‹ Annales archéologiques (volume 2)Chapitre 10 sur 135 · La Force · texte numérisé non relu

La Force

5. Cicéron, a de OfBciis », livre i*', n<^ 5, traduction de J.-L. Burnouf.

6. Au même livre i*', n' 43, Cicéron change ses appellations, mais il se sert de synonymes, et il conserve aux vertus la même place : il donne à la Connaissance la première, à la Sociabilité la seconde, à la Force d'Ame la troisième, à la Modération la quatrième.

7. c Justitia est omnium domina et régina virtutum ». — « Selectœ è profanis scriptoribus historias », livre m, a de Justitia », cap. i. — « Justitia in qua splendor est maximus », dit Cicéron, a De Officiis », liv. i, n» 7.

b/i ANNALES ARCHÉOLOGIQUES.

nouissement , il faut la mettre en haut, trônant à la cime et dominant ses compagnes.

Cicéron me paraît inconséquent. Les écrivains et les artistes du moyen âge eurent aussi à classer quatre objets différents ; par exemple , les quatre attributs des évangélistes : Tange de saint Matthieu, Taigle de saint Jean, le lion de saint Marc, et le bœuf de saint Luc. Ils ne furent pas longs & décider qu'il fallait disposer ces attributs d'après leurs qualités physiques et morales. Le bœuf, animal lourd de corps et d'intelligence, fut mis en bas et à gauche ; le lion, plus prompt et plus noble, fut placé en bas , mais à droite; l'aigle, qui plane dans les airs, occupa le haut, mais la gauche; et enfin l'ange, qui habite dans le ciel, tint le haut et la droite, place d'honneur à double titre. Le moyen âge est donc supérieur, en cela, aux philosophes de l'antiquité; mais il s'est surpassé lui-même, car les vertus cardinales, il les a mal classées.

En Italie, où Cicéron domina toujours, même pendant les xiv* et xv* siècles, c'est l'ordre du « de OfBciis » qui fut assez généralement adopté. En France, où la fantaisie est souvent maîtresse, l'ordre fut à peu près celui de chaque individu , artiste ou penseur, jusqu'à ce que notre renaissance , qui Usait le « de Officiis », vint nous ramener à Cicéron. Dans la savante Allemagne, on crut entrevoir un rapport étroit entre les fleuves du paradis terrestre et les vertus cardinales, et l'on assigna à ces vertus l'ordre que la Genèse donne aux fleuves. Quelques exemples suffiront pour établir ces faits.

Comme Cicéron , Dante -met la prudence en tête des autres vertus. La Prudence dantesque a trois yeux , au lieu des trois visages que les Italiens du moyen âge se plaisent & lui donner ; mais, visages et yeux, c'est la même pensée, le même symbolisme : « A la gauche du char^ s'ébattaient quatre femmes vêtues de pourpre , se réglant sur l'une d'elles qui avait trois yeux à la tête^« » Dans la chapelle du palais municipal de Sienne, Thaddée Bartoli, qui achevait en iliill ses peintures commencées en lliOl, disposa les vertus dirigées par Dieu, comme Cicéron dispose les siennes présidées par l'honnêteté, et comme notre « Selectae è profanis scriptoribus historiée » établit ses cinq livres sous les titres : « de Deo, de Prudentia, de Justitia, de Fortitudine , de Temperantia. » Chez nous, au moyen âge , c'est le désordre complet. Dans le manuscrit de M. de Bastard, la Prudence est en tête, la Justice à la fin, la Tempérance après la Prudence, la Force avant

1. A la gauche, parce que les trois vertus théologales, supérieures aux cardinales, sont è la droite^ place d'honneur.

2. Dante, « Divine Comédie », le Purgatoire, chant xxix, traduction de Brizeux.

la Justice. La « Tour de la Sagesse » , ce tableau des Vertus qui fut dressé au xrv* siècle, repose sur quatre colonnes qui s'appellent et s'ordonnent comme il suit : Prudence^ Force, Justice, Tempérance. Aux cathédrales de Paris , de Chartres, d'Amiens et de Reims , l'ordre varie d'une église à l'autre et, dans le même édifice, où les Vertus sont plusieurs fois figurées, comme à Notre-Dame de Chartres , l'ordre diffère au porche nord de Tordre suivi au porche sud. Les Allemands, au moins dans la cuve baptismale d'Hildesheim , ont assimilé les Vertus aux fleuves du paradis terrestre, et, fidèles à la place que la Genèse assigne à ces fleuves dans sa nomenclature , ils ordonnent ainsi les Vertus : Prudence , Tempérance , Force , Justice , pour répondre au Phison, au Géhon, au Tigre et à l'Euphrate.

On le voit, c'est le désordre et l'anarchie; ce désordre, je viens encore l'augmenter , parce que je propose de placer ainsi les Vertus : Tempérance , Force , Prudence , Justice.

En homme imbu de l'iconographie du moyen âge, je me représente Tâme sous la forme d'un être humain : homme en miniature , si l'on veut ; homme fait de neige nouvellement tombée, de feu, d'émeraude, de substances délicates , vives et précieuses , comme le Dante en compose ses Vertus théologales^; mais enfin homme de tous points, doué des mêmes organes, des mêmes sens, des mêmes besoins. Or, l'enfant , quand il vient au monde, commence par prendre le sein de sa mère et par se nourrir ; plus tard se manifestent les moins grossiers de ses sens : il odore , il entend , il voit. Je suppose donc que le développement de l'âme n'est pas sans analogie avec ce développement naturel de la vie du corps et des organes matériels. Avant que l'âme soit forte ou courageuse, prudente ou sage , juste ou équitable, il faut qu'elle existe, il faut qu'elle se nourrisse, il faut qu'elle soit tempérante. Je place donc la tempérance à la racine des quatre vertus. Par la tempérance on gagne de la santé, de la force. Mais de cette force, il faut se garder d'en faire abus, et la prudence conseille de renfermer les actes et les paroles dans les limites de l'honnête et du bon. Ces trois premières vertus, à peu près personnelles, nous acheminent vers la vertu par excellence, la justice, vertu qui intéresse , comme dit Cicéron , la sociabilité , l'humanité tout entière , et d'où nous ne sortons que pour accéder aux vertus théologales. Telle est l'idée que je me fais de la filiation naturelle des vertus cardinales : la Tempérance engendre la Force qui se règle par la Prudence, d'où nous montons à la Justice. Cet ordre, nous allons le suivre en parlant de l'iconographie

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