EDMOND FREMY
PAR
H. P.-P. DEIlÉRAIi\
Edmond Fremy, professeur de chimie au Muséum pendant quarante ans, directeur de ce grand établissement de 1879 à 1891, vient de s'éteindre le 2 février 1894; c'est dans son laboratoire que j'ai débuté, et je ne fais que payer une dette à la reconnais-
1. Les 200 centimètres cubes de solution chlorhydrique contenaient un poids double de ce mélange.
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sànce en rappelant ici Tœuvre accomplie par mon savant mailre.
C'est le 1®' décembre 1859, j'avais un peu plus de vingt ans, que mon ami, M. Joseph Decaisne, me conduisit chez M. Fremy, tout récemment nommé professeur au Muséum en remplacement de Gay-Lussac; le rendez-vous était à huit heures du matin. Je retrouvai M. Decaisne qui venait de succéder à Mirbel, et nous allâmes ensemble chez M. Fremy, qui occupait un des appartements de la maison de Buffon.
C'était à ce moment un homme déjà un peu fort, quoique encore très jeune, la figure ouverte, joyeuse, la vie lui avait souri. A trente-six ans il était professeur titulaire à l'Ecole polytechnique et au Muséum; il avait épousé une jeune femme charmante, lafilJe d'un homme très distingué, M. Boulron, qui a laissé quelques travaux intéressants.
M. Fremy m'accueillit ; il fut convenu que j'entrerais immédiatement dans son laboratoire ; celui-ci était une des dépendances du grand amphithéâtre. Comme on peut le voir encore aujourd'hui, le grand amphithéâtre est flanqué, sur les deux petits côtés, de deux laboratoires en rotonde : l'un était occupé par M. Chevreul dont Taide naturaliste était M. Cloëz, l'autre par M. Fremy. Les élèves travaillaient dans une autre rotonde qui s'appuyait sur le grand côté de Tamphithéâtre opposé à la porte d'entrée principale. On devait arriver au laboratoire à huit heures du mamatiu et y rester jusqu'à six heures du soir; l'habitude était d'y déjeuner; le tabac était rigoureusement interdit.
Je me trouvais là au début avec M. Delondre, aide naturaliste, et M. Terreil, premier préparateur ; j'étais en second. L'année suivante, M. Delondre démissionna, M. Terreil devint aide naturaliste et je le remplaçai comme premier préparateur; nous étions employés à la préparation du cours et à des travaux, différents pour chacun de nous.
M. Terreil, qui a pris sa retraite en même temps que son maître M. Fremy, après avoir travaillé à côté de lui pendant quarante ans, était chargé des recherches sur les os; quant à moi, je fus occupé à des travaux sur la maturation des fruits qui ont peut-être décidé de la direction que j'ai prise vers la physiologie végétale et la chimie agricole.
Pendant les deux années 1851 et 1852, j'ai assisté aux leçons de M. Fremy dans le grand amphithéâtre du Muséum; il commen-
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çait à huit heures et demie et, malgré cette heure matinale, avait de nombreux auditeurs. A cette époque, renseignement de la chimie était encore peu répandu dans les lycées et les jeunes gens qui avaient du goût pour ces études suivaient les cours de renseignement supérieur. M. Fremy professait debout ; il avait devant lui un grand pupitre sur lequel il pouvait exécuter les réactions qui n'exigeaient pas d'appareils compliqués. La partie du pupitre tournée vers lui était coupée obliquement; il y plaçait ses notes très complètes, écrites très larges, de façon qu'il pût les consulter d'un regard rapide, les points importants étaient fortement soulignés pour appeler son attention.
On faisait encore à cette époque des leçons d'apparat, le ton était soutenu. M. Fremy y excellait; il allait jusqu'à la limite voisine de l^emphase sans y verser. Ses connaissances étaient très étendues, mais il restait toujours près de l'expérience ; il n'avait aucun goût pour les généralités et je me rappelle qu'un jour, l'ayant consulté sur un point de la théorie atomique, il me releva vertement, me renvoyant aux faits, aux observations et ne voulant pas qu'on s'égarât dans des discussions qui, suivant lui, ne conduisaient à rien.
Tel il fut toute sa vie, un homme de laboratoire. Il était très habile, très adroit, suivant avec une rare sagacité la moindre piste qu'on lui indiquait ; ses belles recherches sur les bases ammoniacocobaltiques en donnent une preuve très forte. Il m'avait donné à étudier des minerais de cobalt; je ne sais comment je fus conduit à traiter un des sels obtenus par de Pammoniaque : je trouvai une matière qui dégageait un gaz quand on la traitait par l'eau; il partit de cette première observation pour exécuter un des travaux qui lui ont fait le plus d'honneur.
M. Fremy ne travaillait pas dans le môme laboratoire que nous, et l'on ne devait aller le consulter que lorsqu'on était arrêté par une difficulté qu'on trouvait insurmontable. C'est alors qu'on pouvait admirer sa profonde connaissance de la chimie; en un instant, il débrouillait une réaction et indiquait comment il fallait opérer pour réussir.
M. Fremy a toujours pensé que la chimie ne s'enseignait qu'au laboratoire; il lutta pendant longtemps pour agrandir le sien, afin d'augmenter le nombre de ses élèves. Un peu avant la guerre il avait réussi à les installer dans une partie des vieux bâtiments
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qui entourent la cour de la baleine, et, plus tard, il fit construire les laboratoires de la rue de Buffon, où, pendant vingt ans, de nombreux élèves se sont succédé. C'est là qu'a débuté M. Verneuil qui a collaboré aux recherches sur les rubis, et qui s'est fait connaître par de très importants travaux; c'est là également qu'ont travaillé M. Ogier, aujourd'hui directeur du laboratoire de toxicologie de la Faculté de médecine, M. André, agrégé à l'École de médecine, le collaborateur de M. Berthelot, pour les recherches de chimie végétale, M. Ferdinand Jean, M. Henriveaux, directeur des usines de Saint-Gobain, M. Etard. M. Moissan, aujourd'hui membre de l'Académie des sciences, y a passé un semestre avant d'entrer à mon laboratoire.
Quand, récemment, ce laboratoire fut fermé après la suppression de la chaire de M. Fremy au Muséum, on reconnut bien vite que l'existence d'un laboratoire semblable à Paris était nécessaire ; celui de M. Fremy était particulièrement utile, en fournissant à toutes les industries chimiques des jeunes gens déjà au courant des manipulations, on fut obligé d'en installer un autre à l'Ecole de chimie et de physique de la ville de Paris.
Ce n'est pas le lieu,dans ce recueil, de passer en revue la longue liste de travaux et d'ouvrages qui ont placé M. Fremy au premier rang des chimistes de son temps, nous n'en pouvons relever que ceux qui ont trait à la chimie agricole, ou à la physiologie végétale, et c'est à regret que je me borne à signaler les recherches de mon maître sur l'ozone, sur les acides sulfazotés, sur Tacide fluorhydrique, etc. M. Fremy s'est longtemps occupé des fruits et c'est à lui que nous devons les connaissances encore peu étendues, il est vrai, que nous possédons sur les composés qui donnent les gelées végétales; parmi les substances qu'il a décrites, quelques-unes, notamment l'acide métapectique, présentent des caractères définis.
Tandis que j'étais encore aide naturaliste de M. Decaisne, M. Fremy voulut s'occuper de la culture des betteraves, qui passait à cette époque par une crise à laquelle la loi de d884, reportant l'impôt, du sucre achevé à la betterave à traiter, a mis heureusement fin. L'importance qu'a prise à Saint-Gobain, dont M. Fremy était administrateur, la fabrication des engrais, l'avait entraîné vers cette étude pour laquelle il voulut bien me demander de le seconder. De grands tonneaux furent installés dans le laboratoire du
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Muséum ; on les remplit d'un sol artificiel formé do matières parfaitement connues, puisqu'elles servent à Saint-Gobain soit à la fabrication des glaces, soit à celle des creusets dans lesquels le verre est fondu, puis on ajoute à ces divers sols des engrais variés. Les résultats obtenus ont été insérés dans le premier volume de ce recueil . Ce qui ressortit des analyses des betteraves obtenues dans ces conditions [bien déterminées, c'est que leur richesse en sucre est en raison inverse de leur teneur en matières azotées. De très nombreuses observations recueillies, à Grignon et dans nombre de stations agronomiques, notamment par M. Pagnoul, ont confirmé nos conclusions qui montraient que les planteurs avaient fait fausse route. Ils se plaignaient amèrement, à cette époque, de la diminution de richesse des racines bien inférieure àcelle que présentaient les betteraves au moment où la culture s'était établie dans la région septentrionale. A celte époque, me disait M. Fievée, un des plus grands agriculteurs du Nord, nous plantions des bâtons de sttcre fif or^^.Cette boutade m'est toujours restée dans l'esprit. Aussi, quand nous avons commencé nos recherches, M.Fremy et moi, je lui proposai de ne pas nous borner à doser le sucre dans les betteraves récoltées, mais de tourner nos investigations vers la teneur en azote. Visiblement la quantité en augmente avec Tabondance des engrais azotés, et c'est précisément parce qu'à cette époque les fumures azotées étaient devenues trop abondantes que les racines avaient perdu leur qualité.
Pendant la campagne suivante, en 1875, nous avons montré l'influence décisive qu'exerce la graine sur la qualité de la betterave. En semant dans nos sols artificiels composés de la même façon, enrichis des mêmes engrais employés en même quantité, des graines appartenant à des espèces différentes, nous avons obtenu des racines de qualités très différentes aussi. La graine fait tout^ disait M. Fremy pour résumer ce travail.
A bien des reprises différentes, avec la collaboration de M. Terreil, puis celle de M. Urbain, M. Fremy s'est occupé de la composition immédiate du bois, de ce qu'il aimait à appeler le squelette des végétaux. Il y distingua plusieurs matières diûérentes : la cellulose, dontPayen avait fait une espèce unique,estpartagée,gràce à l'emploi du réactif de Schweitzer (azotite de cuivre et d'ammoniaque), en trois variétés : la cellulose qui se dissout immédiatement dans ce réactif, la paracellulose, qui n'y devient soluble
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qu'après Taction des acides, et la métacellulose qui, toujours insoluble dans la liqueur bleue de Schweitzer, se dissout, au contraire, dans les hypochlorites.
Le bois renferme en outre de la vasculose. C'est un principe infiniment plus chargé en carbone que la cellulose, qui sous Tinfluence des alcalis, agissant sous pression, se dissout complètement en se déshydratant et en fournissant des liqueurs noires chargées de composés ulmiques. J'ai reconnu depuis que la vasculose de la paille est plus attaquable que celle du bois et se dissout déjà dans les carbonates alcalins. M. Fremy constate enfin dans les végétaux la présence d'un principe qui forme surtout Tépiderme des feuilles et qu'il distingue sous le nom de cutose.
Ces recherches le conduisirent à l'étude de la ramie à laquelle il a consacré beaucoup de temps; il était arrivé à en tirer une fibre absolument blanche, soyeuse, d'un très bel éclat ; cependant jusqu'à présent, on n'a pas réussi à en fabriquer des étoffes présentant toutes les qualités requisesjpour être d'un usage journalier.
Si les recherches des principes immédiats constituant les végétaux sont ingrates, si elles laissent toujours Tesprit indécis par suite du manque de netteté des caractères qui permettent la détermination des espèces, si elles ont encore le défaut de n'être jamais que des ébauches qui seront reprises jusqu'au moment où l'emploi d'un réactif nouveau permettra d'obtenir avec ces composés des corps susceptibles d'être obtenus à l'état de pureté et régulièrement classés, elles sont cependant d'une haute utilité; elles guident les naturalistes et les industriels, et il faut être reconnaissant aux chimistes qui se dévouent à ces travaux difficiles. Ils convenaient au talent expérimental de Fremy, très habile dans l'emploi des réactifs, et très laborieux. J'ai occupé au Muséum un laboratoire voisin du sien, et, vers cinq heures et demie, quand la journée était finie, je cognais à sa porte ; il était devant sa table et, tout en parlant, il continuait à travailler, essayant une réaction, puis une autre, éclairant ainsi son sujet par de nombreux tâtonnements, il n'arrivait que lentement à l'analyse élémentaire; on analyse toujours trop tôt, était un de ses dictons favoris.
Ses dernières années furent remplies par un travail pour lequel il s'est passionné : la production artificielle du rubis ; bien secondé
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par M. Veraeuil, il a réussi à obtenir des cristaux d'une admirable couleur, identiques avec les rubis naturels, mais rarement les cristaux isolés étaient de dimensions suffisantes pour constituer des pierres d'ornement.
M. Fremy était de très bon conseil; il vous faisait reprendre le sujet dès l'origine, écoutait attentivement, ne ménageait ni les critiques, ni les objections; il appuyait sur les côtés faibles de vos recherches, vous forçait à les reprendre, à compléter votre démonstration; il aimait la discussion et y excellait. Jamais je ne Tai trouvé indifférent, vous renvoyant, comme bien d'autres, avec un compliment banal.
M. Fremy ne s'est pas borné à exposer la science dans ses leçons du Muséum et de l'Ecole polytechnique, il l'a propagée par ses ouvrages. Avec la collaboration de Pelouze il a fait paraître un Traité de chimie reslé longtemps classique; en parcourant aujourd'hui la dernière édition, qui ne fut terminée qu'en 1865, on est frappé des progrès réalisés par la chimie organique pendant ces trente dernières années.
Plus tard, M. Fremy entreprit une œuvre immense : VEncyclopédie chimique^ qui comprend aujourd'hui un grand nombre de fascicules de valeur inégale. M. Fremy y associa les chimistes les plus distingués de son temps, M. Berlhelot, M. Becquerel, M. Duclaux, M. Schlœsing, M. Moissan, M. Ditle, M. Ad. Carnot y ont travaillé. La dernière publication de M. Fremy fut un magnifique ouvrage : la Synthèse du rubis^ qui n'a été tirée qu'à un petit nombre d'exemplaires.
L'influence académique de M. Fremy fut très grande ; il occupait le premier fauteuil de droite, en face du bureau ; il intervenait souvent dans les discussions et plus encore dans les élections. Quand le grand âge de M. Chevreul le força de résigner ses fonctions de directeur du Muséum, M. Fremy fut appelé à lui succéder. Il n'épargna pas sa peine; il allait au ministère et réussissait à obtenir ce qu'il croyait utile à la grandeur de l'établissement dont la gloire lui était chère. C'est pendant sa direction qu'eut lieu la fêle mémorable du centenaire de Chevreul, et c'est M. Fremy qui sut lui donner un éclat incomparable. C'est encore sous sa direction que fut inaugurée, pendant l'exposition de 1889, la grande galerie de zoologie, qui est certainement la plus belle qui existe au monde.
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M. Fremy était très serviable, il soutenait ses amis avec une adresse, une ténacité très souvent couronnées de succès; il plaidait leur cause avec une richesse d'argumentation inépuisable, ne se lassait pas et finissait par réussir. Il était en outre très hospitalier. Ses réceptions du Muséum étaient célèbres, il était très bien secondé parM"** Fremy, dont la bonté, la charité, étaient bien connues dans le pauvre quartier du Jardin des Plantes.
Puis vinrent les années tristes, et cette vie qui s'était écoulée heureuse, qui avait connu tous les succès, s'acheva misérablement: la belle intelligence de M. Fremys'était voilée, la mémoire faisait défaut. Ses amis auraient voulu qu'il abandonnât la direction du Jardin, qui manifestement le fatiguait et dépassait ses forces; il ne sut pas s'y résoudre. En 1891 il fut mis à la retraite en même temps que M. Daubrée qui, comme lui, avait dépassé la soixante-quinzième année. M. Fremy ne s'y résigna pas : il cessa de venir à l'Académie, il cessa de voir ses amis ; sa porte fut impitoyablement fermée. En 1893, M"** Fremy, épuisée par l'ftge, la fatigue que lui causaient les soins incessants qu'elle prodiguait à son mari, disparut, et M. Fremy mit une année encore pour achever de mourir.
Pendant quarante ans Fremy a occupé une des premières places dans la chimie française; il la devait surtout à l'éclat de son enseignement, au charme et à la sûreté de ses relations ; il disait lui-même qu'il était le dernier adepte de la vieille chimie, dont Scheele, Vauquelin, Chevreul, Pelouze avaient été les plus brillants représentants. La science ne s'arrête pas, sa marche est rapide, bien vite on est dépassé, et ceux qui ont déblayé le chemin sont oubliés ; l'éclat des découvertes récentes rejette dans l'ombre les travaux qui leur servent d'assises.
REYUE DES TMYAUI PUBLIÉS EN FRANCE ET A LtTRANGER
Génie mraL
Les Irrigations mnx Étato-Unis; par M. J.-W. Powbl. — Le bureau géologique des Etats-Unis d'Amérique vient de publier, sous la direction de M. Powell, son onzième rapport annuel pour Tannée budgétaire 1889-1890;
U Eleventh annual Report of the United States geological Survey (1889-1890). Part, II Irrigation»
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un volume spécial est consacré à Tirrigation. Un premier rapport sur ce sujet paraissait laonée dernière, indiquant les origines de la question et Tétat des travaux jusqu'à la fin de juin 1889.
Il existe aux États-Unis une région aride où Ton ne peut entreprendre la culture qu*à la condition d'irriguer. D'une superficie de 1,300,000 milles carrés (3,300,000 kilomètres carrés), environ le tiers de la surface totale du pays, celte région comprend les États de Montana, Idaho, Wyoming, Nevada, Utah, Colorado, Arizona, New-Mexico en entier, une partie de ceux de Washington, Orégon, Californie à Touest et de North Dakota, South Dakota, Nebraska, Kâusas, du territoire indien, et du Texas à Test. Une ligne tracée à peu près dans la direction nord-sud et coupant ces États sensiblement par le milieu, peut être considérée comme formant la limite orientale de la région aride. Au nord, elle touche au Canada et au sud au Mexique; elle n'est séparée de Tocéan Pacifique à Touest que par une étroite bande de terre d'environ 450 kilomèlres de large.
Une faible partie est déjà irriguée et cultivée; on a utilisé à cet effet tous les petits cours d'eau directement disponibles, au moyen de dérivations, sans construction d'aucun réservoir. Mais la surface ainsi rachetée est insignifiante, un centième de la surtace totale. Un cinquième environ de la région aride est montagneux, trop accidenté ou trop élevé pour que l'on puisse songer à y cultiver; on rencontre aussi des plaines absolument plates d'où l'irrigation serait impuissante à éliminer les sels qui imprègnent le sol. De sorte qu'il reste une superficie de un million de milles carrés qui n'attend que la présence de l'eau pour devenir fertile. L'eau nécessaire est fournie parla chute annuelle, de pluie ou de neige, sur -4,300,000 milles carrés de montagnes, vallées et plaines, correspondant en moyenne à une hauteur d*eau de 38 centimètres. Si toute cette eau était envoyée sur les terrains aptes à la culture, on y disposerait d'une hauteur de 50 centimètres, près du double de la quantité nécessaire aux récoltes pendant la période de végétation active. Malheureusementbeaucoup de raisons tendent à s'opposer à la complète réalisation d'un projet si désirable.
Une notable partie de l'eau tombée sous forme de neige est perdue par évaporation sans passer par l'état liquide ; de même une fraction importante de l'eau de pluie est reçue par le sol et évaporée sans aider à la formation des cours d'eau, cette portion n'est utile à l'agriculture que là où se trouvent des cultures, et seulement pendant la période de végétation. Les eaux de pluie ou provenant de la fonte des neiges qui se sont réunies pour former des ruisseaux, ne sont pas toujours utilisables, le sol qui en bénéficierait peut en effet se trouver à un niveau très supérieur à celui de la rivière qui le traverse, ou même à une distance trop grande pour qu'il y ait avantage à faire des travaux d'adduction. Enfin pendant la saison favorable les cours d'eau ne fourniraient la plupart du temps qu'une quantité d'eau insuffisante, d'où la nécessité d'établir des réservoirs dont le contenu subira une forte perte par évaporation.
Dans ces conditions, il est visible qu'une faible fraction seulement de Teau tombée peut être mise à la disposition des cultivateurs et que l'on ne doit pas s'illusionner en pensant, comme on l'a fait quelquefois,que la majeure
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partie de la région aride de l'ouest peut être rachetée et rendue fertile. M. Powell, s'appuyant sur un grand nombre de données et d'observations faites depuis dix ans, est porté à croire qu*un cinquième au plus de cette région pourra être livré à la culture, même avec les travaux d'hydraulique les plus perfectionnés. Mais il est permis de penser que i5 p. 100 de la région pourraient être irrigués économiquement; la surface ainsi rachetée serait de 450,000 milles carrés (près de 400,000 kilomètres carrés), un peu supérieure à la moitié de la superficie actuellement cultivée aux États-Unis Ces terrains valent au plus 1 dollar 1/4 Tacre; irrigués, ils atteindraient facilement 30 dollars ; de sorte que Tirrigation aurait pour résultat d'accroître la fortune publique de 2,880,000,000 de dollars (i4 milliards de francs).
LMrrigation des régions situées aux pieds des Montagnes Rocheuses présente un intérêt capital, car les effets utiles auront leur contre-partie dans le Bas-Mississippi. En effet, en recueillant dans des réservoirs, pour les besoins des irrigations, les eaux du Missouri et de ses principaux afQuents, on diminuera d'autant le débit du Bas-Mississippi dont les inondations sont d'autant plus redoutables qu'elles surviennent au moment où toutes les récoltes sont sur pied. Les inondations sont dues en grande partie à ce que le fleuve produit en temps normal un dépôt considérable, son lit s'obstrue rapidement et son cours se modifie incessamment. Or, c'est le Missouri qui fournit les éléments de ces dépôts et cela surtout à l'époque des grandes eaux. En supprimant celles-ci, les dépôts du Bas-Mississippi seraient beaucoup moins importants ; de plus ceux qui existeraient pourraient être emportés par les eaux peu chargées de l'Ohio et du Haut-Mississippi ; le lit du bas fleuve deviendrait ainsi plus stable et plus profond, et s'établirait à un niveau inférieur. On peut dire que pour un hectare acquis à l'agriculture dans le Montana, on rachètera un autre hectare dans la Louisiane ; aux surfaces sauvées par l'irrigation dans les grandes plaines correspondront des terres enlevées aux inondations dans l'immense vallée du Bas-Mississippi.
Sur ces considérations le Congrès vota d'abord 100,000 dollars en octobre 1888, puis 250,000 en mars 4889, pour subvenir aux frais des premières études. Celles-ci commencèrent immédiatement sous la direction de M. Powell, qui chargea spécialement M. Thompson de la partie topographique, tandis que le capitaine Dutton fut mis à la tête du service hydraulique. Ce travail préliminaire est considérable; les rapports publiés rendent compte de ce qui a été fait jusqu'au mois de juin 1890, mais n'en font pas encore prévoir la fin.
Le développement de l'irrigation dépend :
i^ De l'utilisation des grands cours d'eau. Ceci nécessite de gros capitaux où la réunion de plusieurs vastes exploitations agricoles, car ces rivières ne peuvent être économiquement utilisées que s'il s'agit d'irriguer de grandes étendues de terrain ; c'est pour cela que ce moyen a été laissé de côté jusqu'ici ;
29 De la construction de réservoirs où s'accumulera Teau des cours d*eau. Sur beaucoup de points des États-Unis la période de végétation active est très courte, et la plupart des travaux d'irrigation accomplis jusqu'ici n'utilisent l'eau que pendant cette saison ; le reste du temps le surplus est perdu;
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cette perte est très forte au moment de la fonte des neiges. On ne peut remédier à cela que par Taménagement de nombreux réservoirs souvent faciles à établir;
30 De la construction de réservoirs pour les eaux sauvages. En beaucoup d*en droits on ne rencontre pas de cours d^eau, mais la conÛguration du terrain se prête à rétablissement de réservoirs pour emmagasiner les eaux qui ruissellent au moment des orages. Ces réservoirs seront forcément de faibles dimensions, le travail sera relativement peu coûteux et pourra être abandonné dans chaque cas à une entreprise particulière ou coopérative.
4^ De lutilisation rationnelle des ruisseaux pendant la saison des irrigations; actuellement une partie de Teau est perdue; on devra améliorer les travaux et les canaux d'irrigation.
Le service topographique fut chargé du tracé de cartes générales à Téchelle de 1 inch par mille, avec courbes de niveau suffisamment rapprochées; d'autres cartes spéciales furent faites à une plus grande échelle. Ce service indique par suite où se trouvent les réservoirs naturels, où Ton pourrait créer des réservoirs artiQciels, le cours possible des canaux, et enfin quelles sont les surfaces irrigables. La fonction de ce service est de découvrir la conÛguration des diverses régions.
L'examen topographique d^une région étant terminé, c'est au service hydraulique à prendre la suite des travaux ; ceux-ci peuvent ê(re brièvement énumérés ; ce sont des travaux de mesure :
Détermination du débit des cours d'eau à diverses époques de l'année.
Observations météorologiques, principalement la hauteur de pluie tombée.
Détermination de l'évaporation dans les régions où pourraient se trouver les réservoirs.
Avoir une idée approchée des pertes d'eau par infiltration dans les réservoirs et les canaux.
Evaluer la quantité de matières solides entraînées par les cours d*eau; en déduire le temps que les réservoirs mettraient à être remplis par les dépôts ; étudier les moyens de maintenir ces réservoirs libres.
Déterminer, pour chaque sol, chaque climat et chaque espèce de culture, la hauteur d'eau à distribuer par unité de surface.
Le travail hydrographique achevé, le service des ingénieurs doit désigner :
Parmi les terres irrigables, celles que l'on devra irriguer;
Parmi les emplacements possibles pour réservoirs et canaux, les meilleurs et les plus économiques ;
Les meilleures situations pour les digues et les prises d'eau des réservoirs.
Ces choix étant faits, les ingénieurs devront établir les plans exacts des travaux à exécuter et finalement leur prix de revient.
Dans le choix des terres à irriguer on devra tenir compte de la plus-value qu'éprouveront ces terrains de ce fait; et enfin, il y aura lieu d'étudier avec soin une question particulièrement délicate, celle des droits acquis. Il est en effet, à remarquer que dos fermiers et des industriels sont déjà établis en différents points de la région, ils ne devront pas être lésés; beaucoup de rivières dont l'eau pourra servira Tirrigation, traversent plusieurs États, ceux
de la partie basse prolesteront naturellement lorsque leurs voisins diminueront le débit dans le haut des rivières. Des conÛits plus sérieux pourraient s'élever lorsqu'il s'agira de cours d eau n'appartenant plus en entier aux Etats-Unis, mais dont une partie se trouverait au Canada ou au Mexique.
La question des réservoirs mérite que nous nous y arrêtions un inslant. Les bassins choisis doivent avoir un maximum de capacité pour un minimum de frais de construction. 11 est évident que ce doivent élre des bassins naturels; on ne pourrait creuser des réservoirs que moyennant une dépense considérable. La plupart du temps ce seront des lacs; quelquefois, on se contentera d'établir des prises d'eau, avec vannes, etc., au-dessous de leur niveau Par exemple, le lac Takoe, d'une surface de 195 milles carrés, peut être utilisé de suite par cette méthode; en abaissant de quatre pieds son niveau pendant la saison des irrigations on pourra fournir de l'eau à 500,000 acres à raison d'une hauteur de 1 pied par acre, ce qui est largement suffisant; l'eau ainsi prise au lac lui sera restituée, et au delà, par les pluies pendant le reste de l'année. 11 existe des centaines de lacs dans les mêmes conditions. Mais il y aura quelquefois lieu de tenir compte de la question d'esthétique; ainsi le niveau du lac Tahoe ne devra pas être abaissé d'une trop grande quantité pour ne pas détruire la beauté du point de vue; ce lac est un des plus beaux du monde, et aucune considération d'utilité ne pourrait justifler une atteinte à sa majesté.
Dans certains cas, il sera possible de construire des digues et d'élever le niveau du lac, et par suite d'en augmenter la capacité.
• Il y aura lieu également de créer des lacs artificiels, principalement dans les régions montagneuses où l'évaporation est faible, où les eaux sont pures et les terrains de peu de valeur. Mais on devra également aménager des réservoirs dans des parties moins élevées et même dans les plaines où les moraint-s d'anciens glaciers pourront servir de digue».
Le rapport pour 1888-1889 contenait le résumé assez détaillé des instructions donnés aux ingénieurs en vue de ces différentes observations, ainsi que les rapports complets fournis par les chefs de service sur le travail exécuté à la fin de juin 1882. A cette époque, une surface totale de 43,500 milles carrés avait été examinée, on avait découvert l'emplacement de 127 réservoirs dont le quart avaient fait l'objet d'une étude complète.
Dans le volume pour 1889-1800, on trouve l'indication des méthodes employées pour la détermination du débit des cours d'eau, de l'évaporation, des conditions météorologiques, etc.; puis les rapports des ingénieurs. Des cartes ont été dressées représentant une surface totale de 21,000 milles carrés. On a signalé la possibilité d'établir des réservoirs en cent quatre-vingthuit points différents situés dans les bassins de douze grandes rivières. Pour ces cours d'eau et pour leurs affluents on a déterminé le débit mois par mois. La dépense s'est élevée à près de 240,000 dollars.
On voit que le gouvernement des États-Unis n'a pas hésité à entreprendre une étude aussi vaste et aussi dispendieuse; elle est loin d'être terminée; lorsqu'elle le sera, il est probable que le Congrès américain n'hésitera pas plus à voter les fonds nécessaires à la réalisation de l'entreprise gigantesque dont on vient d'entrevoir les principales lignes.