ASTOR, LENOX AND
TILDEN F0UNDATIÔN3 R J02Ô L
A Monsiair Armand Fal Hères,
Président du Sénat,
Hommage respectueux de l'auteur,
Eugène GUENIN.
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ANGO
ANGO
Jean Ango. — Sa famille. — SbN éducation. — Ûrigine du domaine de l archeveque de rôuen à Dieppe. — Le fief Crépin. — Charges remplies PAR Ango. — Sa maison de ^^la Pensée >y. — Son
MANOIR DE VaRENGEVILLE, SeS PILOTES. ...
«Esprit positif et ardeur pour le gain, habitudes processives, activité et persévérance, élan pour braver les dangers et vaincre les obstacles, souvent même grandeur du génie et inspiration artistique^?, tels sont, résumés par. un Rouennais, les caractères distinctifs de la race normande ^'l
Il est un homme qui a réuni au plus haut degré ces qualités et. ces défauts; qui, par son activité, sa persévérance et son génie ^ est arrivé à Tapogée de la richesse, qui a groupé autour de lui les artistes les plus habiles, les pilotes les plus entreprenants, et qui, à la fin de sa carrière, a dopné un exemple frappant des vicissitudes de la fortune : c'est Jean Ango,Je,céIèbjre gouverneur de Dieppe sous François I^^, tout à la fois cpmmerçant,. armateur ) collecteur d'impôts, victuailleur de la flotte, conseiller du roi, chef de corsaires , quelque peu pirate , puissant seigneur et enfin plaideur dans des conditions telles, que ses petits-enfants devaient seuls voir se résoudre, à leur détriment,
^•^ ChERUEL, Histoire des villes de France, t. V; la Normandie.
ANGO ET SES PILOTES. I
les derniers procès engagés contre lui par ses associés ou ses commanditaires.
De race normande était certainement Ango ; son nom même l'indique; il est de provenance Scandinave, et plusieurs localités témoignent de sa fréquence chez les premiers envahisseurs venant du Nord au temps des derniers Carlovingiens. Le nom d^Angoville désigne, en effet, plusieurs localités différentes de l'ancienne Normandie, où quelque guerrier, prenant possession d'une terre, avait installé sa demeure entourée d'une enceinte, haie ou muraille; le mot ville» (v/7/<!z), joint au nom du propriétaire, indiquait, chez les Gallo-Romains , une réunion de bâtiments et de biens ruraux; Bonneville, par exemple, était la propriété de Biœrn ; Angoville , celle d' Ango ou Amgo.
La famille d'Ango était originaire de Rouen ; ses membres y occupaient, dans la bourgeoisie, une situation assez considérable ; car, d'après les registres du tabellionage , Guillaume Ango, échevin et conseiller de ville, était, en i4j i> seigneur de Bondeville-Iez-Rooien ; son frère, Richard, était seigneur de Veules et commis au gouvernement des ouvrages de la ville de Rouen ^^^
Dès 1 j 08 , le roi Charles VI avait conféré la noblesse à Henri Ango, à Jehan Ango, son neveu, k Marie, sa femme, du diocèse de Rouen, et à leurs enfants nés ou k naître ^^l Les deux Ango n'en continuèrent pas moins à exercer la profession de banquiers et à prêter des fonds à la noblesse sous la forme alors pratiquée d'achat de rentes viagères ^^\
Un descendant du second, Jehan Ango, vint de Rouen, sa ville natale, s'établir k Dieppe, où, le 23 août 1463 , il fut enrôlé dans la bourgeoisie, «fit les seremens et fut tesmongné suf-
^'^ Hellot , Jean Ango et safitmîlle, ( Arch. nat. , J. J. 1 62 , 1 407 - 1 408 ) ,
d'après de nouveaux documents, Dieppe , anoblissements , gouvernement à^s Ar-
I 890. ' magnac.
(*^ Registres du trésor des Chartes ^''^ Hellot, ouvrage cité.
fisant par Jehannet Eude et Colenet Dien^^:>5. Ces notables bourgeois attestèrent qu'il était «preudomme et de conversation honneste^^^w.
A Dieppe, Jehan Ango, séduit par les chances de gain que présentaient les expéditions lointaines, se fit armateur et fréta des navires, dont un banquier de Rouen, Jean Le Couteulx, anobli en i j o 5 pour une participation active k des entreprises de ce genre, fit en partie les fonds ou couvrit par des assurances. Ses opérations commerciales, habilement conduites, lui valurent une fortune dont son fils devait profiter pour devenir un jour, comme ses lointains ancêtres, un véritable roi des mers. En 1 508, il armait pour la côte d'Amérique un navire nommé la Pensée, dont il confiait le commandement à maître Thomas Aubert. Celui-ci se dirigea sur l'île de Terre-Neuve, dont la partie Est avait été découverte quelques années auparavant par des marins dieppois et bretons, et qu'avait visitée, en 1 506, le pilote Jean Denis de Honfleur, qui, la même année, en publia une carte ^^l
Thomas Aubert reconnut que ce pays, dont il ramena, le premier, quelques indigènes à Dieppe ^*^, pouvait fournir de riches pelleteries, que les mers voisines abondaient en morue, et que la pêche de ce poisson serait un élément inépuisable de richesse par les bénéfices qu'elle procurerait. L'armateur dieppois fit son profit de ces renseignements et commença pour Terre-Neuve des armements qui devaient prendre bientôt un essor considérable.
Voyages k la côte d'Afrique, recherche des pelleteries et pêche de la morue k Terre-Neuve , telles furent les sources de
(*) Inventaire des archives de la tion générale de la Nouvelle -France
Seine-Inférieure, G. 517. Paris, 1744.
(*^ Coustumier de ia vicomte de (*^ RamUSIO, Raccolta délie naviga-
Dieppe , G. 851. zioni e viaggi, t. 1 1 1 , p. 45 5 . — Venise ,
^^^ ChARLL\OIX y Histoire et descrij)' i6c6,
fortune auxquelles Jehan Ango initia son fils unique, qui dut à son enseignement cet esprit d'entreprise et cette hardiesse de vues dont les merveilleux résultats allaient étonner ses contemporains.
Né à Dieppe en i48o, Jean Ango y reçut une éducation aussi complète que le permettait le milieu dans lequel il vivait. L'étude des langues anciennes lui fit connaître les chefs-d'œuvre de l'antiquité, éveilla son attention et lui donna le goût du beau, dont témoignèrent plus tard sa maison de Dieppe et son manoir de Varengeville, où s'entassaient, à côté des merveilles de la peinture et de la sculpture, de riches collections de tapisseries ou d'objets précieux ramenés par ses vaisseaux des contrées les plus éloignées.
: Parmi les hommes dont il s'entoura et qui achevèrent, par leurs savantes leçons, de compléter son éducation, Pierre Desceliers, prêtre d'Arqués, mérite d'être cité tout particulièrement. Adonné à l'étude des mathématiques, Desceliers est le véritable fondateur des cours d'hydrographie en France. Les devoirs de son état remplis, il réunissait ses élèves, pilotes et armateurs, et leur apprenait k tracer des cartes, à construire des sphères, à déterminer les latitudes, à diriger en mer les vaisseaux que Dieppe envoyait au loin. H reste de son enseignement des documents authentiques, notamment deux cartes marines dont l'une, de 2 m. 1 j de longueur sur i m. 3 j de hauteur, se trouve aujourd'hui au British Muséum de Londres, et dont l'autre a figuré, en 1 87 j , à l'Exposition internationale de géographie de Paris. Au contact de Desceliers, Ango acquit bientôt les connaissances nécessaires « pour diriger avec sûreté les expéditions qu'il projetait et discourir avec ses pilotes sur les profits qu'il pourrait en tirer, ou les avantages qui en résulteraient dans l'avenir pour sa maison. Après la mort de son père, vers la fin du règne de Louis XII, tout en donnant k son commerce un essor considérable, en s'associant avec d'autres armateurs de
Dieppe, de Honfleur, de Rouen, du Havre, ce port nouvellement créé par François I^*", et en formant avec eux de véritables compagnies de marchands dont les flottes sillonnaient les mer^ dans toutes les directions, Ango réussit k acquérir les offices de grènetier et fie contrôleur du magasin à sel, puis à obtenir de Tarchevêque de Rouen, George d'Amboise, la recette du domaine temporel de ce dernier à Dieppe, Bouteilles et le PoIIet, L'origine de ce domaine est assez curieuse pour être rappelée brièvement : en i 196, le duc de Normandie, Richard, roi d'Angleterre, sans se préoccuper des droits du propriétaire du sol, faisait bâtir, près du bourg des Andelys, le château Gaillard, pour se défendre contre les Français. La terre appartenait à l'archevêque de Rouen. Ce dernier, s'opposant à la continuation des travaux, mit la province en interdit et ordonna la fermeture de toutes les églises et des cimetières. Richard en appela au pape; celui-ci décida qu'en raison de l'importancedela forteresse, la terre des Andelys demeurerait au duc de Normandie, mais qu'il donnerait en compensation à l'archevêque et à ses successeurs les villes et seigneuries de Dieppe, Bouteilles et LoUviers, la forêt d'AIiermont et les moulins de Rouen. La lettre originale de donation et deux chartes de confirmation sont conservées aux archives de la Seine-Inférieure, série G, n^ 854 ^^^- Les droits perçus à Dieppe pour l'archevêque portaient sur les maisons, fiefs et terres dont il était propriétaire comme seigneur, sur les redevances perçues dans le port «sur les pesches et marchandises qui y entraient m, aux halles k blé et autres grains, aux marchés au fil, lin et chanvre, aux fruits et légumes, sur les mesures des boissons et liqueurs, l'aunage des étoffes, le ccbarage:» payé aux portes, le chargement et le déchargement de toutes marchandises.
(^î M. De VILLE, dans son Histoire LtNE, dans ses Antiquités et chroniques du château Gûillard, Rouen, 1829, en de la ville de Dieppe, t. I", p. 89, en a reproduit le texte. — David AsSE- donne une traduction. '
Le payement de l'un des revenus, celui du fief Crépin, situé rue des Savetiers près de l'église Saint- Jacques, et qui ne comprenait que trois maisons, donnait lieu tous les ans à un cérémonial burlesque, qui disait la joie du bon peuple. Les trois manants-propriétaires, pour reconnaître leur vassalité et renouveler leur hommage, partaient des trois maisons le 6 janvier, jour de l'Epiphanie , après vêpres , précédés de deux tambours et deux violons, portant, dans de grands bassins, trois têtes de porc, crues, couronnées de laurier et ayant chacune une pomme dans les dents. Par la rue des Cordonniers et la grande rue, ils arrivaient à la vicomte où ils présentaient ces trois têtes, qu'ils remportaient après avoir payé une somme de 5 sols apportée dans une tasse d'argent.
Le premier bail au profit d'Ango , lui concédant la recette du domaine de l'archevêque de Rouen, est du 24 juin i j 12; le prix annuel était fixé à 4»ooo livres tournois. Ce bail fut renouvelé en i j 20 , i j 2 5 , i j 3 2 et i j 3 5 ; dans le dernier, Ango est cautionné pour cinq années, finissant à la Saint-Jean I 540 /par Jehan Loutre! , bourgeois et conseiller de Dieppe, un de ses associés^^^
D'abord receveur de la vicomte, Ango dirigea si bien ses opérations et donna de telles satisfactions à l'archevêque de Rouen, que ce dernier le nomma bientôt garde du scel aux obligations et vicomte de Dieppe, charge comportant tout à la fois des fonctions administratives , fiscales et judiciaires. En 1525, il était conseiller de ville, et ses affaires avaient pris une telle importance, qu'outre ses armements pour Terre-Neuve, les Antilles, le Brésil et la côte d'Afrique, il allait bientôt fréter
^•î Les LoutrcJ étaient une vieille fiJs, qui la dota de 25 livres de rente,
famille dieppoise. A féglise Saint- (DesmARQUETS, Mémoires chronolo-
Jaccjues la chapelle Saint-François fut giques pour servir à rhistoire de Dieppe
bâtie par un Loutrel et réédîfiée en et à celle de la navigation française^
1450 par Martin Loutrel, son petit- t. H, p. 86.)
des navires pour les Indes, dont les Portugais prétendaient exclure toutes les autres nations. C'est dans cette heureuse situation, protégé du cardinal d'Amboise II, archevêque de Rouen, ce qui lui procura des amis par le secours desquels il fut connu à la cour ^^^35, qu'il fît bâtir près des quais, à la place où se trouve aujourd'hui le collège, la plus superbe maison de bois que l'on pût trouver alors en France. Edifiée toute en cœur de chêne sur soubassements de pierre, avec boiseries sculptées et dorées, garnie de terrasses d'où la vue embrassait d'un côté la rade et le port, de l'autre toute la vallée jusqu'au château d'Arqués, ornée de bas-reliefs représentant les hauts faits des Normands, garnie à l'intérieur des meubles merveilleux et des chefs-d'œuvre que les sculpteurs et les peintres de la Renaissance créaient alors pour les riches châtelains, cette demeure princière était digne du grand armateur qui devait un jour y recevoir somptueusement le roi « son bon maître ^3. Il lui donna le nom de la Pensée, qui était celui d'un des navires de son
père
(*^ G\il^I.Kï , Mémoires pour servir à rhbtoire de la ville de Dieppe, Paris,
^*^ Après Ja mort d*Ango , ses biens furent saisis et sa maison vendue. Les archives de la Seine-Inférieure indiquent par quelles mains elle passa avant d'être détruite. On y trouve notamment ces renseignements, série D, p. 341 (i;9i-i6i4):
Jacquette de Braban, veuve du capitaine Jean Giroult, sœur et héritière de défunt Nicolas de Braban, abbé de Valmont, aumônier de la reine mère, vend pour 2,333 écus soi à nobie homme Simon de Favet, sergent-major en la ville de Dieppe, une maison anciennement nommée la
grande maison, du feu sieur capitaine Jean Ango, et la Pensée, située en la paroisse Saint-Jacques , près les quais , entre la vicomte et la rue du Petit- Monde.
Acte par lequel Simon de Favet, sergent-major de la ville de Dieppe déclare que Tachât par lui fait de la maison de Jean Ango était pour le commandeur Aymar de Chastes, viceamiral de France.
Aymar de Chastes vend pour 4,500 écus à Anne de Cusson, écuyer, son lieutenant, la maison de Jean Ango.
Arrêt du parlement rendu à la requête du cardinal de Joyeuse, archevêque de Rouen et abbé de Fécamp, qui permet de procéder au décret àcs
A- la splendeur de la maison de ville répondait la' robuste éiégance du manoir élevé par Ango comme maison de campagne,' k une lieue de Dieppe, au village de Varenge ville , sur un vaste plateau situé à 90 mètres au-dessus de la mer, d'où l'on découvre, au delà des bruyères et des ravins boisés, un immense horizon sur les flots. Avec ses galeries à arcades, ses toits aigus, ses cheminées monumentales, ses hautes murailles en matériaux du pays, silex et grès disposés en mosaïques, ses vastes fenêtres au dessin gracieux, ses larges escaliers de pierre, ses frises ornées de médaillons, ses fresques k l'intérieur, sa tourelle octogone du haut de laquelle la vue s'étend k l'infini , le manoir de Varengeville constituait, pendant les chaudes journées de l'été, un admirable lieu de délassement et de repos ^*l
C'est dans ces habitations luxueuses, au milieu de collections et d'objets d'art de grande valeur, que l'armateur dieppois recevait ses associés , ses pilotes et les notables de la ville amis de sa famille. Marié jeune avec noble damoiselle Anne Guillebert, dont il avait eu deux filles, charme de son foyer, il aimait à s'entourer de poètes, d'artistes dont il appréciait les œuvres, encourageait les efforts et utilisait le talent dans ses consytructîons ou ses acquisitions. Mais, parmi les hôtes qui se pressaient dans ses vastes salles de réception, ceux qui recevaient de lui le meilleur accueil et avec lesquels il s'entretenait de préférence étaient certainement ses pilotes, premiers artisans de sa fortune.
biens de feu M. le commandeur de Chastes, lequel était resté redevable de 50,000 livres envers ladite abbaye de Fécamp. (Inventaire sommaire des archives, Paris 1864.)
Les pères de l'Oratoire achetèrent pour 1 0,000 livres la maison d'Ango et y installèrent un collège qui fut ouvert lé I o janvier 1616; il se maintint très fréquenté par' la jeunesse de la
ville jusqu'au bombardement de 1 694 pendant lequel l'immeuble fut réduit en cendres.
t*) M. FÉRET, dans son Histoire des bains de Dieppe, a donné une description très complète du manoir d'Ango. Nous la reproduisons en annexe. — Voir également VlTET, Histoire de Dieppe: Paris, 1844; 4' partie , chap. v.
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choisis par lui pour commander ses navires. Quelques-uns, les plus habiles, les plus intrépides, jouissaient parmi leurs émules d'une réputation qui a sauvé leurs noms de l'oubli. Citons seulement les deux frères Parmentier, Jean et Raoul, qui firent les premiers le voyage de France aux Indes ; Pierre Crignon, leur compagnon fidèle; Pierre Maucler, l'astrologue ^^^; JeanFleury, le corsaire redouté des Espagnols et des Portugais; Sylvestre Billes, son compagnon d'armes ; Jehan Fain et Jacques de Saint-Maurice, leurs dignes émules; Jean Verrazano, italien d'origine, passé au service de la France.
Maucler, mathématicien et astronome, avait la réputation de relever, aussi bien que le meilleur navigateur de son temps, les latitudes et les longitudes.
Crignon, comme Jean Parmentier, son ami, était à la fois un marin accompli, un lettré et un poète dont les chants avaient été couronnés plusieurs fois aux fêtes ou Puys de l'Assomption de Dieppe et de la Conception Notre-Dame, k Rouen ^^l II était, ainsi que Maucler, « bon esprit et profond en la science d'astrologie et cosmographie w. En 1 5 3 i , revenant de Sumatra, il publiait les œuvres de Jean Parmentier qui avait succombé au cours du voyage, et y joignait une lamentation dont les vers témoignent tout à la fois de son cœur et de son talent poétique ^^^. En 1 5 34> î' composait, sur les variations de l'aiguille aimantée, un traité qu'il dédiait à l'amiral de France Philippe
^^^ L'astroiogue , à bord , était l'officier chargé des observations nautiques à l'aide de la boussole et de l'astrolabe.
t*^ Ses vers ont été imprimés dans les recueils de l'Académie de Rouen.
Les chants royaux et rondeaux (Manuscrits français de la Bibliothèque nationale , 2202) contiennent plusieurs de ses pièces, folios 47, 48, 49 et 84.
^^^ Cette poésie a pour titre : Plaincte sur le trespas de deffunctz Jean et Raoul
Parmentier, capitaines de la Pensée et du Sacre en la navigation des Indes, faicte par eulx Van M D XXIX, composée par Pierre Crignon, bourgeois de Dieppe, compaignon desditz Parmentier en leurdlcte navigation. Elle a été reproduite, à la suite du voyage de Parmentier, dans le recueil de Documents pour servir à V histoire de la géographie, de MM. SCHEFER et CORDIER, t. IV; Paris, 1883.
Chabot ^^l C'est lui encore qui, rédamant la liberté des mers que les Portugais et les Espagnols prétendaient supprimer k leur profit^ écrivait d'un style ferme et bien français : « Quoique les Portugais soient le peuple le plus petit de tout le globe , celuici ne ' lui semble pas assez grand pour satisfaire sa cupidité. II faut qu'ils aient bu de la poussière du cœur du roi Alexandre, pour montrer une ambition si démesurée. Ils croient tenir dans une seule main ce qu'ils ne pourraient embrasser avec toutes les deux, et il semble que Dieu ne fit que pour eux les mers etia terre et que les autres nations ne sont pas dignes de naviguer. Certainement, s'il était en leur pouvoir de fermer les mers depuis le cap Finistère jusqu'en Irlande, il y a longtemps qu'ils l'auraient fait. Cependant les Portugais n'ont pas plus le droit d'empêcher les commerçants français d'aborder aux terres que les premiers se sont arrogées, dans lesquelles ils n'ont fait aucun bien et où ils ne sont ni aimés ni obéis, que nous n'aurions le droit de les empêcher de passer en Ecosse, dans le Danemark et en Norvège, en admettant que nous y eussions abordé les premiers. o> '
Crignon résumait ainsi , en 1 5 3 5 , la thèse de la liberté des mers que la France a toujours soutenue et qui a fini par triompher, au grand profit du commerce et de la civilisation. Et le vaillant pilote, au souvenir des vexations subies et des luttes soutenues, ajoutait fièrement : « Il est fort heureux pour ce peuple que le roi François I^** use à son égard de tant de bonté et de courtoisie, car s'il vouiaiit lâcher tant soit peu la bride aux négociants français, en moins de quatre ou cinq ans ceux-ci lui auraient conquis l'amitié et assuré l'obéissance des peuples de ces nouvelles terres. »
Ce langage devait plaire k Ango, car il répondait k ses
^*5 Le manuscrit était en la possession du savant DelisJe [Histoire de V Académie royale des sciences. Paris, 1704, in-4°, p. 18). L'ouvrage avait pour titre: lui perU de cosmographie.
propres sentiments et justifiait les représailles de ses capitaines k l'égard d'étrangers qui prétendaient insolemment leur interdire l'accès des lointains rivages dont ils rapportaient de riches cargaisons.
Les Portugais, en effet , prétendant avoir les premiers reconnu les côtes d'Afrique jusqu'au golfe de Guinée, alors que cent ans avant eux les Dieppois et les Rouennais y commerçaient déjà^^\ avaient obtenu du pape Nicolas V une buHe leur accordant la souveraineté exclusive sur les terres auxquelles ils avaient abordé et leur permettant de réduire en esclavage les peuples païens qu'ils y trouveraient.
Colomb découvrant l'Amérique, les Espagnols s'étaient empressés de réclamer pour cette contrée les mêmes privilèges que leur avait accordés le pape Alexandre VI.
Les Portugais et les Espagnols, s'appuyant sur ces bulles, entendaient exclure les marins de toutes les autres nations du commerce à la côte d'Afrique, aux Indes et en Amérique. Ils soutenaient qu'au delà d'une ligne tracée d'un pôle à l'autre et passant à 100 lieues à l'ouest des îles Açores, toutes les terres appartenaient à l'Espagne, et qu'en deçà de cette même ligne, le Portugal seul était possesseur des îles et continents. Leurs navires, appliquant cette prétention, couraient sus à tous les étrangers qui s'aventuraient dans ces parages, les tenaient pour des pirates et les traitaient comme tels. Ce partage du monde ne fut jamais reconnu par les rois de France, dont toutes les ordonnances sur la marine invoquent et soutiennent le principe de la liberté des mers. Aussi fut-il établi que ce qui serait pris
î*) Voir d'AvezAC, Notice des découvertes fuites au moyen âge dans l'Océan atlantique antérieurement aux grandes navigations portugaises, Paris, 1845. — ESTANCELIN , Recherches sur les voyages et découvertes des navigateurs normands, — Gravier, Recherches sur les navigations
européennes faites au moyen âge. Congrès international Jes sciences géographiques. Août 1 875. — E. GuÉNIN , Histoire de la colonisation française , t. III.
La route de l'Inde, chap. 2. — Mar- GRY, Les navigations françaises et la révolution maritime du XIV* au XV V siècle.
par nos nationaux de l'autre côté du tropique du Cancer vers le Sud, et du méridien de TIIe-de-Fer k l'Ouest, serait au delà des amitiés ^^"^ et ne donnerait pas lieu, même par les puissances amies, à exiger de la France des dommages-intérêts. Les brigandages sur mer, considérés comme des représailles trop justifiées, les sanglants exploits des flibustiers aux Antilles, les atrocités commises dans les colonies, les entraves apportées par les Espagnols au commerce de l'Europe n'eurent pas d'autre origine -'^l
Ces prohibitions et les cruautés exercées sur les équipages capturés ne faisaient que surexciter les convoitises et allumer une terrible soif de vengeance chez les parents, les amis et les compatriotes des matelots massacrés ou atrocement mutilés, ce Aussi une vaste contrebande s'était-elle organisée dans laquelle les Normands, avec Jeur caractère audacieux et entrej)renant, ne tardèrent pas à se distinguer. Toute expédition maritime se compliquait alors d'aventures de guerre , et chaque matelot devenait, en cas de besoin, corsaire et pirate. A bord de tout navire s'entassaient, k côté des marchandises destinées k la vente et k l'échange, des armes et des munitions, car il fallait s'attendre k de mauvaises rencontres et ne pas s'exposer k succomber sans résistance ^^l >^
Le premier acte d'hostilité des Portugais k l'égard des navigateurs normands remonte k l'année 1 5 o^. II se trouve mentionné dans un ouvrage publié par un anonyme en i j 84 et ayant pour titre : Enformùçao do Brasil e de suas capitanias.
Dans un chapitre intitulé : Da primeira entrado dos Françe^es no Brasil, il est dit en effet :
^*) Th. Le FÈVRE, escuycr, s"" du merce maritime de Rouen, Rouen, 1857,
Grand HamcJ , Discours sommaire de la 2 vol. in-8°.
navigation. Rouen, i($jo,in-4% p. 43» ^^^ GaffAREL, Jean Ango, Société
91, 97 et 100. normande de géographie, 1889, et
(*) FrÊ VILLE, Mémoire sur le com- Histoire du Brésil français.
« En l'année 1 504, les Français arrivèrent au Brésil pour la première fois au port de Bahia. Ils entrèrent dans la rivière de Pagnaraçu qui se trouve dans la même baie, y firent leurs échanges, et, après de bonnes affaires, retournèrent en France d'où vinrent depuis trois navires. Or, tandis que ceux-ci étaient dans le même endroit occupés à trafiquer, il entra quatre bâtiments de la flotte du Portugal qui leur brûlèrent deux nefs et leur prirent l'autre après leur avoir tué beaucoup de monde. Quelques hommes cependant s'échappèrent dans une chaloupe et trouvèrent à quatre lieues de Bahia un navire des leurs qui retourna en France ^^l «
D'autres agressions du même genre se produisirent jusqu'en 1 5 1 6, date à laquelle le roi de Portugal, voyant que les Français, malgré ces violences, venaient plus nombreux trafiquer à la côte du Brésil, donna l'ordre k un de ses capitaines, Christovam de Jaques, de s'y rendre avec plusieurs vaisseaux, d'y détruire tous les établissements français et de massacrer les commerçants ou marins qu'il y trouverait ^'^l
Cet officier ne remplit que trop bien sa mission. Les bâtiments normands ou bretons qui étaient venus pour commercer dans ces parages furent attaqués et brûlés ou coulés ; leurs équipages^ faits prisonniers, subirent les plus effi*oyabIes tortures. Les uns furent livrés aux sauvages, dépecés et mangés sous les yeux de leurs féroces vainqueurs ; les autres furent enterrés jusqu'aux épaules et leurs têtes servirent de cibles aux arquebuses des Portugais.
Lorsque la nouvelle de ces atrocités parvint en France, ce ne fut sur toute la côte normande qu'un long cri de fureur et de vengeance. Les aventuriers les plus décidés se présentèrent en foule pour courir sus aux Portugais. Les armateurs, dont les
l*) Varnhagen, Histoire du Brésil. — <^) HuMBOLDT, Histoire de hi géographie du nouveau continent^ t. I", p. 158. — SoUTHEY, Histoire du Brésil, t. I"', p. 29.
établissements et les navires étaient détruits, s'associèrent pour de nouveaux armements, Ango prit la direction de ce mouvement de représailles acharnées et, du port de Dieppe, « il fit un arsenal de course d'où sortaient des flottes à faire trembler les rois ^^K ^^
(') Amiral JURIEN PE La GrAVIÈRE, Us Gueux de mer, p. 158.
Le corsaire Jean Fleury, — Ses prises sur les Espagnols ET LES Portugais. — Réclamations des Portugais À LA Conférence de Bayonne, — Michel
F ÈRE Y associé dAnGO.
Des documents inédits ou récemment publiés, extraits des *1
archives du Portugal et de l'Espagne, ainsi que des actes du parlement de Rouen, font connaître et permettent de ramener au grand jour de l'histoire Thomme qui a été l'exécuteur de l'œuvre entreprise par Ango et dont l'énergie farouche, les exploits longtemps répétés, les prises nombreuses et importantes, ont fait l'égal des grands flibustiers et corsaires des siècles suivants.
Cet homme est Jean Fleury, du port de Honfleur, dont le nom, traduit en latin, a amené chez plusieurs historiens une confusion qu'il importe, dès à présent, de dissiper.
Pierre Martyr d'Engheira, auteur contemporain de Fleury, parlant, dans son ouvrage De rébus oceanicis et novo orbe^^^ des prises faites par ce corsaire et écrivant son livre en latin, a traduit le nom français de Jean Fleury par Johannes Florinus et, par abréviation. Florin. Le jurisconsulte Nunes, écrivant également en latin et relatant de nombreux actes de représailles du même Fleury, traduit son nom par Johanes Florim et par Florin, qu'il prononçait Florine, car il n'y a pas de nasale in en portugais et en espagnol. Ailleurs, il l'appelle, comme Pierre Martyr, Florinus.
Des auteurs français, notamment Prévost, dans son Recueil
^*^ Paris, 1536, in-foHo.
ANGO ET SES PILOTES. M
-».( ,8 H- ■néral des voyages, ont orthographié de même le nom du corire honfleurais qu'ib ont appelé Florin. Puis, des commentaurs audacieux sont venus, faisant de Florin, Florentin, et de lorentin, Verrazano, originaire de Florence, dont le prénom ait aussi Giovanni ou Jean. Dès lors, ont été confondues les ;ux personnalités parfaitement distinctes de Jean Fleury, franis, et de Jean ^^^^azano, italien, également pilote d'Ango'". Un érudit italien, M. Prospero Peragallo^^', et un Français, savant président de la Société normande de géographie, i. Gabriel Gravier'*', ont victorieusement répondu en établisnt d'une manière irréfutable que le corsaire désigné sous les >ms de Florinus, Florin, Florim et Jean Verrazano constituaient :ux personnalités différentes; mais ils ont laissé au corsaire le )m de Florin. C'est François I^'' et Charies-Quint qui, nous verrons tout ît l'heure, h propos de l'échange des prisonniers irès ie traité de Cambrai, nous donneront eux-mêmes le véribfe nom français du marin honfleuraïs, Jean Fleury'*'.
") Voira<>wmm<ntH<iirjC.MuKï, The Vny^e of Vtrrazz.xm, : n ipKr w ihe early kistory of mamime çoveryin America, New-Yorl, i S75.
'*' latemo iilln lajytasbt idembi di
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igrapAka italiiimi, vd, Vll> p.irt. 1,
■me. ,897).
W Les Voyages de Giov.mm V^az-
w SUT les cota d'Amérique, nvec dti
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,nce, « 1^3.4-1^3.8.
l'I Le nom de Florin n'existe pas
Not
:, CI (I'.iilleu» il Tau-
:omme les Esp.ignols, le pro-
Floriii,e; mais celui de Fleury
è.^ commun. Au bulleiin de H
des anriquilés de la Sci
rcIli^
du
département, M, de Beaurepaire,dans une étude sur le commerce maritime de Vntteville au moyen âge, relève les noms suivants :
Fleurj- (ChaHes) , maître après Dieu
neauY, de présent à Honfleur, ) octobre lâoÛ; Henry (Guillaume), maître après Dieu du Don-de-Dku, étant sur les quais de Vatteville, 19 octobre lySi; Fleurj- (Guion), maître de navire, 18 octobre 1J71 -ij avril iî;)iFleur)-(Jac(iues),ijmai 1 ; rt8î marï ,57,; Heur) (Martin), ij mai 1568; neury (Michel), maître après Dieu d'une nef de 80 tonneaux , ét.-.n< au Havre, irt février , n4î Reury [Nicolas), ; mars 1 f7j ; FIcury (Olivier), maître après Dieu d'un (juan de nei nommé la Roumiiiae, de
Pierre Martyr révèle un. premier exploit de ce pilote d*Ango.
En 1521, Fernand Cortès venait de conquérir la Nouvelle- Espagne; il avait pris Mexico, qu'il avait été obligé d'abandonner après une résistance acharnée des habitants, mais il avait déjà, au cours de sa conquête, ramassé assez d'or pour en faire le partage entre ses compagnons d'armes et prélever la part du roi Chàrles-Quint. Il voulut l'informer alors de tout ce qui lui était arrivé jusque-lk, car depuis qu'il avait abordé le nouveau continent il ne lui avait point écrit. Il lui manda donc les victoires qu'il avait remportées, sa malheureuse sortie de Mexico, la mort de Montezuma, la perte du trésor royal arraché à ses troupes. Puis iï remit cette relation, avec 30,000 poids d'or, aux mains de Alonse de Mendoza. Mais le départ de ce dernier fut retardé pour permettre k Cortès d'achever la campagne qu'il allait reprendre contre les Indiens révoltés. La guerre terminée, Cortès répartit entre les Castillans vainqueurs tout le butin qui fut estimé k 130,000 poids d'or, desquels il retira d'abord le quint du roi; puis il organisa l'administration de l'immense contrée qu'il avait conquise, et il se décida enfin k faire partir des messagers pour informer son souverain de tout ce qui s'était passé. Il choisit, k cet effet, Alonso d'Avila, un de ses meilleurs lieutenants, et Antonio de Quinones, capitaine de ses gardes, sur le dévouement desquels il savait pouvoir compter. Outre les trésors déjk confiés k Mendoza, que d'Avila et Quinones allaient accompagner, ces derniers emportaient le quint du roi, avec beaucoup d'autres choses des plus riches, et aussi : ce une esmeraude fine, aussi large que la paifme de la main ; uii ameublement de vaisselle d'or et d'argent, comme
80 tonneaux, à Honfleiir, dernier fé- de présent flottant sur la rivière de
vrier 1554; Fleury (Raoulin), maître Seine, devant les quais de Rouen,
d*unenefau Havre de Grâce, 24jan- 12 octobre 1571; Fieury (Thomas),
vier i)^i; Fieury (Roger), maître maître de nef, marié à Marguerite
après Dieu du nîivire nommée/ ^//r^^, Delisle, 3 avril 1608,
des tasses, des vases, des plats, des escuelies, des pots et d'autres pièces où étaient gravées des figures d'oyseaux, de poissons et autres animaux de divers genres, et d'autres en façon de fruits et de fleurs; quantité d'anneaux, de pendants d'oreilles, de carcans, de colliers et d'autres joyaux tant pour hommes que pour femmes, et quelques idoles avec des sarbacanes d'or et d'argent; des masques à la mosaïque de pierres fines avec les oreilles d'or et les dents d'os qui surpassaient les lèvres; des vêtements de prestres, des mitres, un corporalier, des ornements ti'autel et autres parements de plume et de coton, des os de géants; des tigres, dont l'un s'échappa dans le navire, blessa huit hommes, en tua deux et se jeta dans la mer; et furent contraints de tuer l'autre, de crainte qu'il ne fît la même chose. Plusieurs soldats donnèrent de l'argent pour porter à leurs parents, et Cortès en envoya aussi à ses père et mère une assez bonne somme ^^^:)3.
Dans sa lettre k l'Empereur, du i 5 mai 1 522, Cortès donne lui-même quelques détails sur ce premier envoi , fait par ses soins, des trésors du Mexique :
ce Le jour de la prise de Guatimozin et de la reddition de la ville, nous recueillîmes les dépouilles et nous retournâmes à nos quartiers. Ayant fait l'inventaire de l'or et autres choses précieuses en présence des officiers de Votre Majesté, je fis fondre le tout dont l'ensemble équivalut à plus de i 30,000 castellanos, dont le cinquième fut livré au trésorier de Votre Majesté, sans compter le cinquième d'autres valeurs appartenant k Votre Majesté, tant en esclaves qu'en autres objets. Le reste de l'or fut réparti entre moi et les Espagnols, suivant le grade et la qualité de chacun d'eux. Outre l'or, il y eut diverses pièces et bijoux dont le cinquième, des plus précieux, fut attribué à Votre Majesté. Parmi ces dépouilles, nous eûmes de grands
(^i HeRRERA, ^'décade, liv. ÏII.
disques d'or, des panaches et des ouvrages en plumes, choses à tel point merveilleuses que je ne saurais les dépeindre et qu'on ne pourrait les apprécier sans les voir. Ce sont choses si précieuses qu'elles ne sauraient être soumises au partage, toutes étant dignes d'être offertes à Votre Majesté. Je réunis donc mes compagnons et je les priai de trouver bien que, faisant abandon de nos parts, toutes appartinssent k Votre Altesse. Ils y consentirent sur l'heure et nous les adressons à Votre Majesté^'lw
D'Avila, Quinones et Mendoza partirent de la Vera-Cruz sur trçis caravelles, avec ces richesses et la relation de leur chef.
Pierre Martyr dit, dans sa décade V, que des corsaires français eurent vent de cet envoi : ce Sed pyratas Gallos olfecisse jam naves illas, sub nescio quo murmure recutitur aer. yy
Plus loin, chapitre x, p. 107, il fait connaître que les deux navires ont été enlevés par ces mêmes corsaires : ce Mœsturh aiunt vivere Cortesium ob thesauros ingentes a pyratis Gallicii ab hinc anno tertio raptatos, quos ipse ad Cesarem mittebat,o3
Enfin, décade VIII, chap. vi,,il nomme celui qui lés commandait: ccCortesius, ex quo pyrata ille Gallus, nomine Florin, classem ejus captavit cum preciosis rébus nmltis, quas ipse ac reliqui Novae-Hispaniae magistratus Cesari mittet*aiît. « •.
II répète son nom dans une lettre du i ï juin L5;2 3, datée de Valladolid^^^ : ce Ad Joannis Florini predonis Ga'Hi' manus, expugnata e duabus pretoria ipsa, preciosis iHis rehius. bnusta , pervenit.w - ^
L'annaliste Herrera, dont les livres ont été composés sur des documents authentiques ^^\ précise dans quelles conditions les navires espagnols furent enlevés de haute lutte, après deux
^^^ Lettres de Fernand Certes à Charles- ^^^ Antoine Herrera, vice -roi de
Quint sur la découverte et la conquête du Naples, avait été choisi par Philippe,
Mexique, traduites par D. ChARNAY, roi d'Espagne, pour écrire l'histoire
Paris, in-8", 1896, p. 227. d'Amérique. Ses annales, en 8 dé-
^*^ Opus epistolarum. Milan, 1530, cades, ont été publiées en- 5 volumes
în-folio. in-folio, Madrid, xji^-x'jî^).
combats successifs, malgré la résistance acharnée de leurs équipages et des soldats qu'ils avaient à bord, ce Les envoyés de Cortès, dit-il, partis de la Vera-Cruz avec un beau temps, dans trois caravelles, furent à peine arrivés aux îles Açores qu'ils rencontrèrent des corsaires qui les attaquèrent et en prirent deux. »
C'était Jean Fleury qui les commandait, ainsi qu'en témoigne le contemporain Pierre Martyr.
La troisième nef se sauva à l'île Sainte-Marie; elle portait les trois envoyés et une partie des trésors. Us expédièrent un bâtiment léger pour prévenir en Espagne du désastre qu'ils avaient subi, et demander qu'on leur envoyât quelques vaisseaux qui les escorteraient avec ce qui leur restait de l'or et des autres objets apportés du Mexique. Les autorités espagnoles ordonnèrent que trois caravelles, sous la conduite du capitaine Domingo Alonso, iraient chercher aux Açores les envoyés de Cortès. Et, comme des corsaires rôdaient dans ces mers, il fut recommandé tout particulièrement à Domingo Alonso de prendre garde à six navires français signalés comme ayant passé aux Indes, et qui pouvaient être cachés dans l'île de la Mona. ce Alonso s'en alla aiix Açores avec les trois caravelles bien armées qu'il commandait, et y prit sur ses nefs, pour passer en Castille, Alonso d'Avila, Quinones et les autres passagers, ainsi que l'or et les autres choses qui leur étaient restées, m
A dix lieues du cap Saint-Vincent, ils étaient attaqués par Jean Fleury qui n'avait pas perdu sa proie de vue.
«L'une des caravelles se sauvait au large, les deux autres se mirent en défense, mais quoique ceux de dedans combattirent vaillamment, elles furent accrochées.» Antonio de Quinones y mourut; Alonso d'Avila fut emmené à la Rochelle et y demeura trois ans prisonnier ^'l «Toute la richesse que Fernand
t') Il écrivait en Espagne, le 1 7 juin I 52 3,de la prison de cette ville, pour confirmer que la caravelle sur laquelle
il se trouvait et que commandait Domingo Alonso, avait bien été prise par Jean Fleury.
Cortès envoyait au roi fut perdue, tant du présent que du quint (qui lui appartenait. L'empereur, ajoute l'annaliste, eut un grand ressentiment de la perte de ces caravelles ^^l »
L'enlèvement du premier envoi du conquérant du Mexique à Charles-Quint fut également sensible k Cortès, car il y revient à plusieurs reprises dans sa correspondance. C'est ainsi qu'il écrit de Mexico le 1 5 octobre i j 24 :
ce J'ai appris, par des lettres venues d'Espagne, que les bijoux et autres objets que j'ai envoyés à Votre Majesté impériale par Antonio de Quinones et Alonso d'Avila n'arrivèrent point en votre auguste présence, ayant été enlevés par des Français, par suite de la faible escorte que les administrateurs de Séville avaient envoyée aux Açores pour accompagner le navire. Je désirais vivement que toutes ces choses belles, riches et merveilleuses, fussent remises à Votre Majesté, car en dehors du plaisir qu'elles lui auraient causé, Votre Altesse eût mieux apprécié mes services; j'ai donc profondément regretté cette perte ^^^ «
Le 3 septembre 1 526, il écrit encore :
ce Lorsque je conquis ce pays , on commença par prélever le cinquième de l'or en lingots pour Votre Majesté ; quant aux bijoux, mes compagnons et moi demandâmes qu'ils fussent attribués à Votre Altesse. Je les expédiai sans retard avec 33,000 piastres d'or en barre. sous la garde de Juiian Alderete, qui, à cette époque, était trésorier de Votre Majesté; les Français'l'en dépouillèrent. Ce ne fut pas ma faute, mais bien celle des officiers qui négligèrent d'envoyer une flotte aux Açores, comme ils le devaient pour une affaire de cette importance ^^\ ^
Cette capture considérable faite par Jean Fleury ne devait pas être la seule. Dans une lettre du i4 février 1 522, de Valladoiid, Pierre Martyr en signale une autre. li' s'agit, cette fois, d'un galion expédié de Saint-Domingue, chargé d'or, de sucre
(*) HerrerA, j* décade, liv. IV.— W Lettres, "p. 282. — (*> Lettres, p. 380.
et d'autres produits de Tile, que le corsaire saisît aux approches de la côte d'Espagne :
ce Ex Hispaniola, unionibus et auro, sacchareisque massis et cassia fistula navis nostris littoribus jam appropinquabat onusta. Pyrata gallus, nomine Florinus, in prospectu navis adortus, expugnavit ac cepit^^^. »
Dans une autre lettre du 19 novembre 1522, également datée de Valladolid, Pierre Martyr, faisant allusion à la même affaire, indique la quantité d'or et la nature des marchandises que contenait le galion pris par Jean Fleury :
ce Anno quippe silperiore, Florinus quidam^gailus pyrata, navim unam ab Hispaniola venientem , auro ad summam octogenta millium dragmarum, unionum vero libris octuncialibus sexcentis, et ruborum saccari duobus miilibus rapuit^^^. »
L'annaliste Herrera rapporte le même fait, et dit que la nef enlevée venait de l'île espagnole, ce avec un chargement de 62,000 ducats d'or, 600 marcs de perles et 8,000 pesant de sucre (^^ w.
Les prises de Jean Fleury, sur les Espagnols, devaient se continuer pendant toute la guerre entre François I^** et Charles- Quint. C'est ainsi qu'en 1522, notamment, il s'emparait de sept nefs espagnoles, expédiées de Cadix aux îles Canaries ^*l.
Une autre capture, sur laquelle les archives espagnoles fourniront peut-être un jour quelques renseignements plus précis, paraît devoir être encore retenue k l'actif de ce pilote d'Ango.
J'ai trouvé dans les Antiquités et chroniques de Dieppe, à la date de 1 61 6, le passage suivant qui, après un examen attentif, m'a paru, quant k la date, constituer une erreur évidente du vieux chroniqueur :
ce Le 6 décembre 1 61 6, dit Asseline, un capitaine du Havre de Grâce, appelé Fleury, amena à Dieppe une prise qu'il avoit
(^^ Opus epîstolarum , lettre 75 y. — ^'^ Opus epistolarum, lettre 771. — ^^^ j" décade, liv. ÏV. — ('*) Raccolta Colombiana, vol. II. part. 5, Rome, 1894.
faite sur les Espagnols, et M. le Gouverneur ne voulans pas que ces étrangers, tant hommes que femmes, missent le pied à terre dans cette ville, il les fit passer jusqu'au batardeau et ensuite détenir prisonniers dans le jardin de Monsieur. Quant au capitaine il fil étroittement emprisonner le nommé Suarez, qui se disoit sergeant maure à Marignan, lequel y avoit assisté les Espagnols dans le combat qu'ils y eurent contre les François. Ce qui fut exécuté en vertu de la main-levée que ce capitaine obtint de M. l'amiral et de la sentence donnée sur icelle en l'amirauté de Dieppe jusqu'à ce que le Roy en eût autrement ordonné. Les autres furent ensuite envoyés k Dunkerque, à la reserve de quatre, que Fleury retint avec Suarez, d'autant plus soigneusement qu'ils avoient, à ce qu'il disoit, massacré en cette rencontre quelques-uns de ses parents. Au reste , le sieur Policien a estimé que cette prise fut amenée à Dieppe l'an 1 620 plutôt qu'en la présente année 1 6 1 6, si bien que, selon sa supposition, il faudrait rapporter ce trait d'histoire à cette année* là (1). 3.
L'erreur matérielle quant à la date est certaine, il s'agit d'une prise sur les Espagnols; or, en 161 6, ou en 1620 suivant le sieur Policien, on était en paix avec l'Espagne. Il s'agit d'un nommé Suarez, qui était sergent more ou corpmandant à Marignan, «lequel y avoit assisté les Espagnols dans le combat qu'ils y eurent contre les François»; or, la bataille de Marignan est de 1 5 1 5 . La prise faite par ce Fleury doit donc être reportée à 1 j 1 6, ou plus exactement à 1 5 20.
Remarquons en outre qu'il s'agit d'un capitaine du Havre de Grâce; Fleury, dont le port d'armement était Honfleur, avait sans doute une propriété au Havre, récemment créé par François P**, car nous verrons bientôt que son fils légitime et son héritier, François Fleury, habitait cette ville.
ASSELINE, Ouvrage cité» vol. II, p. 192.
J'ai voulu m'assurer que la copie du manuscrit d'Asseline n'était pas la première cause de Terreur que je relevais, et j'ai prié l'honorabJe conservateur de la bibliothèque et du musée de Dieppe, M. Milet, de vouloir bien procéder à cet égard a une vérification. Voici sa réponse : « Ayant ouvert à votre intention le vénérable manuscrit d'Asseline, j'ai exactement trouvé, à la date de 1 6 1 6 , le passage concernant le capitaine Fleury. Il n'y a donc aucune erreur imputable à l'impression. Asseline a tiré cette citation du manuscrit Dablon, malheureusement perdu, et sans la critiquer; mais il ressort du contexte que vous avez certainement raison en plaçant au xvi^ siècle l'existence du corsaire Fleury. »
L'audace de Jean Fleury et ses succès devaient avoir un double résultat : d'une part enlever à l'ennemi les trésors du •Mexique dont Charles-Quint avait un urgent besoin pour soutenir la guerre contre la France , et de l'autre obliger ce monarque à prendre, pour protéger les envois de Cortès, des mesures ruineuses, par suite de la frayeur qu'inspiraient les corsaires français sur toutes les côtes d'Espagne et de Portugal.
Cette frayeur était grande, ainsi qu'en témoignent les récits des annalistes espagnols :
ccll y avait déjk en ce temps-là, dit le plus autorisé d'entre eux, quantité de corsaires qui parcouraient c^s mers, attirés par les richesses arrivant des Indes. Pour la sûreté des navires qui venaient de ces pays, on jugea nécessaire de créer une flotte destinée k croiser sur les côtes jusqu'aux Açores, et comme c'était une chose qui importait beaucoup pour le trafic des Indes, il fut arrêté que ladite armée serait entretenue sur l'or, les perles et autres marchandises qui arriveraient des Indes et du Ponant, que cela appartînt au Roi ou k d'autres personnes, attendu qu'il s'agissait de la garde de tous. Et comme on ne trouvait pas d'artillerie, le Roi écrivit aux ducs de Médina Cœli et d'Arcos,au marquis de Tarifa et au comte d'Ayamonte qu'ils
en prêtassent, car cela ne les touchait pas moins que les autres. II écrivit aussi au président de Séville, aux sénéchaux de Xerez et de Cadix et aux autres villes intéressées afin d'y apporter toutes les diligences possibles, si bien que Ton travailla puissamment k armer huit navires pour constituer ladite flotte ^^^ »
La présence dans les eaux espagnoles du corsaire honfleurais mettait Charles-Quint dans un singulier émoi. Cet audacieux marin ne s'avisait-il pas d'enlever un jour, en vue des côtes d'Andalousie, plusieurs bâtiments qui transportaient des blés pour fabriquer le biscuit nécessaire k la flotte des Indes î Exaspéré, l'empereur ordonna que les navires de cette flotte, qui se préparaient au départ, sortissent et donnassent la chasse k cet aventurier.
Ces attaques l'inquiétaient d'autant plus qu'il attendait un nouvel envoi de Cortès, dont il avait un impérieux besoin. Il venait d'apprendre que cinq navires des Indes étaient arrivés k l'île Terceira, avec plus de 300 passagers, 600,000 poids d'or, 2,500 marcs de perles, 1 5,000 arobes de sucre, 50 quintaux de casse, 1 0,000 peaux de vaches, et qu'ils attendaient une escorte avant de s'aventurer k traverser des Açores k Séville. Il fit équiper aussitôt cinq navires ce abondamment fournis d'artillerie et de munitions w avec 350 hommes bien armés sans compter les matelots et les volontaires qui s'embarquèrent. Ordre était donné k l'amiral, s'il ne se croyait pas encore suffisamment en force, de réclamer le concours des caravelles portugaises qui croisaient aux îles Açores, pour venir de conserve avec sa flotte jusqu'au port espagnol. La traversée, dans ces conditions, se fit sans encombre, et la riche cargaison venant du Mexique fut débarquée k Séville. Mais alors, il se produisit un bien curieux incident, qui démontre k quels expédients en était réduit Charles-Quint.
ti) Herrera, 3* décade.
« Il était alors occupé à lever une armée pour aller contre le roi de France, à quoi il avait employé beaucoup d'argent; outre les gens de pied et de cheval levés en Castille, il avait encore fait venir 5,000 Allemands des Flandres, et pour soudoyer cette armée il avait engagé ses rentes et droits royaux; mais cela ne suffisait pas, et comme il n'était pas juste qu'il quittât une entreprise si bien commencée, il ne trouva rien de mieux que de se servir de Tor et des perles des marchands et des particuliers, qui arrivaient des Indes, montant à la somme de 300,000 ducats.»
On promit aux personnes ainsi dépouillées de leur servir la rente de leur argent, ce dans les quartiers et termes accoutumés». Cette confiscation brutale accomplie, ordre fut donné de faire battre aussitôt de la monnaie et de l'envoyer à la Cour. Mais cela ne suffisait pas encore, et l'Empereur écrivit k Fernand Cortès, en 1 523, pour lui faire savoir les grandes et continuelles dépenses qu'il avait faites depuis son élection k l'Empire, et par suite des guerres continuelles contre le roi de France « k cause de quoi il fallait qu'il trouvât de grosses sommes de deniers, parce qu'il en était en grande nécessité, et qu'il le secourût de quelque or, tant de celui qui appartenait au roi que de celui qu'il pouvait avoir en propre, ou de quelques autres personnes qui en eussent; d'en envoyer enfin le plus qu'il pourrait ^^^ ».
Le puissant monarque qui en était réduit k dépouiller ses sujets pour se procurer les sommes nécessaires k ses expéditions et qui s'abaissait ainsi k mendier les secours de Cortès, ne devait pas oublier l'homme quiavait plusieurs fois saisi au passage les trésors attendus avec une impatience fébrile pour parer aux dépenses les plus pressantes. Les précautions prises pour éviter le retour de pareilles agressions, l'armement de flottes 'entières destinées k escorter les galions des Açores k Séville, la présence
t^J H ERRERA, Ouvrage cité.
Signalée des corsaires français dans les eaux espagnoles donnèrent lieu à une correspondance énorme dont la masse trahit les inquiétudes du souverain dont elle émanait.
En voici une dernière preuve :
ce En I 526, comme les Français allaient toujours en course, nous dit encore le vieil historien, l'on manda aux juges de l'île espagnole et à tous les ministres des Indes, qu'ils donnassent ordre que les- navires qui partiraient de là pour passer en Castille fussent bien pourvus d'armes, et de ce qui était nécessaire pour leur défense; qu'ils s'assemblassent dans l'île Espagnole et que de là ils partissent tous ensemble de compagnie; et que lorsqu'ils partiraient de là pour faire voile, ils s'attendissent les uns les autres pour venir en flotte, et pour arriver avec plus de sûreté, parce que l'on avait appris que les corsaires avaient capturé un navire, et avaient emmené le pilote et l'aiguille pour apprendre la navigation de ces parages, et aller y attendre les galions qui viendraient des Indes, pour mieux en venir à bout. Ce même ordre se donna pour les navires qui partiraient d'Espagne pour passer aux Indes. Le roi, considérant d'ailleurs que d'ordinaire il fallait armer pour la sûreté contre les corsaires, surtout qu'il était indispensable que les vaisseaux allant aux Indes fussent mieux équipés et armés pour leur défense et qu'ils n'avaient pas l'artillerie nécessaire pour cela, manda aux officiers de Séville qu'ils vissent s'il y avait moyen d'en fondre. 53
Des captures d'une importance aussi considérable que celle des galions du Mexique faisaient de l'amiral des flottes d'Ango un corsaire singulièrement redouté, et de Jean Ango lui-même un armateur dont l'heureuse fortune lui assurait des associés prêts à prendre leur part de si riches trésors. Elles étaient en même temps de rudes coups portés à la puissance espagnole et devaient valoir à leur auteur la haine sans cesse renouvelée de Charles-Quint et une fin tragique. Elles expliquent aussi ce
passage d'une lettre de Marguerite de Navarre, sœur de François I^*", écrivant en 1 526, k propos d'Ango et de son gendre, M. de Bures, qu'ils ont «merveideusement fort servy le Roy sur le faict de marine et guerre de la mer, le tout à leurs propres cousts et despens » ^^l
Mais c'est contre les Portugais que les entreprises de Jean Fleury devaient se manifester avec le plus d'activité. Partageant la haine de ses compatriotes normands contre ce peuple cruel, atteint peut-être dans ses proches, certainement dans ses amis et dans ses intérêts, par de barbares exécutions à la côte du Brésil, il poursuivit pendant sept ans ses navires sur toutes les mers et devint la terreur des marins de cette nation.
Une liste a été dressée des prises qu'il a faites dans des conditions qui donnent k ce travail un certain caractère d'authenticité. On conserve dans les archives de Torre do Tombo, en Portugal , le texte des réclamations rédigées par le docteur Georgio Nunes, jurisconsulte, représentant du gouvernement de Jean III, délégué officiellement au tribunal des prises composé de juges français et portugais réunis k Bayonne en 1539. (certaines ont trait aux captures faites par Jean Fleury de 1 5 2*1 k 1527. Elles ont été rédigées après une enquête minutieuse dans les diverses localités du Portugal.
La première prise remonte au mois d'août 1521. Elle est faite comme toutes les autres, du reste, pour le compte de l'armateur Jean Ango, par Jean Fleury, ayant comme second Sylvestre Billes ou Gilles ^^l Elle consistait en un navire chargé de
(*^ GÉNIN, Recueil de lettres inédites de Marguerite d'Ângouleme, reine de Navarre, Paris, 1841.
^'^ Le nom de ce marin est orthographié Villas, Villes et Billes dans les réclamations du docteur Nunes.
Le changement de B en V s'explique par la similitude de prononciation de
ces deux lettres en portugais. 11 est aussi appelé Sevestre Billes, ainsi que nous nous en sommes assuré sur le texte original, dans l'arrêt du parlement de Rouen du 22 décembre 1 j2 j cité plus loin. Son fils Jacques de Billes, sieur du Foyer, résidant à Honflcur, figure aux registres du tabel-
nombreuses marchandises et expédié de Lisbonne à Saphy. Le bâtiment de Jean Fleury est indiqué comme ayant été armé Il Rouen.
A la date du 29 mai 1539, î^^^ ^^ ^"^ présentée la réclamation au tribunal des prises de Bayonne, le fils légitime de Jean Fleury, François Fleury, était entré en possession de l'héritage paternel et le jurisconsulte Nunes émettait la prétention qu'il ce titre il devait restitution des prises faites par son père.
Nous reproduisons, en raison de son importance, la partie principale du texte des mémoires rédigés par Georgio Nunes. Ils contiennent de longs détails sur les propriétaires des navires enlevés par Jean Fleury et les marchandises qu'ils transportaient.
La copie en est insérée aux pièces annexes.
ce Hacc est petitio que proponitur in isto juditio ex parte DidaciFerdinahdi, mercatoris vicini civitatis Ulixbone , per magistrum Georgium Nunes, Jurium doctorem, advocatum deputatum pro negotiis. Lusitanorum , adversus Franciscum Florim , filium Johanis Florim defuncti, super depredatione sequenti et Silvestrum Villas, et Johanem Ango.
ce Item dicit dictus Nunes quod navigando in quodam navigio , a civitate Ulixbone ad civitatem Saphiensem , onusto multis mercibus. . . fuit captum dictum navigium per Johannem Florim cum quadam navi armata in Rothomago, cujus erat capitaneus, per vim manu forti armata et dicta spoliatio facta in mense augusti anno mv^'xxi...
ce Item per mortem dicti Joannis Florim supervivit Franciscus Florim, filius dicti Florim sui patris legitimus, qui se immiscuit
iionage de cette viHe, à la date du 20 novembre 1J90, comme participant pour vingt écus soleil à l'armement du navire la Suz^imtt, du port de 50 tonneaux destiné au voyage
«de Pérou et aultres lieux». «< Le Pérou » doit se traduire par « les Antilles. » — Voir Charles et Paul BrÉARD, Documents relatifs à la marine normande, p. i6z, Rouen, 1889.
hereditati dicti suî patris, quapropter tenetur restîtuere ablata tamquam hères patris. . . » (Mémoire n? 4-)
Sylvestre Billes ou Gilles, le second de Jean Fleury, désigné dans* la réclamation du jurisconsulte Nunes, était, comme son compagnon d'armes, originaire de Honfleur. C'était, lui aussi, un rude marin et les actes du parlement de Rouen nous font connaître, k propos des droits de prise de l'amirauté, un de ses exploits.
En l'année 1 524, sur son navire /a Barbe ^ armé en guerre, il avait fait la rencontre de deux bâtiments espagnols, les avait poursuivis et enlevés. Ils étaient chargés de sucre, de mélasse et autres marchandises. En revenant à Honfleur, il fut assailli par une violente tempête et obligé de relâcher dans un port breton. Le vice-amiral de Bretagne prétendit qu'il lui appartenait de juger la prise, la déclara légale, fit procéder à la vente des deux navires et des marchandises, puis s'en adjugea le dixième réservé à l'amirauté. Sylvestre Billes retourna ensuite k Honfleur et fit, k son arrivée, comme il le devait, le rapport de son voyage k l'amiral de Normandie. Celui-ci réclama le dixième de la prise auquel il soutenait avoir droit, la Barbe appartenant au port de Honfleur.
Billes en appela devant le parlement de Rouen qui donna gain de cause k l'amiral de Normandie et condamna celui de Bretagne k restituer ce qu'il avait reçu^'^.
En juin 1 522, Jean Fleury, amiral d'une flotte de sept vaisseaux, surprenait k l'île de TénérifFe, un bâtiment portugais dont il s'emparait de vive force.
ce Item dicit dictus Nunes quod navigando in quodam navigiô appellato a piedade novo ... et dum dictum navigium esset surtum cum ancora in Tanarife insula Canarie ... in mense junii McccccxxiJ supervenerunt septem naves Gallorum, quarum
^*î Actes du paHementy 22 décembre 1525.
►t> ZX ]<-^
erant capitaneus major dictas Johannes Florim, aut de Bella
villa, vel alij capitanei eorum mandato et de sua conserva
que fuerunt arma te per dictos Gallos Jôhannem Ango, Bella
r villa et Silvestrum de Villa, et per vim manu forti armata depre-
^ daverunt et spoliaverunt omnes merces et res cum dicto navi-
; gio. . . >? (Mémoire n^ 8.)
I En 15313, Jean Fleury capturait une nef portugaise qui
j revenait de^ Indes avec une cargaison évaluée à 180,000 du-
I cats^^l
Au mois de mars 1524, la caravelle d'un nommé Vincent Ferdinand, allant d'Espagne aux îles Canaries, chargée de di-r verses marchandises, était attaquée et capturée par plusieurs navires français dont étaient capitaines Jean Fleury et un autre corsaire du nom de Bellevîile ou Beaulieu.
ce Item dicit quod etiam per dictos GalIos cum suis navibus vel çum aliquibus illarum, quarum erant capitanei Johanes Florim et Bella yilla, vel al ter eorum, cum suis navibus que fuerunt armate per dictos jam nominatos, scilicet Johanem Ango comitem Diepe, et mons. de Bella Villa, et Silvestrum Villa, vel aliquem illorum, fuit captum et depredatum per vim manu fbrti armata in mense marcij dictô anno mcccccxxiiij navigando ab Jspali ad Canarias, scilicet quodam navigium Vincencij Ferdinandi versus Callem onustum pluribus mercibus. >> (Mémoire n^ .8.) Aux mois d'août et de septembre de Ja même année, une flotte normande poursuivait et prenait de nombreux bâtiments portugais; les principaux capitaines des jiavires français étaient toujours Jean Fleury et Belleville.
ccltem dicit quod eaedem quinque naves aut plures depre-^ daverunt et spoliaverunt multa alia navigia et merces et res et pecias quarum erant onusta Lusitanorum in jnari in eodem anno mcccccxxiiij in mense septembris apud Berllengas et simi-
(*î Pierre MARTYR, Opus epistoLirum ^ DCCC.
liter per eosclem Gallos cuin aliqua de suis navibus de dicto numéro V navium , quarum erant capîtanei majores dicti de Bella villa et Johannes Florim , fuit fàcta dicta depredatio in augusto dicti anni mcccccxxiiij au cab sancti Vincencij de dicto navigio Ferdinandi Vallasci...
c. Item dicit quod navigando in quodam navigio ... a civitate Zam ftrensi ad villam de villa nova de portimao portugaiie onusto mulcis rébus pertinentibus eidem Ferdinandi Vallasci et dicto Georgio Machado in mense augusti anno mcccccxxiiii fuit captum dictum navigium per quamdam navim que erat de societate et conserva aliarum quinque navium vel plurium, quarum erat capitaneus major dictus Johanes Florim , vel dictus mons. de Bella vista, vel alius capitaneus ex mandato illius vel illorum que fuerunt armate per dictos de fiella villa, Johanem Ango et Silvestrum de Viffa. « (Mémoire n° 8.)
Pendant le même mois de septembre 1 524, un Portugais du nom de Johanes Viegas allait des îles du cap Vert à la ville de Tavira sur un navire chargé de diverses marchandises. Il fut rencontré en mer par Jean Fleury, capitaine major de plusieurs nefs armées par Ango, et attaqué avec une telle furie que son navire fut coulé et tous ceux qui le montaient noyés, k l'exception de deux matelots qui purent s'échapper à la nage.
ce Item dicit quod navigando in quodam navigio Emanuelis Gomesij ab insula de cab verde ad dictam civitatem Tavire onusto multis mercibus fuit captum per dictum Johanem Florim, capitaneum majorem certarum navium que fuerunt armate per dictum Johannem Ango, vel per alium seu alios capitaneos mandato dicti Johanis Florim, capitanei majoris... per quam navim et gentes et capitaneum jam dictum fuit ibi spoliatus Johanes Viegas... navigio in profundum maris submerso cum omnibus personis que in eo erant, que fuerunt suffocate, et ipso Johane Viegas suffocato et mortuo in aqua maris... duobus exceptis qui natando evaserunt fugiendo et hoc in mari versum
insulam corvij portugalie in mense septembris mgcccgxxuu et dictum navigium Gallorum veniebat ab insulis do Brasilut&ma vagatur...w (Mémoire n° 3.)
Le mois suivant, les réclamations du jurisconsulte Nunes signalent deux prises faites par Jean Fleury : l'une du navire d'Antonio Jehan, chargé de marchandises et enlevé dans les parages du cap Saint-Vincent; l'autre de la nef d'un sieur Blasius Jehan qui revenait de Hollande. C'est lorqu'il regagnait Dieppe ou Honfleur que Jean Fleury aurait effectué cette seconde prise. II aurait été alors à la tête de sept navires.
ccRequesta adversus Franciscum Florim, filium et heredem Johanis Florim , et Guilletam de Ponchas viduam de mons. de Bella vifla... et Johanem Ango et Johannem Ferei et Reinaldum Ferei ejus fratrem dominos de Vauchouquet et filios héredes Michaelis Ferei defuncti... Probare in tendit dictus Nunes quod navigando in quodam navigio Antonii Johanis... onusto multis mercibus... in mense octobris anno mccgccxxiiij in paragio passus au cab Sancti Vincentii fuerunt spoliatide omnibus mercibus... per dictum Johanem Florim capitaneum cum quadam navi aut galeone armato seu armata per dictos Johanem Ango et patrem dictorum Ferei et Bella villa... et sic per vim manu fbrti armata per supradictum Florim fuit facta dicta spoliatio...» (Mémoire n^ i j.)
ce Dicit et probare intendit dictus Nunes quod per dictum Johanem Florim aut Bella villa ex mandato dictorum armatorum cum septem navibus armatis ab eisdem Gallis . . . quidam Blasius Johanes vicinus de Miragaia in mense octobris annoMcccccxxiiu navigando in quodam navigio onusto salle ad regnum Ullandie. . . dum rediret... fuit spolia tus per dictos Gallos et naves, quarum dictus Florim erat capitaneus major, vel dictus de Bella villa.. .w (Mémoire n° 15.)
Le scribe portugais nous fait connaître ici pour la première fois le nom d'un autre armateur, associé d'Ango, Michel Férey,
décédé avant t 5 3 9 , et dont les fils Jean et René sont alors seigneurs du Val Chouquet.
Divers actes nous ont fourni des détails précis sur cet associé d'Ango. Originaire de Honfleur, Michel Férey que Ton surnommait Vauchouquet, — c'était le nom d'une ferme qu'il possédait près de la ville, au Val Chouquet ^^^, — était ccmaistre des houvrages de Honnefleu», c'est-à-dire entrepreneur de maçonnerie, chargé des ouvrages du roi, lorsque furent adjugés les i**", 2 et 3 mars 1 5 17, par Guyon le Roy, chevalier, sieur du Chillou, vice-amiral de France et capitaine de Honfleur, les travaux du port et de la ville Françoise-de-Grâce que créait François l^f «comme le lieu le plus propre et plus aisé de la coste et pays de Caux à faire havre pour y tenir en seureté les navires et vaisseaulx navigans sur la mer océane^^^>. Ces travaux comprenaient les jetées , deux tours et les fortifications de la nouvelle cité. On lit dans le procès- verbal d'adjudication que «Michel Ferey, maîstre des houvrages de Honnefleu, et Jean Gaulvyn, maistre des houvrages de Harfleu, ont accordé faire ledit houvrage à xxii livres x sols tournois pour toise (^^>.
La même année, Michel Férey, qui était évidemment dans les meilleurs termes avec le vice-amiral, achetait, par contrat pa^é le 19 mars 1517 devant Jehan le Parmentier et Chariot Vallée, tabellions à Honfleur, une nef nommée k Saint-Franf^j, ayant appartenu à Jehan le Bailly, marchand à Angers, et
<^J Val Chouquet ou Chuquct, était situé dans ia forêt de Touques , ainsi qu'il résulte d'un acte du 29 mai 1728, par lequel la ville de Honfleur est autorisée à prendre dans cette forêt, pour la réparation de l'hôtel de ville, vingt chênes : au triage du Val Chuquet, aux fossés du Theil , etc. — Le 6 mai 168}, requête d'Alexandre du Butin, sieur du Val Chuquet, se prétendant
noble et demandant à être rayé du rôle de la taille. (Archives de Honfleur, p 211 et 142. — Paris, m-8*, 1885.)
^*) Commission de François I" à l'amiral de France Bonnivet, 7 février 1517.
^^^ De Mer val. Documents relatifs à In fondation du Havre, Rouen, i^7J»
in-8®, p. 27.
la cédait k messîre Guyon le Roy, sieur du ChilIou^Férey prenait, dans cet acte, la qualité de marchand, bourgeois de Honfleur,
Tout en exerçant sa profession d'entrepreneur de maçonnerie, il s'occupait d'armements et d'avitaillement de navires. La grosse affaire dont il avait assumé la charge allait l'amener à'fixer sa résidence au Havre. Les travaux s'exécutent^ et nous relevons divers payements qui démontrent avec quelle rapidité ils étaient conduits ;
c< Durant la sepmaine finissant le samedy v"™^ jour de septembre 1 5 1 7, ont esté payéez à Micquelet Ferey et Jehan tGauvain, maistres maçons du Havre, pour le paiement de iii^lvjii toises ung tiers, vni'^LXii 1. x s. •
«Durant la sepmaine commencée le dimanche xxv^ jour d'octobre 1 5 1 7, à Micquelet Ferey et. Jehan Gàuvairi pour 11^ XL VIII cordes deux pieds et demy de massonnerye, v*" v^iii" I.
«Durant la sepmaine commencée le Jundi xxii® . jour de mars 1 5 1 8, k Micquelet Ferey. et Jehan Gàuvain, maistres massons, six mil troys cenz cinquante trois livres kséksolz neuf deniers pour 11^ un" 11 toises un quart et demy, '';^V
«Durant la sepmaine commencée Je .dymanché xxiiu^ jour d'octobre 1 5 1 8^ k Micquelet Ferey et- Jeaii'.Ga^vain, maistres maçons, pour mil xvii toises de maçonnèrfe^xixH'^yiii^^nii^ii I.
L'entrepreneur signe aux actes qui: leconcernent;« Ferey».
Résidant au Havre, il y acquiert un terrain,. ce-^oè constate un procès-verbal du mois de septembre 1 5 24 doii'Hant la mesure des divers lieux et places fieffés en. la ville, ordonnée, par arrêt du parlement de -Rouen. On y lit au milieu d'autres merf* tions du même genre.: :>
« La place de Michel Ferey, dict Vauchouquet,.au'droict du
î^) De MervAL, Ouvrage cité, p. 71, 85 et suiv.
sîeur de Fontaines, icelle place rapportée contenir 90 piedz carrez. Icelluy Ferey présent à ladicte mesure. »
Enfin , en 1532, dans un rapport au roi sur l'enquête faite pour évaluer l'indemnité due aux héritiers de Louis de Vendôme auxquels appartenaient des terrains où ont été élevées les fortificatipns du Havre, on lit : te Et le mardy 24^ jour de septembre, en la maison du seigneur de Vauchouquet, où estoit lors mon logis ...» Et plus loin : «Et le jeudi 26^ jour dudict moys de septembre dudict an 1532, audict logis dudict Vauchouquet. . .^^^»
Le :fils de Michel Férey, appelé par Nunes Reynaldus, est désigné par son frère Jean, dans un acte de i J7î, sous le prénom de Régné et qualifié capitaine de navire ^^K
La personnalité de Michel Férey, armateur, associé d'Ango, étant bien établie, revenons à notre corsaire.
En 1 5 2 5 , les réclamations de Georgio Nunes signalent trois prises; les deux premières en avril, la troisième au mois d'août. C'est d'abord un bâtiment se rendant à l'île de Ténériffè qui est enlevé avec les marchandises qu'il contenait, par un navire de la flotte d' Ango dont était capitaine major Jean Fleury ; c'est ensuite un vaisseau parti de Calais et se dirigeant vers San Lucar de Barrameda, avec son chargement, capturé par deux nefe normandes sous les ordres de Jean Fleury ; c'est enfin un nommé George Machado qui, faisant route pourTavira, tombe au pou^ voir des bâtiments que commandait ce corsaire.
ce Petitio adversus Franciscum Florim filium et heredem Johanis Florim ejus patris defuncti et vicinum de Abra degraça. . ., et Gilletam de Ponchas, viduam mons. de Bella villa et heredem. . . , et contra Johanem et Reinaldum Ferei ejus fratrem, dominos de Vauchoquet, filios et heredes Michaelis Ferei armatôris navis /a Espanhola defuncti, et contra magistrum Stephani
(^) De Merval, Ouvrage cité, p. 332. — ^*) Communication de M. Paul Brcard, notaire à Honflcur.
Truste!, maritum uxorîs quondam Jacobi destimao Villa et tutorem Abel f. minoris xxv ann., filii dicti Jacobi, et contra Johanem Ango, vicecomitem Diepe, super depredationibus sequentibus.
ce Item dicit dictus Nunes quod navigando in quodam navigio appellato o Bretao cujus dominus erat Benedictus Ludovici vicinus d'Azurara villa de Conde ad Tanarife, insula Canarie. . ., fuerunt spoliati et depredati dicti Lusitani et consortes cum dicto navigio in mari prope Berlengas in mense aprilis anno mcccccxxv per quamdam navim Gallorum classis seu de conserva aliarum plurium navium , quarum erat capitaneus major Johanes Florim, que fuerunt armate per dictum de Bella villa et Johanem Ango. « (Mémoire n^ 9.)
ce Petitio adversus Franciscum Florim , filium Johannis Florim defuncti, vicfnum de Abra de graça et heredem dicti sui patris vagabundum vel alias absentem , et ejus tutorem seu curatorem , et contra Silvestrum Villa et Johanem Ango.
ce Dicit dictus Nunes quod, navigando per mare in quodam navigio Stephani Cintrâo, vicini de villa de Lagos, onusto de atuum ad civitatem de Calez et prosequendo suum viagium versus San Lucar de Berrameda in mense aprilis anno mcccccxxy fuit dictum navigium captum per duas naves Gallorum cum omnibus mercibus et rébus . . . per dictos Gallos et per Johanem Florim eorum capitaneum cum sua gente, qui eos spoliavit seu spoliaverunt de rébus.» (Mémoire n^ 17.)
ce Item et res seu peçie pertinentes dicto Georgio Machado erant multe vestes et pecie pertinentes ad lectum ... de quibus fuit spoliatus dictus Georgîus Machado per naves quarum erat capitaneus major dictus Johanes Florim, in mense augusti mcccccxxv inter villam de Faram et Taviram , in navigio vel de navigio dicti Ferdinandi Vallasci. 3> (Mémoire \iP 8.)
En avril 1 526, c'est un nommé Emmanuel Ferdinand, dont la nef et les marchandises sont enlevées de vive force par Jean
Fleury, de Belleville ou Beaulîeu^ et Sylvestre Billes, à la tête
d'une flotté de six navires.
:: Au mois de mai suivant, dans le trajet des Flandres en
Espagne, un autre bâtiment portugais est pris par les mêmes
corsaires.
ce Item pretçrea navigando in quodam navigio Egidii Didaci et Sefaastiani Gondiçaivi , de Tavira ... ad dvitatem Zamorensem. . . , per viginti lëucas ad mare versus Tavîram, in mense aprilis aniio mcccccxxvï , onusto rehuâ et peciis et .vestibus . . • pertîhentibus cuidam flmanuelli Ferdlnandi . . . , de quibus omnibus' fuit dictus Emanuel Ferdinandus spoliatus per dictum Johaném Florim et Bella villa et Silvestrum Villa,, capitaneos dictarum navium majores vel classis aut classim dictarum qui per se vel, alios eorum mandato. cum sex navibus. . . ceperunt et depredaverunt predictum Emanuelem Ferdinandum, ut supra, per vim; ;>3 ( Mémoire n° 8 • )
ce Item preterea navigando in quodam navigio cujiisdam Francisai Ludovici , vicini dicte civitatisTavire, ab insulis Canariead Callem., cum pluribus mercibus et rébus. . ., fuit spoliatus et depredatus dictus FranciscusLudovicus. . . per dictum Johanem Florim, capitaneumi majorem dictarum navium, aut Bella et Silvestrum Villa • . . , scilicet cum duabus navibus et duobus galleonibus dicte classis quarumet cujus erant predicti capitaneî. . . , in nîense mâii anno mcccccxxvï , inter Callem etSan Lucar. » (Mémoire n^ 8.)
Dan^ ia dernière année de sa navigation , Jean Fleury fait encore deux prises, Tune en juin i J27 du navire d'Antoine Olliveira,- allant de Tavira en Flandre, l'autre en septembre d'un navire se rendant de Lisbonne au cap Saint- Vincent.
ce Item dicit quod, navigando. . . in quodam. navigio An tonii de Oliveir^ cujus magister erat Didàcus Velho.. ., a civitate Tavire ad Flandriam fuit captum cum omnibus mercibus quarùm erat onustum in mense junij mcccccxxvii , in canalli Flandrie per
dictum Johanem Florim vel per suas naves scilicet cum duabus navibus de sua conserva et societate mandato seu ope iUius que fuerunt armate per dictum Ango per se vel cum aliis et fuerunt spoliatî în eo de mercibus. » (Mémoire n9 3.)
ce Item et Baltassar Gondissaivi vicinus Tavire , fuit spoliatus per dictos Gallos cum quinque navibus classis dictorum Johanis Florim et Bella vifla armatis per supradictos, de quodam navigio Francisci Vallesci , fanhoso dicte cîvitatis , navigando ab eadem civitate ad Ulixbonam ad cab de San Vincente, in mense septembris anno mcccccxxvii, per vim manu forti armata. » (Mémoire n° 8.)
Telles sont les prises connues que les Portugais attribuaient à Jean Fleury, pour lesquelles il s'était trouvé des survivants capables de désigner d'une manière plus ou moins vague le nom du corsaire qui les avait capturés, et qui, effectuées en deçà du méridien de l'île de Fer, pouvaient fournir matière à contestation. Mais combien en a-t-il été fait au delà de la ligne des amitiés ou sur la côte du Brésil et dont les équipages ont été engloutis au fond des mers avec les navires qui les portaient, sans que personne ait survécu pour dire qui les ayait détruits l De pareils drames ont dû être fréquents , car la fureur vengeresse qui animait nos marins était extrême.
PjROTESTA TION DU BARON DE SaINT-BlANCARD CONTRE LA
PRISE DE LA Pèlerine. — Lettre de marque de Jean Terrien. — Capture de la Madeleine par les Portugais. — Correspondance de Charles- Quint
AU SUJET DE l'exécution DE JeAN FlEURY. LeS
COMPAGNONS d' ARMES DE CE CORSAIRE.
En même temps que les réclamations portugaises rédigées par Nunes étaient produites au tribunal des prises de Bayonne, les armateurs français lui opposaient les leurs , qu'il serait aussi intéressant de connaître. Mais que sont-elles devenues! Ontelles été conservées! Dans quelles archives ignorées gisent-elles enfouies î Cette conférence de Bayonne n'a du reste pas abouti. Les rivalités des marins des deux nations ont continué plus ardentes que jamais et les assauts répétés de nos corsaires ont fini par affaiblir la puissance portugaise à un tel point qu'elle n'a pas résisté au premier choc des Hollandais.
Un acte jusqu'à ce jour inédit, et d'une réelle importance dans cette étude sur la vie de l'armateur dieppois, — je veux parler d'une nouvelle lettre de marque que j'ai découverte au cours de mes recherches, — indique dans son texte, reproduit .au chapitre ix, qu'au sujet tout au moins de trois navires, la Aiichelle, la Musette et l'Allouette, Jean Ango a présenté des réiclamations k la conférence de Bayonne, sans résultat du reste, -, puisque la lettre de marque est délivrée par François I^^ pour permettre au vicomte de Dieppe de recouvrer par la force, sur
les Portugais, le montant de ses pertes.
Mais, à défaut des mémoires remis par Ango aux commissaires français de la conférence de Bayonne, ^-Ç^w ai trouvé un autre , rédigé par un des principaux officiers de François I^*" et
qui constitue l'acte d'accusation le plus terrible contre les agissements des Portugais et de Jean III lui-même ^^\
J'en traduis sans commentaires la partie principale. Le texte original se trouve aux pièces annexes.
Protestation de Bertrand d* Orne s an, baron de Saint- Blancard, commandant les galères du Roi dans la Aléditerranée , contre la prise du navire la Pèlerine.
ccAu mois de décembre i j 3 o , le plaignant , avec le consentement et l'expresse licence du Roi très Chrétien, armait un navire lui appartenant, appelé la Pèlerine, portant i 8 canons et d'autres pièces d'artillerie en assez grand nombre pour la défense de la nef et plus tard d'un fort. Ce bâtiment était en outre muni d'armes, piqiies, lances, etc. Son équipage se composait de 1 20 hommes. Sa cargaison consistait en marchandises recherchées et ayant un grand prix dans les îles du Brésil; elles devaient être échangées contre d'autres desdites îles très demandées en France. La Pèlerine transportait aussi les instruments exigés pour la construction d'un fort et pour les cultures nécessaires à sa garnison.
ce Jean Duperet, capitaine du navire, partit de Marseille et navigua pendant trois mois, après lesquels il parvint auxdites îles, dans un lieu dénommé Fernambouc.
«Il y trouva six Portugais qui, à la tête de nombreux sauvages , /attaquèrent les Français avec la plus grande fureur, mais. Dieu aidant, ces derniers s'en tirèrent sains et saufs et remportèrent la victoire. La paix conclue entre eux, les Français aidés par les sauvages et les six Portugais , qu'ils payaient pour cela, construisirent un fort afin de pouvoir défendre contre les indigènes leurs marchandises et leurs personnes.
çcPour ce travail, 4>ooo ducats furent versés par Duperet. Ce
(*^ Cette pièce est citée par Ch. VARNHAGEN dans son Hhtoria do Brasii, t. I", p. 44^
dernier, pendant que Ton construisait le fort, trafiquait librement avec les habitants desdites îles, et échangeait les marchandises qu'il avait apportées de Marseille contre des objets en quantité telle que le fort pouvait à peine les contenir. Puis, ledit fort étant muni de toutes les choses nécessaires pour sa défense, il renvoya /a Pèlerine en France avec un chargement des objets reçus en échange, parmi lesquels se trouvaient :
ce 5,000 quintaux de bois du Brésil, dont le cours était alors en France de 8 ducats le quintal, ce qui représentait une valeur de 4o>ooo ducats;
«300 quintaux de coton d'une valeur de 3,000 ducats, à raison de i o ducats par quintal ;
«Autant de graines de ce pays d'une valeur de 900 ducats, à 3 ducats par quintal ;
cc6oo perroquets, sachant déjà quelques mots de français, d'une valeur de 3,600 ducats, à 6 ducats l'un;
«3,000 peaux de léopards et d'autres animaux, d'une valeur de 9,000 ducats, à 3 ducats par peau;
ccDu minerai d^or pour 3,000 ducats, et des huiles médicinales pour 1,000 ducats;
«Le tout s'élevant au chiffre de 62,300 ducats. - «Audit navire fut donné comme capitaine le s' Debarran avec 4o hommes d'armes, pour, sa défense contre les pirates. Parti de Fernambouc, il arrivait au mois d'août i j 3 i , après une navigation assez heureuse, au port de Malaga, en Espagne, où le défaut de vivres lui fit jeter l'ancre. Il y trouva dix caravelles commandées par Dom Martin et Antonio Corréa. Debarran, sur leur invitation, s e rend it à leur bord, et là ils lui demandèrent d'où il venait et où il allait.
«Puis lesdits Portugais, amitié ayant été jurée de part et d'autre, et connaissant la cause qui l'avait obligé à relâcher, remirent trente quintaux de biscuit à Debarran, et comme ils disaient se rendre à Rome où Dom Martin se prétendait chargé
d'une mission par le Roi de Portugal , ils offrirent aux Français de naviguer de conserve jusqu'à Marseille.
ccCette offre ayant été acceptée,, tous les navires sortirent ensemble du port de Malaga; mais k cinq milles en mer le calme les surprit. Le lendemain, fête de l'Assomption, Dom Martin, feignant de vouloir consulter les équipages et capitaines sur ce qu'il convenait de faire , invita Debarran et le maître de son navire à venir le trouver; dès qu'ils furent a son bord, Dom Martin, en présence de Corréa et d'accord avec lui, les retint prisonniers , fit saisir les autres hommes à bord de /a Pèle^ rine, les chargea de fers, pilla la cargaison et envoya au Roi navire et prisonniers. Le Roi ratifia tout, fit mettre les Français en prison et s'appropria la nef et les marchandises.
«Informé de la construction du fort k Fernambouc et de l'existence en ce lieu de marchandises et d'armes, ledit Roi fit armer trois navires dont il donna le commandement k Pierre Loppes, avec ordre de se rendre en toute hâte audit fort, pour le détruire, y saisir les marchandises et massacrer les hommes de la garnison.
crDéjk, en l'année 1 5 26, le même prince avait publié par tout son royaume un édit ordonnant k ses sujets , sous peine de mort , de couler bas tous les bâtiments français allant auxdites îles ou en revenant, et avait remis k cette fin audit Corréa une commission expresse signée de lui.
«Le Roi de Portugal a ainsi agi alors qu*aucune guerre n'existait entre lui et le Roi de France ou leurs sujets; bien plus, ils étaient alors alliés; en outre, les marchandises dont il a été fait mention ne sont pas de celles que l'on considère comme contrebande de guerre, et le Roi de Portugal n'a dans- lesdites îles ni domaine ni juridiction, les naturels n'y supportant d'autres règles que les mœurs et rites sauvages.
«On peut également poser en fait que ledit Roi de Portugal n'a sur ces îles aucun pouvoir de plus que le Roi de France,
puisque la mer est k tout le monde, que les îles susdites sont ouvertes à tous ceux qui y abordent et qu'il est en conséquence permis non seulement aux Français mais encore à toutes les autres nations de les fréquenter et d'y avoir commerce avec les indigènes.
«Il devait d'autant plus en être ainsi que les Portugais circulaient librement en France et y faisaient ouvertement le commerce avec les Français, et que par réciprocité il devait en être de même pour les Français en Portugal et auxdites îles, étant donnée surtout l'alliance existant entre les deux rois.
ce Vers le mois de décembre de ladite année 1531, Loppes aborda au port de Fernambouc, avec ses navires, assaillit pendant 1 8 jours k coups de canon le fort du plaignant et le détruisit en partie. Le commandant de ce fort, M. de La Motte, voyant qu'il ne pourrait être secouru de longtemps, entra en pourparlers avec ledit Loppes pour traiter d'une capitulation et, après de vives discussions, l'arrangement suivant fut conclu entre eux : Le fort serait livré audit Loppes agissant au nom cju Roi de Portugal ; ledit Loppes laisserait libres les hommes et respecterait les marchandises existant dans le fort; il transporterait les uns et les autres, sans frais, sur un territoire libre; ce qu'il promit. La transaction ainsi conclue fut solennellement jurée par ledit Loppes sur le saint corps du Christ, sur l'hostie consacrée; mais après la reddition du fort et au mépris de ce serment, ledit Loppes fit pendre le capitaine de La Motte et vingt de ses compagnons, en livra deux vivants aux sauvages pour les mettre en pièces et les manger; puis il amena au Roi de Portugal les survivants, avec les marchandises et tout ce qui se trouvait dans le fort. Le Roi fit emprisonner au Faro ces Français, avec les autres saisis par Corréa, et s'appropria les marchandises.
ccDans cette prison, les malheureux détenus furent maltraités pendant vingt-quatre mois par les Portugais, privés de nourri-
ture et soumis k de tels sévices que quatre d'entre eux y moururent. Ce temps écoulé, les autres, à l'exception de onze, furent relaxés. Les prisonniers avaient été forcés par les Portugais de signer de fausses déclarations dans l'enquête faite par eux sur les déprédations auxquelles ils s'étaient livrés.»
Les doléances d'Ango, à la conférence de Bayonne, seront peut-être un jour découvertes et publiées , mais elles ne feront certainement que répéter les protestations du baron de Saint- Blancard, car elles ont toujours été celles de l'armateur dieppois contre les Portugais. Comme le commandant de la flotte royale de la Méditerranée, il revendiquait la liberté des mers, le droit de commercer dans les terres neuves où d'autres Européens n'avaient pas d'établissements réguliers, et celui de tirer vengeance de la destruction de ses navires ainsi que du massacre de leurs équipages au mépris de l'alliance existant entre la France et le Portugal. Si, comme je l'espère, sur une des places de sa ville natale , on érige un jour une statue au vicomte de Dieppe , il n'y aura, sur le socle, que deux mots k inscrire, résumant la cause pour laquelle il a combattu et que l'avenir devait faire triompher : Afare liberum.
Un autre document, la lettre de marque délivrée par François T' k un associé d'Ango, Jehan Terrien, démontre que les Portugais, en apparence alliés des Français pour bénéficier de la liberté des mers et pouvoir conunercer avec les Flandres, le grand marché des épices, agissaient en réalité d'accord avec nos ennemis les Espagnols et leur prêtaient main-forte, k notre détriment , chaque fois que l'occasion leur en était offerte :
«Guillaume Gouffier, chevalier de l'Ordre, seigneur de Bonnyvet et admirai de France, au premier sergent de nostre admiraulté ou sergent royal sur ce requis, salut.
«De la partie de Jehan Terrien, bourgeois de Dieppe, nous a esté exposé que, ou moys de mars derrenier ou environ, par nostre congié ou de noz officiers, il auroit esquippé unggallion
audict lieu de Dieppe, dont il avoit constitué pour cappitaines Jehan Fain et maistre Jacques de Sainct-Morisse, pour aller en guerre sur les ennemis du Roy nostred. seigneur. En acomplissant lequel voyage, ilz avoîent, entre autres navires, prîns une barque venant des Entilles, chargée de cinq grans quintaulx d*or fin, deux quintaulx de perles, troyz cens cuirs de beufz sauvaîges, deux quaisses de casses de fistures et autres singulières marchandises vallant deux cent mil escuz et plus, appartenant aux marchans de CivîUe en Espaigne, jouxte. les informations faicies par Pierre Goupil, nostre lieutenant général à la Table de Martre, à Rouen.
ccLesquelz prinse, or, biens et marchandises lesdictE Fain et
SaînCt'Morhse, confians .ou contract de paix, alliance et oonfèdéiatîon ayant cours entre le Roy, nostrerf. seigneur et le roy de Portugal auroient menez et conduictz en lad. coste de Portugal pour mectre a terre les prisonniers estans dedans lad. barque. Auquel lieu, an coatrevenant audict traicté, ledit Roy de Portugal' les feist prandrQ aveèques leurs compaignons, gaîlîon, prinse, or, marchandises à Textîmation dessusd. et les personnes des^. cappitaine, maistre et tous leurs compaignons mis en prison estroicte, en laquelle ilz sont détenus passez cinq moys ; en sorte que par nécessité il en est mort troys des princîpaulx et les autres fort mallades.
c< A raison de quoy ledict exposant, pour luy et lesditz capjpitaine, maistre et compaignons ont ja souffert et pourté gros interestz, dommaiges et despens à la poursuitte, sans qu'il ait peu avoir justice, .requérant pour provision estre auctorisé de user d'arrest sur Ijès personnes, biens et marchandises des sub^ gectz dud. Roy de Portugal, qui trouvez pourront estre en tous les pays et subgection du Roy nostredict seigneur, jusques k ce que justice et restitution des personnes desditz prisonniers, navires, or et marchandises, leur ait esté faicte; et de ce luy dé* cerner nostre mandement ce que luy avons accordé, après les*
dictes inforinations par nous veues et délibérées avecques autres lettres et escriptures qu'ilz nous ont produîctes et monstrées.
ccPourquoy nous vous mandons et k chacun de vous en commectant, sy mestier est, que, k la requeste dudit Terrien, pour luy et ses consors, et k ses périlz, dangiers et fortunes, que saisissez tous et chacunes lès personnes desditz Portugays, en quelque lieu que trouvez pourront estre, hors lieu sainct, ensemble leurs biens et marchandises, et tout soùbz la main du Roy et de nous, sans riens desplacer, par bonne et deue inventaire et seure garde, jusques k ce que autrement en sbit'or-
' donné; et sauf à donner audit exposant plus ample provision, partie ouye et xleuement appellée, s'il est trouvé que faire se
. doîbvei en faisant rellatîon de ce que fait en aurez, k fin deue.
ce Donné k Paris, k in^ jour de septembre, l'jfn mil cinq cens vingt et deux^'l « '
V Mais ce n'est pas tout ce que révèlent les archives; elles oilt livré encore une pièce, qui, cette fois, condamne judiciairement le roi de Portugal comme un vulgaire malfaiteur. C'est un arrêt de la cour de l'Echiquier de Rouen; il prouve que les agissements des Portugais ont toujours été les mêmes, et que les Normands étaient bien fondés k leur courir sus comme k des larrons et meurtriers.
En 1499» plusieurs bourgeois de Rouen, propriétaires de la Alagdele'me , chargeaient ce bâtiment de marchandises pour Valence et Alicante, où ils devaient, après la vente de leur cargaison, acheter des produits du pays qu'ils comptaient ramener k Rouen. II ne s'agit plus ici de la côte de Guinée ou du Brésil, de pays sur lesquels le roi de Portugal prétendait, en vertu de la bulle de Nicolas V, exercer un droit de souverai-
^^î Bibl. nationale, mss. portef. Je Fontette, n" 11, pièce 10. — Cet acte a été reproduit dans le vol. II du Mémoire sur le commerce maritime de Rouen, par M. DE Fréville, p. 43b.
neté absolue. Lisons Tarrêt, il est assez précis pour se suffire à lui-même :
ce A trente lieues de Valence, par fortune, tourmente et impétuosité du temps, le navire fut contraint à chercher un refuge dans un havre du port nommé Armeric. Auquel lieu arriva bientôt un vaisseau portugais, équipé en guerre sous les ordres du nommé Loupsaute, capitaine pour le Roi de Portugal. . . Icelui Loupsaute, commettant un crime de trahison et fausseté, par fraude et très griefve malice, feignit et simula estre marchand et dit que son navire estoit chargé de plusieurs sortes de marchandises qu'il portoit aussi à Valence; et afin de dissimuler sa trahison, il avoit envoyé dans une barque quelques compagnons de son navire à bord de /a Alagdeleine , et en avoit ramené quelques matelots à son bord ; il eut soin de leur montrer une certaine quantité de marchandises qui estoient entassées sur le pont.
c< Cependant Loupsaute avoit fait cacher dans la soute grand nombre de pirates et gens de guerre qui faisoient partie de son équipage et n'avoit montré qu'un petit nombre de mariniers nécessaires pour conduire son navire, jurant et affirmant par foy et serment qu'il tiendroit bonne paix et alliance avec le navire de Rouen. Mais bientôt, changeant de ton et d'attitude, ledit Loupsaute, à certain jour après, subitement assaillit le navire de Rouen , le prit et fit invader par force et mit dans la soute, au fond de ladite nef, tous les facteurs, maîtres, mariniers et compagnons de la Alagdeleine , et les y laissa pendant trois jours et trois nuits sans lumière, k petit de boire et de manger ; au bout duquel temps avoit dressé- les voiles des deux navires et avoit cinglé vers la fin des parties d'Espagne, et là, au bas d'un hoc, loin de toutes habitations, avoit faict atteindre lesdits facteurs, maîtres, mariniers et compagnons du navire de Rouen, et les avoit fait dépouiller nuds, en chemise, sans chausses, souliers ne bonnets, et en icelui estât, sans leur
bailler vivres, or ne argent, les avoit faict descendre sur la terre et les y avoit abandonnés en emmenant leur navire, les biens et marchandises y estans, prétendans à ce moyen lesdits pirates faire mourir lesdits facteurs, maîtres, mariniers et compagnons, et que jamais on ne peust avoir connoissance de ladite déprédation; k raison de quoi plusieurs mariniers estoient décédés sur le chemin; d'aultres avoient été obligés pendant long espace de temps de mendier leur vie et avoient esté en grand danger de leur personne.
«A joindre que le navire dudît Loupsaute estoit appareillé à la manière des navires du Roy de Portugal, qu'il avoit ses armoiries mises et apposées en plusieurs lieux et qu'enfin, en faisant ladite déprédation, Loupsaute avoit déclaré qu'il agissoit par le commandement du Roy de Portugal. »
Déclarant le roi de Portugal responsable de l'acte de brigàndage de son officier, l'Echiquier condamna ce prince k payer aux propriétaires de la Alagdeleine, 2,700 livres, valeur de la nef, et 4>ooo livres, prix des marchandises déprédées^^l
Comme on comprend, après la lecture de pareils documents, la sanglante réflexion de l'annaliste Alexandre Herculano : ce Les règnes de D. Manuel et de D. Jean III ne sont qu'un vaste cimetière de pourriture et de clinquant, qu'une histoire sans philosophie et sans vérité appelle une époque glorieuse. »
En revenant k Dieppe après sa dernière prise, Jean Fleury fut attaqué k la hauteur du cap Finistère par plusieurs bâtiments biscayens auxquels il opposa une résistance acharnée. Ecrasé sous le nombre, il fut fait prisonnier avec ceux de ses compagnons qui avaient survécu au désastre.
Les archives de Simancas (Espagne), contiennent phisieurs lettres de Charles-Quint concernant ce corsaire, et les réponses du juge chargé de l'exécuter. Elles donnent de précieux dé-
î'^ Arrêt du 30 mars 1509.
tails sur les conditions dans lesquelles la capture de Jean Fleury a été opérée et nous font connaître les noms de quelques-uns de ses compagnons d'armes. Nous en insérons ici la traduction ; le texte original figure aux pièces annexes :
Charles-Quint au licencié Herrera.
« Sachez que certains Biscayens ont pris sur mer un corsaire français, appelé Jean Fleury, et d'autres qui étaient avec lui ; et attendu qu'il a commis de nombreux et grands délits contre nos sujets, en attaquant leurs navires, en leur volant et prenant par la force leurs marchandises, que depuis longtemps il croisait dans les mers de nos royaumes armé en corsaire, et qu'il s'y trouvait encore lorsqu'il fut pris. Nous avons ordonné par nos lettres que les personnes qui l'ont capturé ou qui le détiennent, le remettent au licencié Giles, notre juge de résidence en la ville de Cadix, pour en faire justice; Nous sommes informé que; pendant que notre ordre était porté k notredit juge de résidence, quelques-uns des prisonniers ont été amenés à notre capitale, de sorte que ledit juge ne pourra faire ni accomplir ce que Nous lui ordonnions par nos lettres. Pour que cela soit exécuté au plus vite. Nous vous adressons la présente, vous ordonnant d'aller aussitôt à ladite ville de Cadix et à tous autres endroits de nos royaumes où se trouveraient ledit Jean Fleury et ceux qui étaient avec lui , et de les y appréhender. A cet effet Nous ordonnons à notredit juge ou à toutes autres personnes qui les détiendraient de vous les livrer dès qu'ils en seraient requis par vous, et vous ordonnons de procéder, conformément ^ux lois de nos royaumes, contre les personnes et biens dudit Jean Fleury et de ceux qui furent pris avec lui, comme vous le croirez conforme à justice. A cet effet. Nous vous donnons en tant que de besoin par la présente lettre, les pouvoirs les plus étendus et ordonnons que ce qui est ci-dessus dit soit passé pardevant un de nos Notaires. Nous voulons que pendant que
VOUS vous occuperez de cette affaire, vous pprtîez la verge de notre justice en tous lieux et endroits où vous irez et où cela serait nécessaire, sans qu'il vous y soit mis empêchement quelconque; et, si, pour accomplir et exécuter ce que dessus, vous aviez besoin d'aide et d'assistance. Nous ordonnons, par notre présente lettre, aux Grands, conseillers, régidors, gouverneurs, alcades et autres juges, autorités ou personnes quelconques, à nos capitaines et gens d'armes et tous ceux a la solde des villes, places et lieux de nos royaumes et seigneuries de se joindre à vous a pied et k cheval, équipés en guerre, et de se rendre avec vous en force à tous lieux et endroits où il leur serait intimé par vous de se transporter, et ce sôus les peines que vous, en notre nom, leur imposeriez ou leur feriez imposer, et que Nous approuvons par les présentes, vous donnant pleins pouvoirs pour les exécuter sur les personnes et les biens de ceux qui se- ' raient négligents ou désobéissants. Et que les uns ni les autres n'y contreviennent, sous peine de dix mille maravédis pour notre Trésor Royal.
ce Fait k Burgos, le onzième jour d'octobre mil cinq cent vingt-sept. »
Le licencié Giles à Charles-Quint. (Sans date.)'^
ce Majesté-^ impériale, moi, licencié Jean de Giles, votre juge de résidence en la ville de Cadix, vous informe de ce qui s'est passé k l'occasion de la capture de Jean Fleury, corsaire français, et de ceux qui furent pris avec lui. Avant de recevoir la lettre signée par Votre Majesté k Lerma, le treize du mois dernier, et connaissant les divergences d'opinion de ceux qui les avaient capturés, j'ai travaillé k les amener, et j'y ai réussi, k conduire ledit Jean Fleury, M. de La Salle, M. de Mézières, Michel et un page dudit Jean Fleury devant Votre Majesté pour obvier k certains inconvénients graves. Bartolomé del Alamo, alguazil major de ladite ville, avec six personnes, une par individu dé-
tenu dans ladite prison , partit le quinze du mois dernier pour les conduire à votre capitale. En conformité de la lettre de Votre Majesté, je me fis remettre les autres Français qui restaient encore, pour les tenir en bonne garde, ainsi que me l'ordonnait Votre Majesté, et il m'en fut ainsi livré cent vingt ou cent trente que je détenais prisonniers, lorsque le vingt-sept du mois dernier, je reçus une communication de votre Conseil en exécution de laquelle je donnai ordre au premier alcade de ladite ville de procéder contre ceux qui étaient en mon pouvoir; puis avec la plus grande rapidité possible, je me mis personnellement à la poursuite dudit Jean Fleury jusqu'à Colmenar de Arenas, où en vertu des lois de vos royaumes, je le fis exécuter ainsi que M. de Mézières et Michel, et condamnai Gilles aux galères à perpétuité; et comme ledit alguazil major et les Biscayens avaient laissé dans le trajet, sous la garde du biscayen Juan Lopez de Çumaya, M. de La Salle mourant, j'envoyai ledit alguazil major pour lui et je retournai à Cadix pour y pourvoir comme il convient au service de Votre Majesté. Ainsi que Votre Majesté me l'a recommandé, j'ai veillé soigneusement a ce qu'aucun des prisonniers ne s'évadât ou ne se rachetât. Les personnes de qualité prises avec ledit Jean Fleury sont : M. de La Salle, natif de Paris et docteur çs-droits; M. Jean de Mézières, natif de Touraine, fils de Martin de Mézières {il a deux cents ducats de rente); M. de Londo, né en Lombardie, fils d'un gentilhomme et baron, originaire de Venise; M. de Lane, second fils de M. de Lane; M. Vipart, sieur de Drumare, fils de M. Vipart qui est riche, et M. Fasan. « Je baise les pieds sacrés de Votre Majesté.
ce Le licencié Giles. »
Le licencié Giles a Charles-Quint. (Sans date.)
«Majesté impériale, moi, licencié Giles, juge de résidence en la ville de Cadix, en exécution de l'ordre que Votre Majesté
m'a donné par sa lettre, m'invitant à lui faire savoir qui a pris Jean Fleury et ses compagnons , je déclare que ce sont : Martin Yriçar, Antonio de Çuniaya, Juan Martinez de Ariçabalo, Martin Pérez de Léabur, Saba de Ysasa, Juan de Galarza, capitaines de vos galions et navires, qui, avec leurs gens, ont capturé ledit Jean Fleury et les siens, et les ont amenés à la baie de Cadix. Je me suis rendu aussitôt k bord de leurs galions où, sur Tordre que je leur donnai qu'ils les gardassent avec soin , ils me dirent qu'ils feraient tout pour votre service ; que bien que ledit Jean Fleury leur eût promis trente mille ducats pour qu'ils le remissent en liberté, et quoique les capitaines de la flotte du roi de Portugal , qui le cherchaient sur mer à l'endroit où il a été pris, leur offrissent dix mille ducats pour le leur livrer afin de l'amener à leur maître, et malgré d'autres propositions qui leur furent faites, ils n'en avaient accepté aucune, car ils voulaient ensemble, avec l'àlguazil de ladite ville, comme de bons et loyaux serviteurs, les amener à Votre Majesté. Dès qu'ils arrivèrent au port, apprenant que Votre Majesté ordonnait de me les livrer, ils me les remirent aussitôt et j'en fis justice. Lesdits capitaines ont souffert de grands dommages et ont fait beaucoup de dépenses dont j'ai pu me rendre compte, car ils ont ramené leurs navires abîmés, les voiles déchirées et les gaillards emportés; ils ont dépensé beaucoup en coups de canon et en poudre , et aussi pour donner à manger àuxdits français avant de me les remettre. Lorsqu'ils arrivèrent à ladite ville,- ils étaient très abattus et morts de faim, ayant épuisé leurs provisions pour nourrir leurs prisonniers. Il conviendrait beaucoup, pour le service de Votre Majesté, que lesdits capitaines fussent dédommagés de leurs pertes et gratifiés. Je le leur ai promis , suivant l'ordre que Votre Majesté m'en a donné par sa lettre, car voyant ceux-ci récompensés, d'autres s'efforceront de la bien servir. Je supplie Votre Majesté d'agir ainsi à cause de la loyauté dont je sais que ces capitaines sont
u».„ .'.-jr.
animés, et parce que ce sont des hommes qui peuvent rendre de grands services à Votre Majesté. »
Charles- Quint au licencié Giles,
ce Licencié Giles. A notre receveur des amendes en la ville de Cadix, Nous ordonnons, sur les premiers maravédis que vous aurez reçus ou que vous recevrez pour lesdites amendes, de payer au licencié Giles, notre juge de résidence en votre ville, vingt-huit ducats d'or, soit dix mille cinq cents maravédis, en remboursement d'un courrier qu'il Nous a envoyé avec avis de la capture de Jean Fleury, corsaire français, de les lui verser Èans délai et d'en retirer quittance pour la remettre avec notre présente lettre à Juan de Bazmediano, notre secrétaire et receveur général des amendes, afin qu'il la reçoive et la passe en compte.
ce Fait à Burgos, ce 21 octobre mil cinq cent vingt-sept.w
Charles-Quint au licencié Giles.
cçA vous, la personne qui prendrez résidence, au licencié Giles, notre juge de résidence en la ville de Cadix, ou à votre alcade dans ladite charge , et à chacun de vous k qui la présente lettre sera communiquée. Sachez que ledit licencié Giles Nous a fait un rapport dans lequel il rappelle que Nous avons ordonné, par nos lettres, à ceux qui ont pris Jean Fleury, corsaire, et ses compagnons, de les lui remettre pour qu'il en fasse justice; qu'ils lui ont été livrés, mais qu'avant de recevoir nos lettres, dans lesquelles Nous lui ordonnions de faire justice, il avait envoyé ledit Jean Fleury et les autres à notre capitale; que, pour exécuter nos ordres, il s'est mis k leur poursuite jusqu'k Colmenar de Arenas, en envoyant un courrier en avant pour les arrêter; que pour ledit courrier, la garde des prisonniers, les alguazils qui les accompagnaient et d'autres dispositions prises par lui, il a dépensé beaucoup d'argent; qu'il en a pris k
notre Trésor et a emprunté le surplus pour payer ce qui était dû, ce pourquoi il nous suppliait d'ordonner que le tout lui fût remboursé. En conséquence, il a été décidé par notre Cortseil que Nous devions, à cet effet, vous faire tenir notre présente lettre, et Nous l'avons jugé bon. C'est pourquoi Nous vous ordonnons de prendre et passer en compte audit licencié Giles , sur les amendes de la Chambre, toutes les sommes qu'il vous sera démontré avoir été justement payées pour la garde et l'entretien desdits prisonniers, pour les courriers et messagers envoyés dans cette affaire, et pour les autres dépenses nécessaires; et quant aux maravédis qu'il aurait empruntés pour lesdites dépenses faites, qu'ils soient payés sur lesdites amendes, d'abord et avant tout autre mandat qui serait tiré ou se tirerait encore sur elles; et ne contrevenez pas à cet ordre sous peine de dix mille maravédis pour notre Trésor.
«Fait en la ville de Burgos, le 21 novembre 1 527.»
Charles-Quint au corrégidor de Xérès.
A vous, qui êtes notre corrégidor ou juge de résidence en la ville de Xérès, ou k votre alcade dans ladite charge, et à chacun de vous à qui notre lettre sera communiquée. Sachez que le licencié Giles, notre juge de résidence en la ville de Cadix, vous envoie sur notre ordre certaines personnes qui furent capturées avec Jean Fleury, français. Nous vous ordonnons de les recevoir aussitôt, et de remettre k la personne qui vous les livrera un reçu de ces prisonniers. Vous les enfermerez dans la prison publique de votre ville , sous bonne garde , jusqu'k ce que Nous vous fassions dire ce qu'il faut en faire. Veillez avec Je plus grand soin k ce qu'aucun d'eux ne s'échappe, car si cela arrivait, ce serait de votre faute et k votre charge, et Nous ferions procéder contre vous k ce sujet. Faites un bon pour les sommes dont vous auriez besoin sur les amendes au profit de notre Trésor que vous avez imposées ou que vous imposeriez.
Nous ordonnons que l'on reçoive et passe en compte ce qui serait dépensé justement k cet égard; et n'y contrevenez pas sou^ peine de dix mille maravédis pour notre Trésor.
«Fait en la ville de Burgos, le 27 du mois de novembre 1 5 27.»
Cette correspondance nous révèle certains faits intéressants.
Nous savons par elle, tout d'abord, que les capitaines de navires biscayens qui se sont emparés du corsaire honfleurais étaient au nombre de six, et que leurs bâtiments ont été mis en très mauvais état dans la lutte longue et acharnée soutenue par les Français, qui n'ont succombé que sous la masse écrasante de leurs ennemis. Le licencié Giles nous apprend, en eflfet, que toutes les nefs de ces capitaines sont arrivées à Cadix à peu près désemparées, les voiles déchirées et les munitions épuisées. Quant au navire français, il a évidemment été coulé car il n'en est pas question, et on s'explique ainsi la prise des survivants de son vaillant équipage, réduits à l'impuissance absolue.
D'autre part, les lettres de Charles-Quint témoignent du grand intérêt qu'il attachait à la capture du corsaire honfleurais; il écrit lui-même au juge, il lui prescrit impérieusement de faire justice; il recommande la surveillance la plus sévère sur les prisonniers, et menace d'un châtiment le corrégidor qui en a la garde s'ils parviennent à s'échapper; il ordonne le payement immédiat de tous les frais que peut entraîner l'exécution de ses ordres; il se fait rendre compte des détails de la prise de ce corsaire exécré.
Nous voyons aussi les Portugais offrir 10,000 ducats de la personne de Jean Fleury, pour être sans doute plus certains de son exécution, comme si Charles-Quint et ses juges n'y suffisaient pas I
Parmi les personnages de marque capturés avec Jean Fleury se trouve un docteur en droit, le sieur de La Salle, natif de Paris, que ses gardiens ont laissé mourant dans le trajet de
Cadix à Madrid. Son rôle n'était évidemment pas celui d*un combattant. H ne faut pas oublier que Jean Fleury était normand, qu'il faisait la course contre les Espagnols comme ennemis du roi, et contre les Portugais en vertu de lettres de marque dont l'usage entraînait certaines obligations, telles que l'inventaire des prises , la constatation de leur régularité , la vérification du butin revenant aux hommes qui avaient participé à l'action ; c'était la mission qui devait incomber au sieur de La Safle k bord du corsaire.
L'édit de juillet 1 5 1 7, portant règlement sur la course maritime et la juridiction de l'amiral, était des plus précis à cet égard. II y est dit à l'article 3 : «De toutes les prises qui, doresnavant, se feront sur la mer, par quelques- gens que ce soit, tant à nos gages que par autres , qui se seroient mis sus à leurs dépens sous ombre et couleur de nos guerres , lesdits maistre , contre-maistre et quatre compagnons le feront inventoriser incontinent après la prinse.
ce Et d'avantage à leur arrivée à terre avertiront incontinent les lieutenans et autres officiers de nostredit admirai, pour le droit qui luy en appartient de toutes prises, k cause de son office.
ce Et s'il y a prisonniers, seront incontinent amenez devers nostredit admirai ou son lieutenant, lequel tantost les examinera avant que nulle cause décider, pour sçavoir le pays dont ils sont et k qui appartiennent les biens, si aucuns y en avoît, pour garder justice et pour restituer ceux qui, sans cause, auront esté endommagez; si le cas estoit trouvé tel et où ils ne le feront incontinent, ils seront punis k la discrétion de nostredit admirai, attendu que de telles choses sont de trop grosse conséquence.
ce Et ne les pourront iceux preneurs licencier, ne mettre k franchise, sans le congé et consentement de nostredit admirai ou son lieutenant; lequel nostredit admirai aura sur lesdicts pri-
sonniers son droit de dixîesme, avec son droit de sauf-conduit, pour le retour dudit prisonnier.
ce Et s'il y a voit prisoiviiers de gros prix et d'importance, et les preneurs ne fussent 3ufiisans pour en respondre, nostredit admirai, ou sondict lieutenant, les pourront prendre en leurs mains, en baillant seureté ausdits preneurs de ce que à quoy ils seront mis à rançon; son dixiesme et droict de sauf-conduit ra}:)atu, ou de les leur rendre en leurs mains, si ainsi estoit ordonné, w
«Pour ce qu'autrefois, — lit-on encore à l'article 7, — est advenu, quand une prise estoit faite sur nos ennemis, les preneurs estoient si accoutumez d'user de leurs volontez, pour faire leur profit, qu'ils ne gardoient en rien l'usage que tousjours et de toute ancienneté a esté sur ce ordonné; mais sans crainte comme inobediens et pilleurs, eux estant encores sur mer, rompent les coffres, et robent ce qu'ils peuvent : en quoy nostredit admirai, et les seigneurs et gens d'autre estât, qui ont mis sus lesdites navires k grands despens, sont excessivement fraudez, et si en advient par faute de justice souvent de grandes noyses, questions et differens entre les preneurs ; nous avons ordonné et ordonnons qu'en ce cas , le maistre , contre-maistre et quatre compagnons de quartier (attendu que les malfaisans ne se peuvent sauver, eux estant dedans le navire, et que si lesdits maistres et compagnons de quartier font leur devoir, tels délicts ne se peuvent commettre, qu'incontinent ils n'en soient advertis et parce moyen y peuvent pourvoir) respondront k nostredit admirai, et aussi k celuy ou k ceux qui auront ainsi mis sus ladicte navire k leurs despens, des corps d'iceux délinquans, pour en estre faite la justice et réparation par nostredict admirai ou lieutenant tel qu'il appartiendra. 55
En ce qui concernait enfin la vente et le partage du butin, reconnu et enregistré par l'homme de loi naviguant k bord, l'article 9 du même édit prescrit que ce de toutes les prinses qui
se feront par ladicte mer, les venditions du butin et départemens en seront faicts devant nostredît admirai ou son lieutenant qui en fera retenir par devers luy ject et compte, pour y avoir recours, pour ceux qui en auroient besoin, et pour cognoistre le faict et estât d'icelles prinses : et au cas que lesdits preneurs le facent autrement, le droict de leur butin sera confisqué à nostredit admirai, et en outre en fera faire telle punition et justice que les autres y prendront exemple ^^^. «
On trouve encore au code maritime du xvi^ siècle, /e Guidon de la mer, chapitre xi,. Des prises que font les navires , une indication plus précise du mode de partage des captures effectuées :
ce Si les maistres de navire combatent contre les Maures, pirates, écumeurs de mer, ou contre les ennemis, pour se défendre ou pour esviter le péril, et en se défendant ils conquestent par force navires ou marchandises, ou s'ils tro\ivent quelques marchandises flotantes vers le rivage de la mer, comme ambre, pierres précieuses, perles, balaines, marsouin ou autre poisson dont se fait graisse et tire profit, ou quelques danrées regorgées sur le rivage et sablon de la mer qui n'ayent esté possédées, en sorte que de droit elles sont au premier occupant; le droit de sieurie, si droit y a où la chose est trouvée, droit d'admirauté levé et payé, qui est le dixième sur le tout de ce qui est conquesté dans la mer, le reste sera partagé à sçavoir : un quart pour le bourgeois, quart et^emi pour les victuailleurs , et autre quart et demi pour le maistre et compagnons mariniers ; en outre, les mariniers auront pour leur abordage les dépouilles, habillemens, harnoiset bastohs des ennemis qui seront forcez, avec Tor et l'argent qu'ils trouveront sur eux, jusques à la somme de dix escus; si plus y en avoit, demeurera pour partager tout au butin et pour estre partagé comme dessus ^^l «
La mission qui incombait au sieur de La Salle, docteur
^') ISAMBERT, t. XII, p. 137 etsuiv. — (^) PARDESSUS, t. II, p. 412.
en droit, naviguant à bord du corsaire JeanFIeury, était donc assez complexe, mais elle n'empêchait certainement pas cet aventurier parisien de prendre une part active k la lutte et d'y jouer le rôle d'un hardi compagnon.
Quant aux autres prisonniers dont les noms sont cités par le licencié Giles, l'un d'eux nous est déjà connu; c'est Sevestre Billes ou Gilles, de Honfleur; il est envoyé aux galères. Les lieutenants de Jean Fleury, condamnés k ce titre et exécutés comme lui k Colmenar de Arenas, étaient, avec Billes, les sieurs de Mézières et Michel.
Ceux que les lettres ne désignent pas comme condamnés furent-ils mis k rançon suivant la coutume de ce temps î Un fait donnerait lieu de le supposer, c'est la mention de leur fortune k la suite de leurs noms; et alors les sieurs de Londo, de Lane, Vipart et Fasan auraient été rançonnés et libérés. Un de ces prisonniers, le sieur de Londo était fils d'un gentilhomme italien originaire de Venise; or, une lettre d'un sieur Palha, attaché k l'amf^assade du Portugal k Paris, nous apprend qu'un certain nombre d'Italiens, Vénitiens exilés, étaient venus k Dieppe et que plusieurs faisaient partie de l'équipage d'un autre corsaire, également pilote d'Ango, Jean Verrazano, passé au service de la France ^^l
Quant au sieur Vipart, seigneur de Drumare, il était originaire de Honfleur et de famitle noble. On trouve en effet aux Archives nationales ^'^^, k la date du 3 mars i J i J , déclaration de l'hommage rendu, k l'avènement de François I^**, par Jean Grault, écuyer, pour la seigneurie de Bavent (châtellenîe de Caen), les deux quarts de fief de Gisay et Villerville (châtellenîe de Honfleur) en son nom , et les seigneuries de Trouville et la vassourie du Boutiller (châtellenie de Touques) au nom de Philippe Vipart, sa femme. Deux Vipart, le premier pouvant
(*) Lettre de Palha du 1" mai 1531. Arch. de Torre do Tomho, corpo chron, parte I, maço 46, doc. 84. — (*^ P. 273, cote 5723.
être le compagnon de Jean Fleury s'il a été admis k rançon, ont été successivement lieutenants du gouverneur de Honfleur. I^es archives de cette ville nous révèlent, en effet, qu'un sieur Etienne Vipart, écuyer, seigneur de Drumare, a rempli ces fonctions de 1 547 ^^ ^ 5 5^' Enfin le premier registre des délibérations de l'administration communale, de 1550 à 1554» porte en tête cette mention : « Registre de l'hostel commun de la ville de Honnefleur, tenu par M^"" de LaMeilferaie, capitaine dudit lieu, Guillaume Vipart, escuier, seigneur de Drumare, Charles Danisy, escuyer, seigneur du Pin et Pierre de Brisse, aussi escuyer, ses lieutenants, pour les années commençantz le xv^ jour de may mil v^ cinq^^ et ung^^^ ...»
Nous connaissons le sort des principaux compagnons de Jean Fleury; quant aux maîtres d'équipage et aux matelots ils furent envoyés, en même temps que Billes, ramer sur les galères impériales dans la Méditerranée, et quatre ans allaient s'écouler avant qu'une réclamation s'élevât pour demander leur mise en liberté. Combien avaient succombé pendant ce temps aux privations et aux mauvais traitements que les Espagxiols infligeaient à leurs prisonniers de guerre! Enchaînés aux bancs sur lesquels ils devaient ramer, les forçats à bord des galères étaient là comme en prison; misérablement nourris de viandes salées, souvent gâtées, ils ne buvaient que de l'eau saumâtre et dormaient k leur place, sous le ciel, appuyés sur leur rame ou entre les bancs.
Constamment exposés l'hiver aux injures de la pluie, du vent ou de la gelée, brûlés l'été par un soleil de feu, ils avaient encore, outre les coups que les gardes-chiourmes faisaient trop souvent pleuvoir sur leurs épaules, ce k subir l'influence délétère qu'engendre la transpiration de tant d'êtres entassés dans un étroit espace, influence pernicieuse qui s'aggravait de la puan-
Charles BrÉARD, Les archives Je la ville de HonfUur,
teur de vêtements sordides et des exhalaisons de maintes immondices^*^:».
Ango devait sentir son cœur saigner en songeant au martyre de ses malheureux engagés, et sa haine augmenter contre les tyrans des mers qui traitaient leurs prisonniers d'une manière si barbare. II n'était pas homme à l'oublier, et les coups qu'il devait encore frapper sur eux le démontrent bien.
Le dernier mot de cette tragique affaire nous est livré parles papiers d'Etat du cardinal de Granvelle.
Le traité de Cambrai, signé le 5 août 1 529 entre la France et l'Espagne , contenait dans un de ses articles la stipulation suivante :
ce Que tous prisonniers de guerre qui sont et se trouveront avoir été pris, soit en mer ou en terre, tant auparavant ledit traité de Madrid que depuis, d'un côté et d'autre, sujets desdits seigneurs. Empereur et Roi très chrétien et quelconques autres aians servi, suivi, et tenu le parti contraire de quelque nation ou condition qu'ils soient, seront tous relâchez et mis en pleine liberté sans paier rançon en dedans deux mois après les ratifications de ce présent traité baillées ; résefvé seulement ceux desdits prisonniers qui seront mis à rançon avant la date de cedit traité, lesquels paieront leurdite rançon, nonobstant ce que dessus. 3î
En juin i J 3 i , sept chefs de réclamations sont adressés k Charles-Quint par François I^*" relativement à l'exécution du traité de -Cambrai, et les mémoires de Granvelle donnent à la fois les demandes du roi de France et les réponses de l'Empereur.
On y lit, au paragraphe 4j ^i^c requête « de délivrer et mettre en liberté les officiers de messeigneurs les enfants du Roi qui sont encore détenus».
^*J Amiral JuRIEN DE La GrAVIÈRE, Li Marine d'autrefois.
Ces malheureux avaient été envoyés comme forçats sur les galères. L'Empereur répond qu'il. ignorait le fait qui lui était signalé, cernais que dès maintenant si aucuns sont détenus, incontinent ils seront mis en pleine délivrance ».
Cette promesse ne devait être accomplie que longtemps après ; les galères sur lesquelles les officiers français avaient été jetés furent attaquées et prises par des corsaires barbaresques. On ne retrouva les prisonniers que le 2 5 juillet 1535, lorsque Charles- Quint s'empara de Tunis, où ils étaient détenus comme esclaves. Ils furent alors renvoyés en France ^^^.
Puis, au paragraphe 5, François P"", sur les instances d'Ango qui lui a remis les noms des matelots de Jean Fleury dont il possédait seul les rôles, réclame la mise en liberté de tous ces marins comme prisonniers de guerre : «Et en outre requiert ledit seigneur Roi audit seigneur Empereur de faire délivrer et mettre eh liberté pareillement les patrons et aultres officiers de navires cy-après nommez , c'est assavoir Jehan Ban , Michiel de Strichan, Guillot Anise, Robert Hélior, Robin le Boyde, Nicolas le Gascon, Robin Sanson et aultres mariniers^ tous maistres de navyre de la ville de Honnefleur, détenuz par force es gallères dudict seigneur Empereur, depuis la prinse faicte par les navieres d'Espaigne à la nef de feu Jehan Fleury, dedans laquelle ilz furent prinz. j»
Charles-Quint répond en français; — il est né à Gand, il a été élevé ei\ Belgique , le français est sa langue maternelle :
ce Combien que le cas de Jehan Fleury soit divers (il le considère, en effet, comme un pirate et non comme un prisonnier de guerre), toutesfois l'empereur mandera que ceulx qui se trouveront en son pouvoir soient délivrez ^^^. 3>
^Ȕ Henri MARTIN, Histoire de France, t. VIII, p. 118.
^*^ Papiers d'Etat du carditud de Granvelle, d'après les manuscrits de
la bibliothèque de Besançon. Paris 1841, t. I", p. yjj. (Collection de documents inédits sur l'histoire de France.)
Tels sont, révélés par des documents authentiques, les actes du terrible corsaire honfleurais Jean Fleury. Dans la guerre de course entreprise par l'armateur Ango contre les Espagnols avec lesquels la France était en lutte ouverte, il a été le chef, le capitaine major des navires dieppois, honfleurais et rouennais armés dans ce but; il a porté à l'ennemi des coups d'une telle vigueur que sa mort seule pouvait compenser les pertes infligées à l'orgueil humilié de Charles-Quint. Contre les Portugais, il a exercé avec une ardeur inépuisable et un succès constant des représailles trop justifiées par leurs agissements criminels k l'égard de ses compatriotes commerçant paisiblement dans des contrées dont le gouvernement lusitanien se prétendait maître uniquement par la volonté d'un pape. Sa fin, quoi qu'ait pu faire le tout-puîssant Empereur, a été celle, non d'un pirate, mais d'un intrépide corsaire tombé au pouvoir d'un ennemi implacable. Comme marin combattant l'Espagne, il avait servi son roi et sa patrie; comme adversaire des Portugais, il avait vengé sur eux les droits imprescriptibles de l'humanité. ~ — -
Le capitaine Jehan Fain et le maître Jacques de Saint-Maurice. — Rôle des armateurs et conditions DES ARMEMENTS. EfFET PRODUIT PAR LA PRISE
DU GALION DE JeAN TeRRIEN. JeHAN FaIN ET
Jacques de Saint-Maurice commandent la Marie enlevée par les portugais en ijjo.
Jehan Faîn, autre pilote d'Ango, a été un des émules les plus hardis de Jean Fleury. II commandait, nous l'avons appris par la lettre de marque du 3 septembre 1 522, le galion que les Portugais avaient saisi au mois de mars précédent et conduit à Lisbonne, où leur roi s'était approprié nef et marchandises. Le bourgeois propriétaire du bâtiment était , nous l'avons vu, Jean Terrien, dieppois, l'un des associés de Jean Ango. Ce dernier était intéressé de diverses manières dans les nombreuses entreprises de ce genre, qu'il organisait ou favorisait par l'apport de ses capitaux. Le Guidon de la mer, dans son chapitre xi, précise dans quelles conditions il agissait, comme bourgeois ou comme victuailleur, et, à ce titre, nous en reproduisons ici les principaux articles qui nous font connaître dans ses détails le rôle des armateurs à cette époque :
ce Art. 2. Les propriétaires des navires sont appelez bourgeois de la nef, lesquels d'un mutuel consentement, après l'édification ou l'achapt du navire, y établissent un maistre, qu'ils accueillent ordinairement à quelque portion de la nef, afin qu'il en soit plus soigneux. Le maistre prend un pilote, contre-maistre, et l'équipage plus grand ou moindre, selon la capacité des navires et voyages : les bourgeois seront tenus de fournir et d'agréer leur vaisseau en suffisant estât de radoub, vivres, munitions, artilleries , et de toutes choses nécessaires pour le voyage entre-
pris au gré et contentement du maistre et de l'équipage , qui exposent leur vie à la navigation.
ce Art. 6. Les maistres de navire font leurs navigations en deux sortes : les uns vont au fret, les autres au tiers: ceux qui vont au fret, sont quand il y a charte-partie d'affrètement faite à tant pour tonneau, qui se peut faire pour Tenvoy ou pour le retour seulement ; l'ordinaire toutesfois est l'c^Ilant ou venant a tant par tonneau, payable au maistre du navire, selon les pactions contenues en la charte-partie, lesquelles ils seront tenus d'entretenir et d'accomplir de point en point, sans aller aucunement au contraire.
ce Art. 8. Les navires vont ordinairement au tiers, quand ils entreprennent voyages lointains : comme à la coste de Guinée, Brasil, Cap de Vert, Indes, Pérou, Caste! de Mine, Canibales, Terres-Neuves ou autres semblables lieux, dont la despense est plus grande pour le corps de nef et victuailles que pour la marchandise.
ce Art. p. En semblables voyages les bourgeois rendront leur nef en suffisant estât, pour entreprendre telles navigations; fourniront, comme bourgeois, l'artillerie, boulets, pinces, manches, toises, coins de toutes sortes, et autres menus ustanciles servant à ladite artillerie, plomb et platines, cuirs verds, soûl tes, avirons, piques, plomb et lignes à sonder, arquebuts, planches, bra.y, goudron, clous, fiches, compas, horloges, et toutes autres choses requises k porter en mer pour la seureté desdits navires.
ce Art. io. Les victuailleurs fourniront, outre les victuailles et marchandises, les poudres, lances à. feu, fausses lances, avec les menues ustanciles desdites victuailles, comme bidons, corbillons, lanternes, gameles, mânes, coffres des barbiers, suages, lamanages, deniers des singlages , et autres avaries raisonnables, qui toutes se mettront sur la haute somme, ou totalité du rapport.
ce Art. I I . Si les bourgeois ne veulent fournir les victuailles, le maistre du navire s'asseurera de marchand un ou plusieurs, ausquels il communiquera Testât sommaire de la despense des victuailles et marchandises, avec lesquels ayant accordé, les fera signer au bas de Testât, selon la portion qu'ils voudront hériter ou amander : et sont icéux marchands appelez victuailleurs , parce qu'ils font J'avance de toutes les victuailles et marchandises, mais d'icelle avance il y a un tiers pour le bourgeois de la nefj autre tiers pour le maistre et l'équipage, s'ils prennent à profit des victuailleurs à trente, trente-cinq, quarante, et jus^ ques à cinquante pour cent de profit, selon la longueur et difficulté des voyages, payables principal et profit au retour, au moyen que les victuailleurs prennent les risques et hazards de la navigation sur eux: de tous ces accords, il s'arreste compte passé par contract devant les tabellions, ausquels le maistre et l'équipage sont nommez, aussi les bourgeois et les victuailleurs, chacun selon les qualitez et parts qu'ils héritent ^^K
ce Art. 12. Le navire estant de retour, la totalité du rapport est partagée en trois parts : l'une est pour le maistre du navire et l'équipage, qui se repartit et subdivise entre eiix, selon les appointemens qu'ils ont faits; car aucuns des. compagnons sont à loyer pour le voyage, autres au tiercement, c'est-à-dire qu'ils participent au tiers, contribuant sur leurs portions au tiers: au résidu du loyer des compagnons, faut prendre en préalable le principal et profit de l'avance susdite faite par les
^'^ Le contrat devant les tabellions portait le nom du navire, ceux des bourgeois, des victuailleurs, Ju capitaine et de SCS associés. Il indiquait aussi le nombre des matelots, le jour du départ, le but du voyage, la région vers la(pielle on allait se diriger, les deniers versés par avance, l'intérêt et le profit de l'argent emprunté. Par-
mi les engagements auxquels les voyages au long cours donnaient lieu , le plus pratiqué dans toute la Normandie était l'emprunt sur le corps et ia quille du navire; on le qualifiait de prêt à la grosse et haute aventure.
(Charles et Paul BrÉARD, Documents relatifs à la marine normande. Rouen , 1889, p. II.)
vîctuaîlleurs, l'autre tiers est pour les bourgeois de la nef, sur lequel pareillement ils payeront principal et profit de l'avance faite pour eux, le reste et troisième revient auxvictuailleurs^^\»
Le rôle assez complexe de Jean Ango comme armateur étant suffisamment déterminé par les textes qui précèdent, revenons au pilote Jehan Fain, et k son frère d'armes, Jacques de Saint- Maurice. Tous deux sont des Dieppois, au service de l'armateur ^^^ ; tous deux sont chargés de poursuivre et de combattre sur les mers l'Espagnol, ennemi de la France et du roi. Une première fois, nous savons dans quelles conditions par la lettre de marque de 1 522, ils sont capturés par les Portugais. Cette prise allait avoir pour le Portugal de sérieuses conséquences, et nous en retrouvons la trace dans ses historiens. Nous lisons en effet dans la Chron. d*el Rey JoTio III, d'ANDRADE (p. i, cap. i4, année 1522):
«La guerre ayant éclaté entre Charles-Quint et François I^*", [es Français qui croisaient sur les côtes d'Espagne rencontrèrent un navire espagnol dans les eaux du Portugal. Soit parce qu'il leur sembla qu'on ne saurait pas où ils l'avaient rencontré, soit parce qu'ils avaient peu d'égards pour les Portugais , ils l'attaquèrent et s^en emparèrent. Pedro Botelho, qui commandait une flotte dans ces parages les afjorda et s'informa de l'affaire ; comme le cas lui semblait douteux, ils les conduisit au port de Lisbonne pour qu'il y fût décidé par justice. Les Français furent condamnés et la prise séquestrée. La nouvelle de cet événement étant parvenue en France, les négociations qu'y conduisait l'ambassadeur Jean de Silveira, prirent une autre tournure, et le roi D. Jean, ayant été informé par Jacome Monteiro qui sollicitait la restitution des marchandises prises aux Portugais, que
('^ Pardessus, Collection de lois Roux construisaient en 151 1 la tour
muritimes antérieures au XVI II' siècle, et la porte du pont allant de Dieppe
t. II, p. 4i7« «iu Poiiet. Les travaux durèrent huit
(*^ Un sieur Fain et Nicolas Le ans. (AsSELINE, t. I", p. 209.)
le' roi de France avait ordonné de procéder à la saisie de toutes les marchandises portugaises, fit différer le départ de Jean de Siïveira, en lui ordonnant d'avoir h s'informer des particularités et motifs de ce changement. ^
Le même auteur, dans un autre passage, parlant de la ii^ême affaire, emploie des termes un peu différents; il ne s'agit plus d'une prise «dans les eaux m, mais cr près des côtes» du Portugal.
ce Par suite de la guerre existant entre l'Empereur et le roi de France, — dit-il, — un bâtiment français s'empara, près des côtes du Portugal, d'un navire castillan chargé d'or appartenant à l'Empereur. Tous deux furent saisis et conduits à Lisbonne par Pedro Botelho qui commandait la flotte portugaise de garde-côtes. La prise française fut confisquée ainsi que les marchandises et la saisie confirmée par sentence royale l'année suivante, 1523. Cette affaire, dès qu'elle fut connue en France, troubla beaucoup les relations du Portugal avec ce pays, et donna lieu à de nouvelles agressions des Français. »
Elle motiva, en effet, la délivrance de la lettre de marque du 3 septembre 1 522, et Jean Fleury se chargea de recouvrer sur lés Portugais le montant de la prise qu'ils avaient retenue. C'est aux pertes qu'il infligea dans les années suivantes à cette nation que le roi Jean III faisait plus tard allusion lorsque , à propos d'une autre lettre de marque délivrée à Ango, il écrivait le 28 juillet 1 544 à son ambassadeur, à Paris : «J'en ai été fort alarmé, car mes sujets ont eu à subir dans le temps, de la part des Français, de grands dommages, pillages et massacres. 53
Jehan Fain et Jacques de Saint-Maurice ayant fini par recouvrer leur liberté, prirent de nouveau le large à bord d'un autre navire, /a Alarie, appartenant aux sieurs Morel, autres associés d'Ango. Par une singulière fatalité, la Alarie, après une campîtgne heureuse contre les galions espagnols, fut jetée par une tempête à la côte du Portugal. Jehan Fain, Jacques de Saint-
Maurice et leurs matelots se virent de nouveau emprisonnés,^! leur bâtiment, avec les marchandises qu'il contenait, confisqué, ainsi que la première fois , au profit du roi de Portugal. La présence, comme capitaine et maître, de ces deux officiers à bord de laAIarie nous a été révélée par le dernier arrêt du parlement 1 h
de Rouen, rendu dans les procès entre les héritiers Morel et Ango, où il est dit qu'uïie procuration «a été passée audit Ango pardevant les tabellions de Dieppe par Jehan Fain, cappîtaine dudict navire, Jacques de Saint-Maurice, maistre dudict na^ vire, Jacques Neel et aultres compagnons, par laquelle ils ratifient et approuvent Tappointement fait avec les ambassadeurs du roi de Portugal parledict Ango pour la somme de 60,000 livres^^lw
Nous allons arriver bientôt k cette autre affaire, mais ce qu'il importait de constater dès à présent c'est que Jehan Fain et Jacques de Saint-Maurice commandaient l*un et l'autre navire dont la prise par les Portugais a donné lieu à la délivrance de deux lettres de marque, l'une en 1 522, am nom de Jean Ter- | '
rien, l'autre en 1530, au nom d'Ango. La participatiou de ce dernier dans ces deux affaires est ainsi démontrée, et le rôle actif de ses pilotes, Jehan Fain et Jacques de Saint-Maurice, mis ici pour la première fois en pleine lumière.
^^^ Voir l'arrêt aux pièces annexes.
Jean Verrazano. — Ses prises sur les Espagnols. — Son voyage de découverte à la côte d'Amérique. — Contrat entre l'amiral Chabot j Ango et Verrazano. — Procuration générale et contrat avec Adam Godefroy, bourgeois de Rouen. — Tenta-
' TivES DES Portugais pour s'opposer au voyage de Verrazano. — Sa mort.
Jean Verrazano, né à Florence vers 14^5 , appartenait à une famille déjà distinguée, qui s'est éteinte en iSip^'l II avait séjourné d'abord au Caire et en Syrie et parcouru ensuite en commerçant tout fe monde connu, lorsqu'il vint en France offrir au roi François Y"^ de faire un voyage au JJord du Mexique pour découvrir de ce côté un passage à la Chine. Bien accueilli par le monarque, qui s'intéressait aux choses d'outre-mer, il fut adressé k Ango, qui, d'accord avec lui, arma quatre navires dont il lui confia le commandement. Verrazano devait d'abord se rendre dans les eaux espagnoles, pour y courir sus, comme corsaire, aux navires de Charles-Quint ; les frais de l'armement étant couverts par les prises qu'il comptait faire sur l'ennemi, il pourrait ensuite se rendre aux terres neuves d'Amérique pour * y chercher le chemin de la Chine.
Parti de Dieppe en 152^, \ferrazano éprouva , en doublant la terre de Bretagne, une tempête qui le sépara de deux de ses navires et l'obligea, avec les deux autres, la Normande et la Dauphine, k se réfugier dans un des havres de la côte. Le calme revenu et ses nefs réparées, il gagna les mers d'Espagne et donna la chasse aux bâtiments de ce pays. Les prises qu'il fit alors.
^^^ M ARGRY , Lts navigations françaises du quatorzième au seizième siècle. Paris , 1 867.
ainsi qu'il le rappelle dans sa lettre au roi, furent des plus fructueuses ^^^ La croisière achevée, la Normande fut renvoyée à Dieppe, et le 1 7 janvier 1 5 24\ferrazano partit, avec laDauphine, d'un rocher désert k l'abri duquel il avait jeté l'ancre près de rîle de Madère. Sa nef, montée par cinquante hommes d'équîpage, était fournie de vivres et de munitions pour huit mois.
Après avoir traversé heureusement l'Atlantique, il reconnaissait la côte d'Amérique depuis la Caroline jusqu'à la Nouvelle- Ecosse, sans découvrir le passage qu'il cherchait. Revenu à Dieppe le 8 juillet 1524, il adressait à François I^*" la lettre dans laquelle il lui rendait compte de ses découvertes ^''^^.
Quatre routes , croyait-on alors , devaient conduire à l'Inde : la première, par le cap de Bonne-Espérance, était parcourue par les Portugais ; Ango allait charger Jean et Raoul Parmentier de la suivre. La seconde, celle du détroit de Magellan, venait d'être découverte par ce navigateur portugais passé au service de l'Espagne; mais sur 237 personnes formant les équipages
(') Voici le début de la lettre écrite au roi François I*', par le navigateur florentin après son retour à Dieppe :
<t Non scrissc a Vostra Maesta dopo la fortuna havuta neife parti settentrionali, di quanto era deile quattro navi seguito, da Vostra Maesta man- * date a discoprire nuove terre per l'Oceano, credendo che dital successo convenientemente la fosse stata informata. Hora per fa présente daro a quella notitia, corne dalf* impeto dé venti con fe duc navi Normanda et Delphina, summo constretti cosi mal conditionate, corne si ritrovavano scorre nelfa Bretagna, dove poiche furono secondo il bisogno racconciate , e ben armeggiate, per i liti di Spagna ce n'andammo in corso; if che Vostra Maesta bavera inteso per ef pro-
fitto che ne facemmo. Dipoi con la Delfirui sofa si fcce deiiberatione scoprir nuovi paesi per non fasciar imperfetta la gia comminciata navigatione. » [Raccoha délie navigazioni e viaggi da M. Gio Battista RamusIO , vol. terzo, p. 350. Venise MDCVI.)
^*^ Le texte en a été publié dans divers ouvrages. VoirRAMUSIO; Les- CARBOT, Li Nouvelle- France, t. I**", p. 28, et Margry, Les navigations françaises, p. 211. — On peut consulter aussi pour ce voyage de Verrazano : DE Costa, Verrazano the explorer, New-York, 1880, in-4* ; Luigi Hu- GIJ ES, Parte cosmografi a délia relazione di Verazzano, Turin, 1894, in.-iô; HarrISSE, La cartographie verrazanienne, extrait de la Revue de géogra-pliie , Paris , i896,in-8**.
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des cinq navires composant sa flotte , les neuf dixièmes avaient péri avec leur chef au cours du voyage ; un seul bâtiment, /a Victoire, était revenu avec i 8 hommes après trois ans de périlleuse navigation. La troisième , par le Nord de l'Europe et de l'Asie, aboutissant au détroit de Behring, n'a été parcourue que de nos jours par le Suédois Nordenskiold, grâce à la vapeur et à d'heureuses circonstances climatériques. La quatrième, parle Nord de l'Amérique, devait tenter les efforts des Cabot, de Jacques Cartier, de Champlain, d'Hudson, de Franklin et de bien d'autres navigateurs qui, tous, ont échoué ou péri dans les glaces polaires.
Verrazano, que son premier voyage aux terres neuves n'avait pas découragé, soumit à Ango et à l'amiral Chabot un nouveau projet d'expédition à la Chine par le Nord-Ouest. «Mon intention, écrivait-il dès 1 5 24, serait de parvenir dans ce voyage au Cathay, à l'extrémité orientale de l'Asie. Je peux bien rencontrer l'obstacle d'une terre nouvelle, comme celle que j'ai déjà trouvée, mais j'espère aussi découvrir quelque détroit par lequel je pourrai pénétrer dans l'océan oriental. Telle était du moins l'opinion des anciens qui affirmaient avec autorité que notre Océan et l'océan Indien étaient une même mer, sans l'interposition d'aucune terre.» Le projet de traité pour cette entreprise, rédigé peut-être de la main d'Ango, se trouve à la Bibliothèque nationale, fonds de Fontette, portefeuille xxi , pièce 1 6. En raison de son grand intérêt, nous en reproduisons ici la teneur :
ccNous, Philippe Chabot, baron d'Apremont, chevalier de l'ordre du Roi, son gouverneur et lieutenant général de Bourgoingne, admirai de France et de Bretaigne.
ce Avons ce jourdhuy délibéré de, pour le bien, prouffict et utilité de la chose publicque du royaulme de France, mectre sus deux de nos gallyons estans de présent au Havre de Grâce avec une nef appartenant à Jehan Ango, de Dieppe, du port
de soixante -dix tonneaulx ou environ, et pour iceulx troys veseaulx, esquipper, vitaillér et convînyr, pour faire le voiaige des espiceryes aux Indes. — Dont pour icelluy voiaige faire avons accordé avec (es personnes ci-dessoulz nommés et signez en la manière qui ensuyct pour fournir lesd. trois navires de marchandises, victaiHes et avance de compaignons ainsi qu'i( sera requis et nécessaire.
«Et pour ce faire avons concfud et délibéré, avec iceulx, mectre et employer jusques à la somme de vingt mil livres tournois, c'est assavoir, pour nous admirai quatre mil livres tournois, maistre Guillaume Preudhomme, général de Normandye, deux mil livres tournois^'^, Pierre Despinolles, mil livres tournois; Jehan Ango, deux mil livres tournois; Jacques Boursier, pareille somme de deux mil livres tournoys ; messire Jehan de Varesam, principal pilocte, semblable somme de deux millivres tournoys, lesd. parties montant ensemble à ladicte somme de vingt mil livres tournoys, pour icelle employer aux vitailles, marchandises et avance, loyer de compaignons.
ce Et nous Amyral et Ango promettons bailler lesd. gallyons et nef, bien et deuement radoubées et accoustrées, comme il appartient à faire ledict voyaige, tant de calfadages, cables, ancres doubles, appareilz, tous cordages, artilleryes, pouldres,boulIets, et tout ce qui est requiz à telz navires pour faire ung tel et si long voyage que cesfuy et rendre iceulx gallyons et nefs pretz, et appareillez à faire led. voiaige dedans deux mois de ce jourd'huy. — Par ainsy que nous admirai et Ango, prenderons au retour dud. voiaige, pour le fret et noieage desd. gallyons et nef, le cart de toutes les marchandises qui revienderont et seront rapportez par iceulx, sans aucune chose payer.
^^^ Guillaume Prudhomme était biisscment, avec don d'armoiries et
Conseiller du Roi et receveur général remise de toiis droits, datées de Saint-
dcs finances de Normandie. C'est le Germain-en-Laye , avril 1527. [Actes
titre que lui donnent ses lettres d'ano- de François /"", t. VI.)
«Et pour le loyer dudict messire Jehan de Varesam, principal pilote, lequel s'est submis et obligé de fournyr deux pillotes bons et suffisans pour conduire les deux aultres navires, prendra pour sond. loyer et de ses deux pillotes, le sixiesme de tout ce qui reviendera de marchandises ; led. cart pour noiliage, les frais et mises des marchandises et loyer des compaignions en préa^ labiés prins et levées avant que prendre led. sixiesme.
«Et se, par cas de fortune, aucuns d'iceulx gallyons ou nef feussent perdus aud. voiaige, ou que l'ung par quelque inconvénient ne partist et les deux aultres feissent leur voiaige, la marchandise qui revienderoit se parteroit comme dessus et y partiroit led. navire qui n'ayroit esté audict voiaige et les marchans, chacun au marc la livre, car tout va au commun profit.
«Et se aucun butin se faict à la mer sur les Mores tuez ou aultres ennemys de la Foy et du Roy, monseigneur TAmyral prendera en préalable sur icelluy butin son dixiesme, et le reste qui revienderoit dud. butin se partira comme l'autre marchandise, sauf quelque portion d'icelluy butin que l'on baillera aux compagnions ainsi qu'il sera avisé..
«Et fera mond. seigneur l'Amyral expédier lettres du Roy en patent pour avoir licence et congé de faire led. voiaige, et que aucun empeschement ne leur sera faict ou donné par aucune nation desaliez, amys et confederez du Roy nostredit seigneur.»
Trois autres actes relatifs à cette expédition ont été conservés également : par le premier, du 2p septembre 1525, Pierre de Rousselay, marchand de Rouen, cautionne Verrazano; le second, du I I mai 1 526, est une procuration générale donnée par ce dernier, « capitaine des navires esquippez pour aller au voyage des Indes w, à son frère Jérôme et à sa caution Rousselay, pour recueillir pendant son absence ce qui peut lui être dû pour ledit voyage; le troisième, du 12 mai 1J26, est un contrat entre Verrazano et Adam Godefroy, bourgeois de Rouen, qui s'engage à prendre part à l'affaire avec son navire la Barque de Fécamp.
Voici le texte de la procuration donnée par Verrazano à son frère et à sa caution Rousselay, et du contrat passé avec Adam Godefroy ; ces deux actes figurent aux registres du tabellionage de Rouen, année 1 526.
Procuration de Verra-^ano à son frère et à Zanobis de Rousselay.
ce Du vendredi onze mai 1 526. Noble homme Jehan de Varasenne, capitaine des navires esquippez pour aller au voyage des Indes, lequel fist, nomma, ordonna, constitua et establyt son procureur général et certains messagiers especiaulx c'est asseavoir Jerosme de Varasenne, son frère et héritier, et Zanobis de Rousselay, en playdoirie et par especial de recevoir tout ce qui audit constituant est et sera, peult et pourra estre deu par quelque personne et pour quelque cause ou causes que ce soit ou puisse estre tant et à raison dudit voyage des Indes que autrement, dudit deu ensemble de ses descords et procez traicter, composer et appoincter par tels prix, moiens et conditions que iesdits Jerosme et de Rousselay pourront et de recevoir et bailler quittance et descharge telles que mestier sera et généralement promettre, tenir et obliger biens et héritages.
ce Présents Michel Gales et Nicolas Doublet.
ce Janus Verrazanus. »
Contrat de Verra-i^ano avec le sieur Godefroy.
ce Du samedi i 2^ JLOur de may 1 526. Noble homme, messire Jehan de Varasenne, capitaine des navires esquippez pour aller au voyage des Indes, confessa 'avoir commis, constitué et estably Adam GodefFroy, bourgeois de Rouen , auquel il a donné et donne par ces présentes pouvoir et puissance de faire pour le dict de Varrassane en ung desdits navires nommé la Barque de Fescamp du port de 80 et dix tonneaulx ou environ dont est maistre après Dieu Pierre Caunay, pour ouicelluy navire faire traffiquer et negossier par ledit Varasenne en toutes choses pour
ledit voyage des Indes, .ainsi que par ledit de Varasenne sera baillé par articles et mémoires soubz son seing audit GodefFroy, et pour ce faire ledit Varasenne a promis payer audit Godefroy pour sa peine et vaccation de faire et accomplir lesdits articles et mémoires à son pouvoir en faisant ledit voyage de ladite barque la somme de 500 livres tournois, et icelle somme payée au retour dudit voyage, à quoi faire ledit de Varasenne a obligé et oblige tous ses biens meubles et héritages et iceulx prendre par exacsion incontinent ledit retour, et aussi ledit Godefroy s'est submis faire ledit voyage et deuement et loyalement servir ledit de Varasenne et accomplir en son pouvoir lesdits articles et mémoires qui ainsi lui seront baillez par ledit de Varasenne , et est ce sans préjudice des biens , deniers et marchandises que ledit Godefroy aura et pourra mettre es dît navire pour faire ledit voyage, lesquels lui et les siens auront avec eux emportez pour le profit d'iceulx, oultre la dèue somme de 500 livres tournois pour ledit voyage, et à ce tenir obligent par Fun et l'autre chacun en son regard leurs biens et héritages, ce Présents Jean Desvaulx et Robert Bouton. »
A l'acte donnant procuration à son frère le corsaire italien signe Janus Verrazanus. Sa lettre à François P**, datée de Dieppe du 8 juillet 1 524 est également signée : «humilis servitor Janus Verrazanus w. Mais il y a lieu de remarquer que peu de noms ont été écrits de manières aussi différentes, par suite du défaut d'attention des scribes et des licences que l'on se permettait alors au point de vue de l'orthographe. Nous avons déjà vu Jean Fleury appelé Florinus, Florim, Florin, Fiorim, Florenlinus, et confondu, grâce à cette dernière dénomination, avec Verrazano, corsaire comme lui pour le compte d'Ango; Sylvestre Billes est dénommé dans d'autres actes Gilles ou Villes; Jacques de Saint-Maurice devient successivement de Saint-Morisse , de Saint-Morice; pour Verrazano les désigna-
--.>( 8o entions varient encore davantage; on le dénoniine indifFéremment Verazzano, Verrazano, Verazano, Verazanî, Verassany, Verasenne, Varessam, Varrasane, Varassenne.
En tous cas, les Portugais ne se trompaient pas sur sa personnalité, et pour ses deux voyages ils ont fait tous leurs efforts afin de l'empêcher de partir, sans autre résultat, du reste, que de retarder chaque fois son départ. Les chroniques et ia correspondance du roi Jean III nous révèlent, en effet, que dès 1522, plusieurs Portugais faisant le commerce en France, avertissaient leur gouvernement qu'un Florentin du nom de Jean Verrazano s'était offert k François l^"", pour découvrir en Orient de nouveaux royaumes et aller peupler le Brésil , et que Jean III envoyait un ambassadeur en France pour s'y opposer, mais nous savons que ce premier voyage s'est effectué et nous en connaissons par Verrazano lui-même, les résultats comme croisière dans les mers espagnoles et comme découvertes. Pour le second voyage, c'est l'ambassadeur, Jean de Silveira, qui écrit de Paris, le 24 décembre 1 527, k son roi :
« Sire, comme il pourrait se faire que les lettres que j'envoie ^à Votre Altesse fussent interceptées, le porteur est, dans le plus ■grand secret, nanti de la présente par laquelle je vous informe du contenu des premières, à savoir que maitre Verezano part de ce pays avec cinq navires, l'amiral l'ayant invité à se rendre à une grande rivière sur la côte du Brésil, laquelle a été découverte, dit-on, par un Espagnol. Il partira en février ou mars. »
L'ambassadeur ajoute qu'il s'est plaint k l'amiral, mais que les affaires du Brésil ne sont pas en bonne voie à la cour de France et qu'il lui a été répondu que des caravelles portugaises ayant voala couler un bâtiment français, cette agression avait amené de's représailles '''.
Il» Arch. de Torre do Tombo.
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L'amiral Chabot était intéressé à l'affaire; rinterventioii du représentant du roi de Portugal devait rester inutile.
Partant de Dieppe, Verrazano s'élança de nouveau sur l'Océan et aborda bientôt, suivant le récit de Ramusio, à la côte d'Amérique, où il descendit avec quelques compagnons pour reconnaître l'intérieur des terres. Surpris par les sauvages, il succomba dans la lutte qui s'engagea et fut dévoré à la vue de ses équipages restés à bord.
ANGO ET SES PILOi ES. (^
Armements dAnco contre les Espagnols. — Prises
OPÉRÉES PAR SES FLOTTES. Le JaCQUES DU TrÉ-
PORT. — Pirateries DU vice-amiral du Chillou. — Capture de la Marie par les Portugais. — Lettre
DE marque obtenue PAR JeAN AnGO. NÉGOCIA- TIONS relatives à son rachat. — Intervention de Charles-Quint. — La légende.
La clause relative au butin , qui figure dans le traité de Verrazano avec Ango et Tamiral Chabot, était en usage depuis des siècles chez les navigateurs normands; on lit, en effet, dans un contrat de i 194» relatif à une cession de biens faite par un sieur Gauthier de Castelfon à Guillaume Grognet pour le transporter sur sa nef de Rouen en terre sainte, cette mention significative ;
ce Et pactum est quo ego debeo eum et societatem suam ducere in Jérusalem et reducere, sicut meum legitimum hominem. Et ipse Willelmus habebit quintam partem deconquestu quod in itinere Jérusalem faciemus ^^\ «
Guillaume Grognet devait avoir ainsi pour sa part le cinquième du butin qui serait fait dans fe trajet.
Cette clause, à Tépoque d'Ango, était importante, car sur les mers où chacun s'aventurait alors à ses risques et périk, la piraterie était tout k fait entrée dans les us et coutumes. Ses pilotes, d'ailleurs, savaient, mieux que personne, commercer dans les pays sur lesquels l'armateur les dirigeait, et se transformer, le cas échéant, en dangereux corsaires. Divers actes du Parlement et du tabellionage de Rouen nous en fournissent
, (^) FrÉVILLE, Afemo/re sur le commerce maritime de Rouen, t. II, p. 23.
de nombreuses preuves. C'est ainsi que, dès Tannée iji4> nous trouvons Ango , déjà officier de l'archevêque de Rouen et son receveur à Dieppe , avitailleur pour un quart du navire /a Normande, avec Richard Héron, Christophe de Prix et Mathieu Doublet comme associés. Le capitaine du navire était Jacques Maheut. Ce dernier sortait du port de Dieppe à la fin de mars I 5 i4 et allait croiser sur Jes côtes de Zélande, où il rencontrait la nef Nicolas , à laquelle il donnait la chasse et dont il s'emparait. Ce bâtiment, chargé de bfé, seigle, bière et autres marchandises , appartenait à des négociants de Lubeke , en Zélande , dont les habitants étaient alliés de la France. Le capitaine du Nicolas, Mathieu Cosses, porta plainte contre les armateurs dieppois , soutenant que la prise était nulle et réclamant la restitution du navire et de sa cargaison. II obtint gain de cause, et les Dieppois furent condamnés par arrêt du Parlement du 27 juin 1516a rembourser à Mathieu Cosses : de Prix, 20 lyOns d'or; Ango, 20 écus d'or; Doublet, 10 écus d'or; Héron, 4 écus soleil et i écu couronne que ledit Cosses leur avait versés pour la valeur estimative des marchandises qu'il transportait ^^\
En 1 5 2,5 , suivant un acte du 3 octobre de cette année , Ango avait armé en guerre une flotte, dont était amiral le vaisseau le Léon, pour courir sus aux Espagnols avec lesquels François I^** était alors en guerre; ses navires rencontrèrent une caraque chargée de marchandises et d'artillerie, l'attaquèrent vigoureusement et s'en saisirent. Comme elle avait été fort maltraitée dans le combat et faisait eau, elle fut conduite à la baie de Noirmoutiers, où les habitants des environs, la considérant sans doute comme épave, la pillèrent et la livrèrent aux flammes.
Le 6 février suivant, une autre flotte, composée de quatre
^^^ GoSSELIN, Documents authentiques et inédits pour servir à l'histoire de h marine normande et du commerce rouemtais pendant les XVI" et XV if siècles, Rouen , 1 876 , p. 157.
nefs appartenant toutes à Ango : la Salamandre , le Sacre, le Dragon et la Barque du Roy, donnait la chasse à deux navires espagnols, le Corpus Christi et la Madeleine, et finissait par s'en emparer. Cette fois, les bâtiments étaient déclarés de bonne prise.
Pour les matelots eux-mêmes, les profits de ces courses étaient souvent importants, car if résulte d'un acte du tabellionage de Rouen du ii décembre 153^, que, cette même année, trois navires d'Ango : rEmerillon, de 60 tonneaux, dont était pilote Cardin Dutot; l' Alouette, commandée par Loys Sevestre, et le Sacre, par Nicolas Fouché, faisaient en mer « sur les ennemis du roi m , plusieurs prises assez riches pour que deux hommes de l'équipage de rEmerillon, Julien Couroyer et Jehan Vautier, vendissent leur part de butin à Laurent Poulain, orfèvre de Rouen, pour la somme de 300 livres chacun.
II s'agissait là d'opérations de corsaires, légitimées par l'état de guerre. En 1543» nous en trouvons une autre qui ressemble singulièrement à un acte de piraterie. Marin Delahaye, maître du navire le Jacques, du Tréport, et Jean Veuiles, son capitaine , ce bien armés et équipés » , rencontraient en mer, sans doute au delà des amitiés, un bâtiment dont ils faisaient disparaître l'équipage et qu'ils brûlaient après en avoir transporté le contenu à bord du Jacques, Mais au lieu de revenir au Tréport ou à Dieppe, ils s'entendirent avec le capitaine Jacques Doublet, un des pilotes d'Ango, et Doublet conduisit leur navire au Port-Blanc , en Bretagne , où ils allèrent le rejoindre pour dresser l'inventaire de la prise, ce Elle se composait d'une quantité considérable de perles, d'or en lingots, de musc, d'ambre gris, de vaisselle d'argent, d'habillements couverts de broderies. 53
Pour ne pas éveiller l'attention, et afin de se débarrasser sans bruit de ces richesses, Delahaye, VeuIIes et Doublet firent prévenir secrètement les orfèvres de Rouen, qui vinrent au
nombre de dix^^\ acheter le tout. Mais lorsque, le 19 février, ces derniers furent appelés au tabellîonage de Rouen pour faire connaître la nature des marchandises qu'ils avaient si mystérieusement acquises et les sommes dont ils avaient effectué le versement à leurs vendeurs, ils déclarèrent tous aux tabellions stupéfaits qu' ce il ne leur était resté aucun souvenir ni de l'importance de leur achat> ni du prix qu'ils avaient payé 55 ^2^.
De tels ^ctes n'étaient pas commis seulement par des pilotes transformés en écumeurs des mers ; l'exemple leur en était donné par des officiers du roi, ainsi qu'il résulte de toute une' procédure des 27 mars, 22 mai et 10 juillet 1523 au Parlement de Rouen, devant lequel Gaspard Centurion, citoyen de Gênes, citait le gouverneur du port du Havre, Guyon Le Roy, seigneur du Chillou, pour piraterie. Propriétaire de deux navires armés en guerre, cet officier les envoyait en mer «pour faire, disait-il, la chasse aux ennemis du roi »; mais, en réalité, pour piller les navires étrangers qu'ils rencontraient.-
Vers la ^ri de juillet 1522, Gaspard Centurion pasisait au large devant le Havre, avec son navire le Saint- Anthoîne ^ chargé de marchandises à destination des Indes. II fut abordé, le soir, par une barque montée de gens armés qui le sommèrent, aii nom du vice-amiral du Chillou, de venir dans le' port pour justifier de sa nationalité. Bien qu'il eût i 50 hommes à bord. Centurion obéit à la sommation. A peine arrivé au quai de débarquement et en vertu d'une sentence rendue par du Chillou lui-même, il était jçté ce dans une tour^ en lieu obscur et ténébreux»^ pendant que son navire était confisqué j avec lâ cargaison qu'il renfermait, au profit du vicè-amiral.
Détenu jusqu'au 27 mars 1523, Centurion parvint à saisir à cette date le Parlement de Rouen , qui ordonna sa mise en liberté et fit dresser un inventaire du butin dont du Chillou
^^^ GOSSELIN donne leurs noms dans st$ Documents, — ^*^ Tabeliionagé , 19 février 1544.
s'était emparé. Par un arrêt du 7 août suivant , ce dernier était condamné à des dommages-intérêts s'élevant à plus de 8,000 livres, et au payement des marchandises dont le total, longuement détaillé dans Parrêt, montait k 7,813 livres 17 sols et I o deniers. Pour se récupérer, du Chillou envoya ses navires au Brésil, et, par une transaction avec Gaspard Centurion, homologuée par la cour le i4 février 1 5^6, il s'obligea, pour le cas où ses nefs reviendraient au Havre avant un an , à solder entièrement son créancier de la moitié qu'il restait lui devoir sur le montant de sa condamnation ^^\
Comme on le voit, les pilotes d'Ango ne faisaient, dans les cas les plus sujets à critique, qu'imiter les agissements des officiers royaux. Leur armateur avait, du reste, comme associé, l'amiral de France Chabot pour l'expédition de Verrazano. Nous allons le trouver, en participation avec un autre grand officier de la couronne, réussissant k faire rendre gorge au roi de Portugal pour. le pillage d'un navire dieppois, /a Marie. Cette nef , poussée par la tempête k la côte lusitanienne, avait été saisie par des gardes-côtes portugais qui l'avaient conduite k'Lisbonne où les marchandises qu'elle portait avaient été confisquées. Elles étaient d'origine américaine ou espagnole, et les Portugais prétendirent qu'elles provenaient de bâtiments pillés -en mer. La Marie appartenait k Nicolas et Guilbert Morel , associés d'Ango. Par acte du 27 août 1 529, celui-ci, en participation avec le vice-amiral de France de Bourry^^^, s'engage «avers les M^rél k poursuivre la restitution de la prise et k faire l'ayance de tous les frais nécessaires jusqu'au remboursement. Les frais devaient être alors déduits et le produit net divisé en deux parts égales, l'une au profit d'Ango et du vice-amiral, l'autre destinée k indemiiiser, les Morel de la perte par eux
(*^ GoSSELTN, Ouvrage cité, }^. j^ et \ pourry, vice-amiral de France, avait suivantes. siiccédé,comme gouverneur du Havre,
(^) Charles de Bec, seigneur de \ au chevalier de Chiliou*
subie. Mais, pour arriver à se rembourser, il fallait s'en prendre au roi de Portugal, et pour cela des lettres de marque étaient nécessaires. Le roi seul, après avis de son conseil, pouvait les délivrer, et il y avait, avant leur mise à exécution, certaines formalités'k remplir. Elles nous sont indiquées par le Guidon de la. mer, résumé du droit maritime au xvi^ siècle :
ce Chapitre X. Des lettres de marque ou représailles.
ce I. — Lettres de marque ou représailles se concèdent par le Roy, prince, potentats ou seigneurs souverains, en leurs terres, quand, hors le fait de la guerre, les sujets de diverses obeyssances ont pillé, ravagé les uns sur les autres, et que par voye de justice ordinaire droit n'est rendu aux intéressez, ou que par temporisation ou délais justice leur est déniée.
ce Car, comme le seigneur souverain , irrité contre autre prince son voisin , par son héraut ou ambassadeur, demande satisfaction de tout ce qu'il prétend luy avoir esté fait, si l'ofFence n'est amandée il procède par voye d'armes, aussi à leurs sujets plaintifs, si justice n'a été administrée, font leurs griefs, mandent leurs ambassadeurs qui résident en cour vers leurs majestez, leur donnent temps pour aviser leurs maistres. Si par après restitution et satisfaction n'est faite par droit commun k toutes nations de leur plein pouvoir et propre mouvement concèdent lettres de marque, contenant permission d'appréhender, saisir par force ou autrement, les biens et marchandises des sujets dç celuy qui a toléré ou passé sous silence le premier tort; et comme ce droit est de puissance absolue, aussi il ne se communique ny délègue aux gouverneurs des provinces, villes et citez, amiraux, vice-amiraux ou autres magistrats.
ce IL — Elles se concèdent aux naturels sujets et regnicoles pour chose pillée, depredée, retenue ou arrestée par force à eux appartenant mesme par bénéfice du prince aux estrangers
naturalisez, ou à ceux qui ont droit de bourgeoisie pour pareilles causes que dessus.
ce III. — Le plus fréquent usage se pratique pour les marchands depredez sur mer, trafiquans en estrange pays, lesquels, en vertu d'icelle, trouvent par mer aucuns navires des sujets de celuy qui a toléré la première prise, l'abordant, s'ils sont les plus forts , mettent en effet leurs représailles.
ce ly. — Et pour les grands abus qui se commettent esdites lettres, deux restrictions y seroient requises : la première, que vraye estimation fust faite en principal et interçsts de ce qui a esté pillé , tout ainsi comme si en jugement contradictoire l'impétrant eust obtenu effet en cause, et que la somme fust désignée esdites lettres , ou à l'attache d'icelles, afin qu'ayant fait reprise, l'estimation fust faite au premier port de leur descente (appelle le substitut du procureur gênerai du Roy) de la valeur de la prise, et les droits royaux ou d'admirauté levez, ce qui reste fust endossé auxdites lettres, et que certain temps fust limité, hors lequel elles seront prescrites (^^. 3>
Grâce aux influences qu'il possédait auprès de François I^*" et aux présents qu'il sut distribuer, Ango réussit à obtenir, le 27 juillet 1530, une lettre de marque pour recouvrement de la somme de 250,000 ducats. L'amiral de France Chabot s'intéressa personnellement k cette affaire, pour laquelle il reçut du riche armateur un magnifique diamant. Lorsque, quelques années plus tard, il tomba en disgrâce, l'acte d'accusation rédigé contre lui le 8 février 1 540 relève ce fait à sa charge :
«Déclarons pareillement, y est-il dit. Chabot atteint et convaincu d'avoir mal et injustement prins et reçu dudict Jehan Ango et Pierre Proun , marchand de Rouen , vers nous poursuyvans lettre de marque contre le roy de Portugal et ses subjects, un dyament estimé 3,005 escuz, lequel dyament déclarons
î*) PA.RDESSUS, Ouvrage cité, t. II, p. 410.
nous estre acquis par la faulte en ce par ledit Chabot commise, et le condempnons au quadruple, auquel sera comprins le principal ^^l »
La sœur de François I^*", la princesse Marguerite, intervint également en faveur d'Ango, par une lettre datée de Blois le lo juin i 5 30, et adressée au chancelier de France, Antoine du Prat, archevêque de Sens, cardinal-légat, ministre tout-puissant du roi.
ce Mon cousin, lui dit-elle, le vicomte de Dieppe, ce porteur, s'en va maintenant en court pour faire entendre au Roy, à Madame et à Vous à la vérité comment il va de l'affaire qu'il a en Portugal, et du peu d'estime que le roy dudict Portugal a faict des lettres que le Roy lui a escriptes pour ladicte affaire; de quoy j'ay esté fort ébahie, et combien que la cognoissance que vous avez des mérites dudict vicomte et des bons, grans et continuels services qu'il a faicts au Roy suffise en votre endroict pour sa recommandacion , si ne rne suis-je peu garder pour la fconne et affectionnée voulonté que je luy porte, de vous en faire en sa faveur une particulière et non commune ^ vous priant bien affectueusement, mon cousin, luy donner en sondict affaire le meilleur ayde, port et expédition que vous pourrez, vous asseurant qu'en ce faisant mé ferez plaisir aussy agréable que vous sçauriez penser. Et pour ce qu'il vous dira de nos nouvelles et de ceste compaignie qu'il- a veue, ne vous feray plus longue lettre que de prier Dieu, mon cousin, qu'il vous doint le bien que de bon cœur vous désire. A Bloys, le x^ jour de juing.
«La toute vostre bonne cousine et amye,
ce Marguerite.
ce P.^S. — Je vous prie, mon cousin, avoir son affaire pour recomm9.ndé, car je le cognoys bon serviteur du Roy. ^^
^*î IsAMBERT, Recueil général des anciennes lois françaises , t. XII.
II ressort de cette lettre, d'un vif intérêt, qu'Ango avait d'abord sollicité l'intervention du roi, que François I^*" avait fait écrire à Lisbonne pour obtenir une solution amiable de cette affaire, et que les bons, grands et continuels services de l'armateur dieppois étaient justement appréciés à la cour, où il allait se rendre.
L'intervention de la sœur du roi devait être bientôt suivie d'effet; six semaines après, Ango était en possession de sa lettre de marque^^^, et les actes du tabellionage de Rouen le montrent en participation avec Jacques Doublet, Guillaume Hervîeu et Thomas Guéroult, ses associés dans cette affeire, armant en guerre le navire /a Rose pour courir sus aux Portugais. Alors commença contre les vaisseaux de cette nation trouvés dans les ports ou en mer, soit dans la Manche, soit sur l'Océan, une série de représailles dont la cour de Lisbonne n'apprit les premiers actes qu'en avril 1 5 3 i . Son ambassadeur en France était mort depuis quelques mois et n'avait pas encore été remplacé; mais un agent de -l'ambassade à Paris, Gaspard Palha, lui adressait une longue missive qui confirmait les renseignements déjà parvenus à la cour au sujet des prises, et à la un de laquelle il disait : «De la lettre de marque, il n'y a pas de nouvelles, si ce n*est que le vicomte n'a encore mis à la mer aucun navire. On m'a affirmé qu'il n'en avait pas, et que des dix-huit qui lui avaient été offerts, il ne s'en trouve actuellement. aucun à sa disposition. Il a pris une caravelle à Rouen , elle était chargée d'oranges. Il a fait saisir aussi en Bretagne une hourque chargée de marchandises qu'on disait appartenir à Votre Altesse, mais j'ai obtenu que ces marchandises fussent inventoriées et déposées en lieu sûr où Jean Ango ne les aura' pas facilement. J'ai fait remarquer à Honoré de Caix^^^, que puisque le grand maître désirait entretenir l'amitié existant entre Votre Altesse et son souverain et qu'on voulait l'envoyer en Portugal pour régler ces
^*) Nous en reproduisons le texte aux annexes. — ^*^ M. de Caix était l'ambassadeur de France à ia cour de Lisbonne. Il se trouvait alors à Paris*
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affaires, il serait bon d'éviter un nouvel esclandre; qu'une hourque chargée de marchandises n'était pas destinée à attaquer des navires de guerre, et qu'il y aurait lieu d'écrire au vice-amiral de Bretagne, M. de Navarre, pour que rien ne soit remis à Jean Ango avant que le Roi ait statué à ce sujet. Le grand maître a promis d'écrire de suite à M. de Navarre. II est parti d'ici pour la Bretagne un sieur de La Motte, sommelier de la Reine, — au sujet duquel j'ai déjà écrit k Votre Altesse, — pour aller à la Malaguétte comme commandant de quatre navires qui sont armés par M. de Navarre et M. de Chateaubriand. D'autres disent qu'ils ne se rendront pas du tout à la Malaguette, mais que, sous prétexte d'aller à la découverte, ils partent pour les mers d'Afrique afin de capturer les bâtiments portugais qu'ils y rencontreront, et qu'ils se sont entendus avec Jean Ango pour procéder îi ces prises en vertu de sa lettre de marque. >5
Et l'agent portugais achevait sa lettre par cet avis : « Il m'a été dit qu'on armait une flotte de seize nefs pour aller à l'île de Madère ^^\ »
II importait de couper court k ces hostilités. Un conseil fut aussitôt assemblé, et un envoyé extraordinaire, don Antonio de Ataïde, intendant du trésor, principal favori du roi, adressé à François I^*" pour se plaindre des infractions k la paix commises par ses sujets, et réclamer le retrait de la lettre de marque dont Ango s'autorisait pour agir en belligérant.
Les négociations qui s'ensuivirent mirent en présence trois souverains, Jean III de Portugal, François I^*" et Charles-Quint. Les lettres du roi don Jean, récemment publiées par M. Fernando Palha^^^, membre de l'Académie royale de Lisbonne, et
t^) Arc/i. de Torre do Tombo, Corpo .chron,, parte I. m. 4^» tloc. 84.
tf) Fernando PalhA, A carta de marca de Joao Ango, Lisbonne, in-8°, p. 1^. — Ce livre, tiré à petit
nombre et fort rare, a été traduit par M. Francisque Michel et publié dans le bulletin de novembre -décembre 1889 de la Société normande de géographie.
celles de Charles-Quint, qui figurent dans les papiers d'État du cardinal de Granvelle, jettent un jour complet sur cette affaire, et il est curieux d'observer l'attitude des trois monarques qui s'y trouvent engagés.
On y voit François I^*", caractère indécis et versatile, subissant l'influence de son entourage, favorable ou hostile k Ango suivant les conseils de l'amiral Chabot, qui trahissait tout à la fois le roi, dont il était le ministre, et le vicomte de Dieppe, son ancien associé; Charles-Quint, alors à l'apogée de sa puîs- $ance, intervenant avec le sentiment de sa force tout en ne négligeant aucun moyen d'obtenir la satisfaction qu'il réclame pour le roi de Portugal; Jean III, poursuivant cette négociation comme un marchand de mauvaise foi, sollicitant l'intervention de l'Empereur auquel il dissimule le résultat de ses démarches, invitant son ambassadeur à mentir effrontément et discutant, avec âpreté, la somme à payer pour obtenir le retrait de la lettre de marque de l'armateur dieppois.
Au conseil dans lequel avait été décidé l'envoi k Paris de don Antonio de Ataïde « avec mission de demander ou d'exiger la révocation de la lettre de marque, ou même de l'acheter en cas d'insuccès (^^3 , assistait le duc Jayme de Bragance. Deux jours après, le 22 avril 1531, ce dernier donnait par lettre au roi Jean un conseil qui fut suivi :
ce Au sujet de la façon dont on veut conduire cette affaire de France, lui dit-il, je pense que l'on reste k mi-chemin : je crois même qu'il s'en faut de beaucoup qu'on arrive k michemin, car on ne se préoccupe pas du grand nombre de bâtiments qui vont k la Mine en Guinée, au Brésil et k l'Inde, et il est bien certain que, même sans lettre de. marque, ils né manqueront pas de s'emparer de tous ceux qu'ils rencontreront, et la réparation ne sera autre que celle que l'on a
t^) PalHA, Ouvrage cité.