‹ Angora, Constantinople, Londres;Chapitre 1 sur 10 · Angora, Constantinople, Londres; · texte numérisé non relu

Angora, Constantinople, Londres;

C'était à Tcban-Kaya, le 21 décembre 1921 ; j'allais bientôt repartir pour la France, après six semaines de travail intensif au cœur de la citadelle nationaliste. Dans le kiosque charmant que Moustafa Kémal avait mis à ma disposition, tout auprès de sa grande maison de pierre, au sommet de la coUine qui fait face à Angora, je comptais, ce jour-là, pour hôtes, deux intellectuels turcs de marque : Hamdoullah Soubhi bey, Ruchène Echref bey.

Nous venions de causer longuement; j'avais pris de nombreuses notes ; tous deux s étaient donné mille peines pour me familiariser avec des questions difficilement accessibles à un étranger : « Quelles étaient les origines intellectuelles du nationalisme turc ? » Lorsqu'un mouvement s'étend avec une rapidité pareiUe, c'est que le iruit est mûr et que l'heure de le: récolte a sonné ; tout cela suppose de lonp^ues préparations.

Mes deux interlocuteurs approuvaient. Nous avions souvent, déjà, abordé le sujet ; ils m'apportaient aujourd'hui Ie« précisions

GAULis-.^^wg'ora. I

demandées sur la nouvelle doctrine qui s'efforce de rattacher le présent au passé, créant un inconnu formidable : cette force d'expansion que représente l'idée encore à demi consciente lorsqu'elle part à la conquête de tout un continent.

Je m'acharnais aujourd'hui à vouloir capter en entier ce que j'avais saisi fragmentairement au cours de mes derniers voyages.

Les deux hommes auxquels je m'adressais étaient passionnément voués aux lettres, passionnément patriotes comme le sont aujourd'hui les Turcs du monde entier.

Hamdoullah Soubhi bey, récemment encore ministre de l'Instruction publique à Angora, parle notre langue comme le plus "lettré des Français. C'est lui qui l'imposa dans toutes les écoles d'Anatolie, bien avant qu'il fût question d'accord franco-turc, car lui et ses pareils se refusent à croire qu'il soit possible de vivre sans cultiver de près les lettres françaises. Ils les connaissent et les savourent comme bien peu d'entre nous sont en mesure de le faire.

Tout jeune encore, trente-six ans à peine, Hamdoullah Soubhi professe et écrit depuis seize ans. Son brillant élève, Ruchène Echref, est aussi un écrivain de marque. Je ne pouvais mieux m'adresser qu'à ces deux esprits si différents, faits pour se compléter l'un l'autre. Il suffirait de provoquer en eux quelques réactions vives, soit par une apparente incompréhension, soit par quelques contradictions injustifiées, pour déterminer le choc d'où jaillirait la lumière.

Quelques jours auparavant, j'avais été surprendre chez lui Hamdoullah Soubhi bey. Ma. voiture avait franchi plus d'un obstacle, plus d'une rivière grossie par les pluies d'automne, mais, après les traversées difficiles, quelle vision charmante que celle de ce tchifhk perdu en pleine campagne! A l'intérieur, donnant sur la grande galerie de bois, une pièce carrée, assez basse, était un véritable enchantement. Ce refuge d'un esthète contenait un petit nombre d'objets d'art sauvés de Constantinople, très peu, mais délicieusement posés : d'admirables tapis anciens, aux tonalités parfaites, quelques coussins, de vieilles faïences, des livres; sur la paroi de bois, un précieux parchemin que j'eus l'imprudence d'admirer et qui devint le compagnon de mon retour.

De petites fenêtres et, dans leur encadrement, un incomparable paysage d'une finesse, d'un coloris merveilleux. Un rayon de soleil aussi doux, aussi nuancé que les couleurs exquises des coussins, un ciel du même bleu que celui des faïence? et des tapis.

Très jeune sous des cheveux d'argent soyeux comme des cheveux d'enfant, le maître de la maison parlait d'une voix flexible, harmonieuse, avec cette éloquence dont toute l'Asie s'émeut. Il me décrivait le retour aux origines et comment, autrefois aussi, la nation turque sut se cùoisir un chef élu par elle à l'heure du danger.

Il montrait la série des conquêtes : Genghis Khan, Tamerlan, les Seldjoucides. Ces masses immenses, se déversant toujours par cette même route qui va des confins de la Chine aux extrémités de l'Anatolie, avaient semé sur leur passage une partie des leurs; quarantecinq millions de Turcs en sont aujourd'hui les descendants directs. Le berceau est le Turkestan, peuplé de Turcs. La langue turque est parlée à Samarkande et dans toutes les villes de l'Asie centrale jusqu'aux frontières de Chine.

« A ses débuts, la civilisation turque entre en contact avec la Perse, puis avec les Byzantins, ensuite avec les Arabes; elle subit ces divers courants ; l'influence sémitique surtout la domine ; mais, en Anatolie, le peuple turc livré à lui-même, oublié, négligé, reste ce qu'il était il y a trois mille ans. Il conserve sa sève, sa force. Sa religion est des plus simples : peu ou pas de superstitions, quelques croyances essentielles. L' Anatolie est positiviste et s'en tient en tout au minimum de formules. La maison de pisé, le caghni, le chariot primitif, voilà les éléments rudimentaires. mais solides, indestructibles ; ils ont résisté à tous les ouragans. Ce sont eux qui, aujourd'hui encore, travaillent pour nous. »

Il fallait entendre toutes ces choses, habillées par l'esprit le plus charmant, le plus délié, avivé par le plus beau des regards. Très vite l'orateur né s'animait, développait sa thèse personnelle pour l'organisation de demain. Dans un raccourci puissant, il posait l'avenir : « Au lendemain de la paix, nous établirons définitivement le statut national; peu de modifications, en réalité, des améhorations de détail la base est déjà solidement implantée ».

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Hamdoullah Soubhi est fils d'une Circassienne, il a le physique délicat qui rappelle les origines maternelles; il me décrivait le caractère si particulier des gens de clan, leurs accointances par les femmes avec le Palais, les privilèges qu'ils en ont retirés de tout temps, leur âpreté, leur beauté, leur intelligence assez courte : « Les Anglais ont fait d'eux le grand élément de l'intrigue politique en Anatolie, mais n'est-ce pas à cette intrigue même que nous devons le meilleur de notre force? Elle nous rend à nous-mêmes.

« Oui, je vous le disais, quarante-cinq millions de Turcs d'ici à Bombay : Turcs d'Azerbeidjan, de Boukhara, du Turkestan, de la Perse, de l'Afghanistan, de l'Inde, Turcs des plateaux de Pamir, et tous ayant gardé leur langue ; est-ce une force ?

«En dehors des villes, liberté complète des femmes. Chez les Kirghizes, elles sont même plus indépendantes, plus dominatiices que les hommes. Dès que vous avez devant vous des nomades, l'égalité des deux sexes est absolue.

« Les Turcs cîirétiens, d'après les historiens byzantins, sont les descendants de ces Turcs qui précédèrent en Anatolie les Seldjoucides et les Osmanlis. «

Nous parlions de l'avenir, des luttes inévitables et de l'action de ces petites républiques musulmanes du Caucase, dont l'Azerbeïdjan est le type le plus évolué, déjà très gagné à la formule nationaliste et prêt à reprendre sa pleine indépendance sitôt que la Russie actuelle traversera la crise de réorganisation. Hamdoullah Soubhi me décrivait Bakou, la cité des milliardaires qui cachent adroitement leurs richesses, et les superbes écoles, l'industrie florissante en plein développement, l'agriculture, les fermes splendides, enfin toute une civilisation mi-persane, mi-turque, où l'apport turc joue de plus en plus le grand rôle.

« Oh 1 me disait-il, si les Turcs ont subi l'influence des Chinois, des Perses, des Arabes, et surtout celle-ci, le caractère du \Tai Turc est à peu près immuable et s'affirme toujours à nouveau après quelques abdications temporaires. Le Turc reste l'homme qui, aux heures du danger, se choisit im chef et se fait tuer pour lui ; la vigueur de la race est telle que rien ne peut la réduire. »

J'avais vu, par moi-même, bien des fois en Anatolie la métamorphose rapide de ces jeunes gens venus de Constantinople presque à regret et se re\dvifiant en quelques semaines au point de devenir moralement et physiquement aussi vigoureusement trempées que les hommes de la première heure.

.Alors, comme nous en re\-enions au mouvement intellectuel, grande arme du nationalisme, Hamdoullah Soubhi me découvrait la lutte entre les hommes de son espèce et l'ancien clergé, lutte adroitement patiente et prudente, recrutant les forces jeunes, rénovant la langue, éliminant l'excès des apports étrangers.

Chez Hamdoullah Soubhi, comme chez tous, je retrouvais la notion précise du péril intérieur, du péril extérieur, mais aussi le sentiment très net du chemin parcouru, et je notais, le soir, ce mot qui résumait plus d'ime observation : « Tous ici comptent avant tout sur eux-mêmes ».

« La conviction que les Anglais veulent garder Constantinople, conviction répandue par toute l'AnatoHe, contribue à nous tourner vers l'Asie. Ah 1 l'Angleterre.... »

Nous avions quitté le coin exquis voué aux arts, où tout était perfection dans la simphcité des revêtements de bois, et nous prenions le thé, tous ensemble, familialement, dans la longue galerie d'hiver, devant une table couverte de fruits, de gâteaux, de fleurs d'automne, de grands feuillages dorés. La fenêtre était ouverte, le poêle crépitait, un magnifique enfant gazouillait, des jeunes femmes riaient, et Ruchène Echref entraînait son maître et ami à reprendre la causerie que le départ allait bientôt interrompre. Déjà la nuit torabait ; nous avions ime longue route à parcourir.

« Ce sont mes idées personnelles, ce ne sont pas celles du pacha que je vous exprime, me disait Hamdoullah Soubhi; je dois nième ajouter que, sur ce point, nous ne sommes pas toujours en plein accord ; lui est un homme d'État, placé devant les réalisations positives; moi, je ne suis qu'un intellectuel. Je vois le retour au passé pré-islamique, l'affranchissement de la femme. Parmi nous beaucoup attei^dent une Sakharia politique. Quant à la philosophie du mouvement, elle se toujrne vers l'Occident : nous implanterons en Asie la form.r.'ion

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occidentale. Nous modèlerons nos écoles d'après les méthodes de l'Occident. Pas de panislamisme, mais du nationalisme, la nouvelle formule de l'Asie. Nous serons pour elle ce que vous avez été pour l'Europe, mais cela de façon plus directe, toute moderne, sans étapes intermédiaires. »

Et, sur ce terrain, Hamdoullah Soubhi bey rejoignait celui dont la rapidité dans l'exécution reste l'invariable règle.

Nous évoquions ces récents entretiens dans le petit palais en miniature qui était provisoirement le mien, où j'avais écouté déjà des paroles si nouvelles pour moi, posé tant de questions, discuté si souvent sur ce qui m'était répondu. Aujourd'hui, mes deux visiteurs m'apportaient ce que j'avais demandé, avec cette sincérité, ce désir d'être clair et précis que j'ai constamment rencontrés en Anatolie.

« Que recherchez- vous avant toute autre chose ? » avais- je dit.

Hamdoullah Soubhi venait de répondre : « Notre personnalité nationale intacte et intégrale ; nous voulons être un peuple moderne ouvert à toutes les idées du moment, tout en restant nous-mêmes. Nous ne voulons pas être considérés comme im peuple asiatique abrité derrière son rempart moral, désireux de s'isoler. Par notre éducation et notre instruction, ne sommes-nous pas en rapports directs avec tous les pays civiUsés ? »

Ruchène Echref intervenait alors avec sa fougue d'enfant gâté des lettres nationalistes. Il n'a pas trente an.s, déjà ses œuvres sont nombreuses et partout lépandues. Il a chanté, des les premières heures, l'épopée nationale, tenu tête aux Anglais à Constantinople jusqu'à la minute même qui précède l'arrestation, fui sous leurs yeux étoimés, gagné l'Anatolie. Condamné à mort, comme tant d'autres qm ne s'en portent que mieux, par les tribunaux de Constantinople, soumis aux autorités anglaises, il mène le bon combat par la parole ou par la plume, allant des lignes turques aux limites extrêmes des provinces orientales et propageant infatigablement son enthousiasme et ses convictions.

Grand, mince, rieur et fantasque à certains moments, son visage aux traits fins, très purs, ses grands yeux se font graves dès qu'il est question de l'œuvre, et il réplique :

« Nos écoles ne sont pas des écoles théologiques, ce sont des écoles modernes ; nous n'en sommes plus au temps du tableau de Decamps, La sortie de l'école turqtie. Nos programmes scolaires sont copiés sur les vôtres, nous travaillons sous l'influence directe de la France, mais en gardant une personnalité très marquée. Nos maîtres ont voyagé par toute l'Europe, et surtout en Suisse, en France, en Allemagne. Ils suivent ce qui se passe en Amérique, en Angleterre, r

Il me rappelait les luxueux collèges américains de Constantinople, de Scutari, de Be^nrouth, dont l'influence s'étend jusqu'à l'Anatolie.

Ruchène Echref faisait une description très colorée de ces classes où, jusqu'en 1 914, les élèves arméniens, grecs, bulgares, turcs se coudoyaient, rivalisant de zèle, chacun voulant être le premier. L'amour -propre national turc s'était ainsi éveillé au contact d'autres amours-propres.

Les écrits purement nationalistes existaient déjà; ils se répandirent vers la fin du règne d'Abdul-Hamid au prix de mille difficultés : ils marquaient la troisième phase des lettres turques. La littérature classique des premiers temps de la conquête, influencée par le persan et l'arabe, avait été supplantée par une école littéraire tout imprégnée de littérature française. Le nationalisme bouleversa profondément ces deux formules, il se montra intransigeant, novateur à outrance, passionné du turc essentiellement turc, de couleur locale, de naturalisme, de réalisme même. Jusqu'à lui, les auteurs turcs avaient chanté l'amour, le harem, l'éclat de la nature, mais pour eux le sol n'existait pas. La littérature nationale s'efforça d'exalter toutes les réalités turques ; elle allait recréer la langue, la libérer de l'arabe et du persan.

Dès ses premiers pas, la nouvelle école littéraire se montrera jalousement nationaliste, mais de fiUation toute française. Quels seront ses traits dominants? Une réaction des plus vives contre les réticences, les enjolivements du vieux temps, la phrase directe et courte, accessible à tous, la pensée clairement posée, toutes les audaces.

A cela, mes deux aimables guides ajoutaient : « Vous ne pouvez

cependant entièrement nous comprendre, si vous ne consentez pas à regarder avec nous-ce lointain passé qui vit nos premiers pas dans les arts, dans les lettres. »

« Nous appelons cette première période de notre éclosion littéraire « la littérature des divans «. Ce sont des poèmes célébrant les vertus de Dieu, du Prophète, du Sultan et de ses vizirs, de ces derniers surtout. L'exaltation de la nature n'est qu'un prétexte, un prélude aux louanges Les louanges, voilà l'essentiel.

Un divan se scinde en de'ix parties : les kassidés, les ghazelles. Ces dernières chantent l'amour, un amour de convention dont seuls s'affranchiront les grands lyriques, tel Fouzouli, né à Bagdad sous le règne de Soliman le Magnifique, au temps de Montaigne et de Rabelais.

L'amour chanté par les ghazelles revêt une forme subtile, idéalisée : c'est un amour tout musulman qui ne cherche pas à voir la bienaimée. C'est, en réalité, l'amour de l'amour, et Fouzouli est le sultan de nos poètes.

Ensuite vint l'amour voluptueux, gai et jovial, un peu charnel de Nédim, poète constantinopolitain, qui immortalisa le temps d'Ahmed IV et laissa des vers d'une beauté souveraine. Nous appelons cetteépoquel'K ère des tulipes «.Louis XV régnait en France. Vos ambassadeurs venaient d'introduire chez nous l'influence occidentale ; ce fut une véritable période de renaissance des arts. C'est alors que nos architectes construisirent les belles fontaines qui ornent encore Constantinople. Les palais éphémères du Bosphore, l'architecture rococo datent de cette floraison toute occidentale; vous n'y rencontrerez aucun trait vraiment turc.

Au temps de votre premier empire, dont le rayonnement impressionna si fort tout l'Orient, nous avons un grand poète, Ghalib, l'un des chefs des derviches tourneurs, l'homme des visions mystiques, colorées, lumineuses, des pensées aux formes audacieuses. C'est lui qui décrivit ainsi les gens de la tribu arabe : « Ils s'habillent du soleil de juillet. Ce qu'ils boivent, c'est la lumière qui brûle l'univers. Leur tente est faite de la fumée de leurs soupirs, Leurs paroles ne sont que des plaintes.

Lorsqu'ils parlent, l'on croit entendre des flûtes qui chantent, La chandelle de leur âme brûle d'une telle ardeur, Qu'aucun globe ne parvient à contenir cette flamme, m Après Fouzouli vint Nédine Nefhi, celui qui donna \Taiment le verbe à la langue turque. Il fut la « voix de l'empire ». Satirique, mordant, terrible, il critiqua le monde entier et le Sultan lui-même, et fut tué par un grand vizir, dans une écurie impériale, puis jeté au Bosphore.

Cette grande période des lettres turques est tout orientale. Les influences persanes, arabes prédominent. Les poèmes sont pareils aux belles faïences de l'époque : des coulem-s admirables, des fleurs éblouissantes, des formes géométriques, un art de convention, mais aussi tout l'épanouissement de la conquête.

Le mouvement politique qui ouvre l'ère moderne sous Abdul- I\îedjid, mouvement du Tanzimat, va clore cette période. Entraîné par les fameuses réformes, le pays turc entre en contact direct avec l'Europe. L'idée de patrie sous sa forme actuelle est issue du Tanzimat.

Par lui, la médecine, occulte et empirique jusqu'alors, devient scientifique et moderne. L'école de médecine turque sera la première création purement nationale, qui supplantera bientôt les médecins grecs, arméniens et étrangers. Les médecins turcs seront les premiers agents du nationalisme et ses plus ardents propagateurs.

C'est encore sous l'effet du Tanzimat que se constitua l'école militaire Harbié, école de ces officiers qui seront — avec les docteurs — l'élément prédominant de la révolution turque.

Le Tanzimat (charte de Gulhané, 3 novembre 1839) est la première charte constitutionnelle de la Turquie. Elle garantit, aux sujets de toutes religions, la sécurité de leur vie, de leur honneur, de leur fortune, promet l'abolition de la ferme de l'impôt, des confiscations, des m.onopoles, et introduit la vie européenne en Orient.

Toujours sous son influence, deux autres fondations sont créées : l'école de la Marine, d'où sortiront les plus zélés promoteurs de la Turquie nouvelle ; le lycée de Galata Seraï. Plusieurs parmi ceux qui jouent iln rôle actif dans le mouvement nationaliste ont été élèves de ce lycée.

« Là, des professeurs de français, hommes de grand talent et de grande abnégation, dont les noms sont encore partout en honneur, inculquèrent votre langue, vos sciences, vos idées à ces futurs diplomates, hommes politiques, intellectuels qui les répandirent ensuite par toute la Turquie. C'est grâce au lycée de Galata Seraï ainsi qu'aux grandes écoles religieuses de Constantinople que nous pouvons échanger aujourd'hui avec vous ces \nies d'ensemble qui aboutissent aux rapprochements politiques. »

Une école d'ingénieurs, une école commerciale, une école des beauxarts sortirent du Tanzimat ; les formules administratives furent profondément modifiées d'après les lois européennes; des centaines de jeunes gens turcs partirent pour l'Europe. L'un des premiers envoyés en France s'écriait, au moment des adieux, sur le bateau prêt à partir : « Quel péché ai-je donc commis pour être ainsi cruellement exilé ? » Aujourd'hui un pareil exil n'est-il pas devenu le rêve de tous les enfants du pays ?

C'est encore le Tanzimat qui, après avoir décrété l'égalité entre musulmans et clirétiens, plaça ces derniers aux Finances, aux Affaires étrangères, aux ambassades, à tous les postes importants.

Karathéodory pacha fut envoyé comme délégué au Congrès de Berlin. Rustem pacha, un chrétien, eut l'ambassade de Londres. Naoum pacha, un maronite, celle de Paris, et l'on ne peut, sans s'attarder outre mesure, citer tous les noms des chrétiens qui, jusqu'à ces dernières années, représentèrent la Turquie en Europe.

Le Tanzimat créa la presse turque. Elle eut une extension rapide; aujourd'hui surtout, quotidiens, hebdomadaires foisonnent et, de Constantinople, se répandent par toute l'Anatolie, bien que là-bas la presse locale soit des plus actives.

Les hommes qui, au xix^ siècle, établirent le Tanzimat : Réchid pacha, son véritable auteur, Ali pacha, Fuad pacha, Midhat pacha.

introduisirent la littérature française dans la vie turque. Ce sont les livTes français qui donnèrent aux Turcs l'idée d'une patrie restreinte, positive et limitée, qui firent surgir cette conception de l'ancienne idée patriotique englobant tous les pays musulmans placés sous l'autorité du Calife.

« C'est ainsi que nous avons appris à nous replier sur nous-mêmes pour puiser à nos sources morales, nationales les vérités essentiellement turques. »

L'apôtre de la nouvelle idée fut le poète Nanùk Kémal, disciple de Chinassi, le fondateur d'une nouvelle formule littéraire. C'est l'époque romantique des écrivains tiurcs. Chinassi est envoyé à Paris par Abdul-Medjid, il y devient l'ami de Lamartine, d'Ernest Renan, rentre tout imprégné des idées françaises, crée un journal pour les répandre à travers le pays.

« Namik Kémal, son élève, est le premier romancier, le premier écrivain essentiellement turc. Il chante l'idéal patriotique, s'en fait l'apôtre, et Moustafa Kémal s'est certainement inspiré de ses œuvres dans sa création anatolienne. Il les relit souvent. Namik Kémal, exilé par Abdul-Hamid, mourut pour son idéal.»

L'élan est donné ; toute une pléiade de célèbres écrivains turcs : Abdulhak Hamid, Redjahi Zadé Mahmoud Ekirem. Sami pacha, Zadé Sezaki bey, — nous ne citons que les plus marquants, — s'inspirent de l'école romantique française. La métamorphose des idées entraîne la métamorphose de la langue. La vieille prose surchargée de persan et d'arabe, alourdie par d'interminables digressions, s'allège. Le langage direct va naître, et cette révolution de la pensée trouvera ses maitres : le poète et penseur Tewfik Fikret, le romancier Halid Zia, l'écrivain Djenab Chehabbedin.

La génération actuelle reproche à cette école son abus des néologismes, sa manie de l'occidentalisation à outrance, sa négligence de tout ce qui est vraiment turc, une assimilation exagérée des idées européennes. Malgré toutes ces critiques, Tevvfik Fikret reste le grand modèle et supplante même Namik Kémal, le premier qui chanta la patrie turque.

Tewfik Fikret ajoute à cette idée de patrie celle de l'humanité, et

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prêche la pitié. Il a remanié le vers turc, proscrit les rimes faciles de l'ancienne prosodie et introduit la langue parlée de Stamboul dans le vers écrit.

Si Abdul-Hamid n'avait pas impitoyablement décimé les jeunes intellectuels, l'éclosion littéraire de la Turquie moderne aurait été prodigieuse. La dispersion de tous ces chercheurs d'idéal dans les différentes provinces de l'empire fut le prélude du nationalisme.

L'œuvre de Tewfik Fikret est l'expression la plus émouvante de la plainte nationale sous le régime d'Abdul Hamid. La révolution de 1908 sortira de tous ces mécontentements, de tous ces exils. Intellectuels, docteurs, officiers seront déjà les trois avant-gardes du mouvement qu'appuieront les écrivains turcs, la presse turque avec un dévouement ardent.

Des heures avaient passé. Toute la vie continue de Tchan-Kaya se déroulait autour de nous, sans parvenir à nous interrompre ; doucement, mais énergiquement, nous avions repoussé ce qui pouvait nous distraire. Un cavalier venait d'apporter un énorme paquet de journaux français, anglais, constantinopolitains ; nous avions négligé de regarder un couchant magnifique; les lampes électriques s'étaient allumées d'elles-mêmes, et mon délicieux salon d'Orient étincelait, ruisselant de lumière. Un serviteur jetait du bois dans le grand poêle qui rougeoyait, un autre dressait discrètement le couvert sur ime table de Kutahia aux faïences bleues, aux fleurs persanes. Il fallait bien, cette fois, bon gré, mal gré, poser sa plume, ramasser les papiers et accueillir les mets délicats qui venaient de franchir un assez long espace.

Cependant, comme les voyageurs n'oublient jamais qu'il ne faut pas renvoyer à demain ce que l'on peut saisir le jour même, insidieusement, je questionnais mes hôtes : n'avions-nous pas atteint le point culminant, ce présent si chargé d'idées, de promesses, si dangereusement créateur ? Quelles étaient ses directives intellectuelles ?

« Aujourd'hui, une nouvelle école se dégage du mouvement national », me répondait-on. Elle dépasse de beaucoup ses précurseurs;

elle a ses idées, ses formules, sa volonté propres ; elle incarne véritablement le paj^s ; elle est l'une des forces essentielles, peut-être même la force initiale de son action.

Quelles sont ses directives ? Retourner aux sources originelles, ne plus servir le Palais ou une caste, s'adresser à la masse, simplifier encore la langue, éviter le plus possible l'usage des mots persans et arabes, mais surtout, avant tout, être le grand guide de ceux qui combattent pour l'indépendance.

Le sol turc, le peuple turc lui fournissent les sujets de ses poèmes, de ses romans, de tous ses autres écrits. Elle se détourne de ses maîtres d'hier et leur reproche d'être morbides, pessimistes. Elle veut être à la fois idéaliste et réaliste. Elle s'est efforcée, d'abord, de chanter le monde turc dans son ensemble : passé primitif, débuts, la conquête. Mais le peuple ne l'a pas comprise ; il lui a dit : « Vous êtes simples, et cette simplicité est plus obscure que les longs récits de vos maîtres, parlez clairement ».

Les intellectuels ont obéi ; abandonnant le vieux moule arabe, ils ont adopté dans leurs poèmes la versification française et le vers libre. Mehemed Emin, le poète national du jour, qui habite Adalia, est l'homme de cette nouvelle phase. Il donne des conférences, ses vers sont lus dans tous les pays turcs : Anatolie, Azerbeïdjan, Crimée, Boukhara, Kazan. Il chante l'amour de la patrie, le passé glorieux, l'avenir.

Quelques jours plus tard, à Koniah, j'allais entendre des vers de Mehemed Emin dits par deux fillettes de quinze à seize ans, martelés par elles avec une vigueur, une passion qui donnaient à chaque mot une valeur étrange. Il était question de Smyme, la ville captive. Dans la fièvre d'une exaltation que souhgnaient de magnifiques yeux tout mouillés de larmes, les voix alternaient, scandant le verbe sonore, la phrase courte, permettant aux oreiUes les plus inexpérimentées d'en saisir le sens, la force.

Il en est ainsi par toute la Turquie, par tous les pays de langue turque : dans chaque agglomération la voix lointaine et cependant

présente des poètes et des prosateurs résonne. Nous avons oublié ici comment elle entraîne vers les buts suprêmes.

L'entretien était repris, il s'agissait maintenant de Zia Gueuk Alp dont l'influence sur la jeunesse intellectuelle est si vive. Il a mis en vers ses théories sociales, renouvelant le genre des vieux contes nationaux.

Ses poèmes sont forts, rudes, d'une beauté barbare, inoubliable.

Le plus grand romancier du mouvement actuel est une femme : Halidé Edib Hanoum. « Son livre : Le Nouveau Touran, est notre Bible nationale», disent les intellectuels turcs.

Halidé Edib Hanoum est certainement l'une des figures les plus frappantes de la Turquie nationaliste; elle tient en Anatolie un rôle de tout premier plan. Par la parole, par la plume, par l'exemple, elle agit sur les foules autant que sur l'élite. Depuis un an, elle est soldat, partageant la vie des plus humbles défenseurs du sol. Même aux premières lignes, elle écrit ce qu'elle voit, ce qu'elle vit. Ses romans, ses études sont lus avidement par toute la Turquie, et, bien au delà encore, sa voix ardemment écoutée. Elle a éloquemment plaidé la cause des femmes, et les grands chefs militaires de l'Anatolie font grand cas de ce qu'elle pense.

Très fine, d'une sobre et charmante élégance, — que ce soit dans sa tenue de ville ou dans sa tenue de front, — elle a le visage délicat, la voix profondément timbrée, un magnifique regard où se concentre toute la flamme de l'Orient. Elle est patriote de tout son très grand cœur, de toute son âme. Elle a, dit-on là-bas, « fusionné son âme avec l'âme du pays » ; ses compagnes en font tout autant, mais il fallait montrer la route, et, si les femmes ont, suivant le mot d'Ismet pacha, « gagné la bataille de la Sakharia », l'exemple d'Halidé Edib exalte leur courage.

« Cette fois encore, ajoutait Ruchène Echref, vous trouvez l'action directe d'une intellectuelle sur les événements les plus marquants de notre lutte pour l'indépendance. »

Ceci nous ramenait aux débuts du mouvement. Les intellectuels avaient préparé les premières équipes, pressenti, avant tous les autres^

le génie de Moustafa Kémal. D'emblée, ils se raUièrent autour de lui, leurs cohortes serrées l'encadrèrent, leurs écrits le firent connaître.

En 1910, déjà, le choc s'était produit entre les Anglais et les Turcs de la nouvelle école. L'ambassade d'Angleterre obtenait la feimeture du premier club, « Turc Odjagui», foyer du nationalisme intellectuel créé par Hamdoullah Soubhi bey. Fait inouï en pays d'Islam, hommes et femmes y travafilaient ouvertement ensemble. Halidé Edib donnait au ;( Turc Odjagui » sa première conférence et faisait sensation. Une représentation théâtrale où les femmes tenaient les rôles féminins était acclamée. Le club compta bientôt 3 000 adhérents et 25 annexes en Asie Mineure. Plus de 700 médecins se firent inscrire. Le plan du premier « Turc Odjagui » s'élabore dans une école de médecine.

Les adhérents se multiplièrent : officiers, médecins, maîtres d'école, écrivains, avocats accoururent.

Alors que, depuis des siècles, les Turcs se battaient au nom du Calife, le sentiment national est venu se greffer sur le sentiment exclusivement religieux. Le « Turc Odjagui » proscrivit la politique de partis ; son action tout intellectuelle et sociale plut à tous ; les officiers la recherchèrent avidement. L'armée n'était-elle pas déjà la grande éducatrice des nationalistes ? A l'école des armes, aussi bien qu'aux autres écoles, les Turcs apprirent le sens du mot patrie.

« Aujourd'hui, me disait Hamdoullah Soubhi bey, l'Europe nous envoie la servitude et nous donne ainsi le désir de l'indépendance. C'est elle qui nous entraîne à lutter de toutes nos forces contre l'envaliisseur, c'est encore elle qui, en nous isolant, nous engage à nous occuper de l'Asie.

« La Turquie devient l'éducatrice de ses voisins asiatiques. Constantinople est un centre d'instruction pour tous les musulmans, mais surtout pour les Turcs de Crimée, de Sibérie, de Boukhara; je vais retrouver plusieurs de mes anciens élèves dans la délégation que Boukhara nous envoie. Sitôt la paix conclue, les écoles d'Asie Mineure se remphront de jeunes gens venus de l'Asie centrale. Un réveil de conscience s'opère chez tous les nôtres, et cela jusqu'aux confins de la Chine et de la Sibérie.

« En Crimée, en Azirbeïdjan, à Boukhara, des poètes écrivent dans

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la langue parlée à Constantinople, Dans tous les pays turcs paraissent des journaux qui propagent le turc osraanli. Par toute l'Asie, la langue de Constantinople est appelée le « beau turc ».

« Les livres scolaires, littéraires et scientifiques en langue turque sont adoptés par toutes les écoles littéraires des pays turcs de l'Asie. Les jeunes gens qui arrivent de ces terres lointaines s'instruisent chez nous, et rentrent chez eux imprégnés de nos idées qu'ils propagent sans aucune peine, car nos pensées sont pareilles.

« La grande guerre a décuplé cet échange. Des centaines d'officiers turcs capturés par les Russes ont mis à profit leur longue captivité, fondant des écoles, donnant des leçons publiques et privées. Ils ont ainsi propagé les chants patriotiques turcs et l'idée nationale.

« Leur influence a été si grande que nous pouvons dire aujourd'hui ceci : la Turquie, si fort amoindrie géographiquement, s'est élargie moralement et intellectuellement. Les énergies latentes ont partout travaillé. »

Celui qui s'exprimait ainsi, dans un français très pur que je voudrais transcrire moins imparfaitement, se refusait à dire ce qu'était son apport incessant dans ce combat par la parole et par l'idée. Hamdoiillah Soubhi bey possède un style dans le plein sens du terme, un style fluide et sonore comme son langage finement imagé, persuasif, évocateur. Adversaire acharné du chauvinisme, il donne au nationalisme un sens très large, très éclectique, et garde son entière indépendance de pensée.

Au « Foyer turc », dont il fut l'âme, l'ancienne Grèce, l'ancienne Rome étaient étudiées autant que les civilisations arabe et persane.

Sa popularité s'étend jusqu'aux provinces lointaines. Ses adversaires même subissent son emprise ; l'un deux s'écriait dernièrement au Parlement d'Angora : « Faites-le donc taire, sinon il est capable de continuer sans arrêt pendant dix jours, sans nous lasser, et de nous séduire par le charme de sa parole ».

C'est à lui qu'Angora doit ses cours supérieurs libres pour la préparation aux universités nouvelles. C'est encore lui qui expédie des

« caravanes d'idées » aux quatre coins de l'Anatolie et jusqu'aux confins extrêmes du monde asiatique. Il est de vieille souche constantinopolitaine, sa famille compte de nombreux vizirs, des ministres, des poètes, et, comme son élève Ruchène Echref, comme tant d'autres, il a bravement quitté sa maison, ses livres, tout ce qu'il aimait, pour transporter son foyer au plein cœur de l'Anatolie, près de cette Angora si prenante, si dévorante, où le repos est rare et le travail absorbant, tyrannique plus que partout ailleurs.

Que de noms ne venait-on pas de me signaler, dont j'omets la plupart dans cette trop rapide esquisse : Aga Oglou Ahmed bey, un Azerbeïdjanais d'origine, directeur de la presse, l'un des plus ardents défenseurs de l'idée turque, ex-proscrit de Malte, aujourd'hui directeur de la presse d'Angora; il était alors à Kars, en tournée intellectuelle ; Youssouf bey Aktchoura, Turc du Nord, qui dirigeait la revue nationale Turc Yourdou.

L'un et l'autre occupaient autrefois de hauts postes à l'Université de Constantinople.

« N'oubliez pas Yahia Kémal, dont les étudiants disaient au café Vachette : « Le poète Kémal est im formidable animal. » Notre jeunesse littéraire a subi son influence soit en prose, soit en vers; nous l'appelons notre Stéphane Mallarmé. Il fut l'ami de Jean Moréas. Il a gardé la nostalgie de Paris ; enfant de la Turquie par son âme, il est enfant de Paris par la culture. Son influence sur la dernière génération est l'une des plus agissantes, sa parole est ardente, sa critique déchire. »

J'avais entendu cent fois, à Angora, citer le nom de Yakoub Kadri, l'un des meilleurs prosateurs de la presse turque, l'un des écrivains les plus en vue de son pays, le peintre d'âmes, le mystique réaliste.

Nous avions travaillé fort avant dans la nuit, et mes hôtes ne voulaient pas montrer la moindre lassitude. Tout dormait depuis longtemps à Tchan-Kaya, sauf les sentinelles qui étaient de garde, mais, G AVLis- Angora. g

l8 ANGORA, CONSTANTINOPLE, LONDRES

avant de laisser partir ceux qui m'avaient si généreusement donné leur temps et livré leurs idées, j'essayais de leur faire résumer ce que nous venions d'analyser. Hamdoullah Soubhi bey dit :

« Notre littérature a d'abord subi l'action de l'Orient : Perse et Arabie. La Perse nous a conquis par son esthétique, l'Arabie, par le sentiment religieux. Au xix^ siècle, le Tanzimat, en s'efforçant d'introduire dans le pays turc la vie sociale de l'Occident, l'a exagérément occidentalisé. Notre nouvelle littérature cherche à dégager quelque peu son âme des influences occidentales et orientales pour la retremper dans ce qui est essentiellement turc.

« Elle est, cependant, ouverte à toutes les idées nouvelles et suite avec un intérêt égal ce qui vient de l'Orient et de l'Occident, mais elle ne veut s'asservir ni à l'un ni à l'autre. Son outil littéraire est européen, l'âme reste turque. L'idée nationale a triomphé, parce qu'elle possède des défenseurs énergiques et sincères. Géographiquement, la Turquie est divisée en deux parts : Constantinople, Angora. En réalité, elle est une et passionnément attachée à un seul idéal. L'âme reste la même sur les deux rives du Bosphore ; l'Anatolie n'oublie pas le charme de Constantinople, Constantinople chante la beauté rude de l'Anatolie.

Quelques jours plus tard, j'étais au Parlement d'Angora, dans le bureau présidentiel de Moustafa Kémal pacha, alors absent. Il n'y avait pas séance; le grand bâtiment était à peu près vide. Par les fenêtres grandes ouvertes, le soleil pénétrait en larges ondes brûlantes malgré l'air glacé de cette fin de décembre.

Je m'étais installée dans le fauteuil du pacha, devant sa grande table à écrire, et j'écoutais, en prenant des notes, Djellal Nouri bey, l'un des chefs de la presse nationaliste de Constantinople, le directeur de Villeri (En Avant).

Djellal Nouri me disait en souriant, à propos des questions islamiques, dans ce français délicatement nuancé que presque tous par-^ lent là-bas : a La religion musulmane s'accommode fort bien des idée&

modernes. Son mysticisme est infini, mais le dogme est laxge, si large que l'on peut y mettre beaucoup de choses. La religion musulmane s'occupe de la vie matérielle autant que de la vie spirituelle. D'après les préceptes du Coran et la tradition du Prophète, tout ce que le peuple admet, tout ce que l'Assemblée populaire adopte, c'est la religion. »

A ce moment, un grand personnage religieux pénétrait dans le salon présidentiel et regardait avec stupéfaction l'étrangère si calmement installée. Il s'approchait de la table, prenait le téléphone du pacha et demandait à plusieurs reprises la commimication, ayant du reste quelque peine à l'obtenir. Entre Paris et Angora, il est plus d'une similitude.

Dehors, la musique militaire de Moustafa Kémal jouait, en mon honneur, mes airs préférés ; la foule s'était de suite assemblée ; elle écoutait attentivement ; des cavaliers passaient ; les caghnis — charrettes des paysans — traversaient la grande route, allant patiemment vers leur but, les lignes turques, portant les munitions ; des femmes conduisaient. Jamais un cri, jamais une dispute dans cette population si dense dont les deux tiers sont des réfugiés. Toujours cette harmonie, ce rythme si particuliers de celui qui dirige ici et que ses musiciens reproduisaient presque instinctivement.

Djellal Nouri me traçait l'historique de la presse nationaliste, soit à Constantinople, soit à Angora. Il faisait ressortir les idées essentielles propagées par les principaux publicistes turcs : « Nous sommes tous, également, les défenseurs zélés des principes d'Angora. Au point de vue économique, nous ne demandons qu'à laisser entrer, dans la plus large mesure, les capitaux étrangers, mais sans que cela compromette les intérêts vitaux du pays. Nous sommes nationalistes, sans être aucunement chauvinistes, et nous admettons que nos droits nationaux soient limités par ceux des autres peuples. »

11 me rappelait les noms de ses principaux confrères :

Ahmed Emin, le directeur du Vakit de Constantinople, que je venais de rencontrer à Tchan-Kaya et qui rentrait de Malte. Il avait fait ses études à l'Université de Columbia. Exilé à deux reprises depuis l'armistice, brutalement arrêté chez lui, le i6 mars, à Constantinople.

à peine libéré, il s'était dirigé vers Angora pour s'y retremper au plein de la lutte, et comptait rentrer incessamment par le quartier général d'Ismet pacha, d'oii il allait reprendre la route de Constantinople, son poste de combat.

Tout jeune encore, Ahmed Emin possède une plume finement trempée, dont il sait se servir.

Djellal Nouri me décrivait ensuite l'action de V Akcham, journal du soir de la grande presse de Stamboul, l'un des plus mihtants entre les militants : Nedjmeddine Sadyk, diplômé de notre Faculté de droit, mari d'une Française, le dirige.

Djellal Xouri a créé le Yarin, revue hebdomadaire, dont tous les rédacteurs ont fait leurs études à Paris.

Nous parlions du Hakimiet-i-Milié, la feuille d'Angora qui reflète parfois la pensée de Moustafa Kémal, du Yeni Gun (Nouveau Jour), l'un des organes nationalistes les plus répandus, et, me répétait Djellal Nouri, en développant les directives journalistiques adoptées par les quotidiens et les périodiques, « tout ce qui écrit ou parle à Constantinople gravite autour d'un seul sujet : le nationalisme. Comme vous le savez déjà, il a recréé notre langue. Vous serez étonnée de voir à quel point le turc actuel ressemble au français de Montaigne et de Rabelais. La langue n'a pas encore de fixité, les écrivains d'aujourd'hui font ce que faisaient vos vieux maîtres lorsqu'ils s'emparaient d'un mot latin ou grec et le naturalisaient français. Jusqu'à ces temps derniers, la langue turque empruntait largement à l'arabe et au persan : elle se dénationalisait ; aujoiud'hui elle se libère, mais en s'appuyant sur vous.

«Jusqu'ici la syntaxe et le style étaient nébuleux orientaux; les écrits turcs ne pouvaient soutenir une analyse rigoureuse. Aujourd'hui, grâce à l'influence toute-puissante de votre littérature française, ils sont presque aussi logiquement construits, clairement enchaînés que la prose française : la phrase est concise, ramassée.

« Jadis, on ne lisait guère en Turquie que les classiques arabes et persans eu les imitateurs de ces classiques. La nouvelle génération ne lit que les auteurs français, adoptant leur manière de s'exprimer, leurs procédés de style. Autrefois, un article traduit directement

du turc en français était forcément ridicule. Aujourd'hui l'article de tête d'un journal turc, reproduit littéralement en français, pourrait passer pour une œuvre originale.

« Nous recherchons les mots capables d'exprimer nos idées actuelles avec précision, avec force. Nous abandonnons le reste. Il semblerait absurde, à l'heure présente, de parler ou d'écrire l'ancien langage. Auparavant, nos lettrés maniaient avec complaisance les jeux de mots, les figures de rhétorique. Ces travaux de marqueterie sont délaissés.

« Notre génération fut formée par vos maîtres. Le bataillon de professeurs universitaires que les Allemands envoyèrent à Constantinople pendant la grande guerre ne put les supplanter. Leur parti en fut, du reste, très vite pris : Us ne luttèrent pas et, le contrat résilié, les indemnités encaissées, prirent le chemin du retour. »

Djellal Nouri me répétait ce que tous les siens m'avaient dit par toute l'Anatolie :

K Envoyez-nous des livres, des maîtres... »

Je désespère cependant de pouvoir rendre par ces quelques notes rapides le foisonnement des lettres turques, son élan vers un seul but : l'idée nationale. Officiers, hommes de plume, juristes, docteurs, hommes de science, chefs poUtiques et militaires, tous comprennent également l'importance de l'écrit qui, volant de loin en loin, atteint et pénètre profondément les esprits neufs et sincères tout prêts à prendre une empreinte nouvelle.

Je n'ai parlé que d'une femme, pionnier intellectuel, Halidé Edib Hanoum, parce qu'elle est la plus briQante et la plus populaire, mais il en est d'autres. Les femmes turques ont le don de savoir écrire, quelques-unes commencent à oser pubUer.

j\îme Férid bey, dont le mari représente actuellement Angora à Paris, est une journaliste de talent, qui doit certainement envoyer là-bas une série d'études et dont les critiques et les louanges nous apprendraient peut-être à nous mieux connaître.

Ces critiques, elles m'ont été faites là-bas, avec un tact, une discrétion que je ne peux assez souligner. Presque toujours, elles étaient exactes et témoignaient d'ime observation attentive, mesurée, d'une

excellente information, aussi d'une sympathie solide. Ce sont ces dons d'analyse qui permettent aux promoteurs du mouvement de ne pas sombrer sur le dangereux écueil de l'imitation.

En littérature, en art, en politique, ils conserveront leur originalité, parce que la dure bataille pour l'indépendance a trempé leurs caractères.

Dans cette Anatolie cruellement ravagée par l'envahisseur, dans cette capitale nouvelle où les populations des villes détruites campent les unes auprès des autres en attendant le dénouement, un grand souffle passe et emporte les vaines faiblesses, les demi-abnégations. Seuls les forts résistent et poursuivent la lutte.

C'était encore une fois la veille du départ ; je faisais mes visites d'adieu à mes voisins de Tchan-Kaya, escortée par Mahmoud bey, le compagnon des promenades, des causeries, des explorations politiques, le plus attentif des protecteurs et des amis. J'avais mis largement à contribution sa science de lettré épris des magnifiques arabesques du passé et qui déplorait parfois, sans le dire, le saccage des grandes floraisons de ce temps où l'on avait encore le loisir de vivre et d'écouter.

Une dernière fois, nous venions de parler de tout cela , sans hâte, en contemplant le splendide horizon que l'on découvre des sommets de Tchan-Kaya. J'avais avidement regardé le cercle immense, repéré, dans la zone de lumière, la direction d'Adalia, la région de Koniah, le chemin des vilayets orientaux, les nuées indiquant les remous des brumes venues de la mer Noire. Je m'étais retournée une fois encore vers la grande route qui, par-dessus l'océan des montagnes, conduit aux régions, les plus profondes de l'Asie. Partout les Turcs y sont reçus comme des frères, comme des hôtes toujours attendus.

Nous redescendions lentement, à regret. Tristement j'avais dit : « Déjà, le beau voyage est fini ». Nous regardions la grande maison de pierre où je monterais dîner ce soir, les soldats de Kérasounde qui jouaient tout autour de nous dans la gaieté du couchant, le kiosque

dont j'aimais chaque ligne, chaque détail, les jardins, la grande tente de Mouzaffer bey, club de l'état -major du Pacha, et ces mille choses auxquelles j'étais déjà tout accoutumée, dont je faisais partie en quelque sorte.

Nous étions sur la grande route, et allions couper à travers champs, en pleines vignes, jusqu'à la petite maison de Ruchène Echref . Bientôt, nous le surprenions assis devant la plus belle \-ue du monde, rêvant, fumant, écrivant, tout en regardant l'admirable jeu de bleu turquoise, de violet et d'or du couchant.

La « cabane », assez étroite, assez basse, se renvoyait, de fenêtre en fenêtre, ces derniers rayons du soleil d'Asie; les beaux tapis s'animaient, leurs fleurs venaient d'éclore à nouveau, et la grande baie ouverte sur le large était un éblouissement.

Le samovar chantait, le poêle l'accompagnait en sourdine, une exquise maîtresse de maison préparait le thé, arrangeait les fruits ; le beau chat de Van égratignait les coussins aux soies douces, et, déjà, nous discutions éperdument à notre habitude ; je devenais occidentale à outrance par amour de la contradiction, par loyalisme ; mes amis orientaux s'indignaient quelque peu de mon intransigeance, et je pensais en moi-même quelle serait leur surprise, lorsqu'ils liraient un jour, beaucoup plus tard, à quel point, au fond, je leur donnais raison.

Ce sont là de ces choses dont on ne convient qu'une fois rentré chez soi, sous l'effet du pénétrant remords de ne pas avoir plus souvent témoigné, à ceux dont la lutte est si sincère et si grande, l'admiration qui vient en la regardant de très près.

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