MADAME BOURGEOIS, ANNA, ALBERT
(Anna arrive gaiment : elle porte un pot au lait en fer blanc , et , en entrant, elle entend les derniers mots d'Albert. )
ANNA
Eh bien ! qu'est-ce que vous dites donc là , monsieur Albert? seul au monde !.. et maman? et moi? nous ne sommes donc rien?
Vous êtes tout, charmante enfant.
ANNA
Tenez, monsieur, voilà votre lait.
ALBERT
Bonne Anna , prendre vous-même cette peine !
MADAME BOURGEOIS
Ah! oui, ça me rappelle que la crémière m'a dit, il y a déjà plus de huit jours , que si vous ne payiez pas ce que vous lui devez, elle ne fournirait plus rien. 11 parait cependant... anna , l' interrompant.
Elle attendra , maman ! oui , elle a dit qu'elle attendrait.
MADAME BOURGEOIS
Ça m'étonne, car elle eut bien intéressée.
ANNA
Oh ! maman , je vous assure !... mais ne parlez donc pas de cela devant monsieur Albert : voyez, vous le rendez tout
irisle.
Â.LBERT , regardant autour de lui.
El rien ! rien !.. que cette situation est pénible !
MADAME BOURGEOIS
Mais enfin , mon cher monsieur, si vous ne trouvez pas à gagner de l'argent, comment ferez-vous? et mon loyer':' et moi? et ma iille?
albert, vivement.
Quoi donc!.. Anna manque-t-elle de quelque chose?
Moi! oh quetnon! j'ai assez, trop même! Ecoutez, maman, si cela vous gênait d'attendre le loyer de monsieur Albert, tenez, voyez donc! j'ai encore tout cela de mes petites économies ! je vous le donne.
MADAME BOURGEOIS
Cette enfant-là est étonnante ! Pourquoi donc , puisque la marraine te donne de l'argent, ne pas songer un peu à «a toilette?
ANNA
.le me sens mieux ainsi.
MADAME BOURGEOIS
Et puis, rester toute la journée dans ta chambre , à travailler à je ne sais quelle broderie... qui ne finit pas, et qu'on ne voit jamais! Songe donc, mon enfant , qu'il faut penser à l'avenir; qu'à ton âge on se marie... et qu'il est temps...
ANNA
Temps de me marier!., moi!., mais, en vérité, cette idée ne s'est jamais présentée à mon esprit.
MADAME BOURGEOIS
Par exemple !.. à dix-sept ans !.. mais à quoi penses-tu donc ?
ANNA
A quoi je pense ? Eh! mon Dieu ! je n'ai pas une minute à moi. Demandez plutôt à monsieur Alberi !
) Ain Restez ; restez , troupe jolie. Je lis les auteurs que lui-méiuc Il m'explique inus les malins ; Je (liante les chansous qu'il aime , ! i i Vndors ainsi ses chagrin* ,
Mes cbants endorment ses chagrins.
J'apprends les beaux vers qu'il compose. Ma bonne mère, vous voyez Que, pour m'occuper d'aulre chose , Mes jours sont trop bien employés.
ALBERT
Vous trouvez donc du plaisir à lire mes vers? Vous croyez qu'un jour le public les aimera ?
ANNA
Dès qu'il pourra les connaître. Votre poème avance-t-il, monsieur Albert? votre grand poème?...
ALBERT
Bien peu. [avec enthousiasme.} C'est un ouvrage d'art, de conscience... C'est mon avenir, ma vie!... c'est mieux encore, c'est l'oubli du passé!
MADAME BOURGEOIS
L'oubli du passé?... s'il pouvait le lire à ses créanciers ! . . .
ANNA
Maman!...
MADAME BOURGEOIS
Ce que j'en dis, ce n'est pas pour lui faire de la peine, il le sait bien : je voudrais être riche , je ne lui demanderais rien , et je me regarderais encore comme son obligée , puisqu'il a fait pour toi ce que je regrettais tant de ne pouvoir faire. Il t'a instruite, il t'a donné des talens... Depuis cinq ans qu'il est notre locataire , tu es devenue aussi bien élevée qu'une grande dame ; mais, hélas ! si ton éducation vaut celle d'une princesse , ta dot est bien différente , et il faut profiter du temps où les amoureux se présentent ; faire
un choix, un bon choix Monsieur Albert te le dira
comme moi , il faut qu'une jeune fille se marie.
ALBERT
Ah! oui, c'est vrai , on se marie!... on a une famille, des intérêts, des liens qui vous attachent au monde!... on ne vit pas seul!... Il n'y a que moi qui suis seul!... qui resterai seul sur la terre... quand Anna sera mariée ! anna , vivement.
Je ne me marierai jamais.
ALBERT
Si lait, mon enfant : il faut vous marier; vous ne savez pas ce que l'isolement a de pénible!... Se dire : là, dans cette foule que je heurte a chaque pas , personne ne pense
à moi ; personne ne m'aime ! . . . Je peux mourir sans qu'une larme vienne mouiller les yeux d'un ami !... Ah ! c'est bien cruel!...
anna , d'un ton de tendre reproche.
Mais ne dirait-on pas que cela vous regarde , vous , monsieur Albert !...
MADAME BOURGEOIS
Ecoute, Anna, je vois rôder autour de toi bien des amoureux, et sans parler du monsieur au tilbury...
ALBERT
Ah!... qu'est-ce que c'est?
ANNA
Oh! maman, je vous en prie...
Allons, c'est bien, je me tais, mais j'espère que tu deviendras raisonnable; et, en attendant, je vais à mes affaires : toi, travaille, étudie si monsieur Albert a le
temps de te donner ta leçon.
ALBERT
Oui , sans doute ! cela me distraira : je me sens aujourd'hui plus triste et plus découragé qu'à l'ordinaire.
ANNA
Je vais chercher mes livres.
ALBERT
Non, j'ai là, dans ce cabinet, quelque chose de nouveau que je veux lire avec vous : attendez un instant.
(II entre dans le cabinel adroite.)
MADAME BOURGEOIS
Moi, je sors, mon enfant, et je ne tarderai pas à revenir.
(Elle sort.)