CHAPITRE II
Le temps des couches de la Reine arriva, et quelques jours d'avance les Fées invitées arrivèrent à la file. La Fée Lumineuse se distinguait, parmi toutes les autres, par la richesse de son équipage et de son ajustement.
Elle arriva au palais d'Erzeb-can au milieu des acclamations de tout le peuple, qui connaissait sa puissance et l'amitié qu'elle avait pour le Roi. Elle fut reçue de ce jeune Prince avec des démonstrations de joie extraordinaires. Toutes les Fées qui étaient arrivées depuis quelques jours vinrent lui rendre visite.
La Fée Mutine fut la seule qui ne la vit pas chez elle ; elle était arrivée quelques jours auparavant et trouva fort singulier que la Fée Lumineuse, la dernière arrivée, ne fût point venue la voir et se fût contentée de se faire inscrire à sa porte ; c'était une femme d'un caractère altier et féroce, esclave
des égards les plus superficiels. Le Roi l'avait invitée plutôt par crainte de la désobliger en l'oubliant, que par envie de l'avoir.
L'instant des couches de la Reine étant arrivé, tonteslesFéesserendirent dans sa chambre : elle donna la naissance à un Prince plus beau que le jour. Lumineuse le prit dans ses bras, et les Fées et elle, à Tenvi, le douèrent de toutes les bonnes qualités qui font estimer les hommes et adorer les souverains: vertu, courage, esprit, beauté, tout lui fut prodigué. Déjà Erzeb-can nageait dans la joie, quand Mutine, s'approchant tout d'un coup :
« Vous avez doué le Prince de toutes les vertus, dit-elle d'un ton terrible, mais vous avez oublié la patience ; c'est celle dont il aura le plus besoin », et, s'approchant de l'enfant, qu'elle toucha de sa baguette : « Tu aimeras, lui dit-elle, et ce qui fait le bonheur des autres fera tes plus cruels tourments ; les chagrins les plus cuisants te dévoreront, tu verras l'objet de ton
amour passer entre les bras d'un autre, tu seras forcé d'y consentir ; les doutes les plus affreux te déchireront, et j'espère qu'une certitude plus cruelle encore achèvera ma vengeance!
A ces mots elle monta dans un char attelé de six Chats-huants qui parut tout à coup aux yeux de l'assemblée, et disparut dans les lambris, laissant après elle une odeur empestée, et le Roi et toute la Cour plongés dans la dernière consternation.
Erzeb-can ne pouvait revenir du saisissement que lui avait causé le discours de la cruelle Mutine; mais la Fée Lumineuse, en qui il avait beaucoup de confiance, prit la parole et le rassura :
« Ne vous laissez pas accabler, lui dit-elle, par le chagrin qui vous dévore ; ces terribles menaces ne sont pas sans remède ; je ne puis, il fest vrai, détruire ce qu'une intelligence égale à la mienne a fait ou prévu, mais je puis en adoucir la rigueur, et, par les bons conseils, l'attention que 'e
donnerai au Prince votre fils, lui épargner une partie des malheurs dont il est menacé. Je veux qu'il soit nommé Angola, qui signifie Sémillant : élevez-le avec soin ; et quand il aura atteint quinze ans, âge où la nature semble vouloir secouer le joug des ténèbres de l'enfance, je le transporterai dans ma Cour. Tous ses malheurs doivent avoir pour principe un attachement sérieux et tendre : ma Cour est l'Antidote le plus excellent contre cette sorte de poison. La variété des plaisirs tiendra son cœur dans une espèce d'équilibre, qui pourra lui faire éluder en partie sa mauvaise destinée, et peut-être osai-je prévoir l'avenir le plus heureux... Il ne m'est pas permis d'en dire davantage : ban nissez vos craintes, vous avez en moi un amie tendre et fidèle. »
Les autres Fées, chacune selon leur pouvoir, promirent aussi au Roi leur protection et leur assistance pour le Prince son fils ; et quelques jours après* elle s'en retournèrent dans leurs
lO ANGOLA
États. La Fée Lumineuse resta encore quelques jours pour achever de remettre l'esprit du Roi ; et sa présence étant nécessaire dans son royaume, elle se sépara de lui et de la Reine, après avoir embrassé tendrement le petit Prince et le leur avoir recommandé expressément ; et, leur réitérant la promesse de venir le prendre à quinze ans, elle disparut à leurs yeux.
Erzeb-can prit un soin extrcme de l'éducation de son fils ; la reine l'aimait avec la dernière tendresse : ils réunirent d'autant plus aisément toute leur affection sur le petit Prince, qu'il fut l'unique fruit de leurs amours; mais si jamais enfant ne fut plus chéri, jamais enfant ne mérita mieux de l'être. Dans ses plus tendres années, des grâces naïves et touchantes perçaient au travers de l'épaisseur des organes de l'enfance : un air de douceur et de sérénité, joint sur son visage à une beauté parfaite, donnait les plus heureux présages de son caractère: mais, lorsqu'il eut atteint
l'âge de douze ans, et que la raison commença à se développer, quel esprit!
quelle justesse de raisonnement ! que d'agréments répandus dans ses moindres actions ! Une solidité précoce dans sa façon de penser faisait aisément connaître les dons puissants et efficaces d'une intelligence céleste.
Enfin le Prince approcha de l'âge de quinze ans : le Roi et la Reine, se souvenant des promesses de la Fée, et certains de la satisfaction que lui causerait la vue du jeune Angola, virent avec plaisir approcher l'instant de son arrivée. Erzeb-can et Arsénide attendaient avec impatience l'arrivée de Lumineuse. Exacte à ses promesses, elle parut un jour tout à coup dans leur appartement. Ils la reçurent avec la joie la plus vive ; une aimable sérénité brillait sur son visage ; quelque chose au-dessus de l'humain caractérisait en elle une intelligence céleste et bienfaisante.
On donna quelques jours aux préparatifs du départ du Prince ; le Roi
et la Reine lui prodiguèrent les plus tendres caresses ; les adieux furent touchants et sincères. Ils ne pouvaient se lasser de recommander à la Fée ce cher fils, leur unique espérance : elle compatit en véritable amie à leur tendresse alarmée ; et après leur avoir renouvelé ses promesses et les avoir embrassés tendrement, elle monta avec le Prince dans son char attelé de six colombes et se perdit dans les airs.