LK MAJOR VIVE ET SON IMT.E
au long; mais M. John VÏ[)G avait laissé la lettre chez lui, et comme il ne voulait pas déflorer la prose du major James, il raconta seulement que l'histoire était épique et promit de l'apporter le lendemain à Barbet, lorsqu'il irait le reconduire au train.
— C'est vrai, je pars demain, dit Barbet, mélancolique, en regardant Evelyn.
Mais Evelyn ne regardait toujours pas Barbet. Si M. John Pipe parlait, elle écoutait, sérieuse et charmante d'attention ; mais dès que Barbet ouvrait la bouche, elle fixait des yeux son assiette avec timidité. Il se dit : « Elle est plus gênée que lui, parbleu. » Et en son esprit il continuait d'accuser ce bonhomme John Pipe d'une impudeur assez révoltante.
Ces pensées se faisaient plus aiguës en lui, du fait que, tout de suite après le premier plat, il venait de ressentir des douleurs d'entrailles assez vives et qui ne cessaient pas. Finalement, il se trouva fort mal en train, puis commença de dire : « Ohl... je veux manger peu », tandis que M. John Pipe, après avoir bu un seul verre de vin, devenait joyeux, rieur, et répétait :
— C'est dimanche, et je veux emmener vous pour voir le campagne.
Evelyn le suivait des yeux, des yeux de vingt ans, d'une pureté qui firent songer à Barbet, malgré sa violente colique :
— Elle est capable de l'aimer! Il n'est pas gôné de s'offrir des tendrons qui ont trente ans de moins que lui ! Ah ! le sauvage 1 .
C'était sa colique, surtout, qui sauvagement le ravageait. Il se tournait sur sa chaise, sans force pour avaler, quand M. John Pipe, de plus en plus gai, commença de lui décrire le château d'IIampton- Court, qu'il l'allait mener voir.
— Tout rouge briques dans le verdure, il vous plaira bien, mongsieur Babette ! Et on voit, dans l'intérieur, une cour avec gazones, bassines, et grands fenêtres du siècle précédent qui sont réservées pour les veuves d'amirals... Oh! ce est une délice ! Mais le chose émouvant, ce était, au dehors, une petite jardine où nous resterons, si vous aimez, avec de grosses pavés dedans les allées, puis une Vénus, des fleurs potagères, tout simple et beau... Oh! mongsieur Bùbette, jardine française, jardine pleine de goût, et audessus le ciel il souffle les nuages et bénit toutes choses (jui poussent, et l'air y circule bien heureux, el llioninio il sent son cieur rafraîchi.
la.
— Je... VOUS demande pardon, dit Barbet., je... suis un convive d('plorablc... je souffre, figurez-vous...
— Vous souffrez? Comment donc?
— De Testomac... je... j'ai une crise subite.
— • Pas possible! Quelle pitié! Mongsieur Babette! Oh!... nous voulons, n'est-ce pas, commander aussitôt le café... Le café, peut-être, vous guérira... Gan^one, café!
Le gart^on apporta alors un instrument extraordinaire, composé de vases et de boules de verre au-dessus d'une lampe que M. John Pipe alluma lui-même, souriant à Evelyn qui guettait, sérieuse. Une flamme jaillit, qui s'en allait de droite et de gauche, léchant la nappe et jetant des lueurs dans les yeux argentés d'Evelyn. Elle regardait, pensive, respirant doucement, et elle avait aux coins de la bouche deux petites ombres fines et charmantes. De l'eau, qui était dans une des deux boules de verre, commença, par l'effet de la chaleur, à monter dans l'autre; elle prit le café, et redescendit avec lui.
— C'est amusant, n'est-ce pas, le petite système, dit gentiment M. John Pipo. Ça vous fera du bien à voir.
LE MAJOR PIPE ET SOxN PÈRE 261
Barbet se tortillait, affreusement pale : il balbutia :
— Je vais... être obligé de rentrer à l'hùtel.
— Oh ! rdcllement vrai ? Que je suis triste ! dit M. John Pipe qui soudain prit une mine afiligée. Buvez chaud, mongsieur Bùbeltc.
11 lui versa son café. Barbet dit :
— Je ne pourrai même pas... je souiïre tellement.
Il cherchait son mouchoir et ne le trouvait pas. M. John Pipe lui tendit le sien, qui était en soie verte, et alors, malgré la colique qui lui tordait les intestins, Barbet eut encore une pensée sans amitié à l'égard de cet excellent homme : « Mouchoir de grue », se dit-il.
Il se leva.
— Je voudrais une voiture...
II quitta M. John Pipe en deux temps trois mouvements : ses douleurs devenaient violentes; il n'eut plus, pour la charnfnnte miss Evelyn, qu'un regard rapide et dédaigneux.
I-lt, rentré à l'holcl, se roulant sur son lit, il jugea TAngleterrc un pays comme les autres, et M. John Pipe un digne lils de la perlitle Albion. Puis, se Trottant le ventre, geignant, il murmura même : « On veut s'aveugler ! On se dit
qu'on raconte des blagues depuis cinq siècles î Des blagues?... Il n'y a pas de fumée sans feu... Quelles saletés m'ont-ils fait manger!... Dieu que je soufl're 1... »
Enfin, il demanda une infusion chaude, se calma, s'assoupit et dormit jusqu'au lendemain, jour de son départ.
Il s'éveilla, soulagé mais faible. Il n'eut que le temps de faire sa valise, car il partait de bonne heure. Il arriva à la gare, essoufflé, et le premier visage qu'il vil lut celui de M. John Pipe.
Seul, cette fois. M. John Pipe ne se dévergondait donc que le jour du Seigneur? Mais puisqu'il se trouvait seul. Barbet, qui n'était plus de méchante humeur comme la veille, après l'avoir copieusement renseigné sur ses douleurs de ventre, Darbet, malicieux, demanda tout de suite :
— Miss Evelyn, dites-moi, va bien aujourd'hui?
— Oh ! yes, reprit M. Joiin Pipe avec un regard très pur. Je vous remercie. Ma fille est heureuse, étant d'un heureux sexe.
— Hein I dit Barbet, c'est votre... Ah ! je... Et, bêtement, il bredouilla encore :
— Votre fille... Oui, oui, oui... Et vous n'en avez pas d'autre?...
l LE MAJOR PIPE ET SON PÈRE 263
— Aucune autre, dit M. John Pipe. Vous connaissez toutes mes filles en une.
Barbet s'embrouillait et devenait rouge d'avoir été si sot. Puis, il eut un fort ricanement et il dit avec vivacité : « Elle est charmante... seulement... j'étais si malade... J'ai été bien peu galant. J'aurais voulu... revoir miss Evelyn pour m'excuser. »
M. John Pipe répondit simplement :
— Oh ! je crois votre train est sur le première voie.
— Je l'ai trouvée tout à fait jolie, insista Barbet qui reprenait ses esprits. Et vous la couvez, (lame...
— C'est que, vous voyez, elle rappelle sa charmante et jeune mère, que je perdis dans le Heur de ses jours, dit avec une douceur infinie M. John Pipe.
Puis, comme s'il se méfiait de la galanterie un pou indiscrète de ce Français, il ajouta vivement : « Dans votre train, jo crois il faut prendre votre place. »
Il avait, ce matin-là, un chapeau gris perle, d'un ton délicat, sous lequel son teint bizarre rappelait le ton roug«n\trc des briques. Barbet le regardait.
— • Ne m'avoz-vous pas dit, monsieur Joliii Pipe, que le clu\tcau d'Hampton-Court (51ait en briques rouges?
— Oh ! yes. Ma fille et moi avons été liier pour l'admirer encore. Grande belle chose. Nous sommes revenus remplis de tendresse et louant Oieu le Seigneur tout puissant.
— Mais, dit Darbetavec une ironie supérieure, ce n'est pas Dieu qui a fait Hampton-Court ?
— Yes, yes, car sans Dieu, mongsieur Babette, les iiommes ne savent avoir aucun goût ni génie. Et c'est à cause que le génie habite votre pays que Ton a inscrit dessus vos pièces de monnaie les plus grosses que « Dieu protège le France ». Mongsieur Babette, avec chacun des Anglais, j'aime le France !
Ils longeaient tous deux le train, guettant dans les compartiments.
— Et moi, monsieur John Pipe, dit Barbet, avec tous les Français j'aime l'Angleterre !
Mais il avait un geste solennel, tandis que M. John Pipe était toujours ému.
^- J'aime le France, reprit doucement M. John Pipe, car c'est le pays dans le monde le plus digne, vraiment, pour être aimé, mongsieur Bà- Lrtlo. Oh ! il existe des peuples riches, en des
tas de choses : les uns sont forts par le gymnastique ; d'autres, ils ont des religions avec bizarres Dieux que admire le voyageur; d'autres, ils prospèrent par les industries; certains ils sont urageux ; d'autres rêveurs. Mais le France, plus de tout ça qu'il possède pareil aux autres, il recherche d'être aimé, et il est malheureux à ne point l'être.
— Oh ! ça, très juste, dit Barhet, qui sentait sourdre en lui des sources d'affection; le plus humble de nos poilus ne marche bien que si son officier l'aime.
— Et ainsi, continua M. John Pipe, nous, les Anglais, sommes des peuples supérieurs, mais vous, en France... vous êtes un peu supérieurs aux peuples les plus supérieurs... Mongsieur Babette, voici un bon coin... il faut vous montiez.
Barbet monta, mit son bagage, redescendit.
— Le France et le Angleterre, dit M. Juhn Pipe, comme ils ignoraient l'un l'autre, n'est-ii pas î Le vie est courte ; nous faisons chacun nos affaires et le temps manque de connaître les des autres. Alors les Frant^ais disaient les Anglais perfides, et les Anglais ils croyaient tous les l'Vanrais ils mangent des grenouilles trois fois un jour! Oui, mongsieur BAbctte !
266 LE MAJOR PIPE tT SON PÈRE
— Ah!... Comme tout cela est juste! murmura encore Barbet, frappé cette fois de la lucidité et de la finesse du bonhomme.
l!lt à cette idée il rageait de n'avoir pas compris la veille que miss Evelyn était miss Pipe. En somme, avec son air de n'y pas toucher, l'autre lui avait joué un tour, et Barbet s'était tenu sur la réserve parce qu'il avait cru... Diable! 11 en serrait les poings !
Sans avoir l'air de deviner rien de ces pensées agitées et presque rancunières, M. John Pipe poursuivait, regardant Barbet avec des yeux de bon chien qui va se séparer d'un ami :
— Que je suis bien heureux, mongsieur Babette, vous avoir connu dans si tragique année! Il faut nous continuions nous écrire, voulez-vous? Et je veux lire les articles que vous faiserez sur le Angleterre.
— Je vous les enverrai, dit Barbet généreux. Une seconde ils furent distraits par Tembar-
(juement d'une douzaine de petites nurses, toutes jeunettes, bien laides et affreusement déguisées, avec des capelines en serge sèche et des chapeaux de paille à rubans tricolores, mais qui étaient touchantes aussi par le sentiment qui les animait. L'une d'entre elles avait ses vieux parents;
ils lu reconduisaient; ils essayaient de faire bonne contenance, par de pauvres sourires, autant de grimaces sans habileté; tout à coup, la mère prit sa petite, qui était maigre, jaune et mal aiïublée, mais qu'elle trouvait sans doute pleine de gentillesse et .de bon goût avec son cœur de mère qui l'avait élevée et embrassée pendant vingt ans, et lui donnant des baisers partout, faisant tomber son chapeau, bousculant sa figure en une minute de désespoir que sa retenue avait aggravé,' elle lui dit à travers deux sanglots :
— Petite... je t'en supplie, ne te fais pas torpiller !
Et la petite promit :
— Maman, sois tranquille.
C'est le père qui les sépara. Il était aussi malheureux que sa femme, raide et rouge de chagrin, mais il ne pleurait pas, et il lui dit après avoir serré sa fille :
— Viens-t'en, ma bonne...
Il la prit par la main. Il marchait comme un automate; la vieille se laissait tirer, se retournait, faisait des signes, et quand ils eurent disparu. Barbet et M. John Pipe virent la petite monter dans son wagon, s'aiïaler sur la banquette et pleurer dans ses mains. Ses mains cachaient
268 LE MAJOn PIPE LT SON rÈRK
son pauvre laid visago, mais clic avait des mains blanches et jolies. M, John Pipe dit, la gorge serrée :
— Braves petites mains qui vont soigner des misérables I Oli ! le guerre, mongsienr Dàbcttr^, quel imbécile criminel, ce Fritz!
On fermait les portières. Barbet, en deux mots, exprima combien il était reconnaissant à ses hôtes britanniques de leur accueil exquis et il déclara à M. John Pijxj qu'il était le digne père d'un fils tel que lui.
A ce rappel de son fils, M. John Pipe sauta :
— Oh! je suis oubliant! Le lettre... le lettre de mon bon humeuré garçon contenant le histoire si drôle !
Par bonheur, on chargeait encore des bagages dans le fourgon du train. M. John Pipe eut le temps de fouiller dans son portefeuille et cette fois, enfin. Barbet connut riiistoire impayable du jeune major James Pipe.
L'histoire se passe à Salonique. Des Anglais Tiennent de prendre une tranchée ennemie; dedans ils trouvent des Boches et un bouc, qui doit venir des lignes turques et être là pour la boucherie; enfin, de cette tranchée, il s'échappe une redoutable infection.
« Les Boches, écrivait donc James Pipe, ils
« étaient là, abrutis à force de canon; le bouc il
« était là, mélancolique de son sort; et Tinfcc-
« tion, l'ofiicicr il disait c'était l'odeur naturelle
« des Boches, quand ses soldats ils croyaient
« c'est le bouc. Alors, après l'attaque, tout le
« monde prenant thé et tartines, ils discutè-
« rent... »
M. John Pipe, qui lisait lu prose du brave James, en était à ces mots, quand on entendit deux coups de sifflet. Le train partait-il?
— jMongsieur Babette, dit M. John Pipe, montez vite, voulez-vous pas, et placez-vous dans le porte que je vous dise la" fin de le histoire drôle de mon cher garçon. Pour voyager, cela donne toujours plaisir.
Barbet grimpa dans son wagon, et M. John Pipe, lisant son fils James, continua ainsi :
<( Donc, l'officier il ordonna les hommes lui « amener le bouc et les Boches afin on compare « l'infection. Donc, on amène le bouc : l'officier « tombe évanoui. Les soldats s'élancent, frottent, :< raniment; durant ce temps on amène les t< Boches; et alors... »
Le train rf^sifllait et s'»'branl;iil.
270 LE MAJOR PIPE KT SON PLiRE
« ... alors, mongsieur BaLelte, c'est le bouc . « qui a évanoui ! »
Barbet, éclatant de rire, n'eut pas le temps de^^ reprendre les mains de M. John Pipe, mais put lui crier, dans Tallégresse, avec tout son cœur cette fois :
— Que vous êtes charmant ! Remerciez votr<' lils! Vive l'Angleterre!
Le train filait. M. John Pipe diminuait de taille, mais Barbet distinguait encore son bon sourire sur sa figure rouge brique, et M. John Pipe, tout ému, agitait les deux mains, tenant de Tune son chapeau gris perle, et de l'autre la lettre admirable de son délicieux garçon.
lA
— Zut! se (lit Barbet dans le train, dès qu'il eut quitté Londres, j'ai oublié de demander à Monsieur John Pipe si les Écossais ont vraiment une petite culotte sous leur robe.
Mais il se consola par cette pensée que les Anglais ne savent pas toujours répondre aux renseignements qu'on postule d'eux... Le Deutsckland... il revenait sans aucune précision au sujet du Deutscfiland!
Sur le bateau qui le ramena à Boulogne-sur- Mer, il posa de nouveau la question à un officier qu'il crut entendre parler le français, mais cette fois il ne sembla mrme pas compris. Aussi fut-il vraiment iieureux lorsijue, rentré dans son cher
pays de France, roulant en chemin do fer et pour passer le temps contant sa tournée à ses compagnons de voyage, il entendit un important monsieur décoré lui dire :
— Mais, monsieur, le Dcutscldatid, il n'est nul besoin d'être Anglais ni grand clerc pour savoir ce qu'il en est advenu ! Je suis des docks de Boulogne, et par un concours de circonstances que je ne puis détailler, je connais exactement le sort tragi-comique de ce sale sous-marin boche. Voulez-vous l'histoire? Le Deutschland d^ parfaitement réussi, comme on nous l'a dit, à rentrer dans les eaux de Hambourg. Seulement, sans être vu, un sous-marin anglais a réussi également à le suivre. Les Boches, heureux de retrouver leur canaille de bateau, ont voulu fêter son retour; toutes les fanfares de la ville sont donc venues, monsieur, dans de petits canots, le saluer, l'entourer, l'inonder d'harmonie, et c'est alors qu'au beau milieu de la fête, le sous-marin anglais, avec l'humour qui caractérise cette nation, a envoyé une bonne torpille, en sorte quetout a sauté, Dcutschlatid et fanfares !
— Ça, par exemple! fit Barbet transporté.
Il retrouvait, enfin, les bonnes histoires de son pays.
LE MAJOR PlPli ET SON PllRE 27*^
— Et je vous garantis les détails authentiques, e crut obligé d'ajouter le monsieur des docks en e caressant la barbe.
Sitôt h Paris, ce fut la première histoire que Jarbet conta sur l'Angleterre. Sa femme y trouva in parfum bien britannique.
^Vii! sa femme! Elle l'attendait à la gare, le nangea des yeux, fourragea dans sa valise.
— Mais où sont tes notes, dis-moi? Je ne rouve que du linge sale?
11 reprit gravement :
— Ma chère, tu ne sais pas la vie que j'ai mêlée. Tu te figures qu'on a le temps de prendre Les notes... Sans compter que j'ai horreur de a... c'est bon pour les petites choses... Ce que e viens de voir et de vivre demande à être traité argoment! Je n'ai pas envie de m'enfermer dans non bureau; j'ai besoin de grand air. Veux-tu rcnir au café ? Je vais commencer à te raconter.-. ;ommencer seulement, car j'en ai pour huit jours. Ui ! ma pauvre amie, que je suis las, mais que l'est bien !
— Les Anglais?
— Peuple admirable !
— N'est-ce pas ?
— Huclle force, quelle volonté l
— Alors, vingt articles?
— Ça, nous verrons... il faut que tout se classe, se tasse, se masse.
Elle le prit par le bras, et, souriant :
— Je ne te les demande pas pour ce soir! Il dit avec une rancœur subite :
— Le patron, lui, est capable de me les demander.
Et dans cette phrase il y avait toute la mauvaise humeur du journaliste, qui, quatre-vingt-quinze fois sur cent, n'est qu'un pauvre avocat condamné à écrire, et qui souffre, et se rebiffe, et marmonne, chaque fois qu'il ne peut plus remettre à la semaine suivante et qu'il lui faut irrévocablement prendre le porte-plume. Journaliste, c'està-dire homme qui parle tout le jour, mais qui est torturé par l'écriture. Pourtant, il savait deux très bonnes histoires, faciles à raconter et dont il pouvait faire de la copie instantanée : le bouc et le DeiUschland, — deux histoires à effet, ce qu'il faut au public.
— Tiens, dit-il à sa femme, nous irons au café tout à l'heure. Filons d'abord au journal, voir le patron. Tu monteras, je vais te présenter et lui soumettre deux premières idées que j'ai. Tu vaç voir : elles ne sont pas mal.
Elle accepta avec des yeux brillants. 11 la traitait comme il ne l'avait jamais fait encore. Elle le sentait l'homme du jour, l'homme qui sait des choses, qui va les dire dans un grand quotidien et qui doit pouvoir entrer chez le patron quand il veut, comme il veut, y amenant qui il veut.
Malheureusement, ils attendirent trois quarts d'heure dans l'antichambre.
Au bout de ce temps, ils trouvèrent un homme maussade et pressé^ qui ne regarda môme pas ]\|me 3arbet et qui accueillit son rédacteur comme s'il l'avait vu le matin môme.
— Vous avez quelque chose d'urgent à me dire, mon cher?
Et pour accompagner le ton bref, la main tremblotait, impatiente.
— Patron, dit Barbet, je reviens d'Angleterre.
— Avec des articles? *
— Patron, balbutia Barbet, il y a mille choses à l'aire...
— Lesquelles ?
— Ali ! patron, d'abord... je voudrais vous soumettre une ou deux Ï(\6qs que j'ai, et ([ui...
— Est-ce long ?
— Non, patron. Voici : je crois, n'est-ce pas, que le journalisme c'est de l'imagerie ; j'entends,
2Tf) LE MAJOR PIPE ET SON PÈRE
il faut frapper l'imagination; aussi j'ai rapporté deux choses typiques...
— Vite, mon ciier, j'ai un rendez-vous.
— Patron, la première se passe dans les tranchées de Salonique. Les Anglais trouvent des Boches et un bouc...
— L'histoire du bouc qui s'évanouit?
— Vous la connaissez?
— Mon cher, elle a été dans dix journaux amusants !
— Pas possible ? Quand donc ?
— Elle a couru tout Paris, et vous allez la dénicher à Londres !
— Permettez, patron.
— Mon cher, je n'ai que deux minutes. Seconde histoire?
— Patron, si vous êtes pressé...
— Dites.
— Celle-là, patron, est sérieuse. C'est un récit de guerre à la manière anglaise.
— Allons, dites !
— Vous savez, patron, que le Deutschland est rentré dans les eaux allemandes : nous avons môme été les premiers à donner la nouvelle...
— Et ce n'était pas vrai !
— Ah! Pardon! Et il a coulé, patron! Uni
torpille anglaise Ta coulé en plein port de Hambourg, alors que...
— Qu'est-ce que vous me chantez là ! L'histoire de la fanfare ?
— Vous la connaissez aussi ?
— Oh ! celle-là, mon vieux, il ne faut pas me la faire, non, parce que celle-là, c'est moi qui l'ai lancée !
— Vous?
— Au revoir, Barbet, écrivez des articles sérieux, mon brave, croyez-moi : vous n'êtes pas fait pour le comique. Puisque vous revenez d'Angleterre, vous devez savoir le nombre de leurs sous-marins, combien ils fabriquent d'obus par jour, ce qu'ils ont exactement de soldats dans leurs camps; et c'est ça qui intéresse le public, des chiffres, des chiffres exacts, puisés à bonne source. Vous les avez dans vos bagages? Sortezles, mon cher. Et là-dessus, je m'en vais... Ah !... une petite remarque : vous savez que nous ne sommes plus qu'à deux pages quatre fois par semaine; crise du j)apier, publicité fichue, alors il faut se réduire. A combien étiez-vous?
— Heu... Cent francs, patron.
— Je suis obligé de vous mettre à soixante- (luinze. Vous vous rattraperez en faisant plus d'ar-
ticles. Je ne vous promets pas de les faire passer, mais... faites toujours, qu'on ait de Tavance. Et puis pas de littérature, hein, des faits. Au revoir, Barbet !
Il ne salua mcme pas madame, et Barbet attendit qu'il eût disparu pour dire :
— Quelle brute !
Il croisa les bras, indigné. Sa femme, encore étourdie, avait besoin d'un temps pour rassembler ses esprits. Ils sortirent.
— Filons au café, dit Barbet d'une voix tragique. J'ai soif.
Us s'installèrent à une terrasse.
Quand ils eurent deux consommations. Barbet, devant sa femme devenue muette, commença de taper la table du poing, de souffler avec son nez et de monologuer en ces termes :
— C'est tout de même nauséabond, le journalisme I Enfin, tu as vu : voilà nos directeurs ! Des goujats ! Hommes d'affaires, agents de publicité, marchands de soupe ! Ça n'a ni goût ni âme, ça résout tout en chifTres : il s'est trahi luimôme ! Et surtout ça tue tout ce qu'on a de noble et de pittoresque en soi. Là-i)as j'ai vu les choses les plus étonnantes du monde. Ce sont des gens... je cherche le mot... nous n'avons pas
e mot... Alors, ce que veut ce mutle, c'est que e parle d'eux froidement, que je rogne à la fois ttes ailes et les leurs !... Eh bien ça, jamais I Je a'en irai, je quitterai cette sale boîte...
— Ah ! je ne sais que te repondre, soupira imidement madame Barbet.
— Si je te racontais, continua-t-il, enQammé, omment j'ai été reçu !
— Oui. Qui t'a reçu ?
— Tout le monde : des officiers, des marins, les ministres ! Et c'est un peuple, on ne sait rien le lui, comme il ne savait rien de nous ; il croyait [ue nous mangions des grenouilles !
— Oh?
— Je le tiens d'un ministre ; c'est une indicaion grave. Or ils m'ont mené voir tout: Hotte, rmée, usines et front. On ne peut pas supposer; m ne peut môme pas espérer avec des articles...
— Quel malheur, interrompit alors madame iarbet, nerveuse, de trouver des crétins pareils !
— Mais patience ! dit Barbet, aiïectant soudain e calme. On sait que j'ai vu et bien vu, on veut n'étoulfer. Nous vivons dans un pays...
— Chut... il V a un monsieur qui t'écoutc, à Iroite.
— Je m'en fiche !... Un pays ignorant et qui ne
biblioth:ca
28^ LK MAJOll riPE ET SON PERE
veut pas qu'on l'éclaire — jaloux, et qui veut être seul à Thonneur. Les Anglais, on était con-i tent de les avoir quand on appelait : « Au secours î » ; maintenant, ils gênent : on trouveij qu'ils en font trop, qu'ils vont tout récolter.! Alors on dit : « Oui, ils sont admirables », puis on passe vite, de peur de savoir à quel point, et... Eh bien ! moi, je tiendrai tête !
Le garçon rôdait autour des tables. Il lui lança cette* phrase-là dans le nez ; puis il paya, prit sa femme par le bras et sur lo boulevard, parmi les gens qui circulaient, il se sentit un homme fort, décidé, tenace.
— Je dirai ce que j'ai vu. Je m'adresserai à des feuilles indépendantes.
Madame Barbet était triste.
— .Y en a-t-il ?
Alors, il eut un geste superbe, un geste de publiciste qui commence à plaider, comme si tous ses lecteurs étaient là pour l'entendre, mais qui s'en tient au préambule de la plaidoirie et qui, s*étourdissant, oublie toute la peine qu'il aura ensuite à accoucher de vraies idées, à les classer et à les présenter. N'importe. Il était beau d'inconscience, si fier de son voyage et si ignorant de lui-même, quand il répondit :
— S'il n'y en a pas, nous reprendrons le train, ma chère — à deux cette fois — train et bateau, et nous irons vivre en Angleterre, parce que ça, c'est un pays ! avec ce quon peut appeler des hommes! et là-bas, moi, je n'aurai pas peur de leur dire à eux-mêmes qu'ils sont étonnants !