PONT SAINT-ÉTIBNNE, XIII^ SIÈCLE, A LIMOGES
Quant aux dimensions, il sulTira de dire qu'elles sont exactement de 5" 80 pour l'épaisseur des piles, de ll^GS pour la portée des arches, de k" 10 pour la largeur de la chaussée entre les parapets, mais sans tenir compte des bornes qui réduisent encore cet étroit passage. La gare d'aval a une reculée de l^SO, et celle d'amont de 4 mètres jusqu'au parapet, qui a 0-50 seulement.
Au point culminant du pont on voit encore, sur l'avant-bec qui regarde le levant, un autel dont te simple tailloir ne révèle aucune date, mais qui parait ancien , et où l'on distingue l'empreinte évidente de la pierre consacrée. A l'opposé est une base de croix dont les profils indiquent nettement, au con-
traire, la seconde moitié du règne de saint Louis. Cette base, qui est celle d'une colonne , n'a plus de scotie bien distincte, et son tore inférieur est déjà très-aplati , mais elle a encore de vigoureux empâtements.
Il est rare de trouver ainsi des autels en plein vent ailleurs que dans les cimetières. Sur les autres ponts, on les abrite par de petites chapelles. Quant à la croix, elle est habituelle, et cette tradition s'est continuée presque jusqu'à nos jours. Curieuse époque où les ponts eux-mêmes servaient à certaines cérémonies du culte, où ils portaient des noms de saints et étaient consacrés comme des églises !
Le pont Saint-Martial de Limoges, spécialement réservé à la ville neuve ou château, tandis que l'autre appartenait à la cité, est de la même forme et de la même date, au moins dans son ensemble ; car j'ai remarqué que trois des piles reposent sur les ruines d'un pont romain. La construction antique est de grands blocs de granit, autrefois réunis par des crampons de métal. Elle est pai'faitement visible du côté d'aval, où les assises du moyen âge ne la recouvrent pas tout à fait, parce que la largeur du pont a été diminuée. D'ailleurs, la portée des arches est demeurée la même, ainsi que l'épaisseur des piles, qui atteint sept mètres. Les ingénieurs romains de Limoges n'avaient donc pas été plus hardis que leurs successeurs du xiir siècle. Leur œuvre était conçue de façon à durer presque éternellement; mais, sans doute, elle fut volontairement ruinée à une époque inconnue et très-ancienne, puis rétablie avec les mêmes matériaux, comme l'atteste une autre pile bâtie d'abord sans avant-bec et uniquement avec des pierres de grand appareil, dont les trous à crampons ne se correspondent plus.. Enfin, le pont Saint-Martial fut l'objet d'une reconstruction générale, à peu près vers le même temps où s'élevait le pont Saint-Étienne. — C'est encore une base de croix qui donne cette date. Elle offre aux angles des têtes de monstres et, sur chaque face, des trèfles ou des quatrefeuilles délicatement découpés.
La construction du moyen âge a utilisé çà et là beaucoup de blocs antiques, reconnaissables aux trous de louve, aux marques de crampons, à leurs dimensions surtout. En général, elle est composée de petites pierres de taille toujours en granit, comme dans les autres monuments de la ville ; mais on n'a mis, ni dans le choix des pierres, ni dans la régularité des assises, le même soin que pour les constructions religieuses de la même ville et de la même époque. On voulait faire, je l'ai déjà dit, ce qui était nécessaire et rien de plus.
Malgré l'honneur qui lui appartient incontestablement d'avoir continué et restauré un édifice romain, le pont Saint-Martial est le plus mal bâti des deux
et le moins régulier. On y voit^ près des culées, des ogives extrêmement surbaissées et bien plus basses, pour leur largeur, que ne l'auraient été des pleins cintres. Les constructeurs du moyen âge connaissaient, on le sait, tous les genres de voûte, y compris celle qui consiste en une très-petite portion d'un très-grand cintre ; mais s'ils l'ont employée sur une petite échelle pour les voussures intérieures des fenêtres ou pour des portes , il ne parait pas qu'ils s'en soient servis pour les ponts. Il était réservé à Perronnet de mettre à la mode cette forme, certainement la plus élégante de toutes , bien qu'elle ne soit pas sans quelques inconvénients.
Après six siècles de durée , le pont Saint-Martial et le pont Saint-Étienne n'ont pas cessé d'être utiles. Ils ont suffi jusqu'à ces dernières années , non pas sans peine , il est vrai , à toute la circulation d'une grande ville industrielle. C'est après 1830, qu'on a enfin doté Limoges d'un troisième pont, beaucoup plus hardi, plus beau et plus commode assurément, mais qui coûte bien à lui seul cinq ou six fois plus que les deux autres. Avec le même argent, je doute que nos ingénieurs eussent fait mieux, s'ils avaient même entrepris quelque chose. Toujours est-il que les vieux ponts de Limoges servent encore aux communications de deux pauvres faubourgs, et qu'heureusement ils ont tout juste assez d'utilité pour qu'on les entretienne, non pour qu'on les dénature en voulant les améliorer.
Au pont Saint-Martial, comme au pont Saint-Étienne, les avant-becs qui terminent les piles en amont affectent en plan la forme d'une ogive, tandis qu'en aval, ils sont carrés. Tous les lecteurs des « Annales » ont pu remarquer que dans nos ponts modernes les avant-becs sont arrondis en plein cintre et qu'il en résulte toujours un certain « remous. » Plus anciennement, les piles étaient de forme triangulaire , et alors l'inconvénient était autre , car elles s'usaient à la pointe et se dégradaient. Voilà donc une nouvelle et ingénieuse application de l'ogive. Évidemment, une pile ogivale se dégrade moins qu'une pile triangulaire et ne fait pas refluer les eaux comme une pile cylindrique. Elle se prête donc mieux à la navigation que cette dernière , car elle n'occasionne pas sous chaque arche une sorte de chute d'eau ; ainsi que la proue d'un navire, ogivale aussi, par parenthèse, elle coupe doucement le courant. De même, au lieu de laisser amonceler les glaçons, en cas de débâcle, elle les divise et les écarte. Enfin, puisqu'il n'est pas sans exemple qu'un pont, même un pont moderne , soit balayé tout d'un coup par une violente inondation , on peut se dire que des piles ogivales n'auraient pas si bien barré le courant et se seraient mieux comportées peut-être. Malgré le faible inconvénient d'augmenter un peu les surfaces taillées des piles, cette innovation avait
donc d'incontestables avantages. Pourtant, elle ne semble pas avoir été trèsconnue au moyen âge , et peut-être se montre-t-elle exclusivement dans le bassin de la Vienne , de Limoges à Saumur, et, par suite, sur quelques points du cours de la Loire. Du moins, je ne l'ai pas observée hors de cette région, les autres ponts gothiques que j'ai pu étudier ayant tous des avant-becs triangulaires.
Il se pourrait, par conséquent, que les piles ogivales fussent d'invention limousine. Sur les anciens plans de la ville de Limoges on voit que toutes les tours de l'enceinte murale, dont la date remonte probablement aux premières années du xiir siècle, étaient aussi ogivales en plan. Or, si on en voit ailleurs de cette forme, c'est exceptionnellement, comme à Loches et àlssoudun. Il est sans exemple , dans les temps et dans les pays les plus gothiques, de la voir adopter systématiquement pour toute une enceinte de ville. Que cette enceinte soit la première en date , comme je le pense , que les ponts Saint-Étienne et Sai nt-Martial soient antérieurs au contraire , l'analogie et la parenté ne sont pas douteuses. Quoi qu'il en soit, les mêmes piles ogivales se retrouvent en descendant la Vienne , d'abord à Aixe , aux pieds de l'ancien château des vicomtes de Limoges. L'ensemble du pont est, du reste, exactement conforme au type que nous venons d'analyser. Toutes les proportions et toutes les dispositions sont identiques. Cependant, l'inégalité des arches est moins marquée , parce que les bords de la rivière sont naturellement plus relevés. Toutes sont franchement ogivales, mais non pas en tiers-point, ni suraiguës, à plus forte raison. Les voussoirs sont extradossés comme toujours; M. Viollet-le-Duc nous a expliqué pourquoi. C'est particulièrement pour les ponts qu'il importait de donner de l'élasticité à la construction et d'annuler les tassements. Le dessous des arches avait été bâti, par économie, en longs éclats de schiste; mais leur solidité en a si peu souffert, que le pont d'Aixe sert encore au passage de la grande route de Paris à Barèges. La manière dont on s'y est pris, il y a une trentaine d'années, pour élargir et redressser son tablier, vaut la peine d'être notée. On a, en effet, profité de la saillie des piles pour jeter de l'une à l'autre des arcs surbaissés qui continuent en amont et en aval les arches primitives et donnent une voie double , bordée de trottoirs et parfaitement horizontale.
A Saint-Junien , autre pont gothique, parfaitement conservé , et qui ne diffère nullement, ni par la forme, ni parla date, de ceux de Limoges. Il a aussi des avant-becs en ogive; mais ensuite, pour retrouver cette forme originale, il faut aller en plein Poitou , à Montmorillon , sur la Gartempe , un des principaux affluents de la Vienne. Beaucoup plus loin, justement au point où la
Vienne se jette dans la Loire, le principal pont de Saumur, magnifique construction du xviir siècle , n'a pas dédaigné d'imiter les vieux ponts du Limousin et du Poitou. Les arches sont très-larges, très-surbaissées, et les piles, très-amincies, CMnme de nos jours, n'offrent point de gares d'évitement. Mais les avant-becs sont de forme ogivale. Tel est aussi le grand pont de Tours, et, pour citer des exemples de moindre importance, le pont à trois arches, élevé en 1786, sur le Bandiat , près de Nontron. Là, il n'y a que les avant-becs d'amont qui soient en ogive; ceux*d'aval, qui n'ont pas à fendre l'eau et à écarter les glaces, restent cylindriques, ce qui montre à quel point l'imitation était raisonnée.
Ces habiles ingénieurs du temps et de l'école de Perronnet avaient donc fixé les yeux sur les œuvres qu'élevaient, dans le même pays, les ingénieurs du xïii* siècle , et la bonne idée qu'ils y avaient remarquée, ils ne rougissaient nullement de se l'approprier. Pourquoi l'usage des piles ogivales ne s'est-il pas généralisé cette seconde fois? Par oubli , sans doute , non par calcul , car on n'a trouvé rien de meilleur ni d'aussi bon.
Je disais que des raisons très-diverses portaient les ingénieurs gothiques à tenir très-épaisses les piles de leurs ponts; j'en ai expliqué une, il en reste d'autres à développer.
La guerre n'est pas sans influence sur les grands travaux d'utilité publique, nous Pavons vu malheureusement de nos jours, et, pour ne rappeler qu'un fait, il a fallu, en 1815, se résoudre à faire sauter à Pont-Sainte-Maxence un des trois chefs-d'œuvre de Perronnet, le seul pont de pierre à grande ouverture qui soit supporté sur des files de colonnes isolées, non sur des piles massives. L'opération, Dieu merci, ne réussit qu'à demi ; elle bouleversa le tablier sans entamer les claveaux des arches; mais, en général, et quand elle réussit tout à fait , elle détruit de fond en comble nos ponts modernes. Pour intercepter le passage en présence de l'ennemi , il n'y a pas d'autre ressource que de couper une arche par la mine, et, comme elles se conlrebutent mutuellement dans le système moderne , toutes les autres s'écroulent aussitôt. A la paix , il faudra reprendre dès les fondements le pont tout entier. Au moyen âge, la guerre n'était pas aussi rare, et, à aucun moment, dans aucun lieu, il n'était permis de l'oublier tout à fait. Alors on appliquait en grand l'ingénieuse invention des ponts-levis, si justement vantée par M. de Girardol^. Une foule de ponts pouvaient avoir une arche à tablier mobile en charpente , sans que les autres, contrebutées par de robustes piles, tombassent comme des
1. a Annales Archéologiques », vol. vu, pages 17-35, article sur les « Ponls au xni* siècle », par M. le baron de Girardot.
capucins de cartes. Souvent aussi les ponts, pour renforcer l'enceinte d'une ville ou pour se défendre seuls dans la campagne, comme le fameux pont de la Calendre, près de Cahors, devaient être coupés à leur milieu et k leurs extrémités par de hautes tours. Les piles massives leur servaient de supports et de fondement.