CHAPITRE IX
Entre Paris et Londres
Ceci est une très vieille histoire : elle remonte à 1920; mais une histoire anglaise ne vieillit pas comme une histoire française ; nous avons des renouvellements que nos voisins ignorent. Eux procèdent par évolutions si lentes que des siècles s'écoulent entre les commencements et les aboutissements. Deux ans ne comptent donc pas pour nos voisins britanniques, et ce récit pourrait être d'aujourd'hui.
C'était en juin 1920. Je rentrais de Constantinople, ayant vu les effets du coup de force anglais du 16 mars 1920. J'avais longuement parlé, là-bas, dans leurs retraites cachées, avec les nationalistes qui guettaient l'instant favorable pour passer en Anatohe ; et vraiment je possédais, autant qu'il était possible, les éléments de la question. Je voyais combien notre alliée d'alors s'embourbait dans le marécage oriental, combien, seuls, nous étions en état de lui tendre la perche. Je comprenais, en ayant eu toutes les preuves devant les yeux, que, sans nous, elle était perdue.
Au retour, je trouvai le président du Conseil fort renseigné, mais aux prises avec le problème allemand d'une part et l'intransigeance
de M. Lloyd George de l'autre, ayant de plus, devant lui, un Parlement et une opinion publique totalement ignorants de la question turque. Les propagandes anglo-arméno-grecques avaient fait leur œuvre, personne ne les ayant contredites, et la confusion était telle, en France, dans les esprits, que la vérité si simple, mais si neuve, paraissait incompréhensible, excessive surtout. Je tombais, en plein élan, dans le magasin de porcelaines, et les objets fragiles valaient alors leur pesant d'or. L'alliance était un dogme intangible. Nul ne voulait comprendre que, pour la sauver, le meilleur remède était de cautériser les plaies au fer rouge de la vérité.
Après quelques jours de nombreux entretiens sans résultat appréciable, je déjeunais dans une maison qui réunit volontiers tout ce qui compte soit en politique, soit en diplomatie. Je trouvais là deux personnalités de l'ambassade d'Angleterre, venues pour m'y rencontrer.
J'attaquai de suite et à fond; j'étais si documentée, j'avais tant à dire que l'éloquence coulait de source. Ils écoutèrent avec cette attention soutenue que les hommes de l'élite intellectuelle anglaise ne ménagent pas à qui les intéresse. Ils furent charmants, courtois, compréhensifs, étonnés surtout, du moins ils surent le paraître, et, me questionnant, m'entourant, ils me prièrent, avec insistance, de bien vouloir porter moi-même à Londres ce qu'ils venaient d'entendre « à leur profonde surprise, à leur immense indignation ». Le Foreign Office, Downing Street seraient prévenus. J'étais assurée du meilleur accueil ; mes révélations ne manqueraient pas d'impressionner vivement les autorités responsables et d'amener de profondes transformations. Les agents coupables seraient révoqués, je pouvais en être certaine. Tout ce que je dévoilais était totalement ignoré. — Vraiment ? — Oui, absolument.
Je partis donc pour Londres.
Juin 1920
Londres est, tout autant que Paris, une incomparable synthèse. Dans cette atmosphère londonniene, toute imprégnée de préjugés,
d'habitudes, d'un certain mysticisme, d'un goût tenace de l'effort, quel qu'il soit, que de clairs-obscurs apparaissent, tout à coup, dans l'exquise lumière de juin! Le ciel de Londres a des tonalités rares, des ors et des gris incomparables. Les intellectuels de Londres ressemblent à son ciel.
Pour saisir ce que le peuple anglais et ses chefs cachent sous leur « self control », pour les comprendre, il faut aller les trouver là-bas, les voir en pleine action, en pleine lutte, dans leur ambiance si particulière.
A Londres, tout est combat en bonne et soUde forme, avec des règles de jeu fortement équilibrées. Tout est un duel entre deux êtres, entre deux actions, entre deux idées, entre deux buts ou deux thèses. Tout duel suppose des feintes et des reprises, tout jeu sous-entend une large part de bluff. C'est à l'adversaire d'en tenir compte, à lui de ne se laisser ni surprendre, ni duper. *
« Jamais l'on ne doit céder sur quelque terrain que ce soit, sans avoir, au préalable, combattu à fond. Les concessions ne s'accordent pas; elles doivent être arrachées de vive force. » Ces mots du colonel Lawrence résument toute une doctrine. Émis par la voix incisive, bien posée d'un jeune combattant en pleine forme, auquel nous devons quelques rudes enseignements, ils sont intensément suggestifs.
L'on peut tout dire à Londres, avec une incroyable hberté de parole et d'argument, à condition de ne pas enfreindre les lois du protocole et de rester strictement dans les données précises du débat. La grande école d'Oxford, d'où sortent la plupart des jeunes athlètes en pohtique étrangère, leur enseigne les détours de la dialectique. Ils ont une souplesse, une sûreté dans l'improvisation, un développement du sens intuitif qui leur donne sur l'adversaire étranger une supériorité dont volontiers ils abusent. Leur manque de logique le déroute ; leur fantaisie le déconcerte.
S'il se trouve, à Londres, un très grand nombre d'hommes d'esprit robuste, mais moyen, indifférents à ce qui n'est pas l'idée couramment admise, il est aussi là-bas de frappantes individualités ayant une verve, ime richesse d'impressions, ime originadité que pous possédons rarement à ce point. Dégagées souvent de toute entrave, de tout
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scrupule, méprisant le bon sens, l'exactitude, elles se lancent à corps perdu dans l'idée fixe. En Angleterre, chacune de ces personnalités a sa phobie ou son amour particuher qu'elle défend avec une fougue et un acharnement que le milieu favorise.
Londres porte à toutes les outrances : question de climat, de cadre effet d'une certaine monotonie, du reploiement sur soi-même, du sérieux souvent excessif, de ce rien d'ennui qui émane des êtres et des choses. Tout entraîne à concentrer sur la lutte intellectuelle, commerciale ou sportive le trop plein d'énergie. Il est naturel, ici, de reprendre, jour après jour, une pensée unique, un même geste, d'y adapter sa vie, ses goûts, ses joies mêmes, ce qui ne se peut guère à Paris, dans l'éparpillement des occupations, sous la nécessité de tout connaître, de tout assimiler, de renouveler à tout instant les arguments ou la doctrine.
A Londres, les impondérables ont tôt fait de vous entraîner dans leur tourbillon. Ils effritent silencieusement les résistances, circonviennent le nouveau venu, le dépouillent peu à peu de sa pleine indépendance. Il ira, sans savoir pourquoi, se placer de lui-même dans la case spéciale qui lui est assignée pour la durée de son séjour en Angleterre. Quand vous avez la chance de tomber juste sur celle qui vous intéresse, que de découvertes rapides, que de temps gagné ! Ici tous les échos de la planète résonnent en larges ondes sonores. Pour les entendre, il ne s'agit que d'écouter.
Tout est étrange et nouveau, quand, api es des années d'absence, les expériences antérieures se sont atténuées. Tout se meut dans un monde où l'archaïsme le plus obstir.é, les idées les plus avancées se rencontrent. Londres se relie à runi\'ers par mille fils imperceptibles : un exotisme très particulier, très pénétiant le démontre.
Que de vigueur latente, de vitalité parfois brutale dans cet ordre presque sans lacunes, qui a le gros défaut d'accoutumer les masses à se laisser porter où le courant les mène, dans une grande passivité laborieuse. Par contre, les pires audaces de la pensée et de la parole sont admises, si, les réservant pour un cercle tout intime, vous ne songez pas à les répandre. Le système de spécialisation dans une case
du grand échiquier est la loi suprême. Ne cherchez pas à l'enfreindre, sinon vous serez brisé.
Le Foreign Office est très vieille Angleterre. Tout y garde la forte empreinte du passé, et, dès l'entrée, s'impose cette curieuse, cette indéfinissable ambiance faite de lois historiques, de traits de caractère, de coutumes désuètes, mais tenaces, et d'un peu de suspicion. Instinctivement, le visiteur étranger y assouplit sa voix, son geste et jusqu'à sa pensée. L'insupportable attente ne lui sera pas infligée ; la ponctuaUté de Londres est l'un de ses charmes. Vous pénétrez dans le sanctuaire, sans avoir usé vos nerfs et votre élan. Mais qui pourrait décrire le charme de l'un de ces salons de travail tout intimes, vrai studio anglais, orné de vieilles gravures, de délicieux bibelots anciens, de ces vieilles pendules qui sont la joie des yeux et des oreilles. Les fenêtres ouvrent sur de grands jardins remplis d'arbres et de fleurs. Vous croyez vous retrouver dans un cadre famiher et, tout de suite, la confiance naît. Vous entrez dans le vif de la question. Votre interlocuteur sait déjà ce que vous lui apporterez, ce que vous demanderez en retour, et, suivant la formule anglo-saxonne, il prendra le temps d'épuiser à fond le sujet.
Ici, votre illusion commence. Cette attention qui vous est donnée, ce soin extrême d'enregistrer chacune de vos paroles vous impressionne favorablement. De plus, votre partenaire connaît admirablement le sujet qui vous occupe. Aujourd'hui, pour vous plaire, il le traitera en grand lettré, jettera des notes claires sur les points obsciu"s. Il recherchera le débat contradictoire pour mieux pénétrer dans votre pensée. Il sera charmant, fantaisiste, et vous vous efforcerez de le suivre et de traiter moins gravement un sujet très grave. Le facteur de sympathie individuelle est intervenu : certains Anglais en jouent avec un art incomparable.
A ce point de la discussion, vous direz sans ambages toute la vérité. Elle sera reçue sans irritation; il vous sera répondu en toute
courtoisie. Ainsi, jamais le dialogue ne dépassera les limites au delà desquelles tout se brouille et s'obscurcit. Vous entendez qu'à Londres les hommes d'État s'émeuvent de l'hostilité que leur témoigne l'opinion publique française : les difficultés de l'Angleterre vous seront exposées :
« La lutte, l'on pourrait dire la guerre interalliée, ne peut se prolonger davantage. Pour l'Orient, oui, l'intransigeance de nos hauts fonctionnaires coloniaux est vraiment regrettable, et le zèle de leurs agents tout à fait excessif. Croyez bien que les faits que vous signalerez ne se renouvelleront plus. Mais ne faudrait-il pas en revenir aux zones d'influence, système si pratique, et cesser d'intervenir dans celle du voisin ? »
Sous une forme moins catégorique que celle du colonel Lawrence, c'étaient à peu près les mêmes mots. « Prenez les Turcs; laissez-nous les Arabes »; comme si les Turcs et les Arabes étaient à prendre ou à laisser.
L'attaque voilée contre la méthode française abordait les points vulnérables : « Vous ne nous donnez jamais un exposé vraiment clair et complet de vos griefs ; votre Gouvernement se plaint, mais il ne conclut pas. Que veut-il, en réalité ? Nous sommes contraints par les dangers qui nous menacent d'avoir une politique active, et nous ne pouvons pas attendre. Les exigences du moment nous entraînent à des voltes soudaines, et vous incriminez alors « la perfide Albion ». Nous, nous n'avons jamais donné d'adjectif à la France; ceci, vous devez le reconnaître. Voyez comme la presse chez nous évite, jusqu'ici, de répondre à vos attaques, avec quelle mesure elle traite les difficultés qui nous divisent. Au Levant, la situation entre l'Angleterre et la France est une situation tragique : toute la paix du monde va dépendre de ce règlement oriental. »
Les vues les plus larges, les plus exactes sur les bouleversements asiatiques étaient exprimées : « Nous avons été un peu lents à comprendre; mais, vraiment, nous avons compris. Nous agirons en conséquence. Chez vous, l'on a compris plus vite ; mais adaptez- vous vos actes à vos découvertes ? Je ne le crois pas. »
Sous cette parole élégante et précise, les deux formules se posaient : la nôtre brillante et rapide, mais arrêtée à mi-chemin, hésitant devant
1 e geste décisif ; la leur plus lente, plus défiante aussi, pesant longuement le pour et le contre, mais toujours prête au violent coup de barre des réalisations positives, et possédant, au loin, ces grands ou petits aventuriers, habiles metteurs en scène, experts à poser les mines qui explosent au bon moment, et que des hommes charmants et délicats, pareils à celui qui me répondait alors, désavouent avec élégance et soutiennent avec énergie.
Les deux forces essentielles de l'Occident, qui émergent de la grande guerre, allaient-elles se séparer ou s'unir? Paris espérait encore contre toute espérance, tandis que Londres ne s'attardait pas aux tergiversations. Londres consentait à discuter sur la recherche des moyens curatifs : large politique musulmane, fin de la politique de conquête, évacuations militaires prochaines, préparées par une pohtique indigène adaptée aux circonstances.
L'aimable causeur préconisait une véritable entente anglo-française, seul espoir de paix en Orient, entente qui neutraliserait la virulence des extrémismes, attirerait à elle les éléments d'ordre, les appuierait, sans les compromettre, organiserait ime politique économique active qui ne serait plus anglophobe d'un côté, francophobe de l'au^-re, enfin qui ferait moins d'information et plus d'action effective, moins de polémique locale et plus de pohtique réahsatrice.
N'était-ce pas la formule idéale, exactement contraire à celle qui fut suivie ?
« La nécessité du travail en commun s'impose ; il y a place pour tous; malheureusement, il est difficile de raUier à ces idées les équipes plus disposées à se combattre qu'à collaborer. »
Il me semblait entendre ce qui venait de m'être dit à Eski-Chéir et à Koniah, et rien n'était plus étrange que de retrouver dans cet asile raffiné de la vieille Angleterre les paroles prononcées, quelques semaines auparavant, dans un camp mihtaire turc, par un chef turc que traquaient de toutes parts les forces anglaises et qui, pied à pied, luttait contre elles pour sauver son pays.
Alors, il était encore facile de faire le geste qui répare; mais, depuis lors, les actes de cruelle injustice s'étaient multiphés.
Le lendemain, dans un cadre bien différent, j'allais rencontrer le fameux colonel Lawrence dont tout Londres m'avait parlé dans les termes les plus différents, les ims disant : « ce génie », d'autres : « cet aventurier », et tous : « cet homme extraordinaire ».
Dès le premier entretien, serré, tenace, véritable combat, il fut aisé de reconnaître la valeur de l'intelligence et le brio de notre implacable adversaire. Il ne s'en cachait pas : oui, c'était lui qui avait mené la lutte contre nous au Levant. Pourquoi ? En 1916, notre refus de laisser débarquer les troupes anglaises à Alexandrette prolongea la guerre de deux ans, et le désastre des Dardanelles en avait été la conséquence. — Comme j'étais assez ahurie devant ces déclarations dont je n'étais pas en mesure d'apprécier l'inexactitude, le colonel Lawrence continuait : pour nous « punir », le Civil Service organisa de suite son action antifrançaise au Levant. Nous avons absolument voulu aller en Syrie, on nous prépara une Syrie où nous ne pourrions vivre. « C'est mon œuvre personnelle, ajoutait le colonel Lawrence. Vous avez voulu lutter à Constantinople, nous vous y avons donné les leçons les plus dures. »
Ceci n'empêchait pas le jeune professeur d'Oxford d'ajouter que le général Milne avait été au-dessous de tout, et que les fonctionnaires anglais en Turquie semblaient atteints d'impéritie chronique; mais, par contre, si l'équipe de Turquie ne valait rien, disait-il, celle des pays arabes était de premier ordre, et l'affaire de Palestine pouvait passer pour un modèle d'organisation.
« A Jérusalem, nous avons un as : Stone ; il applique la nouvelle formule politique du Civil Service. Herbert Samuel, qui va prendre la direction, est une étoile de première grandeur. Aucun courage personnel, mais un esprit remarquable ; son plan palestinien conciUe la question juive et la question arabe.
« Curzon est attaqué à fond, ces jours-ci; il va d'échec en échec et touche à la fin de son règne. La formule du coup de force a fait son temps : elle est par trop vieille école. Lloyd George prend de plus en plus la direction au dedans et au dehors. Il se fait bolchevik avec
les bolcheviks, extrémiste avec les extrémistes ; il a compris la puissance du nationalisme et sait que rien ne peut arrêter cette force nouvelle. L'Asie en a pour cinquante ans au moins ; nous lui avons passé ce mal au moment où nous commençons à peine à en guérir. Elle n'a plus de fanatisme reKgieux : le nouveau fanatisme, le fanatisme patriotique remplace l'autre. Il est tout aussi virulent. »
Ensuite, vive attaque contre la France, libérale chez elle, rétrograde au dehors. L'Angleterre, rétrograde chez elle, libérale au dehors, ne veut pas supporter en Orient le poids de nos erreurs. Elle préfère travailler seule. Travailler avec nous est impossible : nous comprenons toujours trop tard.
« Ce sont les erreurs de vos hauts fonctionnaires en Syrie qui vous firent perdre la Cilicie. — Votie œuvre personnelle n'y serait-elle pour rien ? — • Non, certes; mais je vous assure que je n'ai pas eu si grand mérite : il n'y avait qu'à vous laisser faire. » Et avec quelle passion contenue, quelle verve ce lutteur acharné étalait toutes nos fautes, toutes nos lacunes; car sur le terrain oriental l'Angleterre ne peut excuser d'autres erreurs que les siennes. « Nous sommes le premier peuple du monde ; nous n'avons besoin de personne et voulons agir seuls. »
Rude adversaire, tout frémissant encore de la guerre qu'il venait de mener contre nous, Lawrence ajoutait : « Tant mieux, si tout va mal : c'est quand tout semble perdu que chez nous Ton fait appel aux vraies forces ; nous ne valons \Taiment quelque chose qu'à la dernière extrémité ». Toute la fougue de l'homme jeune qui vient de vi\Te en pleine épopée, de créer un royaume, éclatait. Il se montrait, physiquement et intellectuellement, l'un de ces grands féhns, souples et ardents, que l'Angleterre élève et dresse avec le soin le plus minutieux et qu'elle lance à certains moments dans l'arène, pour les en retirer par la suite et les préparer à d'autres luttes.
Alors, il se retrempait à Oxford, à «■ Old Soul's Collège », aux sources premières de son développement intellectuel. Cette prodigieuse individuahté s'exprimait en toute indépendance. Pour lui, le centre de l'effort anglais était à Bagdad, la vraie capitale arabf'. Bagdad devait prendre le premier rang. Damas deviendrait une ville de province
bien sage, facile à tenir. C'est de Bagdad que les Anglais, utilisant les Arabes, tiendront l'Asie, en canalisant l'indigène, en l'encourageant même à entretenir une nombreuse armée pour la protection des frontières et la sécurité intérieure. Les Anglais se feront les « conseillers », les «administrateurs » du nouvel empire.
Les Arabes seront les soldats; les Palestiniens, les techniciens, les contre-maîtres, les instructeurs civils de cette immense organisation nouvelle.
La question d'Egypte se résoudrait par un retour au système de Cromer, appliqué sur une large échelle, et, d'ici peu, l'agitation cesserait. Aux Indes, des méthodes nouvelles seraient appliquées par le nouveau vice-roi, homme de grande valeur, tout prêt à réparer les erreurs de Curzon. Tout ceci marquera la fin des califats, formules surannées dont les peuples ne veulent plus.
La Perse est perdue pour l'Angleterre, momentanément tout au moins : n'importe, on la reprendra.
Lawrence ne mettait pas en doute la vitalité de la Turquie nationaliste.
« Au Turkestan, à Tachkent, le mouvement national conduit par Enver est en plein essor ; et personne n'ose s'attaquer à lui. Nous avons lâché, au Kurdistan, notre affaire déplorablement conduite, et deviendrons plus nationalistes que les nationalistes, s'ils nous laissent la paix à Constantinople.
— Mais votre erreur turque ?
— Oui, vous connaissez nos fautes : là, l'équipe s'est trompée ; mais il est encore temps d'y parer; nous devons modifier la formule et apprendre à hurler avec les loups, puisque l'Asie s'engage à fond dans le fanatisme patriotique. Ce n'est pas vous qui êtes notre véritable ennemi asiatique, mais la Russie qui se reforme et comptera d'ici peu. Voilà pourquoi nous nous faisons bolcheviques, ménageant l'adversaire d'aujourd'hui, de demain sur le terrain oriental. »
Pour ce qui nous concernait, la thèse de Lawrence, qui était celle du Civil Service, pouvait se résumer ainsi : « Soyez sages, cessez de nous combattre inutilement : nous sommes les plus forts. Gardez provisoirement votre petite Syrie. Travaillez avec nous à Constantinople,.
mais très au second plan ; tâchez d'améliorer vos méthodes, et, si vous ne le faites pas, nous sommes en mesure d'agir sans vous. L'Orient connaît notre force. »
C'était bien l'orgueil britannique, son incroyable confiance en lui-même, grande force du Civil Service et de l'Intelligence Department. Le dressage est vraiment prodigieux dans cette grande école qui formait tout un personnel pour l'Inde et pom: l'Egypte : pas de scrupules; la seule loi du jeu : réussir. Les facultés combatives sont développées à l'extrême. Lorsque, celles-ci se donnant libre cours, un accident se produit, ce qui venait d'arriver au colonel Lawrence, une douce retraite momentanée le faisait oublier.
Un seiil de mes arguments avait porté : l'exaspération de notre armée du Levant devant les procédés anglais et, par conséquent, sa sympathie pour les peuples opprimés par l'Angleterre. Ce danger, dont il connaissait toute la réalité, le laissa muet.
Au moment où notre match venait de prendre fin, le portier de mon hôtel me remettait une lettre de Constantinople, qui se terminait ainsi :
a Nos amis d'Albion sont pareils à la grenouille qui veut être aussi grosse que le bœuf. Nous en arrivons au moment où elle paraît être sur le point d'éclater. Elle commence à le comprendre. Que va-t-eUe faire ? Tout l'univers la regarde. Par fol orgueil, va-t-elle vouloir tenir le coup ? Cela est tout à fait passionnant pour nous qui sommes aux premières loges, et nous attendons avec impatience ce que demain donnera. »
Accotée contre le Foreign Office, la maison rivale, celle du Gouvernement, semble quelque ancienne et exquise demeure de la province anglaise, toute en recoins, en corridors interminables. Une multitude de petites pièces donnent sur des jardins du quinzième siècle, dont les très vieux arbres touchent au terme de leur vie. Tout cela, gai, confortable, d'ime intimité communicative. Il faut un grand appel à l'imagination pour concevoir que, de cette quiétude apparente, émanent les décisions qui modifieront l'équilibre imiversel, que cette jolie enclave du passé, dont les roses ont des parfums si doux et si surannés, s'appelle Downing Street.
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Au dedans, l'épaisseur des murs maintient une fraîche atmosphère que tempèrent les fenêtres grandes ouvertes sur la chaleur de juin. Des gazouillements d'oiseaux se mêlent au cliquetis léger des plateaux du thé. Voici cinq heures : c'est vendredi, veille du week end. Les visages sont joyeux, mais serait-ce lundi que les questions les plus graves rencontreraient le même sourire. Ce sourire est ime force et toute une pohtique.
Phihp Kerr, secrétaire particulier de Lloyd George, m'offrait la tasse de thé traditionnelle. Le Premier était fatigué, et ses médecins lui défendaient de parler; mais, au cours du long entretien que j 'allais avoir avec celui qui traduisait si éloquemment la pensée de son chef, celui-ci ne pourrait s'empêcher d'apparaître, de voltiger autour de nous, de feindre la surprise, de s'excuser de son indiscrétion, et le sourire de Phihp Kerr trahissait l'amusement que lui procurait l'incorrigible curiosité qu'il connaissait mieux que quiconque.
Ainsi, j'avais entrevu la silhouette un peu falote du maître de l'Empire britannique, de celui dont chacun ici nous disait : « Il a du magnétisme », comme si cette explication un peu courte devait répondre à tout, et, n'ayant pas été magnétisée, je ne regrettais pas d'avoir affaire à l'homme jeune, au visage énergique, au regard clair, qui le remplaçait auprès de moi, et le petit vieillard qui vint à plusieurs reprises papillonner autour de nous ne me produisit, je l'avoue, pas grande impression.
Ce qui caractérise aujourd'hui ces nouveaux combattants-diplomates et les différencie de leurs prédécesseurs, est un grand désir de plaire. Cette recherche du charme s'appuie sur une parfaite élocution donnée par les grands collèges d'Oxford. Ils ont une façon toute particulière d'accentuer le mot essentiel ; cela prête à toute la phrase une pénétrante harmonie. Lorsque le courant de sympathie s'est établi, la discussion perd toute âpreté, et quel admirable appoint que celm de la bonne humeur, ce qui n'empêche pas — au contraire — la tactique d'être tout aussi combative que dans la maison d'à côté.
Philip Kerr déclarait, lui aussi, que la situation orientale était tragique. Il définissait le malentendu anglo-français comme « une querelle psychologique plutôt que politique », ce à quoi je répondais :
« Non, il est tout réaliste et des plus positifs, puisque vous prenez tout et ne nous laissez rien ». A cela s'opposait une réplique toute prête : « Avez-vous jamais clairement exposé ce que vous voulez ? Quel est donc, chez vous, le plan de vos revendications orientales ? »
Si ce reproche était quelque peu spécieux, il contenait cependant une part de vérité. Nos découragements au Levant, nos irritations remplaçaient trop souvent des arguments plus précis. Combien d'expériences allait-il falloir à nos hommes d'État pour comprendre que le seul langage à tenir ici était le plus direct, ponctué même parfois d'un vigoureux coup de poing sur la table de la diplomatie britannique.
Celui qui la personnifiait ne croyait ni au sentiment, ni au scrupule. Il détestait approfondir les questions et les êtres. Son incommensurable ignorance, sa réelle paresse l'en détournaient. Le maniement le plus habile de l'intuition, une impulsi\dté apparente, en réalité parfaitement contrôlée, enfin le fameux « magnétisme », le grand art du bluff étaient ses armes favorites. Elles lui donnaient l'horreur du bon sens français.
« Lloyd George n'est pas antifrançais, nous disait Philip Kerr, mais il est, avant tout, « européen », et s'efforce d'agir pour le grand ensemble de la paix européenne. Il estime que l'Allemagne est abattue pour cinquante ans, si vous n'exaspérez pas son nationalisme. Enfin, de tous côtés, il faut ajuster la paix, ce qui fait que — si justes soientelles — les réclamations de la France ne peuvent primer toutes les autres difficultés. Il nous faut la paix en Europe centrale, il nous faut la paix avec la Russie.»
— Et au Levant ? vous faut-il la guerre avec la France ?
Philip Kerr hésita un instant, s'arrêta, et reprit : « Lloyd George a pour tactique de ne jamais céder avant d'avoir combattu à fond ; les concessions doivent lui être arrachées de vive force : à vous de savoir les gagner, et surtout de savoir ce que vous voulez au moment précis où vous avez chance de le gagner ».
C'étaient, presque textuellement, les paroles du colonel Lawrence.
(( Que Lloyd George prenne garde de ne pas prolonger une fois le jeu ime heure de trop », avais-je dit en rappelant l'action asiatique des Russes et l'état d'esprit de nos troupes du Levant de plus en plus, qui,
G-WL-ïS-Angora.
devenaient nationalistes turques, par le fait même de l'intransigeance britannique.
Je touchais là au point le plus délicat de la grande rancune anglaise : nous avions refusé l'aide militaire en Anatolie ; à cause de ce refus, la campagne engagée contre les Turcs n'était qu'une série d'échecs, et nous étions les véritables responsables des dures pertes anglaises en argent et en hommes. C'est à cause de nous que l'Orient tout entier osait s'en prendre à l'Empire britannique.
Philip Kerr, par contre, n'avouait pas les visées sur Constantinople, qui justifiaient seules l'entêtement à ne rien vouloir céder sur la question de Thrace ; mais il faisait le procès du War Office avec entrain : « Ah ! plus d'action militaire, plus de colonels, de généraux, de missions d'état-major ; que le ciel nous rende les diplomates, les vrais civils ; /nettons-leur un uniforme, s'il le faut ! »
Nous nous étions quittés sur les paroles les plus aimables. « I ne ver had a more interesting talk in my life», avait-il dit, sur quoi j'avais répondu par une vague formule analogue, et je me disais, en montant dans le confortable taxi londonien, qui m'attendait dans la cour tranquille, que, à ces hommes nouveaux, il faudrait opposer chez nous des hommes de formation nouvelle, sachant les combattre avec leurs propres armes, ne cédant jamais, ne perdant jamais patience, pouvant jongler comme eux avec l'argument, et capables d'utiliser, au moment précis, une impulsivité qui les entraine souvent au delà de leur pensée. Ces Anglais ne sont d'aDleurs pas très sûrs de leur affaire : il leur manque souvent la connaissance réelle du sujet ; le sport accapare plus de la moitié de leur temps ; sur bien des points, ils céderaient devant qui saurait tirer parti de leurs lacunes.
Sur le terrain oriental, ils connaissaient à peu près — très rudimentairement — les Arabes ; leur ignorance des Turcs était complète et témoignait de l'infériorité des agents qu'ils entretenaient à si grands frais en Asie Mineure et à Constantinople.
Quelques heures plus tard, je pénétrais dans la demeure sympathiquement désordonnée de la plus vieille Angleterre. Chargée de papiers, remplie de tranquilles fonctionnaires, elle coulait des jours paisibles.
Tout au sommet de cet abri réservé à la Société des Nations, j'étais introduite dans le petit bureau de l'homme qui en est l'âme, lord Robert Cecil, l'une des personnaUtés les plus fortes, les plus volontaires, les plus absolues de l'ancienne école politique anglaise.
L'ardent défenseur de l'Arménie, principal protagoniste de la grande croisade anglicane en Anatolie, disait : « Personnellement, j'ai toujours été hostile au mandat français sur la S>Tie, estimant que qui tient la Palestine tient la SjTie. Nous devons donc forcément nous trouver partout là-bas en confht d'influence avec vous. Mais je n'ai pas été écouté.
« Quant aux Turcs, sauf en ce qui concerne les Détroits, l'Angleterre n'a pas grand'chose à faire avec eux. Les Arabes, oui, voilà le peuple d'Orient qui \Taiment l'intéresse. »
A propos des actes agressifs que je reprochais aux fonctionnaires anglais par tout le Levant, lord Robert Cecil répliquait avec malice : « C'est extraordinaire ! Tout ce que vous me dites, ces reproches que vous nous adressez sont exactement la contre-partie de ce que les nôtres placés là-bas vous adressent. Ah! que voilà bien les querelles « locales » dans toute leur fâcheuse acuité ! »
Il admettait cependant certains de nos griefs, après avoir reconnu les difficultés qui s'interposaient entre Paris et Londres. La solution du htige se trouvait à Constantinople ; mais j'allais entendre l'idée maîtresse de la vieiUe Angleterre sur l'urgence de la paix, de l'indispensable paix qui devait être le but unique de tous nos efforts.
Un petit discours fort bien conduit m'en démontrait la nécessité pressante. Et quel était donc le seul adversaire de cette heureuse paix ? La France, si méchante pour l'AUemagne. Qu'était-ce que la question d'Orient auprès de notre intransigeance, auprès de cette volonté absurde de toucher de l'argent, si \'ulgaire désir !
A cela, je ne pouvais que répondre combien, au Levant, cette paix britannique nous semblait bizarrement conduite.
Chez le plus grand journaliste de Londres, le plus biillant et le plus actif en pohtique étrangère, ce jour-là, de cinq à onze, avec les
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heureux intermèdes d'un thé copieux et d'un dîner exquis, j'allais tenir tête à deux équipes totalement différentes.
Faisant trêve à leurs querelles personnelles, qui sont ici, comme partout, le mobile essentiel de tout effort, la plupart des hommes qui s'étaient ainsi groupés autour d'une tentative individuelle, dont ils avaient fort bien saisi le sens, cherchaient, avec cette habitude de l'utilisation pratique qui leur est propre, à en extraire un résultat tangible.
De tous ces débats que je venais de soutenir un peu partout, quelques faits indiscutables ressortaient : le malentendu entre la France et l'Angleterre aggravait, pour l'une et pour l'autre, les dangers orientaux. Ce malentendu ne pouvait durer sans risques graves. Il était urgent d'apaiser le sentiment français par une vue moins égoïste des intérêts britanniques ; leur exagération même les mettait en péril. La seule menace du traité turc avait décuplé la réaction nationaliste : pourquoi ne pas en venir à un règlement plus équitable envers les Turcs et à un accord sincère entre l'Angleterre et la France ? L'Angleterre n'était pas éloignée d'admettre que, pour apaiser les rancunes et les défiances des peuples asiatiques, il ne lui serait pas inutile d'obtenir, entre eux et elle, l'intervention de son alliée.
Et, pour toutes ces raisons, n'était -il pas urgent d'établir entre Paris et Londres un plus rapide échange de vues et de doctrines ?
Cela était, du reste, la thèse favorite du grand publiciste anglais qui réunissait, ce soir-là, autour de sa table, des individuaUtés très frappantes et dont chacune avait, en plus de ses idées personnelles, une illusion, si ce n'est une certitude.
Au dîner, le colonel Lawrence était assis auprès de moi, et l'on nous avait lancés l'un contre l'autre, un peu comme les coqs des tournois irlandais. Sans nous faire prier, nous avions lutté de bon cœur; le maître de la maison dirigeait le match, les spectateurs en suivaient les différentes phases.
Subitement, mon adversaire feignait de céder, et cela avec une prodigieuse adresse. Réclamant la priorité anglaise absolue sur le monde arabe, il nous reconnaissait le droit de défendre ce nationa-
lisme turc que nous avions découvert, — ceci [en [me regardant fixement, — que nous avions même peut-être stimulé.
« É\àdemment, ajouta un officier fde [l'Amirauté, |si nous n'apaisons pas sérieusement le sentiment français, c'est, à brève échéance, l'alliance franco-allemande contre nous, et une nouvelle guerre avant cinq ans. »
Approuvant, Lawrence contait avec humour la genèse du « most absurd ;> traité turc : un jour, pendant un dîner politique anglais, entre camarades, quelqu'un lui demanda d'établir un projet de règlement oriental. En riant, par pure plaisanterie, il jette sur le papier un paradoxe humoristique ; quelqu'un s'en saisit, le met au net, et cette fantaisie, « cette chose absurde » devient le traité de Sèvres.
« Alors, ai-je dit, puisque vous avez fait le- mauvais, si maintenant vous faisiez le bon ? »
Et, de sa voix douce, mesurée, que démentait l'éclair du regard, il commençait :
« Constantinople, aux Turcs, avec l'effigie du Califat et la prédominance financière des Français, si ceux-ci le demandent.
« Andrinople, aux Turcs, avec une étroite frontière sur la Thrace.
« Sm5niie, sous le régime établi par le traité — provisoirement. Avant cinq ans, îles nationalistes turcs, maîtres de l'Anatolie, se débarrassent des Grecs : ce sera pour eux la[ moindre des [choses.
« Une petite Arménie qui, forcément, s'accommodera des nationalistes turcs. Permettre à ceux-ci d'annexer l'Azerbeïdjan et ne pas les agacer du côté du Caucase. Favoriser leur expansion vers l'Orient, les laisser rêver au pantouranisme, leur laisser former une Constituante en Anatolie.
« Derrière Moustafa Kémal se trouvent des personnalités capables de constituer un Gouvernement effectif et durable. La grande force du mouvement national est d'être parvenu à cacher le nom de ces hommes. Bientôt, les Turcs se heurteront, par le Caucase, avec la Russie ; car, dès qu'ils auront ime paix satisfaisante, ils se hâteront de lâcher la Russie bolchevique qui reprend la place du tsarisme. Ils seront avec elle en conflit permanent. »
Ce que Lawrence ne pouvait exprimer devant moi, c'était la
volonté bien nette de se saisir d'Alexandrette et de Damas pour ne nous laisser en Syrie que la garde du Liban.
C'était toujours le « occupez-vous des Turcs, laissez-nous les Arabes ».
Je m'étonnais de cette liberté de langage. Chez nous, dans les cercles les plus affranchis, pareil fait ne se serait jamais produit ; mais cette fantaisie, cet humour si libres ne venaient-ils pas de la spécialisation à outrance et du sentiment si vif de l'autorité, régulatrice de tous les écarts ? Ces attaques contre Lloyd George, contre Curzon n'empêcheraient pas que leur moindre geste, leur moindre directive ne fussent exactement suivis. Hiérarchiquement, ils étaient les chefs : l'obéissance leur était due, cela permettait de penser à sa guise, de parler en toute irresponsabihté.
A propos du Premier, quelqu'un venait de dire : « Pour le moment, il est en plein succès; il en a pour jusqu'à sa mort, et il est solide »; — « Mind the orange peel » (gare à la pelure d'orange), ajoutait un autre ; mais tous s'incHnaient devant « son génie », « son magnétisme » et vantaient PhiHp Kerr, « son cerveau et sa force ».
Dans une même journée, le peuple londonien avait acclamé Krassine, les travaillistes s'étaient fait entendre, des régiments venaient d'être dirigés sur l'Irlande, et le bruit courait que la Perse se trouvait aux mains des Soviets.
Les manchettes des journaux propageaient ces faits sensationnels, mais la vie n'en continuait pas moins dans son immuable régularité, et les visages des passants ne trahissaient aucime perturbation.
Tout cela n'était que la lutte quotidienne d'un grand empire. Les Britanniques ont les nerfs solides, ils sont accoutumés au danger. Pour vivre dans ce paradoxe d'une poignée d'hommes gouvernant l'univers, il faut savoir vi\Te dangereusement, alimenter solidement un appétit robuste, respirer à fond et tenir en bonne forme les muscles et le cerveau.
La terre croulerait en épargnant le comté de Londres, que cela n'arrêterait ni le «week end », ni le train de la Cité, ni la marche en avant vers ce qui subsisterait du globe terrestre. Le formidable égoïsme est ici la base de toute loi ; le dressage commence au berceau. Le nouveau-né entre dans le clan des bébés, ensuite il sera du clan des enfants, dont les grandes personnes sont exclues, puis il entrera dans celui des adolescents, le plus fermé de tous. Chaque clan a son protocole strictement établi ; malheur à celui qui oserait l'enfreindre. Partout règne une loi respectée : « mon profit et le vôtre »; partout le sens pratique passe en premier. La loi du « fair play » corrige l'aridité de la doctrine.
La direction du Times m'avait demandé deux articles sur mes récentes expériences orientales. Lord Bumham, « editor » du Daily Tdegraph, en avait fait autant. Je ne crois pas que ces études aient été publiées.
Voici ce que j'écrivis pour le Times :
Juin 1920.
Pourquoi l'Angleterre mène-t-elle par tout l'Orient, contre la France, une véritable guerre par les armes et par l'idée ? Guerre qui rappelle à s'y méprendre les luttes du xyiu^ siècle entre les deux grandes puissances coloniales qui s'affrontaient sur tous les terrains d'influence.
Telle est la question que se pose avec stupeur tout Français, ou toute Française, que les circonstances du voyage mêlent à cette lutte. Il a beau vouloir s'en abstraire, il n'y parviendra pas : les faits domineront sa volonté. Qu'il le veuille ou non, il sera contraint de prendre parti, d'enregistrer les attaques, tant la lutte est rude.
Alors, il essaiera de se persuader qu'il existe deux politiques anglaises totalement distinctes : l'une à Londres, l'autre en Orient. La première tolérant contre son gré les actes de la seconde et fermant les
yeux sur ses excès ; la seconde suivant son chemin sans tenir aucun compte des exhortations de la première. Est-ce exact, ou n'est-ce pas plutôt une grande illusion ?
Dans tout l'Orient, l'organisation impérialiste anglaise magistralement conduite — il faut en convenir — joue des coudes et poursuit sa marche par tous les moyens. Elle use contre toute influence qui n'est pas la sienne des procédés sommaires et décisifs que les coloniaux anglais mirent de tout temps en usage pour parvenir à leurs fins.
Quels sont ces procédés ? Un service des renseignements de premier ordre, dénué de tout scrupule, utilisant une nuée d'agents levantins intimement familiers avec la région dans laquelle ils opèrent ; des moyens de corruption illimités, ce que nous appelons en France la cavalerie de Saint-Georges ; une politique de dissociation des divers éléments indigènes ; une propagande par la parole usant des pires calomnies et des agents provocateurs ; enfin l'action militaire, qui intervient si les autres moyens sont insuffisants et prouvera aux populations autochtones que seule l'Angleterre compte en dernier ressort.
Par tout l'Orient, la France est directement visée, combattue par cette politique. Pourquoi son influence apparaît-eUe comme si redoutable qu'il faille lui opposer les plus grands moyens ?
C'est qu'elle incarne aujourd'hui la formule démocratique qui plaît aux réveils nationalistes, et ceux-ci se produisent sur tous les points du vieux monde. L'ancienne politique coloniale a fait son temps ; les nationalismes sont en pleine croissance, leur doctrine se résume ainsi : « chacun seul maître chez soi », et, comme il se trouve que l'Angleterre est partout, c'est elle qui, fatalement, supportera les pires réactions. Il est à noter cependant que la France a sa part de difficultés aux deux seuls points où elle se trouve en contact direct avec l'Orient : Syrie, Cihcie.
Là, elle s'est imprudemment engagée dans une action mihtaire qui la met, en Syrie, aux prises avec les nationahstes arabes, en Cihcie, aux prises avec les nationalistes turcs.
Quelle est, devant ces difficultés, l'attitude de l'Angleterre ? Celle d'une implacable ennemie. Cela, je viens de l'apprendre sur place.
Pendant vingt-cinq jours, à Damas, j'ai eu l'occasion d'étudier sur le vii la propagande antifrançaise menée par les agents britanniques. Au Liban, à Beyrouth, j'ai retrouvé cette même action. En Cilicie également. Enfin, à Constantinople, où je me trouvais le i6 mars dernier et pendant tous les jours qui suivirent la démonstration militaire anglaise, j'ai pu relier entre eux les fils de cette grande intrigue qui a pour but avoué d'évincer la France de tous ses anciens terrains d'influence.
Si cette violente campagne antifrançaise arrive à ses fins, quel en sera le résultat ? Le renoncement momentané de la France au Levant ; je dis momentané, car les racines de son -action tout intellectuelle sont trop profondes pour être extirpées ainsi en quelques mois. Dès maintenant, les échecs militaires subis par les armes anglaises en Asie Mineure ont gravement atteint le prestige britannique. Celui-ci n'a pas à son actif le subtil et puissant contre-poids des ^amitiés françaises en Orient.
Où que vous aUiez là -bas, le nom de l'Angleterre est exécré; il y a vingt ans, il était respecté. L'Angleterre n'apparaît plus aujourd'hui que comme une force brutale incapable d'agir autrement que par action répressive. Entre elle et les peuples orientaux, | aucune fusion : partout la cloison étanche s'interpose. Elle n'admet pas leur évolution, elle s'en détourne et la méprise. Voilà le plus grand des griefs de l'Orient. L '-Angleterre ne cherche pas à persuader, mais à vaincre, soit par les armes, soit par la corruption, soit par cette politique de dissociation des différents groupements indigènes, qui, plus que tout, la fait haïr.
La France, elle, au contraire, est toujours portée à saisir rapidement les idées d'autrui. Son rôle le plus habituel est de les assimiler, tout en les tempérant d'un bon sens qui atténue ce qu'elles peuvent avoir d'excessif. Rôle particuHèrement utile au moment présent.
Les deux grandes puissances européennes d'aujourd'hui se trouvent seules devant les complexités du problème oriental. L'Angleterre ne peut supporter, sans danger de mort, la levée en masse, opérée contre elle, qu'elle n'est pas en mesure d'affronter. Voilà pourquoi son attitude orientale paraît une énigme au voyageur français qui se trouve brusquement placé devant cette vieille querelle coloniale si
mal adaptée aux circonstances tragiques du présent. Il croit rêver, il ne comprend pas, mais ses compatriotes placés là-bas, mieux lami- Uarisés que lui avec une lutte dont ils ont suivi toutes les phases, lui démontrent bientôt que, si l'Angleterre et la France ont combattu côte à côte devant l'Allemagne, l'Angleterre a combattu seule devant l'Orient ; son action asiatique est restée pour eUe l'essentiel.
En voulant mener parallèlement la double entreprise, en éparpillant son effort du Rhin à Bagdad, eUe a entrepris une lutte supérieure à ses capacités de résistance. L'armistice l'a surprise en Orient dans une situation plus que précaire.
Depuis, ses fautes ne se comptent plus.
Juin 1920.
Quelle est aujourd'hui la situation présente dans le Proche-Orient ?
La France est attaquée en Syrie et en Cilicie. En Syrie, par les officiers volontaires anglais et les bandes chérifiennes ; en Cihcie, par les nationalistes turcs.
En Sjnrie, les attaques qu'elle subit, l'impopularité si inattendue qui l'entoure sont le fait du travail mené par le Civil Service. EUe en a toutes les preuves. Malheureusement, cela n'est pas resté le secret des chancelleries. Il n'est pas un soldat, pas un officier français en Syrie ou en Cilicie, ou à Constantinople, pas un civil français qui ne le sache et ne vous explique clairement quels sont les pièges et les mines à retardement qu'il rencontre sous ses pas.
Que se produit-il dans les camps arabes et 'turcs de p'Orient ? Une véritable explosion de haine contre l'Angleterre, et vous y entendez dire : « Mais ne comprenez-vous pas qu'elle est pour vous aussi la pire ennemie, n'avez-vous donc rien vu, rien deviné ? Comment pouvez-vous rester fidèles à l'alliance, lorsque vous êtes trahis, ridiculisés par tout l'Orient ? Laissez-nous faire, retirez-vous, et il nous sera si facile de venir à bout de votre véritable ennemie. C'est votre appui qui lui prête une force factice, voilà comment elle vous en récompense. »
Turcs et Arabes font l'union sacrée sur un sentiment commim : a haine de l'Angleterre impériaUste, Ils croient que l'heure de régler les
comptes a sonné; à chaque Français qui vient chez eux, ils en expliquent les raisons. « Laissez-nous agir, retirez- vous » : ce sont toujours les mêmes mots.
L'Europe, cette petite Europe réduite aujourd'hui à deux puissances, paraît si peu de chose lorsque l'on arrive de l'Orient ! Ses désunions, ses fissures montrent sa décadence.
La France, libérale par nature et par éducation, toujours port:ée à comprendre les idées qui ne sont pas les siennes, était toute préparée à devenir le trait d'union entre l'Asie nationahste et la Grande-Bretagne en retard de plusieurs siècles. Ne pas l'avoir compris, s'être efforcée de détruire en Orient l'unique partenaire, c'est l'incroj^able faute de la pohtique anglaise. Elle ne saisit pas à quel point nous ouvrons les yeux, aujourd'hui, siu- ses erreurs, dont chacune marque une régression de la grande idée civilisatrice.
Comment l'Angleterre peut-elle rétablir une situation plus qu'aux trois quarts compromise ? En cessant sa folle politique orientale, en arrêtant vis-à-vis de nous la petite guerre pire que la vraie guerre, en persuadant à l'Asie qu'elle se trompe, qu'il existe une Angleterre consciente du droit des peuples, fût-ce en Orient.
L'un des Français les mieux renseignés qu'il m'ait été donné de rencontrer à Londres me disait, en m'accompagnant jusqu'au train :
« Si vous voulez utilement classer ce que vous venez de voir et d'entendre, retenez bien ceci : à Londres, chaque jour a sa politique ; il y a celle du lundi, la pohtique Lloyd George, fugace et contradictoire; celle du mardi, dite du Foreign Office, concihante et apaisante; celle du mercredi, toutes les foudres de Curzon, son tapage, son ton cassant; celle du jeudi, où lord Robert Cecil prêche la paix universelle conduite par la Société des Nations ; celle du vendredi, pohtique hbérale conduite par le « wait and see ». Le samedi n'a pas de pohtique : tout le monde se repose, et l'univers entier doit respecter ce repos.
« Voyez combien la formule est commode; que de ressources elle offre lorsque se produit im événement imprévu : la politique qui semble la mieux appropiiée à la circonstance sera immédiatement appliquée.
« Vous venez de rencontrer ici des personnalités tout acquises à vos vues sur l'Orient ? Soyez tranquille, elles seront utilisées à leur heure et permettront d'opérer avec élégance, même avec une certaine sincérité, la volte qui peut s'imposer.
« Vous croyez avoir rectifié ici quelques erreurs ? Peut-être, mais ne vous y trompez pas; dans ce grand océan londonien, les idées pèsent d'un poids infiniment léger, elles sont l'écume qui flotte sur la crête des vagues. Seul le fait brutal, évident existe. Le résultat positif domine toutes les décisions. »