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Anglais et chinois

Un soir de juin ^1806, la Jamesina jelix l'ancre à Bocca-Tigris, à peu de distance de la ville franco-chinoise de Canton. Il y avait à bord un jeune mate nommé Tom Melford, qui accompagna les marins de l'équipage dans l'embarcation, mais qui ne les suivit pas lorsque ceuxci descendirent à terre, pour y passer les trois jours que le céleste empire accorde aux Euro-

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péens, dans le profane faubourg de la ville sainte. Melford avait eu de très bonne heure une vie orageuse; il s'était marié à Londres, â vingt deux ans, avec la détermination bien arrêtée de vivre en fidèle époux, et de faire oublier même l'origine équivoque de son mariage, qui lui avait été imposé militairement, dans un cas forcé, par un beau-frère brutal, et officier de dragons. Avec tous ses défauts, Melford était sensible et bon comme tous les mauvais sujets de vingt-deux ans.

Non-seulement le très jeune séducteur s'éiait soumis à l'hyménée, après trois duels assez maladroits au pistolet, mais il fit un serment qu'on ne lui demandait pas. ïl jura de ne jamais parler d'amour à une autre femme que la sienne, et de repousser môme par la violence toute provocation féminine, sous quelque nuance de cheveux qu'elle se présentât.

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Le beau-frère ouvrit une Bible, et reçut le serment.

Une lille fut le premier fruit de cet hymen. (Excusez ces formes, lecteurs, si vous existez.) Melford, selon l'usage antique et paternel, aurait désiré un garçon , parce qu'il avait un nom charmant tout prêt à lui donner. Cependant la petite lille fut aussi bien accueillie qu'elle pouvait l'être par un père amateur des garçons. Au reste, un nouveau symptôme de maternité s'élant manifesté chez mistriss Melford, l'époux radieux paria pour l'intermittence, et remercia d'avance le ciel d'avoir exaucé son vœu.

Malheureusement le service du roi passe avant le service de l'épouse, en Angleterre comme partout. Melford servait avec le grade de mate, dans la marine. La Jamemia mit à la voile. Il fallut quitter une jeune femme adorée avant le neuvième mois de la révélation.

Le beau -frère apporta une seconde fois sa Bible sur le pont de la Jamesina (les beauxfrères sont bien laids dans ces moments !) et exigea un petit supplément au vœu de fidélité. Melford jura une seconde fois. Meiford, qui désirait recevoir, dans quelque coin du globe, la nouvelle de la délivrance de sa femme, demanda au commandant quelle était la destination du navire :

— Partout, répondit l'officier.

C'était bien vague!... Le beau-frère alla sur le continent rejoindre ses drapeaux.

Huit mois après ces adieux , la Jamesina, ainsi que je vous l'ai déjà dit, s'arrêtait devant Canton.

Melford n'avait pas eu beaucoup de peine à porter le joug de son serment. Habitué aux splendides carnations des femmes du comté de

MiilcUescx, il n'apercevait, depuis son départ de la Tour, que des visages basanés, cuivrés, pourprés, tatoués, avec des nez aplatis et chargés de breloques , des oreilles démesurées tiraillées par des cascades de grains de laiton , des cheveux de laine grasse, des tailles d'une dégoûtante exagération; car la nature n'a donné qu'à l'Europe la véritable femme, et l'a parodiée ailleurs. Sans • cette attention de la nature, la lidélité serait impossible dans les voyages lointains ; les épouses des savants ne permettraient pas à leurs maris les explorations équinoxiales, et la science serait bien ignorante aujourd'hui. Si dans les archipels de TOcéanie on trouvait des Vénus de Médicis succombant devant un grain de verroterie ou un petit miroir de deux pences, les trois quarts des hommes terrestres se feraient marins, et l'équilibre social en souffrirait mortellement.

Melford remerciait la nature qui avait pris la

peine do travailler pour lui. II pensait àsa femme, à sa fille, à son indubitable petit garçon, âgé de sept mois, qui devait se nommer Simon, et cjui déjà devait d'ire/atherfather, ce qui est plus difficile à prononcer que papa. Il s'attendrissait à ces doux souvenirs d'une lune de miel qui avait duré deux soleils, et ne donnait pas la moindre attention au spectacle original que la ville chinoise étalait avec une complaisance digne de curiosité. Qu'importe le monde et même la Chine, au jeune époux exilé loin de toutes ses affections î

Kien de chinois comme le rivage devant lequel i embarcation anglaise se balançait avec une grâce européenne. Le fleuve bleu Chookeang descendait nonchalamment à la mer, entre deux rangs de jolis villages peints sur porcelaine : là, sur des barques en forme d'œufs, flottait une population fluviale qui regardait la terre en pitié, vivant et mourant

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toujours balancée par les vagues d'azur du Chookcang , sous des voûtes de bambous fleuris et de tamarins échevelés. La campagne se déroulait vers un horizon de montagnes d'un bleu transparent et lumineux comme des nuages de soleil couchant ; et l'œil se perdait dans cette ondulation infinie de champs de riz et de jardins , hérissés par intervalles d'aigrettes massives d'aloës, de citrus, de mûriers, de bananiers et de sapins.

La nuit tombée, ce tableau cessa d'être réel, et rentra dans le domaine du songe. La Chine est un rêve peint.

Des milliers de barques illuminées coururent sur le fleuve, comme des constellations d'étoiles folles; une éruption de soleils d'artifice éclata sur tous les kiosques des Hongs et mandarins ; le céleste empire se donnait un iirmament terrestre, et l'orchestre des pavil-

Ions chinois, des Bings indiens et dos Gongs^ elles cris aigus de la ville extravagante saluaient ces innombrables volcans, toujours éteints et toujours rallumés sur le faubourg, la campagne, le fleuve et la mer.

Melford s'attrista plus profondément encore au spectacle de cette gaîté. 11 s'organisa un pupitre pour écrire une lettre à sa femme, et lui faire un serment de fidélité. L'épitre conjugale terminée, il fit un violent effort pour se décider à descendre à terre, ne voulant confier à personne la commission de porter sa lettre au post-office anglais qui était situé dans Hog- Lane faubourg de Canton.

En ce moment il se passait d'étranges choses dans Hog-Lane et dans Cliina-Street. Trente matelots et deux midshipmen de la Jamesina venaient de mettre Canton en état de siège, et inauguraient trente - quatre ans d'avance lu

longue série d'innocentes vexations qui devaient amener une guerre en l'an quarante entre l'empereur de la Chine et la reine Victoria.

Les deux Mdshipmen étaient à cet âge heureux où Ton croit que les Chinois ont été mis au monde pour nous amuser: ils n'avaient jamais vu de Chinois que dans les farces de Surrey-Theatre; c'étaient de petits et gros hommes chauves qui élevaient les deux doigts indicateurs par dessus la tête et criaient ht quand on les assommait.

Jugez du bonheur de ces jeunes fous, lorsqu'ils se trouvèrent en pleine chinoiserie vivante, avec un fort nuage de porter dans le cerveau. Persuadés qu'il leur était permis de casser des Chinois vivants comme des magots de porcelaine, ils coururent dans Hog-Lane en faisant devant toutes les boutiques des espiègleries d'écolier. Sur toutes les devantures ils

ne laissèrent pas intacte une seule vitre de papier huilé ; ils tourmentèrent les ciseleurs, les marchands d'éventails, les peintres de paysages, les filigranistes, les artistes en laque et en émaux ; et s' irritant de trouver tant de patience et de résignation chez leurs victimes, qui se laissaient démolir pièce à pièce comme des figures de paravents, ils saisirent un marchand de sandal par la douzaine de cheveux flottants qu'il portait sur sa calotte, et lui aplatirent le nez sur le comptoir, au moment où il calculait les profits de sa journée, à l'aide de l'algébrique abacus.

Il n'est pas de patience, fut-elle chinoise, qui n'ait ses limites. Le marchand qui avait , comme ses confrères, un grand respect mêlé d'horreur pour l'uniforme des marins anglais, poussé à bout par ce dernier affront , lança vers le ciel un hi terrible, et saisissant un des jeunes Anglais par le collet de l'habit, il le

renversa et le mit triomphalement sous ses

pieds. L'autre midsliipman tira son dirk, et il

aurait percé la poitrine du Chinois, si celui-ci,

avec une agilité de clown, ne se fût élancé sur

une pyramide de bois de sandal , et du haut de

cette citadelle, n'eût fait pleuvoir un déluge de

v gourdes chinoiseries sur la tête de ses deux en-

', Itérais. Bien plus, le marchand ainsi assiégé

jjonna trois coups à une feuille de tamtam sus-

/ %jbndue au lambris, et à ce tocsin d'un nou-

^4eau genre, les voisins accoururent avec des

monosyllabes effrayants à la bouche, et des

bambous aux deux mains.

Trente matelots du Jamenina qui passaient dans i/o<y-La7<e volèrent au secours des midshipmen , et la bataille commença. Les Chinois avec leurs bambous, s'escrimèrent vaillamment, et le pavé fut bientôt jonché de tronçons brisés sur les épaules d'airain , de calottes chinoises, de magots d'enseigne, de services de

porcelaine, d'éclats de laque, de lambeaux de paravents et de parasols, de toutes les curiosités fragiles que le musée d'Hog-Lane offrait sur ses devantures à l'acheteur européen.

Aux cris des Chinois du faubourg, les Chinois de la ville sainte arrivèrent à flots, armés do pièces d'artifice, et firent jouer contre les Anglais leur innocente artillerie de soleils, de serpentaux et de bombes à la Pékin. Ces marins , qui avaient vu Aboukir et Trafalgar, riaient comme des Français, au milieu de cette incendie incombustible, et prodiguaient des btake-eyes sur les yeux obliques des infortunés Chinois, maladroits boxeurs, renversés par files comme des remparts de carton sous des béliers romains.

Hog-Lane frémissait ainsi , comme un vase de porcelaine rempli d'eau bouillante, lorsque Melford arriva, sa lettre à la main , devant post-

office. Il déposa un icntlre baiser sur le nom adore écrit sur l'adresse, et levait la main à la hauteur de la boîte, pour y jeter la lettre, lorsqu'il reçut par derrière, sur le crâne, un coup de casse-tête chinois, que le chapeau défendit mollement. Mij dear tvi/e! s'écria-t-il , ma chère femme î et il tomba sans connaissance sur le pavé.

Un cri de douleur tomba avec Melford du balcon voisin sur la rue. Une porte s'ouvrit, et un domestique ramassa la lettre, la jeta dans la boîte, et poussa dans la maison le corps du jeune Anglais, mort ou évanoui.

En même temps, le monosyllabe impératif, si connu à Canton , vola de bouche en bouche dans Hog-Lane : Li li lUJaites place ! On avait aperçu dans le lointain , à la clarté soutenue des soleils artificiels, le palanquin jaune du gouverneur de la ville, ou , pour mieux dire,

(le l'Œil de Canton : car il faut rnoncor exactement les titres.

L'CEil était un \ieillard de soixante et dix ans, nommé Bi; il jouissait, quoique borgne, d'un grand crédit sur le peuple.

A la vue de leur vénérable (Eil, les Chinois furent frappés d'une immobilité respectueuse, surtout lorsqu'ils entendirent la formidable

formule Fi~Hé! Tremblez à ceci!

L'Œil parlait anglais très bien ; il apostropha vivement le premier matelot qui lui tomba sous la main, et lui reprocha les larmes aux yeux de troubler ainsi la tranquillité d'une bonne ville chinoise, amie de l'Angleterre. Le robuste marin, chef de la bande, eut un instant la fantaisie d'asséner un dernier blakeeye sur les yeux obliques de l'Œil 5 mais une inspiration d'humanité retint ouverte sa main, déjà crispée pour se faire poing; il engagea

même ses camarades à regagner le bord, et souhaita une bonne nuit à l'CEil. Une fanfare de pavillons chinois annonça la fin des hostilités.

Bientôt le silence de la nuit rentra dans Hog-Lane. De jeunes femmes asiatiques, qui avaient du penchant pour les jeunes et beaux midshipmen, malgré leurs incartades, restèrent quelque temps encore aux étroites lucarnes des maisons, l'oreille collée derrière les murailles grêles. On n'entendait plus que l'harmonie douce et aérienne des monosyllabes en i, semblable au dernier chant des bengalis, quand ils s'endorment le soir dans les feuilles touffues des manguiers.

Le mandarin lettré, chef de la poste aux lettres de Canton, était sage et prudent comme un Chinois de l'intérieur. 11 avait assisté à la bataille des bambous et des blake-eyes, mais

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la gravite de ses fonctions ne lui permettait pas d'y prendre part. Quand il vit tomber un Anglais devant sa porte, il sentit jaillir à la fois dans son cerveau trente idées, avec cette simultanéité merveilleuse, sixième sens des Chinois, peuple qui rend une phrase avec une lettre, et qui a mis aussi dans sa réflexion spontanée l'algébrique alphabet de sa langue et de ses abacus. Ce mandarin vit tout un avenir de malheurs surgir du cadavre de cet Anglais tombé devant sa porte; il vit Canton foudroyé, sa maison détruite, sa place perdue, sa belle famille amenée en esclavage à Londres, le céleste empire anéanti, L'Angleterre brûlerait l'Asie pour venger la mort d'un marin assassiné.

Un moment le mandarin fut tenté de jeter le corps dans le canal souterrain qui porte les marchandises sous les magasins de la ville;

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mais le canal aurait pu rendre le dépôt à la ^ surface extérieure de ses eaux bleues.

Sans doute il y avait toujours un certain péril à cacher le cadavre dans quelque recoin de la campagne et du faubourg, puisqu'il allait être constaté, à bord de la Jamesina^ qu'un ofticier avait disparu; mais c'était déjà beaucoup de dérober aux Anglais le corps sanglant du délit. L'officier manquant à l'appel s'était enfui, s'était noyé, s'était mis à la poursuite de quelque Chinoise, son absence pouvait être expliquée dans un sens qui ne compromettait pas l'existence de la Chine et la place du chef de la poste. La minute qui vit tomber Melford fit éclater ces réflexions dans la tète du Mandarin , fit donner l'ordre de jeter la lettre dans la boîte et de pousser le cadavre dans le corridor. Admirable concision d'idées combibinées avec l'action !

Quelques instants après, au milieu de la

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nuit, une barque assez semblable à unegondole vénitienne , taciturne et mystérieuse comme elle, sortit de l'arceau noir du canal souterrain et entra dans le canal qui mène au Si- Riang. Sous le dôme de cette barque, le mandarin Sampao et deux domestiques étaient assis et gardaient un morne silence. Le jeune Anglais, mort ou évanoui, était étendu sur un «oplia, et les yeux qui le contemplaient roulaient quelques larmes sous des paupières noires , obliques et déliées comme des arcs tracés à l'encre de Chine. Une lanterne de papier huiié donnait à cette scène funèbre des teintes sans nom : si Melford, dans ce moment, eût été rappelé à la vie, ses regards n'auraient pu supporter ce spectacle étrange, et ils se seraient refermés de frayeur et de désespoir devant l'énigme d'une vision qui appartenait à un monde inconnu.

Le corps du jeune Anglais garda l'immobi-

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lité du cadavre. La barque laissa le petit village de Whani dans ses anses ombragées de mûriers, et continua sa route vers les collines du Nord. Déjà la limite de la Chine européenne avait été dépassée ; un chrétien entrait, à son insu , dans le domaine interdit aux religions profanes. La barque s'arrêta sur les frontières du Tcheoii de l'Fen, devant une maison de campagne baignée par ce beau fleuve Hoang- Ho, qui traverse la Gliine depuis les montagnes de Si-Fan jusqu'à la mer.

Le mandarin Sampao désigna du doigt une de ces éminences dépouillées de verdure qui annoncent le voisinage d'un cimetière : il jeta un dernier regard sur Melford. Hélas! le pauvre jeune homme gardait toujours son immobilité fatale. Sa tète reposait sur un oreiller dont le s'.Uin se rougissait des gouttes de sang que distilait une baucle de cheveux noirs

échappés d'un foulard. Le mandarin sentait redoubler son effroi à ce spectacie ; il tressaillait à chaque murmure de la nuit; il croyait entendre déjà le canon vengeur de l'Angleterre dans la direction de Cang-Chow-Fon. (Les savants ont fait Canton avec ces trois mots,)

Sampao, le mandarin, était obligé, par les devoirs de sa charge, de reparaître à Canton avec le soleil. Il fit déposer le corps de Melford sur la rive devant sa maison de campagne, et, après avoir donné aux deux vieux serviteurs un dernier ordre avec trois gestes solennels et trois monosyllabes aigus comme le cri de l'acier sous la lime, il dit au rameur de virer de bord, et il reprit le chemin de la ville, en descendant le canal. ,

La maison rustique du mandarin était à demi entourée par un petit lac très profond qui

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scrMiit (le fossé aux façades du nord et de l'est. La façade du midi percée seulement do deux espèces de meurtrières fort étroites, dominait un assez beau jardin, clos de hautes murailles, et qui s'ouvrait sur le canal par une porte de sapin doublée de cuivre. Ce fut devant cette porte que le corps de Melford fut déposé.

La femme et les deux (illes du mandarin habitaient cette maison, et elles y passaient leur vie à mourir d'ennui. Au moindre bruit qu'elles entendaient sur le canal, elles accouraient aux meurtrières de la façade du midi, et se divertissaient de la moindre chose, de la chute d'une branche, d'un éboulement de gazon, du bruit d'une écluse, d'un vol d'oiseaux. L'ennui n'est pas difficile sur le choix des spectacles.

Ce soir là, les yeux de lynx de ces femmes virent poindre sur le canal quelque chose d'ex-

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uaordinaire; les malheureuses recluses furent saisies d'une curiosité si impérieuse et si naturelle dans leur position, qu'elles descendirent au jardin , et à travers la porte de sapin leurs fines oreilles de chattes entendirent l'étrange conversation des deux domestiques.

La femme du mandarin qui avait depuis longtemps, à l'insu de son stupide mari, un grand empire sur les vieux serviteurs, leur ordonna d'ouvrir, et d'un ton qui supprimait le refus.

Les serviteurs ohéirent.

Les trois Chinoises éclatèrent en sanglots ;i la vue du cadavre d'un homme. Partout, même en Chine, les femmes sont bonnes à l'excès, lorsque rien ne les oblige à être le contraire. Otez les hommes de la terre, et les femmes seront des anges du ciel. Il est vrai que Melford élail digne de cet intérêt. Jamais la Chine, de-

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puis le régne de Yao et de Yu, n'avait \u passer un plus beau jeune homme sur son lleuve. Les trois Chinoises se rappelaient une histoire qu'on leur avait contée dans leur enfance; elles croyaient assister au convoi funèbre du jeune Tcheou, le prince de ta lumière, qui ressuscita devant les portes du Mitig- Tang, le temple carré sans égal dans l'univers. Malheureusement, Melford ne ressuscitait pas.

Les trois gestes et les trois monosyllabes que le mandarin, en partant, avait adressés à ses domestiques, signifiaient qu'il fallait, surle-champ, donner la sépulture à Melford, garder un secret inviolable sur cette inhumation, laisser un signe sur la tombe et s'enfermer dans la maison de campagne pour attendre les événements, loin des importuns et des curieux qui font des conjectures, et loin des femmes qui arrachent les secrets.

Infortuné Melford ! le courrier de Canton portera le lendemain à sa femme une lettre qui se termine par ces mots : Je te suis fidèle, et je me porte bien !

On va rensevelir !

Taï-Sée , la dernière femme du mandarin Sarapao, y tcheng ou directeur de la poste aux lettres de Canton , était âgée , ou , pour mieux dire, était jeune de trente ans ; elle avait une figure jadis belle pour les yeux du mandarin

lettré î elle aurait été blonde, si elle avait eu des cheveux.

Ses deux filles, Kia et Ma , ne resseniblaieiU

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pas à leur mère ; elles avaient de jolis traits européens , phénomène en Chine , mais chose commune dans le faubourg de Canton, très fréquenté par les officiers anglais qui vont affranchir leurs lettres dans Hog-Lane , et qui laissent l'empreinte de leur physionomie dans la mémoire des invisibles dames chinoises de Canton.

La médisance , ce vice cosmopolite inventé par Caïn au pied des autels d'Abel, s'était exercée sur Taï-Sée, lorsque deux vaisseaux de Sa Majesté britannique, le Thunderer et le Tiyer, stationnèrent à Canton en >I792. On sait qu'à cette époque les époux chinois d'Hog-Lane redoublèrent de surveillance, et que I'OEil même de la ville, malgré sa vigilance, éprouva le sort de Ménéîas. Un Pâtis anglais enleva, diton , la femme de l'CEil. L'histoire nous dit qu'à celte époque plusieure officiers obtinrent

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la permission do visiter la ville sainle de Canton dans tous ses détails.

Pourtant la mère Taï-Sée élevait ses deux lilles dans la pratique des vertus domestiques, selon les lois sévères du Li-Ki. Jamais Kia et Ma ne s'étaient assises sur la môme natte à côté d'un homme, cet homme fût-il leur frère bienaimé, le généreux et brave Kien , capitaine des Tigres dans la garde impériale. Ces deux charmantes demoiselles passaient à leur maison de campagne dix lunes de Tannée , c'est-à-dire tout l'été. La , elles cultivaient leur jardin et étudiaient le livre du sage Kiai-Gin-Y, ce gi and moraliste qui a fait cette maxime : Plus une fille ressemble à une idole moins elle aura d'adorateurs. Taï-Sée avait fait écrire sur les murs de l'appartement des femmes tous les aphorismcs du Li-Ki; et Kia et Ma les savaient par cœur et les répétaient à leur mère qui

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était fjère de la science de ses filles. Rien de simple et de touchant comme ces maximes ; elles donnent une idée parfaite de la Chine, ce lac immense où la sagesse croupit dans l'opium ; citons-en quelques-unes au hasard :

La pudeur est le courage des femmes.

Femme qui achète son teint veut le revendre.

Une femme qui aime sa belle-mère adore son mari.

Qui s'endort médisant se réveille calomnié.

La boue cache un rubis , mais ne le tache pas.

Le secret le mieux gardé est celui qu'on ne dit pas. .

La mère la plus heureuse enfile est celle qui n'a que des garçons.

Les femmes les plus curieuses baissent les yeux pour cire regardées.

On ne demande que quatre choses à une femme:

Il faut que la vertu soit dans son cœur;

La nwdesiie sur son front ;

La douceur sur ses lèvres ;

Le travail dans ses mains

Le code féminin du Li-Ki est tout plein de ces pensées ; aussi la vertu en Chine court les rues avec les enfants trouvés : il est vrai que pour corroborer les maximes, la loi pénale renferme deux articles ainsi conçus :

La jeune file qui cesse d'être vertueuse avant le mariage sera vendue au prix de dix onces d'argent. — Les parents qui n'auront pas dé. nonce au tac (commissaire ambulant) le déshon-

30 ANGLAIS ET CHTTVOIS.

neiw de leur famille seront punis de cent coups de bâton et d'une amende de neuf taels.

Il y a une vertu en Chine qui est dans tous les cœurs, c'est l'humanité, jm. Malheur à qui reste sourd aux lois saintes du jin ! il est maudit sur la terre et dans le ciel.

Le jin a pour sanctuaire privilégié le cœur des femmes chinoises. Aussi vous ne serez point étonné de la désolation de la femme et des filles du mandarin lorsqu'elles virent le jeune Melford emporté par les domestiques vers la colline de la sépulture. Deux sentiments opposés, quoique d'une nature également respectable, s'élevaient en ce moment dans l'âme des trois Chinoises : la pudeur et l'humanité. La première de ces vertus leur ordonnait de rentrer dans l'appartement le plus secret de leur maison de campagne pour se purifier, par la solitude, après une trop longue station

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sur une terre on reposait un jeune homme -, la seconde vertu leur faisait un devoir de ne pas abandonner un malheureux étranger qui peutêtre n'était pas mort, et qu'un ordre précipité, dicté par la peur, allait faire ensevelir vivant. L'humanité triompha. Cette funèbre scène n'avait pas de témoins délateurs; tout reposait dans la province de Wam : la lune môme s'était endormie derrière un nuage sur la montagne de Ho-Nan ; on n'entendait d'autre bruit dans les jardins que le frôlement subtil des feuilles de l'yo-kicmg'hoa, la fleur qui s'ouvre et embaume la nuity et dans la campagne le chant monotone d'une choue-ouen , la pauvre cigale qui pleure dans les ténèbres parce qu'elle ne doit plus revoir le soleil.

Les deux domestiques étaient dévoués à leurs maîtresses, leur discrétion était acquise d'avance. Ils marchaient portant le corps du

jeune liomme, et les femmes suivaient en pleurant. La douce rosée de la nuit descendait goutte à goutte sur le visage de Melford, comme si la bonne nature, autre femme secourable , quoique invisible, eût voulu verser un dernier remède sur le front du malheureux.

Tout à coup les trois Chinoises poussèrent un petit cri que la prudence n'avait pu retenir dans leur position. Les deux domestiques s'arrêtèrent au pied du tertre tumulaire, en jetant des regards de surprise et d'olfroi sur le jeune Anglais.

On avait entendu un soupir qui n'avait rien d'humain ; c'était comme une plainte exhalée du fond d'un sépulcre; la plainte de l'âme d'un ancêtre mort dans la croyance de Fô.

Les femmes appelèrent encore à leur secours l'humanité ; elles se penchèrent sur le corps du jeune homme , et elles virent que ses bras

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frissonnaient avec de légers mouvements couvulsifs.

Il y eut alors un rapide échange de signes entre la femme du mandarin et les deux domestiques. Les jeunes filles voilèrent leurs figures avec leurs petites mains.

Le cadavre animé porta sa main droite sur son front, et soupira une seconde fois de manière à ne plus laisser de doute sur l'origine de la plainte. La bonne Taï-Sée fit un geste impératif, les domestiques relevèrent Melford et reprirent le chemin de la maison de campagne.

Les femmes suivirent, en effaçant avec les mains les traces de leurs pieds sur la poussière 5 leurs pieds étaient si petits qu'ils ne laissaient presque point de vestiges ; pourtant elles paraissaient s'applaudir de ce luxe de précaution.

Toujours docile à l'ordre bref et muet de leur maîtresse, les domestiques introduisirent Melford dans la maison et le déposèrent (chose inouïe en Chine) dans la chambre de sa fille Kia. Taï-Sée n'avait pas balancé à choisir cette retraite comme la plus sûre, personne n'ayant le droit d'y pénétrer, ainsi que le veulent les vénérables usages du pays. Taï-Sée dit à ses filles qu'elles habiteraient désormais sa propre chambre. Kia répondit par un sourire céleste ; Ma, plus jeune et plus timide , embrassa tendrement sa mère et sa sœur.

Taï-Sée entra seule dans la chambre où Melford venait d'être déposé sur le lit de Kia ; elle dénoua le foulard qui serrait la tête du jeune homme 5 elle lava la plaie avec de l'eau de camphre , remit un nouvel appareil sur la blessure, et plaçant une coupe d'eau, une veilleuse en porcelaine et un bol de thé à côté du

lit , elle se retira , pleine de confiance dans la nature qui allait agir souverainement sur ce corps jeune et vigoureux.

Melford , comme un homme qui se réveille après un pénible sommeil , ouvrit les yeux et jeta des regards effarés autour de lui. Tout ce qu'il voyait était si étrange qu'il se persuada d'abord aisément qu'il se trouvait en plein dans les illusions d'un rêve bizarre. Mais aux vives impressions de douleur de son front et aux ardeurs fiévreuses d'une soif dévorante, il fut ramené bientôt à des idées de vie réelle, et il se souvint du coup terrible qu'il avait reçu dans Hog-Lane , et de son dernier adieu à sa femme. Ce retour à la réalité fut encore contrarié par quelques circonstances accessoires de sa nouvelle position. En laissant tomber ses regards sur lui-même, le jeune Anglais ne se reconnut pas : il ne portait plus son uniforme

de matej il était revêtu d'une [sorte de dalmatique jaune-serin, taillée d'une façon si étrange qu'elle ne paraissait appartenir à aucune mode connue sur la terre. Melford remarqua surtout, avec cet œil fixe qu'on attache aux objets eifrayans, une lune, peinte de grandeur naturelle sur le corsage de sa dalmatique ; l'astre avait des traits chinois , et il souriait bonnement à deux dragons bleus qui dardaient sur lui des aiguillons rouges. A la clarté pâle et mobile, tamisée par la porcelaine de la veilleuse, cette lune était insupportable à voir, car elle semblait vivre et tressaillir sur la poitrine de Melford.

— Est-ce que je serais dans la lune? se dit l'Anglais d'une voix intérieure. Et dans l'état délirant de son cerveau, il ne trouva pas cette idée déraisonnable : mais, vivant ou mort, réveillé ou endormi, comme il souffrait d'une

soif aiguë, il allongea son bras vers une petite table de laque et prit une grande coupe pleine d'eau fraîche qu'il avala d'un trait. Au même instant, il entendit deux mots de compassion qui semblaient sortir delà tapisserie et qui ne pouvaient s'adresser qu'à lui : Poor youtlil pauvre jeune homme ! Ranimé par la fraîcheur de l'eau qu'il venait déboire, il se leva delà hauteur de son torse et regarda rapidement autour de lui pour découvrir le sensible compatriote qui s'attendrissait sur un frère malheureux ; mais il n'aperçut aucun être vivant ; il ne vit qu'un bizarre assemblage de meubles sans nom et de statues sans forme humaine; que des tentures chargées d'images, de fleurs, d'oiseaux, de quadrupèdes, d'arbres inconnus au globe terrestre, comme si la folle arabesque d'un rêve fiévreux, échappée d'un cerveau malade, se fût d'elle-même matérialisée et brodée à l'aiguille sur les murailles d'un salon.

Cet étrange spectacle aurait donné des émotions dangereuses à un esprit fort et à un corps en bonne santé ; Melford sentit redoubler sa fièvre ; son front se couvrit de nuages ; un accès de faiblesse le fit retomber sur le chevet ; il fut assailli d'idées incohérentes à travers lesquelles il poursuivait encore un instant le mot insaisissable de cette énigme; puis l'engourdissement le glaça de la tète aux pieds et il s'endormit.

A son réveil , le pâle rayon de l'aube jouait sur le guéridon avec la lueur agonisante de la veilleuse. Melford souffrait beaucoup moins. — Les blessures à la tête qui ne tuent pas surle-champ ne sont pas dangereuses, et se guérissent promptement, surtout quand la cicatrisation opère sur Tépiderme d'un marin anglais. Notre jeune homme, avec la noble insouciance de son âge et de son état, se réjouit de se sentir

vivant ot fortifié par le sommeil, et il se reposa pour son avenir sur les soins mystérieux des êtres invisibles ou surnaturels qui l'avaient gardé jusqu'à ce moment.

— En supposant que je sois mort et passé dans la lune , se dit-il à lui-même, je ne vois pas qu'il y ait à s'affliger. J'ai été fidèle à ma femme toute ma vie ; je suis pur devant Dieu j je ne crains rien.

Il prit une tasse de thé qu'il trouva excellent et supérieur au thé de Londres, et se débarrassant de sa lourde dalmatique , à laquelle pourtant il devait une bienfaisante transpiration, il sortit du lit pour examiner en détail les localités.

Il y a dans le Li-Ki cet article : la porte de

LA CHAMBRE d'uNE JEUNE FILLE DOIT ETRE INVISIBLE.

Les Chinois ont voulu donner , par extension, un sens matériel au sens moral de cette maxi-

me. 11 est impossible en effet de découvrir la porte d'un gynécée chinois. La chambre virginale est comme une de ces boîtes qui s'ouvrent par un point secret. Ce fut donc inutilement, grâce au Li-Ki, que Melford chercha la porte de sa chambre 5 les quatre murs ne présentaient pas la maindre fissure; la tenture, tout d'une pièce, les recouvrait sans aucune solution de continuité. Le jeune marin marcha vers la croisée ; elle s'ouvrait sur un balcon gracieusement arrondi et saillant sur le jardin : mais ce balcon était comme une grande cage à barreaux de fer, peints et dissimulés par des festons de fleurs grimpantes. Le plancher de ce joli kiosque était à claire-voie et suspendu sur un petit lac envahi par des feuilles de nénuphar. Melford perça les rideaux de verdure qui cachaient la campagne , et il découvrit une terre inconnue, telle que sa mémoire de voyageur ne pouvait lui en offrir de pareille, En ce

moment la vaste plaine, arrosée par un bras du fleuve Hoang-Ho, resplendissait des teintes de l'aurore tropicale, et l'œil n'y rencontrait, qu'à des distances infinies, un miao solitaire avec son dôme de porcelaine et son panache de cotonniers rouges; rien n'indiquait cette terre fertile dont le chef est un laboureur couronné. A l'horizon, les montagnes vaporeuses se confondaient avec les nuances de l'aube , et donnaient à la campagne comme une bordure de nuages immobiles suspendus entre la terre et le ciel.

Melford inclina sa tête sur sa poitrine et ferma les yeux pour se recueillir dans ses souvenirs. La profonde léthargie qui l'avait frappé sur le pavé d'Hog-Lane lui avait complètement dérobé cette faculté instinctive qui nous fait apprécier, même après le sommeil, la mesure du temps écoulé. Il se rappelait la scène d'Hog-

Lane, mais à travers des songes si confus, qu'il lui aurait été impossible de préciser, dans un lointain plus ou moins reculé, le jour où la massue chinoise tomba sur son front. Deux choses seulement étaient assez claires pour lui : sa mort dans une rue populeuse, et sa résurrection dans un désert. Et que de ténèbres dans ces deux clartés !

Le souvenir de sa femme vint l'assaillir au milieu de tant d'incertitudes. Il s'assit mélancoliquement sur le lit, et il pleura comme pleure un marin et un Anglais qui n'est plus fier de son insensibilité quand il est seul. Pauvre Caroline! se disait-il enjoignant les mains pardessus la tète. Pauvre femme abandonnée à seize ans, avec deux enfants ! Car elle doit en avoir deux aujourd'hui , une fille et un garçon... Et quel âge peut avoir le garçon?... Dieu le sait pour moi ! Mon charmant petit Si-

ANGLAIS ET CHOOIS. 43

mon que j'aime tant, et qui danse peut-être sur les genoux de sa mère ! Il me semble que je l'entends chanter la chanson de notre enfance :

The lion, and the unicorn were fighting for the crown *.

Oh ! si j'avais encore une vie à donner, je la donnerais pour voir une minute ma femme et mes enfans !

Et il essuyait ses larmes avec un crêpe de Chine, ce fidèle et tendre Melford.

Les rayons du soleil levant passaient à travers les barreaux fleuris du balcon, et don-

* L'autre vers est ainsi : Up came the little dog and knocked them both doicn. Le lion et la licorne se disputaient la couronne, le petit chien saute par dessus, et d'un coup les jette en bas. C'est la chanson qu'on apprend aux petits enfants pour leur faire connaître les armes d'Angleterre.

liaient à la chambre de Kia une teinte charnianle. Après une nuit de veille et de souffrance , le soleil console et guérit ; ce médecin céleste dore le chevet du malade, infuse la joie dans son cœur ; il fait croire à la vie et à la résurrection. La nuit est pleine de doutes, de peurs , [de frissons , de ténèbres morales qui s'évanouissent au lever du soleil. La sérénité de l'âme est fdie de la sérénité du ciel.

Melford s'abandonna volontiers à cette joie intérieure que donnent la convalescence et le premier rayon. Le marin trouve toujours, dans sa vie d'orages, des points de comparaison qui le consolent d'une position fâcheuse.

— Au fait , se dit-il à lui-même, on est mieux ici que sur l'écueil de Kâl-Imo , où je fus abandonné à l'âge de quinze ans.

D'instants en instants la chambre se faisait

plus habitable aux yeux de Melford. La tapisserie s'animait au soleil comme un lambeau détaché de la campagne, et posé verticalement sur les quatre murs. Sur cette tapisserie les ruisseaux roulaient des flots d'argent sous des ponts agrestes ; les petites collines s'étageaient jusqu'au lambris avec des ondulations gracieuses, emportant avec elles, comme une chevelure, les forêts blondes chargées d'oiseaux du Paradis ; des enfants aux joues fraîches et rondes folâtraient avec des chats Nankin devant leurs mères, qui les regardaient obliquement et souriaient : un troupeau de chèvres sans cornes s'abreuvait aux rives d'un lac tout bleu comme de l'indigo en fusion, et le berger, coiffé de la moitié d'une orange, et couvert de haillons d'or , agitait une baguette à cinq grelots sous le bec d'un paon immobile dans sa queue. Ce chaos était ravissant à débrouiller pièce à pièce j l'œil qui s'égarait dans

le tourbillon de ces folies ne s'en détachait plus. Des parfums d'une douceur inexprimable inondaient cette chambre, et semblaient appartenir à ce monde idéal peint sur les murs ; on y respirait encore je ne sais quoi de suave, d'angélique, d'embaumé, que les jeunes filles laissent dans l'atmosphère sainte qui les enveloppe comme un vêtement virginal.

— On peut fort bien vivre dans cette chambre, dit Melford, pourvu qu'on me serve à dîner, car je sens que mon appétit de marin me tourmentera bientôt, ce qui me prouve que je ne suis pas aussi mort que je le croyais. Au moins ma femme sera contente de moi, si je la retrouve un jour ; il n'y aura même aucun mérite à tenir dans cette solitude mon serment de fidélité.

Et comme il se retournait vers le balcon pour admirer la campagne toute radieuse du

soleil du tropique, il tressaillit en voyant , à deux pas de lui , une femme qui le regardait avec de petits yeuxhumides de compassion.

ni

L'inconnue était habillée comme le peuple de la tapisserie, et il semblait qu'elle s'était détachée de la muraille, et qu'elle avait grandi en présence de Melford. Le visage était la seule partie du corps de cette femme qui fût à découvert : elle était coiffée d'un léger turban de cachemire qui ne laissait apercevoir sur les oreilles que deux virgules de cheveux blonds.

50 ANGLAIS ET CHIIfOIS.

Sa robe de dessous d'un rouge ardent ne se révélait qu'à mi-jambe, toute la partie supérieure étant voilée par une espèce de redingote de soie bleue ; on aurait dit qu'elle avait pris pour parure un fragment de muraille indigo avec un soubassement écarlate. Du sommet des épaules tombaient deux manches d'étoffe d'un vert tendre, qui se gonflaient démesurément sur les mains, et prenaient la forme d'un manchon. Les rides n'avaient pas encore écrit sur les traits de cette personne un âge respectable ; on s'apercevait pourtant que le soleil tropical ravageait ce visage avant les années. Telle qu'elle se présenta enfin à Melford, elle avait encore le charme de la femme et l'attrait de l'inconnu. Le jeune marin, assis sur son lit, les mains élargies en élançons, les yeux béans, la bouche ouverte par un cri avalé, regardait cette apparition, et tremblait de tous ses nerfs, comme un intrépide marin qui s'effraie de tout.

ANGLAIS ET CHINOIS. âl

hormis du danger. La femme, immobile comme l'épouse de Lolh sur le chemin de la ville sans nom , secoua la tête par un mouvement automatique, et dit trois fois, avec l'accent anglais de Londres : Pauvre jeune homme !

L'orgueil britannique ne permit pas à Melford de s'étonner un instant que la langue anglaise fût parlée dans la lune ou dans quelque autre planète de l'infini. Il entama sur-lechamp la conversation.

— Où suis-je, madame? demanda-t-il , en joignant ses mains.

— Dans le Céleste-Empire, répondit l'apparition.

— Je m'en doutais, dit Melford, comme dans un à parte.

— Et si vous voulez vivre, ajouta l'inconnue, soyez prudent comme le serpent, calme

52 ANGLAIS ET CHIiXOIS.

comme la tortue, et silencieux comme la nuit.

— Je serai tout cela, madame, parce que c'est votre plaisir.

— Soyez tranquille, nous veillons sur vous, pauvre jeune homme !

— Oh! madame! parlez-moi, parlez-moi...

— Ne me demandez pas l'impossible ; ma bouche doit être fermée ici; ma main seule peut s'ouvrir. J'ai déjà trop parlé. Nous nous reverrons, adieu.

Un panneau de la muraille s'ouvrit vivement et se referma de même. La femme disparut, en laissant un doux parfum de thé en fleur dans l'air qu'elle avait déplacé.

Melford respecta le mystère; il ne songea pointa sonder les secrets de la muraille; en présence d'autres énigmes bien plus téné-

breuses pour lui, il ne daigna pas s'arrêter à un secret de charnière voilé par la tapisserie. Il s'abîma dans de sérieuses réflexions. Une idée surtout le fit frémir. Oh ! se dit-il à luimême, si cette femme de laquelle je dépends, et qui a le pouvoir d'entrer dans ma chambre, avait conçu pour moi quelque passion criminelle!... Oh! ne crains rien, ma Caroline! dans toutes les extrémités, je serai toujours digne de toi ! digne de mes enfants !

Et levant la main, il prit à témoin le nouveau soleil du nouveau ciel de sa nouvelle planète , et fit un douzième serment de fidélité. Pourtant il n'osait s'avouer que la femme inconnue n'était pas dans les redoutables conditions de la beauté victorieuse. La vertu quelquefois est moins vertueuse qu'on ne pense. Phèdre était vieille et horrible de laideur, nous aurions tous été Hippolyte. Thésée, ruiné par

des spéculations de peaux de monstres, avait épousé Phèdre pour son argent. Voilà ce que Racine n'a pas dit. 0 vertu de l'homme! Brutus, à Philippes, le connaissait bien !

Melford se disposa donc à abandonner son manteau à la première tentative de séduction.

Heureux de se sentir ainsi fort contre la puissance d'une femme de trente ans mûrie au soleil des tropiques, il s'assit sur une banquette polie comme une glace, et qui se trouvait dans un coin du balcon sous des masses flottantes de fleurs à clochettes bleues et rouges. Melford pour embrasser la campagne, seule chose qu'il pût embrasser, déchira ce nuage de verdure opaque, et le jeta, par lambeaux, à travers les grilles de fer, dans le lac inférieur. L'air et la lumière entrèrent à flots dans ce kiosque, où la jeune et belle Kia, pudiquement recluse comme dans un miao sacré, chantait l'hymne des an-

Aî^GLAIS ET CHINOIS. 55

cêtres, en s'accompagnant du lii-tchun,'à treize cordes, l'instrument du sage Tay-Koung, fils de Tcheou.

Le kiosque, comme un œi! qui a soulevé sa paupière, regardait joyeusement le petit lac, le jardin deKia, et la plaine immense, arrosée par le fleuve Hoang-Ho. Les gerbes de riz mûr se roulaient au soleil, en vagues d'or, jusqu'à l'horizon, comme une mer jaune, caressée par les brises du milieu du jour. Les forêts de/àgaras, poivriers de Chine, retentissaient des cris furieux des Choue-ouen , ivres de poivre et de soleil. Une pluie de lumière voilait , par intervalles, la campagne, comme un immense tissu de rayons-, il semblait alors que le grand astre se fondait en tourbillons de grains de feu, et versait un incendie sur l'arbre, la fleur, la plante, le sable, le rocher. Aux bords du lac, une foule d'arbres s'étaient réunis en famille.

56 ANGLAIS Fr CHINOIS.

comme pour se prêter le secours mutuel de leur ombrage contre les heures dévorantes du jour. Le lac lui-même élargissait son voile flottant de feuilles de kiteou, comme un parasol aquatique, et gardait ainsi sa fraîcheur recueillie : et sous le dôme embrasé des sycomores, des ébéniers, des naucléas, se réfugiaient les arbustes à fleurs qui vivent d'ombre, Vyu-lan émaillé de lys d'ivoire; Vhaïtang, symbole de la modestie ; le mo-li-koa^ jasmin de la Chine; le kiu-goa, la fleur de longue vie, la fleur chère aux poètes, et célébrée dans l'immortel /^-A;^; le pégé-long qui garde sa fraîcheur rouge cent jours; le mou-tan, autrement nommé V/ioaoueng , dont les fleurs s'épanouissent comme des roses, et qui mérite par son éclat la royauté des jardins. Toutes ces fleurs délicieuses avaient été plantées par la main de la jeune Kia , et elles élevaient leurs parfums comme un concert odorant, vers cette autre fleur

vivante qui les effaçait encore par sa beauté.

Devant cette nature ardente, amoureuse, embaumée , Melford éprouva des sensations neuves, filles de ces dangereux climats qui donnent la faiblesse pour résister, et la force pour faire le mal. Il aspira ces poisons de l'air qu'un démon compose avec des rayons et des parfums, choses pourtant si douces ! Il devina que cette atmosphère inconnue était pleine de séductions périlleuses et de mauvais conseils; et tourmenté par ces terreurs d'un nouveau genre, il ne songea pas même à remercier cette nature secourable qui ne cicatrisait promptement les blessures de la tête, que pour en ouvrir de bien plus mortelles au cœur. Cependant, il se rassura bientôt en se voyant seul , dans une chambre solitaire, dans une maison muette comme une tombe, dans une campagne mnette comme le désert. II est vrai qu'une femme

veillait auprès de lui , invisible et présente , d'autant plus dangereuse, qu'elle était bonne, et qu'elle pouvait demander de l'amour en récompense de ses soins. Mais le jeune marin avait un si beau trésor de reconnaissance à déposer aux pieds de sa bienfaitrice , que ce don devait être accepté avec bien plus de joie que l'amour.

Comme il réfléchissait sur sa position d'époux fidèle en péril, Melford entendit un bruit léger qui lui lit peur, quoique le soleil, ce brillant destructeur des fantômes, le couvrît comme un bouclier d'or. 11 garda quelques instants son immobilité, n'osant se retourner et aff'ronter l'inconnue ; la curiosité l'aiguillonnant bientôt , il quitta le balcon , et jeta un regard rapide dans la chambre.

Il ne vit personne ; mais il y avait dans un sillon d'air un parfum bien connu qui attestait

une visite toute récente. La main secourable et invisible avait déposé sur le guéridon un déjeuner complet , hygiéniquement calculé pour l'estomac d'un convalescent : une entrée de bourgeons de frêne , une racine de nénuphar bouillie , un poisson péché dans le Kiang et grillé, des châtaignes d'eau nommées pi-tsi, et un gâteau de riz. Pour boisson : de la bière de grain et du thé. Tous ces mets avaient une étrange physionomie aux yeux d'un Européen ; mais il était aisé de voir, à l'exquise élégance du service, que l'amphytrion inconnu avait la plus haute confiance dans la délicatesse de sa table, et que les soins minutieux d'une femme s'étaient arrêtés en détail sur chaque plat, pour le faire agréer au jeune prisonnier.

Melford mangea comme un marin naufragé qui s'inquiète fort peu du genre de sa nourriture; il crut même que la politesse et la recon-

naissance lui faisaient une obligation d'avoir de l'appétit. Chaque morceau avalé était une syllabe du long remerciement adressé à l'inconnue sur la porcelaine des plats ; il affecta de donner un bruit significatif au mécanisme de sa bouche dévorante , afin de faire retentir sa reconnaissance aux oreilles tendues derrière les panneaux indiscrets.

Quelquefois pourtant une réflexion amèrc tombait sur la pointe de ses cinq doigts, fourchette de la nature, et les clouait sur l'assiette. Hélas ! se disait-il, voilà encore une obligation que je contracte envers une femme, dont l'exigence se proportionnera sans doute aux services qu'elle m'aura rendus ! Melford était dans la position d'Hugolin, qui mangea ses enfans pour leur conserver leur père ; Melford se sacrifiait pour sa femme, sa lille et son adoré Simon.

Quelquefois, il se rappelait son ami Brombley, qui s'étant égaré à la chasse, vers l'Orénoque, sur les frontières de la tribu du Grand- Serpent, fut obligé d'épouser 0-eïa, la fille du roi, laquelle avait des narines flottantes et un teint rouge comme la tige du Campêche. Brombley se soumit à l'amour équinoxial de la rouge 0-eïa ; il fut tatoué ; il adora les Manitous , il mangea une côtelette d'Anglais, il coupa deux chevelures à deux chefs de la Tortue, il apprit à jouer du tchit-chit-koué , comme Chactas ; il alluma le feu du Conseil, il porta sur son dos un petit sac rempli des os de ses pères, qui n'étaient pas ses pères , et à la mort du roi , élu lui-même roi de la tribu, il perdit une bataille et fut mangé par ses ennemis, malgré les égards dus à son rang.

Notre jeune marin , plongé dans ses réilexions,n'avait pas aperçu d'abord une pipe qui

s'allongeait démesurément sur la couverture de son lit, et auprès de la noix une boîte pleine, sans doute, de la substance opiacée chérie des marins. Melford, le mate de la Jamesina, était trop bon gentleman pour fumer la pipe ; mais Tennui est le père de tous les vices. C'est un prisonnier qui a inventé le tabac. Melford chargea sa pipe; il approcha la noix d'un petit réchaud à charbons, se coucha sur son lit, et fuma. L'imprudent î il fumait de l'opium !

Fumé à petite dose, l'opium a des effets salutaires sur le cerveau des Asiatiques ; mais il agit avec une violence mystérieuse sur les Européens qui l'aspirent pour la première fois. Melford entra dans un monde inconnu à la suite de la dixième bouffée lancée au plafond. Le plus étrange des rêves se déroula devant ses grands yeux ouverts et humides d'un plaisir douloureux. Le rêve est fils de l'opium 5 VApocalypse n'est que de l'opium en versets.

ANGLAIS ET CHIiVOIS. $3

Melford vit tomber les quatre murs de sa chambre, et il les suivit longtemps dans des profondeurs infinies, où ils volaient comme des feuilles sèches que la brise emporte 5 il resta, lui, couché dans un kiosque floltant, comme un aérostat bordé de fleurs à clochettes rouges : au dessous de lui, il vit tourner le globe de la terre avec une majestueuse lenteur ; il passa toutes les nations en revue ; il voyait surgir à l'horizon des pointes de minarets et des dômes de pagodes qui croissaient rapidement, s'avançaient et roulaient, emportant avec eux des villes énormes, et des populations tumultueuses comme des vagues vivantes et peintes de mille couleurs ; puis arrivaient les déserts unis et pâles comme des océans glacés, entraînant des pyramides si hautes que Melford se soulevait convulsivement de peur d'être blessé par leurs pointes; après, les solitudes sombres, coupées de lacs et de fleuves,

toutes retentissantes des cris de lions et de tigres, toutes couvertes de nuages d'oiseaux dorés» C'était une cascade de tableaux à lasser une paupière d'airain : les montagnes volcaniques tombaient sur les pics de neige; les plainés, aux tranquilles pâturages, sur les champs de bataille embrasée par l'artillerie; les océans bouleversés par les tempêtes sur les savanes vertes et les épis jaunes ; les colonnades pleines d'acclamations sur les cimetières pleins de silence; la vie se précipitait sur la mort, la lumière sur l'ombre, le deuil sur la joie, le fracas sur le calme, et toujours dans des proportions infinies, mais qu'un seul regard saisissait au vol par un miracle de l'opium. Puis, le globe du monde sembla s'arrêter comme une meule arrivant à son dernier degré d'impulsion ; un brouillard s'étendit d'un horizon à l'autre et se déchira avec un craquement horrible; Londres sortit de ce cahos comme une planète créée au

ANGLAIS î;T C:iI?(OIS. 05

souffle tle Mclfonl. Il senibla au jeune marin (ju'il était debout sur un pied, l'autre lancé en arrière, et le torse en avant, dans l'attitude de la Renommée ou du Mercure de Jean de Boulogne , sur la coupole de la basilique de Saint- Paul. La cité prodigieuse se déroulait à perte de vue avec une exactitude de relief qui appartient à la \ision et ne se retrouve jamais dans la nature incohérente des songes. Il entendait mugir la Tamise, à sa gauehe, sous les arches cyclopéennes du pont de la Tour; il voyait trembler les touffes d'herbes sur le sommet des grands édifices de la Cilé : il voyait s'élargir, dans l'abîme ouvert sous ses pieds, les quatre flancs monstrueux de Saint-Paul, comme s'il eût choisi une montagne de marbre sculpté pour en faire son observatoire et son piédestal. De là, ses regards se précipitaient avec d'éblouissants vertiges, sur des rues larges et éîerneiles qui se conlbnàaient à l'iioiizon de brume

dans les ou.brages solennels du jardin de Kensington.

Il comptait un à un, et tous à la fois, les trois cents clochers, les obélisques industriels, les colonnes votives, les tours, les coupoles noires, toutes ces innombrables formes, élancées comme des piliers gigantesques pour soutenir un ciel plat qui s'écroule; et, par un effrayant caprice de la vision, ce monde de rues, de palais, de places publiques, de jardins, ce monde infini était inhabité; la désolation de la solitude peuplait seule cette capitale de l'univers , cette Palmyre avant les ruines; les longues files des vaisseaux stationnés dans les méandres du fleuve avaient leurs ponts déserts et leurs mâts joyeusement pavoises; les grands édifices du commerce semblaient attendre la foule accoutumée qui n'arrivait pas; les vitres luisantes ne laissaient voir

AiVGLAI.S ET CHINOIS. 67

que des appartements vides; les pavés n'ctaieiu assombris que par l'ombre immobile des maisons et des clocliers, et cette ombre était effrayante à voir en l absence du soleil.

Un cri, un seul cri, un cri lamentable, comme la grande voix qui sort des forêts dans la nuit, monta des profondeurs delà ville au pinacle de Saiut-Paui. Melford sentit la coupole frissonner sous son pied, comme une cloche ébranlée qui va sonner ; il plongea son regard dans Faringdon, la plus large rue de Londres, car il lui semblait que le cri funèbre parlait de là. Faringdon était éclairé par un jour d''une teinte inconnue, et que le seul prisme des rêves décompose j au milieu du pavé rampait une ombre allongée, l'ombre d'un corps humain encore invisible, et tout prés de se montrer au regard qui l'attend et le redoute. Le corps parut, et Melford, du haut de ses nues, lui

leiKiil les bras, et son cri cramour bouillonna dans sa poitrine sans pouvoir franchir ses lèvres; il avait reconnu sa femme! sa chère Caroline abandonnée! Elle marchait du pas solennel des fantômes, i'œil fixe, les bras allongés, traînant les plis d'un linceul taillé en robe, et ressemblant à la reine des tombeaux visitant ses domaines et se réjouissant de ne trouver dans la ville superbe que la Solitude et la Désolation, ces deux locataires de la mort!

Alors, avec l'explosion d'un orchestre de tonnerres, la basilique de Saint-Paul parut s'écrouler sur Londres, et Melford, emporté par des tourbillons de blocs de marbre volant comme des grains de poussière, parcourut un monde sans forme et sans nom , plein d'étincelles et de grands bruits d'eaux dans des gouffres, un monde qui se révèle dans la tête convulsive tombée sous la hache du bourreau.

Puis tout-à-coup l'ogitation fiévreuse qui le brûlait cessa; ii se vit et se reconnut dans un grand miroir incliné au mur d'une chambre; il lui semblait qu'il avait été brodé à l'aiguille sur une tapisserie, et qu'on l'avait môle à d'autres images grimaçant autour de lui. Il se souriait à lui-même dans la glace; il voulait se tendre les bras, mais il était devenu personnage de paravent, habillé en mandarin, incrusté sur étoffe, et n'ayant conservé que la mobilité de ses yeux. Un dernier accès d'opium l'embarqua sur un vaisseau dématé qui naufrageait sur des écueils de glace; il se heurtait à des falaises de neige à pic ; il réveillait, en s'asseyant, des familles d'ours blancs qu'il prenait pour des banquettes de repos; il voyait passer devant lui le cadavre du soleil avec une barbe de glaçons; il trouvait la porte ouverte d'une maison absente, et il entrait, haletant; il cherchait l'escalier, il rencontrait un lit; il

enlr'ouvrait les rideauy de l'alcôve, et une vieille femme pâle, couchée, l'arrêtait par le bras, faisait craquer ses dents et lui souriait. La vision arrivait à sa fin, le rêve commençait; les derniers effets du poison s'éteignaient dans le cerveau; le doux sommeil, avec ses songes légers, colorait déjà de ses teintes douces le visage du jeune marin. Après tant de courses, il dormait enfin, ce pauvre Melford!

Quand il se réveilla, il vil sa chambre éclairée par les rayons de la lune, ce qui le mit dans une grande indécision sur la quantité d'heures données au sommeil. Il rentra, par curiosité, dans les minutieux détails de ses visions et do ses rêves, et cette revue l'uiiiusa singulièrement. — Ma foi ! se dit-il, je voudrais toujours vivre comme j'ai dormi! Voilà une existence!... c'est peut-être le songe qui est la vie réelle, et la vie réelle qui est le songe!... Cependant, il

me semble que j'ai là quelque chose de plombé dans le cerveau !... N'importe ! si je suis dans la luneje jouis d'un beau clair de Terre.

11 se leva , et la fraîcheur de la nuit passant sur son visage, lui donna une vie nouvelle ; en deux jours, il ressuscitait trois fois. Ce fut, sans doute, par un effet mystérieux de la dernière puissance de 1 opium , qu'il se sentit surexcité par une gaîté folle, inconnue à son tempérament ordinaire ; il s'assit sur le balcon , et adressa de bienveillants sourires à la campagne qui resplendissait sous la lune de Chine, avec autant d'éclat que le jardin de Saint-James sous le soleil de Londres, à midi, au mois de juillet. Ivre de joie et de plaisir, Melford ne se contint plus, et d'une voix fausse et goudronnée, mais retentissante, il entonna le chant de départ du marin anglais.

Corne allhands ahoy the anchor Fsom friends and relations tve go.

Poil blubhers and cries , devil thanlc her, She'll soon take another in tow.

Venez tous matelots tirer l'ancre , Nous quittons nos amis et nos parents.

Poil sanglotte et pleure, que le diable la remercie !

Elle en prendra bientôt un autre à la remorque.

{Traduction libre.)

Il achevait sou premier couplet , lorsqu'il fut arrêté brusquement par une apparition qui ne pouvait être classée parmi les fantômes de sa dernière vision opiacée. Sur la rive opposée du petit lac, se détachait, au clair de lune avec des contours de forme bien arrêtés, une figure vivante dont l'étonnement se manifestait par une immobilité convulsive. Il eût été impossible à Melford de dire à quel sexe et à quelle nation cet être nocturne apparlenait : sa tôle, son épaule, ses hanches, sa ceinture, tout hérissés de légères formes indécises cl ftoltanîes, le

faisaient par fois ressembler à un arbre épanouissant ses feuilles à l'haleine de la nuit.

Melford se rassura un instant avec cette idée végétale ; mais l'arbre poussa deux cris sourds, absolument semblables aux notes lugubres des hibous, et allongeant un pied en avant, l'autre en arrière, il mit une tlèche sur la corde d'un grand arc, et viba droit à la poitrine de Melford.

Le mandarin Sampao, Vy-tckend de la poste, comme M. Conte à Paris, fut assailli, à son retour à Canton , par une foule de bruits alar- Hiants. L'équipage de la Jamesina avait redemandé son jeune Mate Melford à toutes les factoreries des Hongs , à tous les souterrains d'Hog-Lane, et aux quarante milles barques qui contiennent la population tlotlantc de Can-

76 AINGLÂIS ET CHIKOIS.

ton. Le post-Captahi dùlsi Jamesina demanda impérieusement et obtint la permission d'entrer dans la ville, et s'installa dans le palais de rCEiî, menaçant de n'en sortir qu'avec Melford mort ou vif. L'Œil se jeta aux pieds du poslcaptain, et jura sur le saint tliceou-li du grand Koung-Tsée qu'il ne prendrait aucune nourriture avant d'avoir découvert le Mate perdu. Une rumeur sourde disait que Melford avait été assassiné devant la maison du mandarin Sampao.

Sarapao ne fut pas rassuré après la visite minutieuse opérée dans sa maison ; il pressentit que l'Œil, engagé par son serment à mourir de faim , pousserait les recherches aux extrémités , et que sa redoutable sagacité bien connue, tournerait enfin ses soupçons du côté du cimetière ou Melford était inhumé. Au comble de la terreur, l'infortuné mandarin reprit

ANGLAIS ET CHIKOIS. 77

le chemin de sa maison de campagne, un peu après le coucher du soleil , et se lit accompagneide son fds le vaillant Kien, capitaine des Tigres dans la garde impériale (de Pékin , bien entendu.)

Kien , alors en congé , venait de recevoir l'ordre d'inspecter les fortifications de Bocca- Tigris, lesquelles consistaient en deux paravents chinois représentant des monstres qui tirent des coups de canon sur des ennemis absents. En Chine , les inspecteurs inspectent réellement; Kien avait fait sa tournée à Bocca- Tigris , il avait repeint les canons que l'humidité de la rivière avait un peu endommagés ; puis il accourut à l'appel de son père.

C'était un jeune homme de vingt-cinq ans, d'une taille au-dessus de la chinoise; sa figure avait des reflets européens; son œil était à peu près horizonla! ; une belle moustache noire

78 ANGLAIS ET CHIKOIS.

annonçait le grade qu'il occupail dans l'armée. Il portait un costume magnifique, c'est-à-dire, une longue tunique d'un fond brun tachetée de blanc, un casque, façon gépide, avec deux yeux peints sous le cimier, et surmonté d'une plume de paon ; son dos était hérissé d'une multitude de flèches pointées dans un vaste carquois. Il tenait un arc à la main. Outre ses qualités guerrières , le jeune Kien , fils de la septième femme de Sampao, avait pour son père une vénération respectueuse, sans exemple, même en Chine , le pays des bons fils et des pères dénaturés. Kien avait toujours à la bouche cette belle maxime : Qui abjure la yiété filiale ne veut avoir 'personne à aimer] maxime écrite dans Koung-See, que les barbares appellent Confucius.

Sampao et Kien, sortis de leur barque, s'acheminaient vers la maison de campagne, gar-

ANGLAIS ET CHIINOIS. 79

daiit tous lieux un profond silence, selon la coutume des Chinois lorsqu'ils n'ont plus rien à se dire. Arrivé devant le pavillon des domestiques, Sampao poussa un petit cri, semblable à celui du grillon, et la porte s'ouvrit au maître. Deux gestes et une syllabe suffirent pour demander aux serviteurs l'endroit précis où le jeune Anglais avait été enseveli. Les domestiques épouvantés feignirent d'être encore dans les visions du sommeil, et se lirent répéter la question pour se donner le temps de réfléchir. Sampao, cette fois, leur ordonna démarcher vers le cimetière, et il les y suivit avec son fils Kien. Les domestiques, déplus en plus effrayés par les regards et la moustache du capitaine Kien , et comprenant qu'il s'agissait d'une exhumation impossible , se jetèrent la face contre terre , et dirent qu'au lieu d'ensevelir Melford, ils avaient précipité le cadavre , avec une pierre au cou , dans !e petit lac de la mai-

son. Kien prit deux {lèclics dans son cai'fjuois, et il s'apprêtait à une double exécution , lorsque son père lui cita le verset du Li-Ki: Neverse point de sang sur les tombeaux! D'ailleurs Sampao, un instant révolté lui-même de la désobéissance de ses domestiques, s'applaudit ensuite de ce nouvel incident, qui rendait infructueuse toute recherche faite par l'autorité supérieure dans le cimetière voisin de sa maison. Il se con- ^« vainquit facilement que la terre autour de lui n'avait pas été remuée, et que nulle fosse nouvelle n'avait été ouverte depuis la mort de sa dernière femme, la discrète Yé-Tché.

Ordre fut donné aux domestiques de se retirer.

Pour apaiser les ombres des înorts, irritées sans doute par la sanglante menace du capitaine Kien, le mandarin et son fiis entonnèrent

on duo, et sans rnccoinpagnenicnt oblige chi lo national, l'hymne en l'honneur des ancêtres.

See hoang sien tsou Voxi ling yii tien.

Lorsque je songe à vous, ô mes sages ancêtres, Je me sens élevé jusqu'aux cieux.

A peine avaient-ils terminé ce chant sacré, qu'une voix lointaine, mais qui arrivait claire et distincte dans le silence des nuits , frappa de terreur le vaillant Kien et le prudent mandarin. Ce dialogue concis s'éleva entre nos deux Chinois. Entends — oui — une voix — terrible — anglaise — un fantôme — une avantgarde — le marin — il est là — mort — vivant — vengeur.

Si les barbares, comme nous, adoptaient cette concision, que de sottises nous épargnerions à nos lèvres ! Une chambre de députés chinois terminerait une session en un jour.

Lemandaiin se plaça derrière le carquois de son fils, et ils marchèrent tous deux dans la direction (lu petit bois qui masquait un des côtés du lac : ainsi, plus rapprochés de leur maison, ils reconnurent sans équivoque l'origine de la \oix. Sarapao le lettré se traduisit avec effroi les menaçantes syllabes de la chanson des marins anglais. Une sueur glacée tomba du ciel des tropiques sur l'épiderme du mandarin. Va ! — dit Sampao, et Kien alla.

Kien sortit du petit bois, et s'avança jusque sur la rive du lac, en face et à peu de distance du kiosque de sa sœur Kia. Si le vaillant capitaine avait vu la lune mangée par les deux dragons bleus qui détestent tant cette planète , il n'eût pas été saisi d'une telle stupéfaction. Ce qu'il voyait n'avait pas de nom dans la langue chinoise : sur le balcon de sa chaste sœur, un homme , en robe de chambre jaune de manda-

rin, chantant un refrain leste et choquant, avec l'insolence d'un maître de maison !

L'indignation fit taire les conseils de la prudence dans l'àme du vaillant Kien. C'est alors qu'il décocha une flèche sur le kiosque où chantait l'inconnu.

Melford , assis au balcon de la chambre de Kia, où nous l'avons laissé, ne s'épouvanta point de la flèche dirigée sur lui ; mais cette espèce de danger le rendit subitement à la raison et à la prudence. Avec l'agilité du marin, il s'élança en arrière du balcon dans la chambre, et esquiva le coup 5 puis, il ferma les volets intérieurs, et attendit la suite de cette étrange scène dans la plus profonde obscurité.

J'ai lu , se dit-il à lui-même, bien des livres de voyages ; je n'y ai jamais trouvé une aven-

84 ANGLAIS ET CHIIVOIS.

lurc semblable à la mienne , si toutefois c'est une aventure, car il ne m'est pas bien prouvé que je sois vivant. Au contraire, tout semble m'annoncer que je suis mort, et au fond, je ne demande pas mieux que d'être mort ; cela d'abord me dispensera de la peine de mourir une seconde fois, puisque je me souviens parfaitement quej'ai expiré dans mes bras, àHog-Lane, et qu'il est fort difficile de mourir. Ensuite, si par hasard je n'étais pas mort, je prévois que ma vie deviendrait si embarrassante, dans ces mystères qui m'environnent , que je serais obligé de m'étrangler pour me délivrer de tant ie soucis, trop contraires à mon humeur.

Comme il terminait ce monologue, un fracas épouvantable de voix, de hurlements, de tintements de cuivre, et de porcelaines brisées s'écroulanten cascades, troubla le silence jusqu'à ce moment tumulaire de la maison. Des cris

ANGLAIS Eï CHINOIS. 85

perçants de femmes dominaient ce luiniillc ; on eût dit d'une ville prise d'assaut. La cliambrc de Melford tremblait comme la cabine d'un vaisseau sur une mer houleuse ; les murailles craquaient comme des paravents qui se fendent; les magots s'entrechoquaient sur les consoles de laque, comme des idoles animées, et tous ces bruits fort distincts se confondaient avec une multitude d'autres bruits mystérieux que l'oreille n'expliquait pas, et qui semblaient encore appartenir à ce monde idéal , dans lequel Melford croyait vivre depuis le jour de sa mort.

Que sont les incidents de notre prosaïque et ennuyeuse vie bourgeoise, qu'on appelle la vie réelle, auprès de ces révélations de l'inconnu, si communes d?.ns l'existence des marins? Melford, brave camme le cabestan qui ne tremble pas sous une pluie de boulets, sentit pour la prcmièie fois des émotions (jui semblaient ac-

cuser son courage. La têle encore étourdie dos visions de l'opium, il ne pouvait ni réfléchir, ni se déterminer à quelque chose : quelle décision d'ailleurs aurait-il prise? Il ne pouvait être que le héros passif de volontés supérieures à la sienne.

Me résigner et attendre, se dit-il en s'asseyant sur son lit. Yoilà tout ce qu'il pouvait. Il se résigna donc et attendit.

La patience et la résignation sont les vertus théologales du marin. Voué, par son état, aux épreuves d'une existence fabuleuse, celui qui passe sa vie à attendre un boulet sur le front s'estime toujours heureux quand ce qui lui tombe sur la tête n'est pas un boulet. Le marin anglaisa de plus un avantage qu'il doit au caractère général de sa nation : ses nerfs sont solides comme des lames de bronze, et dans sa

soif d'émotions, il recherche de préférence les aventures assez orageuses pour donner quelque ébranlement à sonépiderme d'airain. Cette fois, Melford avait lieu d'être satisfait : dormant ou réveillé, il avait traversé tout un monde en deux jours : il ne connaissait plus ni son âge, ni le pays qu'il habitait, ni la semaine, ni le mois, ni la saison : il ne se connaissait plus lui-même, un seul lien semblait encore le rattacher à la nature humaine, son amour et sa fidélité pour sa femme, sa tendresse paternelle pour ses deux enfants.

Cependant le calme paraissait être revenu dans la maison ; il n'entendit plus ces voix et ces cris déchirants qui avaient ébranlé sa chambre. Mais ce silence était encore pour lui aussi mystérieux que le fracas. Il aurait bien fait des conjectures; mais à quoi serait-il arrivé? Les conjectures ne reposent <iue sur un point de

départ connu et sont presque toujours d'amusantes erreurs dans la vie réelle; ici elles ne pouvaient se fixer sur rien.

Melford entr'ouvrit avec précaution les volets du kiosque , et les rayons de l'aurore se glissèrent par la fente de la croisée dans sa chambre. A cette pâle clarté il aperçut une large feuille de papier de Chine qui semblait avoir été glissée par une fissure invisible du mur. Melford la ramassa vivement, et, du premier coup d'œil , il vit que cette page était écrite en anglais, à la quantité de doubles v qui chargeaient les mots. Séchant deux larmes de joie arrachées au cœur du marin par l'écriture compatriote, il lut ce qui suit :

« Vous avez déshonoré ma fille chérie; vous « avez flétri la gloire de ma maison. Les lois de « l'humanité me défenden t de faire couler votre

« sang, mais elles ne me défendent pas demu- « rer la chambre où vous avez introduit la « lionte et le déshonneur. C'est là que vous pé- « rirez. Ma fille sera vendue comme une escla- « ve , au prix de dix onces d'argent : ainsi le « veut la loi du sage Taï-Koung, lils de Tchcou.

« Si vous consentez à épouser ma fille et à « vivre avec elle dans cette chambre , loin de « tout commerce humain , et comme dans une « tombe, ou dans un Miao, vous trouverez en- « core un père , des frères et une sœur qui « prendront soin de vous. Si vous gardez celle « lettre, vous consentez au mariage, si vous la «jetez au lac, vous refusez. Réfléchissez. On € vous a sauvé la vie; soyez reconnaissant.

« Sampao, mandarin lettré. »

Melford relut trois fois celtre lettre , (pii !e

90 ANGLAIS ET CHIINOIS.

faisait rentrer dans la vie réelle, quoique chinoise, et il regarda autour de lui, comme pour chercher un interlocuteur et un conseiller dans une circonstance si épineuse. Des pensées contradictoires, se détruisant l'une Tautre, bouillonnaient dans son cerveau •, il regardait le plafond , la tapisserie , le lac , la lettre ; il mordait un angle du papier; il riait pour se persuader un instant que le cas était risible; il prenait une pose grave pour s'exciter à une résolution énergique ; il fronçait le sourcil et serrait son poing, car il croyait entendre tantôt les éclats de rire d'une mystification , tantôt les menaces d'une vengeance qui n'était plus retenue que par un lambeau de tapisserie. Enfin il résolut , après une heure d'incertitude , de prendre la chose au sérieux, et de jeter la lettre au lac. Il se mit dans la position d'un marin qui reçoit l'ordre d'amener son pavillon et qui se fait sauter. Plein de cette idée héroïque, il marcha vers

le kiosque, tenant à la main sa letlc roulée comme une mèche d'incendie , et la suspendit sur le lac comme sur une Sainte-Barbe. Feu ! se dit-il , et le souvenir de sa femme et de ses enfants éteignit la mèche du marin! Il ne jeta pas la lettre.

Robinson Crusoë , ce grand homme qui a eu même le bonheur de n'avoir pas existé, se trouvant isolé sur un rocher, île vivante dans une île morte , s'ennuya de faire des monologues , et il inventa tout seul une conversation à deux, un duo parlé entre le bien et le maL Melford suivit l'exemple du plus illustre des Solitaires de l'Océan , il se fît l'avocat de son bien et de son mal, et après s'être entendu il se jugea à son tribunal. Le bien l'emportait sur le mal. Il se croyait mort, et il vivait; il se croyait abandonné du monde et il était entouré de soins; il aurait pu être muré comme Ugolin

dans sa tour, et on lui offrait en mariage la (illc d'un mandarin. Certainement, cette dernière proposition une fois acceptée compromettait son vœu de fidélité, mais il n'avait hélas ! d'autre parti à prendre pour se conserver à sa femme que de se marier.

Ma Chinoise, se dit-il ensuite en revenant au monologue, ma Chinoise n'est pas belle; son taint est furieusement basané, ses cheveux sont rares, ses dents ne sont pas au complet , ainsi je fais en l'épousant un sacrifice dont ma chère Caroline me saura gré. Oh! je jure sur l'honneur que j'aurais jeté la lettre au lac, si la fille du mandarin eût été jeune et belle comme ma Caroline! J'expirais dans ces quatre murs. Attendons. Ceci est un acheminement vers le mieux. Laissons-nous faire, puisque nos bras sont liés. L'espoir est une seconde âme liée à notre corps. Espérons.

AîlGLAIS ET CHINOIS. 93

Une dernière idée l'arrêta quelques instants encore, et le lit refléchir. Il voulait écrire au mandarin pour se disculper par une lettre d'un crime qu'il n'avait pas commis, et raconter son aventure dans toute sa mystérieuse vérité ; mais il comprit qu'il avait affiiire à des êtres presque fabuleux, qui avaient des préjugés, des lois, des usages inconnus, et inexorables sans doute, et contre lesquels il était impossible d'avoir raison, dans sa position. La lille du mandarin était entrée seule dans la chambre d'un étranger; cela suffisait peut-être en Chine pour consommer son déshonneur, et exiger une réparation domestique. — Et puis, ajouta-t-il en lui-même, cette pauvre fille , pourquoi s'est-elle perdue aux yeux de ses parents? Pour venir à mon secours quand j'expirais de soif et de faim ! Oh ! épousons-là , malgré l'absence de sa beauté , de sa fraîcheur , de ses dents et de ses che- \eux !

Il aurait sans doute continué ses réflexions à perle de pensée, s'il n'eût été détourné de ses entretiens avec lui-même par une harmonie étrange qui semblait annoncer le commencement d'une cérémonie. Plusieurs voix lentes chantaient V hymne aux ancêtres, see hoang , etc., avec accompagnement de lo et de tclioung. Le lo est une espèce de tam-tam j le tclioung est une cloche fêlée. Melford pensa que la famille du mandarin montait l'escalier pour lui faire sa première visite ; il ramassa promptement toutes les pièces éparses de son costume d'emprunt; il peigna sa moustache et ses cheveux avec ses doigts , lava ses mains avec du thé vert ; et qand il se fut donné la physionomie d'un fashionable chinois, il croisa les bras sur le portrait de la lune peint sur sa poitrine, et attendit de pied ferme le mariage comme un brave attend l'ennemi.

Deux panneaux de la tapisserie s'ouvrirent

ANGLAIS lîT CHINOIS. 95

avec deux cris aigus, et Melford se vil enlourc de quatre Chinois. Il ne recula pas d'une ligne pour l'honneur de sa nation. Ce furent les Chinois qui tremblèrent en se voyant si près d'un marin anglais. Nous connaissons déjà le (ils cadet de Sampao, le vaillant Kien. Deux de ses frères l'accompagnaient : Tsin , l'officier des pertuisaniers de l'étendard jaune j il était vêtu d'une casaque indigo, emflée jusqu'à la ceinture sur une robe couleur cacao; il portait une lance nommée tcliang-siang, et un bouclier de rolin nommé pai. Son visage était plein de douceur. Le troisième frère, Ngang, servait avec l'humble grade de ping dans les pi-chanpiao (canonniers qui fendent les montagnes). Il était vêtu d'une houppelande de coton gris, avec un soubassement bleu et une ligne de volants. Sa terrible moustache formait une anomalie végétale avec la bonté de sa figure d'agneau.

Melford jugea du premier coup ses quatre ennemis ; il retroussa les manches de sa chemise, aiguisa ses poings sous sa robe de mandarin, et il s'apprêtait à joncher le parquet de Chinois , lorsqu'une idée le retint. Je sortirai facilement d'ici , pensa-t-il ; mais après, où irai-je? Quand j'aurai tué quatre Chinois d'un coup de poing, qui m'indiquera mon chemin? Suis-je à la frontière ou au centre du pays? Quand même je passerais sur le corps d'une armée chinoise, serais-je plus avancé? Cette idée fut algébriquement débattue dans le cerveau et Melford adopta, par nécessité, une conduite pacifique.

Le mandarin Sampao , revenu de sa frayeur en voyant un sourire sur le visage de Melford , lui dit en bon anglais avec un accent chinois fortement cadencé :

— Dois-je vous parler en père ou en ennemi ?

ANGLAIS ET CHIiNOIS. 97

— En père, répondit MelforcI, et i! son a les mains des quatre Chinois qui tremblaient toujours , surtout le canonnier fendour de montagnes.

— Consentez-vous, poursuivit le mandarin, à recevoir l'anneau du fiancé ?

— J'y consens, dit Melford .

— Suivez-nous.

La psalmodie de l'hymne des ancêtres recommença. Melford suivit les Chinois dans un corridor sombre, et il entra le dernier dans une chambre doucement éclairée par des vitraux de papier huilé. Au fond, sur un fauteuil rouge brodé en or, une femme était assise, les bras allongés et recouverts, jusqu'à Fcvlrémitédes mains, de mitaines jaunes.

Melford poussa un cri... C'était une jeune

98 AISGLAIS ET CHINOIS.

lille de quinze ans, d'une beauié merveilleuse, et d'une grâce à ravir un Européen blasé. Malgré la toque de soie noire , bordée d'hermine et de petits chaînons de perles fines à triple rang, on devinait que cette tête charmante avait un trésor de cheveux blonds. Des cils déliés , comme un trait à l'encre de Chine , donnaient une douceur inexprimable à des yeux noirs, veloutés et limpides ; ajoutons un front blanc et pur, des joues de vierge, un nez d'une ciselure exquise, et une bouche pareille à la divine bouche, célébrée par le dernier roi Kieng-loncj, ce grand poète couronné qui disait : 0 mes délices ! tes lévites sont comme la mine du jSy- Kieoii, du corail s' ouvrant sur des perles !

Le vaillant Kien, un peu rassuré, conduisit Melford devant la belle Kia (on devine que c'était elle), et la jeune fille, découvrant sa main gauche, et baissant modestement les yeux, mit

ANGLAIS ET CHi^fOIS. 99

une bague d'ivoire au doigt annulaire de Melford. Les anneaux ont été dans tous les temps et tous les pays le symbole métallique de la félicité des chaînes conjugales. Le ciel a donné cet exemple à l'univers en jetante la planète de Saturne un anneau de chevalier,

Melford admira surtout la main virginale de sa fiancée ! Quelle main ! et quel bras elle annonçait !

Le mandarin Sampao prit une cruche de terre cuiie et la plaça dans l'étroite embrasure d'une petite croisée aveugle, arrondie sur le mur.

Le cas étant urgent, la cérémonie du mariage fut célébrée après les fiançailles. Le mandarin brisa la cruche de terre cuite, et lut aux deux époux les versets du Li-Ki relatifs au ma-

IfiO ANGLAIS ET CHINOIS.

liage. Melford se prêta machinalement à toutes les fantaisies d'un cérémonial étrange, et trop long pour être détaillé ici.

On descendit ensuite à la salle du feslin, mais aucune femme n'y fut admise. Ce repas de noces ne fut que pour la forme, car les con- \ives étaient trop agités pour se livrer aux délices de la table. Melford se contenta de manger un potage de nids d'oiseaux et un morceau de pâté d'esturgeon confit dans l'essence de V hiangtclmn.

Après le festin, le mandarin fit observer à Melford que son mariage avait été célébré conformément aux rites de la religion de Fo, laquelle permet de regarder sa femme avant les épousailles, et n'oblige le mari à faire son présent à la famille que le soir du festin nuptial.

Ce dernier article de la religion du Fo jeta

ANGLAIS Eï CHINOIS. lOi

Mclford dans un embarras étrange ; il n'avait (juune montre d'argent qui marquait toujours invariablement l'heure qu'il n'élail pas, et une clé en cornaline de la rotondité d'une lialfcroîvn. Probableiuent , se dit i\leif'ord , la religion deFo ne désigne pas la valeur el la qualité du présent. l'^t déliant sa clé de cornaline, il la donna gravement au mandarin, qui la reçut avec émotion.

La cérémonie du présent terminée, Mclford fut conduit processionnellement par soî) beaupère et ses troisbeaux-frèresjusqu'à la porte de la chambre nuptiale. Le mandarin fit au jeune époux un signe qui signifiait : vous pouvez entrer.

A ce moment suprême, Melford hésita 5 son pied fut comme paralysé sur le seuil fatal audelà duquel il y avait un parjure j ilserappe«

102 AKGLÂIS h'I CHINOIS,

lait sa chère femme Caroline el ses deux enfans abandonnés !

Le mandarin et ses trois fils, alarmés de l'indécision de l'époux , se regardèrent entre eux plus obliquement que de coutume : des monosyllabes de sinistre augure se croisèrent sur des lèvres menaçantes. Melford saisit au vol un instant où il était parvenu à oublier sa Caroline par lassitude de penser à elle, et s'inclinant devant sa nouvelle famille, il ouvrit la porte nuptiale et entra d'un pas résolu.

Si le révérend Philips, dans sa relation publiée à Londres en ^847, n'attestait pas la vérité des aventures de Melford, je croirais, moi le premier, que mon récit est faux comme une histoire quelconque; mais qui oserait flétrir de suspicion un livre du révérend Philips?

Melford , entré dans la chambre nuptiale , entendit la porte se refermer sur lui : cette me-

104 ANGLAIS ET CHITSOIS.

sure de précaution, adoptée par le beau-père mandarin, ne lui inspira aucune crainte. Noire marin était rassuré pour toujours ; il connaissait le caractère aimable de ses nouveaux parens. Sampao et ses trois fils étaient plus doux que des Chinois ordinaires. Le danger, pour Melford, n'était pas de ce côté.

Un labyrinthe de paravents déroba d'abord l'intérieur de la chambre aux yeux du jeune Anglais. En sortant, à force de détours, de ces ruelles de papier peint, Melford crut retomber encore dans ses visions et dans ses rêves de convalescence, tant lui parut étrange le confortable chinois appliqué à une chambre nuptiale ! Tous les meubles avaient une destination mystérieuse et inexplicable pour un Européen; mais dans ce chaos de fantaisies ciselées sur tous les métaux, sur tous les bois, sur tous les énuuix, sur foutes les pieries ps'écieuses, Mel-

ford ne trouva pas le seul trésor qu'il cherchait, sa nouvelle femme. Rien ne manquait à celle chambre d'époux, excepté la mariée. Cotte grave lacune fit naître dans l'âme de Melford deux sentiments opposés, se balançant, l'un l'autre, avec une force égale ; l'un accusant la faiblesse de l'homme, l'autre honorant la fidélité de l'époux voyageur : il était en même temps ravi et désolé de ne pas trouver devant lui la jeune et belle Kia, cette perle du Kuang- Chow-Foo, échappée de ce brillant écrin de laque et d'émail.

Melford acheva ses perquisitions du premier coup-d'œil, car la chambre était petite; il souleva deux rideaux émaillés de serpents bleus, et servant de porte flottante à deux espèces de cabinets de toilette, et il n j découvrit aucune trace d'épouse. Enfin, pourtant, à force de heurter des monceaux de chinoiseries énigma-

lOfi ANGLAIS ET CHINOIS.

tiques, éparses sur le parquet de la chambre , il trouva deux souliers presque invisibles, et qui venaient, à coup siir, de se dérober sous les pieds d'une jeune fille; car ils étaient tièdes sous la lèvre coupable qui les interrogea. Melford aurait prolongé son interrogatoire, s'il n'eût pas été distrait par une découverte plus importante : il remarqua, dans un des angles, un moelleux amoncellement de tissus, de la longueur d'un lit européen , et sur un des bords, une empreinte de la dimension d'un corps humain, comme si l'édredon eût cédé sous ce corps étendu, en gardant sa forme : à cette place, les tissus étaient tièdes au même degré que les souliers nains. Melford conjectura naturellement que sa femme avait pris la fuite, et toutes les recherches qu'il fit n'eurent aucun résultat ; il s'assit, et se plongea dans ses réilexions, en tenant un soulier de Kia dans chaque main.

La tète penchée sur la poitrine, il entendit bientôt, à son colé, le murmure sourd d'une respiration étouffée ; il se redressa vivement, et vit une femme devant lui -, ce n'était pasKia, c'était la même femme qui lui apparut un instant dans la chambre du kiosque : c'était la douce et bonne Taï-Sée, l'épouse du mandarin.

Elle secoua mélancoliquement la tête, et après avoir décliné son nom et ses titres, elle dit à Melford : — Nous avons bien souffert pour vous ; ma fille Kia a été accusée, parce que vous avez été vu dans sa chambre. Je n'ai pu la défendre, parce que mon mari m'aurait cru coupable ; vous, vous savez si nous sommes innocentes ! et vous n'abuserez pas de vos droits, car vous devez être généreux comme Tcheou, puisque vous êtes beau comme lui. Vous renoncerez à ma fille Kia.

— J'y renonce tout de suite, dit Melford,

les ANGLAIS ET CHINOIS.

qui aimait mieux la liberté que sa Chinoise ; j'y renonce avec une joie triste ; mais vous qui êtes si bonne, donnez-moi les moyens de sortir de cette maison.

— Sortir maintenant, dit Taï-Sée en secouant la télé, c'est impossible. Tant (jiic le redoutable Rien gardera la porte de cette maison , vous serez prisonnier.

— Et quand partira-t-il, le redoutable Kien ?

— A la lune d'haï-tang.

— Et quand viendra cette lune ?

— Après la floraison de l'Hiang-Tchun.

— Voilà qui n'est pas très-clair, dit en luimême Melford.

— Tsin remplacera son frère Kien. Je coupais Tsin, il (»st bon, je l'endormirai.

— .ratleiulrai Tsiii, dit Mclibid avec résignation.

— Ainsi, vous ne regrettez rien en quittant cette maison, rien ne vous intéresse ici ?

La voix de la femme qui prononça ces dernières paroles prit un caractère de douceur effrayante ; Taï-Sée s'assit à côté de Melford , malgré les lois du Li-Ki, et retira de ses mains les souliers de Kia. Le jeune marin sentit son visage se colorer d'une noble pudeur, comme dit Racine dans Phèdre; il regarda Taï-Sée. Hélas ! elle avait de plus en ce moment sur sa figure, dévastée par l'ennui et le tropique, un reflet jaune de la lampe de papier huilé qui éclairait la chambre ; elle excitait à la vertu.

— Écoule, mon jeune étranger, poursuivit Taï-Sée 5 celte maison que J'habite depuis dixsept soleils, est pleine de portes mystérieuses ,

connues de moi seule. Kia pleurait ici ; c'est moi qui l'ai enlevée, au moment où tu entrais. Tu ne verras plus Kia ; mais tu me reverras à toute heure du jour. Consens-tu à me revoir ?

Melford fit un signe équivoque, affîrmatif et négatif à la fois. Taï-Sée continua :

— Mes paroles te font de la peine ; je ne te parlerai plus ; mais tu me permettras de te voir, de t'écouter, de respirer dans l'air que tu respires; mon jeune étranger, tu ne sais pas combien je t'aime...

A cette brusque déclaration, Melford au comble de l'effroi, se leva vivement et menaça Taï- Sée de se briser la tête sur le premier magot venu, si elle continuait à attenter à son honneur. La femme ouvrit ses petits yeux autant qu'on peut ouvrir des yeux chinois, et donna

ANGLMS r.T CHINOIS. 1 | I

des signes d'un étonnement arrivé à son comble. Melford chercliait un magot de métal pour son suicide de vertu.

— Écoute-moi, dit Taï-Sée; tu crois peutêtre que c'est par jalousie que je t ai enlevé Kia ? tu te trompes : c'est par un sentiment de justice maternelle que tu comprendras : tu crois peut-être que je t'aime d amour, tu te trompes; j'aime ton Angleterre, et si mon pied pouvait se poser autre part que sur la terre du Céleste empire, je te dirais, fuyons ensemble, et conduis-moi au beau pays où est mon amour. Oh ! il y a bien longtemps 1 bien longtemps ! j'avais vu fleurir treize fois l'Haï- Tong, la fleur de la modestie; j'avais épousé Sampao , qui avait fait à mon père de beaux présents, et j'étais malheureuse! Devant notre maison de Kuang-Chow-Foo , on voyait un tableau de pierre représentant la mère Koung-

112 ANGLAIS ET CIIIiNOIS.

Tsécallanlà la montagne de Ny-Kieou , pour obtenir la fécondité : à travers une fente du mur je regardais toujours ce tableau , qui est l'œuvre de Kiai-Gin-Y, cet Iiabile ouvrier qui copierait le vent, s'il pouvait le voir passer une seule fois. Un jour, devant ce tableau, il y avait un jeune Anglais qui le dessinait, sous la garde d'un Ping, armé d'une lance. A celte époque, on donnait souvent aux Anglais la permission de visiter Kuang-Chow-Foo. Cet Anglais se retournait quelquefois , quand il était fatigué de dessiner, et il regardait autour de lui les maisons de la rue; et moi, dès ce moment, je ne regardai plus ce tableau... la muraille de notre maison est unie comme une feuille de papier vierge ; il n'y a que cette fente invisible dont je t'ai parlé ; il m'était donc impossible de me faire remarquer de celui que je voyais avec tant de plaisir. Avant le coucher du soleil, ce jeune homme, toujours suivi du Ping, quitta

ANGLAIS ET ClilKOrS. 1|3

son travail et disparut. Je restai à ma place , les yeux collés h la muraille jusqu'à îa nuit. Le lentlemain, l'étranger revint pour continuer son travail ; mon époux était à son office dans Hog-Lane ; j'étais seule dans notre maison de ville, et je pris ma place devant le tableau delà mère de Confucius. Dès que je vis le jeune Anglais quitter son dessin et se retourner, je souillai une à une, par la fente, des feuilles d'IIoa-Ouang , notre reine des fleurs; et ces feuilles descendirent dans la rue ; quelquesunes voltigèrent comme des papillons autour de lui et tembèrent à ses pieds. L'Anglais les ramassa, les considéra avec une curiosité singulière, et fit de longs eiîorts d'attenlion pour découvrir sur la muraille la secrète issue d'où ces feuilles tombaient. Alors je pris trois fleurs, la Mou-Tau qui est rouge, la Kin-Hoa, qui est indigo, et la Mo-Li-Hoa qui est blanche, trois couleurs des vêtements du jeune homme, et je

les cffcuiiiai par la fente du mur. L'Anglais les ramassa pUis promplcment que la première fois, mit la main sur son front comme pour réfléchir un instant et deviner la pensée attachée à ces fleurs. Bientôt après, au sourire qui anima ses beaux yeux et son doux visage , je compris que j'étais comprise -, avec aff'ection il toucha, l'une après l'autre, les trois parties de son vêtem^ent, et il sembla dévorer la muraille de son regard. Le Ping dormait, appuyé sur sa lance, selon l'usage des sentinelles chinoises quand elles veillent devant l'ennemi. Ce jourlà, le dessin du tableau ne lit pas beaucoup de progrès.

Taï-Sée s'arrêta un instant pour sécher une de ces larmes qui sortent avec effort , parce qu'elles viennent d'une source tarie depuis longtemps par la douleur. Melford , rassuré pour sa vertu, s'étonnait de la félicité merveil-

leuse avec laquelle celle femme chinoise parlait anglais.

Taï-Sée conlinua ainsi :

— Dans la nuit qui suivit ce jour, je fis un dessin du tableau de la mère de Confucius 5 vous savez avec quelle exactitude ceux de notre pays reproduisent les objets morts ou vivants. Mon dessin était frappant de vérité. J'attendais le lendemain impatiemment. A l'heure accoutumée, le jeune étranger reparut devant ma maison, et feignant de préparer ses crayons, il regardait notre muraille de bas en haut ; je saisis cet instant , et je fis glisser mon dessin dans la rue. Ma légère feuille fut sans doute emportée au loin par le souffle de l'air, mais elle ne fut pas perdue; je le compris en revoyant l'Anglais à la seule place où je pouvais l'apercevoir, devant le tableau. Il avait les yei x

et ies mains vers le ciel, gestes universels qui expriment la surprise et l'admiration. Mon bel inconnu frappa vivement son front avec sa main, prit une feuille blanche dans son portefeuille et dessina sans regarderie tableau pour me faire comprendre que l'ouvrage m'était adressé, puis il roula le papier dans ses mains et marcha vers la muraille, mais à reculons , comme s'il eût voulu juger dans l'éloignement le tableau de la mère de Confucius. Alors , à tout hasard , je pris un long fil de soie de la couleur du mur, j'attachai au bout un petit grelot, et je laissai couler mon fil au pied de la façade. L'Anglais ne reparaissant plus devant le tableau, vis-à-vis, je compris qu'il faisait à mon intelligence l'honneur de chercher le fil attendu. Jugez de ma joie lorsque je sentis une légère agitation au bout de mon fil, et qu'un instant après je vis mon inconnu s'entretenanlavec le Ping son gardien, de manière

ANGLAIS ET CHIDJOIS. 117

à lui dérober ma muraille Ma prccipilalion fut heureusement tempérée par la prudence; je relirai le fil avec une lenteur extrême, de peur de compromettre le trésor qu'il amenait avec lui. Enfin je parvins à toucher le papier et à le tirera moi à travers la fente. Le dessin reprcsenlail un jeuiic homme que je reconnus tout de suite ; il était à genoux devant une femme voilée. Lepoitrait, quoique fait au crayon, ressemblait merveilleusement à l'original. Je ne voulus pas attendre au lendemain pour envoyer ma réponse; j'avais fait mon portrait depuis peu et j'en étais satisfaite ; les Européens ne savent pas combien nous sommes habiles dans les ouvrages do ce genre ; toute notre nation est peintre en miniature. Je confiai ce portrait à mon fil, et je le fis glisser le long de la façade. Rien n'échappa au coup-d'œil vif du jeune homme. Il quitta sa place et ne la repiiî qu'après avoir retiré mon portrait. Oh !

i i 8 ANGLAIS ET CHINOIS.

de quelle joie inconnue je fus saisie, lorsque je vis les transports de l'Anglais ! Il croisait ses mains ; il envoyait des sourires au ciel , des caresses à l'air ; il paraissait ivre de bonbeu! . Dans son enthousiasme, il monta sur une borne et lit un mouvement d'ascension sur la sculpture de la montagne de iV7-/ueow, comme s'il eût voulu s'élancer, avec la mère de Confucius, vers ces hauts lieux qui donnent la fécondité.

« Je puis dire que ce jour fut le dernier de ma vie. Le lendemain, comme j'allais reprendre ma place à la fente du mur, je trouvai une large plaque de santal clouée sur mon observatoire ! mon désespoir fut terrible parce que je ne pus le faire éclater. Les scènes de la veille nous avaient sans doute trahis; notre rue pourtant est presque toujours déserte ; le Ping de garde ne pouvait rien avoir vu. J'attendis,

cette Ibis , mon mari avec impatience , pour juger de toute l'étendue de mon malheur, à l'accueil que je recevrais de lui. Mon mari ne témoigna aucune irritation contre moi 5 il fut ennuyeux, mais bon comme à l'ordinaire, et j'appris plus tard que ses soupçons s'étaient portés vers une concubine, que l'espionnage domestique lui dénonça.

c Seule avec mes ennuis et mon amour, je résolus de mettre à profit l'instruction de mon mari, d'apprendre de lui la langue de l'étranger. Pour atteindre ce but, je fis taire la répugnance que m'inspirait lemandarin, et jejouai le rôle de femme aimante et soumise. Mon espoir était pourtant bien insensé ; mais l'espoir est toujours ce qu'il peut être ; je comptais sur l'avenir, je complais sur l'audace entreprenante d'un homme de la nation anglaise ; je ne pouvais me persuader qu'un amour avec de

si beaux et si doux commencements, devait s'évanouir à jamais devant une plaque de bois de santal, et j'étais heureuse de penser que je serais prête à écrire à mon inconnu dans sa propre langue, lorsque le bonheur me le ramènerait. Fiez-vous à l'avenir! seize ans se sont écoulés depuis ! Pauvre femme ! je suis restée seule avec le portrait de mon bel inconnu ! Mes pensées et mes rêves ont été à lui. Vous comprenez maintenant, vous, à qui je viens de faire cette confidence, vous comprenez quel intérêt vous avez dû m'inspirer, vous qui me rappelez si bien cette ombre charmante qui passa dans le soleil de mes quinze ans, et qui éblouit mes yeux bien plus que le soleil ! Alors j'avais l'âge et la fraîcheur que vous admirez dans ma fille Kia; aujourd'hui qu'un désespoir sans lin, bien mieux que l'âge, a llétri mon front, je ne désire pi ris revoir votre coujpa- Irioîo; il n<^ m'aimerait plus, eljc l'aime en-

corc ; son retour doublerait mon malheur. Au moins, tant que \ous resterez dans cetle maison, permettez-moi de vous parler de lui 5 cet entretien me consolera. »

Après ce récit, la bonne Taï-Séc se leva, et côtoyanl un rideau qui cachait la porte d'une petite pièce contiguë à la chambre nuptiale, elle disparut.

Melford fut ramené au souvenir de sa chère femme Caroline par l'histoire de Taï-Sée. Il rougit d'avoir été un instant ébranlé dans sa fidélité, lorsqu'une femme chinoise était fidèle à une ombre d'amour depuis seize ans. Heureusement tout concourait désormais à le maintenir dans les limites sacrées de son vœu. Taï-Sée n'était plus dangereuse ; Kia n'était plus visible. Dieu fasse, dit-il, quelcdiablene m'invente pas encore une tentation; car je sens que je faiblis?

Cette première nuit de noces ne laissa donc aucun remords dans le cœur de Melford. Le jeune homme, après avoir reçu une conlidence d'amour, se retrouva dans une chaste et vertueuse solitude, quoique entouré de petites statues à demi-animées par la bizarre et mobile clarté de la lampe chinoise. Ces ligures avaient un air moqueur et elles semblaient rire comme de malins démons de la mystification nuptiale que subissait le jeune époux. Melford, contrarié sans trop savoir de quoi, saisit le plus effronté de ces magots railleurs, et par les barreaux de fer de la croisée , qui s'ouvrait comme l'antre sur le lac, il le précipita dans l'eau. Le bruit sourd et prolongé que fit le corps en tombant lui prouva que le lac était profond, et qu'il y avait de ce côté, pour un marin, une porte d'évasion toute naturelie si les barreaux de fer étaient enlevés, obstacle qui ne parut pas insurmontable dans un avenir

AKCLAIS liT CHINOIS. 123

plus OU moins éloigne. Melford se vit déjà libre sur ce grand chemin anglais qu'on nomme l'Océan.

Quand il s'étendit, pour dormir, sur le moelleux nuage de tissus un instant ellleuré [)ar son invisible épouse, sa dernière réllexion du jour fut celle-ci : Les barreaux de fer tomberont ; s'ils ne tombent pas, j'assommerai le vaillant Kien, le lâche Tsin, lestupideSampao, tous les magots mâles de cette famille, et j'irai devant moi, où va le soleil, jusqu'à ce que je trouve la liberté ou la mort.

Hélas ! le bon Melford ne connaissait pas ies Chinois ! Lalude et le baron de Trenk seraient morts tous deux dans une bastille chinoise. Ce peuple est faible, poltron, efféminé, mais il a une foule de petits talents mystérieux et une provision de ruses secrètes qui lui donnent une

124 ANGLAIS ET CHiAOIS.

force redoutable. Le Chinois enfermerait un ennemi dans une cage de verre, et le caplif n'en sortirait pas, car ce prétendu verre briserait ses poings. II y a dans les portes de ce pays d'invisibles verroux quelepetitdoigt fait mouvoir, et qui sont rivés comme les barreaux de l'enfer ; il y a des barreaux frêles et légers comme des chalumeaux de riz, et à l'épreuve des limes. Pourtant, Melford, qui n'avait pas de lime, comptait sur le grand ressort de sa montre d'argenl pour couper ces barreaux; il se convainquit, à l'épreuve, que les barreaux chinois couperaient tous les ressorts des chronomètres anglais.

Sampao, le mandarin, fervent sectateur de la religion de Fo, avait obéi à un principe religieux plutôt qu'à une loi morale du Li-Ki, en donnant à Melford sa fille qu'il croyait déshonorée 5 nniis tran(juillo avec sa conscience de

ANGLAIS ET CHnOIS. 125

ce Coté, iî avait pris contre son gendre prisonnier des précautions victorieuses qui neutralisaient toute tentative d'évasion. Melford était condamné à une réclusion perpétuelle, et il ne tarda pas à s'apercevoir que la seule ancre de salut était dans les mains de Taï-Sée. Malheureusement cette femme, par une de ces bizarreries très peu surprenantes dans le pays des fantaisies, s'éprit d'une amitié chaste, mais vive, pour le prisonnier qui lui rappelait ses amours de quinze ans, et qui parlait la langue du peintre de la mère de Confucius : cette amitié, si contraire aux intérêts de Melford, s'enracina de jour en jour dans les ornières de l'habitude, et devint elle-même un verrou moral que rien ne pouvait plus ébranler : Il fallut donc se résigner encore et prendre son parti avec les apparences de la gaîté. Dés ce moment, tous les jours de Melford se ressemblèrent ; l'histoire de l'un serait l'histoire de l'autre.

Taï-Sée entrait invariablementà la même heure et toujours par quelque porte invisible : elle s'asseyait à côté de Melford et recommençait avec un acharnement inépuisable l'histoire de ses amours. Au reste, rien ne manquait au prisonnier; un vieux domestique, attaché spécialement au service de Melford, garnissait sa table des mets les plus exquis 5 la maison était opulente, et l'on traitait Melford comme un fils de la maison. Cependant Melford, toujours préoccupé de son évasion, ne négligea pas dans sa retraite l'étude de la langue du pays; il apprit de Taï-Sée le chinois ; c'était pour le présent une distraction , et pour l'avenir une ressource ; Taï-Sée lui composa une petite bibliothèque choisie; Melford, après deux ans de leçons, lisait avec délices les poésies de la célèbre Pan-Hoeï-Pan, surnommée la savante; les fables de Seë-Ma-Kouang ; les instructions sublimes de Chen-Tzu-Quogen-Hoang-Ti , les

poésies admirables du dernier empereur Kien- Long, et le beau poëine de la Cigale par Lieou- Yuen, un des poètes les plus méditatifs de la dynastie des Song.

Malgré de si douces distractions, la mortelle influence de la prison et de l'exil altérait visiblement la santé de Melford ; le régime aquatique de sa table creusait un estomac habitué aux substantielles pièces de bœuf, En Chine, le bœuf est proscrit ; on ne le sert qu'a la charrue. Quelle patience d'Anglais pourrait lutter trois ans contre des plats de racine de nénuphar et des entrées de bourgeons de frêne?

Taï Sée elle-même s'aperçut bientôt des ravages que l'ennui, la prison et la nourriture avaient imprimés sur les joues de son malheureux ami : toutes les consolations de la littérature chinoise ne valent pas un rumpsteak au

128 ANGLAIS ET CTIIKOIS.

jambon. Aussi, à la première plainte qui s'exliala de la poitrine dévastée de Melford, Tai-Sée attendrie aux larmes, et reculant devant l'idée d'être la complice du meurtre d'un Anglais, lui offrit les moyens d'une évasion facile et prompte. Alors seulement elle lui dit qu'il n'était éloigné de Canton que de trente // (trois lieues), et que son vieux et dévoué serviteur l'accompagnerait sur le canal jusqu'à la première factorerie des Hongs.

Un nuage de douleur courut sur ie front rayonnant de Melford 5 il s'attrista, dans sa joie, à l'idée de quitter celle douce et bonne Taï-Sée, qui lui sauvait deux fois la vie; et au moment d'obtenir sa liberté, il eut besoin de toute sa force morale pour accomplir une cruelle séparation qui le rendait au bonlieur.

Melford n'eut pas beaucoup de peine à se dé-

AXGLAIS ET CHIKOIS. 129

guiser convenablement en Chinois : sa figure, par des contractions d'habitude empruntées à Ïaï-Sée et aux figurines de sa chambre, sa figure avait pris le type du pays. On a remarqué souvent que, dans les ménages bien unis , les femmes, après plusieurs années, finissent par ressembler physiquement à leurs maris, et les maris à leurs femmes : c'est l'effet d'un magnétisme de contraction opéré sur deux visages sans cesse en vis-à-vis. Les lignes même des paupières de Melford avaient pris insensiblement une direction d'obliquité; son teint, autrefois d'un beau pourpre albion, était arrivé par une dégradation successive de teintes, à la porcelaine clair de lune ; aussi personne dans le Céleste Empire, n'aurait pu se vanter d'être plus Chinois que lui. Lersqu'il eut revêtu la longue robe fond bleu , zébrée de blanc , émaillée de dragons à quatre pattes, la casaque

jaune à parements indigo ; et lorsqu'il eut en-

seveli ses cheveux sous une espèce de casque , écartèlé d'orange et de citron, avec une queue de plume de paon, tout l'équipage de la Jamesina aurait passé devant lui sans le reconnaître.

Taï-Sée, sanglottant à chaque mot, lui donna ses dernières instructions, lui lit promettre de garder un inviolable secret sur ses aventures tant qu'il serait sur la terre de Chine, et lui baisant chastement les mains, elle le confia au vieux serviteur chargé de le conduire à Canton.

Melford, après trois ans de réclusion, respira cet air délicieux qu'on appelle, en Chine comme partout ailleurs, l'air de la liberté.

0 Caroline! ô mes chers enfants! je vais donc vous revoir! s' écria- t-il en langue chinoise,

ANGLAIS ET CÎIIIVOIS. 131

dès qu'il l-uI mis le pied sur la bar(iue. Lu dernier adieu sortit de la maison du mandarin et répondit à Melford.

Seul dans son île, Robinson Cruso trouva quelques pièces d'or,et les apostrophant, il leur dit: vil métal! Cependant lorsqu'il s'embarqua pour l'Angleterre, il ramassa le vil métal, lui fit d'humbles excuses , et l'epancha goutte à goutte, en échange de quelque bonheur, sur les mains des marchands européens.

Melford avait aussi une ceinture pleine de ce \'il métal qu'il dédaigna trois ans, et devant lequel il s'agenouilla, lorsque le commandant du Sun, vaisseau de la Compagnie, lui demanda cent guinées pour son passage de Bocca- Tigris à Londres. Notre marin , en payant cette somme , resta le léger possesseur de quelques rares pièces d'or, jouant à l'aise dans sa ceinture amaigrie. Que lui importait cela? Au bout des cent guinées il y avait un trésor : Caroline et ses enfans !

A Canton, Melford avait échangé le costume chinois contre le vêtement des planteurs européens; sur le pont du Sun, il portait le large pantalon de toile , une redingote de coutil bleu, et un chapeau, à larges ailes, de paille de riz; son visage était resté quelque peu chinois, et il lui fallait plusieurs années de commerce avec les chrétiens pour remettre les

lignes dans leur état primitif. Pendant la traversée, des passagers ennuyés lui demandaient s'il était né à Canton, et Melford répondait par un signe de tête affirmatif.

Sa résolution d'ailleurs était bien prise ; il voulait profiter du privilège qu'il avait conquis, en étant mort pour tout le monde, excepté pour lui. Il voulait abandonner cette profession de marin qui donnait aux femmes le deuil des veuves, dans leur lune de miel; il allait donc recommencer une vie nouvelle, à laquelle il apportait l'expérience de l'ancienne; bénéfice net d'une résurrection.

Une circonstance qu'il avait apprise tout récemment à Canton lui donnait un second brevet de marin mort. La Jamesina s'était brûlée vive dans le canal de Mosambique; elle avait sauté en pleine mer; quelques débris

calcinés, charriés par les vagues sur la côte de Zanguebar, et un tronçon de bois sur lequel on lisait : esina, recueillis comme les certificats de la catastrophe , ne laissaient aucun doute sur le sort des marins qui montaient ce bâtiment. Melford présumait avec raison que sa chère Caroline avait porté le deuil de veuve, mais il s'aflirmait, en toute assurance, que cette épouse inconsolable était encore fidèle à l'ombre de son mari. Mais!.. se disait-il quelquefois, si..., et tout de suite il demandait à Caroline le pardon de ce si injurieux.

La Chine, comme tout autre pays de l'univers, est aux portes de Londres. Le lord qui fait une partie de chasse à Calcutta va voter à Londres dans une question grave, et revient continuer sa chasse. Il n'y a pas de dislance pour les Anglais. Melford rajustait déjà sa rc-

ANGLAIS ET CUIKOIS. 137

(lii)golc de coutil , et gonflait le nœud de son madras à son cou , pour se préparer à paraître décemment à sa maison de Tottenham- Rood, et il était encore à quinze cents lieues de Londres ! Voyons, se disait-il, surprendraije ma femme, ou me ferai-je annoncer? La question posée , il se promenait huit jours sur le pont, méditant sa réponse, et il se décidait pour une surprise brusque : le lendemain il changeait d'avis. Pauvre Caroline ! répétait-il souvent 5 pauvre femme abandonnée, sans amis, sans secours, sans autre parent qu'un frère appelé sous les drapeaux! Oh! le ciel est juste; il te rend ton époux digne de toi.

Enfin , par une belle matinée de juin , le Sun arriva devant London-Bridge !

En mettant le pied aur le pavé de Londres,

Meiford courut à Tottcnham-Rood , à son ancienne maison , dans laquelle il avait laissé sa femme, sa fille et son fils attendu. Il donna sur le timbre de cuivre une volée de coups de marteau , et quand la porte s'ouvrit à ce carillon de réjouissance, il franchit l'escalier d'un bond , en criant comme un fou : Caroline! Lisa! Simon! c'est moi!

Un Anglais méthodiste , froid comme une parabole, et muet comme un clocher destitué par l'hérésie, parut sur le premier plan de la maison, et arrêta le bouillant Melford avec un geste méthodique et glacial, et un what sec comme le cri d'un oison.

Melford, n'étant pas vêtu en gentleman, ne pomait prétendre à aucune considération , d'autant plus que ses trente coups de marteau annonçaient un homme comme il faut, et que

AiNGLAIS ET CMi:^01S. 130

son coslume de planteur indien salarié ne lui donnait que le droit de frapper à peine deux coups, ce qui parut au méthodiste une insolence digne de punition. Aussi le doigt de ce dévot monsieur s'allongea vers la porte , et ses yeux fixes , ses lèvres serrées, ses narines convulsives prirent ensemble une expression qui signifiait : sortez !

Le marin serra ses poings sur ses hanches comme pour les aiguiser, et il s'apprêtait à l'assaut du premier étage, lorsqu'il se souvint de ces terribles lois anglaises qui protègent le domicile des citoyens. Il se contenta de lancer au méthodiste ses yeux comme un boulet ramé. L'escalier fut franchi à reculons et Melford sortit la rage au cœur.

A la porte de la maison voisine, un domestique polissait les deux marches du seuil; ce fut à lui (jue Melford s'adressa ;

Voulez-vous avoir la bonté, lui demanda Melford, de me dire si mistress Melford demeure toujours dans cette maison ?

Le domestique agenouillé sur le pavé se leva et caressa son front avec sa main , en répétant plusieurs fois mistress Melford , comme pour débrouiller un souvenir confus :

— Mistress Melford! dit-il, oui, mistress Melford; c'est bien ce nom... la veuve d'un officier de marine , n'est-ce pas ?

— Non.... oui, oui, la veuve.... mais son mari n'est pas mort....

— On m'a dit qu'il était mort aux Indes et....

— Enfin , dit Melford en interrompant avec vivacité, enfin, la veuve demeure-t-elle dans celte maison là *?

AISCLAIS ET CHINOIS. 1 '1 1

— Non; eîlca qiiillé Londres depuis deux ans... elle liaîjite maintenant GicenNviclj. Je l'ai vue l'an dernier dans le jardin deWhile- Hall, et je l'ai suivie jusqu'à Ilunglicrford- Market; là elle descendit l'escalier pour s'embarquer et descendre à Greenwicli , probablement.

— Etait-elle seule?

— Seule, oui, eh! puisqu'elle est \euve.

— Bien!... je vous remercie , et je vous suis bien dévoué.

Melford, sans perdre un instant, courut à Greenvvich, mais il n'arriva qu'à la nuit tombée, et il lui fut impossible de commencer tout de suite ses perquisitions. Cependant, exalté par l'idée que ce bienheureux village renfermait sa chère Caroline, il vagabonda, jusqu'asi jour, de

rue eu rue, interrogeant du regard chaque maison, prêtant roreilieau plus léger murmure, et croyant reconnaître dans chaque plainte de la nuit un soupir de sa femme ou de ses enfants ; mais, dans l'excès de son zèle conjugal, il dépassait quelquefois les limites que la loi impose aux promenades nocturnes; aussi un policeman le surprit épiant, à travers les indiscrétions d'une fenêtre, les mystères d'un rez-de-chaussée.

— Que faites-vous là? lui dit brutalement l'homme de police.

— Je cherche ma femme, répondit Melford.

Le policeman se contenta de punir Melford par un gros éclat de rire, malgré la gravité de sa profession.

Enfin l'aurore se leva sur la cime du parc, et colora d'un rayon la tour de l'observatoire de

Grecnwich. MelforcI déposa l'alluro folle d'un pensionnaire échappé de Bedlani , et prit un pas grave; sa tète seule et ses yeux continuèrent leurs mouvements de bas en haut , de droite à gauche, surtout à cette heure matinale, où le bruit des croisées qui s'ouvraient annonçait l'apparition d'une figure sur toutes les façades. Des têtes de femmes se montraient aux balcons, aux vitres luisantes, aux portes en- Ir'ouvertes, aux grilles des jardins, aux soupiraux des cuisines ; des groupes d'enfants, garçons et filles, blonds et joyeux comme des anges protestans, couraient aux écoles; et pas un de ces visages de femmes et d'enfans n'échappait au regard de Melford; le fidèle époux passait en revue la population de Greenwich, et il ne trouvait nulle part la figure adorée de sa Caroline, ou des traits de famille qui devaient révéler à leur père un jeune garçon et une petite demoiselle de son sang.

144 A.NGLAIS ET CHINOIS.

Creemvich, ;i cette époque, n'était pas comme aujourcrimi une petite grande ville 5 on pouvait , an moyen de Yabachus chinois, compter ses maisons en un clin-d'œil; il y en avait à peu près quatre cents. Melford résolut d'en visiter cinquante par jour, s'enquérant en détail de mistress Melford, et croyant arriver à un résultat favorable au bout d'une semaine. Il prit donc ses dimensions en conséquence, et s' étant logé pour la forme dans une modeste taverne du bord de l'eau , il se lança de son gîte chaque malin pour dévorer cinquante maisons entre deux crépuscules. Cette recherche fut inutile , soit que l'indication du domestique eùL été fausse, comme toutes les indications que donnent les domestiques, soit que mistress Melford eût changé de nom par le pouvoir d'un second mari.

Oh! cette horrible idée anéantissait Melford î

Garder une fidélilé de quatre ans , revenir du bout du monde, de la Chine, de la Lune, pour se jeter au pied de sa femme et la trouver dans les bras d'un autre!... Il n'y avait plus qu'un poignard à ce dénoûment !

Greenwich fouillé d'un bout à l'autre , Melford lit un retour sur lui-même, et se vit face à face de son dernier portrait de Georges IV, gravé sur sa dernière pièce d'or. Il fallut songer à rentrer à Londres , ville de ressources , pour trouver un emploi qui lui donnât de nouveaux moyens de fouiller l'Angleterre , maison par maison, afin de trouver sa femme , et surtout ses enfants. Il alongea sa dernière guinée jusqu'à perte de chaleur naturelle, et fut forcé de vendi'e sa montre pour faire une excursion à Oxford. Un matin, en lisant les alfiches, entre la Poste et Saint-Paul, il découvrit une proclamation de runiversilé d'Oxford, dans la(iuelle

lu

on appelait des concurrents pour la chaire de langue chinoise. Voilà bien mon alfaire! se dit Melford; les concurrents, si j'en ai, ne brilleront pas à côté de moi. Je vais gagner mes cinq cents livres par an , el je ne me frotterai plus au goudron d'un vaisseau.

Il se rendit à Oxford , et rencontra , sous les colonnades moresques de la grande rue, un assez bon nombre de concurrents qui étudiaient le chinois , avec des yeux égarés. Le jour fixé pour le concours public, Melford entra dans la salle des cérémonies et prêta une oreille attentive au chinois que parlaient ses rivaux; il n'en comprit pas une syllabe. Son tour venu , il fit un discours dans la langue de Taï-Sée, qui aurait fait honneur au plus lettré des mandarins; il termina par une belle citation du poëme des jardins de Kien-Long. Le président du comité d'examen jeta une oreille sur le juge de droi-

ANGLAIS ET CHIIVOIS. 147

le, et l'autre oreille siii* le juge de gauche et Melforcl fut refusé à ruiianimité. Un Marseillais, prisonnier de guerre, appelé Lieutaud, fut nommé, par acclamation, professeur de langue chinoise à l'université d'Oxford. Le chinois de Lieutaud se composait des deux mots de langue franque ti sabir, et du patois provençal.

Après cet échec impossible, le philosophe Melford reprit le chemin de Londres pour augmenter, dans cette ville , le nombre des pensionnaires de la Providence , de ces êtres sans lendemain qui demandent à Dieu de les élever à la position des petits oiseaux : d'ailleurs il avait, en cas de déni de Providence, une ressource commune à ses pareils; six brasses d'eau, à la marée montante, sous la troisième arche du pont des Moines-Noirs.

Un jour, en traversant la pelouse qui mène , comme un chemin de velours vert, de Carlton-

148 ANGLAIS ET CHIKOIS.

Terrace au pavillon de l'horloge du vieux Saint- James , il vit une jeune dame qui donnait des tasses pleines de lait chaud à de petites filles : il recula d'un pas, les yeux fixes et le visage bouleversé, comme si la pelouse lui eût décoché une couleuvre aux pieds. L'œil d'un époux encore amant ne pouvait se méprendre; cette femme aurait été reconnue entre toutes les femmes de Londres. Le nom de Caroline monta du fond du cœur aux lèvres de Melford ; mais il ne sortit point. Oh! c'était bien elle; le temps , l'absence , le chagrin , ces ennemis de la beauté, avaient, par exception, rendu Caroline cent fois plus belle. Une simple robe d'été, lilas clair , traduisait fidèlement sa gracieuse taille; son chapeau de paille à la Paméla (excusez l'époque) ne pouvait dissimuler l'opulence de sa chevelure, qui débordait circulairement en cascade d'or ; un céleste sourire rayonnait comme une auréole autour de son frais visage,

et l'azur limpide de ses yeux exprimait à la fois la pudeur de la vierge et la joie de la jeune mère qui se réjouit de ses enfans.

C'est au sourire surtout qu'on doit reconnaître la femme aimée , si l'absence vous a séparé d'elle trop longtemps. Melford aurait voulu douter ; mais le doute était impossible , même avec la circonstance imprévue qui foudroyait le jeune époux. Il voyait sa femme entourée de trois jeunes filles!... L'aînée, il la reconnaissait très bien ; une seconde pouvait être admise, à la rigueur, à la place du Simon désiré 5 mais la troisième était suspecte.

Ce fut l'apparition de cette troisième fiîle qui déconcerta Mcîford et le cloua sur ses pieds , derrière le large tronc d'un ormeau planté là pour le favoriser.

Voyant sans être vu, Melford étudia tous les

150 ANGLAIS Kl CHINOIS.

mouvements de cette famille dont il eût bien voulu que le néant gardât la moitié. Les trois jeunes filles lutinaient la vache avec des éclats de rire, joyeux comme le chant de l'alouette à l'aube; la jeune mère riait du rire de ses enfants, et elle les prenait tour à tour, et les plaçait sur le dos de la bonne bète nourricière qui restait immobile pour ne pas effrayer ces innocentes créatures : les belles dames qui passaient s'arrêtaient un instant, et applaudissaient à ces jeux , avec ces divins sourires qui rayonnent partout dans Londres, et remplacent le soleil. Oh ! ne la prenez pas au sérieux cette gaîté de femme! Si Melford eût été moins aveuglé par sa colère, il aurait vu que, par momens, la joie s'éteignait sur le visage de Caroline, et que la pauvre mère, détournant ses yeux loin de ses filles, les lançait furtivement au ciel , comme pour lui demander un secours. Puis les jeux et les cris enfantins recommençaient.

Cinq heures sonnèrent à l'horloge voisine, et la jeune mère, qui avait compté les coups avec attention, rajusta le désordre de sa toilette, embrassa ses trois filles, comme pour faire sonner sur leurs joues la fin de la récréation , et fixa ses regards du côté du grand escalier de la terrasse. Elle attend quelqu'un! dit Melford en lui-même : et une sueur amère colla sa langue contre le palais.

En effet , un homme de quarante cinq ans , d'un extérieur distingué, marchant d'un pas solennel, et mêlant de la gravité à son sourire, descendit l'escalier de Carlton-Terrace, et fut accueilli, à trois pas de Melford, par les caresses de la jeune famille. Caroline prit les mains de cet homme et les serra si affectueusement que Melford crut recevoir au cœur un coup de bec de vautour. L'inconnu gentleman offrit son bras à Caroline , prit la main de la plus

petite enfant (de la sienne ! dit Melford) et descendit vers la voûte du pavillon qui débouche devant White-Hall.

Melford suivit tout ce monde qui était véritablement l'univers pour lui; il remonta Parliament-Street, côtoya le palais de Norlhumberland, entra dans le Strand el vit disparaître la famille dans le gouffre noir du marché d'Humgherford, qui mène à l'embarcadère.

— Où vont ceux qui s'embarquent là-bas ? demanda-t-il au premier passant.

— A Greenwich.

— A Greenwich ! on ne m'a pas trompé î suivons !

Et il descendit l'escalier et s'embarqua , mêlé à d'autres passagers qui dirigeaient aussi leur promenade sur le même point

L'œil du tigre qui attend la gazelle à l'abreuvoir n'a pas cette fixité de direction que Melford avait commandé à son regard, depuis Londres jusqu'à Greenwich. Il ne vit rien dans la traversée, rien que l'odieux époux de l'inlidèle Caroline. Cet homme, assis à la poupe, étalait son bonheur avec une insolence qui provoquait la foudre aux mains d'un rival. Cent fois Melford fut tenté d'aller à lui du pas nonchalant et insoucieux de la panthère et de lu précipiter dans les flots 5 mais il voulut voir jusqu'au bout l'étendue de son malheur conjugal ; toujours décidé à quelque dénouement tragique, devant servir d'exemple aux femmes de marins déclarées veuves après quatre ans d'absence de leur propre autorité.

Dans cet ouragan de haine, de jalousie, de désespoir qui grondait en lui, l'aînour paternel avait été emporté comme un scuîiaient

vulgaire ; il y avait un nuage sur le pont du petit navire , un nuage qui voilait tous les objets vivants et morts, et qui ne laissait visible que cette calme figure d'homme heureux , ce ravisseur légal de la plus belle des femmes; Melford rougissait d'une honte brûlante , en se comparant, lui , pauvre marin dévasté par la misère, à cet homme opulent dont la ligure avait le sourire éternel du bonheur accompli.

A force d'examiner ce puissant rival, Melford crut un instant le reconnaître et lui donner un nom ; à la chute du jour, quand un rayon du soleil couchant, échappé de la nue , mettait dans un relief lumineux ce noble visage nonchalamment penché sur une bordure de velours. Melford était sur le point de s'écrier : C'est lui ! mais oui?... à quel mystérieux souvenir d'une vie aventureuse se rattachait-il cet inconnu? sur quel point du globe avait-il en passant laissé une empreinte si profonde dans

lu tète du marin ? Melford, abîmé dans le gouffre noir du passé, faisait le tour du monde en cinq minutes, et ne le rencontrait nulle part; et pourtant il y avait en lui une conviction inexorable qui lui criait : lu Tas vu!... Oui, oui, je l'ai vu dans un rêve , disait-il , dans un rêve que Dieu m'avait envoyé pour me montrer l'époux de ma femme ! La nuit n'a point de secrets ! je l'ai vu dans ce songe affreux qui fit rouler sous mes yeux les terres et les océans , avec un fracas plus terrible à mon oreille que le tonnerre de Trafalgarlje l'ai vu quand le fantome de Caroline se leva dans Londres désert, pour me demander asile etprotection ; co fut sans doute celte infâme nuit qui consomma l'adultère , et l'enfer m'envoya cette vision à trois mille lieues de mon lit nuptial! eh bien ! si l'enfer s'en mêle , l'enfer sera content !

Les noires colonnades de Greenwich se dé-

tachaient, dans le crépuscule, sur le pale rubande la Tamise ; les passagers, calmes comme tous les passagers de ce globe qui a si peu de passions à sa surface , quoi qu'on en dise, les passagers comptaient sur leurs doigts les pences et les schillings, prix de la traversée. Cette circonstance , toute vulgaire qu'elle était , ramena Melford aux accidents de la vie commune; du haut de ses visions, il tomba dans le fond de sa bourse : elle était vide ! Le voilà prisonnier pour trois schillings à bord d'un ponton anglais !

— Oh ! ma vie pour trois schillings ! s'écriat-il au fond du cœur en parodiant Richard III.

Un brouillard et la nuit descendaient sur la Tamise; les passagers s'étaient amoncelés sur le planche du péage : Melford gagna l'arrière et se laissa glisser dans le lleuve; puis, na-

géant CïUrc doux eaux, il atteignit le rivage à vingt pas du pont de débarquement.

Il n'y a pas de meilleurs flambeaux dans les ténèbres que la jalousie et l'amour; Melford sortit des eaux pâle et ruisselant comme le spectre d'un naufragé, et atteignit en deux bonds cet homme , cette femme , ces enfants , qui portaient sa vie avec eux ; il ne s'égara point sur leurs traces ; il mit ses pieds dans le sable déplacé par leurs pieds 5 il dévora l'air qui se fendait devant eux et qui lui apportait un son de voix si doux lorsque sa femme était un ange ; il les suivit par les sentiers escarpés qui montent en tournant sur les hauteurs du parc ; une grille de fer s'ouvrit et se referma. On était arrivé. Melford resta seul dans le chemin et regarda la grille longtemps ; puis il mit son visage entre deux barreaux et sourit, comme sourit le damné, à la grille

de l'enfer, dans la fresque d'Andréa Orcagna.

Tout ce qu'une passion éeliauffée au soleil des tropiques inspire de désespéré dans le cœur d'un homme, Melford le ressentit. Que de joie, que de bonheur, que de douces étreintes cette odieuse maison allait couvrir ! et lui était jeté à la porte de ce paradis ; lui , maître absolu de cette femme ! lui, chassé comme un chien parasite de ce festin de volupté !

— Non, non, assez, assez de caresses adultères ! s'écria-t-il ; assez de flétrissure sur elle et sur moi! place au maître! arrière, \oleur de ma chair !

Il plongea sa main droite dans ses vêtemenis et s'assura que son inséparable dirck, de bonne trempe anglaise, était toujours lié à sa ceinture.

— Bien! dit-il; c'est une femme qui a fait inventer le poignard.

Et il sonna à la grille comme un ami de la maison. On ouvrit du dedans ; il entra d'un pas modéré , traversa le jardin , et sur le seuil de la maison il trouva un petit domestique noir qui attendait. La nuit était noire et cachait le désordre physique et moral de Melford.

— Je veux parler à... au maître de la maison, dit-il en vulgarisant le ton de sa voix.

— A sir 0***? dit étourdiment l'enfant.

— A sir 0***, répondit Melford comme un échostupide.

— Donnez-vous la peine d'entrer dans ce salon.

L'enfant ouvrit la porte d'un salon d'attente et monta l'escalier. Melford entra, et il s'effraya de lui-même en trouvant un miroir devant lui.

Il lira son poignard de marin et en essaya la pointe.

— Bien ! dit-il ; [et, levant son poignard , il poignarda l'air en forme d'essai. Je me nomme

et je le tue dit-il; après, nous verrons

Oui, oui, ajouta-t-il, oui, fais ta dernière caresse ; je t'accorde encore celle là !

Cette détermination énergiquement prise, Melford se mit à regarder les tableaux du salon : il y en avait un si étrange qu'il le frappa, môme dans un de ces moments suprêmes où l'on ne s'étonne de rien. Ce tableau bizarre représentait de hautes montagnes au fond, et une femme sur le premier plan. On lisait sur le cadre : Bas-relief de la ville de Canton représentant la mère de Confucius allant sur les monts Ny- Kieou demander la fécondité. — Dessiné à Canton par sir 0***.

La main qui tenait le poignard s'entr'ouvrit

ANGLAIS ET CHINOIS. lOi

Cl l'arnic tomba sur le parquet. Une soudaine illumination dévoila à Melford le mystère de cette ressemblance des traits de cet homme avec un autre visage qu'il avait vu dans la maison du mandarin. Un de ces inépuisables jeux du hasard, qui sont traités d'invraisemblables par les hommes de vie bourgeoise et moutonnière, donnait à Melford pour rival ce peintre voyageur qui passa devant les yeux de Taï-Sée, et lui inspira un amour si profond que s? fille Kia, née dans la première période de cette étrange passion, avait gardé sur sa figure l'empreinte matérielle de la pensée de sa mère, une ressemblance merveilleuse, et bien innocente pourtant dans son origine, quoiqu'elle parut révéler une coupable paternité. Moi, dit Melford en lui-même, moi, assassiner cet homme qui a donné à la bonne Ïaï-Sée les seuls moments de chaste bonheur qu'elle ait eus, cette pauvre

femme! jamais ! jamais !

Il ramassa le poignard en disant : Il ne se tournera que contre moi !

Un bruit de pas retentit dans l'escalier. Melford rappela toute sa force et son sang-froid, et appuyant nonchalamment un de ses coudes sur le marbre de la cheminée, il attendit. En jetant les yeux sur l'adresse d'une lettre posée là parmi d'autres papiers, il apprit la haute qu^ité du maître de la maison ; il allait parler à sir 0"**, premier secrétaire {Jirst clerk) de l'amirauté, à l'Office de White-Hall.

Sir O*** entra, et rien ne peut exprimer la contraction de surprise qui bouleversa son calme visage lorsqu'il vit dans le salon un superbe jeune homme, en costume de naufragé qu'on vient de rappeler à la vie, et qui garde encore sur sa face la pâleur verdâtre de la mort. Cependant sir 0*** reprit bien vite l'ai-

lurc impassible du gentilhomme qui s'attend à tout et ne craint rien 5 et répondant par un léger signe de la main au salut de Melford, il lui dit : Monsieur, que demandez-vous?

— Rien! répondit Melford.

La situation peut élever un monosyllabe à la hauteur d'une tragédie complète. Ce rien prononcé d'une voix rauque, entre deux bougies, par un sinistre personnage, ébranla un instant le courage de sir 0***. Melford n'ajouta pas une syllabe, et regarda le parquet.

— Ce salon a une porte, dit sir 0***; il paraît, monsieur, que vous l'avez oublié.

— Pouvez-vous, monsieur, dit Melford, me montrer le dessin sur papier de Chine qui vous fut envoyé par une main invisible à Canton, et qui représente ce que représente ce tableau?

— Silence! Monsieur, dit sir 0***, avec une agitation mêlée de crainte.

— Silence î dites-vous? Est-ce que la jalousie rôde autour de ce salon?

— Point de questions ! dit sir 0***, d'un ton sec et noté par une colère sourde qui va éclaler à la première contradiction.

— Point de questions, soit, dit Melford, avec ce sang-froid qu'une menace donne à l'homme courageux; eh bien! je vais vous faire des réponses...

— Point de réponses! Pas un mot de plus! Sortez!

Et il fît deux pas vers Melford.

— Pas un mouvement de plus! s'écria Melford, en élevant son poignard par-dessus la tête.

Sir 0*** marcha tranquillement vers la porte et la ferma 5 puis se replaçant devant Melford, il croisa les bras et dit :

— Point de bruit! monsieur; que voulezvous? Je ne vous connais pas!

— Je vous connais, moi !

— Voulez- vous m'assassiner?

— Ce serait déjà fait, si je l'eusse voulu.

Et il jeta son poignard aux pieds de son interlocuteur.

— Parlons bas, dit sir 0***, il y a des femmes dans la maison.

— Il y en a une de trop, dit Melford, en appuyant sur chaque mot.

— Laquelle?

— La mienne !

Sir 0'" poussa un cri, éleva ses mains et les croisa sur sa tête en considérant sir Melford de la tête aux pieds.

— Regardez-moi bien, regardez-moi bien, dit Melford; si vous m'eussiez connu, je ne serais pas reconnaissable, tant le malheur m'a changé! Je suis sir Melford, natif d'Anglesey, dans le Devonshire, officier de la marine royale, et l'époux de votre femme ou de votre maîtresse; vous voyez qu'il y a ici un homme ou une femme de trop.

— Oh! miracle du ciel! s'écria sir 0***, avec un rayonnement de joie qui éclata sur toute sa personne, vont êtes sir Melford ! Que Dieu soit béni ! sir Melford !

— II paraît, dit Melford un peu embarrassé de la joie inexplicable de son interlocuteur, il paraît, sir, que ma présence ne vous épouvante pas.

Sir 0*** sonna pour appeler un domestique; il ouvrit la porte et dit quelques mots en dehors.

— Sir Melford, poursuivit-il, avant tout, je veux vous présenter à ma femme et à mes enfants.

— Ali! vous raillez! s'écria Melford; vous raflinez l'outrage; eh bien! je vous ferai en public tel affront sanglant....

Sir 0*** s'approcha de Melford, avec un air de bonté si persuasive, qu'elle le désarma. En même temps , la porte du salon s'ouvrit , et une dame, tenant par la main deux jeunes

gens de quinze à seize ans, parut et s'arrêta sur le seuil, comme effrayée de l'air de désolation qui régnait autour d'elle.

— Madame, mes enfants, dit sir 0***, vous avez entendu parler bien souvent de l'infortuné sir Melford, le voilà devant vous. — Sir Mclford, voilà ma femme et mes enfants.

Melford ouvrit les yeux démesurément, et garda quelques minutes un silence de stupéfaction ; puis d'une voix étouffée il dit : Et mistress Melford? et ma femme, et mes enfants à moi?

— Toute votre famille est ici; elle habite le pavillon de ce jardin.

— Oh ! je veux les voir ! je veux les voir ! s'écria Melford en courant vers la porte,

Sir 0*** l'arrêta doucement, et lui serrant les mains avec affection, il lui dit :

' — Point d'imprudence, mon fils, car vous êtes mon fils, puisque raistress Melford est ma fille adoptive; point d'imprudence-, ne précipitons rien. Il faut que ma femme prépare habilement mistress Melford à revoir son mari, qu'elle pleure depuis trois ans. Une reconnaissance trop brusque la tuerait, cette bonne Caroline! Nos soins vous l'ont conservée, Melford, elle, et votre chère Lisa, et les deux charmantes petites jumelles que vous ne connaissez pas encore.

— Donnez-moi de l'air! donnez-moi de l'air! s'écria IMelford; je veux respirer! J'étouffe ! je veux voir mes filles ! Madame, vous qui pleurez, parce que vous êtes mère, conduisez-moi vers mes enfans... Allez, allez...

la joie ne tue pas; c'est un préjugé de croire qu'on meurt de joie !

— Allez, madame, dit sir O***, faites ce que

veut sir Melford Écoutez, Melford; votre

femme est une pierre précieuse que j'ai enlevée à la corruption d'une grande ville. Tous les jours, pendant un an, elle est venue à l'Amirauté me demander des nouvelles de son mari, et je n'avais que des réponses désolantes à lui donner. Enfin, lorsque l'espoir a été perdu, je lui ai dit : Ma fille, vous êtes trop belle pour rester à Loi.dres, trop sage pour vous remarier, trop pauvre pour vivre honnêtement avec une famille ; et je l'ai établie chez moi.

Melford se jeta aux genoux de sir 0*** en sanglottant; il murmura quelques paroles de reconnaissance couvertes de larmes; et lors-

qu'il se releva, il arrivait au comble du bonheur : sa femme et ses iillcs étaient dans ses bras.

I Un jour, en sortant du Zoological-Garden , qu'on \ient de terminer sur le High-Liverpool, nous entrâmes dans la Necropolis, en face de ce jardin. Nous lûmes les épitaphes, et nous nous étonnâmes de la quantité de philanthropes que le comté de Lancastre avait dévorés

en six mois. On se mit alors à raconter des histoires de philanthropes, et quand vint le tour de Yalerio, voyageur si peu connu, il nous fit ce récit incroyable et vrai :

a Quand on a laissé à droite, sur sa haute montagne, le château massif de Stradford, route del'Oxfordshire, on traverse une rivière charmante qui coule sous le plus joli pont de briques rouges qui se puisse voir, et après, en quatre bonds du quadrige de Golden-Cross, vous arrivez à un village délicieux nommé Old-Woodstock,

Ce village a une physionomie française; on le croirait bâti par des architectes bourguignons exilés de leur pays pour avoir fait de la mauvaise maçonnerie; mais la campagne, les jardins et la colline qui le borne au midi ont conservé cette gracieuse opulence de végétation

qui couronne les villages anglais. Aussi , peuton vivre facilement deux mois à Old-Woodstock sans mourir de mélancolie; juillet et août lui donnent quelques-uns des charmes de l'été; les dix autres mois de l'année ne peuvent y être acceptés comme tolérables que par les naturels du pays, gens à l'épreuve de tout, et boucanés sur et sous l'épiderme d'un triple enduit de \viskey, d'ale double et de porter.

Quand un Français passe à Old-Woodslock, il s'arrête au Lion-Rouge^ et consacre deux jours à visiter ce village et ses environs, d'abord en souvenir de la France représentée par des maisons champêtres mal bâties, ensuite en souvenir de Walter Scott, qui a placé là le théâtre d'un roman historique faux comme l'histoire.

Ces deux raisons m'arrêtèrent impérieusement. C'était le 24 juillet ^1857; j'entrai au Lion-Rouge d'Old-Woodstock, et je demandai

une chambre modeste, dans laquelle un voyageur français pût passer deux nuits sans se ruiner.

Les domestiques, le chef de cuisine, le Landlord et les servantes étaient en ce moment occupés à faire triompher l'élection de Parker. On me présenta, sur un plat, une brochette de rosettes bleues pour ma boutonnière. Ce fut le seul déjeûner qui me fut servi.

Comme je ne m'intéressais que faiblement à l'élection de M. Parker, que je n'avais pas l'honneur de connaître, et comme je n'avais point d'effets de voyage à déposer, parce que tout mon bagage m'avait été volé à la vapeur sur le rail-way de Manchester, en plein midi, je ne m'arrêtai point au Lion-Rouge, et je me dirigeai vers la colline ombragée, dans l'espoir d'y rencontrer, à travers les massifs de ses grands arbres, le château de Cromwell et de Walter Scott.

Il me fut impossible de me livrer à d'historiques rêveries concernant Cromwell ; sur le tronc des rameaux et des sapins, dans la longueur d'un mille, on avait placardé, en lettres de trois pieds anglais, cette inscription : Electors of Ox/ordshire vote for Parker! Ce point d'admiration, que je reproduis ici dans sa simplicité typographique , était sur les placards un véritable monstre; il s'élevait convulsivement dans les airs comme une épée flamboyante, et menaçait tous les adversaires de Parker qui se promenaient dans les bois.

Derrière la colline, je trouvai un petit lac, au bord duquel méditait un grand Lakiste, qui me parut assez peu préoccupé de M. Parker : je fis plusieurs exclamations gutturales pour détourner son attention du lac et la fixer sur moi. Il eut la bonté de me remarquer, et même de venir de mon côté. C'était un homme de cinquante ans ; il avait des cheveux noirs et

un teint olivâtre, contre l'usage des Lakistes, qui sont pâles et blonds. Ce fut lui qui m'adressa la parole le premier: — Monsieur est Français? me dit-il avec un sourire verdâtre. Un instant je faillis avoir la pensée de me faire Espagnol , car le sourire du Lakiste m'épouvanta. Je me rappelai d'ailleurs des scènes toutes récentes qui m'avaient prouvé, à Londres et à Liverpool, que nous , Français, nous étions encore considérés par beaucoup d'Anglais comme à l'époque de Pitt et Cobourg; à Highgate surtout, par une belle matinée de juin, nous fûmes appelés Français-chiéns et Français-grenouilles, ce qui est le comble de l'esprit à Highgate, chez les garçons boulangers, qui font du très mauvais pain. Malgré ces antécédents, je ne cachai pas ma nationalité au Lakiste.

— Oui, Monsieur, lui dis-je, je suis Français.

— Vous êtes égaré dans ce bois? me dit-

BOUDHA-VAll. 181

il ; me permettez-vous de vous remettre sur votre chemin? vous alliez sans doute à Oxford ouàBelford?

— Non, Monsieur, je me promène au hasard , dans la campagne d'Old-Woodstock ; je cherche la fraîcheur, car la chaleur est forte.

— Vous êtes venu voir les élections en Angleterre?

— Oui , et je suis enchanté de ce que je vois , c'est fort amusant. Croyez- vous que M. Parker sera nommé?

— Cela m'est fort égal, à moi; je ne vote pour personne.

— Je vous comprends, Monsieur, vous êtes un Anglais philosophe, un poète , un penseur; un de ces hommes qui étudient la nature et s'éloignent de la société. Les lacs, voilà voire domaine; vous donneriez la grande rue d'Oxford et tout Oxford, pour cette pièce d'eau ,

source éternelle des hautes et mélancoliques inspirations.

Le Lakiste me lança un regard effaré ; ses yeux noirs entrèrent dans les miens*, son teint se basana singulièrement.

— Moi, Monsieur, me dit-il, je suis un simple rate-payer d'Old-Woodstock.

— Vous êtes né dans le comté?

— Je suis né à Éléphanta.

— Je ne connais pas cette ville anglaise. . .

— C'est une île de l'Inde, près de Bombay...

— Vous n'appartenez donc pas à la secte

des Lakistes?

— Des Lakistes? non, Monsieur. J'ai bien un lac, que voilà; mais je n'appartiens pas à une secte. Lorsque vous m'avez vu, j'étais occupé à chercher une petite anse favorable pour ma pèche de ce soir. Mon lac est très poissonneux.

iu>i:i)iiA-v\r.. 183

Cette réponse me consterna. Jetais Ikmj-

rcux d'avoir découvert un Lakiste, et cet être,

à peine révélé , venait de s'évanouir devant

moi!

— Excusez encore une question, Monsieur, lui dis-je. C'est bien là, sous ces arbres, le château de Blenheim?

— Oui, Monsieur.

— Qui fut donné à Malborough, lorsqu'il s'en allait en guerre, en 4704?

— Ah ! je ne sais pas.

— Qui fut bâti sur les ruines du vieux château que Croniwell habitait en 4652?

— Je ne sais pas.

— Qui a été célébré en quatre tomes par Walter Scott?

— Je ne sais pas.

Voilà un Anglais fort instruit, me dis-je à part ; il est vrai qu'il est Indien. Je continuai pourtant mes interrogations :

— ' Avez-Yous entendu dire qu'il y ait eu des apparitions de revenans à Woodstock?

L'Indien-Anglais reculade trois pas, et son teint devint vert-de-gris.

— Des apparitions de revenans! qui vous a dit cela?

— La chronique.

— Je n'ai jamais entendu parler de ces choses, me dit l'Indien avec une figure et une voix de plus en plus bouleversées. On vous aura fait des contes au Lioii-RougCf ajouta-t-il avec un sourire d'origine sérieuse.

— On ne m'a rien dit au Lion-Roitge] on m'a servi un plat de rosettes whigs, voilà tout. C'est M. Defauconpret qui m'a révélé ces revenans de Woodstock.

— M. Defauconpret est un imposteur.

Les yeux de l'Anglais- Indien brillaient comme les deux étoiles polaires du nord et du sud. Une colère sourde passait visiblement sous

répiderme de sa face. II jeta un regard significatif sur le bord du lac, comme pour s'assurer s'il y avait assez de profondeur pour y noyer un homme, et il me toisa de la tète aux pieds.

Alors je me rappelai certaine aventure nocturne de Lime-Strcet à Liverpool , où un Français faillit être dévoré par un Anglais entre deux chandelles de suif, et je m'effrayai sérieusement de ma nouvelle aventure devant un lac, et sous la griffe puissante d'un Anglais d'Éléphanta. La diplomatie seule pouvait me sauver d'un danger que je ne comprenais pas, mais qui me parut trop réel. Je ne perdis point mon temps à me demander pourquoi cet homme, d'abord si bienveillant, s'était soudainement irrité contre les revenans, contre M. Defauconpret et contre moi, au point de méditer l'holocauste d'un Français dans l'abîme d'un lac. Je savais que les graves Anglais

IBH BOUDHA-VAR.

sont des foyers vivans de bizarreries inexplicables, et je renvoyai au lendemain mes études sur cette rencontre, si je m'en retirais sain et sauf.

— Monsieur, lui dis-je en riant, je vous fais mes excuses si j'ai irrité votre sensibilité par un sujet de conversation qui attaque le système nerveux; moi-même

Il m'interrompit vivement.

— Oh ! monsieur, me dit - il , ne prenez point de détours; parlez-moi plutôt avec franchise, et vous pourrez encore regagner mon amitié : car je vois toujours un ami dans un Français, jusqu'à preuve contraire; avouezmoi que vous me connaissez, et que vous me cherchiez.

— Pardon, monsieur, avant de ^ous répondre, je vous demande une minute de recueillement pour bien me convaincre que je ne fais pas un rêve à cette heure.

— Non, parbleu! vous ne rêvez pas! vous n'êtes pas endormi , monsieur, et je puis vous le prouver...

Il s'avança les poings fermés.

— Un instant, monsieur, lui dis-je; veuillez bien rester à trois pas de distance, ou je serai forcé^ de faire sur vous l'épreuve de ces deux pistolets de Birmingham.

Une couche de térébenthine plaqua son visage. Cet homme avait à la disposition de ses pensées toutes les nuances de vert. Jamais être plus mystérieux !

— Ah! vous venez donc ici pour m'arrêter violemment ! s'écria-t-il ; on a choisi un Français pour m'attirer dans un piège, et obtenir de moi des révélations. Eh bien ! conduisezmoi au shérif, je suis prêt à vous suivre; je vous suis; j'engage ma parole à ne pas lever mes mains sur vous; je le jure par le plus grand des dieux indiens, par Siva, qui a deux

pagodes souterraines à Éléphanta ! je le jure par Yichnou ; par le Tchakra qu'il tient dans sa huitième main, et par le Tchang harmonieux qui enchante le jardin Mandana ! par Yichnou, surnommé Nilakanta^ c'est-à-dire bleu, parce qu'il est bleu ! et par Indra, le dieu du firmament !... Puisque vous me connaissez, vous devez savoir si je suis homme à violer des sermens aussi sacrés.

A ces mots il tira de sa poche un foulard français, et, avec une dextérité de jongleur indien, il se lia étroitement les mains avec ses dents.

Quant à moi, j'étais immobile et muet; mes pieds et mes mains étaient liés sans foulard.

Il y a de ces choses étranges dans la vie des voyages! Les professeurs de philosophie et les commentateurs domiciliés à Paris, lesquels déjeunent à midi, dînent à sept heures et se couchent à dix invariablement, crient à l'invraî-

semblance dès qu'ils lisent quelque part qu'un hoiDme a pris du chocolat à minuit. Voulezvous lire un roman invraisemblable? ne lisez rien : voyagez.

Toutefois, je conviens que ce que je voyais à cette heure, devant le lac de Woodstock, était plus invraisemblable que le miracle d'Amphion , ou (ju'un succès dramatique de M. Kno\vles à Covent-Garden.

L'Anglais d'Éléphanta s'était avancé , les poings liés, jusque sur la pointe de mes bottes, dans l'attitude résignée d'un esclave, et il attendait que je le conduisisse au shérif. J'étais fort embarrassé de cet Anglais.

— Conduisez-moi donc, me dit-il avec calme ; puisque je suis découvert, je ne veux plus faire un mystère de mes actions. Elles sont d'ailleurs honorables , mes actions : je n'en rougis pas. En présence de la justice je

dirai tout, et malheur à celui qui m'aura dénoncé !

11 y avait tant de véritable bonne foi au fond de cet accent, de ce maintien, de ces paroles , que je n'hésitai pas à lui donner une marque éclatante de confiance.

— Monsieur, lui dis-je, laissez moi délier vos mains, et faites-moi le plaisir d'accepter ces jolies armes, qui sortent des ateliers de Welkes New -Street, à Birmingham.

Mon procédé amical le toucha visiblement. Il me permit de lui ôler ses menottes , et il accepta mes pistolets.

— Je vous fais mes excuses, me dit-il; je me suis trompé sur votre compte, mais les apparences étaient contre vous..,

— Comment étaient-elles contre moi, les apparences?

— JNe m'avez-vous pas parlé des apparitions de revenans à Woodstock?

BOUDUA-VAIl. 191

— Jo ne comprends guère de quelle façon je nie suis compromis avec ces revenans. Avez-vous lu Woodstockl*

— Non.

— Connaissez-vous Walter Scott?

— Non.

— Voilà le centième Anglais que je rencontre qui ne connaît pas Walter Scott (je dis cette phrase à part). Eh bien! monsieur... veuillez m'apprendre votre nom.

— Boudha-Var.

— C'est un nom indien?...

— Qui signifie mercredi.

— Merci. Eh bien! donc, monsieur Boudha- Var, ce Walter Scott que Defauconpret a inventé, est l'auteur d'un roman de Woodstock, dans lequel MM. Everard, Bletson et Wildrake sont tourmentes par des apparitions nocturnes; ils entendent chanter l'office des morts, à une heure indue, à l'heure où l'église paroissiale

du roi Jean esl fermée aux prêtres et au public... Connaissez-vous le Qttaierty-ReviewP

— Je n'en ai jamais entendu parler.

— Connaissez-vous M. Kemble le fils?

— Non. Eh bien! M. Kemble le fds dirige le Quaterly Review, et il a fait dans ce recueil de précieux commentaires sur les revenans de Woodstock ; il a prouvé que le vain fantôme de Robert Lee était réel, qu'il chantait à minuit précis l'Hymne de Luther de Handel, Great god what do I see and liear, etc., et (juc le roi Jean accompagnait avec l'orgue, et chantait le second dessus. Vous n'avez jamais entendu parler de ce commentaire de M. Kemble fils, qui heureusement pour lui a eu le bonheur d'avoir un père?

— Je n'ai jamais entendu parler de ces choses là.

— Voilà qui est singulier, je crois qu'on lit fort peu en Angleterre...

r,OlDHA-VAR. 193

— On ne lit pas du loul ; le loisir manque ; il faut brosser les ongles et essayer des paires de gants toute la journée. Il ne reste plus de temps pour lire.

— Au reste, monsieur Boudha-Var, il me suffit que vous soyez convaincu que je n'ai pas touché la corde des revenans pour offenser votre pays...

— Oh! monsieur, il me suffît que vous soyez Français pour ne garder aucune rancune contre vous. Venez vous reposer un instant chez moi, et boire un verre d'excellent porter Barclay-Perkins.

La jolie maison que Boudha-Yar appelait son habitation était bâtie dans le goût indien, du moins quant à l'extérieur. La façon anglaise avait décoré linlérieur : on y \oyait, comme partout , des meubles solides et luisans, des tentures à grands ramages, des fau-

194 i50UDn\-vAii.

teuils bien assis, des porcelaines bleues, des

miroirs à reflets lilipu tiens.

Pendant qu'on préparait le plateau de porter, je jetai un coup-d'œil sur le vitrage d'une bibliothèque, et quelle fut ma surprise en y découvrant la collection complète des œuvres de Walter- Scott, traduites en anglais sur le français de Defauconpret ! Charning-cross ! m'écriai-je (c'était un jurement que je m'étais inventé en Angleterre), Charning-cross \ M. Boudha-Var, vous avez un Walter Scott !

— C'est possible , me dit-il avec tranquillité. Tout Anglais qui a deux cent mille livres de rente est obligé de recevoir les ouvrages nouveaux ; l'intendant les fait relier et les met sous clé dans cette prison d'acajou.

— Ah! voilà encore une collection du Qualer/y-Rcviewf vous êtes donc abonné à M. Kemble fils, qui a eu le talent de signer le livre d'autrui?

— C'est encore possible. Mon intendant souscrit à toutes les Revues, ainsi que tout bon Anglais doit le faire ; mais nous ne les lisons jamais, ni moi, ni mon intendant, ni aucun autre Anglaisde ïEast ou du West-India,

C'est ainsi que nous achevâmes deux pin^tes de Barclay-Perkins. J'ouvris le volume de Walter Scott pour montrer à Boudha-\ ar le passage des revenans de Woodstock ; il fut enchanté, il me pressa la main , il me parla indien. Nous nous séparâmes le cœur serré, je lui donnai mon adresse à Paris et une paire de gants de Boivin qui avaient prévu tous les doigts, même les doigts d Éléphanta.

Me voilà seul et errant à l'ombre d'un bois de pins pulmonaires qui se tournaient vers le midi pour vivre. Une forte symphonie militaire attira mon attention au bas de la colline de Woodstock ; je me précipitai sur l'orchestre ambulant. La musique anglaise fait mon bon-

heur; elle a été inventée pour moi par un mathémalicien du bourg de Saltford ; je ferais cent lieues pour entendre un orchestre anglais.

C'était une procession. Deux mille Anglais de rOxfordshirese promenaient avec des bannières bleues en se dirigeant vers un château de belle apparence. On lisait sur le guidon de tête ces deux mots îouchans et mal écrits: Filantropie-Club. Cent musiciens extorquaient violemment des cataractes de notes à des trombonnes, et à des clarinettes invalides, chassées de Torchestre Musard pour crime de faux.

Toujours avec une noble indépendance qui caractérise l'artiste anglais , chaque musicien improvisait son air, sans se soucier de l'air de son voisin, de sorte que l'auditeur jouissait de cent mélodies diverses à la fois , ce qui est beaucoup moins monotone qu'au Conservatoire de Paris, où nos artistes se courbent servilement sous le bâton du tyran Habeneck.

Je suivis la procession , et je priai mon voisin de m'expliquer le bul de cette belle cérémonie.

Le voisin dit qu'on allait tenir meeting de philanthropie au château d'Archihald Murphy, le plus riche philanthrope du comté, un Nabab, un Pérou incarné, un galion vivant ; et il me le désigna du doigt.

Archibald Murphy me parut âgé de soixante-cinq ans. Il avait une grande figure pâle et plate, des cheveux d'argent vif, des yeux éteints par l'ennui , ce compagnon de l'extrême opulence. Il était vêtu complètement de noir et marchait à pas lourds.

Je me rapprochai d'Archihald iMurphy pour mieux étudier ses mœurs et engager une conversation avec lui. Archibald appela deux domestiques qui portaient une vaste corbeille pleine de trombonnes et de clarinettes en dis-

ponibilité, et daigna me prier de choisir un de ces inslrumens.

C'est inouï, la consommation de clarinettes qu'on fait en Angleterre : lorsqu'un comté en a crevé quelques milliers à force de meetings, un spéculateur achète cette masse d'instrumens et les envoie au café de la tempérance, Lime-Street , à Liverpool. Le limonadier les fait étuver dans une chaudière d'eau pure de la Mersey, et en compose du porter. Les membres de la société d'abstinence ne peuvent boire que du porter de clarinettes : le houblon leur est interdit par les statuts comme troublant la raison .

Je pris une clarinette pour obéir à M. Archibald Murphy.

« On arriva au château. La grande salle était disposée pour le meeting ; elle pouvait contenir quinze cents philanthropes, c'est-à-dire trois mille philanthropes , car le philanthrope an-

HOl'DHA-VAR. 190

glais est très gras , et compte inatériellement pour deux.

Arehibaltl ouvrit la séance par un discours sur les soulïVances de la côte de Coromandel : il gérait pendant une heure sur la dureté de tant de mailres anglais qui , depuis l'abolition de l'esclavage, ont acheté plus d'esclaves que jamais , et les forcent à pécher des perles dans une mer où il n'y en a pas -, il gémit encore sur d'autres odieux compatriotes qui ont changé les versans méridionaux de l'Hymalaïa en jardins suspendus, et se sont faits ainsi leshabilans de l'air pour n'avoir rien à démêler avec les lois de la terre , et cultiver l'esclavage en paix, à l'ombre des cèdres, et à quatre mille toises au-dessus du niveau de la mer.

L'assemblée , visiblement émue bénissait Archibald Murphy.

lin philanthrope nommé, me dit-on, Lockett-ArrovNsmith, répondit au maitre du chà-

teau, et éleva sa bienfaisance jusqu'au ciel de l'Angleterre, lequel ciel est à la vérité assez plat.

La musique recommença ; je donnai ma démission et fus me promener sur la terrasse, en songeant aux maux qui désolaient la côte de Coromandel.

Le meeting terminé , je me disposai à prendre congé d'Archibald Murpliy, lorsqu'il m'offrit lui-même une chambre pour passer la nuit dans son château.

— Vous ne trouverez pas un lit à Woodstock, me dit-il , les électeurs ont envahi les auberges. Il est trop tard pour gagner Oxford; et si M. Parker a été nommé , vous ne trouverez pas une chambre dans cette ville ; restez chez moi jusqu'à demain.

J'acceptai l'hospitalité.

— Quel philanthrope , me dis-je à moi-mèmême 5 il prévoit tout.

BOUDUA-VAU. 201

— J'ai besoin de voir auprès 'de moi nombreuse compagnie, les soirs ôcmeeting, ajouta Murphy, je suis fort triste naturellement; je dors peu quand j'ai parlé.

— Vous n'êtes donc pas heureux , sir Archibald-Murpby, lui dis-je; rien ne paraît vous manquer cependant.

Il secoua la tête avec mélancolie.

— Il y a des mystères, monsieur ; cette résidence de Woodstock n'est pas bonne, en certaines nuits.

— Grand Dieu ! m'écriai-je, M. Defauconpret aurait-il raison? AVoodstock serait-il encore troublé par de nocturnes apparitions?

Je sentis sur ma main le rude poignet d'Archibald.

— Que dites- vous? s'écria-t-il aussi, en reculant, M. Defauconpret a parlé de cela?

— Et certainement, sir Murphy, il en a parlé en quatre volumes in-douze, chez Gosselin.

202 BOLDUA-VAR.

ArchibakI baissa la tète et se laissa lourdement absorber par de terribles réflexions.

— Voilà de l'étrange I me dis-je intérieurement; on ne peut pas toucher la corde des revenans, dans ce pays, sans faire pâlir un visage anglais.

Cependant au bout d'une demi-lieure, Archibald releva la tête et me serra les mains cordialement. Il est tard, me dit-il, avec un sourire faux ; vous devez être fatigué; un domestique va vous conduire à votre appartement. Bonne nuit.

La chambre qui me fut donnée était éclairée au gaz, et meublée au dernier goût. Quatre colonnes torses de bois des îles soutenaient aux angles du lit de magnifiques rideaux de cachemire. Les tentures des quatre murailles, tissues à Bombay, représentaient les principales actions du grand Aureng-Zeb , si vénéré dans l'Inde ;

BOLDHA-VAR. 203

on aurait dit que cette œuvre de tapisserie sortait de nos Gobelins.

Je me divertis fort longtemps à considérer cette histoire peinte par un artiste inconnu. Mais ce qui m'élonna surtout, ce fut le luxe merveilleux de cette chambre réservée aux voyageurs; jamais chambre de maître ne fut plus somptueuse. Voilà, me dis-je, de la véritable philanthropie; Archibald - Murphy est peut-être couché dans quelque mansarde , et il oifre, avec générosité, ses plus beaux appartemens aux étrangers.

A minuit le lustre d'hydrogène s'éteignit; la chambre ne fut plus éclairée que par une petite lampe de gaz emprisonnée dans une veilleuse de porcelaine de Pékin. La lueur qui s'échappait de là avait une teinte sinistre qui me donnait de légers frissons.

Je me jetai tout habillé sur le lit, et j'appelai le doux sommeil en fredonnant Tair du qua-

204 BOLDHA-VAR.

triéniG acte de la Muette. Hélas! le sommeil n'arrivait pas. Les visions de Woodstock me revenaient sans cesse à l'esprit. En face de mes yeux horizontalement posés se trouvait un pan de tapisserie lugubre ; ce tableau indien représentait le grand Aureng-Zeb recevant la tête de son frère Dara-Checoub sur un plat d'or. L'illustre monarque était assis sur un fauteuil de perles, et souriait fraternellement au soldat qui lui faisait ce don louchant et simple. Mes cheveux hérissés s'agitaient comme de menus serpens sur mon oreiller.

Tout-à-coup, j'entendis auprès de moi un souffle terrible comme celui dont parle Job, et, après le souffle, une plainte; après la plainte, un hurlement de tigre du Bengale. Aureng-Zeb me parut tressaillir sur son fauteuil, et il me sembla que la tète de Dara-Checoub ouvrait ses yeux sanglans et regardait son plat ; la mienne ferma les siens.

BOLDHA.-VAR. 205

Le rugissciiiOlU expira, et une voix formidable et sonore, une voix qui tonnait dans une pyramide pleine d'éiiios , prononça distinctement ces paroles :

« 0 Archibald-Murpliy! ô perfide Nabab! les « griffes des boud/ia couva {mauvais esprits) « le poursuivront partout : car tu es maudit. « Depuis le règne du grand Sévadjy, le fonda- « leur de Tempire mahratte, l'Inde n'a pas vu « de chrétiens plus féroces que toi. Reste dans « tes souvenirs et tremble, ù Archibald-Mur- « pliy ! »

Bien que l'anathème ne me concernât point, je frémis involontairement, et je jetai au hasard des regards effarés dans la chambre toute pleine de cette voix. La chambre était vide : les deux magots chinois riaient sur la cheminée et regardaient au plafond dans la même attitude queje leur avais remarquée en entrant. Aureng- Zeb était toujours assis sur son fauteuil ; Vich-

206 BOUDHA-VAll .

non coiUiniiait de se promener sur la tapisserie, clans le jardin de Mandana, avec une immobilité de Dieu. J'avais l'honneur d'être le seul vivant parmi tant d'images peintes en camaïeu indien.

La voix recommença un autre discours :

« Archibald Murphy , souviens-toi de l'île « Servendrong, sur la côte de Kouken. Là, tu « as fait mourir sous les coups l'esclave Neptu- « nio pour t'emparer de sa fille Mammali! Sou- « viens-toi de Rçouare, près de Delhy, où tu lis « périr quatre esclaves dans les tourments « parce qu'ils t'avaient dérobé une once d'in- « digo ! Souviens-toi de sir Georges Proie , le a colonel des Cipayes, qui te couvrit de sa pro- « tection, parce que tu étais riche et Anglais. »

Après ce verset, je me levai hardiment, comme un homme qui a peur et qui veut s'en imposer à lui-même , et je lis une visite domici-

LOUDHA-VAIl. 207

liairo dans ma chambre. J'ouvris la croisée pour me donner la société de la lune et des étoiles, et pour faire diversion à mon effroi avec le système de Copernic. Celait vraiment une adorable nuit, la campagne de rOxfbrdshire me parut aussi belle que le ciel. La grande route, avec ses doux trottoirs de gazon , ressemblait à un immense ruban de salin bordé de Heurs, et jeté sur ce délicieux comté comme une décoration agreste. Ce spectacle dissipa mes terreurs; je crus avoir fait un songe indien provoqué par la tapisserie, et je repris ma place horizontale sur mon lit.

Un râlement de tigre m'annonça le troisième verset sorti de la bouche invisible; j'entendis ces mots :

« Archibald Murphy ! tu as fait la traite des « nègres sur la côte du Zanguebar , avec le « vaisseau h Brafunanesse, sous pavillon hol- « landais. Lorsque tu reparus à la factorerie de

208 BOUDKA-VAR.

« Delhy, sir Robert Boldock , brigadier major, « te manda auprès de lui , et te reprocha Ion « infâme industrie : lu répondis qu'en la qua- « lité d'agent de la compagnie de West-India , « tu n'avais à répondre de tes actions que dew vant le conseil de l'Amirauté. Lorsque tu « sortis ce jour-là de la maison de Robert Bol- « dock, tu fus honteusement hué par le -17^ ré- « giment d'infanterie cipaye. 0 Archibald! « après cela, {dis les meeting s philanthropiques; « chaque shilling de ton immense fortune est « une goutte de sang humain. »

Voilà, me dis-je, une biographie en trois diapitres bien courts , mais bien forts. L'invisible fantôme connaît son Archibald Murphy sur le bout du doigt : c'est sans doute i'ombre du géant Adamastor.

Il me fut impossible de goûter les douceurs du sommeil dans cette élranee nuit ;

bien que la voix colossale ne se fit plus entendre, elle avait laissé à mes oreilles des échos (jui me donnaient l'insomnie. J'attendis l'aube précoce de juillet , et son premier rayon me rendit un peu de ce courage si nécessaire au voyageur.

A l'heure convenable , je quittai cette chambre mystérieuse, et je descendis dans le parc pour me délivrer complèlement des terreurs delà nuit, avec une infusion des premiers rayons du soleil. J'attendis plusieurs heures le lever d'Archibald, et voyant qu'il n'arrivait pas , je me hasardai à demander de ses nouvelles au premier domestique :

— Sir Archibald Murphy , me dit-il , a passé une fort mauvaise nuit dans ses chambres {rooms), et il ne se lèvera qu'à midi.

— Dans ses chambres ! il couche dans plusieurs chambres? dis-je au domestique avec un étonncment mal dissimulé.

210 BOUDHA-VAIl.

— Oui, Monsieur , il couche ordinairement dans quatre chambres, les nuits de meeting philanthropique. Cette nuit il n'a couché que dans trois, parce qu'il vous avait cédé la quatrième.

— C'est bien.

L'histoire de ce tyran antique qui changeait de chambre toutes les nuits pour tromper ses assassins me revint à la mémoire.

— Il paraît, me dis-je , que le fantôme indien le poursuit partout, même dans l'alcôve, où il ne dort pas. C'est un fantôme qui prend ses précautions, et qui ne veut pas manquer son coup.

Et 'par le même chemin suivi la veille, je me dirigeai vers Woodstock. En passant devant l habitation de Boudha-Vhar, je ne pus m'empêcher de jeter un coup-d'œil dans le salon du rez-de-chaussée . dont les croisées étaient ouvertes. L'Indien fumait, couché sur

son divan-, il m'aperçut et se leva vivement pour me serrer la main :

— Comment ! me dit-il , vous n'êtes pas parti ?

— Non, mon cher Boudha-Var ; j'ai passé la nuit chez le Nabab.

— Chez Archibjild ! s'écria-t-il avec un teint vert.

— Oui , chez Archibald Murphy , le chef des philanthropes du comté.

— Et dans quelle chambre? demanda l'Indien d'un air inquiet.

— Dans la chambre d'Aureng-Zcb.

Il se laissa tomber sur le divan et brisa une fort belle pipe d'écume de mer.

Allons, me dis-je, voilà l'histoiie des revenans qui recommence !

— Vous avez couché dans la chambre d"Aureng-Zeb, reprit Boudha-Yar, et vous avez dormi Parlez-moi franchement.

212 BOtDHA-VAR.

— De tout mon cœur, Boudha-Var ; ainsi, je vous avoue que je n'ai pas dormi.

— Vous avez donc entendu?...

— Tout: maintenant, je connais Archibald.

— Vous ne le connaissez qu'à demi. Écoutez ; je pars aujourd'hui pour la France : vous savez que j'aime les Français, je dois ma fortune à vos compatriotes. Un riche Français de l'île Maurice m'a fourni les moyens de m'enlichir, lorsque j'eus brisé mes fers d'esclave...

— Ciel ! m'écriai-je , vous avez été esclave?

— Oui , Monsieur , esclave d'Archibald Murphy jusqu'à l'âge de vingt ans ; il ne me reconnaîtrait plus aujourd'hui. Quand nous serons en France, je vous conterai mon histoire. Maintenant, qu'il vous suffise de savoir que le fantôme de Woodstock, c'est moi.

— Je l'avais déjà deviné.

— Je suis fils d'un jongleur indien, et il ne me coûte pas plus de peine pour monter sur le toit de la maison du Nabab , et parler dans les cheminées de ses quatre chambres, qu'il n'en coûte à cet oiseau pour voler sur cette branche et chanter. Vous comprenez tout , n'est-ce pas ?

— C'est fort clair. ;

— Tous les ans je reviendrai à Woodstock pour l'anniversaire de ses meetings^ et je lui crierai sa vie à ses oreilles jusqu'à ce qu'il soit mort de peur... Voulez-vous faire route jusqu'à Londres avec moi ?

— Avec grande joie , mon cher Boudha- Var.

— Eh bien ! pour écarter tout soupçon , allez m'attendre, à Oxford, à Swan-Inn, dans la Grande-Rue.

— Bien ! Ainsi donc, sans adieu.

Nous voyagions en Out-Side sur la route d'Oxford à Uxbridge , comme dans un aérostat de la force de quatre chevaux, et j'écoutais l'histoire que me faisait Boudha-Var.

<( Je pourrais choisir dans ma longue vie, me disait-il , trente histoires qui vous paraîtraient des fables, parce que rien n'est plus invraisemblable que la vérité ; mais je me contenterai de vous dire l'épisode le plus intéressant de ma vie,

celui que je me rappelle dans ses moindres détails, ei qui me rend les impressions ineffaçables de mes vingt ans. Ce sont aussi, malheureusement, ces terribles jours de ma jeunesse qui ont tant inllué sur mon existence, et qui, de bonne heure, m'ont appris à soulever, sur certains visages, le masque de philanthropie ([ui cache tant de faux sourires , tant de contradictions, de haine et de basse cupidité.

« Je pourrais vous conter quelques particularités de la vie d'Archibald Murphy, le président actuel du meetincj philanthropique , et le suivre à Bombay, à Ceylan, à Calcutta , où ma \engeance légitime s'est acharnée contre lui : aujourd'hui, il me suOira de vous parler des événemens qui se rattachent à sa résidence à Madras.

« Sir Archibald Murphy était alors à la tète de sa factorerie de Madras. Sa maison de ville était située à Fort-Square , devant l'hôtel du

BOLDHA-VAR. 217

gouvernemenl. Sa maison de campagne était dans la plaine de Tchoullry , sur les bords de la rivière ïriplicam : on y arrivait par une belle allée de tulipiers.

« J'avais alors vingt ans ; j'en ai soixante aujourd'hui, quoique je paraisse plusjeune, parce que le teint de mon visage est vert.

« Parmi lesjeunesesclavesd'Archibald, j'eus le malheur de distinguer la belle Daï-Nathà. Ah ! monsieur ! le Lancashire n'a pas une femme à comparer à ma douce Indienne. Je n'ai vu qu'une vierge aussi parfaite dans ma vie, c'est la statue de Lakmi , la déesse de la beauté , dans la pagode de Bangalora.

« Daï-Nathà m'avait remarqué avantageusement, et quelquefois, le soir, nous nous entretenions ensemble de la sainte Nai'-Singha Avatar, la huitième incarnation de Yichnou, homme et poisson. Souvent aussi, elle me chantait le Ramaïanà du grand poète Valmiki , et

218 EOLDHA-VAR.

elle me disait comment Hanoumàna, le chef des satyres, secourut Rama contre le tyran de Geylan. Ravana, le ravisseur de la chaste Sita. Oh ! mes larmes coulent encore à ce* tendres souvenirs!

« Archihald Murphy n'était pas voûté de vieillesse , comme vous le voyez aujourd'hui 5 il était dans toute la vigueur de ses vingt-cinq ans, et dans toute la furie de ces passions in-traitables que le ciel de l'Inde met dans le cœur de l'homme et du serpent. Archibald se mit à aimer la belle Dai-Nathà... Vous n'avez jamais été dans l'Inde, monsieur?... Non... Eh bien, vous ne savez pas comment on aime, et vous ne le saurez jamais. Il y a des heures, dans la plaine de Tchoultry, où la terre, l'arbre, la fleur et l'homme secouent des étincelles, où les cailloux d'argent du rivage fumeiit, comme des pastilles d'aloës dans des cassolettes, où les ondes perlées de la Triplicam bouillonnent

BOUi)HA-VAR. '219

comme si elles roulaient sur un lit de soufre embrasé. Alors si vous ôtescouclié sur la natte, prés de la fontaine ou du lue, dans la colonnade d'un chriUiram, et que vous voyez Daï-Natlià passer en riant sous un parasol de feuilles de palmier, esclave , vous brisez votre front eonlie la pierre; maître, vous faites un signe, et vous devenez dieu ou bourreau.

«' Archibald avait fait un signe... Oh ! depuis le jour où rinde se vit plonger dans l'abime par le démon Hyraneya-Kacipou, jamais on ne vit étinceler des yeux terribles comme les yeux d' Archibald.

« Daï-Nathà se mit sous la protection de notre grand Dieu et du serpent Ananta^ qui signifie sansjin. Mais Archibald était un impie qui se moquait de nos plus respectables divinités. Un jour on lavait vu rire même devant Koiinnavatarani, le dieu-tortue, et il dit qu'il

avait mangé ce dieu la veille en itirtle-soup , et qu'il était fort bon.

« A l'épouvantable regard que me jeta le soir Archibald , je compris que j'avais été dénoncé à mon maître, comme l'amant de Daï-Nathà, et que ma vie ne tenait plus qu'à un fil.

« En ce moment, l'arrivée d'un grand personnage détourna mon maître de ses projets amoureux et peut-être homicides. Sir Wales, membre delà Société royale de Londres, et savant très renommé dans le West-Kent , venait rendre visite à sir Archibald 5 il portait une lettre de recommandation de lord Cornwallis, et il se recommandait beaucoup plus lui-même en s'annonçant, dés le premier salut, comme le flambeau de la science zoologicale, et le révélateur de tous les secrets de Dieu.

« Comme j'étais fort inquiet sur le sort réservé à la belle Daï-iNathà et à moi-même , je me permis d'écouter la conversation d'Archi-

ROlDH\-VAR. 221

bald et de Walcs. La nuit était sombre sous la colonnade, et j'avais pris ma retraite dans les rameaux d'un palmier-, roulé comme un serpentsous les larges feuilles, et ma tête Hottante comme une grappe de dattes, je ne perdais pas un mot.

« — Sir Arcliibald, dit sir Wales, voici le but principal de mon expédition scientifique : Je liens à honneur de classer délinitivement le fameux arbre boom-iipas , et de surprendre à tout prix ses vertus mystérieuses; mon but, comme vous le voyez, est tout pliilanthropique. Il s'agit de savoir, pour le bonheur de l'humanité anglo-indienne , si le boom-upas est tout simplement un mancenillier de la bénigne espèce, ou si c'est réellement un individu meurtrier, tuant impitoyablement les hommes et les animaux qui s'approchent de son feuillage. Si c'est un mancenillier, nous le laisserons croître et vivre paisiblement sur nos domaines 5 si c'est

un boom-upns xévïlahle, nous extirperons celte race dans les iles de la sonde, dans les Célèbes et partout. Il ne sera pas dit qu'un arbre se permette de tuer un sujet anglais qui che.-che l'ombre et la fraîcheur sur la foi des traités. Lord Corn^Yallis , qui commande à Madras , m'a donné plein pouvoir sur le boom-upas, il m'a affirmé que vous en aviez un sur vos terres; est-il vrai, sir Archibald Murphy?

« — Très vrai , répondit Archibald. A l'extrémité de la plaine de Tchoultry , et sur les limites des carrières d'Élora, je possède un boomupas de la plus belle venue ; c'est le seul arbre qui soit debout à dix lieues à la ronde , parce qu'il tue tout dans son voisinage , même les végétaux. Je l'aurais déjà fait couper, pour défricher une lande, et y planter du riz , mais je n'ai trouvé personne qui osât lui porter un coup de hache. Le boomupas, taillé par l'acier, saigne comme un corps humain, et les exhalai-

BOUUHA-VAll. 223

sons de ses blessures doniienl Ja mort. J'ai demandé au commandant du fort Saint-Georges une pièce de canon, pour détruire mon boomujKis, impunément, à un demi-miile de dislance; mais on m'a répondu que cette affaire devait être exposée à la Chambre des communes , et qu'il fallait une autorisation spéciale du lord de l'amirauté.

« — Gardez-vous bien de l'abattre , s'écria sir Wales; j'ai fait cinq mille lieues pour l'étudier, et la Société royale de Londres m'a promis un rent de quatre cents livres, réversibles sur ma veuve, si je lui apporte un morceau d'upas grand comme ma main. Votre arbre fera la fortune de ma famille. Laissez-le vivre encore quelques jours, et quand je l'aurai dessiné, à l'encre de Chine, vous planterez du riz sur son tombeau à votre fantaisie. La science et rhumanité doivent passer avant tout. Nous ne sommes pas des savans et philanthropes pour

notre plaisir. L'Angleterres'estcliargée de faire le bonheur du genre humain , puisque Dieu s'est démis de cette noble tâche depuis Adam. Vous voyez que nous avons un rude travail sur les bras.

« — Faisons le bonheur de l'humanité, dit Archibald avec résignation.

(( — Pouvez-vous me prêter un esclave? dit sir Wales d'un ton leste.

« Archibald ouvrit de grands yeux et attendit une demande plus intelligible.

« — Oui, poursuivit sir Wales, un mauvais petit esclave dont vous ne savez que faire. Il nous pourra servir dans Texpérience en question.

« — Quelle expérience? fit Archibald.

a — Eh ! l'expérience du boom-upas ! je prends ce mauvais sujet d'esclave, je le fais garotter proprement , je l'étends horizontalement sous le boom-upas , et le lendemain je reviens voir si l'arbre a opéré.

< — Mais, dit Arcliibald, l'arbre aura opéré n'en douiez pas.

« — La science doit toujours douter jusqu'après résultat accompli; c'est la maxime de la Société royale de Londres. Il faut que je constate le fait, moi, dans l'intérêt de la science et de l'humanité. Voyons, cherchez dans votre bande de singes domestiques, le plus inutile de tous; je vous le paierai d'ailleurs au prix du tarif. Dieu me préserve de léser le prochain ! Je suis, moi, le martyr de la science à tel point que je serais prêt à me garoLter moi-même et à me faire empoisonner celte nuit par le boomupas , si je n'étais arrêté par l'idée qu'il me serait impossible demain d'envoyer mes observations à la savante Société.

« — C'est juste, sir Wales.

« — Nous donnerons le corps de votre esclave à la galerie nationale de Pall-Mall ; et ce sera, j'espère, un assez grand honnenr pour un

individu de ceKe espèce d'être exposé à l'admiration des siècles, empaillé ou embaumé. Tous les esclaves ne sont pas si heureux après leur mort.

« — Sir Wales, dit Archibald après un instant de réflexion, je crois que je tiens votre individu...

«—Ah!

« — Un véritable mauvais sujet...

« — Ce qu'il me faut.

« — Un petit païen qui adore toutes les horribles idoles de ce pays.

4 — Très bien.

« — Et qui n'a pas vingt ans...

« — Encore mieux; il ne doit pas encore être attaché à la vie...

« — Son nom indien est Boudha-Var ; mais je l'ai nommé, moi, Erinn, pour lui donner un nom chrétien.

« — J'accepte Erinn , et je vous le paie ce qu'il vous a coûté.

« — Deux cents livres.

« — Marché conclu. Seulement, si le païen survit à l'épreuve, je vous le rends...

a — Oh? soyez tranquille, je vous réponds de la veitu de mon boom-upas.

« — Sir Archibald iMurphy, dit sir Wales debout et d'un air solennel, vous avez bien mérité de la science et de l'humanité. L'Angleterre déclare par ma bouche que vous avez fait votre devoir.

« En ce moment , je crois que ma raison me fit défaut, car je poussai un éclat de rire infernal, comme dans un accès de délire, La tige du palmier frémit , comme un boa verticalement posé sur le sable , et le feuillage de mon palmier s'agita comme la crinière du lion. Archibald et Wales, saisis de terreur, levèrent les yeux vers le toit de la colonnade , et distinguèrent à la

2 '2 8 BOODHA-VAR.

clarté de la lampe du vestibule, une tête d'indien qui les regardait avec des yeux sanglants. « — C'est lui ! c'est lui ! s'écria sir Arcliibald. C'est votre Erinn.

« — Le drôle nous espionnait, dit sir Wales. Faites-le saisir par deux... avez-vous des police»ieH5, des consiabics?. . .

« ^— J'ai mieux que cela , j'ai mes deux commandeurs , deux serviteurs dévoués et discrets.

« Archibald frappa du doigt sur une feuille de cuivre suspendue à un pilier , et les deux commandeurs arrivèrent sur-le-champ. Archibald leur dit quelques mots à l'oreille , et mon sort fut décidé.

« — Oh je vous atteste, Matay avatar a ci Saphari, double incarnation de Brahma, lorsqu'il se changea en poisson bleu pour échapper au démon Eayaçjriva {cou de cheval) , je vous atteste, ô vous les plus saintes divinités de mon

BOUDHA-VAll. 229

enfance, (juclle fut la pensée qui traversa mon esprit lorsque je fus saisi et garottépar les deux féroces commandeurs! Oh! je ne regrettai ni ma vie, ni ma jeunesse : toutes mes pensées se tournèrent vers la belle Daï-Nathà , que je laissais exposée aux fureurs de mon puissant et terrible rival. Daï-Nathà! m'écriai-jc d'une voix déchirante comme le son du tam-tam, et aussitôt ma bouche fut bâillonnée; je (iaun dernier effort pour lutter avec mes bourreaux; dans celte convulsion suprême, mon sang indien bouillonna dans ma tête, je sentis un frisson au cœur et je m'évanouis.

« Lorsque je repris mes sens, je compris à la faiblesse de tous mes membres , que bien des heures s'étaient écoulées depuis la scène du palmier.

« J'étais dans une grotte immense, qui , à la faible clarté d'un rayon extérieur horizontal , me parut être un de ces temples souterrains,

comme j'en avais vu plusieurs dans ma chère île natale d'Éléphanta. Cependant les sculptures qui se détachaient autour de moi du flanc des rochers étaient si belles, que je les attribuai à des dieux et non à des hommes.

« — Me voici dans un autre monde, medis-je à moi-même; j'habite la demeure des morts 5 le boom-upas m'a tué, mais le grand Siva, qui m'aime, n'a pas permis que sir Wales emportât mon cadavre dans la ville des Anglais. Oh ! ma belle Daï-Nathà, quel sort est le tien en ce moment sur cette terre maudite ! que la chaste Sita veille sur toi, elle qui est assise sur un trône d'indigo, à côté d'Indra, le dieu du firmament.

« Le rayon extérieur s'étendait de plus en plus dans la grotte, et quelle fut ma joie en apercevant deux superbes tableaux en pierre où je reconnus Indra et son épouse Indrani.

rSon, la terre ne possède rien de si beau , de si grand , de si parfait.

« La ligure d'Indra était colossale; le dieu était représenté assis sur son éléplK;nt favori , nommé Iravalti, et quatre paons se posaient au-dessus de sa tète, dans les feuillages d'un manguier. Son épouse, Indrani, était assise sur un lion.

« Je me prosternai devant ces vénérables images, et je les priai d'abréger les siècles que je devais passer dans ce vestibule d'expiation.

« Ma prière fut interrompue par un grand bruit d'échos qui roula sous les colonnades souterraines, comme si un mugissement sourd fut sorti des trompes de chaque élépiiant de pierre qui servait de base aux' larges piliers.

« Un jurement anglais courut horizontalement et tomba sur la statue d'Indra qui lui refusa son écho. Je tressaillis et mon sang se glaça. Ce jurement appartenait à la terre, il m'enle-

vait au ciel , il me menaçait d'une seconde mort. J'avais reconnu la voix sifflante de mon maître Archibald ; bientôt je le vis lui-même, accompagné de sir Wales, marchant à tâtons dans le souterrain et s'aidant du rayon du jour rampant sur le sable, comme d'un fd conducteur. Aussitôt je me précipitai dans une sombre excavation du rocher, derrière la croupe d'un éléphant de granit noir. Les deux Anglais tenaient alors cette conversation.

(T— Sir Archibald, disait Wales, vous avez là vraiment, dans votre voisinage, des merveilles que la Société Royale de Londres ne connaissait pas.

« — Eh! sir Wales, cela ne produitrien. Toutes ces pierres ne valent pas une livre de riz.

<t — Sans doute, sans doute ; mais la science prise fort ces curiosités.... Vous dites donc que nous sommes dans les temples d'ÉIora?

a — Oui, sir Wales,

c — Toutes ces moniagncs sont pleines de temples de cette façon ?

« — Oui , sir Wales.

< — C'est fort curieux, \raiment... Permettez que j'écrive sur mon album les impressions

que j'éprouve dans les temples d'Elora

Éprouvez-vous aussi des impressions, sir Archibald ?

« — Moi, je pense à ce coquin de Boudha-Yar que nous n'avons pas trouvé ce matin , mort comme il devait être, sous le boom-upas.

< — Comment donc ! c'est une affaire finie. Lisez le rapport que j'adresse à la Société Royale de Londres , le voici sur mon album , écoutez : < Le boom-upas est origi-

« naire des Gélèbes ; le boom-upas n'est pas, « ainsi que quelques naturalistes français l'ont « prétendu étourdiment, le mancenillier, ni le < mancaniUa^ comme l'affirment gravement les

« savans espagnols, et notamment Clusius; ni « Yfupjwmane comme l'avance avec légèreté € M. Linnée; ni la camomille, comme l'aflirme « Hermolaûs ; ni le gnapli-ale, comme l'atteste « Plumier, Le boom-upas n'est autre cliose que « le boom-upas ou Vupas tout court , mot célé- « bique qui signifie poison. L'individu que « j'ai observé dans le voisinage des temples « d'ÉIora, non loin de Madras, est un vérita- « ble upas de la plus grande espèce. Le savant < voyageur Crown a fait des expériences sur « Vupas d'Éloa. Il lia un touraco à ses bran- « ches, et le lendemain le touraco était mort , « on ne trouva que ses plumes au pied de l'w- « pas ; il avait été dévoré par un serpent. On « trouva le serpent à quelques pas de l'arbre , « et le reptile ne donnait pas signe de vie ; il « avait été étouffé par une aile du touraco. La c< peau du serpent victime de \upas, est expo- € sée , sous le n. 127, à ISaiional-Galery.

« Broun n'avait pas expérimenté sur les corps « humains. 11 m'était réservé, à moi, d'éclair- « cir les doutes de la science sur les vertus ho- « micides du boom-upas. Un vieil esclave , « nommé Boudha-Var, païen et idolâtre , le- « quel nous avait suivi dans notre expédition , « commit l'imprudence de s'endormir sous « l'arbre d'Eloa.Son maître, animé par le zèle € de la science et de l'humanité, me permit de « ne pas réveiller l'esclave et de laisser agir « la nature. J'obéis , et nous abandonnâmes € Boudha-Yar aux douceurs du sommeil. Le «lendemain, à l'aube, nous retournâmes « à VupaSj l'esclave était mort dans la nuit , et « nous vîmes sur les rochers d'Élora les farou- « ches oiseaux de proie qui avaient dévoré son « cadavre. Je dessinai la place où Boudha-Var « avait péri empoisonné par les vapeurs de I'mi< pas, et le but de ma mission étant rempli , je « m'en revins à Madras. Lu Société royale de

€ Londres indemnisera sir Archibald de la < perte de son esclave Boudha-Yar. »

« — Vous voyez, poursuivit sir Wales, en fermant son album , vous voyez avec quelle modestie je parle d'une expédition aussi périlleuse. La science doit être simple dans l'exposé de ses travaux. Maintenant, sir Archibald , vous qui connaissez les localités, veuillez bien m'aider à sortir de ces repaires de serpens.

« — Voulez-vous visiter le4:emple souterrain jusqu'à l'extrémité pour faire votre rapport à la Société Royale de Londres ?

< — 11 suffit , sir Archibald, j'en ai vu assez. Allons manger la soupe de tortue à votre habitation. Aujourd'hui la science et l'humanité ont fait un grand pas.

« Sir Archibald et le savant sortirent du temple 5 et moi, conseillé par la prudence, je n'abandonnai ma retraite qu'à l'heure où le soleil, arrivé au plus haut cercle du firmament, ne

permet plus à l'homme de passer dans la plaine de Tchoultry, et sur les roches ardentes d'Élora.

«Par quel miracle avais-je été délié sous l'arbre et conduit dans le temple souterrain d'Indra ? Je l'ignorais. A force de réfléchir, je par- \ins à me persuader que le grand Soupramany- Samy, le second fils de Si va , qui a longtemps habité les grottes d'Élora, sous la forme d'un serpent, avait eu pitié de mon malheur, et qu'il m'avait déposé endormi dans ce souterrain.

« Après avôir échappé à Vupas, à sir Archibald, aux commandeurs et au savant, je ne tardai pas de m'apercevoir que j'expirais de faim et de soif. Dieu bleu du firmament, m'écriai-je, sublime JSalicanla, qui avez été nourri par un mendiant Pandaron , à votre cinquième incarnation , donnez un des yeux de vos sept tètes au plus dévot de vos enfans. Venez à son secours.

« Et, plein de foi dans ma prière, je sortis du souterrain , et je gagnai le sommet du plus haut des temples, qui était consacré, comme vous savez , aux dix incarnations de \ ichnou , et qu'on nomma Dès-Avâlara. Je m'assis sur le point culminant du Viranda^ sur le front large du bœuf Nandy, et de là j'embrassai toute la plaine jusqu'à la mer. La plaine était jaune comme le dos d'un paon rôti; la mer était d'un bleu mat comme un miroir d'indigo. Je ne voyais d'autre végétation que le feuillage du boomupas, sur lequel s'étaient abattus des oiseaux qui venaient boire un peu de fraîcheur, à défaut d'eau de source. Le feu coulait dans l'air, en étincelles visibles , et il me semblait que le bœuf granitique ^andy exhalait une odeur de festin anglais. Je crus assister à la onzième incarnation de Yichnou. A cette heure, le dieu du firmament, le sublime Nalicanta , descendait sur la terre pour la brûler de ses baisers

d'époux , et les longues collines d'Élora me paraissaient tressaillir comme des mamelles fécondes sous les embrassemens du dieu.

« Le silence qui régnait dans ces ruines fut soudainement interrompu par des cris terribles et un bruit de pas précipités. Je me cachai prudemment derrière la corne du bœuf Nandy, et je plongeai mes regards dans le gouffre des temples voisins. Un Indien tombait à genoux devant le portique du temple de Visouakarma, et se mettait sous la protection de ce dieu du second ordre, le glorieux architecte des temples d'Élora. A son large madras humide, à son voile de laine, à sa pagne bleue, à son bâton orné de plaques de fer flottantes, dont le son effraie les serpents, je reconnus un telinga , ou porteur de lettres. Il me fut aisé de deviner la cause de son désespoir. Frère, m'écriai-je, je vais à ton secours ! Le telinga, qui se roulait déjà sur le sable dans les convulsions deTagonie, crut en-

tendre la voie de \ isouakarma ; il se leva , regarda le ciel, poussa un éclat de rire et retomba lourdement. Lorsque j'arrivai , il était mort. Le malheureux avait été piqué par le plus terrible des serpens qui désolent la plaine de TchouUry.

«J'ouvris la boîte de fer-blanc qu'il portait sur la têLe, selon l'usage des telingas, et je ne trouvai qu'une lettre. Elle était adressée à Mistriss Aima Goidingham, dans la vallée d'Êlora, sous la cataracte.

« C'est à un mille vers le nord , me dis-je. Il n'y a pas à balancer : faisons-nous telinga. Une lettre portée à cette heure est une chose sainte qu'il ne faut pas laisser au désert.

« Je pris dans mes bras le cadavre du malheureux facteur, et je le déposai dans le temple même, au pied de la statue de Visouakarma. Ce dieu est représenté pressant le petit doigt de sa main gauche avec deux doigts de la main

droite, parce que l'iiisloire raconte (ju'il fut piqué par un serpent sur ce lieu même. Je regrettai bien de ne pouvoir visiter ce magnifique tenq)ie, qui est une merveille de l'Inde. Je pris la lettre et le bâton du telinga , et je me dirigeai vers le nord. Les carrières d'Élora semblaient vomir des flammes; cependant je les traversai au pas de course, ne donnant qu'un léger salut de respect aux temples de Djaga et de Vidjaga, déesse de la fécondité ; aux temples de Doumar Leyna, de Nilkan Mandiou, de Kaïlaçà, des Cendres de Ravana , de Tin-Tali , avec ses trois étages de portiques, et de Dau-Taly, qui n'en a que deux. Tout-à-coup j'entendis un bruit plus harmonieux que le Sitrim qui enchante le jardin Mandana, lorsque Koumâra fils du Soleil fait danser les bayadères, ses épouses, à l'ombre des acacias en fleurs. C'était le roulement de la cascade, et déjà je me désaltérais à ce bruit , tant il répandait de fraîcheur dans l'air. Cette cascade est née d'une larme de la chaste

Siia. Le souvenir de cette jeune iille des hommes, aujourd'hui épouse d'un dieu, est ainsi éternellement lié à celte cataracte harmonieuse, qui ravit les pèlerins d'Élora. Avec quelle joie je baignai mes lèvres dans ces eaux divines, qui venaient de la femme et du ciel !

« Des hauteurs de Doumar-Leyna je tombai dans la vallée du nord. Là , le désert : ici le jardin. Il y avait un cottage dans des massifs de palmiers, des parterres couverts de fleurs, des enclos avec des haies de vanille, des eaudries en piliers d'érable, des volières à treillis de lil d'argent , pleines de petits oiseaux qui ressemblaient à des émeraudes volantes et à des rubis ailés. Oh ! je reconnus la demeure d'une dame anglaise à cette grâce céleste, à cet enchantement de paysage qui ravissait le pauvre Indien. Je baisai le seuil de la porte du jardin, et je montrai ma lettre à un jeune esclave qui arrosait des fleurs.

€ La grille me fut ouverte, et Tesclave me précéda pour m'introduire sous la colonnade d'érables, où les oiseaux chantaient avec les fontaines.

« II y avait là, mollement renversée sur des nates douces comme des tissus de Kackmir, une jeune femme dans le voluptueux négligé de notre pays. La souple robe d'indienne, jetée avec abandon sur un corps divin, laissait à découvert ses pieds d'ivoire, ses bras, son cou, ses épaules dont la blancheur éblouissante s'animait de teintes roses sous l'influence de notre ciel, qui a bronzé la chair des iilles de l'Indoustan. Telle m'apparut mistriss Anna Goldingham , et mes yeux, qui avaient supporté le soleil d'Élora, se fermèrent devant cette apparition. J'oubliai ma faim, ma soif, ma fatigue, mes malheurs ; une joie que je n'avais jamais ressentie remplit mon corps et mon âme ; des larmes de plaisir lemplireiit mes

2i4 BOUDHA-VAR.

yeux; je fus saisi d'une langueur délicieuse qui doit être celte volupté fille de Lucthme et de Sursutée, les deux épouses de Vichnou.

« Mistriss Goldingham eut à peine ouvert la lettre qu'elle poussa un cri de joie, et tous les rayons qui courent le soir comme une bordure d'or sur les rives du Coromandel , se réunirent en une seule gerbe pour composer le sourire de son visage. Puis, elle abaissa ses lèvres jusqu'à l'air inférieur que je souillais, et elle me dit : Tu viens donc de Pondichéry, pauvre enfant?

« En ce moment , les oiseaux et les fontaines qui chantaient harmonieusement, comme le bin et le sitar, firent silence pour écouter la voix de la divine Anglaise d'Élora ; et moi , je demeurai muet aussi , sous le charme de cette parole inouie, de ces syllabes d'or destinées à l'oreille d'un vil esclave indien.

« A genoux, le front sur la natte, et mes

mains croisées sur la tôle, je répondis : Je ne viens pas de Pondichéry ; je viens des temples d'Élora.

< Et mistriss Goldingham m'ayant demandé l'explication de ces mots, je lui contai l'histoire* du malheureux telinga , mordu par le terrible serpent cobra capell, dans la plaine de Tchoultry.

« Après avoir écouté avec une ardente émotion mon triste récit, celte femme, si indolente, se leva toute radieuse d'énergie virile, et s'écria : Esclave, lu as fait une bonne action, et Dieu m'ordonne de te récompenser. Mais je ne veux pas que le corps du malheureux facteur indien, venu de Pondichéry pour moi, reste exposé à toutes les injures dans les carrières d'Élora. Pars sur-le-champ avec mon jemidar (domestique); cours au temple de Visoukarma , et rapporte à mon habitation le corps du telinga. Je veux lui donner une se-

246 EOUDUA-YAR.

pultiire honorable, au pied de ce Tody, l'arbre bienfaisant qui fait vivre les pauvres indiens.

« Le jemidar, habitué à devancer les ordres de sa maîtresse, était déjà devant la grille du cottage, et son doigt me disait : viens. Nous nous élançâmes vers les carrières, agiles comme deux tigres à la pisle d'une proie. Le matin j'étais abattu de souffrance; en ce moment je ressuscitais. Rien n'excite comme la parole d'une femme bonne et belle; elle arracherait les morts du tombeau.

« Nous remontâmes les rives de la cascade, buvant son eau dans le creux de notre main, au vol, sans nous arrêter. Nous tombfimes, d'un bond, de la plaine sur le sommet de la montagne. Nous franchîmes les portiques des temples en effleurant à peine de nos pieds le dos des éléphants et des sings taillés dans la loche. Bien avant le jemidar j'entrai dans le souterrain de Visouakarma, et le cri de sur-

prise que je poussai devant la statue d'Indra fut répété mille fois par les échos du temple. Le cadavre du facteur avait disparu. Le sable conservait encoie la forme d'un corps, et rien n'annonçait qu'une bète féroce fut en Irce dans le temple, car l'empreinte du sable était pure dans le contour de ses lignes, et il n'y avait auprès que des vestiges de pieds humains.

« En mesurant ces traces avec mes pieds, je fusfrappé d'une nouvelle surprise; elles étaient beaucoup plus larges que les vestiges que j'avais laissés en d'autres endroits du souterrain. Un autre homme vivant était donc entré dans le temple, et il avait enlevé le corps du telinga quelques instans avant notre arrivée!

« Oh! de quel désespoir je fus saisi, à l'idée de ne pouvoir rapporter le corps du facteur au cottage de la belle Anglaise! Elle ne croira pas notre parole, dis-je à son jemidar; elle nous accusera de lâcheté; elle dira que nous avons

reculé devant le serpent cobra capell qui siffle dans Élora au brûlant milieu du jour!

« Le jemidar était consterné. Moi, j'eus une idée fatale, inspirée, sans doute, par Myhassor, l'esprit malin que combattit la déesse Dourga. Je cherchai dans ma mémoire quel genre de suicide était permis par notre sage législateur Menu, et je résolus de me précipiter du haut de la cataracte dans le gouffre noir de la \allée.

« — Allons ! dis-je au jemidar.

« Gardant un triste silence, mon compagnon et moi nous sortîmes du temple de \isouakarma, nous dirigeant vers la cataracte, et comme nous passions devant Dau-Tali, nous aperçûmes un Indien de la campagne, un Pawn, assis à l'ombre du Viranda, et fumant son Houka. Elle est si extraordinaire, la présence d'un homme dans ces roches désertes, et à cette heure du grand soleil , que nous nous arrêtâmes pour questionner le Pawn, et lui em-

prunier quelques noix de bétel, qui étaient éparses devant lui en assez grand nombre. Il nous demanda par un signe la permission de terminer son poilah (chapelet), et, au dernier grain, il nous parla ainsi :

« — La nuit passée, un Beraidje (cultivateur) m'a abordé et m'a dit : voilà vingt courts pour ta peine. Tu iras aux roches d'Élora; tu trouveras sous l'arbre boom-upas, un homme étendu et garotté. Tu couperas ses liens, et tu le conduiras dans les ruines d'un temple voisin, en lui recommandant de se cacher et d'attendre. Reviens promptement. A ton retour, tu me trouveras dans ce bois de manguiers. J'ai obéi. J'ai couru au boom-tipas, j'y ai vu l'homme, mais il ne donnait aucun signe de vie. J'ai coupé ses liens , et je l'ai porté dans un des temples voisins. Ce matin, à mon retour aux manguiers , j'ai raconté au Beraïdje ce que j'avais vu et fait. Il m'a dit : Attends-moi ,

250 BOUDIIA-VAR.

j'aurai peut être de nouveaux ordres à te donner. Cette fois il m'a dit : Voilà trente couris , pars, relire du temple le corps du malheureux Boudha-Yar, et donne-lui la sépulture, afin que les insectes et les oiseaux de proie ne dévorent pas son cadavre. C'est ce que je viens de faire, et vous me voyez priant pour me préparer à l'ablution.

« Le Pawn n'avait plus rien à nous dire; il baissa la tête, ferma les yeux, et recommença la prière du poitah. Mon premier mouvement fut de m'écrier que le corps enseveli n'était pas celui de Boudha-Var, que Boudha-Var vivait encore par la grâce du dieu Siva; mais une réflexion bien naturelle me retint. J'avais intérêt à passer pour mort aux yeux d'Archibald Murphy, mon maître; cette erreur me rendait ma liberté. J'allais recommencer une autre vie, au cottage de cette belle Anglaise, dont la vue seule devait être pour moi le boa-

BOIDHA-VAR. 251

heur (le toiile une vie d'exil dans les solitudes d'Élora.

« A mon retour, je demandai à misUiss Goldingliam la permission de lui conter mon histoire : elle consentit gracieusement à m'écouter et parut touchée de mes infortunes. Vous resterez auprès de moi, me dit-elle , et dans quelque temps je vous faciliterai les moyens de quitter la côte de Coromandel, et de vous envoyer dans quelque possession française, où vous braverez la colère d'Archibald. En attendant vous prendrez rang parmi les angrys (laboureurs) de mes plantations ; ils sont libres et bien payés. Le service que vous m'avez rendu en m'apportant la plus précieuse des lettres me fait un devoir de vous donner une heureuse et honnête condition.

« Je tombai à ses pieds, et je couvris de baisers et de larmes la place qui gardait l'emj)reinte de ses sandales.

252 BODDHA-VAR.

« Oh! si le souvenir de Daï-Natim ne se fût présenlé â chaque instant à mon esprit, j'aurais été, à cette époque de ma vie, au comble de la félicité terrestre. Les heures s'écoulaient pour moi dans un ravissement à exciter l'envie des dieux. Je n'aurais pas fait un échange de mon sort avec le riche Palmer, qui avait autant de diamans, de vaisseaux et d'esclaves que le dieu Indra sème d'étoiles dans le ciel ; et pourtant il ne m'était permis de voir niistriss Goldingham que de loin , et jamais rien dans mon attitude ne devait trahir cette admiration secrète et ce chaste bonheur qui était dans mon âme. La voir le matin descendre sous la cfiandrie, radieuse comme une étoile vivante, illuminant celte douce vallée pleine d'ombre et d'eaux vives ; la suivre des yeux devant la volière, où les oiseaux saluaient sa venue comme le lever d'un autre soleil ; l'entendre chanter un de CCS airs venus d'Europe, et qui nous

charment tant , nous, Indiens impressionnables, quand une voix de femme les livre à l'écho de nos solitudes ; tels étaient mes plaisirs et mes joies. Je n'aurais jamais demandé davantage au plus puissant de nos dieux.

« Un soir, comme je travaillais au verger, le jemidar me dit :

« — Lève-loi, ta maîtresse t'appelle.

'< A cette parole, tous les bruits mystérieux de la cataracte, tombant au gouffre, retentirent dans mes oreilles ; mon cou se gontla , mes yeux se voilèrent , mes pieds furent paralysés.

«Mistriss Goldingham était assise et lisait. En m'a\ançant avec lenteur, je pus la contempler tout à mon aise. Elle était vêtue du sari à soie rose , à bords travaillés , comme les grandes dames indiennes ; ses cheveux noirs, à reflets mobiles de pourpre, dégarnissant le front et les tempes , venaient s'arrondir en

masse compacte derrière sa tète-, sa bouche, qui daigna s'ouvrir avec un sourire pour moi, aurait fait honte à Ceylan, qui n'a pas de perles si fines dans du corail si beau.

« — Boudha-Yar, me dit-elle , votre histoire fait du bruit ; je viens de recevoir 1'^siati c- Journal , or Madras-Revieiv, qui parle de vous.

« Elle fil un charmant éclat de rire, et elle ajouta :

« — Êtes-vous bien aise de lire votre histoire? Prenez... je vous permets cela, Boudha- Var, vous n'êtes plus un esclave , vous êtes

une célébrité historique Lisez, lisez;

vous verrez... nos sa vans n'en font pas d'autres.

« J'e m'inclinai , je me raffermis sur mes pieds, je demandai à mon soleil de dissiper le brouillard de mes yeux , et je lus cet article :

BOl!l)HA-VAR. 255

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