ANNA, ALBERT
ALBERT
Qu'avez-vous donc, Anna?
ANNA
Moi?... rien!
ALBERT
Mais il me semble...
anna , à part.
Il souffrait tant de sa misère !
albert, s' approchant.
Comme vous êtes pensive !
ANNA
C'est donc un bien grand malheur d'être pauvre? albeht, souriant.
De nos jours, mon enfant, c'est le plus grand de tous! Nous vivons dans le siècle du positif; le crédit, le bonheur, la gloire, tout se résume par un mot : l'argent! Cela est triste à dire , mais cela est vrai , l'argent est le roi du monde.
ANNA
Quand on croit que l'argent fait tout, on est disposé à tout faire pour de l'argent.
ALBERT
C'est le tort de notre temps.
Vous serez donc bien heureux d'être riche ?
albert, souriant.
Riche? moi!...
ANNA
Comme cette idée vous réjouit!
ALBERT
Comme elle vous attriste !
ANNA
Moi ?.. . non , certes . Ai-je eu depuis long-temps un autre désir que votre bonheur? et quand elle va l'assurer. . .
ALBKR I .
De qui parlez-vous donc?
ANNA
Vous la trouvez sûrement bien jolie?
U.IIKRT.
Oui?
ANNA
Cette jeune demoiselle...
ALBERT
La pupille de monsieur Desmortiers ?
ANNA
Oui. Elle vous plait?
Son air de douceur, le son de sa voix, son titre de créole ont ému mon ame comme un souvenir de bonheur.
ANNA
Non , c'était une espérance.
ALBERT
Que voulez-vous dire ?
anna , avec émotion et se contraignant. Je veux dire... qu'elle m'a parlé... qu'elle m'a dit... que ce serait. . . elle qui désormais. .. se chargerait de votre bonheur... et sans doute... votre... mariage... Albert, riant.
Mon mariage! y pensez-vous, Anna? Quelle folie! La pupille de monsieur Desmortiers, cette jeune Sophie estune riche héritière.
ANNA
Je le sais.
ALBERT
Elle est destinée sans doute à quelque illustre alliance.
ANNA
Si celui qui mérite l'illustration vaut à ses yeux celui qui la possède?
ALBERT
Son âge , le mien , ma situation ; mais je rougis en vérité de répondre sérieusement à une semblable plaisanterie.
ANNA
Et si elle me l'avait dit elle-même?
Comment?
ANNA
Si elle m'avait chargé de vous l'annoncer? de vous dire que cette modeste retraite, vous allez la quitter pour un logement somptueux ; qu'enfin vous allez être heureux , car vous serez riche.
^ ALBERT
Moi?
ANNA
Qu'il ne vous faudra pour cela que le vouloir.
ALBERT
Et si cela pouvait être , pensez-vous que je le voulusse !
ANNA
Si je le pense ?
ALBERT
Enfin , me le conseilleriez-vous?
ANNA
Qui ? moi !...
albert, tendrement.
Si je vous disais : Anna , c'est vous qui répondrez oui ou non?
ANNA
Qu'entends-je ?
albert, tendrement.
Allons! voyons, Anna, répondez?
ANNA
Comme il me regarde !
ALBERT
C'est de vous que dépendrait mon sort.
anna , à part.
Du courage ! ( haut avec force. ) Je vous conseille. .. d'accepter.
albert, étonné.
C'est là votre décision?
A NNA.
Oui, la fortune, le bonheur s'offrent à vous; il ne faut pas les laisser échapper.
albert , à part , avec joie.
Elle souffre ? ( haut.) Et vous seriez heureuse de me voir. . . riche, avec une autre?
anna , pleurant.
Oui , je serais heureuse , très heureuse !
ALBERT
Pourquoi donc pleurez-vous?
anna , essuyant ses yeux et essayant de sourire. Moi? je ne pleure pas.
albert, en s' approchant d'elle , passe un bras autour de sa taille et prend le mouchoir qu'elle tient à la main. Mais ce mouchoir est mouillé. . . je vois une larme. . . Anna, vous souffrez ? Faut-il que je devine ?
Anna. 5
anna , le regardant tendrement et secouant la tête. Vou ne devinerez pas.
ALBERT
Je devinerai.
ANNA
Non ! je ne veux pas.
ALBERT
Je dirai pourtant : Ce n'est point parce que je peux devenir riche qu'Anna pleure ; elle n'est pas envieuse : mais c'est que...
anna , V empêchant de parler.
N'achevez pas.
ALBERT , flVCC aillOUT.
Non, mon Arma, non! dites-le moi vous-même.
anna , avec amour.
Puisque vous le savez.
ALBERT
Si je désire l'entendre.
anna , l'entourant de ses bras.
Je vous aime !
ALBERT
Chère Anna !
ANNA
Oui , je vous aime ! ( elle s'éloigne et reprend avec plus de calme. ) Mais ce n'est point , Albert , ce sentiment aveugle qui peut faire sacrifier sa propre estime et les intérêts de de ce qu'on aime à son bonheur à soi ! Non , mon cœur a dû s'attacher à celui qui consacrait ses soins à mon éducation , à celui qui embellissait ma solitude; et l'instant qui m'en sépare a dû me coûter des larmes ! mais tout est changé , mon ami ; vous accepterez votre destinée ; moi , je me résignerai à mon sort.
ALBERT
Serait-il possible? Est-ce là vraiment votre pensée ?
ANNA
Aie: T'en souviens- tu?
Vous viviez seul , pauvre et sans espérance ; N'attendant rien d'un plus doux avenir, Moi , comme vous, j'étais dans l'indigence, ht nos destins alors pouvaient s'unir!
Mais la fortune aujourd'hui vous regarde :
De mille nœuds elle vient vous lier;
Je vais penser à tous dans ma mansarde;
Dans votre hôtel tâchez de m 'oublier!
ALBERT
Que de noblesse et de générosité ! Adorable enfant !