‹ Anna, comédie en un acte mêlée de coupletsChapitre 5 sur 24 · ALBERT, ARTHUR · texte numérisé non relu

ALBERT, ARTHUR

albert, entrant par la porte du cabinet. Pardon, Anna , me voici.

arthlr , entrant par la porte dujond.

Me voici , mademoiselle...

(Us se trouvent face à face.) ALBERT.

Que vois-je? Arthur Rénal !

ARTUI IB .

Albert Delville!... mon ancien camarade !

ALBERT

Et par quel hasard chez moi?

ARTHUR

Chez toi! (Il jette un regard sur l'appartement.) Eh bien !

pourquoi vient-on chez un ami? c'est pour le voir, (a pari. ) Le diable m'emporte si je pensais à lui !

ALBERT

Comment! tu me cherchais?... est-ce possible.'

ARTHUR

Qu'y a-t-il là d'étonnant? ne sommes-nous pas camarades de collège?

ALBERT

Je ne l'ai point oublié ; mais, excepté les deux rencontres fortuites où nous ne nous sommes vus qu'en passant, toute relation avait cessé entre nous.

ARTHUR

Il est vrai, et ce n'est pas sans peine que je t'ai découvert. ( à pari.) Je suis pourtant bien sûr de l'avoir vue à cette fenêtre. (Iiaul.) Tu habites cet appartement?

ALBERT

Tu vois , il n'y a pas de luxe ; mais voilà encore un siège pour un ami.

ARTHUR

Tu habites ici , seul ?

Hélas! oui, seul!.. Trouves-tu le logement trop somptueux?

ARTHUR

Non... c'est que...

ALBERT

Quoi donc ?

ARTHUR

Oh! rien, rien !... (d/^rt.) J'éclaircirai cela plus lard.

ALBERT

Si j'en juge d'après les apparences, tes affaires vont mieux que les miennes. Sais-tu, mon ami , que je t'accusais?

ARTHUR

Moi!

ALBERT

Oui , je te l'avoue, à présent que je vois combien je me suis trompé; je pensais : il est riche !... moi, je lui ai dit , je suis pauvre... et je ne l'ai plus revu.

ARTHUR

Quelle injustice!

ALBERT

J'avais tort! mais moi je n'aurais pas été te chercher, car tu pouvais m'ètre utile.

Ah!... tu as encore de ces idées-là!... je ne m'étonne plus si tu n'es parvenu à rien. Voyons, que fais-tu?

ALBERT

Je suis poète , mon ami. . . et toi ?

ARTHUR

Moi?... Oh ! je vais bien t'étonner !... Je suis... tiens, devine.

ALBERT

Ma foi , que te dirai-je ? Tu as fait fortune , tu es agent de change ?

ARTHUR

Allons donc ! pour cela il faut de l'argent, et je n'en avais pas.

ALBERT

Alors... je ne sais... tu es...

ARTHUR

Bah! toi qui me connais dès l'enfance , tu ne devinerais jamais; je vais te le dire : je suis savant.

ALBERT

Savant ! tu plaisantes?

ARTHUR

Pas le moins du monde.

ALBERT

Savant!... toi!...

Moi-même ! avec tous les honneurs du métier.

ALBERT

Mais tu étais le plus mauvais écolier de tout le collège ; tu ne voulais rien apprendre , tu n'étais bon à rien.

ARTHUR

Je me suis fait savant.

ALBERT

Il faut que tu aies terriblement travaillé?

ARTHUR

Moi? Pas du tout ! je me suis fait savant.

ALBERT

Explique-toi , je t'en supplie : que sais-tu ?

«Anna. «

ARTHUR

11 ne s'agit pas de ee que je sais , mais de ce que je professe .

ALBERT

Ah ! Et que professes-tu?

ARTHUR

Je professe le kouphique.

ALBERT

Qu'est-ce que c'est que cela?

Ce que c'est? Est-il ignorant! Le kouphique est là langue sacrée des Arabes , langue perdue depuis deux raille ans.

ALBERT

Et tu l'as retrouvée?

ARTHUR

Prouve-moi le contraire.

ALBERT

Je ne l'essaierai pas. Mais à quoi cela sert-il?

ARTHUR

A quoi cela sert? Pardieu, cela sert à me donner un tilbury, une chaire de professeur, des places dans toutes les académies de l'Europe, et bientôt, je l'espère, la direction générale de toutes les bibliothèques de France.

ALBERT

Je n'ai plus rien à dire... Un misanthrope trouverait là un beau texte à gloser : moi, j'aime mieux en rire ; et, d'ailleurs , je me réjouis de ton bonheur.

ARTHUR

Tu es un bon enfant : je veux t'être utile ; tu faisais mes thèmes au collège ; eli bien ! moi , je veux te protéger dans le monde : voyons , que t'est-il arrivé depuis notre séparation?

ALBERT

Hélas ! mon ami , cela n'est pas gai; je n'ai pas été aussi heureux que toi.

Tu ne t'es pas fait savant?

ALBERT

Trois années passées dans les colonies m'avaient laissé un souvenir dont je ne puis te parler ; c'est un mal sans remède ! En arrivant en France, j'entrepris de parcourir notre pays , si peu connu de ceux qui l'habitent, de le vi-

siter en artiste, en poète, en érudit, et de forcer mon esprit à la distraction par une application constante. Toutes nos villes , nos bibliothèques , leurs livres précieux , leurs manuscrits originaux, enfin tout ce qui lient à l'histoire des arts et de la poésie devint pour moi l'objet de recherches minutieuses. Ce travail, pendant quatre années, parvint à me distraire du passé , et me donna des espérances pour l'avenir. Voilà, mon ami , mes seuls jours heureux! que te dirai-je du reste? Je revins à Paris, je publiai mon travail. Je n'eus pas même une annonce dans les journaux ; mon, livre et moi nous restâmes inconnus , oubliés.

ARTHUR

Je le crois bien , tu n'avais que du mérite.

ALBERT

Je fus long-temps à me remettre de la perte de mes illusions : j'essayai plus d'un moyen de fortune; rien ne me réussit ; alors je me suis jeté dans les douces fictions de la poésie , et parfois elles me font oublier et mes chagrins et ma misère... ma misère dont je ne puis triompher, et qui a découragé mes plus zélés protecteurs.

ARTHUR

Tes protecteurs ! Tu leur as donc dit que tu étais pauvre ?

ALBERT

Sans doute.

Mais , mon ami, on ne donne jamais à ceux qui n'ont rien.

ALBERT

Comment?

ARTHUR

Mon Dieu, que tu es simple ! et puis, que veux-tu faire?" à quoi peux-tu parvenir? Tu travailles toujours.

ALBERT

Je ne te comprends pas.

ARTHUR

Tu allais solliciter à pied , bien entendu?

ALBERT

Comment voulais-tu donc que j'allasse?

ARTHUR

Vraiment, tu n'en es pas même à l'A B C du métier! D'abord , mon cher Albert , toutes les affaires se commencent par l'achat d'un tilbury ! c'est comme cela que j'ai fait quand je me suis décidé à devenir savant.

ALBERT

Kn vérité?

ARTHUR

l"h ! sans cloute !

Ain : J'en guette un petit de mon âge.

La fortune , lorsqu'on l'appelle , Sans écouter, coût t si vite , qu'il faut ,

Pour l'atteindre , courir comme elle ; Et rarement on arrive assez tôt.

Changez, piétons, votre modeste allure : Vous la verriez toujours vous échapper... A peine, hélas! si l'on peut l'attraper

Quand on la poursuit en voiture.

ALBERT

C'est à merveille! mais de l'argent?

ARTHUR

On emprunte , c'est la moindre chose ; ensuite , on s'arrange avec un ou deux journaux, et l'on y fait faire ou l'on y fait soi-même son éloge une fois par semaine.

ALBERT

Ah!

ARTHUR

On dine tous les jours au café de Paris; on obtient ses entrées à l'Opéra , parce qu'au foyer l'on fait des connaissances fort utiles; on se fait aimer d'une actrice en renom , ou, ce qui vaut mieux encore , on tâche de compromettre une femme à la mode ; si , après cela , on sait se tirer heureusement d'un duel... ma foi, tout est dit ; les regards sont attachés sur vous, et l'on ne peut plus vous offrir qu'une place de dix à douze mille francs. Alors on part de là et l'on fait son chemin.

ALBERT

Mais, en vérité, tu me dis là des choses de l'autre monde.

ARTHUR

Au contraire, ce sont des choses de ce monde-ci.

Je t'assure que tu m étonnes beaucoup.

ARTHUR

Oh! mon ami, laisse-moi faire , je me charge de ta forlune, moi, tu verras ! Je me souviens de ce que tu as fait pour moi autrefois et je veux aujourd'hui payer mes detlcs.

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