CHAPITRE X
Islam et Occident
Au deuxième congrès tenu par les Soviets à Bakou, en novembre 1920, Lénine apportait à l'Islam une formule assouplie à ses exigences. Le communisme russe abdiquait, en apparence, devant l'Orient et ne lui parlait plus que de nationalisme.
Ce deuxième congrès mettait en contact les chefs musulmans des divers groupements asiatiques et africains. Ils feraient trêve à leurs discordes et s'uniraient dans une même passion : la haine de l'Angleterre. Ils allaient, sur ce point comme sur tant d'autres, échanger leurs idées, leurs espoirs et leurs griefs, esquisser le plan d'action commune.
Egypte, Inde, Turquie, Perse, Irak, Afghanistan fraternisent avec les gens du Turkestan, du Boukhara, de Khi vas. Le féodal Kurdistan a son mot à dire. L'Asie entière vient au rendez- vous; le Caucase s'y rencontre avec l'Arabie. C'est un fait sans précédent. Les Soviets sont par tous tenus en suspicion; l'Islam se sert d'eux, mais il n'a rien oublié. Que la Russie soit tsariste, menchéviste ou communiste, elle est toujours l'ennemie, car sa ligne asiatique ne peut varier.
« Celui qui se noie saisit ce qui lui tombe sous la main, serait-ce même la queue du serpent », dit le proverbe turc. Pour la Turquie et
ses frères asiatiques, la Russie est le voisin dangereux ; F Anglais, l'ennemi sans pitié. Entre les deux périls, il s'agit de vivre. Aujourd'hui, c'est l'Anglais qui attaque ; donc, de l'Egypte à l'Inde, de Constantinople à Bombay, du bas Euphrate à la Perse, du Caucase à l'Afghanistan, un même mot d'ordre : guerre à l'Angleterre, ennemie des indépendances; et, alors, la question se pose : garde ra-t-elle l'Inde, l'Egypte ?
Aujourd'hui, la question ne se pose plus.
Quant à la Russie, c'est le tout pour le tout qu'elle va jouei. Si l'Islam asiatique se laisse séduire et duper, les armées rouges, puisant des forces incessamment renouvelées dans ces masses turco-mongoles dont la vaillance est si grande, pounont conquérir le monde : Constantinople, le grand relai entre l'Asie et l'Europe, sera bientôt leur proie. Quelle est la digue qui seule s'oppose à leur ruée? L'Anatolie.
En septembre 1920, le plan asiatique de Lénine est le plan allemand repris par Enver pacha : la liaison avec l'Inde par le Turkestan et l'Afghanistan, Enver commandant à Tachkent, Djemal à Caboul.
Devant l'action turque, les Soviets changeront souvent d'attitude. Tour à tour, ils flatteront et menaceront, se vengeant, sur les musulmans des petites républiques du Caucase et de la Caspienne, des déboires que les chefs turcs leur causeront ; car, très vite, la bourgeoisie musulmane et ses chefs religieux rejetteront la doctrine de Moscou, si adoucie soit-elle. Le Cbériat est à l'opposé des maximes bolcheviques.
La première grande avancée vers l'Inde est le Turkestan, le domaine d'Enver. Celui-ci feindra d'y travailler pour les Soviets; grâce à la solidarité musulmane, à la diffusion rapide des ordres, il lui sera facile de se faire comprendre des siens, qui entreront de suite dans le jeu. Il agit tout à son aise, en plein foyer turc, et, sur la lisière orientale de son fief, regroupe ces tribus turco-mongoles passionnément dévouées à leurs frères de race et de religion.
L'armée turque du Caucase, avec ses cadres, ses hommes, ses munitions, a servi de base aux forces de Moustafa Kémal, qui vient d'établir le plan d'une confédération turco-arabe englobant les nationahstes ég^'ptiens. Enver essaie de mettre la main sur les mouvements
en direction de l'Inde, aussi bien que sur ceux qui s'orientent vers l'Egypte; il est panislamiste fervent et se heurte à Moustafa Kémal. Celui-ci, nationaliste convaincu, est le chef du grand mouvement des nationalités musulmanes dont le drapeau est celui de l'indépendance, tandis qu'En ver est étroitement inféodé au Cahfat.
Du Gange au Nil, du Yemen à la Sibérie, le mouvement islamique met ses espoirs dans la Turquie. Suleïman-el-Barouni, Cheikh de TripoHtaine, disait déjà, en 1919, dans une lettre adressée à la presse turque : « La Turquie indépendante était la soupape de sûreté du monde musulman. Fermer cette soupape devait répandre par tout l'Islam l'énergie révolutionnaire musulmane, et les Anglais ont fait cette folie. »
L'imprudence était d'autant plus grave que, depuis longtemps déjà, l'Asie ne croyait guère à la toute-puissance de l'Europe et discutait âprement le dogme de la supériorité des civilisations de l'Occident. lUe venait de les voir s'entre-choquer sur les champs de bataille et sortir singulièrement fatiguées de la lutte. C'est en Orient que s'entendait alors le langage direct ; et en Europe, les périphrases, les réticences.
'L'Islamic News du 27 janvier 1920, publiait ceci :
« Le grand Cheikh africain des Senoussis est venu saluer à Eski- Chéir le Ghazi Moustafa Kémal pacha.
« Nous avons reçu un rapport concernant la visite de Sa Sainteté le chérif Saïd Ahmed, Grand Cheikh des Senoussis, à Eski-Chéir. En nous souvenant des agissements de Sa Sainteté, en coopération avec le Ghazi Enver pacha, afin de créer le noyau des forces combattantes arabes pendant les durs jours de la guerre de Tripolitaine en 1911-1912, nous croyons que la nouvelle de son arrivée en Asie Mineure donnera une nouvelle impulsion d'enthousiasme aux Arabes de l'Asie Mineure et du Hedjaz et leur fera prendre plus complètement parti pour la cause nationale turque.
« Le Grand Cheikh a signalé son arrivée en assistant à la défaite des Grecs par les Turcs, et en envoyant un long message d'approbation BU Ghazi Moustafa pacha au sujet de l'œuvre politique et mihtaire poursuivie par l'Assemblée d'Angora. Sa Sainteté a transmis l'assu-
rance au peuple turc engagé dans une lutte pour la vie que le Seigneur Tout-Puissant n'a jamais abandonné ceux qui se battent non pour des motifs égoïstes, mais pour défendre leur existence. Leurs frères dans toutes les parties du monde voient dans la conduite héroïque des nationalistes une revendication de la Justice divine pour tous, sans distinction de puissance, de race et de pays. Partout les Senoussis prient avec ardeur pour que le Dieu de la victoire couronne et récompense les efforts de l'armée turque.
« Nous apprenons aussi qu'au début de ce mois, une conférence pan-islamique s'est tenue à Sivas sous la présidence de El Saïd Ahmed, Cheikh des Senoussis, qui agissait en même temps en qualité de représentant turc. Parmi les adhérents à la conférence étaient aussi présents l'Émir Abdoulah, frère de Fayçal, un Émir de Kerbela et aussi un représentant de l'Iman Yehia, l'Émir de Sanaa du Yemen.
« La Conférence avait pour but la coordination des efforts des communautés et États musulmans en vue de créer l'Union islamique. I] vient d'être noté à ce sujet que le Gouvernement de Stamboul est prêt à soumettre à l'approbation du sultan un projet pour transformer le ministère des Efkaf (biens religieux) en im département du Cheikhul-Islamat. Un article de cette proposition prévoit la formation d'un Conseil dont l'une des fonctions consistera à établir des statuts pour les communautés musulmanes, basés sur le modèle des communautés chrétiennes existant depuis des siècles dans l'Empire ottoman. »
C'était bien une révolution qui s'opérait en Islam. Sa forme active datait du malencontreux traité de Sèvres. Cette révolution s'en prenait à toute domination étrangère, mais surtout à ] 'impérialisme britannique, et c'est encore \'I si amie News qui, dénonçant le traité de Sèvres, s'exprimait ainsi :
« L'incessant état de guerre dans la Mésopotamie anglaise rend intenable la situation des Anglais dans l'Orient central, et enfin la présence de la garde turque sur le haut Caucase prouve que la vision du pétrole est un mirage des sables. La défaite de Wrangel et l'exil de Venizelos complètent la débâcle de la diplomatie alliée; de plus, les ferments de troubles dans l'empire des alliés augmentent rapidement.
L'attitude de Milner erA-ers Zaghloul pacha, le leader nationaliste égyptien, montre que le peuple égyptien est plus que jamais déterminé à reconquérir son véritable droit.
« Le très grand succès de la « Non-coopération « aux Indes rend très scmbre l'avenir du contrôle britannique dans le dominion oriental. Ce sont là des signes, plus palpables, plus réels encore que ceux qui peuvent être tirés de l'histoire des empires déchus. Ils doivent retenir toute l'attention des vrais hommes d'État des AUiés. Ils établissent la vérité de tous les temps, ? savoir que les empires construits sur les ruines d'engagements non tenus ne sont pas des empires, mais des tombeaux de nations. Avant qu'il soit trop tard, il convient à ceux qui sont réellement responsables du chaos actuel de renoncer à leurs plans de conquête et d'examiner à nouveau les raisons qui détermineront leur conduite future; ainsi pourra être restituée au monde la paix qui lui a été volée. »
Pour répondre à toutes ces attaques, il restait une faute à commettre : donner à la guerre engagée contre l'Anatolie cette allure de croisade anglicane-orthodoxe. Elle sévit là-bas depuis juillet 1920. avec tous les procédés de destiuction les moins évangéliques, si bien que les orthodoxes de l'Anatolie, fort peu désireux de subir le contrecoup des erreurs de leurs coreligionnaires de Grèce et de Constantinople, se séparent du Phanar et créent une église orthodoxe turque, riposte au rapprochement actuel des églises anglicane-orthodoxe.
Ceci encore, qui paraît incroyable à tous ceux qui en sont restés au vieil Orient, est bien le signe le plus évident d'une évolution profonde de l'âme orientale. L'éveil des nationalités se substitue au groupement exclusivement religieux. L'église et la mosquée n'absorbent plus toute la vie politique et sociale ; le principe des confédérations ethniques l'emporte sur celui du lien religieux.
Cent fois, là-bas, les hommes les plus divers m'ont dit, soit à Angora, soit à Ccnstantinople, ce que les Égyptiens, les Syriens m'ont redit sous une autre forme : « Comprenez-le bien ; nous ne voulons aucunement reconstruire un immense empire qui aurait le sort éphémère de
G AXJL,is- Angora.
toutes les grandes conquêtes asiatiques, trop vastes pour durer. Si nous nous unissons aujourd'hui devant l'ennemi commun, c'est que le péril nous prend tous également à la gorge ; et, même au plus fort du danger, vous ne voyez pas à Angora des députés ou des ministres syriens, mésopotamiens, persans, arabes, égyptiens : nous ne laissons pénétrer dans les rangs de l'Assemblée nationale que des Turcs absolument turcs. Les Égyptiens, chez eux, font de même. Aux Indes, ce sont les Hindous qui dirigent. La ligue islamique actuelle n'engage aucunement la politique intérieure de chaque pays musulman. L'union des armes ne s'opère que devant le péril étranger; l'Angleterre nous oblige — le couteau sur la gorge — ■ à lutter contre elle. Lorsque nous amons la paix, avec toutes nos sécurités, chacun reprendra sa liberté d'action. Bien entendu, le lien islamique subsistera, mais sans diminuer en rien le libre jeu des nationalismes, qui est pour chacun le but essentiel. »
Tout l'Orient tient le même langage, mais il a pour la Turquie victorieuse une vénération immense, car c'est bien elle qui vient de sauver les indépendances.
Plus l'Angleterre s'acharne à « diviser pour régner » (et la Russie s'efforce de l'imiter en sous-main) ; plus l'Angleterre s'entête à prêter une vie factice aux petits États qu'elle subventionne, mieux les musulmans saisissent qu'elle est bien l'ennemie aveugle, obstinée, que rien, sauf la force, ne pourra convaincre.
Le coup mortel porté au prestige britannique en Islam fut le procès de Moustafa Saguii. J'eus l'occasion de le suivre de près, à Angora, en mai 1921.
Le nom de l'accusé était un nom de guerre ; il cachait celui d'une grande famille musulmane de Bénarès. En échange des aveux complets qu'il fit publiquement, avant d'être exécuté, Moustafa Saguir demanda que son nom véritable ne fût pas dévoilé. Je suivis toutes les audiences publiques au tribunal de l'indépendance. J'eus entre les mains le document écrit par l'accusé lui-même dans le plus pur anglais
d'Oxford. Il y exposait sa vie, ses travaux, les services rendus à rindia Office. Jamais je ne fis lecture plus suggestive. Cette autobiographie, sous forme de confession, si claire, si élégamment rédigée, répandue par la suite dans tout l'Islam, dévoila l'intrigue politique anglaise dans son vaste ensemble et dans ses détails.
A haute et intelligible voix, Moustafa Saguir exposa lui-même, devant une salle remplie à craquer par les délégations musulmanes et par la foule d'Angora, ce que l'Angleterre avait exigé de lui. Il raconta son éducation, le dressage subi, les actes exigés en retour des « bienfaits » reçus.
Cet homme devait être certainement un agent de choix, car l'India Office ne livre pas si volontiers ses listes les plus secrètes, ses idées les mieux cachées.
Jeune encore, trente ou trente-cinq ans, il avouait, avec dignité, ses torts envers ses coreligionnaires ; jusqu'ici, il ne les avait pas compris et croyait sincèrement agir pour le mieux. Malgré sa situation désespérée, il parlait sans haine de ceux qui l'avaient entraîné jusqu'alors et disait : « J'ai mangé le pain et le sel de l'Empire britannique; je lui dois tout. Si je révèle ses secrets, c'est pour réparer le mal qu'involontairement j'ai pu faire aux miens, mal que je ne pouvais réellement apprécier avant d'avoir vu Angora. »
Tout enfant, il avait impressionné, par sa précoce intelligence, de hauts fonctionnaires anglais de Bénarès. Emmené par eux en Angleterre, avec le consentement de sa famille, il y avait reçu l'éducation la plus soignée, la plus raffinée. Ses manières en témoignaient. Au sortir du Lincoln Collège d'Oxford, où les égards dus aux fils de noble origine lui avaient été accordés, il eut à prêter serment sur le Coran, devant le Chief Secretary de l'India Office, assisté de deux officiers anglais, et promettre d'observer, en retour de l'éducation reçue, le plus absolu loyalisme envers le trône d'Angleterre et le viceroi des Indes.
Il est alors envoyé au Caire, sous prétexte d'y apprendre l'arabe, en réalité pour y suivre le mouvement nationaliste égyptien. Ensuite, ce sera la Perse, source de précieux enseignements, et le rappel à Londres. Il y est attaché à la section politique des questions asiatiques, et
sa Spécialité va devenir la politique étrangère de la Turquie, de la Perse, de l'Afghanistan et des Indes. Vaste domaine. En août 1914, il est envoyé aux Indes, puis en Suisse, centre de toutes les organisations asiatiques.
Au moment de l'armistice, — je cite Moustafa Saguir, — la situation de l'Angleterre au point de vue islamique était en réalité déplorable ; elle avait failli à toutes ses promesses. Dirigée par son parti militaire qui vers la fin de la guerre avait pris la haute main, elle était en fait menée par Lord Curzon ; il gouvernait despotiquement sous les apparences de Lloyd George. C'est ce parti militaire anglais qui dirigea toute la manœuvre à Constantinople pour l'établissement du mandat anglais sur la Turquie ; et, lorsque le Foreign Office demanda au (( British High Commissioner » appointé à Constantinople un rapport sur l'état politique de l'Anatolie, celui-ci répondit : « La vie et la propriété n'étant pas assurées en Anatolie, il serait plus que préjudiciable à l'honneur anglais de conclure un accord avec ces « cut-throats » (bandits).
Convaincue de l'exactitude de ces paroles, ajoutait Moustafa Saguir, l'Angleterre joua d'abord le jeu d'attente, ensuite le jeu grec. Le jeu d'attente consista à nier, jusqu'au dernier instant, l'existence du nationalisme.
« La propagande anglaise à Constantinople était menée par le sultan, par les membres de l'ancien gouvernement Damad Férid, par le parti militaire anglais installé dans la ville. Les membres principaux du comité exécutif anglais étaient le colonel Nelson, le major D. Monford, le capitaine Stone, le capitaine Bennett ».
La propagande anglaise^ s'adjoignait peu de vrais Turcs, n'ayant que médiocrement confiance en ceux qui venaient à elle.
Moustafa Saguir donnait les noms du comité formé pour l'assassinat de Moustafa Kémal pacha : colonel Nelson, major Monford, pasteur Frew, capitaines Bennett, Stone. L'accusé avait été chargé de faire exécuter à Angora même cet assassinat.
« Si, ajoutait-il, l'Angleterre pouvait être assurée que les nationalistes renonceraient à la lutte aux Indes, en Afghanistan, en Méso-
potamie et en Egypte, il y aurait accord immédiat ; mais, aussi longtemps que cette persuasion ne lui viendra pas, la lutte continuera. Le but est de placer l'Anatolie sous le mandat anglais ; ainsi seulement l'Angleterre peut être certaine de contrôler effectivement la politique islamique de la Turquie. »
Devant la foule frémissante, Moustafa Saguir livrait les noms des musulmans gagnés par l'or anglais. Le Calife venait en tête, avec le chiffre de sa mensualité Encouragé à préciser, Moustafa Saguir livrait les autres noms, au fur et à mesure ; et lorsque, pendant une suspension d'audience, je demandais à Hikmet bey, directeur politique aux Affaires étrangères, — qui, après l'arrestation, avait, le premier, interrogé le coupable, — comment l'on pouvait ainsi se fier à la parole d'un espion, si haut coté fût-il, Hikmet bey me répondit avec son fin sourire : « Nous avons'nos moyens de contrôle, et, jusqu'ici, toutes les vérifications ont confirmé les aveux du coupable ».
Le but du voyage si risqué de Moustafa Saguir à Angora était donc l'assassinat du pacha ; devant cet aveu, l'assistance avait grondé sourdement.
« Pourquoi avez-vous paru particulièrement qualifié pour le mener à bien ? demanda le juge.
— Parce que, répondit Moustafa Saguir, j'ai moi-même conduit avec succès, il y a quelques mois, en Afghanistan, une mission bien autrement périlleuse : l'assassinat de l'émir. »
Cette fois, le public avait grondé plus fort.
Il est difficile d'imaginer, en Occident, l'émoi profond d'une foule musulmane mise soudain en face de telles réalités, entendant ces chiffres, ces noms dits par un homme en pleine jeunesse, en pleine force physique et intellectuelle, qui se savait condamné à mort et s'adressait déjà plutôt à son Dieu qu'au tribunal terrestre.
Avant de l'envoyer à Angora, les Anglais l'avaient enfermé quelque temps dans leur célèbre prison Agopian han, bien connue des militants turcs, de façon à dissiper toute suspicion. SimulantJ^une fuite, il s'était embarqué pour Varna, avec un jeune officier de marine turc et un agent nationaliste de troisième plan. Ils avaient .ensuite fgagné Inébôli ; là, le trio avait dû subir l'attente réglementaire,! une quinzaine
de jours environ. Moustafa Saguir ne se doutait pas que, filé depuis Constantinople, les cochers mêmes qui le conduisirent d'InéboH à Angora étaient des gendarmes attentifs à ses moindres gestes. Il fut fort bien accueilli, laissé libre de ses mouvements, et organisa en toute tranquillité un réseau d'espionnage.
« Que venez-vous faire à Angora ? lui avait-on demandé.
— Je voudrais publier un journal qui amènerait im rapprochement entre les Turcs et les Anglais.
— Oui connaissez-vous, parmi les hauts personnages politiques anglais ?
— A Constantinople, le colonel Nelson et une foule d'officiers de moindre importance.
— Vous ne connaissez pas lord Curzon ?
— Lorsque je suis allé à Londres , au Foreign Office, pour obtenir un passeport, je l'ai rencontré une seule fois.
— A-t-il été informé de votre arrivée en Anatohe ? Vous a-t-il donné quelques instructions ?
— Oui, quelques-unes.
— Pourquoi êtes-vous venu ici par la voie de Bulgarie ?
— Les Anglais étaient inquiets des organisations qui se formaient en Anatolie. Pour renforcer ces organisations, les Turcs de Bulgarie avaient, eux aussi, formé des groupements dont les Anglais voulaient connaître le détail, ainsi que leurs rapports avec les organisations de Turquie. »
Dans ses premiers interrogatoires, Moustafa Saguir prétendait être le délégué du Comité indien Khilafet et s'être introduit en Anatolie dans le but d'apporter aux Turcs des chèques destinés à soutenir leur résistance.
Il disait avoir pour mission de renseigner 1' « Intelligence Department » de Constantinople sur Angora, d'opérer une scission dans l'Assemblée nationale, idée fixe du Civil Service. Saghir prétendait encore que le Comité indien Khilafet avait rassemblé dix millions de livres sterling, dont un million et demi se trouvait à Rome, prêt à être remis à ]Moustaf a Kémal, s'il consentait à lier partie avec l'Angleterre, « ce que celle-ci aurait de beaucoup préféré à l'assassinat «.
C'était bien l'habituelle manœuvre : corrompre, lorsque c'est possible ; assassiner en dernier ressort ; et Moustaf a Kémal, avisé de la somme qui lui était destinée, souriait, disant :
« Je ne me savais pas une telle valeur marcûande. »
Il faut avoir vécu sur place cette longue série d'audiences, dans une atmosphère chargée de fiè\Te et de haine, avoir senti frémir le public, plus terrible encore dans le silence que dans l'indignation ; il faut avoir suivi l'oscillation des kalpaks et des turbans, tandis que, sur les visages crispés par l'attention, les gouttes de sueur perlaient lentement, pour bien comprendre l'impression profonde produite par ces révélations.
Les juges interrogeaient avec les formules de politesse les plus raffinées, accompagnées d'un sourire. L'accusé répondait sur le même ton, avec un même sourire, et cela ne faisait que mieux ressortir le tragique de cette lutte.
C'était le procès de toute la politique orientale anglaise qui se déroulait ainsi devant la foule islamique. C'était le plan de l'Intelligence Service contre les indépendances asiatiques, contre l'Egypte étalé sous ses yeux.
Quel fonnidable effort de désintégration dévoilait la claire parole de Saguir, et, comme un refrain, ce nom : (( Lord Curzon », au terme de chaque réponse.
Dans le long document que j'avais eu pendant quelques instants entre les mains, j'avaisHu des chiffres qui m'avaient fait admirer les ressources cachées de nos alliés. Je retrouvais la ligne inflexible du plan de 1919, et je [comprenais mieux les paroles entendues à Londres en 1920 : « Nous n'avons .besoin de personne : nous savons agir seuls ; nous y mettrons le temps, les hommes et les ressources nécessaires ».
En effet, l'Angleterre "n'avait eu besoin de personne pour ruiner à jamais sa situation politique en Orient.
Quelques jours après, j'étais à Paris, et c'est par mes articles que les Anglais apprirent l'étendue de leur infortune. La capture de Saghir, ses révélations complètes obligeaient le Civil Service à remanier de fond
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en comble son immense organisation en Orient. Il fallait changer les chefs, remanier les équipes, enfin, remédier le plus tôt possible à cette catastrophe formidable : tout le plan de la grande bataille orientale livré à l'ennemi. Nul n'avait songé que Saguir pourrait se laisser prendre, et que, étant pris, reconquis par la grande solidarité musulmane, il parlerait.
Cet événement, qui bouleversa Londres et Constantinople, et qu'Angora avait été certainement heureux de répandre par le canal de la France, parce qu'il pensait que Paris en serait profondément ému, fut à peine remarqué chez nous. Moustafa Saguir, l'Inde, Angora, que tout cela semblait alors lointain et difficile à comprendre ! L'Afghanistan, les Turcs nationalistes, leurs revendications, c'était vraiment trop compliqué !
Quelques spécialistes en questions islamiques s'y intéressèrent, mais ils ne pouvaient admettre que le Califat fût mis en question. Leurs vues en restaient toujours au vieil Orient, à ses dogmes ; la conception nationaliste ne pouvait les intéresser. Quant au public, même le plus lettré, son ignorance le préservait de toute curiosité indiscrète. Nous étions en mai 1921. Il faudra, pendant un an et plus encore, de nouvelles erreurs anglaises, des attaques contre la France sur tous les points, pour faire comprendre un peu le revirement de l'Orient, et encore..
Nous sommes tous, plus ou moins, les inconscientes victimes de la propagande anglaise, formidable entre toutes et si habilement dissimulée. Chez tous, elle découvre le point faible. Aux curieux qui vont s'informer sur place et s'indignent à voix haute, elle dit : « Prenez patience : je m/amenderai; laissez-moi le temps d'y réfléchir, et, surtout, ne me troublez pas dans mon évolution, vous la retarderiez.
« Lloyd George, Curzon ? Mais oui, je sais : ce sont des êtres insupportables, odieux, malfaisants. Chut ! ne les attaquez pas ; nous n'aimons pas que l'on s'en prenne à nos hommes de gouvernement. Faites le silence, et vous verrez : bientôt tout va changer. Vos paroles sont si
justes, vos efforts si méritoires ! Nous avons de grands projets, nous ne pouvons pas encore les révéler. »
A nos chefs de Gouvernement, l'Angleterre répond : Allemagne, . réparations, dettes interalliées, communisme et autres choses dont je ne possède pas le secret.
Et nos hommes d'État rongent leur frein, essayant en vain de résoudre la quadrature du cercle. Tous d'ailleurs ignorent l'Orient. Pas un ne voyage : pas un ne connaît le sens des nationalismes ou, plus exactement, des indépendances. Tous croient encore à la vénalité de l'Asie et de ses chefs, au mensonge asiatique ; aucun d'eux ne connaît encore vraiment le mensonge anglais.
Oui, certes, il existe à Londres et par toute l'Angleterre des gens de bonne foi, aux scrupules sincères, qui n'ont pas la moindre idée de ce qui se joue en Orient; mais, avant que leurs yeux s'ouvrent et que leurs cerveaux conçoivent ce qui, pour eux, est un monde inconnu, à l'égal de Mars ou de Sirius, que d'années se passeront, que de catastrophes vont s'accomplir! Et ces braves gens d'Angleterre, persuadés de la bonne foi anglaise, qui ne sauraient admettre un instant que leur naïveté fût si habilement exploitée, sont, justement, l'inappréciable force derrière laquelle s'abritent les dirigeants de la politique britannique quand, vraiment, la situation se gâte.
Sans cette armée de l'innocence, le jeu deviendrait parfois par trop difficile. C'est elle qui rétablit au moment opportun l'utile fiction de l'Angleterre libérale, aux vues larges, capable d'entendre les opinions les plus opposées et d'en tenir compte.
J'ai dressé le réquisitoire contre la politique anglaise en Orient ; est-ce à dire que nous n'ayons pas commis là-bas quelques fautes et que l'Islam ait tort de nous accuser d'hésitation, de lenteur à comprendre ?
En France, nous avons coutume de reconnaître nos erreurs. Nous savons qu'il nous manque, à Paris même, un grand organisme de politique islamique, dirigé par de véritables compétences, auxquelles viendraient s'adresser tous ceux que l'Orient attire, tous ceux qui
s'efforcent de maintenir là-bas notre prestige intellectuel. Si, aujourd'hui, malgré toutes nos incompréhensions, toutes nos lacunes, l'Islam vient vers nous et cherche à nous démontrer les raisons de sa levée en masse, c'est qu'il n'ignore pas que, s'il parvient à nous convaincre, un grand mouvement d'opinion française agira de par le monde entier, serait-ce même au détriment de nos intérêts immédiats.
Lorsque ce mouvement s'affirmera, son effet sera tel que les considérations secondaires disparaîtront d'un seul coup; et, en pareil cas, nos hommes de gouvernement suivent l'impulsion, emportés eux-mêmes par la conviction qui s'en dégage. Notre accord avec l'Orient s'établira, et cela, l'Angleterre le sait. Les quelques hommes qui, chez nous, lui furent acquis, — on les compte, — disparaîtront le jour où la vérité s'imposera.
Certes, l'Orient a ses défauts, ses intransigeances; mais notre grand tort est d'imaginer qu'il soit aujourd'hui en infériorité notoire vis-àvis de l'Occident.
C'est une conception totalement fausse.
L'Orient a beaucoup appris, beaucoup lutté, beaucoup souffert. L'obligation de se suffire à lui-même, d'utiliser ses moindres ressources, de se débrouiller enfin, a complètement modifié son ancienne apathie. Je n'ai rencontré partout que des hommes travaillant de toutes leurs forces, énergiques, résolus, autant qu'il est possible de l'être, ayant horreur des doctrines de ^Moscou.
Là-bas, deux thèses sont encore aux prises. L'une, celle qui compte le moins d'adhérents et perd chaque jour du terrain : celle de l'occidentalisation à outrance. L'autre, celle du plus grand nombre, se résume ainsi : n'imitez pas l'Occident, tous vos maux sont venus de cette imitation. Il existe deux mondes différents : la chrétienté, l'Islam; rien ne peut empêcher qu'il en soit ainsi.
Toute l'œuvre sociale de l'Islam repose sur le principe de la souveraineté du Chériat, — la loi musulmane. La Société musulmane se soumet à cette souveraineté et reconnaît le Chériat comme étant l'ensemble des vérités morales et sociales révélées par le prophète.
ISLAM ET OCCIDENT g^^I
Elle admet encore que ces lois immuables sont indépendantes de la vo onte humame te Chériat n'a pas un caractère surnaturel ou sa er! dotal c est une loi naturelle exprimée par l'envoyé de Dieu
« On crort disait le prince Saïd Halim, faire preuve de grand libéralisme, en prétendant que l'être humain vient au monde avec certaLs droits naturels, entre autres celui d'agir en toute liberté. Rien I' s plus faux, plus antilibéral. L'homme n'a aucun droit quelconque par le fait de sa naissance, mais il a de nombreux devoirs, entre aûtrel celm de s adapter à son milieu et d'en suivre les lois »
Le Chenat définit ces devoirs, ces obhgations ; il étabUt un état sociaJ conforme aux besoins des peuples orientaux, supprime les nvahtes de classes et de castes, et s'appuie sur la solidarité desp"L e tuZ^'- ^ ''"'"' "'^™''"^ '°^^'' 1-*- «"t^ milUons'd'èÏÏ
« La décadence de la civilisation musulmane qui s'accentue depuis deux siècles vient, disent les musulmans, de la déchéance de sa ^s pente matérielle, résultat de l'ignorance économique. ^
scollsriaue ' d" '^'" T"^' ""'''''""" ''''' "^^ lapparition d'une certaine scolastique. des confréries musulmanes, bien qu'en réalité l'islamisme soit oppose a toute conception d'un caractère sacerdotal
«Ce declm entraîna les classes éclairées et les intellectuels vers
la tecCnl'"'"" ''"' "°"' ^ '' '™' '"'^"'='- " "°"^ ^"'«'^'t d'apprendre r,et^^ ''"V"°"' "^"'î""' '^■°"™'- l^^fgement nos écoles à la science pour améliorer rapidement notre état actuel.
l'OcriHe'!!^ ^\^l '°""'"' '^"' '"^ '°"'^" musulmane doit demander à
oc a nu , V "'t ""' '''' P'^'=^ '' "^ P«"™"t ^™i^ "" ■=^^actère
une L /''"'■ ^ °<='='dentalisation de la société musulmane est
une grande erreur.
nati'nn^"!,''"^! musulman, j^ .^ef de l'État doit être l'élu de la r '!;• , "''* '"P"^""' ^' ''^^^^"t"' '« régulateur de tout
e système politique. Il est personnellement responsable soit envers le Lheriat. soit envers la nation.
vite ^ort^'^'^f '■■'"' P°"™''' PoUtiques sont tout-puissants, l'activité politique domme toutes les autres. En Orient, le pouvoir exécutif, le pouvoir législatif et le pouvoir contrôleur ont chacun leur corn-
252 ANGOR.\, CONSTANTINOPLE, LONDRES
pétence, leurs attributions spéciales, leur indépendance : tel est le régime qui répond à l'esprit du Chériat. »
Telle est la thèse de l'Islam ; et ce que nous appelons son évolution, son modernisme se trouve être, en réalité, le retour aux origines. Le mouvement actuel, issu d'El-Azar, a été fortement influencé par l'Anatolie.
A leurs premiers pas, les nationalismes musulmans se basaient à peu près uniquement sur l'idée de patrie : posséder son sol, ne plus être soumis au joug étranger. « Après, nous songerons à l'organisation sociale », disait-on un peu partout. Et puis, le temps a marché, les répressions ont fait leur œuvre. Répressions aux Indes, en Egypte, en Mésopotamie, guerre à outrance contre la Turquie.
Les nombreux exilés musulmans placés dans les grands centres européens n'ont pas trouvé que tout y fût pour le mieux. Ils ont étudié de près les crises sociales de l'Europe, son malaise économique, son incertitude. Ils connaissent les raisons du sourd mécontentement qui la mine, et leur désir le plus pressant est d'éviter à leur pays les maux que nous subissons.
Les nationalismes orientaux redoutent pour eux-mêmes l'inquiétude qui nous étreint et ce demi-communisme dont l'Europe est atteinte. Ils en conviennent ouvertement : la situation sociale de l 'Occident leur semble des moins enviables, ils trouvent sa prospérité économique beaucoup plus apparente que réelle et bien chèrement payée par le malaise qui la ronge.
La France leur paraît moins atteinte matériellement et intellectuellement que les autres peuples européens, mais elle est lente à comprendre ce qui ne la concerne pas directement.
Comment éviter aux pays musulmans, dont les frontières vont s'ouvrir, la contagion du grand malaise européen ? En recourant de préférence à la France pour l'indispensable apport qu'ils entendent rechercher, mais cela, en toute indépendance.
« Ne vous occidentalisez pas » : c'est la base de toute la doctrine pour la politique intérieure. « Restez vous-mêmes, ne singez pas », disait devant moi aux paysans de l'Anatolie, sous une forme plus familière, DjellaleddineArif bey. Cela ne veut pas dire hostilité contre
l'Europe, mépris de ses institutions; mais chacun doit e^arder les siennes, chacun doit vivre selon les lois et les coutumes qui conviennent à son tempérament. Ce langage, les Orientaux le saisissent à merveille. S'il arrive encore à l'Orient d'envier la prospérité matérielle de l'Europe, il ne désespère aucunement de l'acquérir par son travail et son adresse. Le dogme des peuples supérieurs a fait son temps, et, lorsque quatre cent miUions d'êtres pensants partagent une même conviction, elle a des chances de faire son chemin.
Que] est, en cet automne 1922, l'état social de l'Asie ?
La Turquie nationahste, ses chefs, son drapeau ont conquis de haute lutte l'indépendance. L'AnatoUe est libérée; bientôt Constantinople et Andrinople seront turques. La Grèce a chèrement payé sa fohe, mais ses armées sont restées fidèles jusqu'au bout à l'abominable système de destruction radicale du pays et de ses habitants ; les derniers crimes ont encore surpassé en horreur, en sadisme, tous les précédents.
L'Angleterre est vaincue. Elle le sait, mais elle parvient encore à le dissimuler.
La victoire turque, sa marche foudroyante ont été lentement, sagement préparées. Lorsque tout fut prêt, les chefs tentèrent un dernier effort pour éviter de nouvelles effusions de sang, de nouveaux ravages : Féthi bey partit pour Londres; on dédaigna de l'entendre.
Les armes ont parlé. Il a fallu, malgré tout, vivre, gouverner,
élargir l'organisation intérieure au fur et à mesure des besoins nouveaux,
légiférer, administrer, comme si l'état de paix existait ; car le pays
ne peut attendre : les nécessités quotidiennes sont toujours là, et
c'est pour ne les avoir pas négligées que les Turcs sont aujourd'hui
en mesure d'utiliser la victoire et qu'ils peuvent faire figure d'État
complet, déjà solidement constitué.
L'Asie fut conviée à Angora ; elle vint s'y rendre compte des résultats obtenus. Ses délégués se mêlèrent à cette vie si particulière de la capitale anatohenne. Ils observèrent.
Par son double effort militaire et civil, par l'ordre de son organisation intérieure, la Turquie nationaliste s'est donc solidement établie. Les petites républiques musulmanes du Caucase et de la Caspienne, les musulmans de Crimée sont dirigés par elle.
Khivas, Boukhara, le Turkestan, républiques turques dont les Soviets reconnaissent l'indépendance, se sont fédéralisés. Le turquisme possède donc en Asie antérieure une forte base, une position inexpugnable.
Les Kirghizes, les Tatars, les Bachkirs obéissent aux officiers turcs.
En Afghanistan, où Djemal pacha était le grand maître, ayant eu l'adresse de s'effacer, en apparence, devant l'émir, il laisse une armée afghane solidement organisée ; l'équipe turque demeure ; elle ne manque pas d'hommes de premier plan : l'œuvre sera continuée.
L'Afghanistan se vante avec raison d'avoir, le premier, conquis de haute lutte son indépendance, en battant les armes anglaises. Il est intimement uni à Angora ; son but est la libération prochaine de l'Inde et la formation de ces républiques hindoues, que Djemal pacha a lentement préparée. Ce n'est plus qu'une question de temps, de peu de temps.
Tout cela constitue un solide arrière qui saisira chaque occasion de s'affermir. Le féodal Afghanistan, intensément religieux, veille sur l'Inde. Lorsque les armées afghanes descendront vers leurs coreligionnaires, qui pourra les en empêcher ?
La Perse est perdue pour l'Angleterre. L'Irak est entre les mains des Turcs. Ce ne sont pas quelques escadrilles d'aviation britannique qui modifieront la situation. J'ai vu, à l'œuvre, les merveilleux aviateurs d'Ismet pacha ; aujourd'hui ils ne manquent plus d'appareils.
L'Egypte touche au but, elle aussi. Pour elle, comme pour toute l'Asie musulmane, l'heure des réalisations a sonné, et il suffirait d'un petit nombre d'hommes énergiques, conscients de leur force réelle, ayant travaillé la question sous toutes ses faces, ayant fait vœu de patience et d'abnégation totale !
Aux phases décisives de la vie des peuples, il se trouve toujours
un chef qui incame en lui le génie de la résistance et se dévoue tout entier : talent, jeunesse, ardeur à vivre, il jette tout dans la balance.
Jamais la Turquie ne saura trop reconnaître ce qu'elle doit à Moustafa Kémal pacha.
Pendant bien des années encore, l'Anatolie restera Je foyer vital de|ce renouveau asiatique. Ce renouveau, les chefs militaires le dirigeront, le canaliseront; les intellectuels le guideront. L'expansion déjà formidable de la langue turque continuera par tout le monde musulman. Le turc est aujourd'hui la langue noble, celle du vainqueur, celle des chefs.
Tenter de s'opposer à de tels courants, c'est folie pure. Ils sont le résultat de la grande guerre, de l'âpreté allemande, de l'incompréhension anglaise, des espoirs russes. Leur puissance serait supérieure à celle d'une Europe étroitement unie; que n'est-elle pas en face d'une Europe profondément di\dsée !
J'ai vu sur place les premières tentatives, les premiers étonnements de l'Orient devant le succès; les jeunes nationalismes avaient encore des timidités, faisaient des réserves devant la rapidité même des avantages obtenus. Aujourd'hui, c'est la grande i\T:esse du triomphe ; lorsqu'ils auront repris haleine et jeté bas les derniers obstacles, la vigueur de leurs organismes surprendra tous ceux qui ne piirent pas la peine d'observer les premiers s^Tnptômes de leur victoire.
Ces nationalités turques et turco-mongoles sont-elles une menace pour l'Europe ?
Aucunement, si elle parvient à comprendre ce qui les anime : ce n'est pas l'esprit de 'conquête, mais le profond désir de vivre librement chez soi. Chacun a, dans sa maison, immensément à faire pour bien des années. Tous ont sous les yeux le terrible exemple du chaos russe. Ils le haïssent et le redoutent ; la leçon d'ordre enseignée par l'Anatolie est leur modèle.
Quel doit être le rôle de la France dans ce grand domaine oriental, où partout elle est sollicitée d'exercer sa véritable action, d'être
l'amie, la conseillère, et non l'intruse ? Quelle doit être sa fonction pacificatrice entie l'Euiope et l'Asie ?
Exercer le raisonnement le plus large, donner le conseil le plus désintéressé, donc le plus vrai. La politique du mensonge a peidu l'Angleterre impérialiste. L'Orient a soif de véiité toute claiie, toute simple. Il n'accueillera dorénavant que ceux qui cesseront de tout rapporter à eux-mêmes, qui sauront se placer au point de vue des autres. Il attendra de nous une participation effective, mais basée sur l'association, tâche infiniment délicate, qui exige du talent, une intégrité absolue. Le tact, un jugement sûr, le sens de la mesure, ces qualités très françaises s'imposeront. Le principe de la collaboration devra être rigoureusement observé.
Dans le grand gâchis occidental, nous représentons le seul élément stable : notre vitalité, notre logique ont survécu alors que tant d'autres viennent de sombrer. Nous n'avons guère varié dans notre ligne, dans nos idées ; l'Orient le reconnaît. Il sait que nous n'avons aucun esprit de conquête.
Sa déception récente au sujet de l'Amérique est immense ; trompé, comme nous, parles déclarations du président Wilson, il avait d'abord passionnément cru en elles ; cette croyance fut le point de départ du nationalisme turc. L'Amérique, sollicitée d'agir en arbitre, répondit à cet appel par l'envoi de nombreuses missions mi-commerciales, mi-religieuses qui, se jetant corps et âme dans la croisade anglicane-orthodoxe, tentèrent de mettre l'Anatolie à feu et à sang. La plupart des missionnaires américains sont les grands responsables des organisations révolutionnaires formées par les minorités chiétiennes en pleine Anatolie ; ces organisations faillirent un instant submerger le Gouvernement d'Angora; c'est alors seulement que Moustafa Kémal pacha se résigna aux répressions inévitables, et les siens lui firent grief d'avoir tant tardé à y procéder. Elles étaient devenues ime question de vie ou de mort. Cela, je l'ai vu sur place en mai 1921.
Que n'avons-nous repris plus tôt notre liberté pleine et entière sur le terrain oriental!
Il y aura quelques fautes à ne pas commettre, et ce sont des fautes tout anglaises : absence de compréhension, hauteur, produits de la théorie absurde du peuple supérieur. L'Orient n'en veut plus ; il va jusqu'à prétendre que le peuple le plus orgueilleux qu'il ait rencontré sur sa route a commis, ces dernières années, plus d'infractions à la bienséance et à l'honnêteté que n'en ont jamais fait ses tribus les plus arriérées.
Il vaudrait mieux aussi ne pas imiter, sous prétexte de réalisme^ ce formidable égoïsme qui ameute aujourd'hui contre lui l'univers entier.
Plus de partis pris, plus de thèses toutes faites, un peu moins de scepticisme, de la bonne humeur, de l'élan, voilà ce que l'on attendra de nous.
Entre un Français et un Anatolien, la différence est moindre que l'on ne l'imagine. L'Anatolien a, souvent, moins de préjugés sociaux, moins d'ignorance devant ce qu'il ne connaît qu'à demi. Sa vue d'ensemble est plus large, sa confiance dans ses chefs n'oblitère pas sa perspicacité, mais elle facilite sa vie et le rend optimiste. Son sens critique si finement aiguisé le préserve de nos illusions.
En Anatolie, le chef mihtaire ou civil qui a déçu les siens doit s'effacer ou disparaître ; celui dont le dévouement et le talent ont triomphé a le droit d'exiger le respect et l'abnégation de tous.
C'est bien l'un des traits les plus marquants de l'Orient que ce sens critique, cet esprit d'observation qui, en un chn d'œil, jauge le personnage placé au-dessus de lui ou sur le même plan, et le juge. Dans toute controverse avec les Orientaux, la seule armure efficace est une parfaite sincérité et l'absence de toute vantardise. Ils possèdent, à un degré rare aujourd'hui, les plus hautes qualités du cœur. Faire appel à leur amitié, c'est désarmer de suite leur impitoyable humour et gagner toute leur bienveillance.
Jamais ils n'abuseront de la confiance qui leur sera témoignée, car leur très grande fierté admet en face d'elle une fierté pareille.
Fin
GAVhis-Angora.