait ces

sages enflammés par un sentiment qui pâtissait vrai, à la fois terrible et superbe, et il 1 avait la chair de poule. Ces grands réalistes étaient presque trop.

— Gentlemen, excusez-moi, par ici, dit le )mmandant écossais, qui reprit sa marche raide et vigoureuse à travers le camp.

11 souriait toujours, ne cessant pas d'ôtre tou- •urs violemment rouge.

Un chemin de terre; un petit bois; des baiques.

— Ah ! dit Barbet au superbe Si lïadj ben el aouri, il va nous montrer les provisions de Duche.

11 désignait une baraque :

r- Conserves?

— Yes, dit l'Écossais; école officiers.

Ils entrèrent; ils furent présentés à un général ont toutes les dents sortaient et qui avait, sur i visière de casquette, deux rangées de palmes iolemment dorées. A l'arrivée de ces messieurs,

était à sa table; il appuya sur trois boutons, t deux ordonnances vinrent, qui fermèrent soineusement les fenêtres et les portos. On tira ne tenture. Un ofhcier qui était là sortit. Puis, uand tout fut calme et la pièce bien close, le

240 LK MAJOR riPK ET SON l'bllE

général se leva et l'air soucieux demanda au commandant de quoi il s'agissait.

A voix basse ils échangèrent quelques phrases. Alors le général regarda ses boites avec fixité, et annonça enfin mystérieusement à ces messieurs qu'ils étaient « dans une école d'officiers ».

Il se promena ensuite de long en large, et se décida à dire que si cela les intéressait, il pourrait les l'aire assister à une séance-exercice.

— Oh ! mon général, se permit de murmurer Barbet avec émoi, votre offre sera d'autant mieux accueillie que c'est la grande presse parisienne qui m'envoie et que, m'étant personnellement occupé de questions militaires...

Il n'acheva pas sa phrase, dérouté par l'air complètement obtus du général qui, avec ses dents sorties et sa visière lui emboîtant le front, ne donnait aucun signe d'intelligence extérieure. 11 avait de gros yeux ronds, une petite moustache hérissée et ramassée sous le nez qui semblait démangé d'une envie d'éternuer, et sa veste courte dégageait un derrière niais sur des jambes démesurées.

11 resonna. Une ordonnance parut, lui apporta un stick, duquel il fouetta sa botte, et il sortil le premier, priant les trois visiteurs de le suivre.

Us marchèrent cinq minutes durant lesquelles le général dit d'une voix forte, — d'abord : « Beau temps, n'est-il pas? » — puis : « Le guerre est gagnée, yes ! ». Barbet :îQurit. On arrivait à un champ de manœuvre, prairie vaste, verte, plate, sous un ciel dont les nuages nuancés eussent retenu les yeux de M. John Pipe, qui n'aimait pas les laisser errer sur terre pour y voir simplement des exercices de soldats; et c'était cela le spectacle qu'offrait cette prairie, mais au lieu dhomnies de troupe, on faisait pivoter des officiers. Qui on ? Un grand diable de lieutenant manchot, deux mètres, trente-cinq ans, une victime de la guerre à qui, tout de même, il restait de la voix. On eût dit qu'il s'entretenait avec Dieu, tant elle résonnait jusqu'à la voûte du ciel; mais si le timbre était puissant, la langue était imagée et la verdeur des expressions laissait vite percevoir qu'il ne s'adressait qu'à des hommes... à des hommcs-ofiiciers pourtant.

Us étaient là une quarantaine de commandants, au garde à vous, tab)ns joints, tète haute. L'un d'eux s'était détaché et, dans la prairie, s'évertuait îi faire manoeuvrer une compagnie. Les hommes tournaient, s'agitaient par longues rongées, puis (juatre par (juatre, en colonne; et ils

étaient petits dans cette grande prairie, avec leurs fusils sur Topaule qui, de loin, paraissaient de simples minces bâtons. Le commandant suait, se trompait, avait l'air bien ému. Et c'est lui que, devant tous les autres, le manchot, qui pourtant n'était que lieutenant, traitait comme on traite le plus idiot des simples soldats. Comment cela se pouvait-il? Barbet essayait d'ajuster à cette scène les idées qu'il avait depuis toujours sur la hiérarchie et la discipline, et ses yeux comptaient et recomptaient les galons des manches, sans que sa cervelle pût s'expliquer pourquoi un inférieur avait ainsi le droit de molester un supérieur. Il dut recourir aux lumières du général, quoique celui-ci, sur son visage, n'indiquât point qu'il en possédât. Mais la question de Barbet le fit tout s'ébrouer, et sa visière dorée en eut un tressautement.

— Gomment, mongsieur, comment!... Mais le lieutenant, je vous prie, est-il pas un vrai lieutenant de ancienne armée... enfin un lieutenant î Au lieu le commandant, il est là provisoire, pour le guerre, comme tout le monde, pour balayer le Boche, mais il est pas commandant : il est marchand de biscuits î

Autre face des choses. Nouvelle manière d'in-

LE MAJOR PIPE ET SON PÈRE 2i3

terpréter la hiérarchie. Tout à coup, ces grands réalistes fermaient les yeux pour ne voir que l'idée, oubliaient le nombre des galons, et ne considéraient que la vraie valeur de l'homme. « Enfin, se dit Barbet, sont-ils intelligents... et anarchistes, ou sont-ils très hôtes et pleins de mépris pour le civil au profit du militaire? Ou encore... » C'était à n'y rien comprendre. — En tout cas, le général n'avait guère l'air satisfait que ce journaliste eût posé une si simple question. Il parlait presque avec colère, et postillonnait sur Barbet. Heureusement, le commandant écossais changea le cours de ses idées; il s'approcha, rougit, et fit voir l'heure sur sa montre. Alors le général, ses dents sorties, esquissa un large sourire, et tendit la main ii Barbet et au superbe Si lladj bcn el llaouri, tandis que de l'autre il fouettait vigoureusement sa botte avec son stick. On se sépara. Le commandant reprit son pas alerte : un, deux, un, deux, et ces messieurs suivirent.

V^isite des stands pour les tirs; visite du gymnase; visite des dortoirs, réfectoires et bureaux; visite d'écuries; visite des cuisines, et tout cela dans le détail, ;ivi'c la [)ali«M\ie minutieuse anglaise, mais tout cela tambour battant et au pas

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cadencé. Kiifin, Barl)et et le superbe Si Iladj hen el Haouri allaient demander grâce, quand on arriva au club des officiers, où le commandant écossais annonça en devenant très rouge : « Déj'ner, yes î »

— Ali I soupira Barbet... bonne nouvelle !

Ce clul) était charmant. Une salle à manger d'un style anglo-hollandais moderne, avec des murs et une cheminée de faïence, un plafond à solives, une moquette rouge. Il y avait des eauxfortes représentant des scènes de chasse, et les bonnes portaient des bonnets drôles sur de petits visages colorés et éveillés. Barbet eût bien voulu manger lentement. Il eût aime un peu parler. Il s'y essaya. Résumant la matinée, il dit :

— Si vis pacem, para bellum.

Et encore :

-^ Vous entraînez votre armée avec une étrange bonne humeur, ne négligeant rien, mais... passez-moi l'expression, on sent que tout ce fourbi militaire... n'est que passager chez vous... Dès la paix le marchand de biscuits rebiscuitera... C'est une armée matériellement définitive mais moralement provisoire, et

— Oh I yes, dit le commandant écossais.

Mais ce sacré commandant ne cessait de rougir et d'être pressé. Il était esclave d'un programme: la journée n'était pas finie. Il montra une feuille de papier. Ces messieurs devaient reprendre l'auto à deux heures, et, tout près de Londres, visiter une usine de munitions.

— Munitions ! Mais nous ne sommes pas prévenus, dit Barbet de mauvaise humeur. Je commence à connaître ça, les munitions!... Oh! moi, je veux me reposer.

Puis il remarqua sur la feuille qu'il y avait trois mots soulignés, et le commandant écossais^ baragouinant comme il put, lui expliqua que cela voulait dire : « Ateliers de femmes. »

— Ah ! dit Barbet, si c'est pour voir de* femmes... le travail des femmes ça c'est toujours intéressant...

Il retrouva sa gravité de parole, et il continua, pour le commandant qui ne comprenait rien mais eut une extrême rougeur subite :

— Aprl's la guerre, la question de la concurrence féminine, n'est-ce pas...

Un, deux. On marchait vers l'auto. Ces messieurs montùrenl, le commandant écossais devint cramoisi (celte fois ses mollets m»'me rougirent), et en roui»' pour l'usim».

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TrCïs las, lo superbe Si Iladj ben cl llaouri souriait aussi avec béatitude.

Barbet, s'installant à son côté, dit d'un air réfléchi :

— Croyez-vous que ces Ecossais aient une culotte sous leur petite jupe?... On discute ça en France... Je me demande si c'est possible qu'ils aillent le derrière à l'air?...

Mais le superbe Si Iladj ben el llaouri ne sut répondre que ces mots:

— Tout cela est admirable. Que Dieu protège le peuple écossais !

— Abruti ! pensa tout bas Barbet.

Apres quoi, l'un et l'autre, ils s'assoupirent, n'eurent aucune conscience du chemin suivi, et s'éveillèrent lorsque le chauffeur, ouvant la portière, leur déclara qu'ils étaient à l'usine.

Ah ! le décor était changé : plus de campagne, une rue sale, des murs lépreux, un ciel gris d<' fer. Barbet sentait une courbature, il grogna en descendant de l'auto. Mais un petit vieillard velu, hirsute, affreux, qui portait sur un nez bourgeonnant des lunettes de travers, était venu à leur rencontre, et il s'empressait, frétillait, ricanait, tel un homme (jui vraiment a une surprise à montrer.

Barbet et le superbe Si Ilaiij ben el Ilaouri firent d'abord une halte dans son bureau. En soufllant et reniflant, il leur annonça avec allégresse qu'il avait deux mille cinq cents femmes occupées à fabriquer par jour huit cents obus lourds et autant par nuit, et que, parmi ces deux mille cinq cents femmes, c'était à qui travaillerait avec le plus d'ardeur. Puis il commença deux ou trois phrases laudativcs, qui ne réussirent pas à sortir tout à fait, et il s'en tira par un rire, disant : « Venez, venez ! Vite, venez vite î » Alors, Barbet et le superbe Si Hadj ben el Ilaouri entrilîrent dans des ateliers où, dès la porte, ils ne purent s'empêcher d'écarquiller les yeux, car ces ateliers étaient décorés comme pour une fête, de feuillages et de drapeaux. Barbet pensa :

— C'est en notre honneur.

Il voulut boutonner correctement son veston : deux boutons manquaient. Puis, le patron leur dit que cette décoration était là depuis trois ans : seulement, on la renouvelait : ces femmes avaient besoin d'un tel décor pour travailler dans la joie.

Des tours tournaient, des courroies couraient, d'énormes grues évoluaient dans toute la longueur de l'atelier. Il y avait tout l'horrible bruit

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de la mac hincrie moderne et dans l'air toute h fatijiuc ([ui monte de ce travail mécanique ininterrompu et épuisant; mais sous les feuillages et les drapeaux, il y avait aussi un étonnant entrain, et l'on sentait de la gaîté au travail dans ces cervelles de travailleuses.

D'ailleurs, elles étaient toutes surprenantes de propreté, de jeunesse et de charme. Leur seule tenue était un indice qu'elles s'installaient, chaque matin, avec l'ardeur qu'on met aux choses nouvelles ; pour la millième fois elles recommençaient, en ayant l'air de commencer. Elles portaient une blouse propre, et surtout un bonnet, — oh! si drôle : un bonnet à faire des chansons dessus, — bonnet de baigneuse, bouffant ou serré, qui d'abord semble le même pour toutes, mais que chaque main de femme sait vite faire sien, en l'inclinant, en l'ajustant aux tempes, en enfermant le chignon, tandis qu'un bout d'oreille passe, ou que trois cheveux s'ébouriffent; coiffure faite de rien, mais qui convient à toutes, coiffure nationale, bonnet du pays travaillant pour la guerre, et qui selon qu'on le pose sur des cheveux blonds ou noirs exprime le môme idéal, à la tnanière claire ou à la manière forte.

— Elles sont charmantes, dit Barbet avec une

sincérité profonde, en détachant,^(l'une voix convaincue, les syllabes du dernier mot.

Puis, se rapprochant du patron qu'il commençait à trouver sympathique, il lui confia:

— Nos Françaises ne sont pas ainsi ! Les Françaises ont du mérite et du courage : elles font leur devoir; mais les vôtres, monsieur, ont l'air de s'amuser î

— Vous dites juste, expliqua le patron ; elles s'amusent.

11 en donna la preuve. Quinze jours avant, ne leur avait-il pas olîert des machines transporteuses pour alléger leur peine. Or, elles lui avaient délégué trois d'entre elles pour lui dire : « Des machines ! Vous n'y pensez pas ! Ça allégerait le. travail, mais ça enlèverait le plaisir ! » Le plaisir c'est, avec des bras mignons, de porter des obus trop lourds, de se mettre à trois, et d'éclater de rire.

Il donna cncoTG h Barbet ce détail que toutes étaient des femmes, de?, lilles et des sœurs de soldats. IVien mieux, l'une avait épousé un artilleur français. Fille d'auberge dans un cantonnement d'Artois, elle l'avait un jour servi. Est-ce lui qui fut charmant pour demander du « pinard »? Est-ce elle qui (b''ploya toutes ses grAccs îi l'ap-

porter? Bref, quoiqu'elle ne sût pas un traître mot de français, et que lui ne songeût môme pas à savoir la moitié d'un mot d'an^^lais, ils se plurent violemment et s'épousèrent. Union ardente et muette ; puis l'artilleur retourna à ses canons. Alors, en conscience, elle se dit que son devoir, maintenant, était d'aider son bonhomme et que, puisqu'il faisait partir des obus, c'était bien le moins de lui en fournir. Elle passa en Angleterre et entra à l'usine. Au bout de quatre mois, l'artilleur eut une permission ; il courut voir de l'autre côté de l'eau ce que fabriquait sa petite bonne femme. 11 vit d'abord les tas d'obus dans la cour ; et il fut si émerveillé que, dans son vert langage de poilu, il ne trouva à dire que cette phrase expressive :

— Que nouba d' penser qu' les autres, là-bas, ils auront tout ra su' la gueule !

La petite entendit, comprit à demi-mot, éclata de rire, et retint l'expression, la première et la seule qu'elle sût en français.

— Je vais vous la faire voir, fit le vieux, frétillant.

Elle surveillait un tour au fond de l'atelier. Chaque fois qu'un obus lui passait par les mains, d'un bout de craie, prestement, elle marquait sur

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sa machine à combien elle en était depuis le matin : cent cinquante, cent cinquante-deux. Elle avait des manches courtes, qui laissaient voir un bras clair et charmant, jeune et tendre et ne paraissant pas fait pour ces lourds travaux de guerre ; mais elle s'en acquittait avec tant de grâce que Barbet ne pouvait plus la quitter des yeux, et il vit bien, en Franç;ais polisson, que lorsqu'elle tournait la roue de son tour, elle avait un joli mouvement de poitrine qui était une promesse de bonheur pour l'artilleur français.

Il s'approcha, la regarda, lui sourit. Le patron, en anglais, dit :

— Madame, ce monsieur est un journaliste français.

Alors, la petite k\cha ses outils, dressa tt^te et poitrine, et bien campée, cambrée fièrement, avec un accent indéfinissable et montrant tous les obus de l'atelier :

— Que nouba, mongsiour, s'écria-t-elle, penser //autres là-bas, auront ça sou le gueule !

Barbet éclata de rire. Il voulut lui serrer la main. Tout l'atelier regardait. Le vieux patron avait les larmes aux yeux, «'l le superbe Si lladj ben el Ilaouri murmura :

2Tt'l LE MAJOit i'Iim; et son père

— Dieu soit loué ! Merci. Que l'Angleterre est grande !

Cotte usine, pour Barbet, était une révélation. De telles ouvrières cmbellis^saient Tindus^trie. Il pensait à M. John Pipe et se disait :

— Pourquoi n'est-il pas venu, cette tôte de mule? Il le fait exprès, il ne veut pas voir. Sacré type, va î

Et il admirait encore ces femmes autour de leurs machines puissantes ou précises; il les trouva délurées et pleines d'ardeur.

— Monsieur, dit-il au patron, une usine c'est laid, d'ordinaire ; mars la vôtre est remplie par le soleil de cette jeunesse.

Que de détails lui paraissaient charmants ! Toutes ces jeunes femmes tournaient de gros obus, mais avaient des fossettes aux joues. On les voyait les mains dans la graisse, mais le cou sortait d'un col de broderie line, et elles regardaient sans ellronlerie, avec assurance, comme des femmes gentilles et contentes. — Ce vieux patron avait bien raison de frétiller et d'être heureux, et certes, il était laid, et ses lunettes étaient si sales qu'il voyait peut-être derrière, mais que Barbet lui, ne pouvait voir ses yeux. N'importe : il l'admirait; et l'autre bégayait ainsi son contentement :

— A quatre heures, moHsieur, elles vont prendre le thé au lait... C'est confortable.... Et... quand l'Angleterre a fait l'emprunt, monsieur... elles ont donné quatre cent cinquante livres. . . et. . .

Il ne finissait pas d'énumérer leurs qualités.

Avec Barbet et le superbe Si Hadj ben el Haouri, il repassa dans son bureau. Au mur, il leur fit voir des barèmes, des statistiques, il dit ses progrès et ses espérances. Puis, il leur remit k chacun une grande enveloppe.

— Vous emporterez.

— Que vous êtes gentil, fit Barbet. Brochure sur l'usine?

L'autre cligna de l'tril, se frotta les mains, et il était toujours très laid, très sale, mais aussi bien attendrissant quand il reprit :

— Nô. Ce est elles... la photo de elles. Vous les reverrez toutes... c'est le complet groupe... et... je suis dans le milieu.

Barbet n'avait jamais vu patron si attendrissant. Il eût même aimé deviser sur cette nouveauté que lui ollrait le Royaume-Uni; mais l'auto, cette P<^tite cage qui contenait peu d'air, le rendormit oz vite, ainsi que le superbe Si Iladj ben el Haouri, et le soir, après avoir quitté ce personnage, dont il se dit secrètement : << En voilà en-

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corc un crétin ! », il était trop las pour faire autre chose que se coucher.

Le lendemain était dimanche, jour du Seigneur, comme aimait à dire M. John Pipe, et de M. John Pipe, Barhet reçut au réveil un mot lui annonçant qu'il viendrait le chercher sitôt le déjeuner pour s'en aller ensemhle dans la campagne, près de Londres.

Alors Barhet, ne sachant que faire de sa matinée, décida, ma foi, de n'en rien faire du tout. Il traîna au lit, passa dans son cabinet de toilette, regarda la baignoire, se dit : « En somme, j'ai droit à un bain, je vais prendre un bain », se baigna, se sécha, se rasa, se coupa, puis il demanda, au moyen de ce qu'il possédait d'anglais, un café au lait , et on lui apporta une omelette au jambon. Il la trouva savoureuse. I. écrivit ii sa femme : « Tout ce que je vois est fa buleux. Ça ne se raconte pas », Il sortit danî| Londres : il y acheta un rasoir de Shôffield. Puisl tenant à rapporter des cigarettes anglaises, il cn| tra dans une de ces innombrables boutiques di tabac, dont les devantures comblées de boite] bariolent les rues, et il fit emplette d'un paque] de cigarettes turques.

Il était midi. Il chercha un restaurant, et devant Charing-Cross, il tomba dans les bras... de M. John Pipe... Par exemple!... de M. John Pipe qui n'était pas seuil qui... donnait le bras à une jeune femme très fraîche, et qui, d'ailleurs, ne parut nullement troublé d'être rencontré en cette aimable compagnie. Au contraire; il présenta tout de suite :

— '■ Monsieur Barbet, Français, important journaliste... Evelyn...

Il était rajeuni, tout frais de teint, les yeux vifs, et il avait revêtu un complet gris clair, avec de petites et grosses taches noires, d'une étoffe curieuse, mêlée, mouchetée, qui lui donnait l'aspect d'un joyeux chien de berger. Le pantalon avait un pli au bas qui le relevait sur des souliers jaunes de couleur vive aussi et gaie. Mais Barbet était surtout bien occupé par la jeune femme, qui lui parut gentille. Toute jeunette : vingt ans, pas plus, un peu maigre encore, mais d'une grâce touchante, quelque chose de lluet, d'inquiet, d'intéressant... Elle n'était pas mal Evelyn? Eh ! ehl... Alors? C'était sa bonne amie à ce sacré John Pipe? C'est qu'il avait une façon de la tenir serrée par le bras...

— Mongsieur Babette, voulez-vous me per-

2r)6 LE MAJOn PIPE ET SON PÈUE

mettre? Est-ce que vous aimeriez, puisque nous rencontrons, venir déjeuner ensemble?

— Monsieur Jolin Pipe, repartit Barbet, je ne voudrais pas (}tre indiscret!

Mais il se défendait mal ; il avait follement envie de déjeuner avec cette jeune personne. Depuis huit jours il n'était qu'avec des hommes : il était las des hommes. Et elle avait un chapeau fort gracieux, cette petite, un chapeau de paille couleur vieux miel, puis un tailleur beige d'un ton fragile et joli...

— Monsieur John Pipe, sans façon, j'accepte.

— AU riglit! Alors, je suis bien content, répondit M. John Pipe.

Il reprit le bras de son aimable compagne, et il l'emmena, ainsi que Barbet, près de Piccadilly, dans un restaurant dont il disait grand bien.

Aussitôt à table. Barbet acheva d'abord d'examiner Evelyn.

C'était une petite Anglaise brune, aux épaules tombantes, aux seins tout jeunets, et sous la chemisette qu'elle venait de dégager en ouvrant son tailleur, on voyait de la lingerie finement brodée qui gonflait, un peu libre sur ce corps mince d'adolescente; mais elle avait une narine

palpitante et émue et un rien de fatigue sous les yeux qui fit penser à Barbet que... c'était une fausse novice. Ah! ces Anglaises!... Et ce sacré J>hn Pipe!... Evelyn ! Voilà! Pas plus de pudeur que ça ! 11 vous la présentait. Tout de môme, c'était du nez de lomljcr sur eux juste au moment où ils allaient s'oiïrir un petit déjeuner amoureux et sans doute savoureux !

— Je commande des huîtres, fais-je? dit M. John Pipe.

— Tout ce que vous voudrez, dit Barbet. Lui, ce qu'il eût voulu, c'était causer avec la

demoiselle; mais elle ne paraissait rien entendre au français, et sans s'occuper d'ailleurs de ce journaliste plus que s'il n'existait point, de ses petits doigts minces elle mettait son couvert en ordre, rajustait son chapeau, et refermait un peu sur son cou le corsage en crôpe de chine rose.

— Cré nom ! se dit Barbet. 11 n'a pas mal choisi ce vieux John Pipe.

C<^ déjeuner fut d'abord fort agréable. M. Juhn Pipe annonça qu'il avait reçu une lettre de son cher garçon James, qui lui disait avoir commencé à M. Barbet une histoire très drôle, n'avoir pas eu le temps de l'achever avant qu'il partit, et qui, do ce fnit, l'envoyait par écrit, la contant tout

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