CHAPITRE II
Moustafa Kémal Pacha
Il est impossible d'aborder l'histoire du réveil de l'Orient sans esquisser la silhouette de son animateur, dont l'impressionnante figure domine les événements actuels. En lui, deux éléments coexistent qui rarement s'amalgament : le don du commandement militaiie, la faculté de l'organisation civile.
Par sa forte individualité le chef de l'Anatolie agit profondément sur l'âme orientale qu'il transforme. On peut dire que, sans lui, l'Islam aurait mis cinquante ans de plus à trouver sa route.
D'un seul trait, Moustafa Kémal a posé la formule. Elle est simple, souple, définitive et témoigne d'une intime connaissance d'un peuple qu'elle doit conduire vers de nouveaux destins ; mais, avant de fixer la pensée du constructeur, ne faut-il pas chercher à connaître l'homme, le chef, celui qui, pour tous les siens, incame aujourd'hui, suivant le mot de Yacoub Kadri, « le recommencement de la nation turque « ?
Sa famille est originaire de la Roumélie orientale. Lui-même a le type très fin, la mobilité d'expression du Rouméliote, son esprit subtil et précis. Ses premières études se font à l'école primaire de Salonique.
Son père, fonctionnaire des douanes, meurt jeune, ne laissant aucune fortune. Que va devehir l'enfant né en 1880, dont la personnalité s'est déjà manifestée ? A l'école, chez lui, partout, il exerce cette indéfinis^ sable emprise qui restera son don le plus marquant. Une bourse lui permet de poursuivre ses études. Il entre à l'école secondaire de Monastir, double les étapes et, bien avant l'âge réglementaire, le voici à l'école Harbié, de Constantinople, école d'officiers d'état-major.
La légende déformera bientôt ces premiers pas qui furent cependant des plus simples : ceux d'un être remarquablement doué, cachant déjà sous une douceur charmante sa volonté d'acier, dirigeant tout autour de lui, sans y paraître, par îe fait d'une supériorité que presque tous acceptent, groupant ses camarades de jeu, utilisant leurs aptitudes, commandant comme a' autres obéissent, passionné de science, de données précises, de mathématiques surtout, et, avec cela, poète à ses heures, ayant en lui toute l'insondable angoisse de l'Orient, faisant des vers contre le despotisme, chantant la liberté, l'amour et la mort, thèmes étemels.
Ses camarades de jeu deviendront, par la suite, ses camarades de lutte ; mais, s'il fut, s'il est, plus que tout autre, tenace en amitié, comme en tout, nul ne peut se vanter d'exercer sur lui une influence bonne ou mauvaise. Il n'est pas d'homme plus jaloux de son individualité, plus épris de son indépendance de jugement et sachant mieux les défendre.
Abdul-Hamid avait des surveillances toutes spéciales pour de tels caractères. Celui-ci ne pouvait manquer de le préoccuper. Le jour même où l'élève obtient son diplôme d'officier, im impérieux appel d'Yldiz lui parvient. On l'interroge sur certain journal dirigé par lui, qui, bien entendu, paraissait clandestinement. Il y est surtout question de la liberté et du régime hamidien.
Le lieu d'exil sera Damas. Nous sommes en 1902. Le futur chef de l'Anatolie entre en contact direct avec la Syrie, et il garde encore aujourd'hui une prédilection pour ce premier champ de son activité. Il y fait de la politique. Le voici membre et organisateur de la « Ligue pour la liberté », lancé en pleine lutte, groupant ses amis, tenant tête au Palais. Le résultat ne se fait pas attendre. Il est envoyé à Jaffa, sévère disgrâce. Il s'enfuit, gagne Alexandrie, atteint le Pirée et, de là, Salonique,
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OÙ il vivra caché pendant huit mois, suivant de près l'action des comités révolutionnaires.
Par l'intervention de ses amis, il est gracié, retrouve ses grades, entre à l'état-major de Salonique. Il a déjà derrière lui une œu\T:e persoimelle : l'organisation à Damas du comité d'Asie, — centres de S5rrie, — qu'il va relier à l'Union et Progrès : c'est le premier pas vers l'organisation asiatique; et le propre de Moustafa Kémal est de ne jamais abandonner une idée au cours de la route, de ne jamais se lasser de l'effort commencé. Ainsi qu'Enver, Djemal, Féthi, il sera l'un des promoteurs du mouvement de 1908. Chef d'état-major de Mahmoud Chevket, il marchera bientôt avec lui siu" Constantinople.
Cet entraîneur d'hommes possède ime inépuisable patience. Il apprit très tôt à dissimuler son génie. Il sut ne pas donner aux chefs de la première heure l'irritante conviction de sa supériorité. Se reconnaissant déjà l'étoffe d'un maître, son plus grand soin sera de s'effacer. Il demeurera longtemps dans l'ombre et fera mouvoir les marmequins. Ce rôle ne lui déplaît aucunement: n'a-t-il pas pour lui l'avenir ?
Ainsi, Mahmoud Chevket ne s'offusquera pas du talent de ce jeune homme et le laissera reformer à sa guise l'armée libératrice sous le nom d'armée d'opérations.
Avant de la conduire lui-même, comme chef d'état-major, jusque devant Constantinople, Moustafa Kémal aura remanié de fond en comble cet organisme désuet qui devient, sous sa direction, une formation moderne, assouplie aux goûts et aux exigences du soldat turc. Dès cette première étape, le futur chef étudiera de près, avant toute autre chose, l'état d'esprit du soldat.
A Salonique, pendant les premières armées de la révolution jeuneturque, il commandera des grandes manœuvres qui vont confondre les généraux du vieux régime, et acquiert une notoriété déjà définitive.
En 1910, sur l'ordre du ministre de la Guerre, il vient en France, assiste avix grandes manœuvres de Picardie, passe trois mois à Paris où son ami Féthi bey fait fonction d'attaché militaire. De ce bref regard sur notre vie, sur nos idées, il gardera le plus vif souvenir.
De là, il va en Cyrénaïque. Peu après, en 1912, il se bat en Tripolitaine et devient, avec Enver et Féthi, l'une des trois grandes figures
de cette lutte pour l'indépendance. Cette guerre italo-turque a déclanché toutes les convoitises : bientôt le feu prend aux Balkans. Moustafa Kémal et ses amis accourent pour l'éteindre, mais la partie est déjà à peu près perdue. Ï^.Ioustafa Kémal prend le commandement d'un corps d'armée qui se concentre vers Gallipoli. Il a ainsi l'occasion d'étudier à fond la situation stratégique des Dardanelles ; il utilisera, au moment voulu, ses observations.
Entre Enver et lui, les premiers démêlés ont commencé ; les deux caractères profondément dissemblables s'affrontent en toute circonstance. Enver prend en haine ce rival qu'il essaiera vainement de détruire. La lutte est engagée, elle ne cessera plus.
Après la guerre balkanique, Féthi bey quitte l'armée, part pour Sofia comme ministre ; Moustafa Kémal devient son attaché militaire ; mais la guerre générale éclate : c'est la grande dispersion. Moustafa Kémal, alors colonel, est envoyé aux Dardanelles, avec l'ordre d'y organiser au plus tôt une division qui n'existe que nominalement. Les opérations des Alliés se développent comme il l'avait prévu. A chaque phase des événements, Enver et les généraux allemands seront d'un avis opposé au sien. Il tient tête.
Dès les premières heures, il entrave le débarquement des Alliés et devient l'âme de la résistance.
Son commandement s'accroît rapidement, ses luttes avec l'étatmajor allemand et Enver se poursuivent, mais les combattants n'obéissent qu'à lui. Sans avoir changé de grade, il dirige un groupe d'armées; son nom devient populaire parmi tous les soldats, car il est ménager de leur sang et veille paternellement sur eux.
Il devient pour tous l'homme des deux Anaforta. Au moment décisif, lorsque l'état-major allemand recule devant les décisions suprêmes, il dit : « Laissez-moi faire, donnez-moi le commandement ».
On le lui donne, et jamais le communiqué ne cite son nom. Il a cependant 160.000 hommes sous ses ordres.
A peine la situation rétablie, ses supérieurs, d'un commun accord, l'écartent et l'envoient sur le front du Caucase. Il y coordonne l'activité des musulmans. Encore une entreprise à lointaine échéance dont il ne négligera pas de diriger l'essor.
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Le voilà général, commandant à Diarbékir, étudiant avec sa minutie habituelle l'action anglaise au Kurdistan, la neutralisant avec adresse. Ensuite, c'est la Palestine, avec la septième armée, la lutte contre Enver et Falkenhayn. C'est à Falkenhayn qu'est donné le commandement de l'attaque sur Badgad; Moustafa : Kémal proteste il critique le dispositif adopté et démissionne pour mieux marquer son mécontentement. C'est, une fois de plus, la disgrâce. On lui désigne Alep comme lieu d'expiation, et, dans le rapport qu'il adresse de là-bas, le 20 septembre 1917, à Talaat, alors grand vizir, à Enver, ministre de la Guerre, il aligne les raisons de son mécontentement. Il définit la situation :
La guerre a profondément démoralisé tous les éléments du pays, composés de nationalités ; la population non combattante fuit tout contact avec le Gouvernement qui la pressure à outrance lorsque la production ne suffit même plus à nourrir cette population formée de femmes, d'enfants de vieillards et de déserteurs.
Llmpuissance du Gouvernement civil est absolue ; c'est l'anarchie complète, la négation de toute justice. La question d'argent préoccupe exclusivement le peuple entier. Si la guerre se prolonge, c'est l'effondrement total du Sultanat.
Moustafa Kémal prévoit la victoire finale des Alliés. Dans ce rapport, écrit enseptembrei9i7, il en détermine clairement les causes. L'armée turque est épuisée, parce qu'elle doit alimenter un trop grand nombre de fronts : front de l'Ouest, comprenant la capitale, en liaison maritime avec le monde entier et les contrées les plus riches de la Turquie, donc les plus menacées; — front du Caucase, à la merci d'une reprise de l'activité russe; — front de l'Irak, que les Anglais défendent avec la plus vive énergie et sur lequel ils concentrent de nom^breuses forces; — fronts du Sinaï et du Hedjaz, où ils donnent le maximum de leur effort.
La conception d'un monde musulman au service de l'Angleterre, l'organisation d'un gouvernement chrétien en Palestine, soumis à l'influence anglaise et, de ce fait, garantissant à jamais l'Egypte, Suez et la mer Rouge, le plan consistant à dépouiller le Turc de ses plus belles
contrées et de son influence religieuse, toutes ces vue? ont pour l'Angleterre une telle importance qu'elles pourraient même se substituer à ses buts de guerre ; et pour nous, si elles triomphaient, ce serait le coup mortel.
L'on ne pouvait lire plus clairement l'avenir.
Moustafa Kémal insistait sur l'urgence de ménager, jusqu'à la dernière heure, les dernières forces et le dernier homme. Il faisait ressortir les avantages de l'adversaire, ses moyens de transport, sa supériorité en effectifs et en matériel. Il réclamait pour la Syrie, le Hedjaz et le Sinaï un commandement turc et s'élevait contre l'éternelle crainte : « se brouiller avec les Allemands ». La question de vie ou de mort devait passer avant toute autre. Et il ajoutait :
Il est évident que nous devons compter avec les Allemands pour sortir du marécage dans lequel nous nous trouvons, mais je m'oppose formellement à ce qu'ils profitent de cette obligation, de ce secours de guerre, pour transformer notre pays en colonie et s'emparer de toutes nos ressources.
Il dévoilait la tactique allemande : gagner les Arabes, les opposer aux Turcs, tactique que l'Angleterre va bientôt reprendre à son profit.
Déjà, Moustafa Kémal se pose nettement en champion du peuple turc. Il attaque l'ingérence allemande, comme il attaquera peu après l'ingérence anglaise. Déjà, il ne se montre ni germanophobe, ni anglophobe : il est Turc, essentiellement Turc. Ce sera le caractère dominant de son œuvre : vivre, s'affirmer, limitant au strict nécessaire l'apport étranger quel qu'il soit, ne pas s'asservir, se contenter de peu pour conquérir l'indépendance ; stimuler les forces latentes du pays, ne copier personne, être soi-même, jusqu'au jour où il sera possible enfin de ne plus être l'ennemi de personne.
Ce rapport, communiqué à l'état-major allemand, confirma celui-ci dans son aversion pour une personnalité qu'il retrouvait sans cesse au travers de sa route. On envoie Moustafa Kémal se battre aux confins des vilayets orientaux ; il y reprend Mouch et Bitlis à l'armée russe que commande le grand duc Nicolas.
Le souverain actuel, Mehmed VI, vient d'arriver au pouvoir, Moustafa Kémal, qui l'avait, — quelques mois auparavant, lorsqu'il n'était
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encore que prince héritier, — accompagné à Beriin, s'adresse à lui et le supplie de limiter la toute - puissance d'Enver et de Talaat. Ce fut la seule voix qui osa s'élever contre leur omnipotence.
Cette fois encore, les événements lui donnent raison : ie gâchis devient tel que, d'un commun accord, état-major turc, étatmajor allemand font appel à son patriotisme. Il est envoyé sur le front de Palestine où sa retraite devant les troupes d'Allenby équivaut à une victoire. On le nomme chef du groupe d'armées de Yldirim (la foudre). Il doit, en marche foudroyante, avancer sur Bagdad.
Il part avec toutes ses forces, heureux pleinement pour la première fois, tenant le succès, le savourant déjà. A la première étape, une déj>êche chiffrée lancée par un ami dévoué le rejoint. C'est l'armistice. Fou de douleur, il arrive à Constantinople le jour même de l'entrée des escadres alliées.
Il y reste un an. Comme la plupart des siens, il songe au rapprochement avec l'Angleterre. Elle représente encore, pour toute la Turquie, le droit, la force et la justice des Alliés. Il paraîtrait absurde de ne pas s'en remettre à elle. Du reste, aux premiers jours qui suivirent l'armistice, elle choisit le beau rôle et nous laisse le rôle ingrat. Notre entrée n'a pas été heureuse ; à cette heure difficile, les Anglais se sont effacés.
Nous protestons devant la convention signée à Moudros presque en dehors de nous. Les Turcs n'ont pas été désarmés ; l'Angleterre a brusqué la fin : songeait-elle à la marche des Turcs sur Bagdad ? Eux lui savent gré de son obligeance et laissent l'infiltration britannique s'opérer à l'aise.
Le premier, Moustafa Kémal observe et agit. Il intervient auprès du Sultan. Les fonctionnaires anglais de l'Intelligence Department suivent attentivement le moindre geste du jeune général en congé provisoire et s'en inquiètent. Le cabinet Damad Férid reçoit l'ordre de l'éloigner à tout prix. On le nomme inspecteur des armées de l'Est, donc haut fonctionnaire dans les vilayets orientaux. C'était vraiment d'une grande maladresse.
Vingt-quatre heures après l'entrée des Grecs à Smyrne, le 15 mai
191 9, Moustafa Kémal débarque à Samsoun ;il y apprend l'incroyable nouvelle ; de suite son parti est pris : le mouvement pour l'indépendance va commencer.
Tout était à faire. Le peuple turc, abattu par la défaite, ne comprenant pas plus l'attitude des Alliés que celle de ses dirigeants, semblait privé de toute réaction. L'occupation de Smyrne le tira de sa torpeur ; un cri exaspéré s'éleva de Constantin ople et de l'Anatolie, parcourut tout l'islam. Smjrrne occupée par les Alliés, peut-être n'aurait-on rien dit : cela pouvaii paraître une conséquence normale de leur victoire. Mais livrer Smyrne aux Grecs, c'était le pire des outrages. Tous les yeux se tournèrent vers le jeune chef qui avait pris parti pour ses soldats contre l'étranger, tenu tête aux Allemands. La résistance se concentra autour de lui, répondit à son appel. Il en devint le cerveau.
Avec sa rapidité habituelle, il crée deux centres d'organisation : l'un restreint, recruté parmi les habitants du vilayet d'Aïdin, quelques volontaires qui guerroieront de leur mieux contre les forces anglogrecques, harcèleront l'envahisseur; l'autre, plus sérieux, à l'abri de tout coup de main dans ces régions des vilayets orientaux où s'abritaient les débris de l'armée régulière entourés de populations vigoureuses et résolues.
Il y aura donc, dès ces premières heures, en Anatolie, deux mouvements simultanés : celui de l'Occident, celui de l'Orient.
Moustafa Kémal donne la direction au comité d'Erzeroum, le premier comité nationaliste, et se rend à Amassia, Il appelle à lui Réouf bey, le marin, Ali Fouad pacha ; tous trois établissent en commun le plan d'action. Raefet bey, un officier de grand talent, aujourd'hui Raefet pacha, est chargé de sauver Samsoun à. tout prix. Entouré d'une centaine de fidèles, il y parvient grâce au plus adroit des subterfuges. Le colonel anglais débarqué le premier, en éclaireur, avec quelques hommes, prend les figurants de Raefet, qui passent et repassent sans trêve, pour l'avant-garde d'ime véritable armée. Après un long entretien avec le plus habile des soldats-diplomates, il se replie, cède la
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place et regagne son bateau. Samsoun est sauvée. Cela signifie que Sivas restera aux mains des nationalistes et que la lutte n'est plus une folie sans issue.
Pour la première fois, le mouvement nationaliste n'est plus menacé chaque jour d'une fin imminente : il acquiert enfin quelques chances de durée. Elles sont bien faibles encore. Que n'a-t-il contre lui ? L'Angleterre tout entière, avec sa ténacité, sa volonté de venir à bout de cette poignée d'hommes sans marchander l'effort nécessaire. Elle ne prend pas au sérieux l'action de ces « rebelles ». Ne tient-elle pas entre ses mains Constantinople et le Califat qu'elle subventionne ? Ne possède-t-elle pas tous les moyens de clore rapidement cette fâcheuse aventure ?
Les Grecs occupent Sm5nme, mal, il est vrai, mais leurs effectifs peuvent être indéfiniment renouvelés. Quarante mille hommes de troupes britanniques se trouvent sur la ligne du Bagdad, qui traverse de part en part l'Anatolie. Non, ce soulèvement ne peut s'étendre. Le Kurdistan travaillé par la politique anglaise menace de prendre à revers les vilayets orientaux. Londres hausse les épaules à ce mot : 1 nationalisme turc ».
Moustafa Kémal organise la résistance. Constantinople s'émeut, le Sultan le rappelle, il se refuse à obéir : « Je ne serai pas le jouet des Anglais ». C'est la rupture.
Il démissionne, renonce à ses grades; le Gouvernement de Damad
Férid dissimule cette démission et dégrade solennellement le « rebelle ».
Moustafa Kémal était alors aide de camp honoraire du Sultan. Celui-ci
s'efforce de ne pas le renier ouvertement; mais l'Angleterre se fâche;
elle exige le désaveu public.
Le premier acte de gouvernement de Moustafa Kémal et de ses amis s'effectue au Congrès d'Erzeroum. Les déclarations de principe sont posées, mais ce premier congrès n'aura qu'une portée locale ; la formule définitive, élargie sera donnée, peu après, à Sivas. Pour la première fois, Moustafa Kémal fait appel à tous les vilayets turcs. Il leur explique les raisons de sa création d'un Etat dans l'Etat; occupation de Smyrne
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et les abus qu'elle entraîne ; urgence de combattre l'action néfaste du Gouvernement de Damad Férid, de protester contre cette présomption qui l'entraîne à vouloir représenter devant la Conférence de la paix un pays siu- lequel il vient d'accumuler tous les désastres.
Nous reviendrons plus loin sur ces déclarations du Congrès de Sivas, en étudiant le Gouvernement d'Angora, car elles sont, aujourd'hui encore, l'essentiel de la doctrine.
Le 15 juillet 1919, un patliétique appel au Sultan s'élève du Congrès et exprime le vœu de la nation turque, prononçant le mot de patrie, demandant au Calife d'intervenir auprès des puissances, d'en appeler à leurs sentiments d'humanité : « Cela, avant que nous ne conmiencions notre action décisive ».
Nous attendons votre réponse impatiemment au bureau télégraphique, et nous vous laissons juge des événements qui en résulteraient, si nos justes désirs ne se réalisaient pas. Nous nous arrangerions nous-mêmes en rejetant toutes les responsabilités de nos actes sur le trône et sur le ministère actuel.
« Nous montrerons et nous prouverons à l'univers entier |ce que peuvent être le courage et la volonté des Turcs et ^des Osmanlis », ajoutaient les membres du Congrès de Sivas en conclusion au plus pressant appel que jamais Calife ait reçu de ses sujets.
Lorsque le télégramme fut expédié, ceux qui le rédigèrent veillèrent longtemps, silencieux, auprès de l'appareil. Chaque heure élargissait le gouffre entre eux et le Calife prisonnier de l'Angleterre. L'appareil restait muet. Le délai qu'ils s'étaient fixé touchant à son terme, ils se levèrent. Le destin avait parlé. La véritable lutte commençait.
11 s'agit dès lors, avant tout, d'élargir le champ d'action. Desraids exécutés par de petits détachements sont lancés en avant. Ils pénètrent dans les centres ruraux ou urbains, s'emparent du télégraphe, traitent avec les autorités officielles.
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Partout, les forces de police se rallient au nationalisme ; l'organisation met, sans aucune peine, la main sur tout ce qui est administratif. En quelques semaines, elle conquiert l'Anatolie occidentale sous les yeux des troupes anglaises qui occupent la ligne du Bagdad et se laissent refouler lentement, impuissantes à contenir l'avance. J'ai assisté à cet extraordinaire spectacle et vu 40.000 soldats britanniques, dont les deux tiers étaient des contingents hindous, reculer devant les 1.500 cavaliers circassiens d'Ali Fouad, que les officiers anglais prenaient pour l'avant-garde d'une solide armée. L'erreur de Samsoun se répète.
Le foudroyant succès des forces nationalistes exalte les populations de l'Anatolie. Dès ces premiers mois du mouvement, l'ordre, l'esprit d'organisation, une même manière d'administrer trahissent le commandement unique. Il suffisait déjà de parcourir l'Anatolie pour se faire une idée très nette de ce que pouvait être la personnalité de Moustafa Kémal pacha. J'ai retrouvé par la suite, jusque dans Angora, cette même tenue de la maison, ce même langage qui, partout, rappellent l'emprise du chef.
Au début d'octobre 1919, la lutte se localisait sur deux fronts : vilayets de Smyme et d'Aïdin, ligne du Bagdad. Sur le premier, les Anglais encadraient les Grecs et les dirigeaient ; sur le second, ils étaient seuls, ne mentionnant jamais les rudes combats qui marquaient les étapes d'un incessant recul. Ils encaissaient les coups avec cette froide énergie, cette ténacité qui jamais ne désespère et ne compte que sur elle-même et sur l'action du temps.
Les Allemands avaient laissé derrière eux de nombreux dépôts d'armes et de munitions ; le matériel de l'armée du Caucase saisi par les Anglais lors de l'armistice venait d'être enlevé de vive force par les nationalistes; enfin, les Italiens faisaient passer en abondance, via Adalia-Koniah, tout ce qui leur était demandé et en tiraient grand profit.
Moustafa Kémal ne se laisse pas éblouir par la rapidité des premiers succès. Tout en poursuivant activement les opérations militaires, il s'efforce de négocier. Soit à Constantinople, soit en Europe ses agents cherchent à poser les préliminaires d'un accord. Lui-même reçoit.
avec sa parfaite bonne grâce, tous ceux qui prennent la route de Sivas. Il répète inlassablement à nos officiers quels sont ses buts, ses idées.
Ceux-ci comprennent aisément le sens précis de ses paroles, mais il s'agit de le transmettre ensuite et d'être écouté. Le tragique de la situation est déjà pour Moustafa Kémal cette impossibilité de se faire entendre soit à Paris, soit à Londres. Ses paroles seront déformées, ses actes, mal interprétés. La propagande anglo-arménogrecque s'ingéniera a\ec une infatigable adresse à brouiller les fils de la trame anatolienne, et le grand public européen ne saura plus que croire.
Trompé, déçu par tous ceux que — officiellement ou officieusement • — l'Europe lui dépêche en parlementaires, Moustafa Kémal perd toute illusion ; son sens si précis des réalités lui fait saisir la question dans son ensemble. Les quelques individualités éparses qui, soit l'effet du hasard, soit intuition, saisissent la portée de son œuvre ne peuvent utilement réagir contre la puissance de l'action occulte, inexorable qui a juré sa ruine. Sans renoncer à se concilier l'opinion occidentale, il se tourne de plus en plus vers l'Asie musulmane ; elle seule lui vient efficacement en aide ; il manœuvre la Russie, sa voisine, et, avec un tact, une mesure, une connaissance du terrain que lui seul possède, car il s'appuie sur des observations personnelles, il établit le plan de ses alliances asiatiques, comme il avait établi celui de l'organisation anatolienne, utilisant avec la même adresse toutes les compétences, ralliant les irréductibles; et, par le simple rayoïmement de sa personnalité, par sa prodigieuse faculté de travail, il façonne, jour après jour, les maillons de la grande chaîne qui reliera aux plus lointains groupements du monde musulman sa construction anatolienne.
Je connaissais tout cela, plus ou moins fragmentairement, mais de façon assez précise, lorsque, en mai 1921, après un voyage mouvementé que faillit interrompre une double offensive anglo-grecque politique et militaire, je finis par atteindre Angora.
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J'arrivais, en droite ligne, du champ de bataille d'In Eunu. Je venais de le parcourir. J'avais traversé d'un bout à l'autre les premières lignes d'Ismet pacha et constaté de visu les pertes de l'armée grecque, lu, sur le terrain même, les épisodes de sa fuite éperdue qui avait semé sur la route jusqu'aux brancards de ses blessés; mais, ce dont je gardais la vision affreuse, — je l'ai encore devant les yeux, — c'était cet anéantissement total de la zone évacuée deux ou trois jours auparavant : Seud, Kuplu, Biledjik, Yeni-Chéir, Pazardjik, Iné-Gueul, Bozuk, d'une extrémité à l'autre de cette courbe qui encerclait Eski-Chéir, j'avais vu le saccage organisé, touché les ruines, compté les victimes,' entendu les survivants. J'avais écouté les chouettes hululer sur les pierres calcinées de Seud, sous lesquelles s'amassaient encore les cadavres; j'avais vu pleurer les derniers habitants de Biledjik, et, après plusieurs jours passés à Eski-Chéir, je venais de dire à Ismet pacha: « Que peut m' apprendre de plus Angora ? N'ai-je pas traversé pendant des semaines vos convois d'émigrés, touché leur misère ? » Il avait répondu : « Non, tant que vous ne l'aurez pas vu, lui, vous ne pouvez réellement tout comprendre. Allez à Angora, écoutez-le, observez-le, et vous saurez alors jusqu'où nous pouvons aller. »
Quelques jours plus tard, arrivée le matin même, j'allais entrer dans la petite maison de la gare, où j 'étais attendue.
Que pouvait-on imaginer de plus simple que cette dépendance d'une station de chemin de fer, placée à trois pas de la voie ? Et cependant, dès le seuil, c'était cette indéfinissable ambiance, cette élégance discrète que j'allais tant de fois retrouver par la suite.
Une grande auto attendait, quelques soldats de Kérasounde — garde particulière du pacha — veillaient ; des officiers de sa maison militaire venaient au-devant de moi, et, rapidement, j 'étais introduite, emmenée au premier étage. Là, dans une sorte d'antichambre, quelques hommes debout causaient. A mon arrivée, ils se turent. L'un d'eux se tenait légèrement en arrière. De suite, par cette sorte d'intuition qui vient on ne sait comment, guidée peut-être par ce regard de chef, je m'approchai et lui tendis la main. Il eut un léger sourire en se voyant repéré, ouvrit une porte, la referma derrière nous ; quelques instants après, nous causions. D'un geste de légère impatience, il avait
renvoyé le soldat qui à deux ou trois reprises venait nous interrompre.
J'avais une tasse de café, une cigarette; il me montrait sui une carte la région que je venais de parcourir.
De sa voix rapide, si nettement timbrée, il m'interrogeait sur mon voyage aux premières lignes, cherchant mes impressions, et nous avions, dès ces premières minutes, cette façon de ne pas prolonger inutilement la phrase commencée qui ne vient guère qu'après une longue accoutumance de l'échange des idées. Tout en écoutant ou en répondant, je me souvenais des paroles si justes récemment entendues à Constantinople : « Il sait écouter, capter l'idée de son interlocuteur, en extraire instantanément l'essentiel et trouver de suite l'argimaent qui répond à ce que l'on vient de lui opposer. «
Cette rapidité d'esprit, cette maîtrise du regard, du plus étrange des regards, insondable et changeant : brusques reploiements sur soimême, fulgurantes lueurs et brefs soiuires d'une incroyable jeunesse, que de fois me les avait-on décrits. Ces éclairs d'acier, si vivement voilés, contrastent avec la simplicité de l'attitude.
J'allais le voir sous mille aspects différents, mais les traits essentiels seraient immuables : justesse du terme, clair jugement rapide, et toujours cet air de chef sous la plus charmante courtoisie, cette svelte élégance de l'allure, cette parfaite aisance de la parole et du geste.
Amis et ennemis, détracteurs et fidèles restant sous l'emprise de sa personnalité, revenant toujours à elle, me l'avaient dépeint ainsi: malgré tout, c'était une surprise de découvrir ce regard aigu, scrutant la pensée qui se dérobe, de saisir, dans un imperceptible redressement, la puissance de cette individualité, enfin, de pressentir la dualité des deux êtres qui se superposent en lui sans jamais se fondre entièrement.
Quelques jours après, nous causions encore, dans sa grande maison de Tchan-Kaya, qui, quelques mois plus tard, allait me devenir si familière.
J'étais sur le point de rentrer en France. Cette fois, je me
trouvais aux prises avec l'homme politique irrité de notre étemelle incompréhension, et nous discutions assez âprement ; mais, très vite, son exquise courtoisie se souvenait que j'étais son hôte, et la vaix d'acier s'adoucissait, le pénétrant regard cherchait à reconnaître si le sens des mots récemment prononcés avait été pleinement saisi.
Après cette passe d'armes assez vive, pendant laquelle j'avais appris ce que je ne pouvais pas encore admettre, ce dont j'allais bientôt mesurer toute l'exactitude, nous gardions le silence. La lumière d'un mai asiatique inondait le grand salon d'été. Sous cette clarté sèche, ardente, les traits du pacha se ciselaient, immobilisés pour quelques instants dans une concentration de toute la pensée.
Il était habillé en civil ; le front haut, largement découvert se plissait légèrement, sillonné par une préoccupation intense. Le fulgurant regard s'était fixé. La noblesse de l'attitude, la grâce du buste légèrement penché étaient plus frappants encore qu'à l'ordinaire, et l'énergie latente de tout l'être ressortait avec une incroyable force de cette absence de tout mouvement, si rare chez lui. Le travail intérieur apparaissait,
Six mois plus tard, en novembre 1921, une petite Ford nous déposait, Djellaleddine Arif bey et moi, devant le Parlement d'Angora. Nous arrivions d'Inéboli. Dans son grand bureau présidentiel, entouré de quelques députés et ministres. Moustafa Kémal nous attendait. C'était quelques semaines après la bataille de la Sakharia. Ses traits portaient encore l'empreinte de ce terrible effort soutenu pendant xnngt et un jours et vingt et une nuits. Il avait assumé les responsabilités suprêmes. Sur tous les visages se lisaient une tension pareille et un pareil contentement. La force offensive des Grecs était définitivement brisée.
Cette fois, j'avais pleinement confiance. Des deux côtés nos promesses avaient été scrupuleusement tenues. S'il m'avait été possible de répandre autour de moi un peu de la vérité rencontrée en Anatolie, c'est que tout était venu confirmer sa parfaite exactitude. Jamais l'on ne m'avait trompée. Nous étions donc affranchis de cette gêne
qu'entraînent lorcément les premiers étonnements d'une part, les premières explications de l'autre, et je me disais que, pour pleinement comprendre, il laut savoir revenir.
Ici, tout était simple, clair, précis. La même lutte continuait, lutte pour l'indépendance, lutte pour sauver ce qui reste du foyer; les mêmes hommes restaient groupés, le même chef les tenait unis. En quelques mots, nous reprenions l'entretien interrompu six mois auparavant. Il me semblait ne pas être partie. Je posais des questions; les réponses étaient directes, allant jusqu'au fond du sujet, et Moustafa Kémal me disait :
« Cette fois, vous serez complètement mon hôte à Tchan-Kaya. Vous y aurez votre maison, vous serez chez vous. Vous verrez qui vous voudrez, vous irez où il vous plaira. C'est vous-même qui serez votre guide, et, lorsque vous aurez observé à votre aise, étudié selon votre gré, nous ne vous demanderons qu'une chose : nous faire mieux connaître chez vous, y détruire les légendes, si vous les jugez fausses une fois de plus. »
Il est impossible d'être plus libre dans ses paroles et dans ses jugements que je ne le fus à Angora en novembre et décembre 1921.
A quelques kilomètres d'Angora, lui faisant face, se dresse la colline de Tchan-Kaya, l'un des innombrables plissements des hauts plateaux de l'Anatolie. Une grande route tout récemment construite relie la ville à la maison du pacha. Cette maison, don d'un député d'Angora, il l'a remise aussitôt à l'armée, restant fidèle à son principe de ne rien posséder par lui-même. Il est ainsi l'hôte de ses soldats.
La route s'élève par longs lacets ; lorsque le pacha va passer, quelques sentinelles y montent la garde. A toute heure, le va-et-vient est incessant. Tchan-Kaya devient, peu à peu, le prolongement d'Angora.
Parmi les vignes, des maisons s'élèvent, charmantes, toutes simples, chacune ayant sa note bien à elle. Ce sont les « cabanes », mi-chalets, mi-villas, autour desquelles se promènent des jeunes femmes au visage découvert, soit à pied, soit à cheval; un voile recouvre leurs cheveux. Tchan-Kaya conserve encore les privilèges de la campagne.
MOUSTAFA KEMAL PACHA 4I
En été, le tout -Angora se dispute les petites maisons qui se multiplient sans parvenir à satisfaire tout le monde. La crise du logement sévit ici ; en hiver même, elles ne sont pas délaissées. Le pacha donne l'exemple. Son nid d'aigle, posé dans une anfractuosité du roc, à quelques mètres du sommet, domine le vallon et regarde x\ngora. La grande maison de pierre aux contrevents rouges est fortement enchâssée dans ses défenses naturelles. De toutes parts, elle attire le regard.
Juste au-dessus, c'est l'espace illimité, le grand vent du large en perpétuelle inquiétude, mais pénétrant, salubre, les troupeaux gardés par des soldats, les caravanes de paysans qui passent, l'infini, la houle des grandes steppes asiatiques, avec des coins d'intimité d'ime délicatesse exquise, un ciel agité, en lutte perpétuelle, livré aux fantaisies sans nombre des nuées qui accourent de tous les points de l'horizon, se jouant de la lumière, tantôt dévorées par elle, renaissant à, nouveau, l'étreignant à leur tour : jeux de géants, qui conviennent à ce paysage où tout est immense, sévère et prenant, tourmenté comme un monde en perpétuel devenir.
En parfait contraste avec ces violences, le calme, l'harmonie, cette indéfinissable atmosphère que crée autour de lui Moustafa Kémal enveloppe la colline de Tchan-Kaya. Les soldats] de Kérasounde y cantonnent et portent fièrement leur costume national tout noir, le turban noir, la ceinture de cartouches et leurs armes. Ce sont des volontaires; ils veillent jalousement :^sur^le pacha et en ressentent un profond orgueil.
: Les officiers de l'état-major et leurs familles occupent les maisons environnantes. Un voisinage de deux à trois kilomètres ne compte pas ici. La colline tout entière forme ainsi un vaste domaine, un tchif lik spacieux et bien ordonné.
A quelques pas de la grande maison et de ses jardins en terrasses apparaît un petit kiosque tout oriental, récemment relevé de ses ruines, restauré avec un soin extrême qui en a fait une petite œuvre d'art aux proportions parfaites. C'était mon habitation; j'en aimais la disposition, le joli confort harmonieux et coloré participant de cette vie si spéciale à Tchan-Kaya, faisant partie de son ensemble.
Là, j'avais ma complète autonomie, établissant, suivant ma fan-
taisie, le plan de mes journées, travaillant, recevant ou partant pour une grande tournée à Angora, ayant l'impression du chez soi autant qu'il est possible, sans jamais ressentir ce vague ennui qui naît si facilement sur la terre étrangère.
C'est que, justement, ce qualificatif ne pouvait s'appliquer à ce qui m'entourait. Cet effort, dont je suivais de si près les développements, c'est celui-là même que nous aurions donné en pareilles circonstances, avec les mêmes moyens, la même suite, la même ligne. L'âme de tout cela était si pareille à la nôtre qu'il était impossible de ne pas s'en étonner.
Ce qui restait vraiment exclusivement oriental, c'était cette exquise hospitalité, invisible et toujours présente, prévenant le désir de son hôte, respectant son repos, sa rêverie, n'obsédant jamais, veillant sans cesse, étant toute discrétion, toute vigilance. Qui n'en a pas goûté le charme ignore l'im des plus jolis sourires de la vie. Le rude Occident n'en connaît pas la grâce.
Tchan-Kaya, relié par fil à tous les états-majors de l'armée, suivait heure par heure les phases de la lutte sans fin ; mais, que les nouvelles fussent bonnes ou mauvaises, les yeux s'éclairaient d'une même lueur amicale, les attentions étaient pareilles.
Comme tout homme voué à l'effort continu, Moustafa Kémal observait un règlement du temps à peu près immuable. Dès le matin, de bonne heure, il recevait. Députés et ministres arrivaient en voitiire ou à cheval. Le travail commençait, interrompu par les rapports des officiers de l'état-major du pacha, par l'entrée du commandant d'Angora ou d'autres personnalités militaires. Chaque jour, quelques visiteurs étaient retenus à déjeuner, ce qui permettait de finii" le débat en cours.
Entre une et deux heures, le grondement de l'auto signifiait qu'il était temps de partir pour Angora. Le pacha, entouré de quelques amis, descendait de la grande maison, regardait \m instant ses jardins, respirait le soleil, et puis, rapidement, de son pas alerte se dirigeait vers l'auto. En quelques secondes, le signal du départ était donné : voitures et chevaux s'éparpillaient au long de la route ; le grand silence tombait sur Tchan-Kaya.
Très avant dans la nuit, le grondement de l'auto indiquait le retour après une douzaine d'heures d'action continue.
Le vendredi, presque toujours, le pacha restait chez lui, recevant sans arrêt du matin au soir, et la résistance de cet organisme, de cette volonté d'acier semblait à l'épreuve de tout ce qui brise, à la longue, les plus énergiques.
Parfois, cependant, bien rarement, on le rencontrait à l'improviste sur l'un des étroits sentiers qui sillonnent les vignes. Il se promenait, les mains dans ses poches, ou allait surprendre ses voisins, se donnant la brève illusion d'être un homme pareil aux autres, maître de son temps et de ses loisirs.
11 n'est pas à Angora, par toute l'Anatolie, à Constantinople, par tout l'Islam, d'individualité qui soulève des curiosités plus vives, des jugements plus passionnés. J'ai rencontré ses amis et ses adversaires ; je ne lui connais pas d'indifférents.
A l'un de mes retours d'Angora, je retrouvai l'im de ses anciens com^pagnons de lutte, qu'il avait, je ne sais pour quelles raisons, violemment heurté, et, comme nous discutions à son propos et que le partipris évident de mon contradicteur s'affirmait avec une intransigeance fort rare chez un Oriental, sur un mot que je venais de prononcer, il s'arrêta soudain et doucement, apaisé, comme se parlant à lui-même, murmura : « Oui, il est bon, sincèrement bon, bon comme aucun autre «.
Et je crois que ce mot résumait à merveille le caractère le plus complexe, le plus nuancé qui se puisse allier avec une sincérité parfaite.
Tant être porte en soi mille contradictions, celui-là plus que tout autre, et cette bonté que certains lui reprochent, ce respect presque exagéré pour toute vie humaine, cette horreui" du sang versé ne s'accompagnent d'aucune faiblesse.
C'est, avant toute chose, un infatigable lutteur, âprement épris de son action, passionnément attaché à son œuvre, assez indifférent à l'opinion que l'on peut concevoir de lui, d'un désintéressement absolu, ne comprenant même pas que cela puisse être loué, cachant la pitié que toute souffrance lui cause comme un autre cacherait sa dureté, vif
et patient tout !à la fois, fidèle à ses amitiés mais ne voulant pas être dominé par elles.
L'un de ses très proches me disait : « Il ne fait jamais l'éloge de ses amis, mais les soutient dès qu'ils sont en péril avec une incroyable énergie. »
Il aime la lutte contre les forces qui lui semblent supérieures à la sienne ; les autres ne l'intéressent pas. Avant toute entreprise particulièrement hardie, il étudie le plan d'action, le pose vigoureusement d'un seul trait, prépare lentement l'exécution. Elle sera souple, avec des coups d'audace, une parfaite maîtrise des difficultés.
Il exècre en tout l'apparat, mais sait exiger les égards et n'admet autour de lui aucune négligence. Il aime les belles choses, les beaux tapis, les belles armes, les vieilles reliures, mais s'accommode quand il le faut d'une maison de paysan ou du campement le plus rudimentaire. Il a la passion des beaux vers, des discussions lettrées, de la musique : ce sont ses très rares loisirs.
Je transcris ici quelques notes prises im soir à Tchan-Kaya sous l'impression imimédiate d'un long entretien avec Moustafa Kémal pacha :
« La clarté de l'exposé est frappante; ce qui reste surtout dans le souvenir, c'est la lucidité de l'argument, la justesse du terme. La voix timbrée résonne sans aucune violence. Il y a de l'acier dans ce timbre et une étrange harmonie.
« Lui seul sait raconter son œuvre, chacun de ses mots l'anime d'une vie nouvelle. L'une des grandes forces de cet étonnant causeur est de savoir toujours prévenir la riposte. Sa sensitivité intellectuelle est prodigieuse, rien ne lui échappe.
a Trois facteurs sont les causes déterminantes de son succès : l'intuition, la prudence, l'étude. Le don d'observer est développé à l'extrême ; jien n'est livré au hasard. Sa confiance en lui-même est absolue ; il n'est pas possible de croire davantage en son étoile ; mais, en tout, il sait attendre, lasser l'ennemi, utiliser l'heure qui lui est laissée.
« Pour gagner avec des ressources aussi réduites une aussi grande bataille contre un adversaire tel que l'Angleterre, il fallait cette étrange et saisissante figure, dominatrice, libérée de ce qui retient et absorbe les autres hommes. Étonnamment simple à certains moments, puis tout à coup énigmatique, avec des gaîtés soudaines dont la contagion est irrésistible, puis encore un brusque éclair qui jaillit de l'être impénétrable qui est en lui, celui qui mène de front l'action par les armes et l'action politique. »
C'était un autre soir, dans le grand bureau-salon de Tchan-Kaya, aux meubles de maroquin rouge, à une heure de causerie grave.
Alors, le but apparaissait tout proche : l'Angleterre semblait songer à traiter, elle faisait quelques ouvertures. Encore im effort, et c'était la paix, peut-être, moment où l'ensemble des questions se pose.
Jusqu'ici — nous étions en décembre 1921 — Moustafa Kémal s'était refusé à dire ce qui préoccupait à titre égal Angora et Constantinople. Nul ne connaissait — même ici — sa pensée précise pour les jours qui suivraient la paix.
Lorsque, l'accord étant supposé conclu avec l'Angleterre — l'unique adversaire, — les Grecs de ce fait, auraient à évacuer l'Anatolie, — Smyme, Constantinople et la Thrace étant turques à nouveau, — quel serait le régime constitutionnel de la Turquie libérée par ses seules forces, comment se gouvernerait-elle dans la paix ? S'appuierait-elle sur les décisions prises au Congrès de Sivas et si souvent réitérées ? Que deviendraient dans cette organisation nouvelle le Sultanat et le Califat ?
Voilà ce que se demandaient Angora et Constantinople.
Je l'ai déjà dit, Moustafa Kémal sait attendre et ne rien livrer au hasard; il édifie lentement, avec, de temps à autre, im coup de force savamment amené. Chaque développement vient à son heure, et, même parmi ses plus proches, ses plus intimes, nul ne connaît sa pensée entière, jusqu'au joxir où il lui plaît de l'exprimer avec cette impressionnante logique qui lui est propre.
C'est ainsi que, ce soir de décembre, je l'écoutais exposer de sa voix profonde, aux mille inflexions finement nuancées, ce que serait demain pour la Turquie.
« Connaissez-vous notre loi sur l'organisation fondamentale ? » m'avait-il dit.
Cette loi, ratifiée par l'Assemblée nationale d'Angora dans sa séance du 20 janvier 1921, disait en substance ceci : La souveraineté appartient à la nation sans réserves et sans conditions. Le régime administratif repose sirr le principe suivant : le peuple décide de son sort directement et effectivement.
L'Assemblée nationale qui seule représente la nation a seule le droit de légiférer et possède seule le pouvoir exécutif.
Les membres de l'Assemblée nationale sont élus par les populations des vilayets. Ils ne représentent pas seulement leur province, mais encore la nation entière.
L'Assemblée nationale assume la charge de tout ce qui concerne la politique extérieure et intérieure.
Au sein de cette Assemblée se fait l'élection des ministres ; chacun est élu individuellement, est individuellement responsable envers l'Assemblée; sa chute n'entraîne pas la chute de ses collègues.
Quant au président, il réunit entre ses mains, par le fait même des pouvoirs que l'Assemblée lui confère, la responsabilité d'ensemble. C'est par lui que tout ce qui concerne le pouvoir législatif et exécutif passe en dernier ressort. Il est donc devant la nation le chef responsable.
Aujourd'hui, de plus, Moustafa Kémal pacha, par le fait de l'état de guerre et de l'invasion du pays, a reçu de l'Assemblée le commandement suprême. Chef de la nation turque, il doit cependant, en toute circonstance, en référer à, l'Assemblée nationale et obtenir son assentiment, qu'il s'agisse de guerre ou de paix, d'alliances ou d'organisation intérieure.
Après la victoire de la Sakharia, Moustafa Kémal, formidablement acclamé par l'Assemblée, lui disait :
Nous ne demandons pas autre chose que vivre en toute indépendance, dans les limites de nos frontières nationales. Nous demandons que l'Europe
ne porte pas atteinte à nos droits naturels, qu'elle admette pour nous ce qu'elle admet pour les autres peuples.
Et il ajoutait :
Il n'y a entre les éléments chrétiens et les citoyens musulmans aucune différence. Tous ont les mêmes droits et conserveront ces mêmes droits.
Me rappelant tout cela, Moustafa Kémal en soulignait l'idée essentielle: «Demain continuera aujourd'hui. Les droits fondamentaux seron t appliqués dans toute leur étendue. L'Assemblée nationale, qui est l'incarnation du peuple turc, sera la clé de voûte du pays. »
« La capitale politique restera au cœur de l'Anatolie. C'est là que les représentants de l'Europe et de l'Asie de\Tont prendre contact avec nous, que se traiteront toutes les questions diplomatiques, que s'élaborera la politique intérieure et extérieure. Là fonctionnera le Gouvernement issu du peuple turc.
— Et Constantinople ? »
Son intraduisible sourire, fait d'une imperceptible ironie, du sentiment de sa force, apparaissait :
« Constantinople n'a-t-elle pas toujours un grand rôle à jouer entre l'Occident et l'Orient ? N'est-elle pas notre ville d'art, notre première cité commerciale, le centre de nos échanges ? »
Puis, reprenant son air grave : « Le Sultan, chef religieux, le padischah vénéré par toute la nation, restera la grande figure de l'Islam. Nous gardons le Califat et le Sultanat, nous gardons la famille d'Osman; et nous la protégerons contre l'intrigue étrangère. »
Alors, arrêtant l'objection que j'allais formuler, avec cette façon qui lui est si particulière de prévenir la pensée prête à s'opposer à la sienne: « Non, il n'y aura pas, parmi les nôtres, de résistance sérieuse. Quelques personnes protesteront, pas beaucoup. Étudiez de près notre Parlement; et vous verrez à quel point le peuple turc a compris, combien il fait rapidement son éducation politique. Avant de regrouper l'Anatolie, j'ai dû faire la conquête de son peuple. C'est fait. Vous trouverez parmi les députés tous les éléments du pays. Observez-les; et vous constaterez qu'ils ont pleinement saisi la signification du pacte national.
« Aujourd'hui l'armée se bat au nom de l'indépendance. La nation turque ne vexit plus être trompée, elle a soif de réalisations positives; les chimères nous ont coûté trop cher. »
Un peu plus tard, sur un, mot que je venais de prononcer : « Islam », il reprenait vivement :
« Je ne suis pas panislamiste, formule confuse à l'usage des peuples colonisateurs. Nous sommes Turcs, essentiellement Turcs, voilà tout. Il nous suffit d'être bons musulmans. Pour l'Asie, comme pour l'Europe, notre loi est la même : avoir des amis, garder notre pleine indépendance, tout envisager au point de vue turc. Point de vue réaliste, réaction contre l'idéologie qui détruisit l'empire. Les alliances ne seront pas des entraves, des diminutions de pouvoir ; nous ne les opposerons pas les unes aux autres; nous préserverons, même contre elles, notre intégrité territoriale et politique. N'est-ce pas le seul moyen d'acquérir des amitiés durables ? »
Entre temps, nous avions abordé des sujets moins sévères, allant de l'un à l'autre, en appelant, dans la discussion que le pacha affectionne, âWi. hôtes qui venaient d'entrer.
Avec eux, nous passions à table. Le couvert, charmant de simple élégance, avait été dressé dans la cour intérieure. Le frémissement de l'eau jaillissant d'une belle vasque de marbre avivait des fleurs épanouies malgré l'hiver. Je ne sais comment tout cela nous amena au sujet éternel : la femme. Quel serait son sort dans cette Turquie si profondément modifiée ?
« L'égalité complète, les mêmes droits que les nôtres, répondit fermement la voix si riche en nuances imprévues, et le regard s'éclairait plus encore. Elles ont bien gagné leurs franchises. Il est inadmissible qu'une moitié de la nation soit tenue à l'écart de sa vie sociale. »
Moustafa Kémal me rappelait ce que j'avais vu à trois reprises par toute l'Anatolie : la femme occupant la place de l'homme devenu soldat, travaillant aux champs, conduisant les attelages, portant les munitions, partageant jusque dans les tranchées l'effort du soldat. Il exaltait la paysanne qui a sauvé l'Anatolie et me disait, faisant allusion à mon prochain voyage aux lignes turques : « Vous entendrez ce qu'en pense Ismet pacha ».
MOUSTAFA KÉMAL PACHA 49
Je savais déjà quelle était l'action des femmes des hautes classes, la force de leur exemple. Oui, c'était vrai, toutes avaient gagné leurs franchises, et le patriotisme féminin valait ici celui des hommes.
Nous avions justement auprès de nous, avec la maison militaire du pacha, les jeunes femmes récemment arrivées de Stamboul pour rejoindre leurs maris et participer à leur effort. Elles écoutaient silencieuses; les visages frémissants trahissaient leurs pensées.
Que ressortait-il de ce long entretien où nous avions abordé de front les questions difficiles ? Ceci : le plan de Moustafa Kémal pour la paix ne différait guère du plan établi pour la lutte. C'est que, dès le début, cette lutte toute défensive visait à la paix.
Si la formule d'organisation posée par lui galvanisa la Turquie au point de lui faire accepter tous les sacrifices, n'était-ce pas qu'elle correspondait à ses sentiments les plus profonds, satisfaisant sa fierté, ses traditions démocratiques froissées par les derniers règnes ?.
Un homme, si doué soit-il, n'impose pas ainsi sa loi, si cette loi ne répond pas au secret désir de tous.
La grande œuvre de Moustafa Kémal, celle que rien ne peut plus
anéantir, sera d'avoir résumé, en quelques directives accessibles à tous,
le plus clair, le plus précis des programmes de gouvernement, le plus
efficace des plans d'action, et d'être parvenu à les étayer par une solide
armée.
Il est aujourd'hui le héros populaire par tout l'Islajn. Sa reconstruction si simple, si vivace,dont toute l'Asie s'inspirera, peut dorénavant soutenir tous les chocs. La Turquie, grâce à lui, est en mesure de devenir l'un de ces facteurs d'équilibre dont le vieux monde a si grand besoin.
Saurions-nous le comprendre en temps voulu et lutter efficacement contre l'incompréhension de nos Alliés ? Je me le demandais une fois de plus avec une pareille angoisse.
Le 5 décembre 1921, j'étais au Parlement d'Angora. C'était jour de grande séance et de grande affluence ; le pacha devait parler. Il
G Av LIS- Angora. a
allait exposer ce que tous attendaient de lui : les buts de sa politique intérieure, ses relations avec l'Islam.
Il allait aussi défendre les prérogatives du pouvoir exécutif, que l'Assemblée lui avait confiées; enfin, ce devait être l'une de ces mises au point qui s'imposent de temps à autre lorsque celui qui dirige se dit le mandataire de sa nation.
La salle était comble. Ministres et députés occupaient chacun leur place ; centre, gauche, droite s'étaient groupés d'après le programme du jour. Plus une place libre dans les tribunes du public. En attendant la question vitale, quelques sujets de moindre importance étaient traités.
Le pacha venait d'entrer ; de son pas rapide, il gagnait une place quelconque, s'asseyait comme im simple député" devant].un pupitre, écoutait, prenant quelques notes.
Trois petits coups secs frappés avec son crayon indiquèrent qu'il demandait la parole ; n'ayant pas été entendu de celui qui présidait la séance, il les répétait du même geste précis et, sur un signe.'qui répondait à son appel, se levait, traversait la salle de cette allure qui, de suite, le désigne; il gagnait l'estrade réservée aïox orateurs, en gravissait \es quelques marches, posait devant lui les quelques feuillets qu'il ne consulterait que rarement et, fermement campé, commençait.
Pendant cinq heures, coupées d'une interruption fort courte, il allait tenir cette foule si dense, composée d'éléments si variés, sou3 l'empire de sa parole, sans que jamais la voi>.]cula mémoire eussent une défaillance.
De ce ton mesuré, mais qui, aujourd'hui, résonnait métalliquement, il attaquait avec une violence volontaire, en parfaite maîtrise de sa pensée. Sous la haute coiffure de zibeline, son profil de médaille s'immobilisait. Il était en civil et, comme toujours, parfaitement habillé mais il fallait un coup d'œil exercé pour discerner l'impeccable coupe qui seule distinguait ses vêtements de ceux des autres députés.
Cependant, malgré la simplicité voulue, le geste, l'allure, un indéfinissable prestige signalait le chef, et l'assistance entière, par son attitude, le reconnaissait. Sans servilité aucune, mais avec une incroyable concentration de toutes ses facultés, elle écoutait, passionnément attentive et souvent frémissante :
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« Voici plus d'une semaine que la loi concernant le devoir et l'autorité des ministres et de leur mandataire est discutée ici. Les intéressés doivent s'expliquer. A ce point de vue, le rapporteur de la loi a raison ; sur d'autres points, je ne partage pas ses idées. »
Et, comparant les deux camps aux prises, il ajoutait: «J'ai attentivement écouté le discours de chacun, j'en ai fait mon profit ».
Puis, avec une incomparable maîtrise, il détruisait, un par un, les argimients du rapporteur, et, brusquement, c'était le coup de force ; il posait la question de confiance, faisant le procès de la loi constitutionnelle qui avait mené le pays à sa ruine, la disséquant, en révélant toutes les faiblesses, lui proposant la loi nouvelle, la justifiant légalement, juridiquement, ce qui était, du reste, toujours son idée dominante.
Sa plus grande préoccupation est d'avoir fait œuvre durable, et il s'acharnait — comme il l'avait fait si souvent — à entraîner son Parlement dans une analyse, article par article, de ce qu'ils avaient élaboré ensemble pendant deux années de travail en commun. Il lui rappelait les accords, les traités au bas desquels il avait mis sa signature, et comparait avec force la situation présente de la Turquie, telle qu'il l'avait recréée dans des circonstances si tragiques, et la lente décomposition qui avait précédé les événements actuels.
Il ajoutait, répondant à cette objection : « Quelle est la forme de notre Gouvernement ? A quoi peut-on le comparer ? » :
Notre Gouvernement n'est ni démocratique, ni socialiste. Il ne ressemble à aucun autre et représente la volonté nationale, la souveraineté nationale. S'il faut exprimer ce qu'il est au point de vue social, nous dirons : « c'est un Gouvernement du peuple ».
L'Assemblée écoutait de toute son âme. De temps à autre, quelques voix s'élevaient, interrogeant, formulant quelque objection. Les hodjas approuvaient :
Nous sommes un peuple travailleur, un peuple pauvre qui travaille pour vivre, pour sa délivrance. Par conséquent, chacun de nous a le droit et l'autorité, mais nous acquérons ce droit par le travail. Nous avons l'honneur de ne ressembler à rien, nous devons en tirer fierté.
L'orateur ajoutait, avec ce grand souci des formes que rien ne peut lui faire perdre : « Excusez-moi si mon analyse se prolonge, car c'est au monde entier que je veux répondre, au nom de ma nation et en ma qualité de votre président. »
Et, peu après, il affirmait à nouveau, dans une véritable déclaration de principe, sa politique fixe, réaliste, ayant toujours ce but : « Assurer la vie et l'indépendance du pays dans ses limites nationales, repousseï toute illusion, rester dans le domaine des réalités ».
Il rappelait à l'Assemblée que chaque corps politique a ses limites de puissance et de développement : « Nous ne pouvons sacrifier nos vies que pour notre indépendance »,
Il évoquait les eiTcurs commises en 1908 et la proclamation de la Constitution, la duperie de cette loi constitutionnelle faite po\ir servir 1' ambition de quelques hommes, et il mettait en pleine lumière cette loi nouvelle qu'ils s'étaient librement donnée, qui réunissait entre leurs mains les pouvoirs législatif, exécutif et juridique. Il s'élevait avec force contre la répartition des pouvoirs proposée par le rapporteur, et disait : « Pour gouverner, il est une seule et unique base : la délibération ».
Il terminait ainsi :
Après toutes ces considérations, si j'ai pu vous éclairer sur une vérité ou sur une conception, je m'estimerai très heureux. Cette vérité que je m'efforce de vous exprimer est la suivante : la nation a choisi sa route et se trouve au terme de cette route. Elle voit luire la lumière, c'est le soleil de son bonheur ; aucune force ne pourra l'en détourner.
Cette brève analyse d'un long exposé où chaque phrase avait sa valeur définitive ne peut rendre sa force, sa clarté. Quelques extraits saisis çà et là ne sauraient reproduire ses qualités maîtresses : enchaînement, déduction qui jamais ne s'égarent.
Il fallait aussi en suivre l'effet sur l'auditoire. Sortis de tous les vilayets d'Anatolie, venus des lointaines provinces de l'empire, ces gens avaient vraiment la sensation profonde de travailler pour un but dépassant de beaucoup les exigences du présent.
Malgré les impérieux rappels de Moustafa Kémal aux nécessités de l'heure, malgré ses blâmes contre tout ce qui ne se limiterait pas
MOUSTAFA KEMAL PACHA
exclusivement à les résoudre, il n'émanait pas moins de sa voix, de son regard, de toute sa personne, une irrésistible force : celle du conducteur d'hommes vers lequel se tournent des millions d'êtres, guettant ses moindres mots, lui confiant leurs espoirs.
Ce discours, ce manifeste allait, ainsi que les précédents, faire le tour de l'Islam. Il répondrait à ses préoccupations les plus pressantes, satisferait ses instincts les plus profonds.
Dans les tribunes, les visages des délégués asiatiques reflétaient le suprême effort pour tout assimiler, et, lorsque, du même pas alerte, sans que ses traits fussent altérés par la moindre fatigue, Moustafa Kémal redescendit les quelques marches qui le séparaient de l'assistance, c'est alors seulement que, dans une brusque détente, elle s'aperçut que tant d'heures s'étaient écoulées.
C'était le 24 décembre, je partais quelques heures plus tard poulies lignes du front de l'Ouest tenu par Ismet pacha.
Nous avions, une dernière fois, dîné d ms le grand salon. L'intimité du plein hiver jetait sa note nouvelle dans la vaste pièce si sobrement, si joliment ornée. De belles armes, de beaux tapis, le magnifique sabre du grand Senoussi, récemment donné au vainqueur de la Sakharia, la table de travail chargée de livres, des lampes électriques diffusant la lumière : c'était à peu près tout.
Il y avait dehors moins vingt degrés par une nuit splendide, sous un scintillement des étoiles, que le plus beau des ciels d'été ne connaît pas.
A l'intérieur, il faisait tiède, grâce aiLx doubles fenêtres, au grand poêle à bois, incessamment alimenté.
Pendant le repas, très intime, dans cette atmosphère dont je connaissais maintenant les moindres variations, nous avions causé, discuté plutôt, aussi vivement qu'amicalement. Malgré tout, malgré toutes les preuves, toutes les constatations, je gardais encore, en partie, les solides illusions apportées de Paris. Là-bas, à ce moment, la paix semblait si proche, l'Angleterre allait évoluer sous la pression du
Foreign Office : n'était-ce pas du reste l'inévitable conséquence des faits récents ? Pouvait-elle encore les nier ?
Je m'indignais du scepticisme que je rencontrais ce soir-là chez le pacha. De sa voix volontaire, concentrée, il énumérait les difficultés, les pièges : « Vous vous trompez ; jamais l'Angleterre n'a mieux songé à nous détruire. Ses espions fourmillent encore à Angora. »
Il m'expliquait son grand désir de paix, ses efforts, mais sans compter obtenir cette paix désirée, et, plus âprement que d'habitude, il silhouettait à grands traits précis l'Europe, ses convoitises, son incompréhension de ce qui n'est pas elle.
Quelques semaines plus tard, au retour, je n'allais que trop vérifier l'exactitude de ses paroles, la sûreté de son information. Ses aperçus politiques sur les milieux du monde entier me surprendraient plus encore par le souvenir et me feraient mieux comprendre comment il pouvait parer, en temps voulu, aux dangers les plus pressants.
Mais, ce soir-là, nous nous étions presque fâchés pendant qu'il m'exposait l'ingratitude de sa tâche et ce perpétuel effort pour maintenir l'équilibre entre tous les dangers :
« Combien vous aurez de peine à faire comprendre chez vous ces vérités si simples que vous avez regardées ici !
— Non, ajoutait-il, tout n'est pas fini, il faudra encore se battre, perdre des hommes, subir des dévastations.,.; nous n'arriverons que par la force. »
Et puis, chassant d'un geste résolu l'ombre qui nous gagnait : « Alais c'est votre soirée; je sais que vous aimez la musique orientale » ; et il accueillait les officiers, les jeunes femmes, mes amies, qui venaient d'entrer, chacune portant son luth. Elles étaient en toilette du soir, les cheveux recouverts d'un voile du même ton que la robe. Bientôt assises, avec une grâce charmante, elles accordaient leur luth, et, une à une, à mi-voix tout d'abord, commençaient à chanter.
Le pacha me traduisait, au fur et à mesure, le sens des paroles ; ses yeux s'animaient sous l'harmonie des vers, chants d'amour et de mort, chants de gloire ; il en scandait de sa voix profonde le rjdihme grave.
Alors, oubliant vraiment un instant l'âpre combat, il se détendit pour la première fois; son passé lui remonta aux lèvres. Il décrivit sa
MOUSTAFA KEMAL PACHA
simple enfance, sa mère qu'il aime passionnément, sa jeunesse, les premiers dangers, les premiers succès, et il revivait tout cela avec l'intensité, la plénitude d'impressions qu'il apporte à toutes choses. Il était redevenu l'homme des premières heures, le jeune officier siu-pris lui-même de l'abondance de ses dons. Ainsi, je saisissais mieux encore l'extraordinaire richesse de cette intelligence et l'isolement de l'homme, rançon inévitable des situations hors pair.
Les jeunes femmes chantaient toujours; leurs maris s'étaient un peu écartés, respectant notre causerie. J'écoutais, je regardais, me disant que, dans si peu d'heures, tout cela serait un passé dont j'essaierais de retrouver la vision aiguë, précise : « C'est votre soirée, répétait Moustafa Kémal, voyez combien chacun s'efforce d'exprimer le regret de votre départ. »
Tout ce que j'avais autour de moi : ce maître de maison affiné, à l'esprit subtil et délié, à la fantaisie si vive, ces jeunes femmes qui auraient charmé les salons les plus exigeants, ces hommes auxquels pas un geste, pas une nuance n'échappait, qui étaient à la fois tout attention et tout réceptivité, pouvait-on penser, en les regardant vivre, à l'immuable Orient replié sur lui-même, engourdi dans son rêve ? Cliché d'un autre âge.
Cet Orient renouvelé que j'avais devant les yeux avançait dans la voie qu'il s'était tracée tout en restant traditionaliste, puisant sa force aux sources mêmes de son passé.
Entre lui et nous, les affinités étaient encore étroites. Ne nous devait-il pas, en partie, son rapide éveil, n'était-il pas intellectuellement formé par nous ? Maisl'éclosion si vive l'emportait déjà au delà de nous, il allait nous dépasser. Cette vitalité, cet élan qui surmonteraient l'obstacle, cette ardeur à lutter, à souffrir pour im but que d'autres atteindraient, n'étions-nous plus à même de les comprendre ? Cette surabondance des dévouements, cette exaltation du sacrifice, les avionsnous déjà oubliées ?
J'allais emporter avec moi, cette fois encore, la grande angoisse de ne pouvoir transmettre qu'imparfaitement, au retour, l'image de ce que j'avais vu.
« Eh bien, disais-je, quelques instants plus tard, en rentrant chez
moi, à ^>Iahmoud bey, — ilétait une heure plus que tardive, nous allions fermer notre bagage qui devait partir peu après, — ■ eh bien, cette fois, je peux dire vraiment que je connais votre pacha.
— Non, me fut-il répondu, car vous ne l'avez pas vu parmi ses soldats, en plein mouvement des armes, et c'est là seulement qu'il est vraiment, absolument lui-même. »