‹ Annales archéologiques (volume 2)Chapitre 29 sur 135 · CONSTRUCTION DES PONTS · texte numérisé non relu

CONSTRUCTION DES PONTS

Nos ponts gothiques ne brillent pas par les mêmes côtés que les églises du même style. Autant les unes sont légères, autant les autres sont pesants et massifs. Mais, avec un peu d'attention, on reconnaît bien vite que toutes ces œuvres d'une même époque sont au fond vraiment analogues. Les ingénieurs du moyen âge, aussi bien que ses architectes, visaient à pourvoir au moins de frais possible aux besoins des populations. Toujours ils se laissaient guider par l'expérience et s'imposaient, du reste, une économie d'autant plus sévère, qu'ils bâtissaient en majeure partie au moyen de cotisations volontaires, et ne pouvaient nullement compter sur les ressources illimitées que la centralisation ou la haute spéculation leur offrent aujourd'hui.

Quand le peuple décide lui-même, sur les lieux, en pleine connaissance de cause, de l'emploi de son argent, il est naturel de faire un monument d'une église ou d'un hôtel de ville plutôt que d'un pont. On n'avait donc à se préoccuper, en fait de constructions de ce genre, que de la solidité et de la commodité , non de l'effet monumental. On ne prétendait satisfaire qu'aux besoins vrais du pays; et, ne l'oublions pas, ils étaient alors très-différents de ce qu'ils sont à présent.

Ainsi, lorsqu'il n'y avait sur les routes ni voitures à grande vitesse, ni chariots lourdement chargés,* il n'était pas utile de donner aux ponts ni double voie, ni trottoirs. Une largeur totale d'environ cinq mètres suffisait presque toujours, même^aux abords des villes, à la condition de ménager sur le sommet des piles des sortes de gares d'évitement que nous allons bientôt décrire en détail. De même, il ne convenait pas de donner aux ponts un tablier horizontal aboutissant à. de hautes culées, et prolongé par des remblais considérables.

Il valait bien mieux se raccorder, au moyen d'une double pente, avec les deux berges de la rivière, à leur niveau naturel. Les eaux pluviales s'écoulaient alors sans difficulté, et, en cas d'inondation, le pont ne risquait pas d'être emporté, car, avant d'atteindre le sommet des arches, la rivière se répandait sans obstacle dans la plaine.

L'ogive, dont on tirait si l)on parti dans les églises , les châteaux et les maisons, fut également employée avec succès pour les ponts, mais non peutêtre d'une manière aussi exclusive. Même au xiir siècle, on trouve beaucoup d'arches en plein cintre. Cependant, la forme ogivale est préférée, et les avantages en sont évidents dans la plupart des cas. Elle est plus solide et a permis de bâtir en moellons bruts des arches dont la portée dépasse dix mètres. Elle se prête mieux à toutes les combinaisons architecturales ; car, en rapprochant ou en écartant ses points de centre, on a pu élever des arches de même largeur et de hauteur inégale sans inconvénients pour l'aspect des ponts. Enfin, ses retombées peuvent être plus rapprochées du niveau de l'eau, ce qui réduit à volonté la poussée latérale des voûtes, transformée en un poids vertical et reposant immédiatement sur les fondations.

Malgré ce dernier avantage, janiais, je crois, on n'a fait les piles aussi minces qu'elles le sont de nos jours. Pendant que l'on réduisait merveilleusement l'épaisseur des points d'appui verticaux dans les églises, on l'augmentait à plaisir pour les ponts, et toujours avec la même sagesse. En effet, des motifs bien divers invitaient alors à grossir les piles. D'abord, quand les rivières n'offraient pas un cours très-impétueux ni des crues bien redoutables; quand il s'agissait simplement , en d'autres termes , de traverser à peu de frais une nappe d'eau, les ponts devenaient une sorte de remblai interrompu par des arches. Les piles avaient six, sept, huit mètres d'épaisseur ; mais alors elles se composaient d'un noyau en terre renfermé entre des murs. C'est ce qu'on a observé notamment lors de la démolition du vieux pont de Sainte- Maxence, sur l'Oise, rebâti par le célèbre ingénieur Perronnet. Tels sont probablement aussi les ponts gothiques que l'on rencontre en si grand nombre sur le cours de la Vienne, et dont l'un a déjà été dessiné dans les « Annales*». C'est le pont Saint-Etienne de Limoges, voisin de la cathédrale et consacré, comme elle, au premier martyr. En se reportant à la gravure que je m'étais chargé de décrire, il y a déjà si longtemps, on remarquera la dimension démesurée des piles, et, en môme temps, le rôle original qu'elles jouent. Elles s'élèvent jusqu'à la hauteur du tablier, et les parapets , qui sont arrondis,

notons-le , pour que les gamins n'aient pas la tentation de s'y promener, en font exactement le tour. Latéralement, les piles dépassent de beaucoup, nonseulement en amont, mais en aval, le parement des arches auxquelles elles servent de contre-forts. 11 en résulte aussi des gares d'évitement où un cava-. lier, d'un côté, et de l'autre une charrette attelée peuvent aisément se loger. Avec cette perspective cavalière du pont Saint- Etienne, un plan mesuré n'est pas nécessaire pour qu'on se fasse une idée de l'arrangement dont il s'agit;, il vaut mieux donner une autre vue pittoresque du même monument, mais sous un autre aspect. Les lecteurs des « Annales « ne s'en plaindront pas.

Druiu deJ.di Vtriuilh. Gnmn it E. Maiiar^.

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