SCENE VI
les mêmes , MADAME BOURGEOIS.
MADAME BOURGEOIS
Monsieur Albert ! monsieur Albert !
ALBERT
Qu'y a-t-il, madame Bourgeois?
MADAME BOURGEOIS
Un monsieur âgé qui depuis un quart d'heure est en bas et qui prend sur vous des informations.
ALBERT
Sur moi !
MADAME BOURGEOIS
Vous lui inspirez , dit-il, un vif intérêt; il a le désir et les moyens de vous être utile. Je lui ai dit que j'allais voir si vous étiez chez vous.
ALBERT
Et savez-vous qui il est ?
Oh ! il a l'air d'un homme comme il faut; il m'a dit se nommer monsieur Desmortiers.
ARTHUR
Monsieur Desmortiers ?
ALBERT
Est-ce que tu le connais ?
ARTHUR
Comment! si je le connais? Eh ! mon ami , c'est le proche parent du premier ministre, très riche créole de l'Ile- Bourbon.
albert, troublé.
De l'Ile-Bourbon?
ARTHUR
Sans occuper d'emploi , il est très puissant ; son influence sur l'esprit du ministre est immense.
ALBERT
Que me veut-il, à moi pauvre et obscur?
ARTHUR
Eh! que sait-on? C'est peut-être la fortune qui arrive! mais , s'il voit ta pauvreté.. .
ALBERT
Eh bien?
Eh bien! mon ami, tu es perdu. Pour obtenir quelque chose , il faut paraître n'avoir besoin de rien.
MADAME BOURGEOIS
Je l'ai laissé en bas causant avec ma fille ; il va monter, sans doute.
ARTHUR
Voilà ce qu'il faut empêcher! Allons, Albert, l'instant est venu de commencer l'exécution de mes promesses :je vais le trouver, je le connais beaucoup, ainsi que sa jolie pupille, une riche héritière; je te conterai cela; je l'emmène, je lui parle de toi, je t'arrange une situation convenable, brillante même, et s'il veut t' offrir une place , il faudra qu'il te la donne belle , je t'en réponds.
ALBERT
Que vas-tu faire , Arthur? tromper , mentir...
ARTHUR
Eh ! mon ami , laisse-moi faire ! quand la vérité est si laide, il faut bien l'embellir un peu ; c'est ton bon ange qui m'a conduit près de toi ! Sois tranquille; il est écrit : Aidetoi , le ciel t'aidera ! Partons ; venez , madame Bourgeois , mon roman est déjà tout préparé.
Air de la valse des Comédiens.
Albert , crois-moi , fais taire un vain scrupule: De la fortune il faut se défier ; Au seul aspect du pauvre elle recule : Quand elle vient n'allons pas l'effrayer.
ALBERT
Je l'avoùrai , le mensonge me coûte.
ARTHUR
Tu béniras ce mensonge demain.
Pour arriver, quand je me mets en route , Je vois le but, qu'importe le chemin ?
ENSEMBLE
Albert, crois-moi , etc.
ALBERT
De consentir, oui , je me fais scrupule: Mon cher Arthur, ne va pas l'oublier.
Si devant moi la forlune recule , Avec l'honneur vivons dans mon grenier.
MADAME BOURGEOIS
Allons, monsieur, pourquoi ce vain scrupule? De la fortune il faut se défier :
Si devant vous toujours elle recule , Comment , hélas ! paierez-vous mon loyer ?
(Arthur et madame Bourgeois sortent.)