SCIENCES NATURELLES
« Sir Wales , envoyé dans l'Inde par la société rojale de Londres pour étudier les vertus de l'arbre boom-tipas , vient d'accomplir sa mission périlleuse avec le plus grand succès. Cet illustre savant a découvert un boom-upas dans les domaines de sir Archibald Murphy, planteur de Madras et philanthrope éclairé. Son intention était de braver lui-même le venin de l'arbre, et de se dévouer dans l'intérêt de la science ; mais un jeune esclave qui suivait l'expédition, s'étant endormi sous le boom-tipas , a fort heureusement détourné par cette imprudence le coup fatal qui menaçait les jours précieux de sir Wales. L'esclave a été tué subitement par les exhalaisons de l'arbre de mort. Son corps , provisoirement enseveli à Élora, sera envoyé, aux frais de la compagnie, à National golery de Londres , dans un cer-
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cueil de bois d'upas. Les membres du zso focal-club de Madras ont offert un banquet à sir Wales. Lord Cornwallis présidera. Le banquet aura lieu, dans la grande salle du Panthéon de Madras, le jour qu'on célébrera le Tcharokpotidiah, la fête de l'expiation. »
« — Eh bien ! me dit mistriss Goldingham riant aux éclats, voulez-vous assister à ce banquet, Boudha-Var? C'est dans dix jours, justement le jour de mon mariage. M. d'Hermiliy arrive de Pondichéry à Madras la veille; la lettre du pauvre Telinga m'a donné cette heureuse nouvelle ; il est juste que vous appreniez cela de ma bouche, puisque c'est à votre zèle et à votre intelligence que je dois la lettre de Pondichéry. Vous resterez à notre service , n'est-ce pas?
«t Certainement, jamais je n'aurais osé, moi pauvre esclave , élever la plus vague de mes pensées vers cette femme placée au-dessus de
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Boudha-Var de toute la hauteur du ciel. Eh bien! le croirez- vous? ce mot de mariage m'entra au cœur comme la pointe d'un couteau. Elle attribua sans doute le trouble et la lenteur de ma réponse à ma timidité d'esclave , car elle essaya de m'encourager par des mots obligeans qui achevaient de bouleverser mes esprits.
« Je me retirai, en prenant l'attitude muette d'un serviteur dévoué qui consent à tout ce qu'un maître exige de lui.
« Seul et à l'écart, je réfléchis sur celle situation étrange que le hasard m'avait faite. A vingt ans j'étais mort et enterré pour tout le monde, excepté pour madame Goldingham. Le chemin de Madras m'était fermé. Plus d'espoir de revoir la douce Daï-Nathà , aux épaules de cuivre doré ; plus d'espoir de revenir à ces premières amours , sans courir la terrible chance de me replacer imprudemment sous le bâton d'un maître et d'un riva! qui , cette
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fois, ne conderait plus sa vengeance aux vertus douteuses du boom-upas. Ainsi , j'étais exilé à jamais entre le cottage et la cascade d'Élora , pour assister éternellement au bonheur de M. d'Hermilly , qui venait épouser mistriss Goldingham, cette femme qui était à mes yeux pure comme la déesse Indrani, sous le voile inviolable qu'a déposé sur elle le bleu firmament son époux.
« Hélas ! tout ce que j'avais prévu de bien ou de mal dans mes destinées futures ne devait pas se réaliser,
« Cinq jours après, mistriss Goldingham me lit un signe ; je m'approchai ; elle me dit :
« — Boudha-Yar, décidément vous êtes à moi. J'ai envoyé mon intendant à votre premier maître, sir Archibald Murphy, et je lui ai fait proposer une bourse de deux cents livres pour!acheter de lui votre corps. Sir Archibald a cru d'abord que ma proposition était une plaisanterie; mais mon intendant a déposé la
bourse sur une table, el a demandé un reçu. « Ma foi , a dit Archibald en riant , je vends « un esclave mort au prix de deux esclaves vi- « vans : c'est une bonne affaire de commerce. « Je vois bien que c'est une spéculation à « l'anglaise; mais n'importe, je n'y perds pas. 0 Au reste, je comptais fort peu sur Tindem- (T nité promise par sir Wales. Me voilà indem- « nisé, « Aussitôt Archibald a donné son reçu. Ainsi, Boudha-Yar, vous êtes libre, et maître de vos actions.
« Je ne répondis à ces paroles que par des larmes et un cri de surprise et d'admiration. Cette divine femme me retirait vivant de ma tombe d'Élora; mais en même temps elle jetait un tison de plus sur ce foyer de passion que je sentais bouillonner dans ma poitrine, et qui ne devait s'éteindre jamais !
« Quelques mots que j'arrachai à la discrétion du jemidar me mirent au fait de la position sociale de mistriss Goldingham. A vingt
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ans elle avait perdu son mari, tué sur la brèche de Séringapatam , à côté du marquis de Wellesley, colonel comme lui. L'Angleterre avait doté magnifiquement la jeune veuve, qui fut peu de temps inconsolable. M. d'Hermilly, jeune Français résidant à Pondicliéry , avait conçu, dans un voyage à Madras, une violente passion pour mislriss Goldingham, et il ne fut pas malheureux dans ses honnêtes prétentions sur elle. Il avait été convenu d'observer la loi des convenances dans leur stricte rigueur, et de célébrer le mariage à l'expiration du deuil. «Héîas ! le deuil était fini pour elle; il commençait pour moi.
« Deux jours avant le Tcharok-poudjah , fête de l'expiation, nous partîmes après le coucher du soleil, pour nous rendre à Madras. J'avais demandé et obtenu l'honneur de porter un des bras du palanquin de mislriss Goldingham. J'avais lié aux brancards de petits rameaux de mvi-te, de sandai blanc, d'ébénier,
de nauclce, de cassier, de nard, de sycomore, de tous les jolis arbres qui s'élevaient dcvanl le collage , et qui semblaient ainsi accompagner leur belle maîtresse , et continuer à lui donner la fraicheur de la campagne à travers les roches d'Élora , brûlantes encore la nuit des flammes inextinguibles du jour.
« A moitié chemin, nous rencontrâmes une cavalcade de jeunes gens. C'était M. d'Iïermilly, accompagné de ses amis et de ses domestiques. Les rideaux du palanquin s'entr'ouvrirent, et mon cœur se déchira au bruit strident de la soie. II y eut beaucoup de paroles échangées en langue française, que je ne compris pas; mais je ne compris que trop un de ces énergiques serremens de mains qui portent tant de caresses en eux , et dont les femmes seules ont le secret.
<r Tous les dieux de l'Inde, ces dieux puissans qui ont fait de notre Asie la merveille de la création, n'auraient pas ou le pouvoir de me
donner une âme assez forte pour contempler la fête du mariage qui allait s'accomplir.
« — Permettez-moi, dis-je à mistriss Goldingham , d'assister à la fêle de l'expiation. J'ai de pieux devoirs à remplir et beaucoup de fautes à expier.
« — Allez, me dit-elle avec ce sourire éternel qui était son visage ; allez, vous êtes libre; mais souvenez-vous qu'après la fête nous partons pour Pondichéry, sur le vaisseau i' Érable, qui est ancré devant le fort Saint-Georges.
« Que m'importait la fête de l'expiation ! je ne demandais que la solitude et le silence. En quelques bonds je traversai la ville-noire , le Tchinà-bâzàr, et je me réfugiai avec mes douleurs sous les manguiers de la rivière de Méléapour. Oh! me disais-je, à cette heure, l'épouse du dieu Kouvera, la déesse Shoubhàngi {belle), est jalouse de mistriss Goldingham, et ce nuage noir qui descend sur la vieille Tclii-
iià-Patnam porte la foudre destinée à un époux qui veut être plus heureux qu'un dieu!
« La nuit tombée , le vent qui soulïlail de mount-rood apportait le fracas de la plaine où Madras célébrait le Tcharok-poiuljali. J'entendais avec cet ennui que donnent les réjouissances à ceux qui pleurent, le concert aigu des bins, des ilioblas, des tikoràs, des baiinrs, des moundjirahs, de tous les instrumens que l'Asie a inventés pour déchirer les oreilles des hommes et des dieux. Insensiblement ces bruits de musique et de foule se rapprochaient de moi. La ville sortait de la ville et inondait la campagne. Oh ! le tableau que je vis alors ne s'effacera jamais de mon souvenir ! Depuis cette époque, et bien longtemps après, j'ai vu les orgies des nations civilisées; j'ai vu la nocturne prostitution de Londres ; ce fléau qui coule dans le Strand, comme une Tamise de crimes, se brise aux angles de Charing-Cross^ souille les marbres du palais de Northumber-
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land , insulte au bronze du Stuart décapité , insulte Dieu sur les tombes extérieures de Westminster, et force le ciel à couvrir Londres d'un voile éternel de brouillards, afin que les anges ne soient pas contristés de toutes les infamies de ces nuits. Eh bien ! tout cela n'est pas comparable à la fête indienne de l'expiation. Quelle expiation! Chez vous, peuples glacés du Nord, l'orgie s'accomplit avec la froideur de votre climat; vous vous faites criminels par ennui plutôt que par exigence de tempérament; mais chez nous, fils de cette terre où le môme sang coule dans les veines de l'homme et du tigre, le crime secoue des tisons, et semble vouloir rendre au soleil , pendant la nuit, toutes les flammes qu'il en a reçues à midi. Celait dans les ténèbres un épouvantable chaos de prostitution que dominaient le rugissement d'un amour en délire et les éclats d'une joie liévreuse , délivrée de la crainte du jour. Je vis passer des bandes de
ram-dijénys , femmes impudiques de l'Inde, entraînant sur leurs pas une armée d'esclaves qui sifflaient comme des boas ; je vis des bayadères déchirant leurs saris de laine, agitant au bout des doigts des moundjirafis , comme des danseuses espagnoles, et dévorées au milieu de leurs danses sous des lèvres de démons incarnés qui jetaient dans la nuit les éclairs infernaux de leurs yeux ; je vis les misérables femmes de Blaks-Town se rouler, avec d'horribles convulsions, sur un lit immense de rameaux de tulipiers jaunes que d'invisibles mains avaient fauchés sur les rives du Méléapour, et se débattre contre les puissantes étreintes des baloks et des jongleurs. Voilant mes yeux, courbant mon front, hâtant mes pas, je me dirigeai vers la rivière pour m'y purilier des souillures d'autrui, lorsqu'une jeune fille jeta ses bras à mon cou, et me glaça de terreur.
« Oh ! je la reconnus tout de suite au fré-
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missement de son haleine, avant même qu'elle eût parle. C'était Daï-Nathà.
« — Oui, me dit-elle avec des éclats de rire furieux, oui, je savais bien que tu sortirais du tombeau pour me voir. Aussi je me suis échappée de ma prison de Fort-Square -, Archibald Murphy ne me retrouvera plus. Tu n'as pas encore tué Archibald Murphy? Réponds-moi-, ah ! tu me l'avais promis hier matin sous les manguiers de la Triplicam.
«Les racines de mes cheveux piquèrent mon crâne comme des aiguillons de serpent. Daï- Nathà était folle. Un cri de désespoir sortit de ma poitrine , et mes larmes éteignirent ma voix.
« — Viens, me dit-elle avec une voix douce mêlée à des aspirations rauques, viens, allons à la fête; c'est notre mariage qu'on célèbre. Archibald Murphy dévore ses poings de jalousie ; mais le Dieu Siva nous a pris sous sa protection. Regarde ce voile , c'est la déesse
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Lulchiiiù qui l'a brodé, avec des aiguilles de corail, dans le kiosque de Soubi-Ràmaaicn.
« La pauvre iille , disant cela , me montrait avec complaisance un hideux amas de haillons qui tombaient de ses épaules , avec une déplorable intention de coquetterie , et elle me présentait ce voile en me priant de le baiser.
<r Tout à coup, son visage prit une expression de fureur qui me fît trembler. La tlamme jaillit de ses yeux, et l'écume de sa bouche.
« — Tu es un mauvais esprit, s'écria-t-elle , avec un rugissement de tigresse, tu ne m'aimes plus. La belle Sursutée , l'épouse de Vichnou , t'a visité dans la tombe , et tu lui as sou ri. C'est moi qui ai envoyé le Béraïdje pour couper tes liens sous l'arbre de mort; c't^st moi qui t'ai enseveli, par les mains du Pawn d'Élora; c'est moi qui t'ai livré aux caresses de Sursulée I Oh ! que Daï-Nathà est malheureuse ! ... Oui, oui, tu as raison, je ne suis plus digne de toi; je suis la maîtresse d'Ar-
chibald Murphy; c'est lui qui m'a brisé ce bras, parce que je lui résistais. Regarde ce bras, il est mort. Je veux mourir aussi, moi; attends , attends. Ne m'embrasse pas ! Ne m'embrasse pas ! Je suis souillée!... Le Gange! où est le Gange ?... fleuve saint, donne la pureté à ta fille Daï-Nathà. »
« Et elle s'élança dans les flots profonds et ténébreux du Méléapour. N'ayant pu la retenir, je me précipitai après elle pour la sauver.
« Tous mes efforts furent inutiles. Trois fois, je remontai sur la rive pour respirer ; trois fois je me replongeai dans le fleuve, fouillant , avec mes doigts convulsifs , les herbes, les roseaux et le sable qui forment son lit. Au jeune âge de foi et de religion que j'avais alors, il me fut aisé de croire que la pauvre Daï-Nathà avait été enlevée par les deux épouses de Yichnou.
« Toujours poursuivi par les orgies du Tcliarok-poudjali, je voulus regagner la ville, en traversant la rivière à l'endroit où s'élève au-
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jouril'hui le pont des Arméniens. Fendant les ondes à la nage, et l'herbe des prairies auvol, je ne m'arrêtai que sur la place du Panthéon. Les vitres rondes de cet édifice luisaient comme une cascade de soleils dans les épaisses ténèbres de cette nuit de désolation. Par les croisées ouvertes de la salle du festin, j'entendis l'explosion de gaîté qui s'élevait à chaque toast porté au courage de sir Wales , et à la généreuse philanthropie d'ArchibaldMurphy.
Cent convives entouraient la table , et je fis un effort sur moi-même pour distinguer dans cette foule mon ancien maître, et le savant son complice. Archibald rayonnait de joie ; sir "NVales recevait en ce moment , au milieu des Aom*a5 frénétiques, une couronne de feuillesde boom-wpas.
« C'est la minute solennelle, me dis-je à moimême , et je me précipitai dans la salle tout ruisselant de l'eau du fleuve , mes cheveux colés aux tempes, le visage blanc de la pâleur
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de !u moi t -, fantôme plus terrible que celui de leur Hamlet. Sautant avec une agilité merveilleuse par-dessus les têtes des convives , je tombai du plafond sur la table, au milieu d'un cri général de terreur , et ma voix de tonnerre leur dit : I am the ghost Boudha-Var ! Je suis le fantôme Boudha-Var ! Et , relancé par l'ébranlement de la table, je disparus soudain par une croisée, comme si j'avais eu les ailes d'un démon.
« Ce n'est que bien longtemps après que je connus les suites de cet épouvantable scène. Le savant sir Wales s'évanouit, et tomba dans une maladie de langueur. Mais, comme son rapport avait été adressé depuis cinq jours à la société Royale de Londres , et qu'il avait été inséré dans les journaux de Madras , je continuai à être mort aux yeux du monde savant, et le boom-upas ne fut pas justifié de son crime. Archibald-Murphy parlit quelques jours après pour Bombay , où il établit sa nouvelle
résidence. Moi , la même nuit , je quittai Madras, à bord du vaisseau VÉrable, et deux jours après , j'arrivai à Pondichéry , où la générosité de M. d'Hermiily me plaça sur le chemin de la fortune.
<x A l'âge de vingt ans j'eus assez d'énergie pour prendre une de ces résolutions que les dévots indiens seuls savent tenir jusqu'à leur mort : je créai pour moi une nouvelle espèce de fakirs ; je voulus être toute ma vie le fakir de la vengeance légitime et de la fidélité d'affection. Je ne coiffai pas ma tête d'un bonnet rouge et bleu; je ne me couvris point de lambeaux de toile ; je ne pris pas de bâton et de chapelet -, je ne me condamnai point à tenir un doigt en l'air ni à croiser mes jambes éternellement, comme les Oudoubahous. Je ne teignis pas mon corps avec de la terre, comme les Indiens sectateurs de Rânc. Je n'agitai pas la sonnette de Glimtlia, comme les Ramanandys.
Je pris simplement le costume européen, je
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vécus à l'anglaise ; je m'adonnai au commerce ; je gagnai de l'argent , et je tâchai de me faire la \ie bien longue, afin d'aimer plus longtemps les chastes femmes , idoles de ma jeunesse , et de me venger toujours de mon hypocrite maître, le puissant Archibald Murphy. >
Boudha-Var cessa de parler. Nous venions d'entrer à Londres ; nous passions devant Keesington-Garden , et notre voix était couverte par le fracas éternel des voitures qui courent à Hyde-Park.
UN AlViOUR AU SERAIL
Un peintre de paysage qui se serait fait un nom, si une passion lui en eût donné le temps, Daniel de Gersaint, cherchait un jour, entre Athènes et Sunium, le tombeau superbe qu'on avait érigé à Cranaûs , successeur de Cécrops. Seize siècles après la mort de Cranaiis, Pausanias avait vu ce monument, et l'avait admiré; le jeune Daniel, plein de foi dans Pausanias, se livrait à de laborieuses investigations. Hélas! Cranaiis n'a jamais eu de tombeau.
Pour avoir un tombeau, il faut nécessairement avoir existé, et Cranaûs a été inventé par Pausanias l'historien.
Daniel, toujours cherchant, avait visité les hautes herbes et les massifs d'oliviers qui couvrent les cendres des villes célèbres de la contrée : CExone, Alœ, Alimus, Anagyrus, Tliorœ, Lampra, (Egilia, Anaphlystus, Azenia 5 point de tombeau de Cranaûs. Le jeune peintre s'apprêtait à rentrer à Athènes, lorsqu'il vit passer un groupe de jeunes filles grecques, qui entraient dans le sentier du cap Zoster, promontoire sacré où Latone délia pour la première fois sa ceinture, en se rendant à la flottante Délos.
Ces jeunes fdles marchaient sous la garde d'un Albanais colossal. Daniel éupposa qu'elles demeuraient dans quelque maison rustique du voisinage, et qu'elles ne s'étaient écartées un instant que pour aller cueillir le cityse, le serpolet et le pourpier. La guerre désolait le Pé-
loponèscà cette époque; et, quoique ce rivage fùl tranquille, un débarquement de Turcs était dans les éventualités de chaque jour. L'année -1822 venait de commencer.
Daniel avait raisonné juste; au détour d'un tumulus, il aperçut une jolie ferme abritée du vent de la mer par un coteau garni d'oliviers; un joli jardin entourait la maison ; une toulFe de sycomores montait en rideau devant les persiennes; c'était une de ces douces résidences qui ont un air de bonheur et de sérénité à faire envie au voyageur. Un molosse, que l'artiste reconnut, à son aboiement, pour un chien de Laconie, accourut joyeusement audevant des jeunes filles, et renversa la plus jeune sur le gazon par luxe d'amitié. Les autres enchantèrent les échos de Sunium de longs éclats de rire, harmonieux comme une gerbe de dactyles, dans une idylle du grand poète Syracusain.
Daniel avait oublié Cranaùs et Pausanias,
Le molosse de la ferme ne manqua pas, selon l'usage invariable des chiens de tous les pays, de courir sur l'étranger qui entrait dans ses domaines, pour le mordre ou le dévorer. Le chien est l'ami de l'homme, c'est convenu; mais il nous faut payer cher son amitié de logis. Le tigre est notre ennemi, mais il reste dans ses bois, et il est fort rare qu'il nous morde en passant.
Daniel , malgré son admiration classique pour les chiens de Laconie et pour les jeunes Grecques , se mit en position de légitime défense, et présenta au molosse deux pistolets turcs, ornés de rubis. L'animal recula, mais avec une telle éruption gutturale d'aboiements que les gens de la ferme accoururent au secours de l'artiste, enchaînèrent le molosse, et prièrent Daniel de se reposer un instant, à l'ombre du laurier domestique.
Daniel parlait supérieurement le grec vulgaire; il remercia, dansunephrase pleine d'un
doux parfum antique, et suivit les gens de la ferme. Il fut présenté au maître de la maison; c'était un Grec de cinquante ans, d'une figure majestueuse-, il s'occupait, en ce moment, com" me Laërte, à émonder les treize poiriers de son jardin.
Le molosse aboyait dans la cour, mais enchaîné.
Une douce cordialité s'établit tout de suite entre le Grec et le jeune Français. On parla de la guerre de l'indépendance, et des héros qui renouvelaient les vieilles gloires du Péloponèse. Daniel traduisit à son hôte tous les vers français que ses compatriotes avaient faits en l'honneur des Hellènes. La famille ne tarda pas de descendre au jardin pour écouter le jeune étranger.
Daniel se retourna au bruit des pas légers des jeunes filles; en ce moment, le soleil dorait deux belles choses : une ruine blanche du cap S uni u m et un visage, oh ! un visage, comme il
ne sera plus donné aux fils des Hellènes d'en voir, si le sang bavarois continue à se mêler au sang d'Alcibiade et de Périclès!
— Rodokina, dit le maître, fais mettre le couvert sous la treille; le printemps approche; nous pouvons dîner à l'air ; notre ami le Français nous fait l'honneur d'être notre convive aujourd'hui.
Daniel n'écouta qu'à peine ; il regardait Rodokina, et un pressentiment qui traversa son cerveau comme l'éclair, semblait lui dire que toute sa vie était désormais attachée à cette figure céleste qui venait de disparaître en souriant.
On continua de parler des hauts faits d'armes de Marcos Botzaris; mais Daniel était assailli de distractions.
Les jeunes filles mettaient le couvert en folâtrant, et faisaient assaut de gracieuse étourderie, afin d'attirer l'attention du galant Français que la Providence leur envoyait dans leur
solitude, pour charmer la vie monotone de la maison. Rodokina éclipsait, par ses charmes, ses deux sœurs aînées. Elle portait une robe rouge , et un manteau carré de satin jaune, agrafé par derrière. Ses cheveux d'un noir de jais étaient retenus par un ruban d'or, en bandeau, et tout semés de fleurs agrestes cueillies , le matin, au bord des petits torrens. La volupté de l'innocence l'environnait, comme une parure angélique ; aux contours purs et déliés de sa figure sans tache, à la pudeur de son, regard, à l'incomparable grâce de ses poses, à la sérénité de son front, on n'aurait pu dire si elle appartenait au Gynécée, à l'Olympe ou au Paradis : Praxilèles en aurait fait sa Vénus pudique, Raphaël une sainte ; il fallait la prier en chrétien, ou l'adorer en amant.
Daniel prit ce dernier parti.
Dimitry Zaccaroiis, c'était le nom du père de famille, comprit tout de suite, en se mettant à table, que le jeune peintre avait été vivement
frappé de la beauté de Rodokina. En d'autres circonstances, il aurait pris, en sage père, ses précautions; il aurait même regretté d'avoir ainsi offert à un inconnu une hospitalité qui pouvait devenir importune ou dangereuse; mais il se trouvait dans un pays et dans un temps où la désolation qui entourait le foyer domestique écartait la pensée de ces considérations qui n'appartiennent qu'aux jours de calme. On vivait alors dans une atmosphère de deuil et de sang ; le soir n'avait qu'un bien douteux lendemain. La vie de la Grèce semblait devoir s'éteindre à chaque soleil. En présence de ces grandes calamités nationales, Dimitry oubliait presque qu'il était le père de Rodokina, et ne s'en remettait plus qu'à Dieu du soin de ses enfans.
— Argus! où est Argus? dit Zaccaroiis , il faut que je vous réconcilie avec mon chien, monsieur Daniel.
Le molosse arriva tout pantelant de joie; il
embrassa son maître, ses jeunes maîtresses, surtout Rodokina; puis il regarda fixement Daniel , et le voyant à table, amicalement assis auprès de Rodokina et de Dimitry, il comprit qu'il avait fait tantôt une grande faute, et, dans un langage inarticulé, mais caressant, il demanda pardon au jeune Français d'avoir outrepassé, par zèle aveugle, ses devoirs de gardien. Daniel voulut lui témoigner à son tour qu'il n'a\ait aucune rancune; il caressa l'animal, et le baisa sur le front. Dans l'excès de sa joie , Argus courut dans le jardin, aboyant aux arbres et déracinant les fleurs : il était fou.
L'intimité s'établit promptement dans les temps malheureux. A la fin du repas, Dimitry et Daniel se traitaient en vieilles connaissances. A cette table, d'ailleurs, le jeune Daniel représentait la nation puissante et généreuse qui protégeait la sainte cause des Grecs , de son or, de son épée , de ses vœux; c'était assez pour éveiller toutes les chaudes sympathies de
Dimitry en faveur de l'étranger, son convive. Lorsque vint l'heure de séparation, la tristesse fut si grande, qu'on aurait cru assister à de déchirans adieux , donnés et reçus après une longue et fraternelle intimité.
Daniel promit à Dimitry et à sa charmante famille de revenir à la ferme au premier jour, et il reprit le chemin de la ville , emportant avec lui une de ces passions qui arrivent à leur paroxisme en naissant.
Huit jours après, une nouvelle désolante se répandit dans Athènes ; on apprit que les Turcs avaient débarqué au cap Zoster, qu'ils s'étaient répandus, comme des bêtes fauves, dans la campagne, incendiant les villages, massacrant les populations , ravageant les blés en herbe , détruisant tout. Le jeune Daniel fut saisi d'un pressentiment horrible à l'annonce de cette nouvelle. Le débarquement avait eu lieu dans le voisinage de la ferme de Dimitry. Oh ! quelle épouvantable pensée fit bouillonner son sang !
Il monta à clieval , et sans se soucier des dangers auxquels son nom de Français n'aurait pu le soustraire peut-être , il courut, sans débrider, à la ferme de Dimitry : son cœur battait avec violence; à chaque échappée d'horizon , il regardait avec des yeux brûlans la petite colline où s'adossait la ferme ; il tâchait de saisir, de loin , dans les accidents de terrain , quelques indices d'un malheur soupçonné. Il lui semblait parfois qu'il apercevait des traces de dévastation, et des bois d'oliviers incendiés, des bois bien connus de lui. Bientôt il eut le malheur de ne plus douter. Le sentier du jardin de Dimitry conduisait, cette fois, à des ruines récentes. La ferme était en cendres; plus de verger, plus de treille, plus de fleurs, plus de berceaux de rosiers ; l'incendie avait passé par là. Daniel, saisi d'une terrible émotion , s'assit sur le gazon et pleura devant ce triste tableau.
La nuit tombait , et Daniel ne songeait point
à regagner la ville; il ne pouvait détacher ses yeux de ce spectacle de désolation , qui prenait encore une plus lugubre physionomie à l'approche des ténèbres; enfin il se leva, épuisé par le désespoir, et salua, pour la dernière fois, le domaine de Dimitry, en lui jetant le nom adoré de Rodokina.
L'écho du cap Zoster avait à peine répété ce nom, qu'un murmure sourd sembla sortir d'une touffe d'aubépines qui couvrait l'entrée d'une grotte. Daniel regarda fixement de ce côté , n'osant pas répéter le nom, de peur de perdre trop tôt son illusion dernière, ombre d'un espoir à jamais éteint. Le buisson s'agita de lui-même, comme pour donner passage à un corps; des gémissemens lugubres se mêlèrent au frôlement des feuilles, une tête blanche se montra, et deux yeux étincelèrent dans l'ombre. L'intrépide Daniel marcha vers le buisson ; Argus ! c'est Argus! s'écria-t-il , et il dégagea l'animal qui n'avait pas la force de
briser le réseau de feuillages, et il l'embrassa comme le dernier ami survivant à toute une famille; Argus lui rendait ses caresses en pleurant.
La pauvre bête était bien souffrante -, il était facile de voir, à ses blessures, qu'elle avait soutenu de courageuses luttes contre les ennemis de son maître , et que peut-être elle avait disputé Rodokina contre de lâches ravisseurs. Cette pensée désolante acheva d'accabler Daniel.
L'homme et le chien eurent ensemble un long et muet entretien. Daniel se fit suivre sans peine par Argus. Désormais ces deux existences étaient inséparables : ils prirent tous deux le chemin de la ville, marchant côte à côte, et silencieux comme deux amis qui ont épuisé la langue du désespoir, et qui se sont résignés à se taire, n'ayant plus rien à se dire sur un malheur consommé.
Trois semaines environ après cette scène,
Daniel, dévoré de mélancolie, et ne pouvant plus \ivre dans ces tristes lieux qui lui rendaient des souvenirs mortels, s'embarqua sur un brick anglais qui faisait voile vers Constantinople. 11 arriva dans la capitale de l'empire ottoman, après seize jours de traversée; Argus ne l'avait pas quitté.
Daniel, résolu de se livrer exclusivement à l'étude de son art, loua une petite maison de campagne à Tarapia, pour y faire un album complet de vues du Bosphore; il dessinait tout le jour, et n'avait d'autre témoin de ses travaux, et d'autre compagnon de ses courses que son fidèle Argus. Un jour, comme ils cheminaient tous deux sur la pelouse qui mène à Buyuckderé, des litières couvertes, escortées par des cavaliers, passèrent dans leur voisinage. Argus donna des signes d'inquiétude, et flaira l'air avec une sorte de fureur; puis il courut à travers les cavaliers du côté des litières, poussa, dans la foule, des liurlemens lu-
gubres, et revint à grands pas auprès tlo Daniel. Il était couvert de poussière et de sang, et son œil s'éteignait.
Daniel se précipita sur son fidèle ami, et l'examina rapidement; Argus avait reçu une blessure mortelle, dans sa courageuse exploration aux litières du sérail. Il n'avait plus que quelques instans de vie; il se roula convulsif aux pieds de son maître, et dans un suprême et merveilleux effort d'intelligence, il parvint à articuler, avec des sons gutturaux, ce nom de Rodokina qu'il avait entendu tant de fois. Il est possible aussi que Daniel se trompât lui-même, et qu'il ait cru entendre ce nom qui vibrait continuellement à ses oreilles; quoi qu'il en soit, Daniel resta dans son illusion, si c'en était une. Argus expira, les yeux tournés vers le nuage de poussière qui couvrait lescortc du grand-seigneur.
Ici commence une histoire que je traiterais volontiers de fable, avant le lecteur, si elle ne
m'avait été auesîèe par Daniel lui-même, au fover de l'Opéra, le soir de la retraite de Nourrit. Je prie le lecteur de n être pas plus exigeant que moi. L invraisemblable est souvent le père de la vérité.
RoJokina est au serai! du grand-seigneur! Toilà les seules paroles que Daniel prononçait tous les jours, et à chaque instant, depuis la rencontre de BuTuckderé : il ne se permettait aucuu doute sur ce point; c'était une terrible révélation que lui avait faite en mourant le chien de là Làconie. Impossible dexprimer ce que cette pensée jetait d'incessant desespoir au cœur de Daniel. La femme qu'on adore au sérail de Mahmoud 111 il y avait de quoi inventer la jl.lou^ie. si elle n'eût pas existe.
Daniel s'embarquait quelquefois sur un ca- E ' -, : T : 'r.na. et il longeait, a distance pciiiiiic, la ijn.uc iile de persiennes qui cour ire sur les eaus eairaes et
bl<-Ue> Oc la iaUc: il tâchait de saisir, dans les
AU SÉEArL. 591
kiosques de la pointe du sérail, quelque indice révélateur de l'existence de sa jeune Grecque; rien ne parlait clairement à son intelligence; les persiennes gardaient leurs mystères; le kiosque restait muet ; le silence et la mort semblaient habiter seuls celte galerie maritime des voluptés orientales. Les palmiers et les acacias flotlaient comme des panaches sur les petits dômes du jardin; la mer chantait au pied du harem ; le vent faisait frissonner les banderolles des navires à l'ancre ; rien dans l'air, sur l'onde et la terre, ne prenait intérêt à V inconsolable tristesse de Daniel; il restait sombre .lu milieu de tant d'azur et de soleil.
La nuit il faisait des rêves affreux : c'était toujours de poignantes visions, où se déroulaient des turbans, des cachemires, des danses de bayadères, entremêlés d'eunuques noirs et blancs; il se réveillait en sursaut, poignardant Mahmoud. Le jour venu, il allait rôder devant la sublime porte du palais de sa hautesse, là-
chant d'épier les mystères de l'intérieur. Il accostait quelquefois les plus humbles serviteurs de la maison du sultan, et leur faisait des questions qui provoquaient la méfiance et ne lui amenaient aucune réponse qui le satisfît. En se couchant, il priait Dieu d'anéantir les sérails, au moins dans les songes. Jamais amant ne fut plus malheureux que Daniel.
Il vécut, ou, pour mieux dire, il mourut quatre mois dans ces angoisses, ne prévoyant aucune issue favorable à sa passion. Il attendait une révolte de janissaires; mais les janissaires ne se révoltaient pas : pour arriver au bonheur, il lui fallait une révolution dans l'empire ottoman. Il comptait aussi sur les Russes ou les Grecs, Triste chose en amour de compter sur des révolutions! elles arrivent tard quand elles arrivent; les maîtresses vieillissent, et les amans aussi. Daniel se trouvait souvent sur la colline de Sainte-Sopîiie, au passage du grand-seigneur; il contemplait son
puissant rival, et voulait deviner sur sa ligure quel degré de bonheur pouvait donner à un homme la possession de Rodokina. Le grandseigneur avait une attitude qui se prètail mal aux conjectures de Daniel ; il étalait, sous son turban négligé, un visage ravagé par des passions faciles et des soucis impériaux; il avait une tristesse cuivrée sur les joues, et un grand symptôme de désenchantement dans ses yeux. Les souvenirs du sérail paraissaient l'occuper fort peu; il causait politique avec le capitanpacha. Daniel regardait le peuple, et cherchait des signes de mécontentement; le peuple se prosternait, et balayait la terre avec dix mille turbans mal roulés.
Daniel sortait un soir de la maison de M. Constantin, négociant français à Galata, et il se dirigeait vers Péra , lorsqu'il avisa un homme qu'il avait connu à Marseille, et qui se nommait tout simplement Pascal. La profestion de ce Pascal était assez étrange , et rare-
294 UPi AMOUR
ment un Français l'embrasse. Pascal, encore enfant, fut pris par les Algériens et consacré à la garde des femmes d'Hussein-Bey. A Tâge de vingt ans, il s'était échappé d'Alger et avait couru le littoral, offrant ses services aux deys et aux pachas qui avaient des harems et qui étaient plus généreux que l'avare Hussein. Pascal connaissait à fond toutes les langues de la Barbarie ; il parlait le français comme le fils d'un corsaire-, il possédait une jolie voix de soprano, et pinçait la mandoline à ravir. En 1820, il vint à Paris pour acheter des Françaises à elles-mêmes, pour le compte de l'empereur de Maroc, qui s'était fait représenter la Caravane de Grétry par des acteurs du théâtre de Fréjus, et qui demandait des Françaises p/^uaw^es atout prix.
Daniel, qui avait une idée fixe, passa pardessus toutes les idées intermédiaires pour arriver au but qu'il avait subitement entrevu en rencontrant Pascal.
— Ta fortune est faite, lui dit-il ; demande à parler au bostangi , au chef des eunuques, au visir, à qui tu pourras enfin, et offre tes services au grand-seigneur ; tu diras que tu \iens de France, que tu as étudié les mœurs, la politique , l'esprit public, tout ce que tu voudras, et que lu peux cumuler les fonctions d'eunuque et de conseiller du divan. Mahmoud paierait 'l 00,000 piastres un eunuque français; il en demande partout ; il n'y en a pas 5 vingt fois j'ai songé, moi... mais je suis arrêté par une considération puissante. Viens chez moi, je te peindrai les cheveux et la figure 5 je le donnerai des lunettes vertes ; je te mettrai une cravate française qui te cachera le menton ; je ne te laisserai pas un pouce de chair visible sur la face. Tu es intelligent, tu sais ce que je veux faire de toi : sers-moi bien et je te paierai largement.
Pascal avait un grand flegme, comme ceux de sa profession ; il répondit avec nonchalance
qu'il était prêt à tout faire pour de l'argent. Daniel l'embrassa et lui donna de magnifiques arrlies du marché conclu. Pascal, nourri dans les sérails, en connaissait les détours; irsaYait parfaitement à qui s''adresser pour faire ses offres de services 5 il parla de lui à la domesticité impériale avec tant d'assurance ; il fit sonner si haut ses voyages à Paris, ses liaisons avec les ministres français , dont il prétendait avoir appris les secrets en gardant leurs femmes; il lit tant de bruit de paroles sur les Russes et les Grecs, que d'échelons en échelons, il arriva jusqu'au visir. En présence de ce haut dignitaire , Pascal prit une altitude diplomatique; il s'invenîa une vie, qui , disait-il, avait été toujours consacrée à la sainte cause des Turcs. Ja'iîais rôle de comédien ne ïvd mieux joué. Ceux qui ont connu Pascal au service du céièbre docteur Clariond ne seront pas étonnés d'apprendre qu'à la lin de celte entrevue, il étail admis aux fonctions du sérail,
SOUS la condition de faire constater par le Bostangi et le Capidgi-baji, la validité de ses titres ; épreuve que Pascal ne redoutait pas, et dont il sortit avec honneur.
Pascal avait quelques affaires à régler en ville , disait-il ; il demanda son firman d'admission, et quitta le palais pour y rentrer le lendemain. Comme on le pense bien, le lendemain;, ce fut Daniel qui rentra ingénieusement affublé du déguisement complet de Pascal. La domesticité d'antichambre s'inclina devant le fu man de Daniel.
Voilà donc notre jeune artiste français mêlé aux eunuques blancs du grand-seigneur. Malheureusement son impatience subit les cruelles épreuves du noviciat ; il n'était pas arrivé à ce haut degré de confiance qui ouvre le sanctuaire de Mahmoud. On lui confia d'abord la garde de six vénérables odalisques, qui n'étaient gardées que pour la forme, car le sultan, avec cette galanterie qu'il veut naturaliser à Stani'
298 u:^ AMOUR
boul , croirait humilier une sultane douairière en lui refusant un gardien de sa \ertu. Daniel conduisait au bain son fragment de sérail séculaire, et il fermait les yeux sous ses lunettes vertes. II servait ces dames à table, les conduisait à la campagne, les déshabillait le soir avec le plus grand respect, ei disait à l'oreille, à chacune d'elles, que c'était probablement par oubli qu'elles n'avaient pas reçu le m.ouchoir impérial. Cette attention délicate, renouvelée tous les soirs , fit un grand bien à Daniel. La plus octogénaire de ces dames avait quelquefois des entretiens d'amitié avec Mahmoud, dont elle prétendait être la mère illégitime; elle vanta fort l'esprit et l'urbanité parisienne de l'eunuque Daniel. Le sultan, qui a la manie de la France , et qui d'ailleurs connaissait déjà son nouveau serviteur, par lo rapport du visir, mit un terme aux ennuis du surnumérariat, et nomma Daniel chef des eunuques blancs et inspecteur du harem des fa-
Ail SERAIL. 209
vorites. Daniel exprima sa reconnaissance en bosselant son front sur le lapis.
Le soir même, Daniel entra en fonctions. Son prédécesseur destitué lui donna le poignard damasquiné, emblème de sa puissance , et lui montra du doigt, tête inclinée, le rideau de velours écarlate qui fermait aux profanes le harem des favorites. Daniel ému , non de peur, mais d'amour, souleva le pesant rideau et pénétra dans le plus gracieux salon que Galand ait inventé dans ses Nuits. Mille flammes ruisselaient sur les lampes et les girandoles d'or; les pastilles à l'essence de rose fumaient dans les cassolettes ; une couronne d'orangers en fleurs bordait le mur circulaire 5 des piles de coussins de velours à crépines d'émeraudes s'élevaient partout, comme des trônes d'odalisques; une gerbe d'eau safranée bondissait sur un bassin avec une agilité joyeuse, et embaumait l'air d'un parfum irritant ; le salon était désert, mais tout y respirait
la femme ; c'était partout des bracelets oubliés sur les divans , des schaîls flottant au balcon des croisées ouvertes, des mandolines tièdes encore du doigt qui les anima, des sandales d'enfans tombées du pied nonchalant de l'odalisque, des bouquets de fleurs ravagés par des doigts distraits sous quelque pensée de mélancolie et d'amour : l'atmosphère de ce gynécée oriental était brûlante à respirer j elle était pleine d'émanations enivrantes; elle agissait sur les sens, comme le voluptueux démon de midi, au mois des blés jaunes, à l'ombre des palmiers qui conseillent les désirs. Daniel étouffait de bonheur.
Des voix enfantines et mélodieuses retentirent sur le perron du jardin , et vingt jeunes femmes entrèrent en folâtrant dans le salon embaumé : la vue de Daniel, grotesquement habillé, provoqua de longs éclats de rire , qui déconcertèrent un peu le iier et jeune Français. Une seule n'avait pas ri 5 elle était restée
AU SLRAIL. 301
sur le seuil de la porte du jardin et regardait le ciel étoile, la tète mélancoliquement penchée sur l'épaule. Daniel ne voyait pas le \isage de l'odalisque , mais une gerbe de lumière éclairait un cou et des bras d'une pure et incomparable blancheur qui était restée dans le souvenir du peintre et de l'amant. Elle lit un mouvement pour se retourner ; Daniel tressaillit; un visage lumineux se leva dans l'ombre comme un soleil de nuit ; c'était llodokina.
Tous les sentimens qu'une passion de femme peut créer éclatèrent à la fois comme un volcan dans le cœur de Daniel ; il ne savait auquel de ces cris intérieurs donner audience ; il sentait une double flamme en lui, celle qui le perçait comme un poignard de soufre et celle qui le ravissait au ciel comme une extase de volupté. Jusqu'à ce jour il avait douté, mais à présent le malheur était vivant à ses yeux. Rodokina au sérail du sultan! Ah ! sans doute, elle était la favorite entre les favorites ! Si
jeune, si fraîche, si gracieusement sculptée, avec sa beauté souveraine , sa blancheur vive , sa taille de statue grecque, ses divines ondulations, elle devait avoir inspiré au sultan, son maître, une de ces intraitables passions comme le soleil et la mer en font naître sur ce rivage d'Orient. Oh! qu'il allait payer cher, l'amoureux Daniel , ce suave instant d'apparition ! La nuit s'avançait menaçante d'amour 5 le mouchoir du sultan était suspendu sur la tète de l'artiste comme l'épée de Damoclès, et encore Damoclès n'avait qu'à porter un casque de fer; mais rien ne pouvait garantir Daniel du mouchoir fatal ! Autour de lui les femmes causaient, riaient, chantaient, s'embrassaient, dansaient, faisaient toutes ces choses à la fois avec une étourderie charmante; Rodokina seule tenait le sérail à distance ; elle avait l'air d'attendre un événement, le mouchoir peut-être , se disait Daniel. Oh 1 si elle était amoureuse du sultan !
AU SÉHAIL. 303
Ciel! Olympe! Tartare! Enfer! Cependant le mouchoir n'arrivait pas.
Dans un angle du salon montait du tapis au plancher une pendule à caisse de bois de sycomore, avec un cadran de mauvaise mine; c'était le seul meuble qui déparât ce gracieux salon. Du fond de cette caisse sortit une tempête de sons qui suspendit les jeux, les rires , les chants. C'était le carillon du coucher. Ces dames chaussèrent leurs sandales et prirent leurs schalls. Un eunuque noir entra ; il n'avait pas de mouchoir. Il dit à Daniel qu'il venait se joindre à lui pour conduire les odalisques dans leurs appartements. L'eunuque s'exprima en langue franque ; mais Daniel lui ayant fait observer qu'il comprenait fort bien le turc, la conversation s'engagea bientôt entre eux pendant que les femmes faisaient leur toilette de nuit.
— Il paraît, dit Daniel avec un accent pro-
304 UT»f AMOUR
nonce d'indifférence, il paraît que le commandeur descroyans a besoin de repos?
— Oui, d'un grand repos, dit l'eunuque. Il a passé la journée à cheval ; il a été à Tarapia ; il a cassé vingt œufs d'autruche, à deux cents pas, avec son fusil français; il a tenu son divan ; il a passé en revue dix mille guerriers ; il a visité sa flotte, qui part demain pour Corinthe , et ses batteries de campagne à Tophana ; aussi notre maître, le commandeur des croyans, dort-il d'un profond sommeil depuis deux heures.
— Seul?
— Eh oui! seul ; on n'a besoin de personne pour dormir.
— Et le commandeur des croyans a-t-il Ihabitude de se réveiller avant le jour ?
• — Quelquefois.
— Et alors?...
— Alors, il se rendort.
— Ah !.., Pardonnez-moi, je ne suis pas en-
core fail aux liabitudcs du palais; c'est par la faveur du lils du prophète que je suis ici.
— Je le sais. Qu'Allah vous y maintienne longtemps; notre gracieux sultan est un si bon maitre!
— Oui, c'est ce que l'on dit partout Il
est encore fort jeune, n'est-ce pas?
— Le liisdu prophète estjeunejusqu'àsa mort.
— C'est juste. Cependant il arrive à un âge où... Ainsi, j ai remarqué ce soir qu'on n'avait jeté le mouchoir à personne.
— Quel mouchoir?
— Le mouchoir du sultan.
— Je ne comprends pas.
— Gomment donc ! Dans tous les sérails où j'ai servi, le maître jetait tous les soirs le mouchoir à la favorite...
— J'ai quarante ans de sérail, moi; je n'ai jamais entendu parler de cela.
— Comment vous appelez-vous?
— Ali.
— Et moi Danieli. Écoutez, Ali, je brùlc de faire plus que mon devoir et de répondre dignement à l'auguste confiance dont je suis honoré ; voilà pourquoi je vous fais ces questions. Croyez qu'en m'accordant votre amitié et les conseils de votre expérience vous n'obligerez pas un ingrat. Je me suis enrichi à Paris , au service d'un bey français qui avait un nombreux sérail et qui me payait royalement , parce que les gens comme nous sont rares à Paris , notre profession y devenant de jour en jour plus dédaignée par les jeunes gens , à cause de la corruption des mœurs. Mes économies sont placées àGalata, chez un banquier franc; elles sont à vous comme à moi.
Ali s'inclina et baisa un pan de la robe de Daniel. Celui-ci continua.
— Vous vieillissez , Ali , et vous avez besoin de repos-, lorsque vous voudrez quitter le sérail et vivre votre maître, diles-lemoi, et je vous fais un sort.
— Frère , répondit Ali , la reconnaissance , dit le Koran, doit s'attacher au bienfait promis comme au bienfait reçu. A.li vous remercie avec son cœur. Croyez bien que c'est sans jalousie que je vous ai vu entrer au sérail , vous, le premier eunuque blanc qui ait eu le privilège d'être introduit dans les appartemens secrets. Le sultan vous a nommé son secrétaire privé (seïrkialib) et son eunuque favori; il a de hauts desseins sur vous. Jamais eunuque blanc n'a joui de pareils avantages, pas même le Capi-aga, qui est blanc comme vous , quoiqu'un peu cuivré. C'est que depuis quelque temps le sultan se relâche des vieux et saints usages; il ne veut plus camper en Europe; il veut changer sa tente du Bosphore contre un palais franc. Que le prophète soit béni! Danieli, vous êtes appelé à de hautes destinées; quand votre esprit sera entré dans l'esprit de l'invincible Mahmoud, souvenez-vous de moi. Bien loin de songer à quitter le sérail où je suis né , j'aspire
308 r>' AMOUR
à la charge de Kislar-agassi (chef des eunuques noirs) ; cette charge donne le litre de pacha à trois queues.
— Avant huit jours, Ali, vous serez nommé Kislar-agassi.
Ali baisa la main de Daniel et Tessuya avec son front. Daniel poursuivit.
— Maintenant, Ali, dites-moi quelle est, de toutes ces odalisques, la bien aimée du grandseigneur?
— Je serais fort embarrassé de vous le dire, Danieli ; le sultan ne s'occupe pas beaucoup d'elles; les soins delà guerre l'absorbent jour et nuit. II a un sérail parce qu'un sultan doil avoir un séraii ; il s'entoure de femmes comme on s'entoure de (leurs, pour les respirer; voilà tout.
— Y a-l-il beaucoup de Grecques au sérail ?
— On en a amené beaucoup depuis un an , mais le Kislar-agassi les a renvoyées à cause de leur laideur. 11 n'en a gardé qu'une : Mouna,
— Mouna! C'est, je crois, celle qui vient d'entrer là, dans cette chambre?
— Oui, une belle lîlie, Mouna.
— Elle se nomme Mouna...
— Pourquoi me faites-vous cette question?
— Oh! pour rien... En la voyant, j'ai pensé qu'elle était la favorite du sultan , et, en bon esclave, je voulais lui témoigner plus de respect qu'aux autres.
— Il est vrai que le sultan Ta remarquée quelquefois...
— Il l'a remarquée!... Voilà tout... n'est-ce pas?...
— Attendez , je crois que le Kislar-agassi m'appelle... oui... Je vais prendre ses ordres.
Ali courut à la pièce voisine , et Daniel resta dans le corridor où les femmes se déshabillaient. Son agitation était extrême; il n'osait approcher du rideau qui feimait la chambre de Rodokina; il tenait les yeux fixés dans cette direction, et son cœur battait avec tant de vio-
310 t!M AMOUR
lence, qu'il lui semblait que la vie allait lui échapper.
Ali rentra, et prenant un ton olïiciellcment respectueux, il dit à Daniel :
— L'invincible sultan a parlé à ses esclaves; Danieli, vous aurez l'honneur de baiser la poussière des sandales de nuit du glorieux fils du prophète; allez vous prosterner devant la rose de Zoster, l'étoile de Sétiniah, la perle des houris , et annoncez- lui que le commandeur des croyans a jeté sur elle une escarboucle de son regard sacré. Vous aurez l'insigne félicité de conduire la divine Mouna aux pieds du sublime sultan.
Daniel ne donnait pas signe de vie; il était comme un cadavre debout.
Ali répéta gravement sa période, sans faire grâce d'une escarboucle à Daniel.
Daniel ne remua pas davantage; Ali se préparait à recommencer, lorsque le jeune Français se secoua Yi%ement, dans une énergique
résolution , et dit , avec un sang-froid qu'il venait de se composer :
— Excusez mon émotion, Ali; c'est la première fois que je reçois les ordres d(f l'auguste commandeur des croyans; je tremble comme le saule au vent de la mer , sur la bruyère d'Helié.
Ali désigna la chambre de Rodokina , et se retira.
Daniel entra chez la jeune Grecque; deux femmes l'habillaient avec magnificence et l'inondaient de parfums. Rodokina s'abandonnait à leurs soins avec insouciance et résignation , comme une fille qui subit un hyménée impérieux, et baisse la tète devant la nécessité. Daniel ne cessait de se prosterner,en attendant que tout fut prêt pour la cérémonie.
Enfin, après la toilette solennelle des heureuses nuits du sérail, le moment terrible arriva. Daniel tenait son poignard, et le regardait avec des idées de meurtre et de suicide. Oh !
que Rodokina était belle en costume d'odalisque! Ses cheveux coulaient, au naturel, sur des joues blanches et roses- elle portait une couronne d'épis d'or, et une aigrette iris 5 sa robe, feuille morte de soie de Naples , laissait à découvert les épaules et le sein , et se renflait sur un large pantalon de foulard bleu, étreint à la cheville par une agrafe de rubis. Elle était vêtue à la dernière mode du sérail, mode inventée par la sultane Valida. Jamais plus ravissante épouse ne fut amenée au lit nuptial ; Hélène était moins femme, lorsque Ménélas attendait ses lèvres, vierges encore, sur la couche d'ivoire de son palais d'Argos. Daniel , qui était plus Grec que Français, chercha dans la mythologie et l'Iliade une comparaison, et ne trouva rien. Il se prosterna pour la vingtième fois; et puis, en proie à toutes les incertitudes d'un rêve, et s'abandonnant au hasard , par lassitude de désespoir, il dit à Rodokina :
— Perle d'Orient, votre gracieux maître
VOUS allend pour vous suspendre à son cou.
— Rodokina s'inclina . et suivit son conducteur.
Trente eunuques noirs, le damas à la main, bordaient la haie, sur le passage de Rodokina ; Daniel et la jeune Grecque traversèrent un corridor illuminé , bordé de fleurs , embaumé de pastilles fumantes. Le Kislar-agassi les attendait à la porte de l'appartement de Mahmoud , et souleva lui-même, de sa main, !e pesant rideau, pour laisser passer Rodokina. Daniel se précipita aux pieds du sultan , dans une éclaircie d'inspiration courageuse, et lui dit :
— Lumière d'Orient, astre de Stamboul, pilier du ciel du prophète, soleil...
— C'est bien, c'est bien, dit Mahmoud, avec un sourire philosophique; prends ce coussin et assieds-toi à mon côté.
Rodokina baisa la main du sultan, et sur l'invitation polie qui lui fut faite, elle se coucha sur un sopha , devant lequel on avait étalé une
collation de fruits, de confitures, de iinionadej et de sorbets.
— J'ai besoin d'un te hoador {premier valet de chambre), dit le sultan à Daniel , et je t'ai choisi malgré l'usage ; je me moque de l'usage, moi; écoute, Danieli, fais-moi le plaisir de supprimer les perles et les soleils dans tes complimens; cela m'ennuie et m'endort. Je t'ai appelé à mon service particulier , parce que je connais ton zèle et ton savoir; tu as beaucoup voyagé; tu as vu Paris, cette noble capitale de la civilisation ; tu parles bien la langue française, voilà tes titres à ma confiance et à ma protection suprême. Nous aurons ensemble de nombreux entretiens.
— Quand il plaira à votre hautesse, ô étoile...
— Le voilà qui recommence!... Appelle-moi simplement Mahmoud; je ne suis pas lier...
— Quand il vous plaira, sublime Aiahmoud , je suis prêt; à cette heure même...
— A cette heure, non, Daaieii; demain. Je
m'aperçois depuis quelques jours que je suis amoureux de toi, belle Grecque de Setiniah !... Le sultan lança , par-dessus les bougies , à Rodokina un regard d'amour , qui courut , comme une traînée de feu , sur le sein de l'esclave. Daniel pâlit sous son fard , et ses yeux s'éteignirent sous ses lunettes vertes de Paris.
— Que tu es heureux , Danieli; tu ne connais pas l'amour ! bénis la main de ton père qui t'a donné , au berceau , une profession calme, qu'on peut exercer sans oublier ses devoirs. Ah ! que ne suis-je comme toi, Danieli ; j'aurais soumis les Grecs en trois jours! Les femmes efféminent le guerrier! Tu peux te retirer, Danieli; qu'Allah te garde des embûches delà nuit!
Le sultan déposa sa chibouque sur un coussin, et regarda Rodokina avec des yeux humides d'un avenir de volupté. Daniel porta négligemment sa main droite à son poignard.
— Tu m'as entendu , Danieli, dit le sultan.
316 uN AMOUR
— Oui, mon souverain maître, répondit Daniel 5 que !e Prophète veille sur vous, et vous protège contre les séductions de la femme! Je connais vos ennemis, ils sont puissans ; je connais vos amis, ils sont plus dangereux encore.
— De quels amis veux-tu parler, Danieli?
— Des ministres de France , sublime seigneur ; méfiez-vous d'eux ; ils vous perdront en vous caressant. J'ai dit. Que la nuit vous soit voluptueuse et l'oreiller doux! Je baise la poussière de vos pieds.
Daniel fit un mouvement pour sortir ; le sultan le rappela.
— Que veux-tu dire, Danieli? parle-moi avec toute sincérité; qu'ai-je à craindre de mes amis de France?
— Vos amis ! gracieux seigneur ; oh ! que vous connaissez peu le génie français et le gouvernement représentatif!
— Comment ! je sciais liompé par le visir
Villèle!
—Par Villèle et par Corbière! Ce sonl deux ministres rusés , qui font les Turcs , mais qui sont Grecs dans le cœur.
— Villèle et Corbière sont Grecs!
— Grecs comme l'Iliade et l'Odyssée; Grec5 comme les Russes.
— Les Russes sont Grecs aussi!
— En doutez-vous, radieux sultan? Croyezvous que le colosse du Nord ne soit pas désireux de fondre la limite de ses glaçons sous le soleil de vos états?
— Oui, cela me fait réfléchir...
— Réfléchissez...
— J'y réfléchirai demain... La belle Mouna languit d'amour sur son divan...
— Réfléchissez, ô Mahmoud , sur votre position ; les Grecs sont trop faibles pour vous inspirer des craintes sérieuses; tournez vos yeux vers le colosse du Nord : là est le danger.
Le colosse du Nord profitera de vos dissensions intérieures pour franchir les Balkans et vous dicter des lois dures. Le colosse du Nord est le plus formidable et le plus secret allié des Grecs...
— Que je te remercie, Danieli, de tes excellens avis ! Oui , tu as raison : mon ennemie naturelle, c'est la Russie; j'aurais dû le deviner plus tôt... Hélas! pourquoi faut-il consumer les douces heures de la nuit dans ces questions arides, lorsque la volupté...
— Le colosse du Nord vous menace donc de toute l'envergure de ses ailes rapaces , ô sublime sultan ! J'ai vu Saint-Pétersbourg ; je connais les boyards ; ils regardent le Bosphore avec des yeux de convoitise ; ce climat leur sourit ; les Russes aiment le soleil et ils maudissent Pierre V^, qui leur a bâti une ville inhabitable et les a condamnés aux prisons de ia fourrure et de la glace. Le czar actuel comprend la justice de ces plaintes, et il a dit un
mol profond : Je veux donner la Turquie pour sérail à mes boyards.
— Le czar a dit cela?
— Il l'a dit, magnifique Mahmoud...
— Oh! Danieli 1 que de tourmens vont m'assaillir demain à mon réveil ! Faisons trêve un instant à ces cruels entretiens qui me donnent l'insomnie et glacent le désir -, je crois que ma belle Mouna s'endort...
— Le colosse du Nord attise secrètement le feu de la rébellion en Morée.
— Crois-tu cela, Danieli ?
— J'en suis certain, splendide sullan ; j'en ai les preuves ; j'ai vu les Tartares du Don déguisés en Albanais et en Palicares.
— Allah !
— J'ai vu deux vaisseaux russes aborder à Napoli de Romanie , et débarquer des munitions de bouche et de guerre...
— Et la France, la France mon alliée!... Je crois que la blanche Mouna...
— La France, ù inviticible fils du Prophète! la France conspire secrètement. Le ministère laisse organiser des comités hellènes. Benjamin Constant a prononcé un discours en faveur de la croix ; les poètes publient des poèmes sur les descendons de Thémistocle et d'Épaniinondas ; Béranger a fait celte ode contre vous :
Un jeune Grec sourit à des tombeaux.
Permettez-vous que je chante...
— Non ; cela réveillerait la belle Mouna...
— C'est juste; je vous la chanterai demain. 0 magnanime sultan! l'horizon se rembrunit; le château des Sept-Tours tremble sur sa base; vous aimez la franchise, n'est-ce pas?... Eh bien ! souffrez que je vous parle le langage d'un ami dévoué ; faites un noble appel à vos puissantes facultés viriles; îevez-vons, fils du grand Séiiui , répétez avec le superbe Gros-
niane , un de vos aïeux , ces vers de Voltaire que je vais tous traduire en turc :
Et lorsque la trompette et la voix de la guerre Du Nil au Tout Euxiii font retentir la terre, Je n'irai point, en proie à de lâches amours, Aux langueurs d'un sérail abandomier mes jours.
— Mon aïeul Orosmane a dit cela!
— Il l'a dit comme je vous le dis; Voltaire ne Ta pas inventé; et après l'avoir dit, il cessa d'abandonner ses jours aux langueurs d'un sérail , il ne voulut plus être en proie à des amours lâches; il prêta l'oreille à la voix de la guerre et à la trompette qui faisaient retentir la terre du Nil à la mer Noire ; il tira son poignard , et tua la vertueuse Zaïre , comme Mahomet II tua Irène, afin de n'avoir plus de prétexte...
— Vous voulez que je tue la belle Mouna !
— Non , non , cela n'est plus dans nos mœurs! verser le sang d'une femme! ah! si vous .saviez quels remords ont assailli votre
aïeul Orosmane! Tuer la divine Rodoki... la divine Mouna! oh! l'Europe chrétienne se liguerait contre vous demain ; il y aurait une dixième croisade. Soyez à la hauteur de la civilisation européenne ; dites à cette femme qui dort : Éveille-toi et pars ; tu es libre. C'est ainsi que se conduisit Scipion l'Africain ; ce héros avait quelques millions déjeunes femmes à sa disposition, et au fond il ne les aimait pas trop ; il n'en aimait qu'une , la guerre , cette maîtresse éternelle de tous les héros. Or, un mari vint lui réclamer sa femme ; Scipion fit appeler cette épouse infortunée, perdue dans le nombre des prisonnières, et la rendit généreusement. Ce trait a été gravé sur bronze ; voilà deux mille ans passés qu'on le célèbre en vers, en prose, en tableaux, en statues ; il n'est pas un écolier qui n'ait fait un rêve amoureux sur la continence de Scipion Vous êtes destiné à efTacer Scipion ; vous l'elfacerez ; vous chasserez du sérail cette
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Mouna qui rouille le glaive Znpha/gar, qui retienl dans son fourreau le saint étendard du Prophète ; vous la chasserez , et vous serez grand, honoré, vainqueur. Tremble! tremble! ô Grèce rebelle! le sultan se réveille, il foule aux pieds les roses du harem 5 à lui l'harmonie du canon I à lui les caresses des balles! à lui les voluptés du sang! 0 Grèce, que tu fus mal inspirée, le premier jour de ta rébellion ! Capitan-pacha, déroule tes voiles ; artilleur des Dardanelles , polis tes boulets de marbre! sang! guerre! vengeance! mort! Sultan, je baise vos genoux sacrés.
Daniel, épuisé d'enthousiasme, tomba aux pieds du sultan.
Mahmoud était foudroyé ; des larmes coulaient dans sa barbe ; il releva Daniel avec b lui serra la main , et secouant la tête mélancoliquement, il lui dit :
— Danieli, c'est le Prophète qui t'a conduit dans mon palais; ta voix m'enseigne mon de-
voir ; laisse-moi passer dans le recueillement l'heure de nuil qui me reste ; retire-toi ; lu dois avoir besoin de repos; demain sera le jour des grandes résolutions.
— Non, non, je ne vous quille pas, mon gracieux maître. Je suis l'ange des bonnes pensées ; dormez , je garderai votre sommeil ; veillez, j'entretiendrai votre veille; au lever du jour, vous me trouverez debout, et le doigt levé vers l'Occident.
— A demain.
Le sultan prononça ce mot d'une voix sourde, il laissa mollement tomber sa tête sur une pile de coussins, et s'endormit.
Rodokina était toujours endormie sur son divan , le visage inondé de lumière. Daniel contemplait avec délices cette céleste fille, qu'ii venait d'enlever miraculeusement aux dangers do la nuit; il jouissait de ce sommeil angéliquc qui le calmail ; rien n'est doux aux yeux
et au cœur comme de suivre le sommeil de la femme aimée, de compter les molles agitations de son sein , les soupirs de son haleine , les murmures mystérieux qui semblent trahir les confidences d'un rêve, les pensées d'une autre \ie, dont elle seule a le secret, et qui assombrissent son visage ou le rendent serein comme une aube de printemps. Daniel était si absorbé dans ce spectacle, qu'il n'avait point songé encore à jeter un coup-d'œil autour de lui-, un rayon du matin lui fit lever les yeux, et il aperçut l'image de Rodokina mille fois répétée , dans de hautes glaces qui tapissaient la chambre, et se courbaient en dôme sur sa tête. Daniel se trouvait dans l'appartement qu'Achmet III meubla de ces magnifiques glaces que le sénat de Venise lui envoya après le traité de Passarowitz. Jamais la volupté orientale n'avait été plus intelligente dans ses dispositions de boudoir ; Daniel frémit en songeant à quelles fantaisies de sultan désœuvré la jeune
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fille avait été exposée , et il rougit pour elle autant de fois qu'il y avait de glaces vénitiennes se renvoyant l'une à l'autre les girandoles et les divans. Cette pensée rendit Daniel imprudent, lui si contraint jusqu'à cette heure; il s'approcha de Rodokina , et lui serra doucement la main pour la réveiller.
La jeune iille ouvrit les yeux, et vit le sultan endormi et Daniel assis à deux pas d'elle. Daniel mit un doigt en croix sur ses lèvres , dans l'altitude du silence , et resta quelque temps dans cette position, pour bien s'assurer que Rodokina l'avait compris. L'air mystérieux et le signe de Daniel frappèrent la belle Grecque; elle se leva sur son séant, et fit un geste qui signiliait : Parlez, je suis prête à tout écouter. Alors Daniel ôta son turban et ses lunettes, releva vivement ses boucles de cheveux, et fit luire sur Rodokina deux yeux noirs, comme la chambre d'Achmet III n'en avait , jamais vus sous un front d'eunuque; avec la
même vivacité , il replaça ses lunettes et son turban. Ce fui comme une apparition. La jeune fille porta les mains à son front, et regarda aux lambris de glaces , comme pour y chercher un souvenir confus d'une histoire oubliée ; puis , elle regardait l'eunuque sous sa première forme; il avait replacé son doigt sur ses lèvres , et montrait de l'autre main à Rodokina le jour naissant, qui s'épanchait en rayons d'argent à travers les jalousies des balcons.
— Est-ce un rêve? dit Rodokina d'une voix basse, mais claire.
Daniel fit le signe — non.
Le sultan s'agita convulsivement sur sa collines de coussins, et se réveilla, en portant la main au trophée de sabres suspendu au chevet. Rodokina reprit la pose du sommeil. Daniel s'était levé, le poignard à la main, dans l'attitude d'un dévoué serviteur qui garde son maître. On n'entendait, au dehors, que la voix
lente et solennelle des muzzeins qui annonçaient la prière de l'aurore du haut des minarets.
Le sultan tendit la main à Daniel, et regarda Rodokina.
— Comme elle dort dans son innocence!
dit-il ; les rêves de mon sommeil m'ont bien conseillé; le Prophète a parlé à son fils à travers la gaze des visions nocturnes; Danieli, je serai grand comme un Français. Hier, j'ai passé la revue de mes troupes; elles marchent comme des régi mens de Napoléon ; je veux me mettre à leur tète, et l'on parlera de moi comme de lui.
Daniel essuyait ses larmes, car il pleurait de joie ; la plaisanterie tournait au sérieux.
— Danieli, continua Mahmoud, soulève la persienne du kiosque d'Achmet... Bien... Que vois-tu devant Tophana?
— Une corvette avec pavillon blanc, à misaine.
— C'est /a Perle qui part, dans deux heures, pour la France. Ouvre ce cabinet, maintenant; tu y trouveras des costumes francs ; j'en fais acheter de tous côtés, parce que je veux m'en servir un jour, car je veux tout révolutionner ici. Choisis deux vêtemens complets pour toi et pour... pour Mouna. "Vas réveiller mon seïrkiatib, qui dort là, en sortant à gauche, dans le corridor. Tu lui demanderas un firman de sortie et un ordre d'embarquement scellés du sceau impérial* Tu expliqueras tout au commandant de la corvette ta Perle-, le généreux Français te comprendra. Je le confie Mouna ; tu la conduiras en France, auprès de sa famille...
— Sa famille existe! s'écria involontairement Daniel.
— Elle existe ; c'est moi qui l'ai protégée, à la prière de Mouna. Que pouvais-je lui refuser, à l'adorable enfant ? Et le Prophète m'est témoin que j'avais attendu cette nuit pour lui de-
mander le prix du service que j'avais rendu à la famille de Dimitry Zaccaroûs.
Daniel fondait en larmes.
— Cette famille est à Marseille, et mon Hasnadar lui a envoyé sur la maison Rodokanaki une lettre de change de cent mille francs.
— Oh! vous êtes plus grand que Scipion, qu'Orosmane, que Sélim II, que Mahomet, le vainqueur de Constantinople 1
— Danieli, les instans sont précieux ; je me retire dans le kiosque de la Pointe, je te laisse seul avec Mouna; habillez- vous et partez. Si tu rencontres quelques obtacles, viens à moi, et je les lèverai.
Le sultan salua de la main Daniel et disparut derrière une tenture de velours.
Une heure après, deux jeunes passagers montaient l'échelle de la corvette la Ferle -^ l'un, le plus petit, suivait l'autre, avec une figure où se mêlaient des expressions de joie, d'étonnement, d'hésitation, d'inquiétude. C'é-
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taient Daniel et Rodokina. Daniel avait gardé son secret; il servait respectueusement la jeune lille comme un esclave, et ne s'était point révélé à elle. Pendant toute la traversée , il montra cette délicatesse héroïque. Le trentième jour, ils arrivèrent à Marseille, et, après une quarantaine de dix jours, on les débarqua.
Daniel conduisit Rodokina dans sa famille. C'était le soir; Dimitry Zaccaroûs habitait une petite maison de campagne, à Montolivet; elle rappelait exactement la ferme du cap Zoster ; il n'y manquait que Rodokina et Argus.
— Voilà votre fille, dit Daniel à Dimitry; je vous la rends pure et digne de vous.
Dimitry et ses filles inondèrent de baisers et de larmes la vierge du sérail. Dans l'excès de cette joie, le sauveur de Rodokina fut longtemps oublié.
— Et qui êtes-vous, dit enfin Dimitry à Daniel, vous qui me rendez la vie?