‹ Anna, comédie en un acte mêlée de coupletsChapitre 17 sur 24 · ANNA, ALBERT · texte numérisé non relu

ANNA, ALBERT

ALBERT

Qu'avez-vous donc, Anna?

ANNA

Moi?... rien!

ALBERT

Mais il me semble...

anna , à part.

Il souffrait tant de sa misère !

albert, s' approchant.

Comme vous êtes pensive !

ANNA

C'est donc un bien grand malheur d'être pauvre? albeht, souriant.

De nos jours, mon enfant, c'est le plus grand de tous! Nous vivons dans le siècle du positif; le crédit, le bonheur, la gloire, tout se résume par un mot : l'argent! Cela est triste à dire , mais cela est vrai , l'argent est le roi du monde.

ANNA

Quand on croit que l'argent fait tout, on est disposé à tout faire pour de l'argent.

ALBERT

C'est le tort de notre temps.

Vous serez donc bien heureux d'être riche ?

albert, souriant.

Riche? moi!...

ANNA

Comme cette idée vous réjouit!

ALBERT

Comme elle vous attriste !

ANNA

Moi ?.. . non , certes . Ai-je eu depuis long-temps un autre désir que votre bonheur? et quand elle va l'assurer. . .

ALBKR I .

De qui parlez-vous donc?

ANNA

Vous la trouvez sûrement bien jolie?

U.IIKRT.

Oui?

ANNA

Cette jeune demoiselle...

ALBERT

La pupille de monsieur Desmortiers ?

ANNA

Oui. Elle vous plait?

Son air de douceur, le son de sa voix, son titre de créole ont ému mon ame comme un souvenir de bonheur.

ANNA

Non , c'était une espérance.

ALBERT

Que voulez-vous dire ?

anna , avec émotion et se contraignant. Je veux dire... qu'elle m'a parlé... qu'elle m'a dit... que ce serait. . . elle qui désormais. .. se chargerait de votre bonheur... et sans doute... votre... mariage... Albert, riant.

Mon mariage! y pensez-vous, Anna? Quelle folie! La pupille de monsieur Desmortiers, cette jeune Sophie estune riche héritière.

ANNA

Je le sais.

ALBERT

Elle est destinée sans doute à quelque illustre alliance.

ANNA

Si celui qui mérite l'illustration vaut à ses yeux celui qui la possède?

ALBERT

Son âge , le mien , ma situation ; mais je rougis en vérité de répondre sérieusement à une semblable plaisanterie.

ANNA

Et si elle me l'avait dit elle-même?

Comment?

ANNA

Si elle m'avait chargé de vous l'annoncer? de vous dire que cette modeste retraite, vous allez la quitter pour un logement somptueux ; qu'enfin vous allez être heureux , car vous serez riche.

^ ALBERT

Moi?

ANNA

Qu'il ne vous faudra pour cela que le vouloir.

ALBERT

Et si cela pouvait être , pensez-vous que je le voulusse !

ANNA

Si je le pense ?

ALBERT

Enfin , me le conseilleriez-vous?

ANNA

Qui ? moi !...

albert, tendrement.

Si je vous disais : Anna , c'est vous qui répondrez oui ou non?

ANNA

Qu'entends-je ?

albert, tendrement.

Allons! voyons, Anna, répondez?

ANNA

Comme il me regarde !

ALBERT

C'est de vous que dépendrait mon sort.

anna , à part.

Du courage ! ( haut avec force. ) Je vous conseille. .. d'accepter.

albert, étonné.

C'est là votre décision?

A NNA.

Oui, la fortune, le bonheur s'offrent à vous; il ne faut pas les laisser échapper.

albert , à part , avec joie.

Elle souffre ? ( haut.) Et vous seriez heureuse de me voir. . . riche, avec une autre?

anna , pleurant.

Oui , je serais heureuse , très heureuse !

ALBERT

Pourquoi donc pleurez-vous?

anna , essuyant ses yeux et essayant de sourire. Moi? je ne pleure pas.

albert, en s' approchant d'elle , passe un bras autour de sa taille et prend le mouchoir qu'elle tient à la main. Mais ce mouchoir est mouillé. . . je vois une larme. . . Anna, vous souffrez ? Faut-il que je devine ?

Anna. 5

anna , le regardant tendrement et secouant la tête. Vou ne devinerez pas.

ALBERT

Je devinerai.

ANNA

Non ! je ne veux pas.

ALBERT

Je dirai pourtant : Ce n'est point parce que je peux devenir riche qu'Anna pleure ; elle n'est pas envieuse : mais c'est que...

anna , V empêchant de parler.

N'achevez pas.

ALBERT , flVCC aillOUT.

Non, mon Arma, non! dites-le moi vous-même.

anna , avec amour.

Puisque vous le savez.

ALBERT

Si je désire l'entendre.

anna , l'entourant de ses bras.

Je vous aime !

ALBERT

Chère Anna !

ANNA

Oui , je vous aime ! ( elle s'éloigne et reprend avec plus de calme. ) Mais ce n'est point , Albert , ce sentiment aveugle qui peut faire sacrifier sa propre estime et les intérêts de de ce qu'on aime à son bonheur à soi ! Non , mon cœur a dû s'attacher à celui qui consacrait ses soins à mon éducation , à celui qui embellissait ma solitude; et l'instant qui m'en sépare a dû me coûter des larmes ! mais tout est changé , mon ami ; vous accepterez votre destinée ; moi , je me résignerai à mon sort.

ALBERT

Serait-il possible? Est-ce là vraiment votre pensée ?

ANNA

Aie: T'en souviens- tu?

Vous viviez seul , pauvre et sans espérance ; N'attendant rien d'un plus doux avenir, Moi , comme vous, j'étais dans l'indigence, ht nos destins alors pouvaient s'unir!

Mais la fortune aujourd'hui vous regarde :

De mille nœuds elle vient vous lier;

Je vais penser à tous dans ma mansarde;

Dans votre hôtel tâchez de m 'oublier!

ALBERT

Que de noblesse et de générosité ! Adorable enfant !

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