‹ AngolaChapitre 19 sur 19 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

La ville où le génie Moka faisait sa résidence était riante et fort bien peuplée. L'usage que les habitants laiiaient de cette liqueur bienfaisa.nte leur donnait un air vif et léger. Le Génie seul, il est vrai, avait le pouvoir d'y attacher une vertu secrète, telle qu'elle était nécessaire pour guérir l'infirmité d'Angola ; mais ses sujets en faisaient usage pour éloigner le sommeil qu'ils regardaient comme un temps dérobé aux plaisirs. La ville n'était presque remplie que d'endroits où on débitait cette agréable boisson, et c'était le rendez-vous des gens de toutes espèces. On y voyait de vieux seigneure ruinés qui passaient leur vie à fronder le gouvernement et les ministres, et à regretter le temps passé.

OÙ le mérite était récompensé avec plus de soin. D'un autre côté, c'était des nouvellistes et des politiques qui pacifiaient l'Asie et trouvaient des moyens infaillibles pour concilier les intérêts des princes. Ils débitaient du plus grand sang-froid des nouvelles apocryphes qui prenaient naissance dans leur imagination creitsc et dérangée, et qu'ils finissaient par croire à force de les débiter. Ils mettaient des îles en terre ferme, faisaient passer le Gange en Egypte, faisaient battre des armées qui étaient à cent lieues l'une de l'autre, et qui ne" devaient jamais se rencontrer, et étaient prêts à se prendre aux cheveux pour des querelles imaginaires qu'ils attribuaient à des princes qui auraient fort peu récompensé leur zèle. On y voyait de ces abbés sans bénéfice, de ces magistrats sans charge, à qui il ne restait de leur état passé que le caractère d'inutilité qu'ils en avaient conservé, et qu'ils avaient grand soin d'entretenir par une vie

qui répondait à leurs inclinations. On y voyait beaucoup d'of&ciers réformés qui avaient sauvé quelques lambeaux de leurs corps des fureurs de la guerre, et en avaient à peine rapporté de quoi les couvrir. Ils passaient le reste de leur vie à iYaîner leurs béquilles et à manger une modique pension, en disant pis que pendre de ceux qui la leur donnaient. Quelques-uns de ces endroits étaient affectés à des gens soi-disant beaux esprits, qui s'arrogeaient le droit de juger de tous les ouvrages nouveaux.

Malheureusement pour eux, le public prenait comme à tâche de casser toutes leurs décisions. Cela n'empêchait pas qu'ils ne fussent maîtres dans leur tribunal. Ils avaient des poumons admirables, et malheur à qui voulait disputer avec eux ! Il est vrai qu'ils avaient le talent singulier de ne dire rien en parlant beaucoup ; mais, en revanche, ils hurlaient les sophismes et les paradoxes, mettaient le poing sous le nez à la

raison, décidaient de tout sans juger de rien, excitaient un vacarme et une dispute classique, qui mettaient en fuite les gens assez malheureux pour avoir le sens commun.

Le Prince, dans un autre temps, se serait fort amusé d'un grotesque aussi parfait ; mais, occupé de son malheur et du soin de le réparer, il se fit conduire au palais du Génie, à qui il exposa en peu de mots son état et le secours qu'il attendait de lui.

Moka le reçut avec un sérieux aSecté, au travers duquel perçait un souris malin.

« Vous me paraissez- fatigué, lui dit-il, et hors d'état de soutenir le remède : je vous conseille d'aller vous reposer, et demain je travaillerai à votre guérison. »

En même temps il le fit conduire dans un appartement superbe et qui lui était destiné. On voulut mener la Princesse dans un autre, mais ils n'y voulurent pas consentir. En vain on leur représenta que rien n'était .si

misérable que de coucher ensemble :

que cela était du dernier bourgeois, surtout ayant si peu de chose à y faire. Le Prince glissa sur cette mauvaise plaisanterie et ne voulut absolument point se séparer de Luzéide. On fut obligé de se rendre à leurs volontés et ils se retirèrent dans leur appartement.

Il est nécessaire^ pour l'intelligence de cette vérit^ible histoire, de s?, voir que Moka était intime ami du génie Makis, qui lui avait confié ses desseins sur Luzéide, la part qu'il avait à l'aventure du Prince et le désir d'en profiter. Moka se prêta volontiers à ses desseins, et il eut peu de peine à réussir dans sa perfidie.* Le Prince et Luzéide, peu après être rentrés dans leur appartement, se mirent au lit. Le génie Makis, attentif à leurs démarches, s'était introduit invisiblement dans la chambre et s'était caché dans une pendule. Il vit déshabiller la Princesse, et cette vue redoubla son ardeur. A peine

furent-ils couchés, que, se servant de son absolu pouvoir, il se plaça sur le chevet de leur lit. De là il se glissa dans l'échelle de rubans qui nouait le corset de nuit de la Princesse, et attendait le moment favorable pour exécuter son infâme dessein.

Le Prince était ce jour-là plus éveillé que de coutume: il tenait a la Princesse les discours les plus pasionnés. Elle y répondait avec complaisance. Le moment l'emporta ; il crut être à la fin de ses malheurs.

« Quels transports vous me faftes éprouver, dit-il en la baisant avec tendresse : leur ardeur me fait tout espérer. Daignez les partager ! ma chère Princesse, poursuivit-il en les redoublant ; peut-être surmonteraije un destin cruel ! »

Au même instant, emporté par sa passion, il recommença les entreprises qui lui avaient si mal réussi.

« Arrêtez, dit Luzéide à demi vaincue ; pouvez-vous oublier nos malheurs et les obstacles funestes ?

— Je me flatte, dit le Prince (et en même temps il tomba d?,ns un sommeil profond)... de les surmonter », poursuivit dans l'instant le Génie, qui, reprenant sou corps et se rendant sensible, se trouva naturellement à la porte du Prince et se prépara à consommer son crime.

« Oui, je l'espère, poursuivit-il d'une voix entrecoupée et contrefaite ; daignez recevoir les marques de l'amour le plus violent ! » et dans l'instant il poussa à bout ses criminelles entreprises. Il avait succédé au Prince si adroitement que Luzéide ne s'aperçut point de son malheur.

« Cher Prince, disait-elle au Génie, croyant parler à Angola, que me faitesvous éprouver ? Quel plaisir inconnu !

L'amour seul peut l'exciter... »

Le perfide Génie profita de son erreur ; il fut heureux, si on peut l'être par un crime. Il l'accablait des plus vives caresses, qu'elle lui rendR,it de bonne foi. Enfin il passa une partie' de la nuit avec elle et se

rassasia de délices. Les charmes adorables de Luzéide furent la proie d'un perfide, tandis que le malheureux Angola, plongé dans le sommeil, n'avait aucun soupçon de son malheur. Enfin il se réveilla, et le Génie se déroba adroitement, et fut se placer dans une table de nuit, d'où il pouvait entendre la conversation de ces deux Amants et les soupçons cruels qui pouvaient suivre son crime. Il manquait ce plaisir barbare a sa vengeance.

« Nos malheurs sont toujours les mêmes, dit Angola, et je n'ai plus d'espérance que dans le secours de Moka.

— Nous aurions pu nous dispenser de faire ce voyage, dit Luzéide, et les marques d'amour que j'ai reçues de vous m'en prouvent l'inutilité.

— Qu'elles sont légères, dit Angola, en comparaison de celles que je brûle de vous donner I

— Je ne sais, dit la Princesse, ce que vous réservez, mais les transports

que vous me faites paraître, et que je partage depuis quelques heures sans relâche, ne me laissent pas porter mon imagination plus loin.

— Je ne croyais pas mériter de vous une aussi cruelle plaisanterie, dit le Prince, et je ne me serais jamais imaginé que vous voulussiez me rendre responsable des fautes d'un destin cruel.

— Que vous les avez bien réparées, reprit Luzéide, et qu'il est difficile de vous refuser un pardon que vous méritez si bien ! Je craignais un sommeil dont vous avez su vous garantir ; et la tendresse que je vous ai marquée par un entier abandon de moi-même ne saurait a'ssez payer la vôtre. Partons, cher Prince, et renonçons au remède de Moka ; il vous est désormais inutile : je vous croirais plutôt dans le cas d'avoir besoin du contraire. »

— O Ciel ! qu'entends-je ! dit Angola consterné. Quel est ce mystère aSreux que je ne saurais pénétrer ?

Quoi. I.TJzéide, vous ave/ goûté les plaisirs de l'amour, et je les ai partagés ! Quoi, dans ce lit, témoin de la continuité de mon infortune !... Au nom des Dieux, expliquez- vous ; je ne puis croire qu'un songe, qui d'ailleurs serait flatteur pour moi, ait pu prendre assez S2tr votre esprit pour produire une illusion aussi puissante.

Quant à moi, il est certain qu'hier au soir mon amour me fit tenter ce qui m'a, échoué si souvent ; que sur le point de franchir lesob&tacles qui m'ont toujours arrêté, un sommeil profond m'a saisi, et que je me réveille actuellement.

^^ Quoi ! dit Luzéide fondant en larmes, vous désavouez des transports qui faisaient mon bonheur ! N'est-ce pas vous, cruel, que j'ai accablé des plus tendres caresses, à qui j'ai accordé tout ce que j'ai de plus précieux, et qui sembliez ne pouvoir vous lasser de prendre de nouvelles assurances de mon amour ? Est-il possible qu'un autre que vous ait cueilli des fruits

si précieux, et qui vous étaient réservés par mou amour et par vos droits ?

Cher Prince ne continuez point à me désespérer par une incertitude aussi accablante !

— Luzéide, dit le Prince, il y a ici quelque chose d'extraordinaire : il est aisé de s'éclaircir ; un songe ne peut avoir laissé de certaines marques qui n'appartiennent qu'à la réa-lité. »

En même temps il tâcha de se mettre au fait des changements qui pouvaient s'être opérés dans les lieux qui l'intéressaient davantage, Luzéide permettait à ses recherches une liberté qu'elle ne croyait pas pouvoir la rendre coupable. Effectivement, soit que les traces d'une intelligence céleste fussent différentes de celles d'un homme, soit que ces sortes de conjectures soient toujours obscures par elles-mêmes, s'il ne trouva pas de quoi se rassurer, il ne trouva rien non plus qui pût constater absolument son infortune. Si quelque chose put augmenter sa douleur, ce fut de

reconnaître da.ns Lucéide une certaine docilité pour des choses auxquelles quelques heures auparavant elle ne pouvait se résoudre. Ils passèrent le reste de la nuit dans cette cruelle incertitude, et le jour étant venu, le Génie Makis, après avoir joui du barbare plaisir de leur peine, fut raconter à Moka le succès de sa trahison.

L'heure de voir le Génie Moka étant arrivée, ils furent introduits dans son appartement. Le Génie fit apporter au Prince la liqueur mystérieuse à laquelle était attachée sa guérison. Il la prit en plusieurs doses ; et, pour qu'il ne lui restât aucun doute sur son efficacité, on fit lire devant lui par un Secrétaire du Génie, qui était affligé d'un bégayement ridicule, deux Discours de VAGadêmie et trois Oraisons funèbres. Le Prince pensa succomber plusieurs fois, ma,is la vertu du beuvage le préserva, et il en fut quitte pour quelques bâillements.

Moka l'assura que, puisqu'il avait

résisté à cette épreuve, il pouvait désormais se croire fort à l'abri de dormir hors de repos, et lui promit que Luzéide aurait lieu de s apercevoir de l'efScacité du remède. Il lui ofîrit d'en faire l'épreuve dans le Palais et d'y coucher encore la nuit suivante.

Angola, à cette proposition, frémit d'horreur ; mais, déguisant son trouble et feigna.nt d'avoir des afiaires pressantes à la Cour de Lumineuse, il prit congé du Génie et sortit pour aller donner ses ordres pour son départ. Il rencontra dans les appartements le Génie Makis qui donnait la main à la Fé Mutine ; il ne put se dispenser de leur faire de ces politesses qui sont d'usage entre les gens du monde. Ils les reçurent d'un air léger et y ajoutèrent quelques plaisanteries détournées, qu'il sentit assez pour se retracer l'idée des malheurs qu'il soupçonna,it. Il eut beaucoup de peine à modérer la fureur qui le saisit à la vue du Génie ; et, quoiqu'il ne connût pas la Fée Mutine, sa figure

la lui fit deviner dans l'instant. Elle lui lit compliment sur son mariage, et ajouta d'un air ironique qu'il n'avait pas tenu à elle de lui lever ■oit s les obstacles. Makis, de son côté adressa à la Princesse quelques dis= cours à double sens, auxquels elle ne daigna pas répondre. Enfin, Angola, ne pouvant faire éclater une colère infructueuse, et qui d'ailleurs n'avait point de fondement apparent, ^erdu dans mille idées qui se croisaient les unes et les autres, prit congé d'eux brusquement et se retira dans .son appartement avec Luzéide. H n'eut rien de plus pressé que de s'assurer de sa guérison. Si la Princesse ne s'y prêta pas avec une expérience bien décidée, du moins en montra-t-elle assez pour redoubler ses inquiétudes.

Quant aux autres difficultés qui auraient dû le rassurer, il avait trop d'amour-propre pour ne s'en pas adresser les premiers compliments.

Après avoir donné quelques moments à leur tendresse mutuelle, ils

partirent et an'ivèrent en même temp; à la Cour de Lumineuse. Elle fut charmée de les revoir et de les savoir délivrés de leur infortune. Le Prince, toujours en proie à ses inquiétudes, en fit part à Almaïr, qui, en homme prudent, quoiqu'il vît à peu prèslenœud de l'affaire, joua l'incrédulité et s'attacha à tranquilliser l'esprit du Prince. Le crédit qu'il avait sur lui et la tendresse extrême que Luzéide lui marquait lui firent perdre peu à peu ses noires idées, et leur union devint tranquille et fortunée. Il n'y a pas apparence qu'Angola et Luzéide aient eu des lumières sur cette aventure, et le sort du Prince fut en cela plus heureux que celui de bien des maris, qui sont obligés de dissimuler des certitudes bien plus affligeantes.

Ce trait ne serait même jamais parvenu jusqu'à nous, si on ne l'avait su de Makis lui-même, qui le découvrit dans sa vieillesse en racontant VJiistoire intéressantp de ses bonnes fortii-

nés. Si la Fée Lumineuse, par la supériorité de ses lumières, en découvrit quelque chose, elle savait trop bien son monde pour en faire part à personne. Ces heureux Époux passèrent leur jeunesse à la Cour de Lumineuse.

Almaïr fut toujours en grande faveur auprès du Prince, et peut-être lui fit-il faire quelques faux bonds à l'hymen, qui ne sont pas venus jusqu'à nous. Quoi qu'il en soit, ils passèrent des jours fort heureux ; et, après la mort du Roi Erzeb-can, ils furent prendre possession de son Royaume, gouvernèrent sagement leurs Peuples, et firent des actions dignes d'être écrites, et qu'une autre plume que la mienne se chargera sans doute de transmettre à la posténté.

■Bl II!

ffii II

fè

Page 1