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CHAPITRE III

Lumineuse était adorée dans sa Cour ; plus flattée d'inspirer de l'amour que la crainte, elle ne faisait sentir son empire à ses sujets qu'en les accablant de bienfaits ; elle les traitait avec une familiarité douce et aimable, qui adoucissait la fierté du sceptre, sans en faire disparaître les droits. Ennemie de la violence et des vices, fruits ordinaires d'une puissance sans borne, maîtresse

de ses sujets par les droits qu'on acquiert sur les cœurs reconnaissants, sa Cour était un lieu de délices d'où étaient bannis la crainte, la défiance, l'esprit de révolte : en un mot, cet amas de cabales funestes, suites inévitables d'un règne injuste et qui font même, avant que d'éclore, le supplice des mauvais rois : on ne respirait dans cette heureuse Cour que la magnificence et les plaisirs, agréables impostures, qui seules peuvent nous étourdir sur les misères de notre condition.

La Fée avait été absente quelques jours ; les transports les plus sincères de la part de ses suiets lui prouvèrent la vivacité de leur afiection. Elle les reçut avec une complaisance et une afiabilité qui prouvaient combien ils étaient essentiels à son bonheur. Les principales dames et seigneurs de la Cour s'étant approchés d'elle, elle fit paraître Angola : -

(( Voici, dit-elle, le fils du Roi Erzeb-can, mon ami et mon allié ; il m'a confié l'éducation de sa jeunesse,

et ce dépôt précieux servira à resserrer les liens qui nous unissent ; il a des droits puissants sur mon affection, et je souhaite qu'il soit assez heureux pour acquérir la vôtre; je prendrai sur mon compte les égards et les attentions qu'on aura pour lui, et personne ne peut mieux me prouver son attachement qu'en lui en vouant un semblable.

La fée alors s'adressa à Angola.

« Vous avez l'air rêveur, dit-elle au Prince ; que signifie cette physionomie en dessous que vous avez adoptée?

Est-ce de l'ennui, ou quelque chose de plus embarrassant ? Vous ne répondez pas ; en vérité, je serais portée à vous croire amoureux, et je voudrais de tout mon cœur connaître l'neureux objet qui a opéré une si étrange conversion ; je le féliciterais d'une conquête si inopinée. »

Elle disait ces paroles d'un air si tendre, qu'il était aisé à distinguer qu'elle aurait été bien au désespoir que les félicitations se fussent adressées à une autre qu'à elle.

« Je ne sais, dit une femme de la Cour nommée Zobéide, si une conquête si précipitée pourrait réjouir extrêmement celle qui l'aurait faite ; elle pourrait paraître si flatteuse, qu'elle exciterait l'envie de tout le monde :

et les alarmes où l'on serait continuellement de la perdre feraient payer avec usure les doux moments que pourrait procurer une tendresse réciproque. »

Angola qui j usque-là, à force d'avoir attention à tout, n'avait rien remarqué en particulier, ne put s'empêcher de considérer avec intérêt celle qui lui marquait une crainte si obligeante :

que d'agréments et que d'attraits il vit réunis dans une seule personne ! Zobéide, âgée à peine de dix-huit ans, joignait à toutes les grâces enfantines de son âge les airs du grand monde et de la femme la plus faite.

« Que je serais heureux, Madame, lui dit-il d'une voix basse et tremblante, si la crainte obligeante que vous avez marquée tout à l'heure

était réelle, et que je serais flatté de vous l'inspirer !

— Ce que j'ai dit, lui répondit-elle d'un ton fort ému, n'était simplement que pout répondre au discours de la Reine. Il est vrai qu'en général je crois qu'il n'est guère de situation plus cruelle que celle d'une femme qui, se croyant en droit de compter sur la tendresse d'un homme par l'excès de la sienne, se voit à tous moments, en danger de la perdre.

— Que vous me désabusez cruel lement, interrompit le Prince d'un air consterné, et que vous me prouvez bien le tort que j*ai eu d'oser un instant me faire une application aussi flatteuse ! Illusion charmante, que vous avez peu duré !

— Je ne me persuade pas, reprit Zobéide, que vous soyez fort sensible à sa perte, et je n'ai point assez de vanité pour croire qu'elle vous intéresse à ce point ; mais vous voulez prendre le ton de notre Cour. Il est de l'état d'uu homme à la mode d'adresser

partout ses vœux, et peut-être n*ai-je d'autre mérite à vos yeux que de m'y être offerte la première.

— Pourquoi me désespérer, dit Angola, par des doutes aussi cruels ?

Que ne puis-je par les serments les plus forts !...

— Arrêtez, dit Zobéide, déjà à demi persuadée de ce qu'elle souhaitait avec ardeur ; le temps et votre conduite me prouveront mieux que toute votre sincérité. J'ai été insensible jusqu'ici, cet état est trop charmant pour y renoncer aisément ; cependant je ne sais... Mais la Reine vient à nous, évitons ses regards curieux ; ou je m'y connais mal, ou je crois qu'elle n'approuverait point entre nous ces sortes de confidences. »

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