‹ Annales archéologiques (volume 2)Chapitre 23 sur 135 · I. « Divine Comédie », Paradis, chant xx · texte numérisé non relu

I. « Divine Comédie », Paradis, chant xx

A la cathédrale de Chartres, au portail du nord, voussure du tympan de la porte gauche, est debout une petite statue de la Justice. C*est une femme de dix-huit à vingt ans, en robe longue à manches étroites, en manteau libre sur l'épaule gauche, revenant par le côté droit autour du corps. De la main gauche elle tient contre sa poitrine, comme une des deux Justices du tombeau des Scaliger de Vérone, une balance à plateaux égaux. A la droite, elle avait pro^ bablement une épée nue , en l'air, mais c'est fruste ou cassé. Sa figure est ronde, animée et non pas impassible comme celle de la Prudence, sa voisine. Elle se tourne vers la Vierge de l'Adoration des mages, sculptée sur le tympan, comme pour faire honneur à Marie. A ses pieds est accroupie une petite femme, qui est l'Injustice, son ennemie. Cette petite figure lève la tête et, comme hébétée, regarde la Justice, qui parait l'éblouir. Cette attitude fait songer à ce vers de Virgile, dans la mort de Didon :

QU.ESIVIT GOELO LUGEH INGEMUITQUE REPBETA

Ses deux mains sont également levées , mais l'attribut qu'elles tenaient est cassé ; il m'a semblé entrevoir cependant comme les traces d*un plateau de balance. Dans ce cas, les deux plateaux de cette balance injuste devaient être fort inégaux, car l'Injustice pèse à faux poids et vend à fausse mesure.

La Justice, outre ce complément symbolique par le Vice contraire , a été développée par les faits et les hommes de l'histoire. Ainsi, au palais ducal de Venise se déroulent , tout autour et au-dessus du chapiteau de la Justice, Moïse, qui reçoit de Dieu les tables de la loi; Aristote, Solon, Numa, donnant des lois, cette justice écrite, aux Grecs et aux Romains; Scipion, chaste par justice; l'empereur Trajan, faisant justice à la veuve, et enfin Salomon, rendant h la véritable mère le fils vivant que la fausse mère voulait s'attribuer. Nous l'avons déjà dit bien des fois, c'est ainsi que Dante, dans le Paradis et dans l'Enfer, commente par l'histoire la Justice et l'Injustice. Ce commentaire historique, tout resserré qu'il soit, a été appliqué à toutes les Vertus et sculpté sur un monument qui n'existe plus, malheureusement, mais dont le P. Brouille, dans son « Histoire de Liège », a fait une description qui résume ce que nous avons dit jusqu'à présent sur les vertus et les vices.

Dans Saint-Lambert, cathédrale de Liège, se voyait le tombeau en bronze doré du cardinal Érard de la Marck, évoque de Liège, mort en 1^38. De son vivant , sans doute vers 1535, le cardinal fit exécuter ce monument luxueux par Pierre Lecomte, orfèvre de Bruxelles. Dans sept niches étaient placées sept Vertus, les trois théologales et les quatre cardinales, selon l'ordre et avec les inscriptions qui suivent.

La statue de la Charité avait cette inscription :

CBARITAS HERODEM LIVIDUM PROTERIT.

Celle de TEspérance :

SP£S JUDAH DBSPERATUM SUPPLANTAT.

Celle de la Foi :

PIDSS IIAHUMETUM PERFIDUM CONCULCAT.

Celle de la Justice :

JU8TITIA NBRONEM INIQUUM JUGULAT.

Celle de la Prudence :

PRUDBNTIA 8ARDANAPALUM MOLLEM 8UFF0CAT.

Celle de la Tempérance :

TEMPBRANTIA TARQUINIUM IMMODERATUM EXTINGUIT.

Celle de la Force :

FORTITUDO BOLOFERNBM SUPERBUM PERIMIT.

On remarquera ce luxe de verbes de lutte et d'extermination : la Charité renverse Hérode, ce livide assassin des innocents; TEspérance jette sous elle Judas, le traître désespéré ; la Foi foule à ses pieds le perfide Mahomet ; la Justice égorge le cruel et inique Néron ; la Prudence étrangle Sardanapale Tefféminé ; la Tempérance tue Tarquîn le débauché, et la Force anéantit l'orgueilleux Holopheme. Il y aurait là, pour un dictionnaire des synonymes, une curieuse nomenclature de mots analogues et cependant très-divers.

DIDRON

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