ALBERT, ARTHUR
albert, entrant par la porte du cabinet. Pardon, Anna , me voici.
arthlr , entrant par la porte dujond.
Me voici , mademoiselle...
(Us se trouvent face à face.) ALBERT.
Que vois-je? Arthur Rénal !
ARTUI IB .
Albert Delville!... mon ancien camarade !
ALBERT
Et par quel hasard chez moi?
ARTHUR
Chez toi! (Il jette un regard sur l'appartement.) Eh bien !
pourquoi vient-on chez un ami? c'est pour le voir, (a pari. ) Le diable m'emporte si je pensais à lui !
ALBERT
Comment! tu me cherchais?... est-ce possible.'
ARTHUR
Qu'y a-t-il là d'étonnant? ne sommes-nous pas camarades de collège?
ALBERT
Je ne l'ai point oublié ; mais, excepté les deux rencontres fortuites où nous ne nous sommes vus qu'en passant, toute relation avait cessé entre nous.
ARTHUR
Il est vrai, et ce n'est pas sans peine que je t'ai découvert. ( à pari.) Je suis pourtant bien sûr de l'avoir vue à cette fenêtre. (Iiaul.) Tu habites cet appartement?
ALBERT
Tu vois , il n'y a pas de luxe ; mais voilà encore un siège pour un ami.
ARTHUR
Tu habites ici , seul ?
Hélas! oui, seul!.. Trouves-tu le logement trop somptueux?
ARTHUR
Non... c'est que...
ALBERT
Quoi donc ?
ARTHUR
Oh! rien, rien !... (d/^rt.) J'éclaircirai cela plus lard.
ALBERT
Si j'en juge d'après les apparences, tes affaires vont mieux que les miennes. Sais-tu, mon ami , que je t'accusais?
ARTHUR
Moi!
ALBERT
Oui , je te l'avoue, à présent que je vois combien je me suis trompé; je pensais : il est riche !... moi, je lui ai dit , je suis pauvre... et je ne l'ai plus revu.
ARTHUR
Quelle injustice!
ALBERT
J'avais tort! mais moi je n'aurais pas été te chercher, car tu pouvais m'ètre utile.
Ah!... tu as encore de ces idées-là!... je ne m'étonne plus si tu n'es parvenu à rien. Voyons, que fais-tu?
ALBERT
Je suis poète , mon ami. . . et toi ?
ARTHUR
Moi?... Oh ! je vais bien t'étonner !... Je suis... tiens, devine.
ALBERT
Ma foi , que te dirai-je ? Tu as fait fortune , tu es agent de change ?
ARTHUR
Allons donc ! pour cela il faut de l'argent, et je n'en avais pas.
ALBERT
Alors... je ne sais... tu es...
ARTHUR
Bah! toi qui me connais dès l'enfance , tu ne devinerais jamais; je vais te le dire : je suis savant.
ALBERT
Savant ! tu plaisantes?
ARTHUR
Pas le moins du monde.
ALBERT
Savant!... toi!...
Moi-même ! avec tous les honneurs du métier.
ALBERT
Mais tu étais le plus mauvais écolier de tout le collège ; tu ne voulais rien apprendre , tu n'étais bon à rien.
ARTHUR
Je me suis fait savant.
ALBERT
Il faut que tu aies terriblement travaillé?
ARTHUR
Moi? Pas du tout ! je me suis fait savant.
ALBERT
Explique-toi , je t'en supplie : que sais-tu ?
«Anna. «
ARTHUR
11 ne s'agit pas de ee que je sais , mais de ce que je professe .
ALBERT
Ah ! Et que professes-tu?
ARTHUR
Je professe le kouphique.
ALBERT
Qu'est-ce que c'est que cela?
Ce que c'est? Est-il ignorant! Le kouphique est là langue sacrée des Arabes , langue perdue depuis deux raille ans.
ALBERT
Et tu l'as retrouvée?
ARTHUR
Prouve-moi le contraire.
ALBERT
Je ne l'essaierai pas. Mais à quoi cela sert-il?
ARTHUR
A quoi cela sert? Pardieu, cela sert à me donner un tilbury, une chaire de professeur, des places dans toutes les académies de l'Europe, et bientôt, je l'espère, la direction générale de toutes les bibliothèques de France.
ALBERT
Je n'ai plus rien à dire... Un misanthrope trouverait là un beau texte à gloser : moi, j'aime mieux en rire ; et, d'ailleurs , je me réjouis de ton bonheur.
ARTHUR
Tu es un bon enfant : je veux t'être utile ; tu faisais mes thèmes au collège ; eli bien ! moi , je veux te protéger dans le monde : voyons , que t'est-il arrivé depuis notre séparation?
ALBERT
Hélas ! mon ami , cela n'est pas gai; je n'ai pas été aussi heureux que toi.
Tu ne t'es pas fait savant?
ALBERT
Trois années passées dans les colonies m'avaient laissé un souvenir dont je ne puis te parler ; c'est un mal sans remède ! En arrivant en France, j'entrepris de parcourir notre pays , si peu connu de ceux qui l'habitent, de le vi-
siter en artiste, en poète, en érudit, et de forcer mon esprit à la distraction par une application constante. Toutes nos villes , nos bibliothèques , leurs livres précieux , leurs manuscrits originaux, enfin tout ce qui lient à l'histoire des arts et de la poésie devint pour moi l'objet de recherches minutieuses. Ce travail, pendant quatre années, parvint à me distraire du passé , et me donna des espérances pour l'avenir. Voilà, mon ami , mes seuls jours heureux! que te dirai-je du reste? Je revins à Paris, je publiai mon travail. Je n'eus pas même une annonce dans les journaux ; mon, livre et moi nous restâmes inconnus , oubliés.
ARTHUR
Je le crois bien , tu n'avais que du mérite.
ALBERT
Je fus long-temps à me remettre de la perte de mes illusions : j'essayai plus d'un moyen de fortune; rien ne me réussit ; alors je me suis jeté dans les douces fictions de la poésie , et parfois elles me font oublier et mes chagrins et ma misère... ma misère dont je ne puis triompher, et qui a découragé mes plus zélés protecteurs.
ARTHUR
Tes protecteurs ! Tu leur as donc dit que tu étais pauvre ?
ALBERT
Sans doute.
Mais , mon ami, on ne donne jamais à ceux qui n'ont rien.
ALBERT
Comment?
ARTHUR
Mon Dieu, que tu es simple ! et puis, que veux-tu faire?" à quoi peux-tu parvenir? Tu travailles toujours.
ALBERT
Je ne te comprends pas.
ARTHUR
Tu allais solliciter à pied , bien entendu?
ALBERT
Comment voulais-tu donc que j'allasse?
ARTHUR
Vraiment, tu n'en es pas même à l'A B C du métier! D'abord , mon cher Albert , toutes les affaires se commencent par l'achat d'un tilbury ! c'est comme cela que j'ai fait quand je me suis décidé à devenir savant.
ALBERT
Kn vérité?
ARTHUR
l"h ! sans cloute !
Ain : J'en guette un petit de mon âge.
La fortune , lorsqu'on l'appelle , Sans écouter, coût t si vite , qu'il faut ,
Pour l'atteindre , courir comme elle ; Et rarement on arrive assez tôt.
Changez, piétons, votre modeste allure : Vous la verriez toujours vous échapper... A peine, hélas! si l'on peut l'attraper
Quand on la poursuit en voiture.
ALBERT
C'est à merveille! mais de l'argent?
ARTHUR
On emprunte , c'est la moindre chose ; ensuite , on s'arrange avec un ou deux journaux, et l'on y fait faire ou l'on y fait soi-même son éloge une fois par semaine.
ALBERT
Ah!
ARTHUR
On dine tous les jours au café de Paris; on obtient ses entrées à l'Opéra , parce qu'au foyer l'on fait des connaissances fort utiles; on se fait aimer d'une actrice en renom , ou, ce qui vaut mieux encore , on tâche de compromettre une femme à la mode ; si , après cela , on sait se tirer heureusement d'un duel... ma foi, tout est dit ; les regards sont attachés sur vous, et l'on ne peut plus vous offrir qu'une place de dix à douze mille francs. Alors on part de là et l'on fait son chemin.
ALBERT
Mais, en vérité, tu me dis là des choses de l'autre monde.
ARTHUR
Au contraire, ce sont des choses de ce monde-ci.
Je t'assure que tu m étonnes beaucoup.
ARTHUR
Oh! mon ami, laisse-moi faire , je me charge de ta forlune, moi, tu verras ! Je me souviens de ce que tu as fait pour moi autrefois et je veux aujourd'hui payer mes detlcs.