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Malgré tout, j'espérais toujours, et mon attente ne fut pas de
longue durée,
Soudain un bruit lointain de voix animées parvint à mes oreilles et mes gardes firent une halte spontanée. Ils se consultèrent à
voix basse et l’un d’eux se tournant vers moi :
— Je vous avertis, dit-il, qu'au premier mouvement suspect de
votre part, je vous brûle la cervelle.
Mouvement suspect! J'aurais bien voulu pouvoir en faire de ces mouvements-là, entortillé comme je l’étais par un /asso en cuir qui
me mordait dans les chairs.
J'aurais pu crier ; mais mes diables de Chinacos ne m'en laissèrent pas la chance, On me baiïllonnna précipitamment, en m'’étouffant sous les plis d'un mauvais foulard qu’on avait oublié de me confis-
quer, lors de ma capture sur la route de Salinas.
Je m'aperçus que mes deux juaristes auraient voulu se voir à cent pieds sous terre, quoiqu'ils ne fussent pas encore certains de la nature
des bruits qui nous arrivaient de plus en plus distincts.
Pour moi, je n'avais qu'à faire le mort, — et à me résigner, impatiemment si vous le voulez, mais c'est À peu près tout ce que je pouvais faire dans des circonstances aussi peu rassurantes. En
attendant, mes Mexicains demeuraient indécis et ne savaient évi-
demment quel parti prendre.
Il ne restèrent pas longtemps dans l'attente.
Un éclat de rire prolongé accompagné d’un juron formidable
venaient de nous apprendre à qui nous avions affaire. Les François s’approchaient en nombre.
Un brusque détour de la route seul les empêchait de nous
apercevoir.
Mes Mexicains ne furent pas lents à saisir la situation et à tourner bride.
Enfonçant leurs éperons aux flancs de leurs chevaux, et forçant ma monture à prendre les devants, ils partirent à fond de train,
poursuivis par les troupiers français qui venaient de nous apercevoir.
Nos chevaux bondissaient et allaient comme le vent sur la route
que nous venions de parcourir.
Attaché comme je l’étais sur mon cheval qui ne sentait pas la main d’un cavalier pour le conduire et qui faisait des efforts pour me désarçonner, je fut pris d’un vertige qui me fit bientôt perdre
connaissance,
J’entendis vaguement quelques coups de feu; j'entrevis, comme dans un rêve, l'uniforme bleu-ciel des chasseurs d'Afrique qui galopaient autour de moi, et ce fut tout.
Quand je revins à moi, j'étais couché au pied d’un arbre et un
tringlot me présentait une potion que je bus avec avidité.
Après avoir apaisé la soif ardente qui me dévorait, mon premier soin fut de me tâter pour voir si j'étais bien tout là. Rien n’y manquait ; j'en était quitte pour une légère blessure à la main droite. J'avais eu la jointure du médium emporté par une balle française durant la course échevelée que m'avaient fait prendre mes amis les Chinacos. Je regardai autour de moi et je vis, non sans quelque satisfaction, que mes gardiens du matin étaient mes prisonniers du
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soir, Mes deux juaristes étaient solidement liés aux roues d'une voiture du train qui accompagnait l’escadron des chasseurs d'Afrique à qui je devais la liberté.
J'en étais là de mes réflexions, quand un brigadier s’avança vers moi en me demandant de mes nouvelles,
Je reconnus en lui un camarade de garnison de Tampico, et il me
raconta en quelques mots que son détachement était en route de
Camargo à Piedras Negras, d’où il devait aller rejoindre l’expédition | qui se préparait à envahir les Etats de Durango et de Chihuahua.
Je remerciai ma bonne étoile d’être tombé en aussi bonnes mains.
Huit jours plus tard, le bras droit en écharpe, et ne me sentant nullement l'envie d’aller voir Anita, en passant par Monterey, je
prenais la route de Matamoros par la diligence de Laredo.
| | Je trouvai là la première compagnie d'infanterie de la contre- £ guérilla, qui avait rossé d'importance, quelques jours auparavant, un bataillon de la brigade de Cortinas.
Je me présentai au capitaine commandant, qui me connaissait déjà, et qui me félicita de la bonne tournure qu'avait prise mon escapade d’amoureux.
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Je rejoignis mon escadron, qui partait pour les côtes du Pacifique, et je ne revis jamais Anita, quoique je n’aie pas encore oublié nos promenades sur la plaza de Monterey.
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C'était en 1869.
Ma carrière militaire avait été brusquement terminée par l'exécution du ‘‘Cerro de las Campanas”.
Après avoir visité la France avec la plupart de mes compagnons d'armes et avoir passé quelques mois à la Nouvelle-Orléans, j'avais
repris le chemin du Mexique.
J'étais employé comme comptable interprète, au chemin de fer de
Vera Cruz à Mexico. Cette ligne commencée depuis nombre d'années
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était enfin terminée sur toute sa longueur, de Vera ('ruz à la capitale, et, pour célébrer cet événement, il y avait grand banquet au palais L municipal de Puebla. Le président de la République y assistait , accompagné d'un nombreux état major. Les gouverneurs des diffé- | rents Etats avaient aussi répondu à l'invitation des capitalistes anglais qui avaient conduit à bonne fin, malgré les difficultés sans nombre qu'avait engendrées la guerre civile, l’entreprise de relier Mexico au littoral du golfe par une voie ferrée.
J'assistais à la fête comme employé, et la vue de tous ces généraux de l’armée de J'uarez me rappelait de bien tristes souvenirs.
Par hasard, pendant le grand bal de gala qui eut lieu pour clore : les réjouissances du jour, je me trouvai placé auprès du gouverneur 1: de l'Etat de Nuevo Leon : le général Geronimo Trevino.
Je me rappelais la figure de celui-là: c'était mon homme de Lampasas qui avait jugé à propos de m'expédier à Santa Rosa où je n’arrivai jamais, au lieu de me faire danser au bout de la branche d’un arbre, comme on en avait l'habitude en ces temps-là.
Je lui devais de la reconnaissance. Je me fis présenter par un ami, et j'entamai la conversation.
Après les compliments d'usage en pareille occasion, je lui demandai
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s’il se rappelait, par hasard, les circonstances de notre première entrevue à Lampasas, en 1866.
Il se remettait ma figure et il me demanda de vouloir bien lui rafraîchir la mémoire par un récit circonstancié des événements qui
avaient marqué notre première rencontre,
Je lui redis mon histoire, et il me félicita d'avoir pu, en des temps aussi difficiles, m'en tirer avec la vie sauve.
Nous causâmes longuement, et il m'avoua que j'avais eu une chance toute particulière de ne pas lavoir rencontré quinze jours plus tard. Je lui en demandai la raison.
— Ma brigade quitta Lampasas, le lendemain de votre départ pour Santa Rosa, me répondit-il. Nous nous rendions à Durango avec le dessein d'attaquer le colonel Jeanningros, qui s'y trouvait en garnison avec un bataillon de la Légion étrangère. Nous attaquâmes avec des forces supérieures, et force fut au brave colonel d’évacuer la ville et de se retirer devant nos troupes. Nous avions raison de croire que nous resterions en possession du pays, au moins pour quelques jours, les troupes françaises se trouvant alors en grande partie occupées dans les Terres Chaudes, Nous avions compté sans Dupin qui rôdait dans ces parages. Deux jours après notre entrée, Jeanningros, que nous croyions en pleine déroute, revint à la
charge et nous attaqua assez vivement pour me décider à détacher deux régiments de ma brigade, pour le combattre en rase campagne. Ce diable de Dupin s'était concerté avec lui, et nos soldats avaient à peine franchi les fortifications et engagé le feu contre la Légion étrangère, que deux escadrons de cavaliers et une batterie de campagne des contreguérillas, cachés dans le chapparal, se ruèrent sur notre arrière-garde. Je commandais en personne, mais mes horames crurent aux cris poussés par les ‘‘diabolos colorados” que nous avions affaire à des forces supérieures. Une panique s’ensuivit, et nous rentrâmes pêle-méle dans Durango, après avoir perdu cinq cents hommes tués, blessés et faits prisonniers. Le soir même, à la faveur de l'obscurité, nous fûümes forcés, à notre tour, de nous retirer devant les forces conbinées de Jeanningros et de Dupin. Jugez de mon humeur. C’est ce qui me fait vous dire que si j'avais eu alors entre mes mains un homme appartenant à la contreguérilla, + lui aurais tout probable-
ment fait passer un mauvais quart d'heure.
— En effet, répondis-je, j'ai entendu le colonel Dupin lui-même raconter les détails de cette affaire, Mais que voulez-vous, général, malgré tous nos succès d'alors, les circonstances nous ont forcés d'abandonner l'espoir d'établir un empire sur le sol du Mexique. Espérons ensemble que l'avenir réserve à votre pays une ère de paix
et de prospérité.
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Le général me serra la main et me remercia de mes bons souhaits
pour la République Mexicaine.
La foule me sépara bientôt du général Trevino, et je ne l'ai jamais revu depuis ; j'ai appris seulement qu'il s’est dernièrement rallié au
gouvernement de Porfirio Diaz, après avoir eu lui-même des velléités de candidature au fauteuil de président de la République.