‹ Annales archéologiques (volume 2)Chapitre 14 sur 135 · XX · texte numérisé non relu

XX

La Force matérielle, servie par rintelligence, ce que je nomme la Puissance, a. été rarement représentée. Un des plus curieux exemples que j'en connaisse se voit dans l'église principale de la Chartreuse de Miraflorès, près Burgos, au tombeau de Juan II, roi de Castille et de Léon. Cette Force, en marbre blanc , de grandeur naturelle et du xvi* siècle, comme sont les Vertus de Michel Colomb, a pour coiffure un bloc à six faces, un véritable cube. C'est bien un attribut de force matérielle, de lourdeur et de solidité. Ses deux mains sont cassées; mais les bras lui restent, et, à leur direction, on voit que ses mains serraient chacune une vis qui enfonce dans un bloc. La vis est la plus puissante des machines simples, et cette Force n'est rien autre que la personnification de la puissance mécanique. C'est assez curieux de trouver cet attribut dans l'Espagne qui n'a jamais brillé, que je sache, même au xvi* siècle, par un grand goût pour la dynamique et les machines. Si l'on découvrait cette idée en Angleterre, à la bonne heure, ou même en France. Qui sait, du reste, si ces belles sculptures du tombeau de Juan II et d'Isabelle ne sont pas dues à un étranger, à un Français ?

Le Courage, ce troisième aspect de la Force, a été personnifié dans un soldat. Pendant tout le moyen âge, aux portails des cathédrales d'Amiens, de Paris, Chartres, Reims, dans la France entière, en Allemagne, en Angleterre, beaucoup moins en Italie , le Courage est un guerrier couvert de mailles , coiffé d'un casque, tenant à la main droite une épée nue, pointe en l'air, à la main gauche, un bouclier au centre duquel rugit une tête de lion, type de la force. Les Vertus théologales et cardinales sont des femmes , parce que le genre du mot vertu en général et parce que le genre de chaque vertu en particulier l'exige ou l'indique; ou bien, comme le dit Guillaume Durand dans son a Rational des divins Offices », parce que les vertus, comme les femmes, nourrissent l'homme et l'adoucissent. Cependant, les artistes du moyen âge ont pensé que la femme n'était pas assez forte pour figurer le Courage et se battre en guerre; infidèles avec raison à la grammaire comme à la symbolique des raffmés, du Courage ils ont fait un homme ; les courtisans, comme à Notre-Dame de Paris , en ont fait le roi de France et lui ont mis une fleur de lys au frontal de son casque. Jacques d'Amboise, archevêque d'Albi , cousin de Georges d'Amboise , ministre de Louis XII , a fait peindre sur les voûtes de sa cathédrale une Force qui tient de la main droite l'écusson de France. C'est donc évident : pour des courtisans et des Français, la Force ne peut être que le roi de France.

Les Italiens, ces illustres successeurs des Romains, ont, comme leurs ancêtres, attaché une haute importance à la grandeur d'âme et à l'admir

nistration politique. Au palais de la République de Sienne , dans le vestibule de la chapelle, Thaddée Bartoli a sacrifié la Tempérance, comme une vertu insignifiante ou trop commune, et, pour avoir son nombre de quatre cardinales, il a dédoublé la Force en « Fortitudo » et « Magnanimitas » « La « Fortitudo » est une femme casquée , cuirassée ^ tenant une pique et disant :

FORTITVDmi NVLLVM TERRIBIUS INVIYM, NEC EAM MBTVS QVIVIS MAXI|fVS GOMMOVET.

C'est bien le courage guerrier. Quant à la « Magnanimitas », c^est une femmie également casquée et cuirassée. Â la main droite, elle tient un poignard dont elle va percer un révolté , tandis qu'elle tend affectueusement la miain gauche à un homme qui se soumet. Près d'elle est écrite cette double sentence où revivent le double génie et même les paroles de Cicéron et de Virgile :

NEC SVCGESSIBVS EXTOLLITVR, NEC INPORTUNIIS DEJICITVR 0PV8 EIVS PARCERE SVBIEGTIS ET DEBELLARE SVPERBOS.

Au tombeau de saint Pierre-Martyr (1338) , dans l'église Saint-Eustorge de Milan, la Force est une femme coiffée de la peau du lion d'Hercule. Elle tient un gros globe oii sont figurées la terre et la. mer; elle possède et gouverne le monde. Au tombeau de saint Augustin, à Pavie, exécuté en 1362, la Force est une jeune femme charmante, coiffée de la tête du lion d'Hercule et serrant contre sa poitrine le globe où la terre est figurée par des villes et la mer par les quatre vents, têtes ailées qui soufflent sur des vagues. A la cathédrale de Como, la Force est une jeune femme dont le buste est enfermé dans un corset échancré aux seins qui sont voilés par une draperie finement plissée. De la main gauche elle tient la colonne du XVI' siècle; de la droite elle montre le ciel avec énergie, comme si elle disait : « Le royaume des cieux souffre la force et les violents seuls l'enlèvent^.» Du reste, elle répète en écho l'esprit de la première des deux maximes, celle de Cicéron, que proclame la Force du palais de Sienne. On lit sur son cartel :

FORTITVDO -NEC • PRÔSPERIS • MOVETVR -NEG - ADVERSIS

En Italie , je crois pouvoir le dire , et nous le verrons plus loin encore , le monde, terre et ciel, appartient à la Force et surtout à la Justice.

4. « Regnum cœlorum vim patitur et violenti rapiunt illud ». — S. Matthieu, xi, 12.

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