CHAPITRE XVIII
L'amour du Pimce qui, pour cette fois, se trouva accompagné de respect, l'empêcha de se mettre dans le cas de. connaître le sort fatal que le talisman lui avait jeté. Après un voyage passé agréablement, et s'être donné toutes les marques innocentes d'une véritable tendresse, ils arrivèrent à la Cour de Lumineuse, et y furent reçus avec tous les transports de la joie la plus vive. La Fée leur fit des caresses infinies, quoiqu'elle ne pût perdre le cœur du Prince sans regret. L'impossibilité de le conserver
et la joie de voir une union aussi bien assortie lui firent prendre son parti en femme raisonnable. Elle fit beaucoup de questions à Luzéide sur les persécutions qu'elle avait dû essuyer du Génie, et lui parla avec amitié de son mclination pour le Prince, qu'elle témoigna approuver beaucoup. Angola profita des dispositions favorables qu'elle lui montrait, et la pria de vouloir bien hâter leur bonheur mutuel, en les unissant par des liens indissolubles.
« Je ne m'oppose point à votre satisfaction, dit la Fée, mais je crains quelque revers fatal, suite des prédictions de Mutine. Vous n'avez point encore atteint l'âge auquel les destinées ont fixé la fin de vos malheurs. Différez, si \-©us m'en croyez, modérez vos empressements, et ne formez pas un hymen sous de malheureux auspices.
— Quel plaisir prenez-vous, dit Angola, à me causer de nouvelles pemes, et quelle foi devons-nous
ajouter à des prédictions vagues que la colère a dictées à une femme, plutôt qu'une science certaine de l'avenir ?
« Ne retardez pas davantage mon bonheur. Madame, continua-t-il, et daignez fixer le jour heureux qui doit combler tous mes désirs ! »
Lumineuse ne put résister à tant d'instances, et elle donna ses ordres pour les préparatifs du mariage et les fêtes qui devaient le suivre. On envoya demander le consentement du Roi Erzeb-can, et du père de Luzéide, qu'ils donnèrent avec plaisir, charmés réciproquement de l'alliance qu'ils contractaient. Enfin l'heureux jour arriva qui devait couronner la tendresse de ces deux amants. La Reine, les deux époux et toute la Cour se rendirent au temple, couverts des habillements les plus superbes. Us furent unis aux acclamations de tout le peuple. On remarqua seulement que le Prince répandit de l'encre en signant son nom, et qu'il
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donna la bague à Luzéide de la main gauche ; mais, quoique ces présages fussent terribles, tout le monde chercha à s'étourdir là-dessus, et on ne songea qu'à se livrer aux divertissements qui se pratiquent dans ces sortes d'occasions. Le Prince jetait des regards ardents, à la dérobée, à Luzéide, et il aurait bien voulu se procurer un quart d'heure d'entretien avec elle pendant la journée; mais l'étiquette du pays ne permettait pas ces sortes d'éclipsés, et il fut forcé d'attendre avec impatience que la nuit lui permît dé se livrer à ses transports. Il reçut les compliments d'Almaïr sur son mariage. Ils ressemblaient plutôt à des compliments de condoléance qu'à des félicitations.
Il ne put s'offenser de cette agréable plaisanterie, ni blâmer une façon de penser qui ava.it été longtemps la sienne. Il fut le premier à badiner avec lui sur son changement, et à lui faire part de son impatience.
Le soir on fit un cava-i^nol, et le
Prince, qui aimait ce jeu à la fureur, joua avec une distraction qui fut remarquée par Luzéide, et qui la plongea dans un état pareil. T soupa peu, contre sa coutume, ce qui apprêta à rire aux plaisants de la Cour.
Les époux furent obligés de paraître au bal et même de se masquer. Il résista longtemps et ne voulut jamais se mettre autrement qu'en chauvesouris. Il trouva le bal mal éclairé, l'orchestre détestable, les menuets ennuyeux, les contredanses insipides, tous les masques gauches et mal vêtus.
Un masque voulut s'aviser, pour divertir son Altesse, de de.nser la Mariée. Le Prince, qui craignait tout ce qui pouvait prolonger la séance, et qui d'ailleurs ne se rappelait pas d'avoir entendu cet air depuis qu'il était au monde, demanda ce que c'était ; et l'ayant appris, il lui prit envie d'envoyer le masque à la Bastille, repasser les pas de la danse. Enfin, minuit ét?»nt arrivé, heureusement pour lui et pour la compagnie, qu'il ennuyait
fort, il disparut avec Lucéicle, et ils se retirèrent dans leur appartement pour s'y livrer aux douceurs qui les y attendaient. Angola et Luzéide furent accompagnés par la Reine et les principaux de la Cour, qui leur prodiguèrent les fades plaisanteries usitées en pareille occasion, et qui sont faites pour impatienter les gens les plus retenus. Aussi le Prince n'y ronaix pas et était prêt a les mettra dehors par les épaules, quand Lumineuse, s'apercevant de son impatience, ce retira en leur souhaitant une heuxeuse nuit, et toute la Cour suivit son :empie. Angola renvoya à l'instant 3 femmes destinées à déshabiller la Princesse. Il se chargea volontiers de ce soin et ferma les verrous pour se mettre à l'abri de tous les bavardages dont ils eussent été accablés.
Enfin, se voyant libre de se livrer à sa tendresse, il s'approcha de Luzéide -vec empressement, et commença à , déshabiller avec une précipitation dont ses dentelles et ses habillements
se ressentirent, et qui la flatta peutêtre davantage que le sang-froid le plus réfléchi. Il interrompait à chaque instant son ouvrage pour l'accabler de caresses. L'amour et la pudeur combattaient dans le cœur de la Princesse, mais le premier était plus fort que l'autre et était prêt à l'anéantir absolument. Bientôt il la mit dans un état où elle ne pouvait lui cacher quelques charmes sans lui en laisser voir d'autres. Il ne se rassasiait point de les admirer : il la baisait et la serrait avec emportement. Enfin, l'ayant absolument déshabillée, il la porta avec rapidité dans le lit ; et s'étant défait de ses habits avec une promptitude extrême, il se précipita auprès d'elle et se livra à toutela violence des transports qui l'agitaient.
Son amour éclata d'abord par les plus tendres caresses ; et Luzéide comme enhardie par l'obscurité, s'y .
abandonnait avec complaisance et les lui rendait avec vivacité. Il parcourut des charmes adorables dont
la possession lui était assurée. Luzéide, en proie à des désirs inconnus, ne faisait plus qu'une légère résistance et semblait attendre des éclaircissements sur bien des choses qui lui paraissaient assez singulières pour mériter sa curiosité. Déjà ces deux amants, unis étroitement l'un à l'autre, n'avaient plus la force que de pousser des soupirs confus. Angola enflammé chercha à rompre cet obstacle aimable qu'on serait bien fâché, de ne pas trouver ; mais à la première tentative qu'il fit pour le surmonter, un assoupissement subit s'empara de ses sens. Il abandonna Luzéide, qu'il tenait serrée dans ses bras. Il resta auprès d'elle et enseveli dans un profond silence.
Cet événement imprévu surprit la Princesse. En vain voulut-elle l'attribuer aux fa,tigues de la journée ; elle sentait bien qu'il y avait quelque chose «.^'extraordinaire dans un changement aussi subit. Sans être éclairée sur ces sortes de matières,
le Prince lui avait fait voir des transports qu'elle ne trouvait point du tout compatibles avec la fatigue et le sommeil ; et sans savoir précisément à quoi ils devaient aboutir, elle imaginait en gros que s'ils devaient être suivis du repos, ils devaient auparavant servir à des choses qui, à vue de pays, les mettaient dans le cas de le ynériter. Il lui fut même aisé de reconnaître que le sommeil du Prince ne les avait pas absolument anéantis, et qu'il s'était endormi sur ses lauriers. Elle passa un temps considérable à peser toutes ces choses dans son esprit, et elle n'était pas encore bien d'accord avec elle-même, quand Angola s'éveilla. D'abord ii ne pouvait concevoir ce qui lui était arrivé, et la surprise ne diminua point quand il se fut procuré quelques éclaircissements. Sans être avantageux, il se connaissait des qualités qui ne cadraient point du tout avec une semblable aventure. Il se perdait dans les idées que cela lui faisait naître.
Forcé enfin de rejeter cet incident sur la fatigue de la journée et du bal, il chercha à réparer avantageusement le temps qu'il avait perdu si mal à propos. Ses transports étaient les mêmes. Il accablait Luzéide des caresses les plus vives, et il la mettait dans le cas de tout espérer de ces favorables dispositions. Il était même da7is le . cas d'oser sans faUiùé s'en promettre les plus heureuses suites.
Enflammé de ces préludes charmants, plus piquants peut-être que le plaisir même, il parCànt avec la même vivacité jusqu'aux obstacles qu'il n'avait pas eu le temps de surmonter,
« Quel est mon bonheur ! dit-il d'une voix étouffée. Recevez, ma chère Princesse, des marques d'un amour qui est capable de.,. »
A ces mots, la parole expira sur ses lèvres, les forces lui manquèrent ; il retomba dans l'assoupissement le plus profond. Luzéide, confondue ùç^ ce nouvel accident et frustrée de certaines espérances confuses qu'elle
n'osait encore démêler, nit V»csoiii (ic touie sa grandeur d'âme pour soutenir ce terrible revers. Elle resta quelque temps abîmée dans une rêverie triste et funeste. Enfin, craignant que ces assoupissements réitérés ne fussent les symptômes de quel que indisposition, elle prit assez sur sa modestie pour oser réveiller le Prince.
« Votre état m'inquiète, mon cher Angola, lui dit-elle en l'éveillant ; votre sommeil ne me paraît point du tout natui^l ; ou je serais fort trompée ou vous ne vous y entendez pas vous-même dans de certaines circonstances.
— Ah ! ma chère Princesse, dit Angola en se réveillant, l'ardeur de mon amour devrait me mettre à l'abri de pareils événements. Si c'était l'ouvrage de la nature, vous voyez que je n'ai point de reproches à lui faire. Un destin barbare nous poursuit, et les obstacles qui nous séparent sont au-dessus de nos forces ; mais rien
[■ n'est capable de ralentir mon ardeur, • • pu insu i vit-il en lui prodiguant de nouvelles caresses, et je veux achever de me rendre certain de ma perte, ou n'épargner rien pour mériter mon bonheur ! »
L Bientôt il se retrouva au point où l il avait échoué. La Princesse, peur remplir scrupuleusement ses devoirs, . n'épargnait rien pour lui donner des facilités qui lui auraient paru inju rieuses dans une autre occasion. Un mouvementplusfort quelui l'approcha ' de son bonheur et précipita son infortune. Saisi de nouveau d'un assoupissement fatal, il s'endormit sur des lauriers qu'il n'avait pas encore cueillis. Il se réveilla peu de temps après f pour se livrer aux transports de sa \ rage. Trop certain de son malheur et I ne sachant à quoi l'attribuer, puisqu'il avait tout lieu de se féliciter de certains côtés, il chercha vainement [. dans son esprit les causes de son désastre et le moyen de le réparer. [ Ses exploits passés revenaient à sa
mémoire et augmentaient l'amertume de ses sentiments.
« Par quel sort affreux, s'écriait-il, suis-je si différent de moi-même dans une occasion où j'eusse voulu me surpasser ? H\TQen fatal que devait éclairer l'amour le plus ardent et où ont présidé les noires furies ! »
Son désespoir éta,it monté à un si haut point par l'humiliation qui est attachée à ces sortes d'aventures, que la Princesse se vit obligée de faire tous ses efforts pour le consoler. Ses bontés aigrissaient les malheurs d'Angola. Cependant il était trop reconnaissant pour ne pas essayer encore de les mériter. La Princesse se prêta à ses entreprises avec une défiance qui fut justifiée par l'événement.
Elles furent suivies du même succès, et la nuit entière se passa dans des vicissitudes de cette espèce. Le jour les surprit plongés dans une rêverie amère. Luzéide, persuadée de l'amour du Prince et convaincue d'ailleurs sur certains points qui ■^d.xla.ÏQnt en sa
faveur, sentait une pitié tendre pour des malheurs qu'il paraissait mériter si peu ; et le Prince, confus de son aventure, qu'il comparait à ses triomphes passés, avait besoin de toute sa modération pour mettre un frein à sa douleur. L'heure du lever étant arrivée, on entra dans leur appartement, et ils furent accablés d'un déluge de fades plaisanteries, que le Prince reçut avec un air sombre, qui fut regardé par les agréables de la Cour comme une suite infaillible du mariage. Pour l'embarras qu'on remarqua chez Luzéide, c'était une chose toute simple qui ne fi.t rien soupçonner, et qu'on augmenta encore par mille questions plaisantes qui paraissaient l'intriguer d'autant plus, qu'elle était moins dans le cas d'y répondre. Almaïr vint e.ussi leur faire sa cour, pès que le Prince l'aperçut, il l'appela, et le tirant à part, avec des yeux où la douleur et la rage étaient peintes :
« Vous me voyez furieux, lui dit-il.
et hors de moi-même par l'aventure la plus inouï*^ ! »
Il lui raconta en même temps tous les événements de la nuit dernière.
u Vous me connaissez, lui dit-il, et vous savez que ma réputation est faite de certain côté, de façon à pouvoir aller tête levée. Est -il rien de plus cruel que ce qui m 'arrive vis-à-vis d'une femme que j'adore et à qui j'aurais voulu le moins manquer ?
— Je suis anéanti, dit Almaïr, des faits que vous me racontez. Il est cependant consolant de n'avoir rien à se reprocher dans de certains cas, mais c'est qu'il y a des esprits mal faits, et qu'un assoupissement qui paraîtrait extrêmement simple après trois mois de mariage perdrait un galant homme de réputation dans cette circonstance-ci. Pour moi, cela me passe ; d'autant que vous me dites que votre gloire s'est soutenue d' ailleurs.
— Oh ! pour cela, dit le Prince, j'ai l'esprit bien tranquille là-dessus.
et je ]!i«;! rapj>o]le peti d'orcasious dans ma vie où j'ai pu nie. pi-omctlre pluh (le triomphe.
— -Écoutez, dit Almaïr, on je suis bien trompé, ou il y a du Makis dans tout ceci. Voyez la Reine, et qu'elle vous conseille ce que vous avez à faire. Ne perdez point de temps, les choses qui regardent aussi essentiellement la réputation ne souffrent aucun délai. »
Le Prince, selon ses conseils, se rendit chez la Reine. Il lui demanda un entretien particulier, et il était en peine en quels termes lui raconter sa disgrâce, lorsqu'elle lé prévint.
« Je sais vos malheurs, lui dit-elle : ce matin, j'ai consulté mes livres pour connaître les auspices sous lesquelles votre hymen a été formé, et quelles en seraient les suites; j'y ai découvert le sort cruel qui vous poursuit. La vindicative Mutine et le cruel Makis causent votre désastre, et je n'y sais qu'un seul remède. Le voici :
« Dansl'Arabie heureuse, il demeure
un Génie, nommé Moka : il possède une liqueur mystérieuse qui a la force de venir à bout des assoupissements les plus opiniâtres. Il se prêtera à votre guérison, pourvu que vous souteniez l'épreuve qui y est jointe.
La Princesse doit vous accompagner, afin que vous puissiez, avant que de sortir de son palais, \'Ous convaincre de votre guérison. Partez, sans différer, et comptez sur mon amitié. J'espère dans peu vous revoir dans une situation plus tranquille. »
Le Prince la remercia beaucoup de ses bontés ; et, après avoir pris quelques éclaircissements nécessaires pour son voyage, il fut rejoindre la Princesse, et disposer tout pour leur départ.
Ils prirent la poste le même jour et firent une extrême diligence. Toutes les nuits qu'ils couchèrent en chemin ne se passèrent point sans qu'Angola éprouvât de nouveau jusqu'où pouvait aller la rigueur de la destinée ; mais cela ne lui réussit pas mieux.
et ils arrivèrent enfin très las mutuellement de ces sortes d'épreuves, et très aises de les voir prêtes à finir.