‹ Animaux de sport, lévries-taureaux-coqsChapitre 60 sur 118 · LE PUBLIC · texte numérisé non relu

LE PUBLIC

Ivcs yeux autrefois prenaient leur part de plaisir dans le tohubohu de couleurs bariolées, de toilettes claires, de robes, de chapeaux et d'éventails multicolores. De nos jours le costume national tend à disparaître de plus en plus, sauf dans les provinces du Sud où la tradition est plus jalousement conservée. Mais la mantille des femmes, quelques châles éclatants piquent encore çà et là, même dans le Nord, leurs notes bigarrées et charmantes. Et sous le soleil étîncelant, le papillottement de ces éventails agités tous ensemble, ce bourdonnement sourd et continu entretiennent parmi le public la fièvre nécessaire et la chaleur indispensable pour bien se préparer au plus beau spectacle, au plus violent plaisir.

Empruntons à Théophile Gautier la description d'une journée de course à Madrid, en 1840, au temps où la couleur locale n'était pas qu'un vain mot,

«Le lundi, jour de taureau, dw rfe /oros, est un jour férié, personne ne travaille, toute la ville est en rumeur ; ceux qui n'ont pas encore pris leur billet marchent à grands pas vers la calle de Carrelas, où est situé le bureau de location, car, disposition qu'on ne saurait trop louer, cet énorme amphithéâtre est entièrement numéroté et divisé en stalles, usage qu'on devrait bien imiter dans les théâtres de France. La calle de Alcala, qui est l'artère où viennent se dégorger les rues populaires de la ville, est pleine de piétons, de cavaliers et de voitures : c'est pour cette solennité que sortent de leur remise poudreuse les calesines et les carrioles les plus baroques et les plus extravagantes, et que se produisent au jour les attelages les plus fantastiques, les mules les plus phénoménales. Les cale^nes rappellent les coiicoli de Naples : de grandes roues rouges, une caisse sans ressorts ornée de peintures plus ou moins allégoriques et doublée de vieux damas ou de serge passée, avec des franges et des effilés de soie et par-dessus un certain ait rococo de l'eSet le plus amusant ; le conducteur est assis sur le brancard, d'où il peut

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haranguer et bâtonnei sa mule tout à son aise et laisser ainsi tase place de plus à ses pratiques. La mule est enjolivée d'autant de plumets, de pompons, de houppes, de fraii^es et de grelots qu'il est possible d'en accrocher au harnais d'un qtiadnipède quelconque. Un calesin contient ordinairement une Manola et son amie, avec son Manolo, sans préjudice d'une grappe de Muchachos pendue à l'arrière-train. Tout cela va comme le vent dans un tourbillon de cris et de poussière. Il y a aussi des carrosses à 4 et 5 mules dont on ne trouve plus les équivalents que dans les tableaux de Van der Meulen représentant les conquêtes et les chasses de Louis XTV. Tous les véhicules sont mis à contribution car le grand genre parmi les Manola, qui sont les giisettes de Madrid, est d'aller en calesin à la plazza des toros ; elles mettent leur matelas en gage pour avoir de l'aigent ce jour-là, et, sans être précisément vertueuses le reste de la semaine, elles le sont à coup sûr beaucoup le dimanche et le lundi. On voit aussi les gens de la campagne qui arrivent à cheval, la carabine à l'arçon de la selle ; d'autres sur des ânes, seuls ou avec leur femme ; tout cela sans compter les calèches des gens du grand monde, et une foule d'honnêtes citadins et de senoras en mantille qui se hâtent et pressent le pas ; car voici le détachement de garde national à cheval qui s'avance en tête, pour faire évacuer l'arène et, pour rien au monde, on ne voudrait manquer l'évacuatioa de l'arène et la fuite précipitée de l'alguazil quand il a jeté au garçon de combat la dé du torril où sont enfermés les gladiateurs à cornes... n

« Quand je débouchai du corridor pour m'asseoîr à ma place, j'éprouvai une espèce d'éblouissement vertigineux. Des torrents de lumière inondaient le cirque, car le soleil est un lustre supérieur qui a l'avantage de ne pas répandre d'huile, et le gaz lui-même ne l'effacera pas de longtemps. Une immense rumeur flottait comme un brouillard de bruit au-dessus de l'arène. Du côté du soleil palpitaient et scintillaient des milliers d'évantails et de petits parasols

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