‹ Annales archéologiques (volume 2)Chapitre 15 sur 135 · IIL — PRUDENCE ET SAGESSE · texte numérisé non relu

IIL — PRUDENCE ET SAGESSE

Mais cette redoutable vertu de la force, il faut prendre garde d'en abuser, parce que, comme Hercule, comme Samson, comme Milon de Crotone, on finirait bien par trouver un plus fort que soi sous les coups duquel on pourrait succomber, La Force a donc besoin d'être réglée par la Tempérance ou la Modération, qui la précède, et surtout par la Prudence , qui la suit.

La Prudence est une si grande vertu , qu'elle dispute la prééminence à la Justice. Dans le désordre que nous avons constaté relativement au classement des vertus entre elles , une place est invariable , c'est la première , qui se donne presque toujours à la Prudence ; Salomon (si l'on en croit les écrivains du xiii* siècle), Cicéron, Sénèque, Guillaume Durand, le manuscrit de M. de Bastard, le font de Hildesheim, la « Divine Comédie», la plupart des sculptures françaises, presque toutes les sculptures et peintures de Tltalie s'accordent à inscrire la Prudence en tête de la liste. Socrate et Platon la mettent à la fm; mais cette fin pourrait bien être une place d'honneur, car, dans une procession, le dernier est plus élevé en dignité que celui qui marche en avant. C'est ainsi que nous l'entendons nous - même : en tête, nous avons mis la Tempérance, que nous considérons comme la moins élevée des quatre , et nous établissons à la fin la Justice, qui nous en semble la reine. Ainsi donc, dans ce cas, les philosophes grecs s'accorderaient avec les Romains, avec les chrétiens du* moyen âge et avec les artistes de la renaissance.

La Tempérance, qui verse de Teau dans son vin , et la Force, qui procède de cette sobriété , sont deux vertus matérielles autant que morales ; la Prudence , au contraire , échappe à la matière et sert ainsi de transition vers la Justice, qui est la plus désintéressée, la moins personnelle des quatre.

La Prudence a reçu des attributs nombreux : le serpent, le miroir, le livre, le compas, la règle ou le bâton, l'horloge, plusieurs visages.

Le serpent est le plus ancien et le plus constant de ses attributs. Lorsque la Prudence, vertu élémentaire et naissante, est parvenue à son complet développement , c'est du nom de Sagesse qu'il faut l'appeler. Or, la Sagesse antique , la a Sophia » des Grecs et des Byzantins , n'est autre que Minerve , née de la tête du souverain des dieux ^, et Minerve, dans la symbolique et

^ . A ce propos, je ne puis m'empôclier de signaler le scandale donné par Tun de nos plus grands peintres vivants, à notre Exposition dé 4859. Dans une des salles de cette Exposition, on voyait le

Am^AVsz i\ii ass oi, o cjq use

LA r.vrHtDr^Ài,;-: de îiahtes

n\ lyxAiiBSjii :Eiimc

l*iconographie de Tantiquîté, est assistée d*un serpent, comme Tétait le colosse de Phidias au Parthénon d'Athènes. Que le serpent soit Temblème de la Prudence et par conséquent de la Sagesse, c*est une idée antique adoptée par TÉvangile même : « Soyez prudents comme des serpents » , dit Notre-Seigneur à ses apôtres^. En vertu de cet accord, i! est rare qu*un serpent ne se voie pas aux pieds ou aux mains de la Prudence. Dans nos sculptures du xiii* siècle, aux cathédrales de Paris et d'Amiens, la Prudence lient de la main droite une pique dont elle transperce l'Imprudence ou la Folie , et de la main gauche un bouclier sur lequel , autour d*un bâton, s'enroule un serpent. Au tombeau du pape Sixte IV, la Prudence serre avec la main gauche, par le milieu du corps, un serpent qui la regarde avec une forte attention et qui parait lui donner des conseils par voie de fascination. .

Une des premières recommandations de la Prudence à l'homme , c'est de se connaître lui-même ; le « nosce teipsum » est une des basesde la Sagesse. En conséquence , l'art du moyen âge et de la renaissance a mis à la main des figures de la Prudence un miroir oii cette vertu scrute , pour ainsi dire , son âme tout entière. A Santa-Maria dell' Arena de Padoue, la Prudence de Giotto est comme absorbée dans la contemplation de sa propre physionomie. Quelquefois, comme à la chapelle du Portugal, dans San-Miniato,

petit modèle d'un temple des Muses, restitué ou inventé par M. l'architecte Hittorff. Le « posticum », ce que nous appellerions le chevet, offrait, à Textérieur, le tableau de la naissance des Muses. M. Ingres avait bien voulu peindre lui-môme ce petit sujet, et il avait représenté les Muses sortant une à une du sein de leur mère Mnémosyne, comme nous sommes tous sortis, vous et moi, du sein de notre mère. C'était non-*seulement une inconvenance, pour ne pas dire une grossièreté obscène, mais encore un attentat au génie de la Grèce. En effet, l'antiquité a fait sortir la Sagesse du cerveau de Jupiter et non pas du sein d'une déesse quelconque, parce que la sagesse réside dans la tète, et celte tète est celle du plus grand des dieux. Les Muses, qui personni6ent l'art, ne devaient pas davantage naître à la façon des simples mortels. Elles sont filles de la Mémoire et de l'Imagination ; or, ni l'imagination ni la mémoire n'ont leur siège dans le ventre, mais bien dans la poitrine et dans le cœur, si l'on s'en tient à la physiologie morale de l'antiquité et à la terminologie encore aujourd'hui en usage. Le cœur, comme on le dit, est le siège des affections; le cœur ne fait pas seulement les orateurs (« pectus est quod disertos facit»} — « (ex abundantia enim cordis os loquitur »], mais encore lea architectes, les sculpteurs, les peintres, les musiciens, les poëtes, les maîtres du mouvement, les géomètres, les astronomes, etc., tous les fils des Muses, toutes les Muses humaines. Ce n'est donc point de si bas qu'il fallait faire sortir les filles de Mnémosyne, mais bien du cœur et de la poitrine de leur mère, comme Minerve est sortie de la tète de Jupiter. Cet attentat contre la pudeur actuelle et contre le génie des Grecs n'a été redressé par personne; il est assez singulier qu'on en ait laissé le soin à un archéologue du moyen ftge, dont ce n'est pas précisément l'affaire. i. «'Estote ergo prudentes sicut serpentes 9. — S. Matthieu, x, 16.

près de Florence, le serpent lui-même vient regarder au miroir, et semblé y puiser des inspirations qu*il transmet à la Vertu qu'il symbolise.

Le miroir est une espèce de livre où l'âme humaine apprend à se voir, comme le livre est une sorte de miroir où elle apprend à se connaître. Les figures de la Prudence armées du livre sont très -nombreuses, surtout en Italie. On en voit aussi en France , en Allemagne et même en Espagne. A la

chartreuse de Miraflorès, près de Burgos, la grande Prudence du tombeau de Juan II a sur sa tête une église et sur ses genoux un livre tout grand ouvert. Au font allemand de Hildesheim, le serpent que la Prudence tient à la main gauche se dirige, comme pour y lire , vers le livré ouvert qu'elle tient à la main droite : c'est le pendant de San-Miniato , où le serpent se regarde dans le miroir. La Prudence ou la Sagesse (« Sapientia ») des vitraux de la cathédrale d'Auxerre est assise un livre ouvert sur ses genoux*; c'est du xm* siècle; mais au xvi% à la voûte de la cathédrale d'Albi , comme au xv*, à la chapelle municipale de Sienne, la Prudence tient un livre fermé. A la peinture d'Albi , le livre est à la main gauche et le miroir à la main droite; les deux attributs se complètent mutuellement. Mais la savante Italie a donné jusqu'à trois livres à la Prudence qui décore le tombeau de saint Augustin, à Pavie-, et celui de saint Pierre-Martyr, à Milan. Dans ces trois livres est écrite la science universelle des temps ; est raconté le passé, décrit le présent et prophétisé l'avenir. C'est une belle idée que d'en avoir chargé surtout la Prudence de saint Augustin, de cet illustre père de l'Église qui a fait tant de livres et sur tant de sujets. A la cathédrale de Como, la Prudence n'a qu'un seul livre, mais il est fort gros, et, sur le cartel qui la désigne, on lit :

PEVDENTIA • INQVISITIO • ET • PROPENSIO • VERITATIS

Mais le tableau le plus complet de la Prudence instruite, faisant des livres et enseignant la science, est donné par le manuscrit de M. de Bastard. La Prudence, couronnée d'une couronne rouge, assise comme dans une chaire de professeur et devant un pupitre où est déployé un rouleau de parchemin i semble compter sur ses doigts. Elle parle à huit auditeurs, assis comme le sont des enfants dans une école. L'un de ces élèves est vieux, quatre autres sont des jeunes femmes; puis une petite fille et trois petits garçons comr plètent l'auditoire.

Le compas, qui sert à prendre de justes mesures, est un attribut tout naturel de la Prudence qui le tient sur une sculpture du Campo-Santo de Pise et au

1. Rose du xni* siècle et placée au-dessus d'une des fenêtres du chœur de la cathédrale. :

tombeau de François II à Nantes. — Le compas est quelquefois remplacé par une règle, un bâton, une sorte de sceptre, comme on en voit un à la Pru7 dençe du palais municipal de Sienne avec cette belle inscription qui fait de cette vertu une reine rivale de la Justice :

SAPIENTIA EDIFICABITVR DOMVS ET PRVDENTI4 GVBERNABITVR

Ainsi ce bâton est bien la règle de l'architecte qui bâtit avec sagesse, et le sceptre du roi qui gouverne avec prudence. L'horloge, quoique fort convenable aux mains de la Prudence qui a besoin de savoir exactement l'heure, est un de ses plus rares attributs. On la voit à la main gauche de la Prudence sculptée sur les stalles de Saint-Bertrand de Comminges.

Mais un caractère qui distingue la Prudence des autres Vertus et qui lui a été fréquemment donné, c'est celui de plusieurs visages. Déjà comme nous l'avons dit, Dante, dans le Purgatoire, attribue trois yeux à la Prudence ; mais au tombeau de saint Augustin, à Pavie, et à celui de saint Pierre-Martyr, à Milan, on ne s'est pas contenté de lui donner trois livres : on l'a gratifiée de trois visages, de trois têtes complètes, pour que chacune pût lire simultanément dans le livre qui lui est spécial. Nous avons dit que ces livres contenaient le passé, le présent et l'avenir; les visages regardent en effet ces trois termes de la durée. A Milan, la tête du passé, qui regarde le nord, est celle d'une religieuse, très-vieille, très-ridée; celle qui est tournée vers le nord-est, le présent, est plus jeune, trente ans environ , tresse de cheveux sur le front, aucune coiffure. La tête fixée vers le sud-est, l'avenir, est plus jeune encore, dix-huit ans et les cheveux entièrement libres. Nous avons déjà publié dans les « Annales Archéologiques » la Prudence du pavé de la cathédrale de Sienne qui a trois figures sur un corps unique ; nous pourrons bien publier un jour ses sœurs de Pavie et de Milan, dont nous possédons le dessin. On s'est aperçu assez promptement que les trois termes de la durée pouvaient se réduire à deux; car le présent n'existe pas, à vrai dire, puisque le moment même oii l'on parle et où Ton agit est déjà rejeté dans le passé*. Aussi, dans la chapelle de l'Arena, à Padoue, Giotto n'a donné que deux visages à sa Prudence : l'un vieux, à barbe longue et pointue, regardant par derrière le passé qui s'enfuit; l'autre jeune, imberbe, le regard en avant et paraissant appeler l'avenir qui accourt. Ainsi l'a figurée Luca délia Robbia à la chapelle du Portugal, à San-Miniato ; ainsi le sculpteur du tombeau du grand Gan, dans

1. « Le momeDt où je parle est déjà loin de moi », a dit le poëte Delille, si je ne me trompe pas.

le cimetière des Scaliger à Vérone (1328) ; ainsi Michel Colomb au tombeau de Nantes.

Cette Prudence du tombeau de Nantes , dont nous donnons ici la gravure, est une des plus complètes que nous connaissions. Le serpent de la Sagesse antique et byzantine s'enroule et se dresse à ses pieds ; de la droite, elle tient un compas; delà gauche, un miroir rond où la figure jeune, la figure de Tavenir, cherche à lire les temps futurs. La vieille figure barbue regarde le passé, par derrière ; la figure imberbe et plus jeune est tournée vers le levant* Avec ces deux têtes, c'est une sorte de monstre, bien entendu ; mais cette monstruosité n'est pas très-choquante, car un grand goût a présidé à tout cet arrangement qui n'était pas facile.

On nous permettra de nous en tenir, ici, à cette étude sur la Prudence, et à réserver pour une autre livraison ce qui nous reste à dire sur la Justice, la dernière, mais la reine des quatre Vertus cardinales.

DIDRON

Pavé-mosaïque deVerceil. — Constitution du pape Pie IX' sur les legs des cardinaux, patriarches, métropolitains, évoques, abbés. — La contrefaçon archéologique..

Page 1